Clair (Isabelle). – Les jeunes et l’amour dans les cités.
Paris. Armand Colin (Individu et Société), 2008, 303 p., 20,30 €.
A l’écart des discours convenus sur les banlieues et dans la droite ligne des rares travaux ne
réduisant pas les « jeunes de cité » aux seuls garçons, cet ouvrage lève le voile sur la manière dont
garçons et filles des cités d’habitat social entrent dans la vie amoureuse, et donc se propose de voir
comment l’amour à l’adolescence contribue à la construction des identités genrées et sexuelles de ces
jeunes. Une perspective pour le moins originale, mais qui tient quelque peu de la gageure tant le
rapprochement des cœurs et des corps ne se donne pas à voir dans ces banlieues où les règles en
vigueur enjoignent les filles de ne jamais afficher le moindre élan ou geste à caractère sexuel vis-à-vis
des garçons, et prescrivent à ceux-ci de ne pas se montrer trop sentimentaux, cette faiblesse toute
féminine ne pouvant que porter atteinte à leur virilité. C’est donc en quelque sorte à un
« inobservable », voire à un « impensé » qu’Isabelle Clair s’est attaquée, en s’immergeant, de 2002 à
2005, dans quatre cités de deux villes de la région parisienne. Nourrie de conversations informelles et
d’observations ethnographiques, l’enquête repose sur 56 entretiens compréhensifs réalisés auprès de
jeunes hétérosexuels (un tiers de garçons et deux tiers de filles) de 14 à 20 ans, issus en majorité de
l’immigration post-coloniale.
En raison de sa structure architecturale et sociale (densité de population, structure physique, passé
villageois de nombre d’habitants, même appartenance sociale, relative immobilité géographique), la
cité s’apparente à un village où presque tout le monde se connaît et s’épie. La forte interconnaissance
en fait un « espace sous contrôle » où les rumeurs, « mélange de visibilité et d’invisibilité » (p. 27),
vont bon train. Souvent éphémère, la rumeur n’est pas toujours prise au sérieux. En revanche, quand
elle va au-delà du voisinage et s’installe dans le temps, elle crée une « réputation », un étiquetage dont
il est d’autant plus délicat de se défaire qu’il est perçu comme mérité. Quel que soit son degré de
vraisemblance, la réputation vient sanctionner une transgression supposée à cet « ordre du genre »
constitué, selon Isabelle Clair, de deux dimensions complémentaires : « à la fois la distinction entre le
masculin et le féminin (le masculin étant exclusif du féminin, et réciproquement) et la hiérarchisation
des deux (le masculin étant construit comme supérieur au féminin, le féminin comme inférieur au
masculin) » (p. 30). En opposant et hiérarchisant les filles et les garçons, et par suite en prescrivant
des droits et des devoirs à chaque sexe, tout particulièrement en matière sexuelle, cette logique
organisatrice génère une distribution genrée de l’amour, dans ses dimensions physique et
sentimentale, qui recoupe la séparation des sexes. Les filles sont nécessairement du côté des
sentiments et les garçons du côté du corps.
Déroger à ces injonctions normatives, c’est s’exposer à l’insulte genrée de « bouffon » chez les
garçons, terme qui suppose une faiblesse morale et physique que ne saurait avoir le « crevard »,
modèle de virilité en raison de sa supposée sexualité hypertrophiée, et de « pute » chez les filles,
terme qui vient stigmatiser un manque de réserve sexuelle ; une attitude que ne sauraient manifester
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celles qui sont « tenues », donc sous contrôle, et qui sont répertoriées dans la seule autre catégorie
disponible, celle de « filles bien », les garçons pouvant être en revanche, outre des « bouffons » ou
des « crevards », des « racailles », des « gars bien », des « canards » ou bien encore des « lovers ». Il
ne s’agit pas là d’une simple différence, mais bien d’une asymétrie entre les sexes, qui a pour
conséquence directe d’entraver les faits et gestes des filles. Celles-ci reprennent néanmoins à leur
compte ces représentations et se conforment à l’injonction de l’ordre du genre : « Une fille doit être le
plus possible invisible et sa visibilité ne peut être légitimée que par un but précis : une fille sans but
est une fille à visée sexuelle » (p. 37).
