0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
8 vues279 pages

Sade Infortunes

Les Infortunes de la vertu de D.A.F. de Sade raconte l'histoire de Justine, une jeune fille vertueuse qui fait face à de nombreuses adversités dans un monde corrompu, tandis que sa sœur Juliette choisit une vie de débauche et de succès matériel. Le roman explore les thèmes de la vertu, du vice, et des injustices de la société, mettant en lumière les souffrances de ceux qui choisissent le chemin de la moralité. À travers le contraste entre les deux sœurs, Sade questionne la valeur de la vertu dans un monde où le mal semble souvent triompher.

Transféré par

robert marley
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
8 vues279 pages

Sade Infortunes

Les Infortunes de la vertu de D.A.F. de Sade raconte l'histoire de Justine, une jeune fille vertueuse qui fait face à de nombreuses adversités dans un monde corrompu, tandis que sa sœur Juliette choisit une vie de débauche et de succès matériel. Le roman explore les thèmes de la vertu, du vice, et des injustices de la société, mettant en lumière les souffrances de ceux qui choisissent le chemin de la moralité. À travers le contraste entre les deux sœurs, Sade questionne la valeur de la vertu dans un monde où le mal semble souvent triompher.

Transféré par

robert marley
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Marquis de Sade

Les infortunes de la vertu

BeQ
D.A.F. de Sade

Les infortunes de la vertu


roman

La Bibliothèque électronique du Québec


Collection À tous les vents
Volume 135 : version 1.01

2
Du même auteur, à la Bibliothèque :

La philosophie dans le boudoir

3
Les infortunes de la vertu

4
Le triomphe de la philosophie serait de jeter
du jour sur l’obscurité des voies dont la
providence se sert pour parvenir aux fins qu’elle
se propose sur l’homme, et de tracer d’après cela
quelque plan de conduite qui pût faire connaître à
ce malheureux individu bipède, perpétuellement
ballotté par les caprices de cet être qui dit-on le
dirige aussi despotiquement, de trouver, dis-je,
quelques règles, qui pussent lui faire entendre la
manière dont il faut qu’il interprète les décrets de
cette providence sur lui, la route qu’il faut qu’il
tienne pour prévenir les caprices bizarres de cette
fatalité à laquelle on donne vingt noms différents,
sans être encore parvenu à la définir.
Car si, partant de nos conventions sociales et
ne s’écartant jamais du respect qu’on nous
inculqua pour elles dans l’éducation, il vient
malheureusement à arriver que par la perversité
des autres, nous n’ayons pourtant jamais
rencontré que des épines, lorsque les méchants ne
cueillaient que des roses, des gens faibles et sans

5
un fond de vertu assez constaté pour se mettre au-
dessus des réflexions fournies par ces tristes
circonstances, ne calculeront-ils pas qu’alors, il
vaut mieux s’abandonner au torrent que d’y
résister, ne diront-ils pas que la vertu telle belle
qu’elle soit, quand malheureusement elle devient
trop faible pour lutter contre le vice, devient le
plus mauvais parti que puisse prendre un être
quelconque et que dans un siècle entièrement
corrompu le plus sûr est de faire comme les
autres ? Un peu plus instruits si l’on veut, et
abusant des lumières qu’ils ont acquises, ne
diront-ils pas avec l’ange Jesrad de Zadig qu’il
n’y a aucun mal dont il ne naisse un bien ;
n’ajouteront-ils pas à cela d’eux-mêmes que
puisqu’il y a dans la constitution imparfaite de
notre mauvais monde une somme de maux égale
à celle du bien, il est essentiel pour le maintien de
l’équilibre qu’il y ait autant de bons que de
méchants, et que d’après cela il devient égal au
plan général que tel ou tel soit bon ou méchant de
préférence ; que si le malheur persécute la vertu,
et que la prospérité accompagne presque toujours
le vice, la chose étant égale aux vues de la nature,

6
il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les
méchants qui prospèrent que parmi les vertueux
qui périssent.
Il est donc essentiel de prévenir ces sophismes
dangereux de la philosophie, essentiel de faire
voir que les exemples de la vertu malheureuse
présentés à une âme corrompue dans laquelle il
reste encore pourtant quelques bons principes,
peuvent ramener cette âme au bien tout aussi
sûrement que si on lui eût offert dans cette route
de la vertu les palmes les plus brillantes et les
plus flatteuses récompenses. Il est cruel sans
doute d’avoir à peindre une foule de malheurs
accablant la femme douce et sensible qui respecte
le mieux la vertu, et d’une autre part la plus
brillante fortune chez celle qui la méprise toute sa
vie ; mais s’il naît cependant un bien de
l’esquisse de ces deux tableaux, aura-t-on à se
reprocher de les avoir offerts au public ? pourra-t-
on former quelque remords d’avoir établi un fait,
d’où il résultera pour le sage qui lit avec fruit la
leçon si philosophique de la soumission aux
ordres de la providence, une partie du
développement de ses plus secrètes énigmes et

7
l’avertissement fatal que c’est souvent pour nous
ramener à nos devoirs que sa main frappe à côté
de nous les êtres qui paraissent même avoir le
mieux rempli les leurs ?
Tels sont les sentiments qui nous mettent la
plume à la main, et c’est en considération de leur
droiture que nous demandons à nos lecteurs un
peu d’attention mêlé d’intérêt pour les infortunes
de la triste et misérable Justine, dont nous allons
lui faire part.
Madame la comtesse de Lorsange était une de
ces prêtresses de Vénus, dont la fortune est
l’ouvrage d’une figure enchanteresse, de
beaucoup d’inconduite et de fourberie, et dont les
titres quelque pompeux qu’ils soient ne se
trouvent que dans les archives de Cythère, forgés
par l’impertinence qui les prend et soutenus par la
sotte crédulité qui les donne. Brune, fort vive,
une belle taille, des yeux noirs d’une expression
prodigieuse, beaucoup d’esprit et surtout cette
incrédulité de mode qui, prêtant un sel de plus
aux passions, fait rechercher avec bien plus de
soin aujourd’hui la femme en qui l’on la

8
soupçonne ; elle avait reçu néanmoins la plus
brillante éducation possible ; fille d’un très gros
commerçant de la rue Saint-Honoré, elle avait été
élevée avec une soeur plus jeune qu’elle de trois
ans dans un des meilleurs couvents de Paris, où
jusqu’à l’âge de quinze ans aucun conseil, aucun
maître, aucun bon livre, aucun talent ne lui avait
été refusé. À cette époque fatale pour la vertu
d’une jeune fille, tout lui manqua dans un seul
jour. Une banqueroute affreuse précipita son père
dans une situation si cruelle que tout ce qu’il put
faire pour échapper au sort le plus sinistre fut de
passer promptement en Angleterre, laissant ses
filles à sa femme qui mourut de chagrin huit jours
après le départ de son mari. Un ou deux parents
qui restaient au plus délibérèrent sur ce qu’ils
feraient des filles, et leur part faite se montant à
environ cent écus chacune, la résolution fut de
leur ouvrir la porte, de leur donner ce qui leur
revenait et de les rendre maîtresses de leurs
actions.
Madame de Lorsange qui se nommait alors
Juliette et dont le caractère et l’esprit étaient à
fort peu de chose près aussi formés qu’à l’âge de

9
trente ans, époque où elle était lors de l’anecdote
que nous racontons, ne parut sensible qu’au
plaisir d’être libre, sans réfléchir un instant aux
cruels revers qui brisaient ses chaînes. Pour
Justine, sa soeur, venant d’atteindre sa douzième
année, d’un caractère sombre et mélancolique,
douée d’une tendresse, d’une sensibilité
surprenante, n’ayant au lieu de l’art et de la
finesse de sa soeur, qu’une ingénuité, une
candeur, une bonne foi qui devaient la faire
tomber dans bien des pièges, elle sentit toute
l’horreur de sa position.
Cette jeune fille avait une physionomie toute
différente de celle de Juliette ; autant on voyait
d’artifice, de manège, de coquetterie dans les
traits de l’une, autant on admirait de pudeur, de
délicatesse et de timidité dans l’autre. Un air de
vierge, de grands yeux bleus pleins d’intérêt, une
peau éblouissante, une taille fine et légère, un son
de voix touchant, la plus belle âme et le caractère
le plus doux, des dents d’ivoire et de beaux
cheveux blonds, telle est l’esquisse d’une fille
charmante dont les grâces naïves et les traits
délicieux sont d’une touche trop fine et trop

10
délicate pour ne pas échapper au pinceau qui
voudrait les réaliser.
On leur donna vingt-quatre heures à l’une et à
l’autre pour quitter le couvent, leur laissant le
soin de se pourvoir avec leurs cent écus où bon
leur semblerait. Juliette, enchantée d’être sa
maîtresse, voulut un moment essuyer les pleurs
de Justine, mais voyant qu’elle n’y réussirait pas,
elle se mit à la gronder au lieu de la consoler, elle
lui dit qu’elle était une bête et qu’avec l’âge et les
figures qu’elles avaient, il n’y avait point
d’exemple que des filles mourussent de faim ;
elle lui cita la fille d’une de leurs voisines, qui
s’étant échappée de la maison paternelle, était
maintenant richement entretenue par un fermier
général et roulait carrosse à Paris. Justine eut
horreur de ce pernicieux exemple, elle dit qu’elle
aimerait mieux mourir que de le suivre et refusa
décidément d’accepter un logement avec sa soeur
sitôt qu’elle la vit décidée au genre de vie
abominable dont Juliette lui faisait l’éloge.
Les deux soeurs se séparèrent donc sans
aucune promesse de se revoir, dès que leurs

11
intentions se trouvaient si différentes. Juliette qui
allait, prétendait-elle, devenir une grande dame,
consentirait-elle à revoir une petite fille dont les
inclinations vertueuses et basses allaient la
déshonorer, et de son côté Justine voudrait-elle
risquer ses moeurs dans la société d’une créature
perverse qui allait devenir victime de la crapule et
de la débauche publique ? Chacune chercha donc
des ressources et quitta le couvent dès le
lendemain ainsi que cela était convenu.
Justine caressée étant enfant par la couturière
de sa mère, s’imagina que cette femme serait
sensible à son sort. Elle fut la trouver, elle lui
raconta sa malheureuse position, lui demanda de
l’ouvrage et en fut durement rejetée.
« Oh ciel ! dit cette pauvre créature, faut-il que
le premier pas que je fais dans le monde ne me
conduise déjà qu’aux chagrins... cette femme
m’aimait autrefois, pourquoi donc me repousse-t-
elle aujourd’hui ?... Hélas, c’est que je suis
orpheline et pauvre... c’est que je n’ai plus de
ressource dans le monde et qu’on n’estime les
gens qu’en raison des secours, ou des agréments

12
que l’on s’imagine en recevoir. »
Justine voyant cela fut trouver le curé de sa
paroisse, elle lui demanda quelques conseils,
mais le charitable ecclésiastique lui répondit
équivoquement que la paroisse était surchargée,
qu’il était impossible qu’elle pût avoir part aux
aumônes, que cependant si elle voulait le servir, il
la logerait volontiers chez lui ; mais comme en
disant cela le saint homme lui avait passé la main
sous le menton en lui donnant un baiser beaucoup
trop mondain pour un homme d’église, Justine
qui ne l’avait que trop compris se retira fort vite,
en lui disant : « Monsieur, je ne vous demande ni
l’aumône, ni une place de servante, il y a trop peu
de temps que je quitte un état au-dessus de celui
qui peut faire solliciter ces deux grâces, pour en
être encore réduite là ; je vous demande les
conseils dont ma jeunesse et mon malheur ont
besoin, et vous voulez me les faire acheter par un
crime... » Le curé révolté de ce terme ouvre la
porte, la chasse brutalement, et Justine, deux fois
repoussée dès le premier jour qu’elle est
condamnée à l’isolisme, entre dans une maison
où elle voit un écriteau, loue une petite chambre

13
garnie, la paye d’avance et s’y livre au moins tout
à l’aise au chagrin que lui inspirent son état et la
cruauté du peu d’individus auxquels sa
malheureuse étoile l’a déjà contrainte d’avoir
affaire.
Le lecteur nous permettra de l’abandonner
quelque temps dans ce réduit obscur, pour
retourner à Juliette et pour lui apprendre le plus
brièvement possible comment du simple état où
nous la voyons sortir, elle devint en quinze ans
femme titrée, possédant plus de trente mille livres
de rentes, de très beaux bijoux, deux ou trois
maisons tant à la campagne qu’à Paris, et pour
l’instant, le coeur, la richesse et la confiance de
M. de Corville, conseiller d’État, homme dans le
plus grand crédit et à la veille d’entrer dans le
ministère... La route fut épineuse... on n’en doute
assurément pas, c’est par l’apprentissage le plus
honteux et le plus dur que ces demoiselles-là font
leur chemin, et telle est dans le lit d’un prince
aujourd’hui qui porte peut-être encore sur elle les
marques humiliantes de la brutalité des libertins
dépravés, entre les mains desquels son début, sa
jeunesse et son inexpérience la jetèrent.

14
En sortant du couvent, Juliette fut tout
simplement trouver une femme qu’elle avait
entendu nommer à cette amie de son voisinage
qui s’était pervertie et dont elle avait retenu
l’adresse ; elle y arrive effrontément avec son
paquet sous le bras, une petite robe en désordre,
la plus jolie figure du monde, et l’air bien
écolière ; elle conte son histoire à cette femme,
elle la supplie de la protéger comme elle a fait il
y a quelques années de son ancienne amie.
– Quel âge avez-vous, mon enfant ? lui
demande Madame Du Buisson.
– Quinze ans dans quelques jours, madame.
– Et jamais personne ?...
– Oh non, madame, je vous le jure.
– Mais c’est que quelquefois dans ces
couvents un aumônier... une religieuse, une
camarade... il me faut des preuves sûres.
– Il ne tient qu’à vous de vous les procurer,
madame...
Et la Du Buisson, s’étant affublée d’une paire
de lunettes et ayant vérifié par elle-même l’état

15
exact des choses, dit à Juliette :
– Eh bien, mon enfant, vous n’avez qu’à rester
ici : beaucoup de soumission à mes conseils, un
grand fonds de complaisance pour mes pratiques,
de la propreté, de l’économie, de la bonne foi vis-
à-vis de moi, de la douceur avec vos compagnes
et de la fourberie envers les hommes, dans
quelques années d’ici je vous mettrai en état de
vous retirer dans une chambre, avec une
commode, un trumeau, une servante, et l’art que
vous aurez acquis chez moi vous donnera de quoi
avoir le reste.
La Du Buisson s’empara du petit paquet de
Juliette, elle lui demanda si elle n’avait point
d’argent et celle-ci lui ayant trop franchement
avoué qu’elle avait cent écus, la chère maman
s’en empara en assurant sa jeune élève qu’elle
placerait ce petit fonds à son profit, mais qu’il ne
fallait pas qu’une jeune fille eût d’argent... c’était
un moyen de faire mal et dans un siècle aussi
corrompu, une fille sage et bien née devait éviter
avec soin tout ce qui pouvait la faire tomber dans
quelque piège. Ce sermon fini, la nouvelle venue

16
fut présentée à ses compagnes, on lui indiqua sa
chambre dans la maison et dès le lendemain, ses
prémices furent en vente ; en quatre mois de
temps, la même marchandise fut successivement
vendue à quatre-vingts personnes qui toutes la
payèrent comme neuve, et ce ne fut qu’au bout de
cet épineux séminaire que Juliette prit des
patentes de soeur converse. De ce moment elle
fut réellement reconnue comme fille de la maison
et en partagea les libidineuses fatigues... autre
noviciat ; si dans l’un à quelques écarts près
Juliette avait servi la nature, elle en oublia les lois
dans le second ; des recherches criminelles, de
honteux plaisirs, de sourdes et crapuleuses
débauches, des goûts scandaleux et bizarres, des
fantaisies humiliantes, et tout cela fruit d’une part
du désir de jouir sans risquer sa santé, de l’autre,
d’une satiété pernicieuse qui blasant
l’imagination, ne la laisse plus s’épanouir que par
des excès et se rassasier que de dissolutions...
Juliette corrompit entièrement ses moeurs
dans ce second apprentissage et les triomphes
qu’elle vit obtenir au vice dégradèrent totalement
son âme ; elle sentit que, née pour le crime, au

17
moins devait-elle aller au grand, et renoncer à
languir dans un état subalterne qui en lui faisant
faire les mêmes fautes, en l’avilissant également,
ne lui rapportait pas à beaucoup près le même
profit. Elle plut à un vieux seigneur fort débauché
qui d’abord ne l’avait fait venir que pour
l’aventure d’un quart d’heure, elle eut l’art de
s’en faire magnifiquement entretenir et parut
enfin aux spectacles, aux promenades à côté des
cordons bleus de l’ordre de Cythère ; on la
regarda, on la cita, on l’envia et la friponne sut si
bien s’y prendre qu’en quatre ans elle ruina trois
hommes, dont le plus pauvre avait cent mille écus
de rentes. Il n’en fallut pas davantage pour faire
sa réputation ; l’aveuglement des gens du siècle
est tel, que plus une de ces malheureuses a
prouvé sa malhonnêteté, plus on est envieux
d’être sur sa liste, il semble que le degré de son
avilissement et de sa corruption devienne la
mesure des sentiments que l’on ose afficher pour
elle.
Juliette venait d’atteindre sa vingtième année
lorsqu’un comte de Lorsange, gentilhomme
angevin âgé d’environ quarante ans, devint si

18
tellement épris d’elle qu’il se résolut de lui
donner son nom, n’étant pas assez riche pour
l’entretenir ; il lui reconnut douze mille livres de
rentes, lui assura le reste de la fortune qui allait à
huit, s’il venait à mourir avant elle, lui donna une
maison, des gens, une livrée, et une sorte de
considération dans le monde qui parvint en deux
ou trois ans à faire oublier ses débuts. Ce fut ici
où la malheureuse Juliette oubliant tous les
sentiments de sa naissance honnête et de sa bonne
éducation, pervertie par de mauvais livres et de
mauvais conseils, pressée de jouir seule, d’avoir
un nom, et point de chaîne, osa se livrer à la
coupable pensée d’abréger les jours de son mari...
Elle la conçut et elle l’exécuta avec assez de
secret malheureusement pour se mettre à l’abri
des poursuites, et pour ensevelir avec cet époux
qui la gênait toutes les traces de son abominable
forfait.
Redevenue libre et comtesse, Madame de
Lorsange reprit ses anciennes habitudes mais se
croyant quelque chose dans le monde, elle y mit
un peu plus de décence ; ce n’était plus une fille
entretenue, c’était une riche veuve qui donnait de

19
jolis soupers, chez laquelle la ville et la cour
étaient trop heureuses d’être admises, et qui
néanmoins couchait pour deux cents louis et se
donnait pour cinq cents par mois. Jusqu’à vingt-
six ans elle fit encore de brillantes conquêtes,
ruina trois ambassadeurs, quatre fermiers
généraux, deux évêques et trois chevaliers des
ordres du roi, et comme il est rare de s’arrêter
après un premier crime surtout quand il a tourné
heureusement, Juliette, la malheureuse et
coupable Juliette, se noircit de deux nouveaux
crimes semblables au premier, l’un pour voler un
de ses amants qui lui avait confié une somme
considérable que toute la famille de cet homme
ignorait et que Madame de Lorsange put mettre à
l’abri par ce crime odieux, l’autre pour avoir plus
tôt un legs de cent mille francs qu’un de ses
adorateurs avait mis sur son testament en sa
faveur au nom d’un tiers qui devait rendre la
somme au moyen d’une légère rétribution. À ces
horreurs, Madame de Lorsange joignait deux ou
trois infanticides ; la crainte de gâter sa jolie
taille, le désir de cacher une double intrigue, tout
lui fit prendre la résolution de se faire avorter

20
plusieurs fois, et ces crimes ignorés comme les
autres n’empêchèrent pas cette créature adroite et
ambitieuse de trouver journellement de nouvelles
dupes et de grossir à tout moment sa fortune tout
en accumulant ses crimes. Il n’est donc
malheureusement que trop vrai que la prospérité
peut accompagner le crime et qu’au sein même
du désordre et de la corruption la plus réfléchie,
tout ce que les hommes appellent le bonheur peut
dorer le fil de la vie ; mais que cette cruelle et
fatale vérité n’alarme pas, que celle dont nous
allons bientôt offrir l’exemple, du malheur au
contraire poursuivant partout la vertu, ne
tourmente pas davantage l’âme des honnêtes
gens. Cette prospérité du crime n’est
qu’apparente ; indépendamment de la providence
qui doit nécessairement punir de tels succès, le
coupable nourrit au fond de son coeur un ver qui
le rongeant sans cesse, l’empêche de jouir de
cette lueur de félicité qui l’environne et ne lui
laisse au lieu d’elle que le souvenir déchirant des
crimes qui la lui ont acquise. À l’égard du
malheur qui tourmente la vertu, l’infortuné que le
sort persécute a pour consolation sa conscience,

21
et les jouissances secrètes qu’il retire de sa pureté
le dédommagent bientôt de l’injustice des
hommes.
Tel était donc l’état des affaires de Madame de
Lorsange lorsque M. de Corville âgé de cinquante
ans et jouissant du crédit que nous avons peint
plus haut, se détermina à se sacrifier entièrement
pour cette femme, et la fixa définitivement à lui.
Soit attention, soit procédés, soit sagesse de la
part de Madame de Lorsange, il y était parvenu et
il y avait quatre ans qu’il vivait avec elle
absolument comme avec une épouse légitime,
lorsqu’une terre superbe qu’il venait de lui
acheter auprès de Montargis, les avait déterminés
l’un et l’autre à y aller passer quelques mois de
l’été. Un soir du mois de juin où la beauté du
temps les avait engagés à venir se promener
jusqu’à la ville, trop fatigués pour pouvoir
retourner de la même manière, ils étaient entrés
dans l’auberge où descend le coche de Lyon, à
dessein d’envoyer de là un homme à cheval leur
chercher une voiture au château ; ils se reposaient
dans une salle basse et fraîche donnant sur la
cour, lorsque le coche dont nous venons de parler

22
entra dans la maison. C’est un amusement naturel
que de considérer des voyageurs ; il n’y a
personne qui dans un moment de désoeuvrement
ne le remplisse par cette distraction quand elle se
présente. Madame de Lorsange se leva, son
amant la suivit et ils virent entrer dans l’auberge
toute la société voyageuse. Il paraissait qu’il n’y
avait plus personne dans la voiture lorsqu’un
cavalier de maréchaussée, descendant du panier,
reçut dans ses bras, d’un de ses camarades
également niché dans la même place, une jeune
fille d’environ vingt-six à vingt-sept ans,
enveloppée dans un mauvais mantelet d’indienne
et liée comme une criminelle. À un cri d’horreur
et de surprise qui échappa à Madame de Lorsange
la jeune fille se retourna, et laissa voir des traits si
doux et si délicats, une taille si fine et si dégagée
que M. de Corville et sa maîtresse ne purent
s’empêcher de s’intéresser pour cette misérable
créature. M. de Corville s’approche et demande à
l’un des cavaliers ce qu’a fait cette infortunée.
– Ma foi, monsieur, répondit l’alguazil, on
l’accuse de trois ou quatre crimes énormes, il
s’agit de vol, de meurtre et d’incendie, mais je

23
vous avoue que mon camarade et moi n’avons
jamais conduit de criminel avec autant de
répugnance ; c’est la créature la plus douce et qui
paraît la plus honnête...
– Ah ah, dit M. de Corville, ne pourrait-il pas
y avoir là quelqu’une de ces bévues ordinaires
aux tribunaux subalternes ? Et où s’est commis le
délit ?
– Dans une auberge à trois lieues de Lyon, où
la malheureuse allait tâcher de se mettre en
service ; c’est Lyon qui l’a jugée, elle va à Paris
pour la confirmation de la sentence, et reviendra
pour être exécutée à Lyon.
Madame de Lorsange qui s’était approchée et
qui entendait ce récit, témoigna tout bas à M. de
Corville le désir qu’elle aurait d’entendre de la
bouche de cette fille l’histoire de ses malheurs et
M. de Corville qui concevait aussi le même désir
en fit part aux conducteurs de cette fille en se
faisant connaître à eux ; ceux-ci ne s’y
opposèrent point, on décida qu’il fallait passer la
nuit à Montargis, on demanda un appartement
commode auprès duquel il y en eût un pour les

24
cavaliers. M. de Corville répondit de la
prisonnière, on la délia, elle passa dans
l’appartement de M. de Corville et de Madame de
Lorsange, les gardes soupèrent et couchèrent
auprès, et quand on eut fait prendre un peu de
nourriture à cette malheureuse, Madame de
Lorsange qui ne pouvait s’empêcher de prendre à
elle le plus vif intérêt, et qui sans doute se disait à
elle-même : « Cette misérable créature peut-être
innocente est traitée comme une criminelle,
tandis que tout prospère autour de moi – de moi
qui la suis sûrement bien plus qu’elle » –
Madame de Lorsange, dis-je, dès qu’elle vit cette
jeune fille un peu remise, un peu consolée des
caresses qu’on lui faisait et de l’intérêt qu’on
paraissait prendre à elle, l’engagea de raconter
par quel événement avec un air aussi honnête et
aussi sage elle se trouvait dans une aussi funeste
circonstance.
– Vous raconter l’histoire de ma vie, madame,
dit cette belle infortunée en s’adressant à la
comtesse, est vous offrir l’exemple le plus
frappant des malheurs de l’innocence et de la
vertu. C’est accuser la providence, c’est s’en

