Extrait 2 : Driss Chraïbi, La civilisation ma mère.
Elle dit : « Allons-y ! » souleva le cornet acoustique, le porta a l’oreille, tourna la manivelle du
téléphone de toutes ces forces. Il y eut un chuintement, puis le bruit d'une demi-douzaine, de
sardines rissolant dans une poêle. Une voix de fer-blanc parvient jusqu’à moi, après avoir fait
sursauter ma mère :
- Allô, ici le Central. Quel numéro désirez-vous ?
- Le salut de Dieu sait avec toi, mon fils, dit ma maman. C'est la voix de fa poste ?
- Qui, c’est le Central
- C'est la poste ?
- C'est ça, c'est le Central. J'écoute.
- Je voudrais la poste
- Vous avez le Central
- j'ai demandé la poste.
- C'est la même chose
- Ah !
- Quel numéro voulez-vous ?
- Fès
- Ne quittez pas
Elle ne quitta pas, me rassurant d'un large Sourire :
- C'est loin Fès. A dix jours de cheval, au moins. Mais le génie galope comme le vent, tu vas voir. Les
distances ne lui font pas peur ... Trois minutes et il y sera…
Qu'est-ce que je te disais ? Allô ! Je suis à Fès ?
Ai-je dit que maman avait peur de qui que ce fut au monde ? Non, n’est-ce pas !
Elle ne n’avait pas peur non plus des mots. Derrière les mots, elle cherchait la vérité et, derrière
l'altruisme, elle ne trouvait personne. Elle frappait comme un sourd à la porte des politiques : « Holà
! Il y a quelqu’un ? "On était obligé de lui ouvrir et, la porte ouverte, if fallait répondre à ses
questions. Elle était capable de retourner les mots jusqu'aux entrailles, comme des peaux de lapins.