Cependant, comme par définition l’activité sexuelle ne se donne pas à voir, c’est à partir
d’indicateurs visibles tels la tenue vestimentaire (jupes, bottes, décolleté…) ou la mobilité
géographique (« une fille qui bouge est une fille qui cherche », p. 36), que se fondent les jugements.
Ce n’est donc pas un « acte », mais bien une « intention » supposée que l’étiquetage « péjoratif » et
sexualisé vient condamner. Aussi la transgression supposée est-elle bien secondaire par rapport au
genre : « C’est en fait la transgression originelle (être une fille) qui relativise la prise en compte de la
transgression des normes de réserve sexuelle auxquelles leur groupe social est soumis, dans la
compréhension de leur étiquetage » (p. 46). Ainsi ne pas avoir de grand frère (plus un rôle qu’un lien
de germanité) par exemple, c’est être une fille facile. Les filles qui ne peuvent bénéficier de cette
protection, pour lutter contre leur « propre nature » et contre les garçons qui se doivent de ne penser
qu’à ça, sont à l’avance considérées comme « perdues ». « C’est le statut social de la fille qui est
antérieur à quelque acte que ce soit : Zahra n’est pas une "salope" puisqu’elle est la sœur d’Omar et
qu’Omar le dit » (p. 59), et ce malgré le manque de retenue et de discrétion sexuelles dont celle-ci fait
preuve. Si le contrôle exercé par le grand frère est étouffant, les filles l’acceptent néanmoins, le statut
de « petite sœur » leur conférant un certain prestige dans le groupe social des filles et les exposant
plus faiblement au risque d’être étiquetées. Quant à celui qui se fait le dépositaire de cette moralité
sexuelle (frère ou autre), il se trouve renforcé dans sa virilité puisqu’il contribue à pérenniser l’ordre
du genre. Une posture qui n’est toutefois pas sans risque si, comme Zahra, la « petite sœur » ne se
conforme pas strictement aux normes de retenue que l’on attend d’elle : « La protection est réciproque
entre frère et sœur car la virilité de l’un repose en grande partie sur la pureté sexuelle de l’autre et
inversement » (p. 59-60). Reste qu’une fille qui a « mauvaise réputation », quelle que soit la réalité de
celle-ci, ne peut guère échapper à son étiquette, ni prouver qu’elle est une « fille bien » car « la
pratique ne fait pas la réputation, c’est la réputation qui donne sens à la pratique constatée » (p. 87).
Une fille enceinte n’est pas forcément une pute, mais une « pute » tombe enceinte. Aussi celles qui se
voient affublées d’une mauvaise réputation ne doivent-elles pas compter sur une solidarité de genre
car « être vue "avec" entraîne sur soi le stigmate de l’immoralité sexuelle » (p. 89).
Bien que sous contrôle, la cité est un espace de rencontres. Garçons et filles y vivent donc leurs
premiers émois. La signification qu’ils/elles accordent au fait de « sortir » avec telle ou telle personne
s’inscrit néanmoins dans des perspectives différentes. En se fondant sur le vécu de ces jeunes, Isabelle
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Clair distingue ainsi quatre registres d’expérience : le « fun », l’expérimentation, le romantisme et la
réassurance.