25
plaindre, c’est une espèce de crime et je ne l’ose
pas...
Des pleurs coulèrent alors avec abondance des
yeux de cette pauvre fille, et après leur avoir
donné cours un instant elle reprit sa narration
dans ces termes.
– Vous me permettrez de cacher mon nom et
ma naissance, madame, sans être illustre, elle est
honnête, et, sans la fatalité de mon étoile, je
n’étais pas destinée à l’humiliation, à l’abandon
d’où la plus grande partie de mes malheurs sont
nés. Je perdis mes parents fort jeune, je crus avec
le peu de secours qu’ils m’avaient laissé pouvoir
attendre une place honnête et refusant
constamment toutes celles qui ne l’étaient pas, je
mangeai sans m’en apercevoir le peu qui m’était
échu ; plus je devenais pauvre, plus j’étais
méprisée ; plus j’avais besoin de secours, moins
j’espérais d’en obtenir ou plus il m’en était offert
d’indignes et d’ignominieux. De toutes les
duretés que j’éprouvai dans cette malheureuse
situation, de tous les propos horribles qui me
furent tenus, je ne vous citerai que ce qui

26
m’arriva chez M. Dubourg, l’un des plus riches
traitants de la capitale. On m’avait adressée à lui
comme à un des hommes dont le crédit et la
richesse pouvaient le plus sûrement adoucir mon
sort, mais ceux qui m’avaient donné ce conseil,
ou voulaient me tromper, ou ne connaissaient pas
la dureté de l’âme de cet homme et la dépravation
de ses moeurs. Après avoir attendu deux heures
dans son antichambre, on m’introduisit enfin ; M.
Dubourg, âgé d’environ quarante-cinq ans, venait
de sortir de son lit, entortillé dans une robe
flottante qui cachait à peine son désordre ; on
s’apprêtait à le coiffer, il fit retirer son valet de
chambre, et me demanda ce que je lui voulais.
– Hélas, monsieur, lui répondis-je, je suis une
pauvre orpheline qui n’ai pas encore atteint l’âge
de quatorze ans et qui connais déjà toutes les
nuances de l’infortune.
Alors je lui détaillai mes revers, la difficulté
de rencontrer une place, le malheur que j’avais eu
de manger le peu que je possédais pour en
chercher, les refus éprouvés, la peine même que
j’avais à trouver de l’ouvrage ou en boutique ou

27
dans ma chambre, et l’espoir où j’étais qu’il me
faciliterait les moyens de vivre. Après m’avoir
écoutée avec assez d’attention, M. Dubourg me
demanda si j’avais toujours été sage.
– Je ne serais ni si pauvre ni si embarrassée,
monsieur, lui dis-je, si j’avais voulu cesser de
l’être.
– Mon enfant, me dit-il à cela, et à quel titre
prétendez-vous que l’opulence vous soulage
quand vous ne lui servirez à rien ?
– Servir, monsieur, je ne demande que cela.
– Les services d’une enfant comme vous sont
peu utiles dans une maison, ce n’est pas ceux-là
que j’entends, vous n’êtes ni d’âge, ni de tournure
à vous placer comme vous le demandez, mais
vous pouvez avec un rigorisme moins ridicule
prétendre à un sort honnête chez tous les
libertins. Et ce n’est que là où vous devez tendre ;
cette vertu dont vous faites tant étalage, ne sert à
rien dans le monde, vous aurez beau en faire
parade, vous ne trouverez pas un verre d’eau
dessus. Des gens comme nous qui faisons tant
que de faire l’aumône, c’est-à-dire une des choses

28
où nous nous livrons le moins et qui nous
répugne le plus, veulent être dédommagés de
l’argent qu’ils sortent de leur poche, et qu’est-ce
qu’une petite fille comme vous peut donner en
acquittement de ces secours, si ce n’est l’abandon
le plus entier de tout ce qu’on veut bien exiger
d’elle ?
– Oh monsieur, il n’y a donc plus ni
bienfaisance, ni sentiments honnêtes dans le
coeur des hommes ?
– Fort peu, mon enfant, fort peu, on est revenu
de cette manie d’obliger gratuitement les autres ;
l’orgueil peut-être en était un instant flatté, mais
comme il n’y a rien de si chimérique et de sitôt
dissipé que ses jouissances, on en a voulu de plus
réelles, et on a senti qu’avec une petite fille
comme vous par exemple, il valait infiniment
mieux retirer pour fruit de ses avances tous les
plaisirs que le libertinage peut donner que de
s’enorgueillir de lui avoir fait l’aumône. La
réputation d’un homme libéral, aumônier,
généreux, ne vaut pas pour moi la plus légère
sensation des plaisirs que vous pouvez me

29
donner ; moyen en quoi d’accord sur cela avec
presque tous les gens de mes goûts et de mon
âge, vous trouverez bon, mon enfant, que je ne
vous secoure qu’en raison de votre obéissance à
tout ce qu’il me plaira d’exiger de vous.
– Quelle dureté, monsieur, quelle dureté ;
croyez-vous que le ciel ne vous en punira pas ?
– Apprends, petite novice, que le ciel est la
chose du monde qui nous intéresse le moins ; que
ce que nous faisons sur la terre lui plaise ou non,
c’est la chose du monde qui nous inquiète le
moins, trop certains de son peu de pouvoir sur les
hommes, nous le bravons journellement sans
frémir et nos passions n’ont vraiment de charme
que quand elles transgressent le mieux ses
intentions ou du moins ce que des sots nous
assurent être tel, mais qui n’est dans le fond que
la chaîne illusoire dont l’imposture a voulu
captiver le plus fort.
– Eh monsieur avec de tels principes, il faut
donc que l’infortune périsse.
– Qu’importe ? il y a plus de sujets qu’il n’en
faut en France ; le gouvernement qui voit tout en

30
grand s’embarrasse fort peu des individus,
pourvu que la machine se conserve.
– Mais croyez-vous que des enfants respectent
leur père quand ils en sont maltraités ?
– Que fait à un père qui a trop d’enfants
l’amour de ceux qui ne lui sont d’aucun secours ?
– Il vaudrait donc mieux qu’on nous eût
étouffés en naissant.
– À peu près, mais laissons cette politique où
tu ne dois rien comprendre. Pourquoi se plaindre
du sort qu’il ne dépend que de soi de maîtriser ?
– À quel prix, juste ciel !
– À celui d’une chimère, d’une chose qui n’a
de valeur que celle que votre orgueil y met... mais
laissons encore là cette thèse et ne nous occupons
que de ce qui nous regarde ici tous les deux.
Vous faites grand cas de cette chimère, n’est-ce
pas, et moi fort peu, moyennant quoi je vous
l’abandonne ; les devoirs que je vous imposerai,
et pour lesquels vous recevrez une rétribution
honnête sans être excessive, seront d’un tout
autre genre. Je vous mettrai auprès de ma

31
gouvernante, vous la servirez et tous les matins
devant moi, tantôt cette femme et tantôt mon
valet de chambre vous soumettront...
Oh madame, comment vous rendre cette
exécrable proposition ? trop humiliée de me
l’entendre faire, m’étourdissant pour ainsi dire à
l’instant qu’on en prononçait les mots... trop
honteuse de les redire, votre bonté voudra bien y
suppléer... Le cruel, il m’avait nommé les grands
prêtres, et je devais servir de victime.
– Voilà tout ce que je puis pour vous mon
enfant, continua ce vilain homme en se levant
avec indécence, et encore ne vous promets-je
pour cette cérémonie toujours fort longue et fort
épineuse, qu’un entretien de deux ans. Vous en
avez quatorze ; à seize il vous sera libre de
chercher fortune ailleurs, et jusque-là vous serez
vêtue, nourrie et recevrez un louis par mois. C’est
bien honnête, je n’en donnais pas tant à celle que
vous remplacerez ; il est vrai qu’elle n’avait pas
comme vous cette intacte vertu dont vous faites
tant de cas, et que je prise comme vous le voyez,
environ cinquante écus par an, somme excédante

32
de celle que touchait votre devancière.
Réfléchissez-y donc bien, pensez surtout à l’état
de misère où je vous prends, songez que dans le
malheureux pays où vous êtes, il faut que ceux
qui n’ont pas de quoi vivre souffrent pour en
gagner, qu’à leur exemple vous souffrirez, j’en
conviens, mais que vous gagnerez beaucoup
davantage que la plus grande partie d’entre eux.
Les indignes propos de ce monstre avaient
enflammé ses passions, il me saisit brutalement
par le collet de ma robe et me dit qu’il allait pour
cette première fois, me faire voir lui-même de
quoi il s’agissait... Mais mon malheur me prêta
du courage et des forces, je parvins à me dégager,
et m’élançant vers la porte :
– Homme odieux, lui dis-je en m’échappant,
puisse le ciel que tu offenses aussi cruellement te
punir un jour comme tu le mérites de ton odieuse
barbarie, tu n’es digne ni de ces richesses dont tu
fais un si vil usage, ni de l’air même que tu
respires dans un monde que souillent tes
férocités.
Je retournais tristement chez moi absorbée

33
dans ces réflexions tristes et sombres que font
nécessairement naître la cruauté et la corruption
des hommes, lorsqu’un rayon de prospérité
sembla luire un instant à mes yeux. La femme
chez qui je logeais et qui connaissait mes
malheurs, vint me dire qu’elle avait enfin trouvé
une maison où l’on me recevrait avec plaisir
pourvu que je m’y comportasse bien.
– Oh ciel, madame, lui dis-je en l’embrassant
avec transport, cette condition est celle que je
mettrais moi-même, jugez si je l’accepte avec
plaisir.
L’homme que je devais servir était un vieil
usurier, qui disait-on s’était enrichi, non
seulement en prêtant sur gages, mais même en
volant impunément tout le monde chaque fois
qu’il avait cru le pouvoir faire en sûreté. Il
demeurait rue Quincampoix, à un premier étage,
avec une vieille maîtresse qu’il appelait sa femme
et pour le moins aussi méchante que lui.
– Sophie, me dit cet avare, ô Sophie (c’était le
nom que je m’étais donné pour cacher le mien) ,
la première vertu qu’il faut dans ma maison, c’est

34
la probité... si jamais vous détourniez d’ici la
dixième partie d’un denier, je vous ferais pendre,
voyez-vous, Sophie, mais pendre jusqu’à ce que
vous n’en puissiez plus revenir. Si ma femme et
moi jouissons de quelques douceurs dans notre
vieillesse, c’est le fruit de nos travaux immenses
et de notre profonde sobriété... Mangez-vous
beaucoup, mon enfant ?
– Quelques onces de pain par jour, monsieur,
lui répondis-je, de l’eau, et un peu de soupe
quand je suis assez heureuse pour en avoir.
– De la soupe, morbleu, de la soupe...
regardez, ma mie, dit le vieil avare à sa femme,
gémissez des progrès du luxe. Depuis un an ça
cherche condition, ça meurt de faim depuis un an
et ça veut manger de la soupe. À peine le faisons-
nous une fois tous les dimanches, nous qui
travaillons comme des forçats depuis quarante
ans. Vous aurez trois onces de pain par jour, ma
fille, une demi-bouteille d’eau de rivière, une
vieille robe de ma femme tous les dix-huit mois
pour vous faire des jupons et trois écus de gages
au bout de l’année si nous sommes contents de

35
vos services, si votre économie répond à la nôtre
et si vous faites enfin, par de l’ordre et de
l’arrangement, un peu prospérer la maison. Notre
service est peu de chose, vous êtes seule, il s’agit
de frotter et de nettoyer trois fois la semaine cet
appartement de dix pièces, de faire le lit de ma
femme et le mien, de répondre à la porte, de
poudrer ma perruque, de coiffer ma femme, de
soigner le chien, le chat et le perroquet, de veiller
à la cuisine, d’en nettoyer les ustensiles qu’ils
servent ou non, d’aider à ma femme quand elle
nous fait un morceau à manger, et d’employer le
reste du jour à faire du linge, des bas, des bonnets
et autres petits meubles de ménage. Vous voyez
que ce n’est rien, Sophie, il vous restera bien du
temps à vous, nous vous permettrons de
l’employer pour votre compte et de faire
également pour votre usage le linge et les
vêtements dont vous pourrez avoir besoin.
Vous imaginez aisément, madame, qu’il fallait
se trouver dans l’état de misère où j’étais pour
accepter une telle place ; non seulement il y avait
infiniment plus d’ouvrage que mon âge et mes
forces ne me permettaient d’entreprendre, mais

36
pouvais-je vivre avec ce qu’on m’offrait ? Je me
gardai pourtant bien de faire la difficile, et je fus
installée dès le même soir.
Si la cruelle position dans laquelle je me
trouve, madame, me permettait de songer à vous
amuser un instant quand je ne dois penser qu’à
émouvoir votre âme en ma faveur, j’ose croire
que je vous égaierais en vous racontant tous les
traits d’avarice dont je fus témoin dans cette
maison, mais une catastrophe si terrible pour moi
m’y attendait dès la deuxième année qu’il m’est
bien difficile quand j’y réfléchis, de vous offrir
quelques détails agréables avant que de vous
entretenir de ce revers. Vous saurez cependant,
madame, qu’on n’usait jamais de lumière dans
cette maison ; l’appartement du maître et de la
maîtresse, heureusement tourné en face du
réverbère de la rue, les dispensait d’avoir besoin
d’autre secours et jamais autre clarté ne leur
servait pour se mettre au lit. Pour du linge ils
n’en usaient point, il y avait aux manches de la
veste de monsieur, ainsi qu’à celles de la robe de
madame, une vieille paire de manchettes cousue
après l’étoffe et que je lavais tous les samedis au

37
soir afin qu’elle fût en état le dimanche ; point de
draps, point de serviettes et tout cela pour éviter
le blanchissage, objet très cher dans une maison,
prétendait M. Du Harpin, mon respectable maître.
On ne buvait jamais de vin chez lui, l’eau claire
était, disait Mme Du Harpin, la boisson naturelle
dont les premiers hommes se servirent, et la seule
que nous indique la nature ; toutes les fois qu’on
coupait le pain, il se plaçait une corbeille dessous
afin de recueillir ce qui tombait, on y joignait
avec exactitude toutes les miettes qui pouvaient
se faire aux repas, et tout cela frit le dimanche
avec un peu de beurre rance composait le plat de
festin de ce jour de repos.
Jamais il ne fallait battre les habits ni les
meubles, de peur de les user mais les housser
légèrement avec un plumeau ; les souliers de
monsieur et de madame étaient doublés de fer et
l’un et l’autre époux gardaient encore avec
vénération ceux qui leur avaient servi le jour de
leurs noces ; mais une pratique beaucoup plus
bizarre était celle qu’on me faisait exercer
régulièrement une fois de la semaine. Il y avait
dans l’appartement un assez grand cabinet dont

38
les murs n’étaient point tapissés ; il fallait
qu’avec un couteau j’allasse râper une certaine
quantité du plâtre de ces murs, que je passais
ensuite dans un tamis fin, et ce qui résultait de
cette opération devenait la poudre de toilette dont
j’ornais chaque matin et la perruque de monsieur
et le chignon de madame.
Plût à Dieu que ces turpitudes eussent été les
seules où se fussent livrées ces vilaines gens ;
rien de plus naturel que le désir de conserver son
bien, mais ce qui ne l’est pas autant, c’est l’envie
de le doubler avec celui d’autrui et je ne fus pas
longtemps à m’apercevoir que ce n’était que de
cette façon que M. Du Harpin devenait si riche. Il
y avait au-dessus de nous un particulier fort à son
aise, possédant d’assez jolis bijoux et dont les
effets, soit à cause du voisinage, soit pour lui
avoir peut-être passé par les mains, étaient très
connus de mon maître. Je lui entendais souvent
regretter avec sa femme une certaine botte d’or
de trente à quarante louis qui lui serait
infailliblement restée, disait-il, si son procureur
avait eu un peu plus d’intelligence ; pour se
consoler enfin d’avoir rendu cette boite,

39
l’honnête M. Du Harpin projeta de l’avoir et ce
fut moi qu’on chargea de la négociation.
Après m’avoir fait un grand discours sur
l’indifférence du vol, sur l’utilité même dont il
était dans la société puisqu’il rétablissait une
sorte d’équilibre que dérangeait totalement
l’inégalité des richesses, M. Du Harpin me remit
une fausse clé, m’assura qu’elle ouvrirait
l’appartement du voisin, que je trouverais la boîte
dans un secrétaire qu’on ne fermait point, que je
l’apporterais sans aucun danger et que pour un
service aussi essentiel je recevrais pendant deux
ans un écu de plus sur mes gages.
– Oh monsieur, m’écriai-je, est-il possible
qu’un maître ose corrompre ainsi son
domestique ? qui m’empêche de faire tourner
contre vous les armes que vous me mettez à la
main et qu’aurez-vous à m’objecter de
raisonnable si je vous vole d’après vos principes.
M. Du Harpin très étonné de ma réponse,
n’osant insister davantage, mais me gardant une
rancune secrète, me dit que ce qu’il en disait était
pour m’éprouver, que j’étais bien heureuse

40
d’avoir résisté à cette offre insidieuse de sa part
et que j’eusse été une fille pendue si j’avais
jamais succombé. Je me payai de cette réponse,
mais je sentis dès lors et les malheurs qui me
menaçaient par une telle proposition, et le tort
que j’avais eu de répondre aussi fermement. il
n’y avait pourtant point eu de milieu, ou il eût
fallu que je commisse le crime dont on me
parlait, ou il devenait nécessaire que j’en
rejetasse aussi durement la proposition ; avec un
peu plus d’expérience j’aurais quitté la maison
dès l’instant, mais il était déjà écrit sur la page de
mes destins que chacun des mouvements
honnêtes où mon caractère me porterait, devait
être payé d’un malheur, il me fallait donc subir
mon sort sans qu’il me fût possible d’échapper.
M. Du Harpin laissa couler près d’un mois,
c’est-à-dire à peu près jusqu’à l’époque de la
révolution de la seconde année de mon séjour
chez lui, sans dire un mot, et sans témoigner le
plus léger ressentiment du refus que je lui avais
fait, lorsqu’un soir, ma besogne finie, venant de
me retirer dans ma chambre pour y goûter
quelques heures de repos, j’entendis tout à coup

41
jeter ma porte en dedans et vis non sans effroi M.
Du Harpin conduisant un commissaire et quatre
soldats du guet auprès de mon lit.
– Faites votre devoir, monsieur, dit-il à
l’homme de justice, cette malheureuse m’a volé
un diamant de mille écus, vous le trouverez dans
sa chambre ou sur elle, le fait est inévitable.
– Moi, vous avoir volé, monsieur, dis-je en me
jetant toute troublée au bas, de mon lit, moi,
monsieur, ah qui sait mieux que vous combien
une telle action me répugne et l’impossibilité
qu’il y a que je l’aie commise.
Mais M. Du Harpin faisant beaucoup de bruit
pour que mes paroles ne fussent pas entendues :
continua d’ordonner les perquisitions, et la
malheureuse bague fut trouvée dans un de mes
matelas. Avec des preuves de cette force il n’y
avait pas à répliquer, je fus à l’instant saisie,
garrottée et conduite ignominieusement dans la
prison du palais, sans qu’il me fût seulement
possible de faire entendre un mot de tout ce que
je pus dire pour ma justification.
Le procès d’une infortunée qui n’a ni crédit, ni

42
protection, est promptement fait en France. On y
croit la vertu incompatible avec la misère, et
l’infortune dans nos tribunaux est une preuve
complète contre l’accusé ; une injuste prévention
y fait croire que celui qui a dû commettre le
crime l’a commis, les sentiments s’y mesurent sur
l’état dans lequel on vous trouve et sitôt que des
titres ou de la fortune ne prouvent pas que vous
devez être honnête, l’impossibilité que vous le
soyez devient démontrée tout de suite.
J’eus beau me défendre, j’eus beau fournir les
meilleurs moyens à l’avocat de forme qu’on me
donna pour un instant, mon maître m’accusait, le
diamant s’était trouvé dans ma chambre, il était
clair que je l’avais volé. Lorsque je voulus citer le
trait horrible de M. Du Harpin et prouver que le
malheur qui m’arrivait n’était qu’une suite de sa
vengeance et de l’envie qu’il avait de se défaire
d’une créature qui, tenant son secret, devenait
maîtresse de sa réputation, on traita ces plaintes
de récriminations, on me dit que M. Du Harpin
était connu depuis quarante ans pour un homme
intègre et incapable d’une telle horreur, et je me
vis au moment d’aller payer de ma vie le refus

43
que j’avais fait de participer à un crime,
lorsqu’un événement inattendu vint en me
rendant libre, me replonger dans les nouveaux
revers qui m’attendaient encore dans le monde.
Une femme de quarante ans que l’on nommait
la Dubois, célèbre par des crimes de toutes les
espèces, était également à la veille de subir un
jugement de mort, plus mérité du moins que le
mien, puisque ses horreurs étaient constatées, et
qu’il était impossible de m’en trouver aucune.
J’avais inspiré une sorte d’intérêt à cette femme ;
un soir, fort peu de jours avant que nous ne
dussions perdre l’une et l’autre la vie, elle me dit
de ne pas me coucher, mais de me tenir avec elle
sans affectation, le plus près que je pourrais des
portes de la prison.
– Entre minuit et une heure, poursuivit cette
heureuse scélérate, le feu prendra dans la
maison... c’est l’ouvrage de mes soins, peut-être
y aura-t-il quelqu’un de brûlé, peu importe, ce
qu’il y a de sûr c’est que nous nous sauverons ;
trois hommes, mes complices et mes amis se
joindront à nous et je te réponds de ta liberté.

44
La main du ciel qui venait de punir
l’innocence dans moi servit le crime dans ma
protectrice, le feu prit, l’incendie fut horrible, il y
eut dix personnes de brûlées, mais nous nous
sauvâmes ; dès le même jour nous gagnâmes la
chaumière d’un braconnier de la forêt de Bondy,
espèce de fripon différent, mais des intimes amis
de notre bande.
– Te voilà libre, ma chère Sophie, me dit alors
la Dubois, tu peux maintenant choisir tel genre de
vie qu’il te plaira, mais si j’ai un conseil à te
donner, c’est de renoncer à des pratiques de vertu
qui comme tu vois ne t’ont jamais réussi ; une
délicatesse déplacée t’a conduite au pied de
l’échafaud, un crime affreux m’en sauve ; regarde
à quoi le bien sert dans le monde, et si c’est la
peine de s’immoler pour lui. Tu es jeune et jolie,
je me charge de ta fortune à Bruxelles si tu veux ;
j’y vais, c’est ma patrie ; en deux ans je te mets
au pinacle, mais je t’avertis que ce ne sera point
par les étroits sentiers de la vertu que je te
conduirai à la fortune ; il faut à ton âge
entreprendre plus d’un métier, et servir à plus
d’une intrigue quand on veut faire promptement

45
son chemin... Tu m’entends, Sophie... tu
m’entends, décide-toi donc vite, car il faut gagner
au champ, nous n’avons de sûreté ici que pour
peu d’heures.
– Oh madame, dis-je à ma bienfaitrice, je vous
ai de grandes obligations, vous m’avez sauvé la
vie, je suis désespérée sans doute de ne le devoir
qu’à un crime et vous pouvez être très sûre que
s’il m’eût fallu y participer, j’eusse mieux aimé
périr que de le faire. Je ne sais que trop quels
dangers j’ai courus pour m’être abandonnée aux
sentiments d’honnêteté qui germeront toujours
dans mon coeur, mais quelles que puissent être
les épines de la vertu, je les préférerai toujours
aux fausses lueurs de prospérité, dangereuses
faveurs qui accompagnent un instant le crime. Il
est dans moi des idées de religion qui grâce au
ciel ne m’abandonneront jamais. Si la providence
me rend pénible la carrière de la vie, c’est pour
m’en dédommager plus amplement dans un
monde meilleur ; cette espérance me console, elle
adoucit tous mes chagrins, elle apaise mes
plaintes, elle me fortifie dans l’adversité et me
fait braver tous les maux qu’il lui plaira de

46
m’offrir. Cette joie s’éteindrait aussitôt dans mon
coeur si je venais à le souiller par des crimes, et
avec la crainte de revers encore plus terribles en
ce monde j’aurais l’aspect affreux des châtiments
que la justice céleste réserve dans l’autre à ceux
qui l’outragent.
– Voilà des systèmes absurdes qui te
conduiront bientôt à l’hôpital, ma fille, dit la
Dubois en fronçant le sourcil, crois-moi, laisse là
ta justice céleste, tes châtiments, ou tes
récompenses à venir, tout cela n’est bon qu’à
oublier quand on sort de l’école ou qu’à faire
mourir de faim si l’on a la bêtise d’y croire,
quand on en est une fois dehors. La dureté des
riches légitime la coquinerie des pauvres, mon
enfant ; que leur bourse s’ouvre à nos besoins,
que l’humanité règne dans leur coeur, et les
vertus pourraient s’établir dans le nôtre, mais tant
que notre infortune, notre patience à la supporter,
notre bonne foi, notre asservissement ne servira
qu’à doubler nos fers, nos crimes deviendront
leur ouvrage et nous serions bien dupes de nous
les refuser pour amoindrir un peu le joug dont ils
nous chargent.

