Cours 2: Comment étudier l’Afrique ?
Questions de méthode et pistes
d’explication
1- Les questions de méthode
2- A la recherche d’explications afrocentrées
1
Introduction
Pourquoi des précautions méthodologiques? G. Courade
Nombreuses idées reçues sur l’Afrique
-Les Africains sont gentils
-Le tribalisme est à l’origine des guerres en Afrique
-Les africains sont pauvres, mais pourtant heureux
-Les africains ne sont pas mûrs pour la démocratie
-Tous les problèmes de l’Afrique viennent de l’Occident
-…
Fréquence de jugements ‘’prêts-à-porter’’?
Quelles conséquences ?
Que faire?
2
1- Questions de méthode
Éviter les préjugés
Ne pas tomber dans l’angélisme
1-1 Les obstacles à l’étude de l’Afrique
a) A l’origine : clichés et préjugés polluant la recherche sur l’Afrique
a-1. Longue tradition des préjugés occidentaux : déshumaniser pour dominer
*L’ère chrétienne et le mythe de la malédiction de Cham (genèse,
chapitre 9, versets 20 à 27)
Christiane Taubira, ex ministre française carriaturée
* La découverte de l’Amérique, la traite des Noirs et l’esclavage (cours 3)
* Le suprémacisme blanc promu par d’éminents auteurs occidentaux
- Exemple de Hegel (p. 25)
- Exemple de Voltaire
* Le mythe du bon sauvage, de l’état de nature (Rousseau, Montesquieu)…
Voir en cours : [Link] ( minutes 3 à 6:50)
3
a-2. La domination coloniale et le renforcement des clichés
*L’ethnologie, avec les recherches sur les ‘‘races’’
et la ‘‘nature’’ des peuples
Exemple: Arthur de Gobineau ( 1816-1882): Essai sur l’inégalité des races humaines
(1853)
«Les deux variétés inférieures de notre espèce, la race noire, la race jaune sont le fond grossier, le
coton et la laine, que les familles secondaires de la race blanche assouplissent en y mêlant leur
soie»
*L’œuvre des missionnaires (cours 3) : la supposée «mission civilisatrice»
Exemple : Victor Hugo (p. 24)
*La dynamique coloniale
- Ségrégation et inégalité de droits
- Exposition de Noirs dans les musées en Europe
4
a-3. les crises de l’Afrique postcoloniale
• Instabilités, coups d’États, dictatures (cours 3-4)
Preuves pour certains auteurs conditionnés par les clichés:
- De l’incapacité des africains à se gouverner
- De leur barbarie
Empereur Jean-Bedel Bokassa, Centrafrique
Lire Stephen Smith (manuel p.27)
Conséquences ?
- Constitution d’un stock de clichés, conscients ou non, issus de l’histoire intellectuelle et
de la colonisation européennes
- Persistance de ces clichés dans l’imaginaire collectif et dans le monde de la recherche
Exemple: Nicolas Sarkozy et le «discours de Dakar» (manuel, p. 26)
[Link]
5
b) Contrer les clichés par une des travaux
rédempteurs
L. S. Senghor
b-1. A l’origine : une visée libératrice, de restauration de la fierté (Années 20-60)
*Le rôle pionnier des écrivains
- Aux États-Unis d’abord : le «Harlem Renaissance»
- En France : L’Étudiant noir, Présence africaine
- Le mouvement de la ‘‘négritude’’ : Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire,
Léon Gontran Damas, Langston Hughes
L. Hughes
*Les exaltations identitaires après les indépendances
- Le mouvement dits «de retour à l’authenticité» : Zaïre, Togo
- Les changements de nom : Bénin (ex Dahomey), Mali (ex Soudan), Ghana
(ex Gold Coast), Zaire (ex Congo belge)…
- La ré-écriture de l’histoire africaine : Cheik Anta Diop…
C. Anta Diop
Apports ? [Link]
- Apologies positives du point de vue politique. Voir:0-3minutes et 16mn40s à 22mn15s)
- Apologies redonnant de la confiance à un peuple dominé, méprisé,
A. Césaire
A voir: [Link]
6
b-2. De la visée rédemptrice au risque de l’angélisme : l’autre problème
méthodologique potentiel
Pourquoi ?