Le plus souvent éphémères, les relations relevant du « fun » semblent avant tout répondre à la
nécessité de s’amuser tant qu’on est jeune. « De nombreux jeunes sont sur ce registre : entre
obligation sociale d’entrer en amour et en "conjugalité", et plaisir gratuit » (p. 119). Ce sont donc des
relations affectivement légères, comme le sont celles relevant de l’expérimentation, ce dernier registre
s’en différenciant toutefois par le fait que l’objectif visé n’est pas tant de vivre dans l’instant, que
d’acquérir des compétences conjugales et sexuelles qui permettront, le moment venu, de faire le bon
choix. Ici affleure l’idée qu’en multipliant les expériences, ils/elles seront, à la différence de leurs
parents, mieux armé(e)s pour s’engager de manière stable ultérieurement. Les couples relevant du
« fun » et de l’expérimentation restent néanmoins secondaires en regard d’autres relations électives
déjà établies, et si les filles s’autorisent ces expériences sexualisées en dépit de l’ordre du genre et du
risque de se faire une réputation, elles ne vont pas jusqu’à la sexualité génitale. Le registre du
romantisme, lui, rompt avec le « fun » et l’expérimentation en ce sens qu’il reflète l’idée qu’on « se
pose » (p. 136), que l’on s’engage dans quelque chose de plus sérieux fondé sur l’amour, de moins
transitoire aussi car il suppose qu’ensemble on se projette dans un devenir. « Le romantisme mêle
sérieux, sentiments amoureux, dépendance à l’autre, mise en scène esthétisante, don de soi (…),
projection dans la durée » (p. 137). Adossé à des sentiments sincères et à une complicité réciproque
qui s’inscrivent dans le temps, le registre romantique « permet un semblant d’institutionnalisation »
(p. 142), qui prédispose plus volontiers les filles à passer à la sexualité génitale, et donc « à
transgresser l’impératif de virginité prénuptiale » (p. 143), auquel elles demeurent néanmoins
attachées. Enfin, le registre de la réassurance est à comprendre en regard de ce qui est vécu dans les
autres registres d’expérience, Isabelle Clair définissant la « réassurance » comme « l’ensemble des
moyens que les jeunes, garçons et filles, utilisent pour se créer une marge de manœuvre dans leurs
divers engagements amoureux tant du point de vue du couple (via notamment l’"extra-conjugalité")
que du point de vue individuel (renforcement de l’auto-estime par confrontation permanente au
marché amoureux) » (p. 152). Ainsi un petit copain ou une petite copine « secondaire » peut être à la
fois une soupape de sécurité, un moyen d’éprouver sa relation principale et une façon de tester sa
propre valeur sur un marché amoureux toujours omniprésent, même lorsque l’on est déjà en couple.
Aussi les relations de réassurance constituent-elles potentiellement une menace pour les unions
établies.
Ces quatre registres d’expérience reflètent des degrés d’intégration différents dans le couple. Tous
participent néanmoins de l’apprentissage très fortement genré du « faire couple », processus qui est
aussi traversé par d’autres forces qui, selon le cas, le consolident ou le déstabilisent, tels les
« injonctions familiales et amicales, [les] pratiques quotidiennes d’une "conjugalité" encore
balbutiante et [les] écarts d’attentes de la part des partenaires » (p. 168), comme l’illustre fort bien la
dernière partie de l’ouvrage.
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Grâce à la richesse des témoignages recueillis, c’est en quelque sorte, pour reprendre les termes de
C. Lévi-Strauss (Préface à Soleil Hopi, 1959), à « la restitution d’une culture "par le dedans" » que
nous convie Isabelle Clair. L’ordre du genre veille, et au moindre rapprochement affectif trop visible,
et donc suspect, la cité qui bruit de rumeurs aura tôt fait de s’occuper de la réputation de la fille, et de
sanctionner le « bouffon » pour sa coupable faiblesse. On ne peut donc être que redevable à Isabelle
Clair d’avoir mis au jour cette réalité inconnue, qui devrait contribuer à transformer les regards
habituellement portés sur les jeunes des cités.
Reste que l’orientation privilégiée, analyser l’amour dans les cités, a peut-être contribué à donner
une place un peu trop centrale à l’ordre du genre. D’autres « forces de rappel » existent, tels les
parents, qu’il n’était cependant guère envisageable, comme le précise l’auteure, de solliciter ici, après
avoir recueilli les confidences de leurs enfants sur leurs amours et leur sexualité. Certes, « tout choix,
en même temps qu’il éclaire une partie du réel, en fait nécessairement tomber une autre dans
l’ombre » (p. 280). Mais ce à quoi invite ce stimulant ouvrage, c’est à la poursuite des travaux ; à
l’évidence sur ces autres « inconnus » que sont les parents des cités, mais aussi sans doute,
notamment en ce qui concerne les jeunes issus de l’immigration post-coloniale quand ils en viennent à
se « stabiliser dans leurs amours », à la dimension cultuelle qui n’est pas que simple affaire de
religion.
Didier Le Gall,
CERReV,
Université de Caen Basse-Normandie