47
« La nature nous a fait naître tous égaux,
Sophie ; si le sort se plaît à déranger ce premier
plan des lois générales, c’est à nous d’en corriger
les caprices, et de réparer par notre adresse les
usurpations des plus forts... J’aime à les entendre,
ces gens riches, ces juges, ces magistrats, j’aime
à les voir nous prêcher la vertu ; il est bien
difficile de se garantir du vol quand on a trois fois
plus qu’il ne faut pour vivre, bien difficile de ne
jamais concevoir le meurtre quand on n’est
entouré que d’adulateurs ou d’esclaves soumis,
énormément pénible en vérité d’être tempérant et
sobre quand la volupté les enivre et que les mets
les plus succulents les entourent, ils ont bien de la
peine à être francs quand il ne se présente jamais
pour eux aucun intérêt de mentir. Mais nous,
Sophie, nous que cette providence barbare dont tu
as la folie de faire ton idole, a condamnés à
ramper sur la terre comme le serpent dans
l’herbe, nous qu’on ne voit qu’avec dédain, parce
que nous sommes pauvres, qu’on humilie parce
que nous sommes faibles, nous qui ne trouvons
enfin sur toute la surface du globe que du fiel et
que des épines, tu veux que nous nous défendions

48
du crime quand sa main seule nous ouvre la porte
de la vie, nous y maintient, nous y conserve, ou
nous empêche de la perdre ; tu veux que
perpétuellement soumis et humiliés, pendant que
cette classe qui nous maîtrise a pour elle toutes
les faveurs de la fortune, nous n’ayons pour nous
que la peine, que l’abattement de la douleur, que
le besoin et que les larmes, que la flétrissure et
l’échafaud !
« Non, non, Sophie, non, ou cette providence
que tu révères n’est faite que pour nos mépris ou
ce ne sont pas là ses intentions... Connais-la
mieux, Sophie, connais-la mieux et Convaincs-toi
bien que dès qu’elle nous place dans une situation
où le mal nous devient nécessaire, et qu’elle nous
laisse en même temps la possibilité de l’exercer,
c’est que ce mal sert à ses lois comme le bien et
qu’elle gagne autant à l’un qu’à l’autre. L’état où
elle nous crée est l’égalité, celui qui le dérange
n’est pas plus coupable que celui qui cherche à le
rétablir, tous deux agissent d’après des
impulsions reçues, tous deux doivent les suivre,
se mettre un bandeau sur les yeux et jouir.

49
Je l’avoue, si jamais je fus ébranlée, ce fut par
les séductions de cette femme adroite, mais une
voix plus forte qu’elle combattait ces sophismes
dans mon coeur, je l’écoutai et je déclarai pour la
dernière fois que j’étais décidée à ne me jamais
laisser corrompre.
– Eh bien, me dit la Dubois, fais ce que tu
voudras, je t’abandonne à ton mauvais sort, mais
si jamais tu te fais prendre, comme ça ne peut pas
te fuir, par la fatalité qui, tout en sauvant le
crime, immole inévitablement la vertu, souviens-
toi bien du moins de ne jamais parler de nous.
Pendant que nous raisonnions ainsi, les trois
compagnons de la Dubois buvaient avec le
braconnier, et comme le vin communément a l’art
de faire oublier les crimes du malfaiteur et de
l’engager souvent à les renouveler au bord même
du précipice duquel il vient d’échapper, nos
scélérats ne me virent pas décidée à me sauver de
leurs mains sans avoir envie de se divertir à mes
dépens. Leurs principes, leurs moeurs, le sombre
local où nous étions, l’espèce de sécurité dans
laquelle ils se croyaient, leur ivresse, mon âge,

50
mon innocence et ma tournure, tout les
encouragea. Ils se levèrent de table, ils tinrent
conseil entre eux, ils consultèrent la Dubois, tous
procédés dont le mystère me faisait frissonner
d’horreur, et le résultat fut enfin que j’eusse à me
décider avant de partir à leur passer par les mains
à tous les quatre, ou de bonne grâce ou de force ;
que si je le faisais de bonne grâce, ils me
donneraient chacun un écu pour me conduire où
je voudrais, puisque je me refusais à les
accompagner ; que s’il fallait employer la force
pour me déterminer, la chose se ferait tout de
même, mais que pour que le secret fût gardé, le
dernier des quatre qui jouirait de moi me
plongerait un couteau dans le sein et qu’on
m’enterrerait ensuite au pied d’un arbre.
Je vous laisse à penser, madame, quel effet me
fit cette exécrable proposition ; je me jetai aux
pieds de la Dubois, je la conjurai d’être une
seconde fois ma protectrice, mais la scélérate ne
fit que rire d’une situation affreuse pour moi, et
qui ne lui paraissait qu’une misère.
– Oh parbleu, dit-elle, te voilà bien

51
malheureuse, obligée de servir à quatre grands
garçons bâtis comme cela ! il y a dix mille
femmes à Paris, mon enfant, qui donneraient de
bien beaux écus pour être à ta place aujourd’hui...
Écoute, ajouta-t-elle pourtant au bout d’un
moment de réflexion, j’ai assez d’empire sur ces
drôles-là pour obtenir ta grâce si tu veux t’en
rendre digne.
– Hélas, madame, que faut-il faire ? m’écriai-
je en larmes, ordonnez-moi, je suis toute prête.
– Nous suivre, prendre parti avec nous et
commettre les mêmes choses sans la plus légère
répugnance, à ce prix je te garantis le reste.
Je ne crus pas devoir balancer ; en acceptant je
courais de nouveaux dangers, j’en conviens, mais
ils étaient moins pressants que ceux-ci, je pouvais
les éviter et rien ne pouvait me faire échapper à
ceux qui me menaçaient.
– J’irai partout, madame, dis-je à la Dubois,
j’irai partout, je vous le promets, sauvez-moi de
la fureur de ces hommes et je ne vous quitterai
jamais.

52
– Enfants, dit la Dubois aux quatre bandits,
cette fille est de la troupe, je l’y reçois, je l’y
installe ; je vous défends de lui faire violence, ne
la dégoûtons pas du métier dès le premier jour ;
vous voyez comme son âge et sa figure peuvent
nous être utiles, servons-nous-en pour nos
intérêts, et ne la sacrifions pas à nos plaisirs...
Mais les passions ont un degré dans l’homme,
où nulle voix ne peut les captiver ; les gens à qui
je devais avoir affaire n’étaient en état de rien
entendre ; se présentant à moi tous les quatre à la
fois dans l’état le moins fait pour que je puisse
me flatter de ma grâce, ils déclarèrent
unanimement à la Dubois que quand l’échafaud
serait là, il faudrait que je devinsse leur proie.
– D’abord la mienne, dit l’un d’eux, en me
saisissant à brasse-corps.
– Et de quel droit faut-il que tu commences ?
dit un second en repoussant son camarade et
m’arrachant brutalement de ses mains.
– Ce ne sera parbleu qu’après moi, dit un
troisième.

53
Et la dispute s’échauffant, nos quatre
champions se prennent aux cheveux, se
terrassent, se pelotent, se culbutent et moi trop
heureuse de les voir dans une situation qui me
donne le temps de m’échapper, pendant que la
Dubois s’occupe à les séparer, je m’élance, je
gagne la forêt et perds en un instant la maison de
vue.
– Être suprême, dis-je en me jetant à genoux,
dès que je me crus en sûreté, être suprême, mon
vrai protecteur et mon guide, daigne prendre pitié
de ma misère, tu vois ma faiblesse et mon
innocence, tu vois avec quelle confiance je place
en toi tout mon espoir, daigne m’arracher aux
dangers qui me poursuivent, ou par une mort
moins ignominieuse celle à laquelle je viens
d’échapper, daigne au moins me rappeler
promptement vers toi.
La prière est la plus douce consolation du
malheureux, il devient plus fort quand il a prié ;
je me levai pleine de courage, et comme il
commençait à faire sombre, je m’enfonçai dans
un taillis pour y passer la nuit avec moins de

54
risque ; la sûreté où je me croyais, l’abattement
dans lequel j’étais, le peu de joie que je venais de
goûter, tout contribua à me faire passer une
bonne nuit, et le soleil était déjà très haut, quand
mes yeux se rouvrirent à la lumière. C’est
l’instant du réveil qui est le plus fatal pour les
infortunés ; le repos des sens, le calme des idées,
l’oubli instantané de leurs maux, tout les rappelle
au malheur avec plus de force, tout leur en rend
alors le poids plus onéreux.
« Eh bien, me dis-je, il est donc vrai qu’il y a
des créatures humaines que la nature destine au
même état que les bêtes féroces cachée dans leur
réduit, fuyant les hommes comme elles, quelle
différence y a-t-il maintenant entre elles et moi ?
est-ce donc la peine de naître pour un sort aussi
pitoyable ! »
Et mes larmes coulèrent avec abondance en
formant ces tristes réflexions. Je les finissais à
peine, lorsque j’entendis du bruit autour de moi ;
un instant je crus que c’était quelque bête, peu à
peu je distinguai les voix de deux hommes.
– Viens, mon ami, viens, dit l’un d’eux, nous

55
serons à merveille ici ; la cruelle et fatale
présence de ma mère ne m’empêchera pas au
moins de goûter un moment avec toi les plaisirs
qui me sont si chers...
Ils s’approchent, ils se placent tellement en
face de moi qu’aucun de leurs propos... aucun de
leurs mouvements ne peut m’échapper, et je
vois...
Juste ciel, madame, dit Sophie en
s’interrompant, est-il possible que le sort ne m’ait
jamais placée que dans des situations si critiques
qu’il devienne aussi difficile à la pudeur de les
entendre que de les peindre ?... Ce crime horrible
qui outrage également et la nature et les lois, ce
forfait épouvantable sur lequel la main de Dieu
s’est appesantie tant de fois, cette infamie, en un
mot si nouvelle pour moi que je la concevais à
peine, je la vis consommer sous mes yeux, avec
toutes les recherches impures, avec toutes les
épisodes affreuses que pouvait y mettre la
dépravation la plus réfléchie.
L’un de ces hommes, celui qui dominait
l’autre, était âgé de vingt-quatre ans, il était en

56
surtout vert et assez proprement mis pour faire
croire que sa condition devait être honnête ;
l’autre paraissait un jeune domestique de sa
maison, d’environ dix-sept à dix-huit ans et d’une
fort jolie figure. La scène fut aussi longue que
scandaleuse, et ce temps me parut d’autant plus
cruel, que je n’osai bouger de peur d’être
aperçue.
Enfin les criminels acteurs qui la composaient,
rassasiés sans doute, se levèrent pour regagner le
chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque
le maître s’approcha du buisson qui me recelait
pour y satisfaire un besoin. Mon bonnet élevé me
trahit, il l’aperçoit :
– Jasmin, dit-il à son jeune Adonis, nous
sommes trahis, mon cher... une fille, une profane
a vu nos mystères ; approche-toi, sortons cette
coquine de là et sachons ce qu’elle y peut faire.
Je ne leur donnai pas la peine de m’aider à
sortir de mon asile ; m’en arrachant aussitôt moi-
même et tombant à leurs pieds.
– Ô messieurs, m’écriai-je, en étendant les
bras vers eux, daignez avoir pitié d’une

57
malheureuse dont le sort est plus à plaindre que
vous ne pensez ; il est bien peu de revers qui
puissent égaler les miens ; que la situation où
vous m’avez trouvée ne vous fasse naître aucun
soupçon sur moi, elle est l’ouvrage de ma misère
bien plutôt que de mes torts ; loin d’augmenter la
somme des maux qui m’accablent, veuillez la
diminuer au contraire en me facilitant les moyens
d’échapper à la rigueur qui me poursuit.
M. de Bressac, c’était le nom du jeune homme
entre les mains duquel je tombais, avec un grand
fonds de libertinage dans l’esprit, n’était pas
pourvu d’une dose bien abondante de
commisération dans le coeur. Il n’est
malheureusement que trop commun de voir la
débauche des sens éteindre absolument la pitié
dans l’homme ; son effet ordinaire est
d’endurcir ; soit que la plus grande partie de ses
écarts nécessite une sorte d’apathie dans l’âme,
soit que la secousse violente qu’elle imprime à la
masse des nerfs diminue la sensibilité de leur
action, toujours est-il qu’un débauché de
profession est rarement un homme pitoyable.
Mais à cette cruauté naturelle dans l’espèce de

58
gens dont j’esquisse le caractère, il se joignait
encore dans M. de Bressac un dégoût si marqué
pour notre sexe, une haine si invétérée pour tout
ce qui le caractérisait, qu’il était difficile que je
parvinsse à placer dans son âme les sentiments
dont je voulais l’émouvoir.
– Que fais-tu là enfin, tourterelle des bois, me
dit assez durement pour toute réponse cet homme
que je voulais attendrir... parle vrai, tu as vu tout
ce qui s’est passé entre ce jeune homme et moi,
n’est-ce pas ?
– Moi, non, monsieur, m’écriai-je aussitôt, ne
croyant faire aucun mal en déguisant cette vérité,
soyez bien assuré que je n’ai vu que des choses
très simples ; je vous ai vu, monsieur et vous,
assis tous deux sur l’herbe, j’ai cru m’apercevoir
que vous y avez causé un instant, soyez bien
assuré que voilà tout.
– Je le veux croire, répondit M. de Bressac, et
cela pour ta tranquillité, car si j’imaginais que tu
eusses pu voir autre chose, tu ne sortirais jamais
de ce buissons Allons, Jasmin, il est de bonne
heure nous avons le temps d’ouïr les aventures de

59
cette catin ; qu’elle nous les dise dans l’instant,
ensuite nous l’attacherons à ce gros chêne et nous
lui essaierons nos couteaux de chasse sur le
corps.
Nos jeunes gens s’assirent, ils m’ordonnèrent
de me placer près d’eux et là, je leur racontai
ingénument tout ce qui m’était arrivé depuis que
j’étais dans le monde.
– Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se
levant dès que j’eus fini, soyons justes une fois
dans notre vie, mon cher ; l’équitable Thémis a
condamné cette coquine, ne souffrons pas que les
vues de la déesse soient aussi cruellement
frustrées, et faisons subir à la criminelle l’arrêt
qu’elle allait encourir ; ce n’est pas un crime que
nous allons commettre, c’est une vertu, mon ami,
c’est un rétablissement dans l’ordre des choses, et
puisque nous avons le malheur de le déranger
quelquefois, rétablissons-le courageusement du
moins quand l’occasion s’en présente.
Et les cruels m’ayant enlevée de ma place me
traînaient déjà vers l’arbre indiqué, sans être
touchés ni de mes gémissements, ni de mes

60
larmes.
– Lions-la dans ce sens-ci, dit Bressac à son
valet en m’appuyant le ventre contre l’arbre.
Leurs jarretières, leurs mouchoirs, tout servit
et en une minute, je fus garrottée si cruellement
qu’il me devint impossible de faire usage d’aucun
de mes membres ; cette opération faite, les
scélérats détachèrent mes jupes, relevèrent ma
chemise sur mes épaules, et mettant leur couteau
de chasse à la main, je crus qu’ils allaient
pourfendre toutes les parties postérieures qu’avait
découvertes leur brutalité.
– En voilà assez, dit Bressac sans que j’eusse
encore reçu un seul coup, en voilà assez pour
qu’elle nous connaisse, pour qu’elle voie ce que
nous pouvons lui faire et pour la tenir dans notre
dépendance. Sophie, continua-t-il en détachant
mes liens, rhabillez-vous, soyez discrète et
suivez-nous ; si vous vous attachez à moi, vous
n’aurez pas lieu de vous en repentir, mon enfant,
il faut une seconde femme de chambre à ma
mère, je vais vous présenter à elle... sur la foi de
vos récits je vais lui répondre de votre conduite,

61
mais si vous abusez de mes bontés ou que vous
trahissiez ma confiance, regardez bien cet arbre
qui devait vous servir de lit funèbre, souvenez-
vous qu’il n’est qu’à une lieue du château où je
vous conduis et qu’à la plus légère faute vous y
serez à l’instant ramenée.
Déjà rhabillée, à peine trouvais-je des
expressions pour remercier mon bienfaiteur, je
me jetai à ses pieds... J’embrassai ses genoux, je
lui faisais tous les serments possibles d’une
bonne conduite, mais aussi insensible à ma joie
qu’à ma douleur :
– Marchons, dit M. de Bressac, c’est votre
conduite qui parlera pour vous et c’est elle seule
qui réglera votre sort.
Nous cheminâmes. Jasmin et son maître
causaient ensemble, et je les suivais humblement
sans mot dire ; une petite heure nous rendit au
château de Madame la comtesse de Bressac et la
magnificence des entours me fit voir que quelque
poste que je dusse remplir dans cette maison-ci, il
serait assurément plus lucratif pour moi que celui
de la gouvernante en chef de M. et de Mme Du

62
Harpin. On me fit attendre dans un office où
Jasmin me fit très honnêtement déjeuner ;
pendant ce temps M. de Bressac monta chez sa
mère, il la prévint et une demi-heure après il vint
me chercher lui-même pour me présenter à elle.
Mme de Bressac était une femme de quarante-
cinq ans, très belle encore et qui me parut fort
honnête et principalement fort humaine,
quoiqu’elle mêlât un peu de sévérité dans ses
principes et dans ses propos ; veuve depuis deux
ans d’un homme de fort grande maison mais qui
l’avait épousée sans autre fortune que le beau
nom qu’il lui donnait, tous les biens que pouvait
espérer le jeune marquis de Bressac dépendaient
donc de cette mère et ce qu’il avait eu de son père
lui donnait à peine de quoi s’entretenir. Mme de
Bressac y joignait une pension considérable, mais
il s’en fallait bien qu’elle suffit aux dépenses
aussi considérables qu’irrégulières de son fils, il y
avait au moins soixante mille livres de rentes
dans cette maison, et M. de Bressac n’avait ni
frère ni soeur ; on n’avait jamais pu le déterminer
à entrer au service ; tout ce qui l’écartait de ses
plaisirs de choix était si insupportable pour lui

63
qu’il était impossible de lui faire accepter aucune
chaîne. Mme la comtesse et son fils passaient
trois mois de l’année dans cette terre et le reste du
temps à Paris, et ces trois mois qu’elle exigeait de
son fils de passer avec elle étaient déjà une bien
grande gène pour un homme qui ne quittait
jamais le centre de ses plaisirs sans être au
désespoir.
Le marquis de Bressac m’ordonna de raconter
à sa mère les mêmes choses que je lui avais dites,
et dès que j’eus fini mon récit :
– Votre candeur et votre naïveté, me dit Mme
de Bressac, ne me permettent pas de douter de
votre innocence. Je ne prendrai d’autres
informations sur vous que de savoir si vous êtes
réellement comme vous me le dites la fille de
l’homme que vous m’indiquez ; si cela est, j’ai
connu votre père, et cela me deviendra une raison
pour m’intéresser de plus à vous. Quant à votre
affaire de chez Du Harpin, je me charge
d’arranger cela en deux visites chez le chancelier,
mon ami depuis des siècles ; c’est l’homme le
plus intègre qu’il y ait en France ; il ne s’agit que

64
de lui prouver votre innocence pour anéantir tout
ce qui a été fait contre vous et pour que vous
puissiez reparaître sans nulle crainte à Paris...
mais réfléchissez bien, Sophie, que tout ce que je
vous promets ici n’est qu’au prix d’une conduite
intacte ; ainsi vous voyez que les reconnaissances
que j’exige de vous tourneront toujours à votre
profit.
Je me jetai aux pieds de Mme de Bressac, je
l’assurai qu’elle n’aurait jamais lieu que d’être
contente de moi et dès l’instant je fus installée
chez elle sur le pied de sa seconde femme de
chambre. Au bout de trois jours les informations
qu’avait faites Mme de Bressac à Paris arrivèrent
telles que je pouvais les désirer, et toutes les idées
de malheur s’évanouirent enfin de mon esprit
pour n’être plus remplacées que par l’espoir des
plus douces consolations qu’il dût m’être permis
d’attendre ; mais il n’était pas écrit dans le ciel
que la pauvre Sophie dût jamais être heureuse, et
si quelques moments de calme naissaient
fortuitement pour elle, ce n’était que pour lui
rendre plus amers ceux d’horreur qui devaient les
suivre.

65
À peine fûmes-nous à Paris que Mme de
Bressac s’empressa de travailler pour moi. Le
premier président voulut me voir, il écouta mes
malheurs avec intérêt, la coquinerie de Du Harpin
mieux approfondie fut reconnue, on se
convainquit que si j’avais profité de l’incendie
des prisons du palais, au moins n’y avais-je
participé pour rien et toute ma procédure
s’anéantit (m’assura-t-on) sans que les magistrats
qui s’en mêlèrent crussent devoir employer
d’autres formalités.
Il est aisé d’imaginer combien de tels procédés
m’attachaient à Mme de Bressac ; n’eût-elle pas
eu d’ailleurs pour moi toute sorte de bontés,
comment de pareilles démarches ne m’eussent-
elles pas liée pour jamais à une protectrice aussi
précieuse ? Il s’en fallait bien pourtant que
l’intention du jeune marquis de Bressac fût de
m’enchaîner aussi intimement à sa mère,
indépendamment des désordres affreux du genre
que je vous ai peint, dans lequel se plongeait
aveuglément ce jeune homme bien plus à Paris
qu’à la campagne, je ne fus pas longtemps à
m’apercevoir qu’il détestait souverainement la

66
comtesse. Il est vrai que celle-ci faisait tout au
monde ou pour arrêter ses débauches ou pour les
contrarier, mais comme elle y employait peut-être
un peu trop de rigueur, le marquis plus enflammé
par les effets mêmes de cette sévérité, ne s’y
livrait qu’avec plus d’ardeur, et la pauvre
comtesse ne retirait de ses persécutions que de se
faire souverainement haïr.
– Ne vous imaginez pas, me disait très souvent
le marquis, que ce soit d’elle-même que ma mère
agisse dans tout ce qui vous intéresse ; croyez,
Sophie, que si je ne la harcelais à tout instant, elle
se ressouviendrait à peine des soins qu’elle vous
a promis ; elle vous fait valoir tous ses pas, tandis
qu’ils n’ont été faits que par moi. J’ose le dire,
c’est donc à moi seul que vous devez quelque
reconnaissance, et celle que j’exige de vous doit
vous paraître d’autant plus désintéressée, que
vous en savez assez pour être bien sûre, quelque
jolie que vous puissiez être, que ce n’est pas à
vos faveurs que je prétends... Non, Sophie, non,
les services que j’attends de vous sont d’un tout
autre genre, et quand vous serez bien convaincue
de tout ce que j’ai fait pour vous, j’espère que je

67
trouverai dans votre âme, tout ce que je suis en
droit d’en attendre.
Ces discours me paraissaient si obscurs, que je
ne savais comment y répondre ; je le faisais
pourtant à tout hasard et peut-être avec trop de
facilité.
C’est ici le moment de vous apprendre,
madame, le seul tort réel que j’ai à me reprocher
de ma vie... que dis-je un tort, une extravagance
qui n’eut jamais rien d’égal... mais au moins ce
n’est pas un crime, c’est une simple erreur qui n’a
puni que moi et dont il ne me paraît pas que la
main équitable du ciel ait dû se servir pour
m’entraîner dans l’abîme qui s’ouvrait
insensiblement sous mes pas. Il m’avait été
impossible de voir le marquis de Bressac sans me
sentir entraînée vers lui par un mouvement de
tendresse que rien n’avait pu vaincre en moi.
Quelques réflexions que je fisse sur son
éloignement pour les femmes, sur la dépravation
de ses goûts, sur les distances morales qui nous
séparaient, rien, rien au monde ne pouvait
éteindre cette passion naissante et si le marquis

68
m’eût demandé ma vie, je la lui aurais sacrifiée
mille fois, croyant encore ne rien faire pour lui. Il
était loin de soupçonner des sentiments que je
tenais aussi soigneusement renfermés dans mon
coeur... il était loin, l’ingrat, de démêler la cause
des pleurs que versait journellement la
malheureuse Sophie sur les désordres honteux qui
le perdaient, mais il lui était impossible pourtant
de ne pas se douter du désir que j’avais de voler
au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire, il ne
se pouvait pas qu’il n’entrevit mes prévenances...
Trop aveugles sans doute, elles allaient jusqu’au
point de servir même ses erreurs autant au moins
que la décence pouvait me le permettre et de les
déguiser toujours à sa mère.
Cette manière de me conduire m’avait en
quelque façon valu sa confiance, et tout ce qui
venait de lui m’était si précieux, je m’aveuglais
tellement sur le peu que m’offrait son coeur, que
j’eus quelquefois l’orgueil de croire que je ne lui
étais pas indifférente, mais combien l’excès de
ses désordres me désabusait promptement ! Ils
étaient tels que non seulement la maison était
remplie de domestiques sur cet exécrable ton près

69
de lui, mais qu’il soudoyait encore même en
dehors une foule de mauvais sujets, ou chez
lesquels il allait, ou qui venaient journellement
chez lui, et comme ce goût, tout odieux qu’il est,
n’est pas un des moins chers, le marquis se
dérangeait prodigieusement. Je prenais
quelquefois la liberté de lui représenter tous les
inconvénients de sa conduite ; il m’écoutait sans
répugnance, puis finissait par me dire qu’on ne se
corrigeait pas de l’espèce de vice qui le dominait,
que reproduit sous mille formes diverses il avait
des branches différentes pour chaque âge, qui
rendant de dix en dix ans ses sensations toujours
nouvelles, y faisaient tenir jusqu’au tombeau
ceux qui avaient le malheur de l’encenser... Mais
si j’essayais de lui parler de sa mère et des
chagrins qu’il lui donnait, je ne voyais plus que
du dépit, de l’humeur, de l’irritation et de
l’impatience de voir si longtemps en de telles
mains un bien qui devrait déjà lui appartenir, la
haine la plus invétérée contre cette mère
respectable et la révolte la plus constatée contre
les sentiments de la nature. Serait-il donc vrai que
quand on est parvenu à transgresser aussi

70
formellement dans ses goûts les lois de cet organe
sacré, la suite nécessaire de ce premier crime fût
une affreuse facilité à commettre impunément
tous les autres ?
Quelquefois je me servais des moyens de la
religion ; presque toujours consolée par elle,
j’essayais de faire passer ses douceurs dans l’âme
de ce pervers, à peu près sûre de le captiver par
de tels liens si je parvenais à lui en faire partager
les charmes. Mais le marquis ne me laissa pas
longtemps employer de telles voies avec lui ;
ennemi déclaré de nos saints mystères, frondeur
opiniâtre de la pureté de nos dogmes, antagoniste
outré de l’existence d’un être suprême, M. de
Bressac au lieu de se laisser convertir par moi
chercha bien plutôt à me corrompre.
– Toutes les religions partent d’un principe
faux, Sophie, me disait-il, toutes supposent
comme nécessaire le culte d’un être créateur ; or
si ce monde éternel, comme tous ceux au milieu
desquels il flotte dans les plaines infinies de
l’espace, n’a jamais eu de commencement et ne
doit jamais avoir de fin, si toutes les

71
reproductions de la nature sont des effets
résultatifs des lois qui l’enchaînent elle-même, si
son action et sa réaction perpétuelle supposent le
mouvement essentiel à son essence, que devient
le moteur que vous lui prêtez gratuitement ?
« Daigne le croire, Sophie, ce dieu que tu
admets n’est que le fruit de l’ignorance d’un côté
et de la tyrannie de l’autre, quand le plus fort
voulut enchaîner le plus faible, il lui persuada
qu’un dieu sanctifiait les fers dont il l’accablait,
et celui-ci abruti par sa misère crut tout ce que
l’autre voulut. Toutes les religions, suites fatales
de cette première fable, doivent donc être
dévouées au mépris comme elle, il n’en est pas
une seule qui ne porte l’emblème de l’imposture
et de la stupidité ; je vois dans toutes des
mystères qui font frémir la raison, des dogmes
outrageant la nature et des cérémonies grotesques
qui n’inspirent que la dérision. À peine eus-je les
yeux ouverts, Sophie, que je détestai ces horreurs,
je me fis une loi de les fouler aux pieds, un
serment de n’y revenir de mes jours ; imite-moi si
tu veux être raisonnable.