Le militantisme éloigne du principe méthodologique de la distance
- Oblige le chercheur à se mettre dans une posture défensive,
d’autojustification
- Oblige à offrir une image épurée de l’Afrique, occultant les erreurs
attribuables aux africains
- Apologies potentiellement récupérées par des politiciens (voir la crise
actuelle au Mali)
Exemple: L’Afrique répond à Sarkozy : Contre le discours de Dakar
7
1-2 La nécessité d’analyser l’Afrique « plus froidement», «pour
elle-même»
a. Se méfier de ces clichés rebelles comme de tout angélisme
- Réfléchir à ses propres jugements de valeur (Weber) issus de l’histoire des
clichés
- Questionner les visions offrant «une image de l’Afrique
saturée de sens» (A. Mbembé)
par exemple :
+ la construction d’une « unité culturelle » de l’Afrique
+ le mythe de l’authenticité, d’une
Afrique précoloniale idéalisée
+ l’autojustification (les noirs sont capables …)
René
Depestre
8
Wole Soyinka
b. Voir l’Afrique comme un continent pluriel
en dépit de certains traits communs (cours3)
- Une Afrique, mais 54 (55) États avec :
+des histoires et institutions
précoloniales variées
+ des héritages coloniaux différents
+ des configurations territoriales et
identitaires variées
+ des trajectoires post-coloniales
(régimes, systèmes) variées
+ des régions (5) et niveaux de
développement variés
+ des niveaux de stabilité, de
bonne/mauvaise gestion variés…
9
c) Ne pas exagérer le caractère dit «unique» ou «irréductible» de
l’Afrique
*Thèse de l’irréductibilité (héritée de Hegel, Voltaire…) fondée sur une
approche binaire : tradition/modernité ; communautarisme/individualisme ;
irrationnel/rationnel ; culture autoritaire/démocratique
- qui conduit à étudier l’Afrique comme l’envers de l’occident:
++ en caractérisant l’Afrique par ses «manques»
++en la jaugeant par rapport à l’Occident, non pour ce qu’elle est
- Qui conduit à une forme de ghettoïsation
+au plan empirique : en Afrique, ‘‘rien ne serait comme ailleurs’’
+au plan de la recherche, idée qu’il est ‘‘difficile de comprendre l’Afrique’’;
qu’elle serait ‘‘mystérieuse’’…
10
d- ‘‘banaliser’’ l’Afrique comme objet de recherche
Avec quelle posture de recherche ?
- Refuser l’idée d’une Afrique ‘‘mystérieuse’’ et ‘‘unique’’ car :
++ elle est hybride, insérée dans le système international depuis le 15è
siècle,
++ surtout, son étude ne déroge pas aux exigences de rigueur scientifique
(rapport aux valeurs, distance, possibilité de falsification)
- Voir l’Afrique en tant qu’objet d’analyse comme un autre
- Avec sa part d’universalité (l’État, les régimes, les relations internationales)
- Avec sa part de spécificité (les chefferies, la nature des défis …)
Besoin de repenser nos méthodologies
11
e- repenser les méthodologies de recherche sur l’Afrique
+Comment rendre compte de l’Afrique de manière intrinsèque ?
+Comment s’éloigner de la fabrication de l’Afrique comme l’envers du décor
occidental ?
+Comment rétablir une justice épistémologique dans l’étude de l’Afrique?
