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Narration et temps dans le roman

Le document traite de différents aspects de la narration dans le roman, notamment le narrateur, le point de vue, et l'organisation du récit. Plusieurs exemples littéraires sont cités pour illustrer ces concepts narratologiques.
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Narration et temps dans le roman

Le document traite de différents aspects de la narration dans le roman, notamment le narrateur, le point de vue, et l'organisation du récit. Plusieurs exemples littéraires sont cités pour illustrer ces concepts narratologiques.
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Le vraisemblable

• ≠ vrai (historien)
• vraisemblable (romancier)
-> vraisemblance empirique
-> vraisemblance générique
• pacte de lecture
• « suspension consentie de
l’incrédulité » (willing suspension of
disbelief, Coleridge)
Caractéristiques
• La forme : une œuvre en prose ?
• Le genre : un genre sans règles?
• Le monde représenté : une fiction ?
• La narration : comment raconter une
histoire ?
• La réception : les effets sur le lecteur ?
Comment?
L’importance de la forme
« nous savons que le roman est forme et que, dans un roman, une
mauvaise histoire bien racontée est une bonne histoire, alors qu’une
bonne histoire mal racontée est une mauvaise histoire. […] c’est
seulement en s’appropriant de nouvelles formes que [le roman]
pourra dire de nouvelles choses. […] Le roman a besoin de changer,
de revêtir un aspect qu’il n’a jamais revêtu, d’être là où il n’a jamais
été, de conquérir des territoires vierges, afin de dire ce que
personne n’a encore dit et ce que personne à part lui ne peut dire.
[Les romans] servent à faire vivre le temps, pour le rendre plus
intense et moins trivial. Mais surtout, ils servent à changer la
perception du monde; c’est-à-dire qu’ils servent à changer le
monde. »
Javier Cercas, Le Point aveugle, 2016, p. 69-70
4. La narration : le roman comme
histoire

• « choix techniques – et de création – qui


organisent la mise en scène de la fiction,
son mode de présentation » (Reuter,
p. 15)
• = manière de raconter l’histoire
• organisation du récit en fonction d’une
logique narrative
• tension, moments de crise, révélations,
dénouement
• ≠ énumération
• organisation et orientation des
événements en fonction d’un sens et
d’une fin
• travail sur le temps
4.1. Temps et roman : l’organisation
du récit
4.1.1. Travail sur la chronologie

•Retour en arrière (flashback)


(analepse)
•Anticipation (flashforward) (prolepse)

(Reuter, p. 62)
Exemple
Le roman-feuilleton

Le lecteur nous excusera d’abandonner une de nos


héroïnes dans une situation si critique, situation dont nous
dirons plus tard le dénouement. […] On se souvient que, la
veille du jour où s’accomplissaient ces événements que
nous venons de raconter [l’enlèvement de l’héroïne],
Rodolphe avait sauvé Mme d’Harville d’un danger imminent,
danger suscité par la jalousie de Sarah, qui avait prévenu
Mme d’Harville du rendez-vous si imprudemment accordé
par la marquise à M. Charles Robert.
Eugène Sue, Les Mystères de Paris (1842-1843)
[Link]
4.1.2. Travail sur le rythme

• diégèse (histoire) / narration (récit)


• Ellipses
• Sommaires
• Pauses
• Scènes

(Reuter, p. 60)
Le romancier, maître du temps
« Mon lecteur ne devra donc pas s’étonner si, dans
le cours de cet ouvrage, il trouve certains chapitres
très courts et d’autres tout à fait longs ; certains
qui ne comprennent que le temps d’un seul jour,
et d’autres des années ; bref, si mon récit semble
parfois piétiner sur place et d’autres fois voler. […]
car, étant en réalité le fondateur d’une nouvelle
province littéraire, j’ai toute liberté d’édicter les lois
qu’il me plaît dans cette juridiction. »

Henry Fielding, Tom Jones (1749)


1°) L’ellipse

« Deux mois plus tard, Frédéric,


débarqué un matin rue Héron,
songeait immédiatement à faire sa
grande visite. »
Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869)
2°) Le sommaire

« Les années s’écoulèrent


ennuyeuses et vides […] Mon
enfance s’était passée dans la nuit,
mon adolescence se passa dans le
vague […] »

Octave Mirbeau, Le Calvaire (1886)