72
– Oh monsieur, répondis-je au marquis, vous
priveriez une malheureuse de son plus doux
espoir si vous lui enleviez cette religion qui la
console ; fermement attachée à ce qu’elle
enseigne, absolument convaincue que tous les
coups qui lui sont portés ne sont que l’effet du
libertinage et des passions, irai-je sacrifier à des
sophismes qui me font frémir l’idée la plus douce
de ma vie ?
J’ajoutai à cela mille autres raisonnements
dictés par ma raison, épanchés par mon coeur,
mais le marquis n’en faisait que rire, et ses
principes captieux, nourris d’une éloquence plus
mâle, soutenus de lectures que je n’avais
heureusement jamais faites, renversaient toujours
tous les miens. Mme de Bressac remplie de vertu
et de piété n’ignorait pas que son fils soutenait
ses écarts par tous les paradoxes de l’incrédulité ;
elle en gémissait souvent avec moi, et comme
elle daignait me trouver un peu plus de bon sens
qu’aux autres femmes qui l’entouraient, elle
aimait à me confier ses chagrins.
Cependant les mauvais procédés de son fils

73
redoublaient pour elle ; il était au point de ne plus
s’en cacher, non seulement il avait entouré sa
mère de toute cette canaille dangereuse servant à
ses plaisirs, mais il avait poussé l’insolence
jusqu’à lui déclarer devant moi, que si elle
s’avisait de contrarier encore ses goûts, il la
convaincrait du charme dont ils étaient en s’y
livrant à ses yeux mêmes. Je gémissais de ces
propos et de cette conduite, je tâchais d’en tirer
au fond de moi-même des motifs pour étouffer
dans mon âme cette malheureuse passion qui la
dévorait... mais l’amour est-il un mal dont on
puisse guérir ? Tout ce que je cherchais à lui
opposer n’attisait que plus vivement sa flamme,
et le perfide Bressac ne me paraissait jamais plus
aimable que quand j’avais réuni devant moi tout
ce qui devait m’engager à le haïr.
Il y avait quatre ans que j’étais dans cette
maison, toujours persécutée par les mêmes
chagrins, toujours consolée par les mêmes
douceurs, lorsque l’affreux motif des séductions
du marquis me fut enfin offert dans toute son
horreur. Nous étions pour lors à la campagne,
j’étais seule auprès de la comtesse ; sa première

74
femme avait obtenu de rester à Paris l’été, pour
quelque affaire de son mari.
Un soir, quelque instant après que je fus
retirée de chez ma maîtresse, respirant à un
balcon de ma chambre et ne pouvant à cause de
l’extrême chaleur me déterminer à me coucher,
tout à coup le marquis frappe à ma porte, et me
prie de le laisser causer avec moi une partie de la
nuit... Hélas, tous les instants que m’accordait ce
cruel auteur de mes maux me paraissaient trop
précieux pour que j’osasse en refuser aucun ; il
entre, il ferme avec soin la porte, et se jetant
auprès de moi dans un fauteuil.
– Écoute-moi, Sophie, me dit-il, avec un peu
d’embarras, j’ai des choses de la plus grande
conséquence à te confier, commence par me jurer
que tu ne révéleras jamais rien de ce que je te
vais dire.
– Oh monsieur, pouvez-vous me croire
capable d’abuser de votre confiance ?
– Tu ne sais pas tout ce que tu risquerais si tu
venais à me prouver que je me suis trompé en te
raccordant.

75
– Le plus grand de mes chagrins serait de
l’avoir perdue, je n’ai pas besoin de plus grandes
menaces.
– Eh bien, Sophie... j’ai conjuré contre les
jours de ma mère, et c’est ta main que j’ai choisie
pour me servir.
– Moi, monsieur, m’écriai-je en reculant
d’horreur, oh ciel, comment deux projets
semblables ont-ils pu vous venir dans l’esprit ?
Prenez mes jours, monsieur, ils sont à vous,
disposez-en, je vous les dois, mais n’imaginez
jamais obtenir de moi de me prêter à un crime
dont l’idée seule est insoutenable à mon coeur.
– Écoute, Sophie, me dit M. de Bressac en me
ramenant avec tranquillité, je me suis bien douté
de tes répugnances, mais comme tu as de l’esprit,
je me suis flatté de les vaincre en te faisant voir
que ce crime que tu trouves si énorme n’est au
fond qu’une chose toute simple. Deux forfaits
s’offrent ici à tes yeux peu philosophiques, la
destruction s’augmente quand ce semblable est
notre mère. Quant à la destruction de son
semblable, sois-en certaine, Sophie, elle est

76
purement chimérique, le pouvoir de détruire n’est
pas accordé à l’homme, il a tout au plus celui de
varier des formes, mais il n’a pas celui de les
anéantir ; or toute forme est égale aux yeux de la
nature, rien ne se perd dans le creuset immense
où ses variations s’exécutent, toutes les portions
de matière qui s’y jettent se renouvellent
incessamment sous d’autres figures et quelles que
soient nos actions sur cela, aucune ne l’offense
directement, aucune ne saurait l’outrager, nos
destructions raniment son pouvoir, elles
entretiennent son énergie mais aucune ne
l’atténue.
« Eh, qu’importe à la nature toujours créatrice
que cette masse de chair conformant aujourd’hui
une femme, se reproduise demain sous la forme
de mille insectes différents ? oseras-tu dire que la
construction d’un individu tel que nous coûte
plus à la nature que celle d’un vermisseau et
qu’elle doit par conséquent y prendre un plus
grand intérêt ? or si le degré d’attachement ou
plutôt d’indifférence est le même, que peut lui
faire que par ce qu’on appelle le crime d’un
homme, un autre soit changé en mouche ou en

77
laitue ? Quand on m’aura prouvé la sublimité de
notre espèce, quand on m’aura démontré qu’elle
est tellement importante à la nature que
nécessairement ses lois s’irritent de sa
destruction, alors je pourrai croire que cette
destruction est un crime ; mais quand l’étude la
plus réfléchie de la nature m’aura prouvé que tout
ce qui végète sur ce globe, le plus imparfait de
ses ouvrages, est d’un prix égal à ses yeux, je ne
supposerai jamais que le changement d’un de ces
êtres en mille autres puisse jamais offenser ses
lois ; je me dirai tous les hommes, toutes les
plantes, tous les animaux, croissant, végétant, se
détruisant par les mêmes moyens, ne recevant
jamais une mort réelle, mais une simple variation
dans ce qui les modifie, tous dis-je se poussant,
se détruisant, se procréant indifféremment,
paraissent un instant sous une forme, et l’instant
d’après sous une autre, peuvent au gré de l’être
qui veut ou qui peut les mouvoir changer mille et
mille fois dans un jour, sans qu’une seule loi de
la nature en puisse être un moment affectée.
« Mais cet être que j’attaque est ma mère,
c’est l’être qui m’a porté dans son sein. Eh quoi,

78
ce sera cette vaine considération qui m’arrêtera,
et quel titre aura-t-elle pour y réussir ? songeait-
elle à moi, cette mère, quand sa lubricité la fit
concevoir le foetus dont je dérivai ? puis-je lui
devoir de la reconnaissance pour s’être occupée
de son plaisir ? Ce n’est pas le sang de la mère
d’ailleurs qui forme l’enfant, c’est celui du père
seul ; le sein de la femelle fructifie, conserve,
élabore, mais il ne fournit rien, et voilà la
réflexion qui jamais ne m’eût fait attenter aux
jours de mon père, pendant que je regarde comme
une chose toute simple de trancher le fil de ceux
de ma mère. S’il est donc possible que le coeur
de l’enfant puisse s’émouvoir avec justice de
quelques sentiments de gratitude envers une
mère, ce ne peut être qu’en raison de ses procédés
pour nous dès que nous sommes en âge d’en
jouir. Si elle en a eu de bons, nous pouvons
l’aimer, peut-être même le devons-nous ; si elle
n’en a eu que de mauvais, enchaînés par aucune
loi de la nature, non seulement nous ne lui devons
plus rien, mais tout nous décide de nous en
défaire, par cette force puissante de l’égoïsme qui
engage naturellement et invinciblement l’homme

79
à se débarrasser de tout ce qui lui nuit.
– Oh monsieur, répondis-je toute effrayée au
marquis, cette indifférence que vous supposez à
la nature n’est encore ici que l’ouvrage de vos
passions ; daignez un instant écouter votre coeur
au lieu d’elles, et vous verrez comme il
condamnera ces impérieux raisonnements de
votre libertinage. Ce coeur au tribunal duquel je
vous renvoie n’est-il pas le sanctuaire où cette
nature que vous outragez veut qu’on l’écoute et
qu’on la respecte ? si elle y grave la plus forte
horreur pour ce crime que vous méditez,
m’accorderez-vous qu’il est condamnable ? Me
direz-vous que le feu des passions détruit en un
instant cette horreur, vous ne vous serez pas plus
tôt satisfait qu’elle y renaîtra, qu’elle s’y fera
entendre par l’organe impérieux des remords que
vous cherchez en vain à combattre.
« Plus est grande votre sensibilité, plus leur
empire sera déchirant pour vous... chaque jour, à
chaque minute, vous la verrez devant vos yeux,
cette mère tendre que votre main barbare aura
plongée dans le tombeau, vous entendrez sa voix

80
plaintive prononcer encore le doux nom qui
faisait le charme de votre enfance... elle
apparaîtra dans vos veilles, elle vous tourmentera
dans vos songes, elle ouvrira de ses mains
sanglantes les plaies dont vous l’aurez déchirée ;
pas un moment heureux dès lors ne luira pour
vous sur la terre, tous vos plaisirs seront
empoisonnés, toutes vos idées se troubleront, une
main céleste dont vous méconnaissez le pouvoir
vengera les jours que vous aurez détruits en
empoisonnant tous les vôtres, et sans avoir joui
de vos forfaits vous périrez du regret mortel
d’avoir osé les accomplir.
J’étais en larmes en prononçant ces derniers
mots, je me précipitai aux genoux du marquis, je
le conjurai par tout ce qu’il pouvait avoir de plus
cher d’oublier un égarement infâme que je lui
jurais de cacher toute ma vie, mais je ne
connaissais pas le coeur que je cherchais à
attendrir. Quelque vigueur qu’il pût encore avoir,
tous les ressorts en étaient déjà grisés et les
passions dans toute leur fougue n’y faisaient plus
régner que le crime. Le marquis se leva
froidement :

81
– Je vois bien que je m’étais trompé, Sophie,
me dit-il, j’en suis peut-être autant fâché pour
vous que pour moi ; n’importe, je trouverai
d’autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu
dans mon esprit, sans que votre maîtresse y ait
rien gagné.
Cette menace changea toutes mes idées ; en
n’acceptant pas le crime qu’on me proposait, je
risquais beaucoup pour mon compte, et ma
maîtresse périssait infailliblement ; en consentant
à la complicité, je me mettais à couvert du
courroux de mon jeune maître et je sauvais
nécessairement sa mère. Cette réflexion, qui fut
en moi l’ouvrage d’un instant, me fit changer de
rôle à la minute, mais comme un retour si prompt
eût pu paraître suspect, je ménageai longtemps
ma défaite, je mis le marquis dans le cas de me
répéter souvent ses sophismes, j’eus peu à peu
l’air de ne savoir qu’y répondre, le marquis me
crut vaincue, je légitimai ma faiblesse par la
puissance de son art, à la fin j’eus l’air de tout
accepter, le marquis me sauta au col... Que ce
mouvement m’eût comblée d’aise si ces barbares
projets n’eussent anéanti tous les sentiments que

82
mon faible coeur avait osé concevoir pour lui...
s’il eût été possible que je l’aimasse encore...
– Tu es la première femme que j’embrasse, me
dit le marquis, et en vérité c’est de toute mon
âme... tu es délicieuse, mon enfant ; un rayon de
philosophie a donc pénétré ton esprit ; était-il
possible que cette tête charmante restât si
longtemps dans les ténèbres ?
Et en même temps nous convînmes de nos
faits : pour que le marquis donnât mieux dans le
panneau, j’avais toujours conservé un certain air
de répugnance, chaque fois qu’il développait
mieux son projet ou qu’il m’en expliquait les
moyens, et ce fut cette feinte si permise dans ma
malheureuse position, qui réussit à le tromper
mieux que tout. Nous convînmes que dans deux
ou trois jours plus ou moins, suivant la facilité
que j’y trouverais, je jetterais adroitement un petit
paquet de poison que me remit le marquis dans
une tasse de chocolat que la comtesse avait
coutume de prendre tous les matins ; le marquis
me garantit toutes les suites et me promit deux
mille écus de rentes à manger ou près de lui, ou

83
dans tel lieu que bon me semblerait le reste de
mes jours ; il me signa cette promesse sans
caractériser ce qui devait me faire jouir de cette
faveur, et nous nous séparâmes.
Il arriva sur ces entrefaites quelque chose de
trop singulier, de trop capable de vous faire voir
le caractère de l’homme atroce à qui j’avais
affaire, pour que je n’en interrompe pas le récit
que vous attendez sans doute de la fin de cette
cruelle aventure où je m’étais engagée. Le
surlendemain de notre entrevue, le marquis reçut
la nouvelle qu’un oncle sur la succession duquel
il ne comptait nullement venait de lui laisser
quatre-vingt mille livres de rentes en mourant.
– Oh ciel, me dis-je en l’apprenant, est-ce
donc ainsi que la justice céleste punit le complot
des forfaits ? j’ai pensé perdre la vie pour en
avoir refusé un bien inférieur à celui-ci, et voilà
cet homme au pinacle pour en avoir conçu un
épouvantable.
Mais me repentant aussitôt de ce blasphème
envers la providence, je me jetai à genoux, j’en
demandai pardon à Dieu et me flattai que cette

84
succession inattendue allait au moins faire
changer les projets du marquis... Quelle était mon
erreur, grand Dieu !
– Ô ma chère Sophie, me dit M. de Bressac en
accourant dès le même soir dans ma chambre,
comme les prospérités pleuvent sur moi. Je te l’ai
dit vingt fois, il n’est rien de tel que de concevoir
un crime pour faire arriver le bonheur, il semble
que ce ne soit qu’aux malfaiteurs que sa route
s’entrouvre aisément. Quatre-vingts et soixante,
mon enfant, voilà cent quarante mille livres de
rentes qui vont servir à mes plaisirs.
– Eh quoi, monsieur, répondis-je avec une
surprise modérée par les circonstances auxquelles
j’étais enchaînée, cette fortune inattendue ne vous
décide pas à attendre patiemment cette mort que
vous voulez hâter ?
– Attendre, je n’attendrais pas deux minutes,
Sophie : Songes-tu que j’ai vingt-huit ans et qu’il
est bien dur d’attendre à mon âge. Que ceci ne
change rien à nos projets, je t’en supplie, et que
nous ayons la consolation de terminer tout ceci,
avant l’époque de notre retour à Paris... Tâche

85
que ce soit demain, après-demain au plus tard, il
me tarde déjà de te compter un quartier de ta
pension et de te mettre en possession du total.
Je fis de mon mieux pour déguiser l’effroi que
m’inspirait cet acharnement dans le crime, je
repris mon rôle de la veille, mais tous mes
sentiments achevèrent de s’éteindre, je ne crus
plus devoir que de l’horreur à un scélérat
tellement endurci.
Rien de plus embarrassant que ma position ; si
je n’exécutais pas, le marquis s’apercevrait
bientôt que je le jouais ; si j’avertissais Mme de
Bressac, quelque parti que lui fit prendre la
révélation de ce crime, le jeune homme se voyait
toujours trompé et se décidait peut-être bientôt à
des moyens plus sûrs qui faisaient également
périr la mère et qui m’exposaient à toute la
vengeance du fils. Il me restait la voie de la
justice, mais pour rien au monde je n’eusse
consenti à la prendre ; je me déterminai donc,
quelque chose qui pût en arriver, à prévenir la
comtesse ; de tous les partis possibles, celui-là
me parut le meilleur et je m’y livrai.

86
– Madame, lui dis-je, le lendemain de ma
dernière entrevue avec le marquis, j’ai quelque
chose de la plus grande conséquence à vous
révéler, mais à quelque point que cela vous
touche, je suis décidée au silence, si vous ne me
donnez, avant votre parole d’honneur de ne
témoigner à M. votre fils aucun ressentiment de
ce qu’il a l’audace de projeter ; vous agirez,
madame, vous prendrez le meilleur parti, mais
vous ne direz mot, daignez me le promettre ou je
me tais.
Mme de Bressac, qui crut qu’il ne s’agissait
que de quelques extravagances ordinaires à son
fils, s’engagea par le serment que j’exigeais, et
alors je lui révélai tout. Cette malheureuse mère
fondit en larmes en apprenant cette infamie.
– Le scélérat, s’écria-t-elle, qu’ai-je jamais fait
que pour son bien ? Si j’ai voulu prévenir ses
vices ou l’en corriger, quels autres motifs que son
bonheur et sa tranquillité pouvaient me
contraindre à cette rigueur ? À qui doit-il cette
succession qui vient de lui échoir, si ce n’est à
mes soins ? si je le lui cachais, c’était par

87
délicatesse. Le monstre ! ô Sophie, prouve-moi
bien la noirceur de son projet, mets-moi dans la
situation de n’en pouvoir plus douter, j’ai besoin
de tout ce qui peut achever d’éteindre dans mon
coeur les sentiments de la nature...
Et alors je fis voir à la comtesse le paquet de
poison dont j’étais chargée ; nous en fîmes avaler
une légère dose à un chien que nous enfermâmes
avec soin et qui mourut au bout de deux heures
dans des convulsions épouvantables. La comtesse
ne pouvant plus douter se décida sur-le-champ au
parti qu’elle devait prendre, elle m’ordonna de lui
donner le reste du poison et écrivit aussitôt par un
courrier au duc de Sonzeval son parent, de se
rendre chez le ministre en secret, d’y développer
la noirceur dont elle était à la veille d’être
victime, de se munir d’une lettre de cachet pour
son fils, d’accourir à sa terre avec cette lettre et
un exempt, et de la délivrer au plus tôt possible
du monstre qui conspirait contre ses jours... Mais
il était écrit dans le ciel que cet abominable crime
s’exécuterait et la vertu humiliée céderait aux
efforts de la scélératesse.

88
Le malheureux chien sur lequel nous avions
fait notre épreuve découvrit tout au marquis. Il
l’entendit hurler ; sachant qu’il était aimé de sa
mère, il demanda avec empressement ce qu’avait
ce chien et où il était. Ceux à qui il s’adressa,
ignorant tout, ne lui répondirent pas. De ce
moment sans doute il forma des soupçons ; il ne
dit mot, mais je le vis inquiet, agité, et aux aguets
tout le long du jour. J’en fis part à la comtesse,
mais il n’y avait pas à balancer, tout ce qu’on
pouvait faire était de presser le courrier et de
cacher l’objet de sa mission. La comtesse dit à
son fils qu’elle envoyait en grande hâte à Paris,
prier le duc de Sonzeval de se mettre sur-le-
champ à la tête de la succession de l’oncle dont
on venait d’hériter, parce que si quelqu’un ne
paraissait pas dans la minute, il y avait des procès
à craindre ; elle ajouta qu’elle engageait le duc à
venir lui rendre compte de tout afin qu’elle se
décidât elle-même à partir avec son fils si
l’affaire l’exigeait.
Le marquis, trop bon physionomiste pour ne
pas voir de l’embarras sur le visage de sa mère,
pour observer un peu de confusion dans le mien,

89
se paya de tout et n’en fut que plus sûrement sur
ses gardes. Sous le prétexte d’une partie de
promenade avec ses mignons, il s’éloigne du
château, il attend le courrier dans un lieu où il
devait inévitablement passer. Cet homme, bien
plus à lui qu’à sa mère, ne fait aucune difficulté
de lui remettre ses dépêches, et le marquis
convaincu de ce qu’il appelait sans doute ma
trahison, donne cent louis au courrier avec ordre
de ne jamais reparaître dans la maison, et y
revient la rage dans le coeur, mais en se
contenant néanmoins de son mieux, il me
rencontre, il me cajole à son ordinaire, me
demande si ce sera pour demain, me fait observer
qu’il est essentiel que cela soit avant que le duc
n’arrive, et se couche tranquille et sans rien
témoigner.
Si ce malheureux crime se consomma, comme
le marquis me l’apprit bientôt, ce ne put être que
de la façon que je vais dire... Madame prit son
chocolat le lendemain suivant son usage, et
comme il n’avait passé que par mes mains, je suis
bien sûre qu’il était sans mélange ; mais le
marquis entra vers les dix heures du matin dans la

90
cuisine, et n’y trouvant pour lors que le chef, il
lui ordonna d’aller sur-le-champ lui chercher des
pêches au jardin. Le cuisinier se défendit sur
l’impossibilité de quitter ses mets, le marquis
insista sur la fantaisie pressante de manger des
pêches et dit qu’il veillerait aux fourneaux. Le
chef sort, le marquis examine tous les plats du
dîner, et jette vraisemblablement dans des cardes
que Madame aimait avec passion la fatale drogue
qui devait trancher le fil de ses jours. On dîne, la
comtesse mange sans doute de ce plat funeste et
le crime s’achève. Je ne vous donne tout ceci que
pour des soupçons ; M. de Bressac m’assura dans
la malheureuse suite de cette aventure que son
coup était exécuté, et mes combinaisons ne m’ont
offert que ce moyen par lequel il lui ait été
possible d’y parvenir. Mais laissons ces
conjectures horribles et venons à la manière
cruelle dont je fus punie de n’avoir pas voulu
participer à cette horreur et de l’avoir révélée...
Dès qu’on est hors de table, le marquis
m’aborde :
– Écoute, Sophie, me dit-il avec le flegme
apparent de la tranquillité, j’ai trouvé un moyen

91
plus sûr que celui que je t’avais proposé pour
venir à bout de mes projets, mais cela demande
du détail ; je n’ose aller si souvent dans ta
chambre, je crains les yeux de tout le monde ;
trouve-toi à cinq heures précises au coin du parc,
je t’y prendrai, et nous irons faire ensemble une
grande promenade pendant laquelle je
t’expliquerai tout.
Je l’avoue, soit permission de la providence,
soit excès de candeur, soit aveuglement, rien ne
m’annonçait l’affreux malheur qui m’attendait ;
je me croyais si sûre du secret et des
arrangements de la comtesse que je n’imaginais
jamais que le marquis eût pu les découvrir. Il y
avait pourtant de l’embarras dans moi :
Le parjure est vertu quand on promit le crime
a dit un de nos poètes tragiques, mais le parjure
est toujours odieux, pour l’âme délicate et
sensible qui se trouve obligée d’y avoir recours ;
mon rôle m’embarrassait, ça ne fut pas long. Les
odieux procédés du marquis, en me donnant
d’autres sujets de douleurs, me tranquillisèrent
bientôt sur ceux-là. Il vint à moi de l’air du

92
monde le plus gai et le plus ouvert, et nous
avançâmes dans la forêt sans qu’il fît autre chose
que rire et plaisanter comme il en avait coutume
avec moi. Quand je voulais mettre la
conversation sur l’objet qui lui avait fait désirer
notre entretien, il me disait toujours d’attendre,
qu’il craignait qu’on ne nous observât et que nous
n’étions pas encore en sûreté. Insensiblement
nous arrivâmes vers ce buisson et ce gros chêne,
où il m’avait rencontrée pour la première fois ; je
ne pus m’empêcher de tressaillir en revoyant ces
lieux, mon imprudence et toute l’horreur de ma
destinée semblèrent se présenter alors à mes
regards dans toute leur étendue, et jugez si ma
frayeur redoubla quand je vis au pied du funeste
chêne où j’avais déjà essuyé une si terrible crise,
deux des jeunes mignons du marquis qui
passaient pour ceux qu’il chérissait le plus. Ils se
levèrent quand nous approchâmes, et jetèrent sur
le gazon des cordes, des nerfs de boeuf et autres
instruments qui me firent frémir. Alors le marquis
ne se servant plus avec moi que des épithètes les
plus grossières et les plus horribles.
– B... me dit-il sans que les jeunes gens