Plusieurs pistes (Introduction à la politique africaine, pp. 32-37)
-L’afrocentrisme: posture épistémologique : étudier l’Afrique pour elle-même;
en compatissant avec les dominés sans tomber dans le militantisme
-Le pluriversalisme : reconnaissance de la coexistence de savoirs et mondes
universels et particuliers
-Le décolonialisme: valorisation des savoirs, auteurs, institutions, et normes
locales
Voir : Molefi Asante, The Afrocentric Idea; Paul Mudimbe, the Invention of Africa
12
2- A la recherche d’explications afrocentrées
Remarque:
- Recherche sur l’Afrique fluctuant selon des modes et des enjeux souvent
définis ailleurs :
+L’État, les conflits et les régimes autoritaires
+Le développement et la bonne gouvernance
+La démocratie et l’économie de marché
+L’intégration,
+L’émergence
+ etc…
Quelles pistes d’explication sans tomber dans les clichés et l’angélisme
Pistes explorées aux cours suivants
13
2-1- L’explication culturelle? (voir notamment cours 3 à 6)
- Facteur courant dans les travaux sur les conflits, la démocratisation en
raison:
+ de la prégnance des clichés
+ de structures sociales africaines : ethnies, religions…
+ de la domination des anthropologues et ethnologues…
+ du marché académique : les explications exotiques ‘‘plus vendables’’
Explication risquée cependant :
+ « la culture n’est pas un mot à jeter, mais on n’explique rien sur la seule
base de la culture » (Médard)
+ le recours à la culture peut occulter les acteurs et les transformations
(enjeux de la partie 3 du cours)
14
2-2- L’explication économique? (voir notamment cours 9 à 11)
- Facteur courant dans l’analyse de la démocratisation, de l’intégration, des
conflits, en raison :
+ de l’état économique du continent
+ de la croyance que l’Occident est l’idéal vers lequel doit tendre l’Afrique
+ des conflits récurrents autour des ressources
+ des nouvelles dynamiques d’émergence et de développement
- Facteur ambivalent en science politique et sur l’Afrique
+ il peut avoir une force explicative de l’intégration par exemple
+ il est plus controversée si l’on établit un lien entre démocratie et économie
(voir cours démocratisation)
15
2-3- L’explication internationale? (Tous les cours)
- Explication tentante sur la plupart des enjeux africains pour plusieurs
raisons (cours 3, cours 5):
+l’Afrique, un bastion du néocolonialisme, des «pré carrés», des luttes
d’influence entre puissances
+l’Afrique, terre des interventions militaires internationales, des missions de
paix…
+l’Afrique, continent économiquement dominé : monnaie, ressources
contrôlées par l’extérieur…
+l’Afrique, terre d’expérimentation de politiques : ajustement, libéralisation,
conditionnalité politique…
- Explication incomplète: minore l’agentivité des acteurs africains (Partie 3 du
cours)
16
2-4- Le facteur institutionnel? (Tous les cours)
- Facteur longtemps timide dans l’étude de l’Afrique
+ raisons historiques :
++ l’impact des clichés et la résistance des culturalistes
++disfonctionnement des institutions héritées de la colonisation
+ raisons plus récentes : les ratés de la démocratisation des années 1990
Facteur important cependant
+ Les institutions ont un impact de long terme : institutions coloniales, régimes
autoritaires, constitutions…
+ Là où la culture et la faiblesse économique font obstacle, les institutions
peuvent changer la situation. (Voir cours 3-4 et 8-11)
17
2-5- L’explication stratégique? (Tous les cours)
- Utilisée dans les analyses de la démocratisation, des conflits…
Accent sur les calculs rationnels
Permet l’étude des acteurs internes
+ rôle des élites nouvelles et anciennes dans les institutions (l’État) et les
processus politiques (démocratisation)
+ rôle des sociétés et des sociétés civiles par rapport à l’État
Permet l’étude des acteurs externes (conflit au Congo, au Liberia….)
+ le rôle des multinationales
+ le rôle des tierces parties : France, ONU, USA…
18
2-6- L’explication historique? (Tous les cours)
Clé indispensable pour comprendre :
- L’État
- La démocratisation
- Les conflits
Nécessité de mettre les questions africaines dans leur contexte
historique, notamment
- La période précoloniale
- La colonisation
- Les institutions et pratiques issues de cette histoire
19
Conclusion : pour des méthodologies mixtes, des théories de
proximité et un choix pertinent des facteurs explicatifs
* Trois constats :
- l’étude de l’Afrique compliquée par les clichés et l’angélisme
- L’Afrique, objet normal, avec ses spécificités (cf. texte de Médard cours 4)
- L’Afrique, souvent étudiée au prisme de grandes théories
* Que faire ?
Toute étude sérieuse de l’Afrique suppose :
- Un respect des principes méthodologiques généraux
- Une démarche sociologique interdisant au chercheur de juger a priori
- La nécessité d’allier les théories de science politique aux particularités
africaines
- L’usage informé et critique des facteurs et modèles explicatifs
- Une attention à l’histoire, qui est une clé d’explication cruciale (cours 3 et
suivants )
20