3°) La pause
« […] il commence à couper son repas en petits cubes. Un
quartier de tomate en vérité sans défaut, découpé à la machine
dans un fruit d'une symétrie parfaite. La chair périphérique,
compacte et homogène, d'un beau rouge de chimie, est
régulièrement épaisse entre une bande de peau luisante et la
loge où sont rangés les pépins, jaunes, bien calibrés, maintenus
en place par une mince couche de gelée verdâtre le long d'un
renflement du cœur. Celui-ci, d'un rose atténué légèrement
granuleux, débute, du côté de la dépression inférieure, par un
faisceau de veines blanches, dont l'une se prolonge jusque vers
les pépins – d'une façon un peu incertaine. Tout en haut, un
accident à peine visible s'est produit : un coin de pelure, décollé
de la chair sur un millimètre ou deux, se soulève
imperceptiblement. »
Alain Robbe-Grillet, Les Gommes (1953)
4°) La scène
« -Que fait-il en Angleterre ?
-C’est un des sectateurs les plus ardents d’Olivier Cromwell.
-Qui l’a donc rallié à cette cause ? Sa mère et son père étaient catholiques,
je crois ?
-La haine qu'il a contre le roi.
-Contre le roi ?
-Oui, le roi l'a déclaré bâtard, l'a dépouillé de ses biens, lui a défendu de
porter le nom de Winter.
-Et comment s'appelle-t-il maintenant ?
-Mordaunt. Puritain et déguisé en moine, voyageant seul sur les routes de
France.
-En moine dites-vous.
-Oui, ne le saviez-vous pas ?
-Je ne sais rien que ce qu'on m'a dit. »

Alexandre Dumas, Vingt ans après (1845)


 
4.2. Narration et point de vue

4.2.1. Le Narrateur (qui raconte ?)

• narrateur ≠ auteur 
• = celui qui raconte l’histoire (par ex.,
un personnage du roman)
Auteur/Narrateur
• L’auteur = « l’être humain qui a existé ou
existe, en chair et en os, dans notre
univers. »
• Le narrateur = « n’existe que dans et par
le texte, au travers de ses mots. Il est, en
quelque sorte, un énonciateur interne:
celui qui, dans le texte, raconte
l’histoire. » (Reuter, p. 12)
2 types
« Le choix du romancier n’est pas entre deux formes
grammaticales, mais entre deux attitudes narratives […] :
faire raconter l’histoire par l’un de ses “personnages”, ou
par un narrateur étranger à cette histoire. […] On
distingue donc ici deux types de récits : l’un à narrateur
absent de l’histoire qu’il raconte (exemple : Homère dans
l’Iliade, ou Flaubert dans L’Education sentimentale),
l’autre à narrateur présent comme personnage dans
l’histoire qu’il raconte (exemple : Gil Blas, ou Wuthering
Heights). Je nomme le premier type [….]
hétérodiégétique, et le second homodiégétique. »
(Gérard Genette, Figures III, Le Seuil, 1978)
1° Le narrateur hétérodiégétique

• narrateur = absent de l’histoire qu’il


raconte
Exemple
Vers la fin de sa troisième année, le
père Goriot réduisit encore ses
dépenses, en montant au troisième
étage et en se mettant à quarante-
cinq francs de pension par mois. Il se
passa de tabac, congédia son
perruquier et ne mit plus de poudre.

Balzac, Le Père Goriot (1835)


• instance supérieure qui guide le
lecteur
• narrateur qui se veut neutre,
invisible
2° Le narrateur homodiégétique
• narrateur = présent dans l’histoire
qu’il raconte
• = protagoniste
Exemple
Ce jeune homme, à son tour,
m’examinait d’une façon toute
différente de celle des autres ; elle
était plus modeste, et pourtant plus
attentive : il y avait quelque chose de
plus sérieux qui se passait entre lui
et moi.
Marivaux, La Vie de Marianne (1731-
1742)
• ouverture vers une subjectivité
• individualité
• doute, relativité
4.2.2. Le point de vue (qui voit ?)

• narrateur ≠ point de vue


• narrateur -> qui parle/raconte dans un
récit ?
• point de vue -> qui voit/perçoit ?
(perspective)
« il n’y a pas de Vrai », « il n’y a que des manières de voir »
(Flaubert, lettre du 3 février 1880)
• manière dont le narrateur choisit de
présenter les choses à partir d’une perspective
particulière
 
« La question des voix narratives [le narrateur]
concernait le fait de raconter. Celle des
perspectives (ou focalisations, ou visions, ou
points de vue) porte sur le fait de percevoir. En
effet, il n’existe pas dans les récits de relation
mécanique entre raconter et percevoir: celui qui
perçoit n’est pas nécessairement celui qui raconte
et inversement. » (Reuter, p. 47)
1°) Le point de vue omniscient
• focalisation zéro ou « vision par
derrière »
• faits = perçus par le regard du
narrateur
• le narrateur en sait plus que le
personnage (N > P)
• regard = regard surplombant
Exemple
M. de Nemours fut tellement surpris de sa
beauté que, lorsqu’il fut proche d’elle, et
qu’elle lui fit la révérence, il ne put
s’empêcher de donner des marques de son
admiration. Quand ils commencèrent à
danser, il s’éleva dans la salle un murmure
de louanges. Le roi et les reines se
souvinrent qu’ils ne s’étaient jamais vus, et
trouvèrent quelque chose de singulier de les
voir danser ensemble sans se connaître.
Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves (1678)
2°) Le point de vue interne
• focalisation interne ou « vision avec »
• faits = perçus par un ou plusieurs
personnages
• le narrateur en sait autant que le
personnage (N = P)
• faits présentés par le regard du ou des
personnage(s)
Exemple
Les groupes stationnaient cependant.
Pour en finir, des agents de police en
bourgeois saisissaient les plus mutins
et les emmenaient au poste,
brutalement. Frédéric, malgré son
indignation, resta muet ; on aurait
pu le prendre avec les autres, et
il aurait manqué Mme Arnoux.