93
pussent l’entendre encore, reconnais-tu ce
buisson dont je t’ai tirée comme une bête sauvage
pour te rendre à la vie que tu avais mérité de
perdre ? Reconnais-tu cet arbre, où je te menaçai
de te remettre si tu me donnais jamais sujet de me
repentir de mes bontés ? Pourquoi acceptais-tu
les services que je te demandais contre ma mère
si tu avais dessein de me trahir, et comment as-tu
imaginé servir la vertu en risquant la liberté de
celui à qui tu devais la vie ? Nécessairement
placée entre deux crimes, pourquoi as-tu choisi le
plus abominable ? Tu n’avais qu’à me refuser ce
que je demandais, et non pas l’accepter pour me
trahir.
Alors le marquis me conta tout ce qu’il avait
fait pour surprendre les dépêches du courrier et la
cause des soupçons qui l’y avaient engagé.
– Qu’as-tu fait par ta fausseté, indigne
créature ? continua-t-il, tu as risqué tes jours sans
conserver ceux de ma mère, le coup est fait et
j’espère à mon retour voir mes succès amplement
couronnés. Mais il faut que je te punisse, il faut
que je t’apprenne que le sentier de la vertu n’est

94
pas toujours le meilleur et qu’il y a des positions
dans le monde où la complicité d’un crime est
préférable à sa délation. Me connaissant comme
tu dois me connaître, comment as-tu osé te jouer
de moi ? t’es-tu figuré que le sentiment de la pitié
que n’admit jamais mon coeur que pour l’intérêt
de mes plaisirs, ou que quelques principes de
religion que je foulai constamment aux pieds,
seraient capables de me retenir ?... ou peut-être
as-tu compté sur tes charmes ? ajouta-t-il avec le
ton du plus cruel persiflage... Eh bien, je vais te
prouver que ces charmes, aussi mieux dévoilés
qu’ils peuvent l’être, ne serviront qu’à mieux
allumer ma vengeance...
Et sans me donner le temps de répondre, sans
témoigner la moindre émotion pour le torrent de
larmes dont il me voyait inondée, m’ayant
fortement saisi le bras et me traînant à ses
satellites :
– La voilà, leur dit-il, celle qui a voulu
empoisonner ma mère et qui peut-être a déjà
commis ce crime affreux, quels qu’aient été mes
soins pour le prévenir ; j’aurais peut-être mieux

95
fait de la remettre entre les mains de la justice,
mais elle y aurait perdu la vie et je veux la lui
laisser pour qu’elle ait plus longtemps à souffrir ;
dépouillez-la promptement et liez-la le ventre à
cet arbre, que je la châtie comme elle mérite de
l’être.
L’ordre fut presque aussitôt exécuté que
donné, on me mit un mouchoir sur la bouche, on
me fit embrasser étroitement l’arbre, et on m’y
garrotta par les épaules et par les jambes, laissant
le reste du corps sans liens, pour que rien ne pût
le garantir des coups qu’il allait recevoir. Le
marquis, étonnamment agité, s’empara d’un nerf
de boeuf ; avant de frapper, le cruel voulut
observer ma contenance ; on eût dit qu’il
repaissait ses yeux et de mes larmes et des
caractères de douleur ou d’effroi qui
s’imprégnaient sur ma physionomie... Alors il
passa derrière moi à environ trois pieds de
distance et je me sentis à l’instant frappée de
toutes les forces qu’il était possible d’y mettre,
depuis le milieu du dos jusqu’au gras des jambes.
Mon bourreau s’arrêta une minute, il toucha
brutalement de ses mains toutes les parties qu’il

96
venait de meurtrir... Je ne sais ce qu’il dit bas à
un de ses satellites, mais dans l’instant on me
couvrit la tête d’un mouchoir qui ne me laissa
plus le pouvoir d’observer aucun de leurs
mouvements, il s’en fit pourtant plusieurs
derrière moi avant la reprise des nouvelles scènes
sanglantes où j’étais encore destinée. Oui bien,
c’est cela, dit le marquis avant de refrapper, et à
peine cette parole où je ne comprenais rien fut-
elle prononcée, que les coups commencèrent avec
plus de violence ; il se fit encore une suspension,
les mains se reportèrent une seconde fois sur les
parties lacérées, on se parla bas encore... Un des
jeunes gens dit haut : Ne suis-je pas mieux
ainsi ?... et ces nouvelles paroles également
incompréhensibles pour moi, auxquelles le
marquis répondit seulement : Plus près, plus
près, furent suivies d’une troisième attaque
encore plus vive que les autres, et pendant
laquelle Bressac dit à deux ou trois reprises
consécutives ces mots, enlacés de jurements
affreux : Allez donc, allez donc tous les deux, ne
voyez-vous pas bien que je veux la faire mourir
de ma main sur la place ? Ces mots prononcés

97
par des gradations toujours plus fortes
terminèrent cette insigne boucherie, on se parla
encore quelques minutes bas, j’entendis de
nouveaux mouvements, et je sentis mes liens se
détacher. Alors mon sang dont je vois le gazon
couvert m’apprit l’état dans lequel je devais être ;
le marquis était seul, ses aides avaient disparu...
– Eh bien, catin, me dit-il en m’observant avec
cette espèce de dégoût qui suit le délire des
passions, trouves-tu que la vertu te coûte un peu
cher, et deux mille écus de pension ne valaient-ils
pas bien cent coups de nerf de boeuf ?...
Je me jetai au pied de l’arbre, j’étais prête à
perdre connaissance... Le scélérat, pas encore
satisfait des horreurs où il venait de se porter,
cruellement excité de la vue de mes maux, me
foula de ses pieds sur la terre et m’y pressa
jusqu’à m’étouffer.
– Je suis bien bon de te sauver la vie, répéta-t-
il deux ou trois fois, prends garde au moins à
l’usage que tu feras de mes nouvelles bontés...
Alors il m’ordonna de me relever et de
reprendre mes vêtements, et comme le sang

98
coulait de partout, pour que mes habits, les seuls
qui me restaient, ne s’en trouvassent point tachés,
je ramassai machinalement de l’herbe pour
m’essuyer. Cependant il se promenait en long et
en large et me laissait faire, plus occupé de ses
idées que de moi. Le gonflement de mes chairs,
le sang qui coulait encore, les douleurs affreuses,
que j’endurais, tout me rendit presque impossible
l’opération de me rhabiller et jamais l’homme
féroce auquel j’avais affaire, jamais ce monstre
qui venait de me mettre dans ce cruel état, lui
pour lequel j’aurais donné ma vie il y avait
quelques jours, jamais le plus léger sentiment de
commisération ne l’engagea seulement à
m’aider ; dès que je fus prête, il m’approcha :
– Allez où vous voudrez, me dit-il, il doit vous
rester de l’argent dans votre poche, je ne vous
l’ôte point, mais gardez-vous de reparaître chez
moi ni à Paris ni à la campagne. Vous allez
publiquement passer, je vous en avertis, pour la
meurtrière de ma mère ; si elle respire encore, je
vais lui faire emporter cette idée au tombeau ;
toute la maison le saura ; je vous dénoncerai à la
justice. Paris devient donc d’autant plus

99
inhabitable pour vous que votre première affaire
que vous y avez crue terminée n’a été
qu’assoupie, je vous en préviens. On vous a dit
qu’elle n’existait plus, mais on vous a trompée ;
le décret n’a point été purgé ; on vous laissait
dans cette situation pour voir comment vous vous
conduirez, vous avez donc maintenant deux
procès au lieu d’un, et à la place d’un vil usurier
pour adversaire un homme riche et puissant,
déterminé à vous poursuivre jusqu’aux enfers, si
vous abusez par des plaintes calomniatrices de la
vie que je veux bien vous laisser.
– Oh monsieur, répondis-je, quelles qu’aient
été vos rigueurs envers moi, ne craignez rien de
mes démarches ; j’ai cru devoir en faire contre
vous quand il s’agissait de la vie de votre mère, je
n’en entreprendrai jamais quand il ne s’agira que
de la malheureuse Sophie. Adieu, monsieur,
puissent vos crimes vous rendre aussi heureux
que vos cruautés me causent de tourments, et
quel que soit le sort où le ciel vous place, tant
qu’il daignera conserver mes déplorables jours, je
ne les emploierai qu’à l’implorer pour vous.

100
Le marquis leva la tête, il ne put s’empêcher
de me considérer à ces mots, et comme il me vit
couverte de larmes, pouvant à peine me soutenir,
dans la crainte de s’émouvoir sans doute, le cruel
s’éloigna et ne tourna plus ses regards de mon
côté. Dès qu’il eut disparu, je me laissai tomber à
terre et là, m’abandonnant à toute ma douleur, je
fis retentir l’air de mes gémissements, et j’arrosai
l’herbe de mes larmes.
« Ô mon Dieu, m’écriai-je, vous l’avez voulu,
il était dans vos décrets éternels que l’innocent
devînt encore la proie du crime et de l’iniquité ;
disposez de moi, seigneur, je suis encore bien
loin des maux que vous avez soufferts pour
nous ; puissent ceux que j’endure en vous adorant
me rendre digne un jour des récompenses que
vous promettez au faible quand il vous a toujours
pour objet dans ses tribulations et qu’il vous
glorifie dans ses peines ! »
Il faisait tout à fait sombre, j’étais hors d’état
d’aller plus loin, à peine pouvais-je me soutenir ;
je me ressouvins du buisson où j’avais couché
quatre ans auparavant dans une situation bien

101
moins malheureuse sans doute, je m’y traînai
comme je pus et m’y étant mise à la même place,
tourmentée de mes blessures encore saignantes,
accablée des maux de mon esprit et des chagrins
de mon coeur, j’y passai la plus cruelle nuit qu’il
soit possible d’imaginer. La vigueur de mon âge
et de mon tempérament m’ayant donné un peu de
force au point du jour, trop effrayée du voisinage
de ce cruel château, je m’en éloignai
promptement, je quittai la forêt et résolus de
gagner à tout hasard les premières habitations qui
s’offraient à moi, j’entrai dans le bourg de Claye
éloigné de Paris d’environ six lieues. Je demandai
la maison du chirurgien, on me l’indiqua ; je le
priai de me panser, je lui dis que fuyant pour
quelque cause d’amour la maison de ma mère à
Paris, j’étais malheureusement tombée dans cette
forêt de Bondy, où des scélérats m’avaient traitée
comme il le voyait ; il me soigna, aux conditions
que je ferais une déposition au greffier du
village ; j’y consentis ; vraisemblablement on fit
des recherches dont je n’entendis jamais parler, et
le chirurgien ayant bien voulu que je logeasse
chez lui jusqu’à ma guérison, il s’y employa avec

102
tant d’art qu’avant un mois je fus parfaitement
rétablie.
Dès que l’état où j’étais me permit de prendre
l’air, mon premier soin fut de tâcher de trouver
dans le village quelque jeune fille assez adroite et
assez intelligente pour aller au château de
Bressac s’informer de tout ce qui s’y était passé
de nouveau depuis mon départ. La curiosité
n’était pas le seul motif qui me déterminait à
cette démarche ; cette curiosité, peut-être
dangereuse, eût assurément été déplacée, mais le
peu d’argent que j’avais gagné chez la comtesse
était resté dans ma chambre, à peine avais-je six
louis sur moi et j’en possédais près de trente au
château. Je n’imaginais pas que le marquis fût
assez cruel pour me refuser ce qui était à moi
aussi légitimement, et j’étais convaincue que sa
première fureur passée, il ne me ferait pas une
seconde injustice ; j’écrivis une lettre aussi
touchante que je le pus... Hélas, elle ne l’était que
trop, mon triste coeur y parlait peut-être encore
malgré moi en faveur de ce monstre ; je lui
cachais soigneusement le lieu que j’habitais, et le
suppliais de me renvoyer mes effets et le peu

103
d’argent qui se trouverait à moi dans ma
chambre. Une paysanne de vingt à vingt-cinq ans,
fort vive et fort spirituelle, me promit de se
charger de ma lettre, et de faire assez
d’informations sous main pour pouvoir me
satisfaire à son retour sur tous les différents
objets sur lesquels je la prévins que je
l’interrogerais ; je lui recommandai expressément
de cacher le lieu dont elle venait, de ne parler de
moi en quoi que ce soit, de dire qu’elle tenait la
lettre d’un homme qui l’apportait de plus de
quinze lieues de là. Jeannette partit, c’est le nom
de ma courrière, et vingt-quatre heures après elle
me rapporta ma réponse. Il est essentiel, madame,
de vous instruire de ce qui s’était passé chez le
marquis de Bressac, avant que de vous faire voir
le billet que j’en reçus.
La comtesse sa mère, tombée grièvement
malade le jour de ma sortie du château, était
morte vingt-quatre heures après dans des
douleurs et des convulsions épouvantables. Les
parents étaient accourus et le fils qui paraissait
dans la plus grande désolation prétendait que sa
mère avait été empoisonnée par une femme de

104
chambre qui s’était évadée le même jour et que
l’on nommait Sophie ; on faisait des recherches
de cette femme de chambre, et l’intention était de
la faire périr sur un échafaud si on la trouvait. Au
reste le marquis se trouvait par cette succession
beaucoup plus riche qu’il ne l’avait cru, et les
coffres-forts, les pierreries de Mme de Bressac,
tous objets dont on avait peu de connaissance,
mettaient son fils, indépendamment des revenus,
en possession de plus de six cent mille francs ou
d’effets ou d’argent comptant. Au travers de sa
douleur affectée, il avait, disait-on, bien de la
peine à cacher sa joie, et les parents convoqués
pour l’ouverture du corps exigée par le marquis,
après avoir déploré le sort de la malheureuse
comtesse, et juré de la venger si celle qui avait
commis le crime pouvait tomber entre leurs
mains, avaient laissé le jeune homme en pleine et
paisible possession du fruit de sa scélératesse. M.
de Bressac avait parlé lui-même à Jeannette, il lui
avait fait différentes questions auxquelles la jeune
fille avait répondu avec tant de fermeté et de
franchise qu’il s’était déterminé à lui faire une
réponse, sans la presser davantage.

105
– La voilà, cette fatale lettre, dit Sophie en la
sortant de sa poche, la voilà, madame, elle est
quelquefois nécessaire à mon coeur et je la
conserverai jusqu’à mon dernier soupir ; lisez-la
si vous le pouvez sans frémir.
Mme de Lorsange, ayant pris le billet des
mains de notre belle aventurière, y lut les mots
suivants :

« Une scélérate capable d’avoir empoisonné


ma mère est bien hardie d’oser m’écrire après cet
exécrable délit. Ce qu’elle fait de mieux est de
bien cacher sa retraite ; elle peut être sûre que
l’on l’y troublera si on l’y découvre. Qu’ose-t-
elle réclamer... que parle-t-elle d’argent et
d’effets ? Ce qu’elle a pu laisser équivaut-il les
vols qu’elle a faits, ou pendant son séjour dans la
maison, ou en consommant son dernier crime.
Qu’elle évite un second envoi pareil à celui-ci
car on lui déclare qu’on ferait arrêter son
commissionnaire jusqu’à ce que le lieu qui recèle
la coupable fût connu de la justice. »

106
– Continuez, ma chère enfant, dit Mme de
Lorsange en rendant le billet à Sophie, voilà des
procédés qui font horreur... Nager dans l’or et
refuser à une malheureuse qui n’a pas voulu
concourir à un crime ce qu’elle a légitimement
gagné, est une infamie qui n’a point d’exemple.
– Hélas, madame, continua Sophie en
reprenant la suite de son histoire, je fus deux
jours à pleurer sur cette malheureuse lettre, et je
gémissais bien plus des procédés horribles qu’elle
peignait que des refus qu’elle contenait.
« Me voilà donc coupable, m’écriai-je, me
voilà donc une seconde fois déférée à la justice
pour avoir trop respecté ses décrets... Soit, je ne
m’en repens pas ; quelque chose qui puisse
m’arriver, je ne connaîtrai ni la douleur morale,
ni les repentirs, tant que mon âme sera pure, et
que je n’aurai d’autres torts que d’avoir trop
écouté les sentiments d’équité et de vertu qui ne
m’abandonneront jamais. »
Il m’était cependant impossible de croire que
les recherches dont le marquis me parlait fussent

107
bien réelles ; elles avaient si peu de
vraisemblance, il était si dangereux pour lui de
me faire paraître en justice que j’imaginai qu’il
devait au fond de lui-même se trouver infiniment
plus effrayé de me voir, que je ne devais frémir
de ses menaces. Ces réflexions me décidèrent à
rester dans l’endroit même où je me trouvais, et à
m’y placer si je le pouvais, jusqu’à ce que mes
fonds un peu accrus me permissent de
m’éloigner. M. Rodin, c’était le nom du
chirurgien chez lequel j’étais, me proposa lui-
même de le servir. C’était un homme de trente-
cinq ans, d’un caractère dur, brusque, brutal, mais
jouissant d’ailleurs dans tout le pays d’une
excellente réputation ; et passant pour un homme
habile dans l’art qu’il professait, n’ayant aucune
femme chez lui, il était bien aise, en rentrant,
d’en trouver une qui prît soin de son ménage et
de sa personne ; il m’offrait deux cents francs par
an et quelques profits de ses pratiques, je
consentis à tout... Mais je ne me confiai point à
mon nouveau maître, et il ignora toujours qui
j’étais.
Il y avait deux ans que j’étais dans cette

108
maison sans que mon maître eût jamais exigé
autre chose de moi, que ce qui concernait mon
devoir – c’est une justice que je dois lui rendre –
et quoique je ne laissasse pas que d’y avoir
beaucoup de peine, la sorte de tranquillité d’esprit
dont j’y jouissais m’y faisait presque oublier mes
chagrins, lorsque le ciel qui ne voulait pas qu’une
seule vertu pût émaner de mon coeur sans
m’accabler aussitôt d’infortune, vint encore
m’enlever à la triste félicité où je me trouvais un
instant pour me replonger dans de nouveaux
malheurs.
Me trouvant seule un jour à la maison, en
parcourant divers endroits où mes soins
m’appelaient, je crus entendre des gémissements
sortir du fond d’une cave ; je m’approche... je
distingue mieux, j’entends les cris d’une jeune
fille, mais une porte exactement fermée la
séparait de moi ; il me devenait impossible
d’ouvrir le lieu de sa retraite. Mille idées me
passèrent alors dans l’esprit... Que pouvait faire
là cette créature ? M. Rodin n’avait point
d’enfant, je ne lui connaissais ni soeurs, ni nièces
auxquelles il pût prendre intérêt et qu’il eût pu

109
mettre là en punition ; l’extrême régularité dans
laquelle je l’avais vu vivre ne me permettait pas
de croire que cette jeune fille fût destinée à ses
débauches. Pour quel sujet l’enfermait-il donc ?
Étonnamment curieuse de résoudre ces
difficultés, j’ose interroger cette enfant, je lui
demande ce qu’elle fait là et qui elle est.
– Hélas, mademoiselle, me répond en pleurant
cette infortunée, je suis la fille d’un charbonnier
de la forêt, je n’ai que douze ans, ce monsieur qui
demeure ici m’a enlevée hier, avec un de ses
amis, dans un moment où mon père était éloigné,
ils m’ont liée tous les deux, ils m’ont jetée dans
un sac plein de son, au fond duquel je ne pouvais
crier, ils m’ont mise sur un cheval en croupe et
m’ont entrée hier au soir de nuit dans cette
maison ; ils m’ont déposée tout de suite dans
cette cave ; je ne sais ce qu’ils veulent faire de
moi, mais en arrivant, ils m’ont fait mettre nue,
ils ont examiné mon corps, ils m’ont demandé
mon âge, et celui enfin qui avait l’air d’être le
maître de la maison a dit à l’autre qu’il fallait
remettre l’opération à après-demain au soir, à
cause de mon effroi, qu’un peu tranquillisée, leur

110
expérience serait meilleure, et que je remplissais
bien au reste toutes les conditions qu’il fallait au
sujet.
Cette petite fille se tut après ces mots et
recommença à pleurer avec plus d’amertume ; je
l’engageai à se calmer et lui promis mes soins. Il
me devenait assez difficile de comprendre ce que
M. Rodin et son ami, chirurgien comme lui,
prétendaient faire de cette infortunée, cependant
le mot de sujet, que je leur entendais souvent
prononcer dans d’autres occasions, me fit à
l’instant soupçonner qu’il se pouvait fort bien
qu’ils eussent l’effroyable projet de faire quelque
dissection anatomique sur le corps vivant de cette
malheureuse fille ; avant que d’adopter cette
cruelle opinion, je résolus pourtant de m’éclairer
mieux. Rodin rentre avec son ami, ils soupent
ensemble, ils m’éloignent, je fais semblant de
leur obéir, je me cache, et leur conversation ne
me convainc que trop du projet horrible qu’ils
méditent.
– Jamais, dit Rodin, l’anatomie ne sera
parfaitement connue que l’examen des vaisseaux

111
ne soit fait sur un enfant expiré d’une mort
cruelle. Ce n’est que de cette contraction que
nous pouvons obtenir une analyse complète d’une
partie aussi intéressante.
– Il en est de même, reprit l’autre, de la
membrane qui assure la virginité ; il faut
nécessairement un enfant pour cette opération.
Qu’observe-t-on dans l’âge de puberté ? – rien ;
les menstrues déchirent l’hymen et toutes les
recherches sont inexactes.
– Il est odieux, reprit Rodin, que de futiles
considérations arrêtent ainsi le progrès des arts...
Eh bien, c’est un sujet de sacrifié pour en sauver
des millions ; doit-on balancer à ce prix ? Le
meurtre opéré par les lois est-il d’une autre
espèce que celui que nous allons faire, et l’objet
de ces lois si sages n’est-il pas le sacrifice d’un
pour sauver mille ? Que rien ne nous arrête donc.
– Oh, pour moi j’y suis décidé, reprit l’autre,
et il y a bien longtemps que je l’aurais fait, si je
l’avais osé tout seul. Cette malheureuse enfant
née pour l’infortune est-elle dans le cas de
regretter la vie ? C’est un service à rendre à elle

112
et à sa famille.
– On nous l’aurait donnée pour de l’argent si
nous l’avions demandée. J’ai pour principe, mon
ami, que tous les sujets de classe avilie ne sont
bons qu’à des expériences ; c’est sur eux que
nous devons apprendre par des essais à conserver
des pratiques précieuses et qui doivent nous
rapporter de l’argent. Puissé-je avoir en ma
disposition autant de rouleaux d’or que j’ai vu
faire et que j’ai fait moi-même de ces sortes
d’épreuves quand je travaillais à l’hôpital.
Je ne vous rendrai point le reste de la
conversation ; ne portant plus que sur des choses
de l’art, elle passa de mon esprit, mais de ce
moment je ne m’occupai qu’à sauver à tel prix
que ce fût cette malheureuse victime d’un art
précieux à tous égards sans doute, mais dont les
progrès me semblaient trop chèrement payés au
prix du sacrifice de l’innocence. Les deux amis se
séparèrent et Rodin se coucha sans me dire un
mot. Le lendemain, jour destiné à cette cruelle
immolation, il sortit comme à son ordinaire, en
me disant qu’il ne rentrerait que pour souper avec

113
son ami comme la veille ; à peine fut-il dehors
que je ne pensai plus qu’à mon projet... Le ciel le
servit, mais quelle en fut ma récompense !
Je descends à la cave, j’interroge de nouveau
cette petite fille... toujours mêmes discours,
toujours mêmes craintes ; je lui demande si elle
sait où l’on place la clé quand on sort de sa
prison... « Je l’ignore, me répond-elle, mais je
crois qu’on l’emporte... » Je cherche à tout
événement, lorsque quelque chose dans le sable
se fait sentir à mes pieds, je me baisse... c’est ce
que je cherche, j’ouvre la porte... La pauvre petite
malheureuse se jette à mes genoux, elle arrose
mes mains des larmes de sa reconnaissance, et
sans me douter de tout ce que je risque, sans
réfléchir au sort auquel je dois m’attendre, je ne
m’occupe que de faire évader cette enfant, je la
fais heureusement sortir du village sans
rencontrer personne, je la remets dans le chemin
de la forêt, l’embrasse en jouissant comme elle et
de son bonheur et de celui qu’elle va faire goûter
à son père, en reparaissant à ses yeux.
À l’heure dite, nos deux chirurgiens rentrent

114
pleins d’espoir d’exécuter leurs odieux projets, ils
soupent avec autant de gaieté que de promptitude,
et descendent à la cave dès qu’ils ont fini. Je
n’avais pris d’autre précaution pour cacher ce que
j’avais fait que de briser la serrure, et de remettre
la clé où je l’avais trouvée, afin de faire croire
que la petite fille s’était sauvée toute seule, mais
ceux que je voulais tromper n’étaient pas gens à
se laisser si facilement aveugler... Rodin remonte
furieux, il se jette sur moi et m’accablant de
coups, il me demande ce que j’ai fait de l’enfant
qu’il avait enfermée ; je commence par nier... et
ma malheureuse franchise finit par me faire tout
dire. Rien n’égale alors les expressions dures et
emportées dont ces deux scélérats se servent ;
l’un propose de me mettre à la place de l’enfant,
l’autre des supplices encore plus effrayants, et ces
propos et ces projets, tout cela s’entremêle de
coups qui me renvoyant de l’un à l’autre
m’étourdissent bientôt au point de me faire
tomber à terre sans connaissance. Leur rage alors
devient plus tranquille, Rodin me rappelle à la vie
et dès que j’ai repris mes sens, ils m’ordonnent de
me mettre nue. J’obéis en tremblant ; dès que je

115
suis dans l’état où ils me désirent, l’un d’eux me
tient, l’autre opère ; ils me coupent un doigt à
chaque pied, ils me rassoient, ils m’arrachent
chacun une dent au fond de la bouche.
– Ce n’est pas tout, dit ce cruel, en mettant un
fer au feu, je l’ai prise fouettée, je veux la
renvoyer marquée.
Et en disant cela, l’infâme, pendant que son
ami me tient, m’applique derrière l’épaule le fer
ardent, dont on marque les voleurs.
– Qu’elle ose paraître à présent, la catin,
qu’elle l’ose, dit Rodin furieux, et en montrant
cette lettre ignominieuse, je légitimerai
suffisamment les raisons qui me l’ont fait
renvoyer avec tant de secret et de promptitude.
Cela dit, les deux amis me prennent ; il était
nuit ; ils me conduisent au bord de la forêt et m’y
abandonnent cruellement après m’avoir fait
entrevoir encore tout le danger d’une
récrimination contre eux, si je veux
l’entreprendre dans l’état d’avilissement où je me
trouve.

116
Toute autre que moi se fût peu souciée de cette
menace ; dès qu’on pouvait prouver que le
traitement que je venais d’essuyer n’était
l’ouvrage d’aucuns tribunaux, qu’avais-je à
craindre ? Mais ma faiblesse, ma candeur
ordinaire, l’effroi de mes malheurs de Paris et du
château de Bressac, tout m’étourdit, tout
m’effraya et je ne pensai qu’à m’éloigner de ce
fatal endroit dès que les douleurs que j’éprouvais
seraient un peu calmées ; comme ils avaient
soigneusement pansé les plaies qu’ils avaient
faites, elles le furent dès le lendemain matin, et
après avoir passé sous un arbre une des plus
affreuses nuits de ma vie, je me mis en marche
dès que le jour parut. Les plaies de mes pieds
m’empêchaient d’aller bien vite, mais pressée de
m’éloigner des environs d’une forêt aussi funeste
pour moi, je fis pourtant quatre lieues ce premier
jour, le lendemain et le surlendemain autant, mais
ne m’orientant point, ne demandant rien, je ne fis
que tourner autour de Paris, et le quatrième jour
de marche au soir, je ne me trouvai qu’à
Lieusaint ; sachant que cette route pouvait me
conduire vers les provinces méridionales de la

117
France, je résolus de la suivre, et de gagner
comme je pourrais ces pays éloignés,
m’imaginant que la paix et le repos si cruellement
refusés pour moi dans ma patrie m’attendaient
peut-être au bout du monde.
Fatale erreur ! et que de chagrins il me restait
à éprouver encore ! Ma fortune, bien plus
médiocre chez Rodin que chez le marquis de
Bressac, ne m’avait pas obligée à mettre une
partie de mes fonds de côté ; j’avais
heureusement tout sur moi, c’est-à-dire environ
dix louis, somme à quoi se montait et ce que
j’avais sauvé de chez Bressac, et ce que j’avais
gagné chez le chirurgien. Dans l’excès de mon
malheur, je me trouvais encore heureuse de ce
qu’on ne m’avait pas enlevé ces secours et je me
flattais qu’ils me conduiraient au moins jusqu’à
ce que je fusse en situation de pouvoir trouver
quelque place. Les infamies qui m’avaient été
faites ne paraissant point à découvert, j’imaginai
pouvoir les déguiser toujours, et que leur
flétrissure ne m’empêcherait pas de gagner ma
vie : j’avais vingt-deux ans, une santé robuste
quoique fluette et mince, une figure dont pour

118
mon malheur on ne faisait que trop d’éloges,
quelques vertus qui quoiqu’elles m’eussent
toujours nui, me consolaient pourtant dans mon
intérieur et me faisaient espérer qu’enfin la
providence leur accorderait sinon quelques
récompenses, au moins quelques suspensions aux
maux qu’elles m’avaient attirés.
Pleine d’espoir et de courage, je continuai ma
route jusqu’à Sens ; là mes pieds mal guéris me
faisant souffrir des douleurs énormes, je résolus
de me reposer quelques jours, mais n’osant
confier à personne la cause de ce que je souffrais,
et me rappelant les drogues dont j’avais vu faire
usage à Rodin dans des blessures pareilles, j’en
achetai et me soignai moi-même. Une semaine de
repos me remit entièrement ; peut-être eussé-je
trouvé quelque place à Sens, mais pénétrée de la
nécessité de m’éloigner, je ne voulus pas même
en faire demander, je poursuivis ma route, avec le
dessein de chercher fortune en Dauphiné ; j’avais
beaucoup entendu parler de ce pays dans mon
enfance, je m’y figurai le bonheur ; nous allons
voir comme j’y réussis.

119
Dans aucune circonstance de ma vie les
sentiments de religion ne m’avaient abandonnée ;
méprisant les vains sophismes des esprits forts,
les croyant tous émanés du libertinage bien plus
que d’une ferme persuasion, je leur opposais ma
conscience et mon coeur, et trouvais au moyen de
l’une et de l’autre tout ce qu’il fallait pour y
répondre. Forcée quelquefois par mes malheurs
de négliger mes devoirs de piété, je réparais ces
torts aussitôt que j’en trouvais l’occasion. Je
venais de partir d’Auxerre le 7 de juin, je n’en
oublierai jamais l’époque, j’avais fait environ
deux lieues et la chaleur commençant à me
gagner, je résolus de monter sur une petite
éminence couverte d’un bouquet de bois, un peu
éloignée du chemin vers la gauche, à dessein de
m’y rafraîchir et d’y sommeiller une couple
d’heures, à moins de frais que dans une auberge
et plus en sûreté que sur le grand’ chemin. Je
monte et m’établis au pied d’un chêne, où après
un déjeuner frugal composé d’un peu de pain et
d’eau, je me livre aux douceurs du sommeil ; j’en
jouis plus de deux heures avec tranquillité. Et
mes yeux ne furent pas plutôt ouverts que je me

120
plus à contempler le paysage qui se présentait sur
la gauche du chemin ; du milieu d’une forêt qui
s’étendait à perte de vue, je crus voir à plus de
trois lieues de moi, un petit clocher s’élever
modestement dans l’air.
« Douce solitude, me dis-je, que ton séjour me
fait envie ! ce doit être là l’asile de quelques
religieuses ou de quelques saints ermites,
uniquement occupés de leurs devoirs, entièrement
consacrés à la religion, éloignés de cette société
pernicieuse où le crime luttant sans cesse contre
l’innocence, vient sans cesse à bout d’en
triompher ; je suis sûre que toutes les vertus
doivent habiter là. »
J’étais occupée de ces réflexions, lorsqu’une
jeune fille de mon âge, gardant quelques moutons
sur ce plateau, s’offrit tout à coup à ma vue ; je
l’interrogeai sur cette habitation, elle me dit que
ce que je voyais était un couvent de récollets,
occupé par quatre solitaires, dont rien n’égalait la
religion, la continence et la sobriété.
– On y va, me dit cette fille, une fois par an en
pèlerinage pour une vierge miraculeuse dont les

121
gens pieux obtiennent tout ce qu’ils veulent.
Émue du désir d’aller aussitôt implorer
quelques secours aux pieds de cette sainte mère
de Dieu, je demandai à cette fille si elle voulait
venir avec moi. Elle me dit que cela lui était
impossible, que sa mère l’attendait incessamment
chez elle, mais que la route était facile, elle me
l’indiqua et me dit que le père gardien, le plus
respectable et le plus saint des hommes, non
seulement me recevrait à merveille, mais
m’offrirait même des secours, si j’étais dans le
cas d’en avoir besoin.
– On le nomme le révérend père Raphaël,
continua cette fille, il est italien, mais il a passé sa
vie en France, il se plaît dans cette solitude et il a
refusé du pape dont il est parent plusieurs
excellents bénéfices ; c’est un homme d’une
grande famille, doux, serviable, plein de zèle et
de piété, âgé d’environ cinquante ans et que tout
le monde regarde comme un saint dans le pays.
Le récit de cette bergère m’ayant enflammée
davantage encore, il me devint impossible de
résister au désir que j’avais d’aller en pèlerinage

122
à ce couvent et d’y réparer par le plus d’actes
pieux que je pourrais toutes les négligences dont
j’étais coupable. Quelque besoin que j’aie moi-
même de charités, j’en fais à cette fille, et me
voilà dans la route de Sainte Marie des Bois,
c’était le nom du couvent où je me dirigeais.
Quand je me retrouvai dans la plaine, je
n’aperçus plus le clocher, et n’eus pour me guider
que la forêt ; je n’avais point demandé à mon
institutrice combien il y avait de lieues de
l’endroit où je l’avais trouvée jusqu’à ce couvent,
et je m’aperçus bientôt que l’éloignement était
bien autre que l’estimation que j’en avais faite.
Mais rien ne me décourage, j’arrive au bord de la
forêt, et voyant qu’il me reste encore assez de
jour, je me détermine à m’y enfoncer, à peu près
sûre d’arriver au couvent avant la nuit. Cependant
aucune trace humaine ne s’offrit à mes yeux, pas
une maison, et pour tout chemin un sentier très
peu battu que je suivais à tout hasard.
J’avais au moins fait cinq lieues depuis la
colline où j’avais cru que trois au plus devaient
me rendre à ma destination et je ne voyais encore
rien s’offrir, lorsque le soleil étant prêt à

123
m’abandonner, j’entendis enfin le son d’une
cloche à moins d’une lieue de moi. Je me dirige
vers le bruit, je me hâte, le sentier s’élargit un
peu... et au bout d’une heure de chemin depuis
l’instant où j’ai entendu la cloche, j’aperçois
enfin quelques haies et bientôt après le couvent.
Rien de plus agreste que cette solitude ; aucune
habitation ne l’avoisinait, la plus prochaine était à
plus de six lieues, et de toute part il y avait au
moins trois lieues de forêts ; elle était située dans
un fond, il m’avait fallu beaucoup descendre pour
y arriver, et telle était la raison qui m’avait fait
perdre le clocher de vue dès que je m’étais
trouvée dans la plaine. La cabane d’un frère
jardinier touchait aux murs de l’asile intérieur, et
c’était là qu’on s’adressait avant que d’entrer. Je
demande à ce saint ermite s’il est permis de
parler au père gardien... il me demande ce que je
lui veux... je lui fais entendre qu’un devoir de
religion... qu’un voeu m’attire dans cette retraite
pieuse et que je serai bien consolée de toutes les
peines que j’ai prises pour y parvenir, si je peux
me jeter un instant aux pieds de la vierge et du
saint directeur dans la maison duquel habite cette

124
miraculeuse image.
Le frère, m’ayant offert de me reposer, pénètre
aussitôt dans le couvent et comme il faisait déjà
nuit, et que les pères étaient, disait-il, à souper, il
fut quelque temps avant que de revenir. Il reparaît
enfin avec un religieux :
– Voilà le père Clément, mademoiselle, me dit
le frère, c’est l’économe de la maison, il vient
voir si ce que vous désirez vaut la peine que l’on
interrompe le père gardien.
Le père Clément était un homme de quarante-
cinq ans, d’une grosseur énorme, d’une taille
gigantesque, d’un regard farouche et sombre, le
son de voix dur et rauque, et dont l’abord me fit
frémir bien plus qu’il ne me consola... Un
tremblement involontaire me saisit alors ; et sans
qu’il me fût possible de m’en défendre, le
souvenir de tous mes malheurs passés vint
s’offrir à ma mémoire troublée.
– Que voulez-vous, me dit ce moine assez
durement, est-ce là l’heure de venir dans une
église ? vous avez bien l’air d’une aventurière.

125
– Saint homme, dis-je en me prosternant, j’ai
cru qu’il était toujours temps de se présenter à la
maison de Dieu ; j’accours de bien loin pour m’y
rendre, pleine de ferveur et de dévotion, je
demande à me confesser s’il est possible et quand
ma conscience vous sera connue, vous verrez si
je suis digne ou non de me prosterner aux pieds
de l’image miraculeuse que vous conservez dans
votre sainte maison.
– Mais ce n’est pas trop l’heure de se
confesser, dit le moine en se radoucissant ; où
passerez-vous la nuit ? nous n’avons point
d’endroit pour vous loger ; il valait mieux venir
le matin.
À cela je lui dis toutes les raisons qui m’en
avaient empêchée, et sans me répondre davantage
il fut rendre compte au gardien. Quelques
minutes après j’entendis qu’on ouvrit l’église, et
le père gardien, s’avançant lui-même à moi vers
la cabane du jardinier, m’invita à entrer avec lui
dans le temple. Le père Raphaël, dont il est bon
de vous donner une idée sur-le-champ, était un
homme de l’âge que l’on m’avait dit, mais auquel

126
on n’aurait pas donné quarante ans ; il était
mince, assez grand, d’une physionomie
spirituelle et douce, parlant très bien le français,
quoique d’une prononciation un peu italienne,
maniéré et prévenant au dehors autant que
sombre et farouche à l’intérieur, comme je
n’aurai que trop occasion de vous en convaincre
incessamment.
– Mon enfant, me dit gracieusement ce
religieux, quoique l’heure soit absolument indue
et que nous ne soyons point dans l’usage de
recevoir si tard, j’entendrai cependant votre
confession, et nous aviserons après aux moyens
de vous faire décemment passer la nuit jusqu’à
l’heure où vous pourrez demain saluer la sainte
image que nous possédons.
Cela dit, le moine fit allumer quelques lampes
autour du confessionnal, il me dit de m’y placer,
et ayant fait retirer le frère et fermer toutes les
portes, il m’engagea à me confier à lui en toute
assurance ; parfaitement remise avec un homme
si doux, en apparence, des frayeurs que m’avait
causées le père Clément, après m’être humiliée

127
aux pieds de mon directeur, je m’ouvris
entièrement à lui, et avec ma candeur et ma
confiance ordinaire je ne lui laissai rien ignorer
de tout ce qui me concernait. Je lui avouai toutes
mes fautes, et lui confiai tous mes malheurs, rien
ne fut omis, pas même la marque honteuse dont
m’avait flétrie l’exécrable Rodin.
Le père Raphaël m’écouta avec la plus grande
attention, il me fit répéter même plusieurs détails
avec l’air de la pitié et de l’intérêt... et ses
principales questions portèrent à différentes
reprises sur les objets suivants :
1. S’il était bien vrai que je fusse orpheline et
de Paris ;
2. S’il était bien sûr que je n’avais plus ni
parents, ni amis, ni protection, ni personne à qui
j’écrivisse ;
3. Si je n’avais confié qu’à la bergère le
dessein que j’avais d’aller au couvent, et si je ne
lui avais point donné de rendez-vous au retour ;
4. S’il était constant que je fusse vierge et que
je n’eusse que vingt-deux ans ;

128
5. S’il était bien certain que je n’eusse été
suivie de personne, et que qui que ce fût ne m’eût
vue entrer au couvent.
Ayant pleinement satisfait à ces questions et y
ayant répondu de l’air le plus naïf :
– Eh bien, me dit le moine en se levant, et me
prenant par la main, venez, mon enfant : il est
trop tard pour vous faire saluer la vierge ce soir,
je vous procurerai la douce satisfaction de
communier demain aux pieds de son image, mais
commençons par songer à vous faire ce soir et
souper et coucher.
En disant cela, il me conduisit vers la sacristie.
– Eh quoi, lui dis-je alors avec une sorte
d’inquiétude dont je ne me sentais pas maîtresse,
eh quoi, mon père, dans l’intérieur de votre
maison ?
– Et où donc, charmante pèlerine, me répondit
le moine, en ouvrant une des portes du cloître
donnant dans la sacristie et qui m’introduisait
entièrement dans la maison... Quoi, vous craignez
de passer la nuit avec quatre religieux ? Oh vous

129
verrez, mon ange, que nous ne sommes pas si
bigots que nous en avons l’air, et que nous savons
nous amuser d’une jolie novice...
Ces paroles, que le moine ne prononça point
sans me serrer indécemment en des lieux que la
pudeur ne me permet pas de nommer, me firent
tressaillir jusqu’au fond de l’âme : « Oh juste
ciel, me dis-je à moi-même, serais-je donc encore
la victime de mes bons sentiments, et le désir que
j’ai eu de m’approcher de ce que la religion a de
plus respectable, va-t-il donc être encore puni
comme un crime ? » Cependant nous avancions
toujours dans l’obscurité ; la respiration du moine
était pressée, il s’arrêtait de temps en temps pour
renouveler l’indécence de ses gestes. Enhardi par
l’heureuse réussite de ses projets, il s’émancipa
même au point de glisser une de ses mains sous
mes jupes, et me contraignant de l’autre pour que
je ne puisse lui échapper, il me souilla
d’attouchements déshonnêtes en plusieurs parties
de mon corps, et me contraignit à recevoir
d’impudiques baisers qui me firent horreur.
– Ah ! ciel, je suis perdue ! lui dis-je.

130
– Je le crains, me répondit le scélérat, mais il
n’est plus temps de réfléchir.
Nous continuons notre marche, lui plus
audacieux que jamais, moi, presque évanouie ; un
escalier se présente enfin à nous au bout d’un des
côtés du cloître. Raphaël me fait passer devant
lui, et comme il s’aperçoit d’un peu de résistance,
il me pousse avec brutalité en m’invectivant de la
plus dure manière et me répétant que ce n’est
plus le cas de reculer :
– Ah ! ventrebleu, tu vas bientôt voir s’il ne
serait peut-être pas plus heureux pour toi d’être
tombée dans une retraite de voleurs qu’au milieu
de quatre libertins comme ceux qui vont s’amuser
de toi.
Tous les sujets de terreur se multiplient si
rapidement à mes yeux que je n’ai pas le temps
d’être alarmée de ces paroles ; elles me frappent à
peine que de nouveaux sujets d’alarme viennent
assaillir mes sens ; la porte s’ouvre, et je vois
autour d’une table trois moines et trois jeunes
filles, tous six dans l’état du monde le plus
indécent ; deux de ces filles étaient entièrement

131
nues, on travaillait à déshabiller la troisième et
les moines à fort peu de chose près étaient dans le
même état.
– Mes amis, dit Raphaël en entrant, il nous en
manquait une, la voilà ; permettez que je vous
présente un véritable phénomène ; voilà une
Lucrèce qui porte à la fois sur ses épaules la
marque des filles de mauvaise vie, et là, continua-
t-il en faisant un geste aussi significatif
qu’indécent... là, mes amis, la preuve certaine
d’une virginité reconnue.
Les éclats de rire se firent entendre de tous les
coins de la salle à cette réception singulière et
Clément, celui que j’avais vu le premier, s’écria
aussitôt, déjà à moitié ivre, qu’il fallait à l’instant
vérifier les faits. La nécessité où je suis de vous
peindre les gens avec lesquels j’étais, m’oblige
d’interrompre ici ; je vous laisserai le moins
possible en suspens sur ma situation. J’imagine
qu’elle est assez critique pour vous inspirer
quelque intérêt.
Vous connaissez déjà suffisamment Raphaël et
Clément, pour que je puisse passer aux deux

132
autres.
Le père Jérôme, doyen de la maison, était un
vieux libertin de soixante ans, homme aussi dur
et aussi brutal que Clément, encore plus ivrogne
que lui, et qui, blasé sur les plaisirs de la nature,
était contraint, pour se ranimer, d’avoir recours
aux recherches dépravées qui l’outragent.
Antonin était un petit homme de quarante ans,
sec, fluet, d’un tempérament de feu, d’une figure
de satyre, velu comme un ours, d’un libertinage
effréné, d’une taquinerie et d’une méchanceté
sans exemple.
Florette était la plus jeune des femmes, elle
était de Dijon, âgée d’environ quatorze ans, fille
d’un gros bourgeois de cette ville et enlevée par
des satellites de Raphaël qui, riche et fort en
crédit dans son ordre, ne négligeait rien de tout ce
qui pouvait servir ses passions ; elle était brune,
de très jolis yeux et beaucoup de piquant dans les
traits. Cornélie avait environ seize ans, elle était
blonde, l’air très intéressant, de beaux cheveux,
une peau éblouissante et la plus belle taille
possible ; elle était d’Auxerre, fille d’un

133
marchand de vin et séduite par Raphaël lui-même
qui l’avait secrètement entraînée dans ses pièges.
Omphale était une femme de trente ans fort
grande, d’une figure très douce et très agréable,
toutes les formes très prononcées, des cheveux
superbes, la plus belle gorge possible, et les yeux
les plus tendres qu’il fût possible de voir ; elle
était fille d’un vigneron de Joigny très à l’aise, et
à la veille d’épouser un homme qui devait faire sa
fortune, lorsque Jérôme l’enleva à sa famille par
les séductions les plus extraordinaires, à l’âge de
seize ans. Telle était la société avec laquelle
j’allais vivre, tel était le cloaque d’impureté et de
souillure, où je m’étais flattée de trouver les
vertus comme dans l’asile respectable qui leur
convenait.
On me fit donc entendre aussitôt que je fus au
milieu de ce cercle effroyable, que ce que j’avais
de mieux à faire était d’imiter la soumission de
mes compagnes.
– Vous imaginez aisément, me dit Raphaël,
qu’il ne servirait à rien d’essayer des résistances
dans la retraite inabordable où votre mauvaise

134
étoile vous conduit. Vous avez, dites-vous,
éprouvé bien des malheurs, et cela est vrai
d’après vos récits, mais voyez pourtant que le
plus grand de tous pour une fille vertueuse
manquait encore à la liste de vos infortunes. Est-
il naturel d’être vierge à votre âge, et n’est-ce pas
une espèce de miracle qui ne pouvait pas se
prolonger plus longtemps ?... Voilà des
compagnes qui comme vous ont fait des façons
quand elles se sont vues contraintes de nous
servir, et qui comme vous allez sagement faire,
ont fini par se soumettre quand elles ont vu que
ça ne pouvait les mener qu’à des mauvais
traitements.
« Dans la situation où vous êtes, Sophie,
comment espéreriez-vous de vous défendre ?
Jetez les yeux sur l’abandon dans lequel vous êtes
dans le monde ; de votre propre aveu il ne vous
reste ni parents, ni amis ; voyez votre situation
dans un désert, hors de tout secours, ignorée de
toute la terre, entre les mains de quatre libertins
qui bien sûrement n’ont pas envie de vous
épargner... à qui donc aurez-vous recours, sera-ce
à ce dieu que vous veniez implorer avec tant de

135
zèle, et qui profite de cette ferveur pour vous
précipiter un peu plus sûrement dans le piège ?
« Vous voyez donc qu’il n’est aucune
puissance ni humaine ni divine qui puisse
parvenir à vous retirer de nos mains, qu’il n’y a
ni dans la classe des choses possibles, ni dans
celle des miracles, aucune sorte de moyen qui
puisse réussir à vous faire conserver plus
longtemps cette vertu dont vous êtes si fière, qui
puisse enfin vous empêcher de devenir dans tous
les sens et de toutes les manières imaginables la
proie des excès impurs auxquels nous allons nous
abandonner tous les quatre avec vous.
Déshabillez-vous donc, Sophie, et que la
résignation la plus entière puisse vous mériter des
bontés de notre part, qui seront à l’instant
remplacées par les traitements les plus durs et les
plus ignominieux si vous ne vous soumettez pas,
traitements qui ne feront que nous irriter
davantage, sans vous mettre à l’abri de notre
intempérance et de nos brutalités.
Je ne sentais que trop que ce terrible discours
ne me laissait aucune ressource, mais n’eussé-je

136
pas été coupable de ne point employer celle que
m’indiquait mon coeur et que me laissait encore
la nature ? Je me jette aux pieds de Raphaël,
j’emploie toutes les forces de mon âme pour le
supplier de ne pas abuser de mon état, les larmes
les plus amères viennent inonder ses genoux, et
tout ce que mon âme peut me dicter de plus
pathétique, j’ose l’essayer en pleurant, mais je ne
savais pas encore que les larmes ont un attrait de
plus aux yeux du crime et de la débauche,
j’ignorais que tout ce que j’essayais pour
émouvoir ces monstres ne devait réussir qu’à les
enflammer... Raphaël se lève en fureur :
– Prenez cette gueuse, Antonin, dit-il en
fronçant le sourcil, et en la mettant nue à l’instant
sous nos yeux, apprenez-lui que ce n’est pas chez
des hommes comme nous que la compassion peut
avoir des droits.
Antonin me saisit d’un bras sec et nerveux, et
entremêlant ses propos et ses actions de
jurements effroyables, en deux minutes il fait
sauter mes vêtements et me met nue aux yeux de
l’assemblée.