Flaubert, L’Education sentimentale (1869)


Exemple
= narrateur hétérodiégétique + focalisation
interne
= univers perçu par les yeux d’une petite fille qui
ne comprend pas toujours les actions et les
intentions des adultes

« Il lui fallut du temps, et deux ou trois


expériences désagréables, pour se rendre compte
qu’il valait mieux ne pas faire allusion à la
jeunesse de maman. […] Mais si maman n’était
pas jeune, elle était donc vieille; et cette
lumière nouvelle éclairait bizarrement le mariage
de maman avec un jeune homme. […] Ces
découvertes déconcertantes ajoutaient à la
confusion d’idées chez l’enfant: aucun de ces
gens, semblait-il, n’avait l’âge qu’il aurait dû
avoir. »
Exemples
« […] Miss Barrett se lança
dans une expédition plus
audacieuse encore. [….] De
nouveau Flush l’accompagna.
[…] Pour la première fois, son
nez dut faire face à toute la
volée d’odeurs d’une rue
londonienne par une chaude
journée d’été. Odeurs
évasives au lit des ruisseaux;
odeurs âcres qui corrodent le
fer des rampes; fumets
capiteux remontant des sous-
sols; exhalaisons plus
complexes, plus corrompues"
3°) Le point de vue externe
• focalisation externe ou « vision du
dehors » 
• les faits ne semblent passer par aucune
conscience
• le narrateur en sait moins que les
personnages (N < P)
• Cf. roman américain de l’entre-
deux-guerres (Faulkner, Hemingway,
Dos Passos)
• approche « behavioriste »
• accent mis sur les comportements,
les attitudes
Exemple
L’homme élégant est descendu de la
limousine, il fume une cigarette anglaise. Il
regarde la jeune fille au feutre d’homme et
aux chaussures d’or. Il vient vers elle
lentement. C’est visible, il est intimidé. Il ne
sourit pas tout d’abord. Tout d’abord, il lui
offre une cigarette. Sa main tremble.

Marguerite Duras, L’Amant (1984)


Caractéristiques
• La forme : une œuvre en prose ?
• Le genre : un genre sans règles?
• Le monde représenté : une fiction ?
• La narration : comment raconter une
histoire ?
• La réception : les effets sur le lecteur ?
5. Usages et dangers du roman
• Utilité? Finalité?
• besoin anthropologique
• « Dans l’embryon de tout roman frémit
une insatisfaction, palpite un désir
inassouvi. » (Vargas Llosa)
• Comprendre le monde (Ricoeur)
• Élargissement du champ de l’expérience
(Proust)
• Plaisir -> méfiance, critique, censure
« cette partie du livre sera lue, la
respiration gênée, le cou tendu, les
yeux avides, par tous ceux qui ont de
l’imagination ou seulement du
cœur »

Balzac, Etudes sur M. Beyle


« Jamais fille chaste n’a lu de romans, et j’ai
mis à celui-ci un titre assez décidé pour
qu’en l’ouvrant on sût à quoi s’en tenir.
Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une
seule page est une fille perdue ; mais
qu’elle n’impute point sa perte à ce livre,
le mal était fait d’avance. »
J.-J. Rousseau, Julie ou la Nouvelle
Héloïse (préface)
Dante Gabriel Rossetti, Paolo and Francesca da Rimini (1855)
Antoine Wiertz, La liseuse de romans (1853)
René Magritte, La lectrice soumise (1928)
Pouvoirs et dangers de la lecture
• Thème romanesque
• Madame Bovary (Flaubert)
• Don Quichotte (Cervantès)
Pour résumer
• Le roman est une œuvre en prose
(mais…)
• Il n’a pas de règles fixes.
• Il relève de la fiction.
• Il repose sur une narration.
• Il a longtemps été perçu comme un
genre potentiellement suspect et
« dangereux ».
Théorie ou histoire ?
• roman = rencontre, à un moment
historique et culturel donné, d’une
forme ou d’un ensemble de traits
distinctifs (structure) avec une
matière (thématique, imaginaire)
• théorie en faisant de l’histoire
II. QUELQUES REPERES HISTORIQUES

1. A l’origine…

– Roman - Antiquité ?
– Anachronisme
2.1. Latin et « roman »

• Romanz: la langue vulgaire >< le latin


• Milieu du XIIe siècle: tout texte écrit
en langue romane
• Romancier: traduire du latin vers le
français
• « Raconter en français »
La perception individuelle d’une réalité collective

• influence de l’évolution de la société,


des mentalités, des bouleversements
historiques
• le roman s’adresse plus au cœur du
lecteur que ne le faisait l’épopée
2.2. Roman et chanson de geste

D’abord en vers, comme elle,


mais:
– lu et plus chanté
– faits héroïques -> récits
d’aventures
– fonds de merveilleux
– grande place de l’amour
• thèmes et épisodes qui se
reproduisent d’œuvre en œuvre
• monde inventé, plus parfait que le
monde réel
• le rapport avec la réalité ?

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