137
– Voilà une belle créature, dit Jérôme, que le
couvent m’écrase si depuis trente ans j’en ai vu
une plus belle.
– Un moment, dit le gardien, mettons un peu
de règle à nos procédés ; vous connaissez, mes
amis, nos formules de réception ; qu’elle les
subisse toutes sans excepter aucune, que pendant
ce temps-là ces trois autres femmes se tiennent
autour de nous pour prévenir les besoins ou pour
les exciter.
Aussitôt un cercle se forme, on me place au
milieu, et là pendant plus de deux heures, je suis
examinée, considérée, palpée par ces quatre
libertins, éprouvant tour à tour de chacun ou des
éloges ou des critiques.
Vous me permettez, madame, dit notre belle
prisonnière en rougissant prodigieusement ici, de
vous déguiser une partie des détails obscènes qui
s’observèrent à cette première cérémonie ; que
votre imagination se représente tout ce que la
débauche peut en tel cas dicter à des libertins,
qu’elle les voie successivement passer de mes
compagnes à moi, comparer, rapprocher,

138
confronter, discourir, et elle n’aura
vraisemblablement encore qu’une légère idée de
tout ce qui s’exécuta dans ces premières orgies,
bien légères pourtant en comparaison de toutes
les horreurs dont je devais bientôt être encore
victime.
– Allons, dit Raphaël dont les désirs
prodigieusement irrités paraissaient au point de
ne pouvoir plus être contenus, il est temps
d’immoler la victime ; que chacun de nous
s’apprête à lui faire subir ses jouissances
favorites.
Et le malhonnête homme m’ayant placée sur
un sopha dans l’attitude propice à ses exécrables
plaisirs, me faisant contenir par Antonin et
Clément... Raphaël, italien, moine et dépravé, se
satisfait outrageusement sans me faire cesser
d’être vierge. Ô comble d’égarements on eût dit
que chacun de ces hommes crapuleux se fût fait
une gloire d’oublier la nature dans le choix de ses
indignes plaisirs...
Clément s’avance, irrité par le spectacle des
infamies de son supérieur, bien plus encore par

139
tout ce à quoi il s’est livré en l’observant. Il me
déclare qu’il ne sera pas plus dangereux pour moi
que son gardien et que l’endroit où son hommage
va s’offrir laissera de même ma vertu sans péril.
Il me fait mettre à genoux, devant lui, puis
debout, et se collant à moi dans cette posture, ses
ignominieuses passions s’assouvissent dans un
lieu qui m’interdit pendant le sacrifice le pouvoir
de me plaindre de son irrégularité.
Jérôme suit, son temple est celui de Raphaël,
mais il ne s’introduit pas au sanctuaire ; content
d’observer le péristyle, ému d’épisodes primitives
dont l’obscénité ne se peint point, il ne parvenait
au complément de ses désirs que par des moyens
barbares qui ramenant à l’enfance la victime du
libertin, le fait jouir d’une sorte de tyrannie
qu’étayent quelques raisonnements sophistiqués,
que transmet malheureusement, de siècle en
siècle, un usage odieux et dont l’humanité
frémira toujours.
– Voilà d’heureuses préparations, dit Antonin
en se saisissant de moi, venez, belle Sophie,
venez que je vous venge de l’irrégularité de mes

140
confrères, et que je cueille enfin les prémices
flatteurs que leur intempérance m’abandonne...
Mais quels détails... grand Dieu... il m’est
impossible de vous les peindre ; on eût dit que ce
scélérat, le plus libertin des quatre quoiqu’il parût
le moins éloigné des vues de la nature, ne
consentit à se rapprocher d’elle, à mettre un peu
moins d’inconformité dans son culte, qu’en se
dédommageant de cette apparence d’une
dépravation moins grande par tout ce qui pouvait
m’outrager davantage... Hélas, si quelquefois
mon imagination s’était égarée sur ces plaisirs, je
les croyais chastes comme le dieu qui les
inspirait, donnés par la nature pour servir de
consolation aux humains, nés de l’amour et de la
délicatesse ; j’étais bien loin de croire que
l’homme à l’exemple des bêtes féroces ne pût
jouir qu’en faisant frémir ses compagnes ; je
l’éprouvai, et dans un tel degré de violence que
les douleurs du déchirement naturel de ma
virginité furent les moindres que j’eusse à
supporter dans cette dangereuse attaque, mais ce
fut au moment de sa crise qu’Antonin termina par
des cris si furieux, par des excursions si

141
meurtrières sur toutes les parties de mon corps,
par des morsures enfin si semblables aux
sanglantes caresses des tigres, qu’un moment je
me crus la proie de quelque animal sauvage qui
ne s’apaiserait qu’en me dévorant. Ces horreurs
achevées, je retombai sur l’autel où j’avais été
immolée, presque sans connaissance et sans
mouvement.
Raphaël ordonna aux femmes de me soigner et
de me faire manger, mais un accès de chagrin
furieux vint assaillir mon âme en ce moment
cruel ; je ne pus tenir à l’horrible idée d’avoir
enfin perdu ce trésor de virginité, pour lequel
j’eusse cent fois sacrifié ma vie, de me voir flétrie
par ceux dont je devais attendre au contraire le
plus de secours et de consolations morales. Mes
larmes coulèrent en abondance, mes cris
retentirent dans la salle, je me roulai par terre, je
m’arrachai les cheveux, je suppliai mes
bourreaux de me donner la mort, et quoique ces
scélérats trop endurcis à de telles scènes
s’occupassent bien plutôt de goûter de nouveaux
plaisirs avec mes compagnes que de calmer ma
douleur ou de la consoler, importunés néanmoins

142
de mes cris, ils se décidèrent à m’envoyer reposer
dans un lieu où ils ne pussent plus les entendre...
Omphale allait m’y conduire quand le perfide
Raphaël me considérant encore avec lubricité,
malgré l’état cruel où j’étais, dit qu’il ne voulait
pas qu’on me renvoyât sans qu’il me rendit
encore une fois sa victime... À peine a-t-il conçu
ce projet qu’il l’exécute... mais ses désirs ayant
besoin d’un degré d’irritation de plus, ce n’est
qu’après avoir mis en usage les cruels moyens de
Jérôme qu’il réussit à trouver les forces
nécessaires à l’accomplissement de son nouveau
crime... Quel excès de débauche, grand Dieu ! se
pouvait-il que ces monstres poussassent la
férocité au point de choisir l’instant d’une crise
de douleur morale comme celle que j’éprouvais,
pour m’en faire subir une physique aussi
barbare ?
– Oh ! parbleu, dit Antonin en me reprenant
également, rien n’est bon à suivre comme
l’exemple d’un supérieur, et rien n’est piquant
comme les récidives : la douleur, dit-on, dispose
au plaisir, je suis convaincu que cette belle enfant
va me rendre le plus heureux des hommes.

143
Et malgré mes répugnances, malgré mes cris
et mes supplications, je deviens encore pour la
seconde fois le malheureux plastron des insolents
désirs de ce misérable.
– En voilà assez pour la première fois, dit
Raphaël emmenant avec lui Florette, allons nous
coucher ; nous verrons demain si la douce Agnès
aura profité de mes leçons ; et chacun se dispersa.
J’étais sous la conduite d’Omphale ; cette sultane
plus âgée que les autres me parut celle qui était
chargée du soin des sueurs ; elle me mena dans
notre appartement commun, espèce de tour carrée
dans les angles de laquelle était un lit pour
chacune de nous quatre. Un des moines suivait
ordinairement les filles quand elles se retiraient,
et en fermait la porte à deux ou trois verrous ; ce
fut Clément qui se chargea de ce soin ; une fois
là, il devenait impossible d’en sortir, il n’y avait
d’autre issue dans cette chambre qu’un cabinet
attenant pour nos aisances et nos toilettes, dont la
fenêtre était aussi étroitement grillée que celle de
l’endroit où nous couchions. D’ailleurs aucune
sorte de meuble, une chaise et une table près du
lit qu’entourait un méchant rideau d’indienne,

144
quelques coffres de bois dans le cabinet, des
chaises percées, des bidets et une table commune
de toilette ; ce ne fut que le lendemain que je
m’aperçus de tout cela ; trop accablée pour rien
voir en ce premier moment, je ne m’occupai que
de ma douleur.
« Oh juste ciel, me disais-je, il est donc écrit
qu’aucun acte de vertu n’émanera de mon coeur
sans qu’il ne soit aussitôt suivi d’une peine ! Eh
quel mal faisais-je donc, grand Dieu, en désirant
de venir accomplir dans cette maison quelque
devoir de piété, offensai-je le ciel en voulant m’y
livrer, était-ce là le prix que j’en devais attendre ?
Ô décrets incompréhensibles de la providence,
daignez donc un instant vous ouvrir à mes yeux si
vous ne voulez pas que je me révolte contre vos
lois ! »
Des larmes amères suivirent ces réflexions et
j’en étais encore inondée, quand vers le point du
jour Omphale s’approcha de mon lit.
– Chère compagne, me dit-elle, je viens
t’exhorter à prendre courage ; j’ai pleuré comme
toi dans les premiers jours et maintenant

145
l’habitude est prise, tu t’y feras comme moi ; les
premiers moments sont terribles, ce n’est pas
seulement l’obligation d’assouvir
perpétuellement les idées effrénées de ces
débauchés qui fait le supplice de notre vie, c’est
la perte de notre liberté, c’est la manière brutale
dont nous sommes traitées, dans cette infâme
maison... Les malheureux se consolent en
envoyant d’autres souffrir auprès d’eux.
Quelques cuisantes que fussent mes douleurs,
je les apaisai un instant pour prier ma compagne
de me mettre au fait des maux où je devais
m’attendre.
– Écoute, me dit Omphale en s’asseyant près
de mon lit, je vais te parler avec confiance, mais
souviens-toi de n’en abuser jamais... Le plus
cruel de nos maux, ma chère amie, est
l’incertitude de notre sort : il est impossible de
dire ce qu’on devient quand on quitte ce lieu.
Nous avons autant de preuves que notre solitude
nous permet d’en acquérir, que les filles
réformées par les moines ne reparaissent jamais
dans le monde ; eux-mêmes nous en préviennent,

146
ils ne nous cachent pas que cette retraite est notre
tombeau ; il n’y a pourtant pas d’année où il n’en
sorte deux ou trois. Que deviennent-elles donc ?
S’en défont-ils ? Quelquefois ils nous disent que
oui, d’autres fois ils assurent que non, mais
aucune de celles qui sont sorties, quelque
promesse qu’elles nous aient faite de porter des
plaintes contre ce couvent et de travailler à notre
élargissement, aucune dis-je ne nous a jamais
tenu parole. Apaisent-ils ces plaintes, ou mettent-
ils ces filles hors d’état d’en faire ? Lorsque nous
demandons à celles qui arrivent des nouvelles des
anciennes, elles n’en ont jamais aucune
connaissance.
« Que deviennent-elles donc, ces
malheureuses ? voilà ce qui nous tourmente,
Sophie, voilà la fatale incertitude qui fait le vrai
tourment de nos malheureux jours. Il y a quatorze
ans que je suis dans cette maison et voilà plus de
cinquante filles que j’en vois sortir... où sont-
elles ? Pourquoi toutes ayant juré de nous servir,
de toutes aucune n’a-t-elle jamais tenu parole ?
Notre nombre est fixé à quatre, au moins dans
cette chambre, car nous sommes toutes plus que

147
persuadées qu’il y a une autre tour qui répond à
celle-ci et où ils en conservent un pareil nombre ;
beaucoup de traits de leur conduite, beaucoup de
leurs propos nous en ont convaincues, mais si ces
compagnes existent, nous ne les avons jamais
vues. Une des plus grandes preuves que nous
ayons de ce fait est que nous ne servons jamais
deux jours de suite ; nous fûmes employées hier,
nous nous reposerons aujourd’hui ; or
certainement ces débauchés ne font pas un jour
d’abstinence. Rien au surplus ne légitime notre
retraite, l’âge, le changement des traits, l’ennui,
les dégoûts, rien autre chose que leur caprice ne
les détermine à nous donner ce fatal congé dont il
nous est impossible de savoir de quelle manière
nous profitons.
« J’ai vu ici une fille de soixante-dix ans, elle
ne partit que l’été passé ; il y avait soixante ans
qu’elle y était, elle avait vu sortir plus de trois
cents filles et pendant que l’on gardait celle-là,
j’en vis réformer plus de douze qui n’avaient pas
seize ans. J’en ai vu partir trois jours après leur
arrivée, d’autres au bout d’un mois, d’autres de
plusieurs années ; il n’y a sur cela aucune règle

148
que leur volonté ou plutôt leur caprice. La
conduite n’y fait également rien ; j’en ai vu qui
volaient au-devant de leurs désirs et qui partaient
au bout de six semaines ; d’autres maussades et
fantasques qu’ils gardaient un grand nombre
d’années. Il est donc inutile de prescrire à une
arrivante un genre quelconque de conduite ; leur
fantaisie brise toutes les lois, il n’est rien de sûr
avec elles.
« À l’égard des moines, ils varient peu ; il y a
dix ans qu’Antonin est ici, il y en a seize que
Clément y demeure, Jérôme y est depuis trente
ans, Raphaël depuis seize ; il remplaça l’ancien
gardien, homme de soixante ans qui y mourut
dans un excès de débauche... Ce Raphaël,
florentin de nation, est proche parent du pape
avec lequel il est fort bien ; ce n’est que depuis
lui que le prétendu miracle de la vierge assure la
réputation du couvent et empêche les médisants
d’observer de trop près ce qui se passe ici, mais
la maison était montée comme tu le vois quand il
y arriva. Il y a près de cent ans qu’elle est, dit-on,
sur ce même pied et que tous les gardiens qui y
sont venus y ont conservé un ordre si avantageux

149
pour leur plaisir ; Raphaël, un des moines les plus
libertins de son siècle, ne s’y fit placer que pour
mener une vie analogue à ses goûts, son intention
est de maintenir les secrets privilèges aussi
longtemps qu’il le pourra. Nous sommes du
diocèse d’Auxerre, mais que l’évêque soit instruit
ou non, jamais nous ne le voyons paraître en ces
lieux ; en général ils sont peu fréquentés ; excepté
le temps de la fête qui se trouve vers la fin d’août,
il ne vient pas dix personnes ici dans l’année.
Cependant lorsque quelques étrangers s’y
présentent, le gardien a soin de les bien recevoir
et de leur en imposer par des apparences sans
nombre d’austérité et de religion ; ils s’en
retournent contents, ils prônent la maison, et
l’impunité de ces scélérats s’établit ainsi sur la
bonne foi du peuple et sur la crédulité des dévots.
« Rien n’est sévère au reste comme les
règlements de notre conduite et rien n’est aussi
dangereux pour nous comme de les enfreindre en
quoi que ce puisse être. Il est essentiel que j’entre
dans quelques détails avec toi sur cet article,
continua mon institutrice, car ce n’est pas une
excuse que de dire ici : Ne me punissez pas de

150
l’infraction de cette loi, je l’ignorais ; il faut ou
se faire instruire par ses compagnes, ou tout
deviner de soi-même ; on ne vous prévient de
rien, et on vous punit de tout. La seule correction
admise est le fouet, différemment appliqué sur
telle ou telle partie du corps, en raison de la faute,
sans en excepter même les plus délicates et les
moins faites pour cette ignominie ; il était assez
simple qu’un épisode des plaisirs de ces scélérats
devint leur punition favorite ; tu l’éprouvas sans
commettre de faute hier, tu l’éprouveras bientôt
pour en avoir commis ; tous quatre sont abonnés
à cette cruelle dépravation, et comme punisseur
tous quatre l’exercent tour à tour. Il y en a chaque
jour un qu’on appelle le régent de jour, c’est lui
qui reçoit les rapports de la doyenne de la
chambre, lui qui est chargé de la police intérieure,
du détail de tout ce qui se passe aux soupers où
nous sommes admises, qui taxe les fautes et les
punit lui-même ; reprenons chacun de ces
articles :
« Nous sommes obligées d’être toujours
levées et habillées à neuf heures du matin ; à dix
on nous apporte du pain et de l’eau pour

151
déjeuner ; à deux heures on sert le dîner qui
consiste en un potage assez bon, un morceau de
bouilli, un plat de légumes, quelquefois un peu de
fruit, et une bouteille de vin pour nous quatre.
Régulièrement tous les jours, été ou hiver, à cinq
heures du soir le régent vient nous visiter ; c’est
alors qu’il reçoit les délations de la doyenne ; et
les plaintes que celle-ci peut faire portent sur la
conduite des filles de sa chambre, s’il ne s’est
tenu aucun propos d’humeur ou de révolte, si on
s’est levé à l’heure prescrite, si les toilettes de
tête et de propreté ont été exactes, si l’on a mangé
comme il faut et si l’on n’a médité aucune
évasion. Il faut rendre un compte exact de toutes
ces choses, et nous risquons nous-mêmes d’être
punies si nous ne le faisons pas.
« De là, le régent de jour passe dans notre
cabinet, et y visite différentes choses ; sa besogne
faite, il est rare qu’il sorte sans s’amuser d’une de
nous et souvent de toutes les quatre. Dès qu’il est
sorti, si ce n’est pas notre jour de souper, nous
devenons maîtresses de lire ou causer, de nous
distraire entre nous et de nous coucher quand
nous voulons ; si nous devons souper ce soir-là

152
avec les moines, une cloche sonne, elle nous
avertit de nous préparer ; le régent de jour vient
nous chercher lui-même, nous descendons dans
cette salle où tu nous as vues, et la première
chose qui se fait là est de lire le cahier des fautes
depuis la dernière fois qu’on a paru ; d’abord les
fautes commises à ce dernier souper, consistant
en négligences, en refroidissement vis-à-vis des
moines dans les instants où nous leur servons, en
défaut de prévenance, de soumission ou de tenue
suivant l’exigence ; à cela se joint la liste des
fautes commises dans la chambre pendant les
deux jours au rapport de la doyenne. Les
délinquantes se mettent tour à tour au milieu de la
salle ; le régent de jour nomme leur faute et la
taxe ; ensuite, elles sont mises nues par le gardien
ou un autre si le gardien est de jour, et le régent
leur administre la punition prononcée par lui-
même d’une manière si forte qu’il est difficile
d’en perdre la mémoire. Or l’art de ces scélérats
est tel qu’il est presque impossible qu’il y ait un
seul jour où quelques exécutions ne se fassent.
« Ce soin rempli, les orgies commencent, et
les détailler serait impossible ; d’aussi bizarres

153
caprices peuvent-ils jamais être réglés ? L’objet
essentiel est de ne jamais rien refuser... de tout
prévenir, et encore avec ce moyen quelque bon
qu’il soit, n’est-on pas quelquefois très en sûreté.
Au milieu des orgies, l’on soupe ; nous sommes
admises à ce repas, toujours bien plus délicat et
plus somptueux que les nôtres ; les bacchanales
se reprennent quand nos moines sont à moitié
ivres ; et c’est alors que leur imagination déréglée
raffine sur tous les excès ; à minuit l’on se sépare,
alors chacun est le maître de garder une de nous
pour la nuit, cette favorite va coucher dans la
cellule de celui qui l’a choisie et revient retrouver
le lendemain celles qui n’ont pas été prises ; les
autres rentrent, et trouvent alors la chambre
propre, les lits en état. Le matin quelquefois,
avant l’heure du déjeuner, il arrive qu’un moine
fait demander une de nous dans sa cellule ; c’est
le frère qui nous soigne, qui nous vient chercher
et qui nous conduit chez celui qui nous désire,
lequel nous ramène lui-même ou nous fait
reconduire par ce même frère, dès qu’il n’a plus
besoin de nous.
« Ce geôlier qui approprie nos chambres et qui

154
nous conduit quelquefois, est un vieil animal que
tu verras bientôt, âgé de soixante-dix ans, borgne,
boiteux et muet ; il est aidé dans le service total
de la maison par trois autres, un qui prépare à
manger, un qui fait les cellules des pères, balaye
partout et aide encore à la cuisine, et le portier
que tu vis en entrant. Nous ne voyons jamais de
ces serviteurs que celui qui est destiné pour nous,
et la moindre parole envers lui deviendrait un de
nos crimes les plus graves. Le gardien vient
quelquefois nous voir indépendamment des jours
où il y est obligé ; il y a alors quelques indécentes
cérémonies d’usage que la pratique t’apprendra et
dont l’inobservation devient crime, car le désir
qu’ils ont d’en trouver pour avoir le plaisir de les
punir les leur fait multiplier à l’infini. C’est
rarement sans quelque dessein que Raphaël paraît
chez nous : l’obéissance est alors notre loi et
l’avilissement notre lot. Au reste toujours
exactement renfermées, il n’est aucune occasion
dans la vie où l’on laisse prendre l’air, quoiqu’il y
ait un assez grand jardin, mais il n’est pas garni
de grilles, et l’on craindrait une évasion d’autant
plus dangereuse qu’en instruisant la justice

155
temporelle ou spirituelle de tous les crimes qui se
commettent ici, on y aurait bientôt mis ordre.
Jamais nous ne remplissons aucun devoir de
religion ; il nous est aussi défendu d’y penser que
d’en parler ; ces propos sont un des griefs qui
méritent le plus sûrement punition.
« Voilà tout ce que je te puis apprendre, ma
chère compagne, dit notre doyenne en terminant
son instruction, l’expérience t’instruira du reste ;
prends courage si cela t’est possible, mais
renonce au monde pour toujours ; il n’y a point
d’exemple qu’une fille sortie de cette maison ait
pu jamais le revoir.
Ce dernier article m’inquiétant beaucoup, je
demandai à Omphale quelle était sa véritable
opinion sur le sort des filles réformées.
– Que veux-tu que je te réponde à cela, me dit-
elle, l’espoir à tout instant détruit cette
malheureuse opinion ; tout me prouve qu’un
tombeau leur sert de retraite, et mille idées qui ne
sont qu’enfantées par des chimères viennent à
tout instant détruire cette trop fatale conviction.
« On n’est prévenue que le matin, poursuivit

156
Omphale, de la réforme que l’on médite de nous ;
le régent de jour vient avant le déjeuner et dit, je
le suppose : Omphale, faites votre paquet, le
couvent vous réforme, je viendrai vous prendre à
l’entrée de la nuit, puis il sort. La réformée
embrasse ses compagnes, elle leur promet mille
et mille fois de les servir, de porter des plaintes,
d’ébruiter ce qui se passe ; l’heure sonne, le
moine paraît, la fille part, et l’on n’a jamais
aucune nouvelle de ce qui peut lui être arrivé.
Cependant si c’est un jour de souper, il a lieu
comme à l’ordinaire ; la seule chose que nous
ayons remarquée ces jours-là, c’est que les
moines s’épuisent beaucoup moins, qu’ils boivent
beaucoup plus, qu’ils nous renvoient de beaucoup
meilleure heure et qu’il n’en reste point à
coucher, et qu’on n’en demande jamais le
lendemain matin.
– Chère amie, dis-je à la doyenne en la
remerciant de ses instructions, peut-être n’avez-
vous jamais eu affaire qu’à des enfants qui n’ont
pas eu assez de force pour vous tenir parole...
– Des enfants, interrompit Omphale ; depuis

157
quatre ans, une de trente-neuf ans, une de
quarante, une de quarante-six et une de cinquante
m’ont fait serment de me donner de leurs
nouvelles et ne l’ont pas tenu.
– N’importe, répliquai-je, veux-tu faire avec
moi cette promesse réciproque ? Je commence
par te jurer d’avance sur tout ce que j’ai de plus
sacré au monde qu’ou j’y mourrai, ou je détruirai
ces infamies. M’en promets-tu autant de ton
côté ?
– Assurément, me dit Omphale, mais sois
certaine de l’inutilité de ces promesses ; des filles
plus âgées que toi, peut-être encore plus irritées
s’il est possible, appartenant aux gens les plus
comme il faut de la province et ayant par ce
moyen plus d’armes que toi, des filles en un mot
qui auraient donné leur sang pour moi, ont
manqué aux mêmes serments ; permets donc à
ma cruelle expérience de regarder le nôtre
comme vain et de n’y pas compter davantage.
Nous jasâmes ensuite du caractère des moines
et de celui de nos compagnes.
– Il n’y a point d’homme en Europe, me dit

158
Omphale, plus dangereux que Raphaël et
Antonin ; la fausseté, la noirceur, la méchanceté,
la taquinerie, la cruauté, l’irréligion sont leurs
qualités naturelles et l’on ne voit jamais la joie
dans leur yeux que quand ils se sont le mieux
livrés à tous ces vices. Clément qui paraît le plus
brusque est pourtant le meilleur de tous, il n’est à
craindre que quand il est ivre ; il faut bien
prendre garde de lui manquer alors, on y courrait
souvent de grands risques. Pour Jérôme, il est
naturellement brutal, les soufflets, les
meurtrissures sont des revenus sûrs avec lui, mais
quand ses passions sont éteintes il devient doux
comme un agneau, différence essentielle qu’il y a
entre lui et les deux premiers qui ne raniment les
leurs que par des trahisons et des atrocités.
« À l’égard des filles, continua la doyenne, il y
a bien peu de choses à en dire ; Florette est une
enfant qui n’a pas grand esprit et dont on fait ce
qu’on veut. Cornélie a beaucoup d’âme et de
sensibilité, rien ne peut la consoler de son sort,
elle est naturellement sombre et se livre assez peu
à ses compagnes.

159
Toutes ces instructions reçues, je demandai à
ma compagne s’il n’était pas absolument possible
de s’assurer s’il y avait ou non une tour contenant
d’autres malheureuses comme nous :
– Si elles existent comme j’en suis presque
sûre, dit Omphale, on ne pourrait en être instruite
que par quelque indiscrétion des moines, ou par
le frère muet qui nous servant les soigne aussi
sans doute ; mais ces éclaircissements
deviendraient fort dangereux. À quoi nous
servirait-il d’ailleurs de savoir si nous sommes
seules ou non, dès que nous ne pouvons nous
secourir ? Si maintenant tu me demandes quelle
preuve j’ai que ce fait est plus que vraisemblable,
je te dirai que plusieurs de leurs propos auxquels
ils ne pensent pas, sont plus que suffisants pour
nous en convaincre : qu’une fois d’ailleurs, en
sortant le matin de coucher avec Raphaël, au
moment où je passais le seuil de la porte, et qu’il
allait me suivre pour me ramener lui-même, je vis
sans qu’il s’en aperçût le frère muet entrer chez
Antonin avec une très belle fille de dix-sept ans à
dix-huit ans qui certainement n’était pas de notre
chambre. Le frère se voyant aperçu la précipita

160
vite dans la cellule d’Antonin, mais je la vis ; il
ne s’en fit aucune plainte et tout resta là ; j’eusse
peut-être joué gros jeu si cela se fût su. Il est donc
certain qu’il y a d’autres femmes ici que nous et
que, puisque nous ne soupons avec les moines
que d’un jour l’un, elles y soupent l’autre jour, en
nombre très vraisemblablement égal au nôtre.
Omphale finissait à peine de parler que
Florette rentra de chez Raphaël où elle avait
passé la nuit, et comme il était expressément
défendu aux filles de se dire mutuellement ce qui
leur arrivait dans ce cas-là, nous voyant éveillées,
elle nous souhaita simplement le bonjour et se
jeta épuisée sur son lit où elle resta jusqu’à neuf
heures, époque du lever général. La tendre
Cornélie s’approcha de moi, elle pleura en me
regardant... et elle me dit :
« Ô ma chère demoiselle, que nous sommes de
malheureuses créatures ! »
On apporte le déjeuner, mes compagnes me
forcèrent à manger un peu, je le fis pour leur
plaire ; la journée se passa assez tranquillement.
À cinq heures, comme l’avait dit Omphale, le

161
régent de jour entra ; c’était Antonin, il me
demanda en riant comment je me trouvais de
l’aventure, et comme je ne lui répondais qu’en
baissant des yeux inondés de larmes :
– Elle s’y fera, elle s’y fera, dit-il en ricanant,
il n’y a point de maison en France où l’on forme
mieux les filles qu’ici.
Il fit sa visite, prit la liste des fautes des mains
de la doyenne qui, trop bonne fille pour la
charger beaucoup, disait bien souvent qu’elle
n’avait rien à dire, et avant de nous quitter
Antonin s’approcha de moi... Je frémis, je crus
que j’allais devenir encore une fois la victime de
ce monstre, mais dès que cela pouvait être à tout
instant, qu’importait que ce fût alors, ou le
lendemain ? Cependant j’en fus quitte pour
quelques caresses brutales et il se jeta sur
Cornélie, ordonnant pendant qu’il opérait à tout
ce que nous étions là de venir servir ses passions.
Le scélérat gorgé de volupté, ne s’en refusant
d’aucune espèce, termine son opération avec
cette malheureuse comme il avait fait avec moi la
veille, c’est-à-dire avec les épisodes les plus

162
réfléchies de la brutalité et de la dépravation.
Ces sortes de groupes s’exécutaient fort
souvent ; il était presque toujours d’usage quand
un moine jouissait d’une des soeurs, que les trois
autres l’entourassent pour enflammer ses sens de
toutes parts et pour que la volupté pût pénétrer en
lui par tous ses organes. Je place ici ces détails
impurs à dessein de n’y plus revenir, mon
intention n’étant pas de m’appesantir davantage
sur l’indécence de ces scènes. En tracer une est
les peindre toutes, et pendant le long séjour que je
fis dans cette maison, mon projet est de ne plus
vous parler que des événements essentiels, sans
vous effrayer plus longtemps des détails. Comme
ce n’était pas le jour de notre souper nous fûmes
assez tranquilles, mes compagnes me consolèrent
de leur mieux, mais rien ne pouvait adoucir des
chagrins de la nature des miens ; en vain y
travaillèrent-elles, plus elles me parlaient de mes
maux, et plus ils me paraissaient cuisants.
Le lendemain dès neuf heures le gardien vint
me voir quoiqu’il ne fût pas de jour, il demanda à
Omphale si je commençais à prendre mon parti,

163
et sans trop écouter la réponse, il ouvrit un des
coffres de notre cabinet dont il tira plusieurs
vêtements de femme :
– Comme vous n’avez rien avec vous, me dit-
il, il faut bien que nous pensions à vous vêtir,
peut-être bien un peu plus pour nous que pour
vous ; au moins ainsi point de reconnaissance ;
moi je ne suis point d’avis de tous ces vêtements
inutiles et quand nous laisserions aller les filles
qui nous servent nues comme des bêtes, il me
semble que l’inconvénient serait très léger, mais
nos pères sont des gens du monde qui veulent du
luxe et de la parure, il faut donc les satisfaire.
Et il jeta sur le lit plusieurs déshabillés avec
une demi-douzaine de chemises, quelques
bonnets, des bas et des souliers, et me dit
d’essayer tout cela ; il assista à ma toilette et ne
manqua à aucun des attouchements indécents que
la situation put lui permettre. Il se trouva trois
déshabillés de taffetas, un de toile des Indes qui
pouvaient m’aller ; il me permit de les garder, et
de m’arranger également du reste, en me
souvenant que tout cela était de la maison et de

164
l’y remettre si j’en sortais avant que de l’user ;
ces différents détails lui ayant procuré quelques
tableaux qui l’échauffèrent, il m’ordonna de me
mettre de moi-même dans l’attitude que je savais
lui convenir... je voulus lui demander grâce, mais
voyant la rage et la colère déjà dans ses yeux, je
crus que le plus court était d’obéir, je me plaçai...
le libertin entouré des trois autres filles se satisfit
comme il avait coutume de faire aux dépens des
moeurs, de la religion et de la nature. Rien n’était
constant dans ses désordres comme ce vilain
Italien ; il ne s’écartait jamais de ses abominables
pratiques. Je l’avais enflammé, il me fêta
beaucoup au souper, et je fus destinée à passer la
nuit avec lui ; mes compagnes se retirèrent et je
fus dans son appartement.
Je ne vous parle plus ni de mes répugnances,
ni de mes douleurs, madame, vous vous les
peignez extrêmes sans doute, et leur tableau
monotone nuirait peut-être à ceux qui me restent
à vous faire. Raphaël avait une cellule charmante,
meublée par la volupté et le goût ; rien ne
manquait de tout ce qui pouvait rendre cette
solitude aussi agréable que propre au plaisir. Dès

165
que nous y fûmes enfermés, Raphaël s’étant mis
nu, et m’ayant ordonné de l’imiter, se fit
longtemps exciter au plaisir par les mêmes
moyens dont il s’y embrasait ensuite comme
agent. Je puis dire que je fis dans cette soirée un
cours de libertinage aussi complet que la fille du
monde la plus stylée à ces exercices impurs.
Après avoir été maîtresse, je redevins bientôt
écolière, mais il s’en fallut bien que j’eusse traité
comme on me traitait, et quoiqu’on ne m’eût
point demandé d’indulgence, je fus bientôt dans
le cas d’en implorer à chaudes larmes ; mais on
se moqua de mes prières, on prit contre mes
mouvements les précautions les plus barbares, et
quand on se vit bien maître de moi, je fus traitée
deux heures entières avec une sévérité sans
exemple. On ne s’en tenait pas aux parties
destinées à cet usage, on parcourait tout
indistinctement, les endroits les plus opposés, les
globes les plus délicats, rien n’échappait à la
fureur de mon bourreau dont les titillations de
volupté se modelaient sur les douloureux
symptômes que recueillaient précieusement ses
regards. Quelques épisodes suspendaient un

166
instant la célérité de l’exercice cruel auquel il se
livrait, ses mains touchaient et ses infâmes
baisers s’imprimaient avec ardeur sur les vestiges
de sa rage. Quelquefois il me relâchait pour avoir
le plaisir de me voir défendre et fuir, en courant
dans l’appartement, des coups qui n’arrivaient à
moi qu’avec plus de violence. Que vous dirais-je,
madame, l’autel même de l’amour ne fut pas
épargné ; mes mouvements ne l’exposaient
jamais à ce barbare qu’il ne dirigeât ses attaques.
J’étais en sang.
– Couchons-nous, dit enfin le satyre
étonnamment enflammé de ces odieux
préliminaires, en voilà peut-être trop pour toi, et
certainement pas assez, pour moi ; on ne se lasse
point de ce saint exercice et tout cela n’est que
l’image de ce qu’on voudrait réellement faire.
Nous nous mîmes au lit, Raphaël aussi libertin
fut toujours aussi dépravé, et il me rendit toute la
nuit l’esclave de ses criminels plaisirs. Je saisis
un instant de calme où je crus le voir pendant ces
débauches, pour le supplier de me dire si je
devais espérer de pouvoir sortir un jour de cette

167
maison :
– Assurément, me répondit Raphaël, tu n’y es
entrée que pour cela ; quand nous serons
convenus tous les quatre de t’accorder la retraite,
tu l’auras très certainement.
– Mais, lui dis-je à dessein de tirer quelque
chose de lui, ne craignez-vous pas que des filles
plus jeunes et moins discrètes que je ne vous jure
d’être toute ma vie, n’aillent quelquefois révéler
ce qui s’est fait chez vous ?
– Cela est impossible, dit le gardien.
– Impossible ?
– Oh très certainement...
– Pourriez-vous m’expliquer...
– Non, c’est là notre secret, mais tout ce que je
puis te dire, c’est que discrète ou non, il te sera
parfaitement impossible de jamais rien révéler
quand tu seras dehors, de ce qui s’est fait ici
dedans.
Ces mots dits, il m’ordonna brutalement de
changer de propos et je n’osai plus répliquer. À
sept heures du matin, il me fit reconduire chez

168
moi par le frère, et réunissant à ce qu’il m’avait
dit ce que j’avais tiré d’Omphale, je pus me
convaincre trop malheureusement sans doute
qu’il n’était que trop sûr que les partis les plus
violents se prenaient contre les filles qui
quittaient la maison, et que si elles ne parlaient
jamais, c’est qu’en les enfermant dans le cercueil
on leur en ôtait tous moyens. Je frissonnai
longtemps de cette terrible idée et parvenant à la
dissiper enfin à force de la combattre par l’espoir,
je m’étourdis comme mes compagnes.
En une semaine mes tournées furent faites et
j’eus dans cet intervalle l’affreuse facilité de me
convaincre des différents écarts, des diverses
infamies tour à tour exercées par chacun de ces
moines, mais chez tous comme chez Raphaël le
flambeau du libertinage ne s’allumait qu’aux
excès de la férocité, et comme si ce vice des
coeurs corrompus dût être en eux l’organe de tous
les autres, ce n’était jamais qu’en l’exerçant que
le plaisir les couronnait.
Antonin fut celui dont j’eus le plus à souffrir ;
il est impossible de se figurer jusqu’à quel point

169
ce scélérat portait la cruauté dans le délire de ses
égarements. Toujours guidé par ces ténébreux
écarts, eux seuls le disposaient à la jouissance. Ils
entretenaient ses feux lorsqu’il la goûtait et
servaient seuls à la perfectionner quand elle était
à son dernier période. Étonnée malgré cela que
les moyens qu’il employait ne parvinssent pas
malgré leur rigueur à rendre féconde quelqu’une
de ses victimes, je demandai à notre doyenne
comment il parvenait à s’en préserver.
– En détruisant sur-le-champ lui-même, me dit
Omphale, le fruit que son ardeur forma ; dès qu’il
s’aperçoit de quelque progrès, il nous fait avaler
trois jours de suite six grands verres d’une
certaine tisane qui ne laisse le quatrième jour
aucun vestige de son intempérance ; cela vient
d’arriver à Cornélie, cela m’est arrivé trois fois et
il n’en résulte aucun inconvénient pour notre
santé, au contraire, il semble que l’on s’en porte
beaucoup mieux après.
« Au reste il est le seul comme tu vois,
continua ma compagne, avec lequel ce danger
soit à craindre ; l’irrégularité des désirs de chacun

170
des autres ne nous laisse rien à redouter.
Alors Omphale me demande s’il n’était pas
vrai que de tous, Clément, fût celui dont j’eusse
moins à me plaindre.
– Hélas, répondis-je, au milieu d’une foule
d’horreurs et d’impuretés qui tantôt dégoûtent et
tantôt révoltent, il m’est bien difficile de dire quel
est celui qui me fatigue le moins ; je suis excédée
de tous, et je voudrais déjà être dehors quel que
soit le sort qui m’attend.
– Mais il serait possible que tu fusses bientôt
satisfaite, continua Omphale, tu n’es venue ici
que par hasard, on ne comptait point sur toi ; huit
jours avant ton arrivée, on venait de faire une
réforme, et jamais on ne procède à cette opération
qu’on ne soit sûr du remplacement. Ce ne sont
pas toujours eux-mêmes qui font les recrues ; ils
ont des agents bien payés et qui les servent avec
chaleur ; je suis presque sûre qu’au premier
moment il en va venir une nouvelle, ainsi tes
souhaits pourraient être accomplis. D’ailleurs
nous voilà à la veille de la fête ; rarement cette
époque échoit sans leur rapporter quelque chose ;

171
ou ils séduisent de jeunes filles par le moyen de
la confession, ou ils en enferment quelqu’une,
mais il est rare qu’à cet événement, il n’y ait pas
toujours quelque poulette de croquée.
Elle arriva enfin, cette fameuse fête ; croiriez-
vous, madame, à quelle impiété monstrueuse se
portèrent ces moines à cet événement ? Ils
imaginèrent qu’un miracle visible doublerait
l’éclat de leur réputation, et en conséquence ils
revêtirent Florette, la plus petite et la plus jeune
de nous, de tous les ornements de la vierge,
l’attachèrent par le milieu du corps au moyen de
cordons qui ne se voyaient pas et lui ordonnèrent
de lever les bras avec componction vers le ciel
quand on y livrerait l’hostie. Comme cette
malheureuse petite créature était menacée du
traitement le plus cruel si elle venait à dire un
seul mot, ou à manquer son rôle, elle s’en tira du
mieux qu’elle put et la fraude eut tout le succès
qu’on en pouvait attendre ; le peuple cria au
miracle, laissa de riches offrandes à la vierge et
s’en retourna plus convaincu que jamais de
l’efficacité des grâces de cette mère céleste.

172
Nos libertins voulurent pour parfaire leur
impiété que Florette parût au souper dans les
mêmes vêtements qui lui avaient attiré tant
d’hommages, et chacun d’eux enflamma ses
odieux désirs à la soumettre sous ce costume à
l’irrégularité de ses caprices. Irrités de ce premier
crime, les monstres ne s’en tinrent pas là ; ils
l’étendirent ensuite nue à plat ventre sur une
grande table, ils allumèrent des cierges, ils
placèrent l’image de notre sauveur à sa tête et
osèrent consommer sur les reins de cette
malheureuse le plus redoutable de nos mystères.
Je m’évanouis à ce spectacle horrible, il me fut
impossible de le soutenir. Raphaël, voyant cela,
dit que pour m’y apprivoiser il fallait que je
servisse d’autel à mon tour. On me saisit, on me
place au même lieu que Florette et l’infâme
Italien, avec des épisodes bien plus atroces et
bien autrement sacrilèges, consomme sur moi la
même horreur qui venait de s’exercer sur ma
compagne. On me retira de là sans mouvement, il
fallut me porter dans ma chambre où je pleurai
trois jours de suite en larmes bien amères le
crime horrible où j’avais servi malgré moi... Ce

173
souvenir déchire encore mon coeur, madame, je
n’y pense point sans verser des pleurs ; la religion
est en moi l’effet du sentiment, tout ce qui
l’offense ou l’outrage fait jaillir le sang de mon
coeur.
Cependant il ne nous parut pas que la nouvelle
compagnie que nous attendions fût prise dans le
concours de peuple qu’avait attiré la fête ; peut-
être cette recrue eut-elle lieu dans l’autre sérail,
mais rien n’arriva chez nous. Tout se soutint ainsi
quelques semaines ; lorsqu’un nouvel événement
vint redoubler mon inquiétude. Il y avait déjà
près d’un mois que j’étais dans cette odieuse
maison, quand Raphaël entra vers les neuf heures
du matin dans notre tour. Il paraissait très
enflammé, une sorte d’égarement se peignait
dans ses regards ; il nous examina toutes, nous
plaça l’une après l’autre dans son attitude chérie,
et s’arrêta particulièrement à Omphale. Il reste
plusieurs minutes à la contempler dans cette
posture, il s’agite sourdement, il se livre à
quelqu’une de ses fantaisies de choix, mais ne
consomme rien... Ensuite la faisant relever, il la
fixe quelque temps avec des yeux sévères et la

174
férocité peinte sur les traits.
– Vous nous avez assez servis, lui dit-il enfin,
la société vous réforme, je vous apporte votre
congé ; préparez-vous, je viendrai vous chercher
moi-même à l’entrée de la nuit.
Cela dit, il l’examine encore avec le même air,
il la replace dans la même attitude, il l’y moleste
un instant, et sort aussitôt, de la chambre.
Dès qu’il fut dehors, Omphale se jeta dans
mes bras :
– Ah, me dit-elle en pleurs, voilà l’instant que
j’ai craint autant que désiré... que vais-je devenir,
grand Dieu.
Je fis tout ce que je pus pour la calmer, mais
rien n’y parvint ; elle me jura par les serments les
plus expressifs de tout mettre en usage pour nous
délivrer, et pour porter plainte contre ces traîtres
si l’on lui en laissait le moyen, et la façon dont
elle me le promit ne me laissa pas douter d’un
moment qu’elle le ferait ou que très certainement
la chose était impossible. La journée se passa
comme à l’ordinaire, et vers six heures, Raphaël

175
remonta lui-même.
– Allons, dit-il brusquement à Omphale, êtes-
vous prête ?
– Oui, mon père.
– Partons, partons promptement.
– Permettez que j’embrasse mes compagnes.
– Bon, bon, cela est inutile, dit le moine en la
tirant par le bras, on vous attend, suivez-moi.
Alors elle demanda s’il fallait qu’elle emportât
ses hardes :
– Rien, rien, dit Raphaël, tout n’est-il pas à la
maison ? Vous n’avez plus besoin de tout cela.
Puis se reprenant comme quelqu’un qui en a
trop dit :
– Toutes ces hardes vous deviennent inutiles,
vous vous en ferez faire sur votre taille qui vous
iront bien mieux.
Je demandai au moine s’il voulait me
permettre d’accompagner Omphale, seulement
jusqu’à la porte de la maison, mais il me répondit
par un regard si farouche et si dur, que je reculai

176
d’effroi sans récidiver ma demande. Notre
malheureuse compagne sortit en jetant des yeux
sur moi remplis d’inquiétude et de larmes, et dès
qu’elle fut dehors nous nous abandonnâmes
toutes trois aux chagrins que cette séparation
nous coûtait. Une demi-heure après Antonin vint
nous prendre pour le souper ; Raphaël ne parut
qu’environ une heure après que nous fûmes
descendus, il avait l’air très agité, il parla souvent
bas aux autres et néanmoins tout se passa comme
à l’ordinaire. Cependant je remarquai comme
m’en avait prévenue Omphale, que l’on nous fit
remonter beaucoup plus tôt dans nos chambres et
que les moines qui burent infiniment plus qu’ils
n’avaient coutume, s’en tinrent à exciter leurs
désirs sans jamais se permettre de les
consommer. Quelles inductions tirer de ces
remarques ? Je les fis parce qu’on prend garde à
tout dans pareilles occasions, mais pour les
conséquences je n’eus pas l’esprit de les voir, et
peut-être ne vous rendrais-je pas ces particularités
sans l’effet étonnant qu’elles me firent.
Nous attendîmes deux jours des nouvelles
d’Omphale, tantôt persuadées qu’elle ne

177
manquerait pas au serment qu’elle avait fait,
convaincues l’instant d’après que les cruels
moyens qu’on prendrait vis-à-vis d’elle lui
ôteraient toute possibilité de nous être utile ; mais
ne voyant rien venir au bout de sept jours mon
inquiétude n’en devint que plus vive. Le
quatrième jour du départ d’Omphale, on nous fit
descendre au souper ainsi que cela devait être,
mais quelle fut notre surprise à toutes trois de
voir une nouvelle compagne entrant par une porte
du dehors, au même instant où nous paraissons
par la nôtre :
– Voilà celle que la société destine à
remplacer la dernière partie, mesdemoiselles,
nous dit Antonin ; ayez la bonté de vivre avec
elle comme avec une soeur, et de lui adoucir son
sort en tout ce qui dépendra de vous. Sophie, me
dit alors le supérieur, vous êtes la plus âgée de la
classe, et je vous élève au poste de doyenne ;
vous en connaissez les devoirs, ayez soin de les
remplir avec exactitude.
J’aurais bien voulu refuser, mais ne le pouvant
pas, perpétuellement obligée de sacrifier mes

178
désirs et mes volontés à celles de ces vilains
hommes, je m’inclinai et lui promis de tout faire
pour qu’il fût content.
Alors on enleva du buste de notre nouvelle
compagne les mantelets et les gazes qui
couvraient sa taille et sa tête, et nous vîmes une
jeune fille de l’âge de quinze ans, de la figure la
plus intéressante et la plus délicate ; ses yeux
quoique humides de larmes nous parurent de la
plus avenante langueur, elle les leva avec grâce
sur chacune de nous et je puis dire que je n’ai vu
de ma vie des regards plus attendrissants ; elle
avait de grands cheveux blond cendré flottant sur
ses épaules en boucles naturelles, une bouche
fraîche et vermeille, la tête noblement placée et
quelque chose de si séduisant dans l’ensemble
qu’il était impossible de la voir, sans se sentir
involontairement entraînée vers elle. Nous
apprîmes bientôt d’elle-même (et je le joins ici
pour ne faire qu’un article de ce qui la regarde)
qu’elle se nommait Octavie, qu’elle était fille
d’un gros négociant de Lyon, qu’elle venait
d’être élevée à Paris, et qu’elle s’en retournait
avec une gouvernante chez ses parents, lorsque

179
attaquée la nuit entre Auxerre et Vermenton, on
l’avait enlevée malgré elle pour la porter dans
cette maison, sans qu’elle ait jamais pu savoir des
nouvelles de la voiture qui la conduisait, et de la
femme qui l’accompagnait ; il y avait une heure
qu’elle était enfermée seule dans une chambre
basse où elle était parvenue par de longs
souterrains et qu’elle s’y livrait au désespoir,
lorsqu’on l’était venu prendre pour la réunir à
nous, sans qu’aucun moine lui eût encore dit un
seul mot.
Nos quatre libertins, un instant en extase
devant autant de charmes, n’eurent la force que
de les admirer ; l’empire de la beauté contraint au
respect, le scélérat le plus corrompu lui rend
malgré tout une espèce de culte qui ne s’enfreint
pas sans remords. Mais des monstres tels que
ceux à qui nous avions affaire languissent peu
sous de tels freins :
– Allons, mademoiselle, dit le gardien, faites-
nous voir, je vous prie, si le reste de vos charmes
répond à ceux que la nature place avec tant de
profusion sur vos traits.

180
Et comme cette belle fille se troublait, comme
elle rougissait sans comprendre ce qu’on voulait
lui dire, le brutal Antonin la saisit par le bras, et
lui dit avec des jurements et des apostrophes
d’une trop grande indécence pour qu’il soit
possible de les répéter : « Ne comprenez-vous
donc pas, petite mijaurée, que ce qu’on veut vous
dire est de vous mettre à l’instant même toute
nue... » Nouveaux pleurs... nouvelles défenses,
mais Clément la saisissant aussitôt fait disparaître
en une minute tout ce qui voile les grâces de cette
charmante fille.
On ne vit jamais sans doute une peau plus
blanche, jamais des formes plus heureuses, mais
ce n’est pas à mon pinceau qu’il appartient de
peindre tout ce que j’entrevis de beauté ;
cependant tant de fraîcheur, tant d’innocence et
de délicatesse allaient devenir la proie de ces
barbares. Ce n’était que pour être flétries par eux
que la nature semblait lui prodiguer tant de
faveurs.
Le cercle se forma autour d’elle, et ainsi que je
l’avais fait, elle le parcourut en tous les sens. Le

181
brûlant Antonin n’a pas la force de résister, un
cruel attentat sur ces charmes naissants détermine
l’hommage et l’encens fume aux pieds du dieu...
Raphaël voit qu’il est temps de penser à des
choses plus sérieuses ; lui-même est hors d’état
d’attendre, il se saisit de la victime, il la place
suivant ses désirs ; que de nouveaux charmes ne
nous découvre-t-il pas alors ! Ne s’en rapportant
pas à ses soins, il prie Clément de la lui contenir.
Octavie pleure, on ne l’entend pas ; le feu brille
dans les regards de cet exécrable Italien ; maître
de la place qu’il prendra d’assaut, on dirait qu’il
n’en considère les avenues que pour mieux
prévenir toutes les résistances ; aucune ruse,
aucun préparatif ne s’emploient. Quelque énorme
disproportion qui se trouve entre l’assaillant et la
rebelle, celui-ci n’entreprend pas moins la
conquête ; un cri touchant de la victime nous
annonce enfin sa défaite. Mais rien n’attendrit
son fier vainqueur ; plus elle a l’air d’implorer sa
grâce, plus il la presse avec férocité, et la
malheureuse à mon exemple est
ignominieusement flétrie sans avoir cessé d’être
vierge.

182
– Jamais lauriers ne furent plus difficiles, dit
Raphaël en se remettant, j’ai cru que pour la
première fois de ma vie j’échouerais en les
arrachant.
– Que je la saisisse de là, dit Antonin sans la
laisser relever, il est plus d’une brèche au rempart
et vous n’avez ouvert que la plus étroite.
Il dit, et s’avançant fièrement au combat, en
une minute il est maître de la place ; de nouveaux
gémissements s’entendent...
– Dieu soit loué, dit ce monstre horrible,
j’aurais douté de la défaite sans les complaintes
de la vaincue, et je n’estime mon triomphe que
quand il a coûté des pleurs.
– En vérité, dit Jérôme en s’avançant les
faisceaux à la main, je ne dérangerai point non
plus cette douce attitude, elle favorise au mieux
mes desseins.
Il considère, il touche, il palpe, l’air retentit
aussitôt d’un sifflement affreux. Ces belles chairs
changent de couleurs, la teinte de l’incarnat le
plus vif se mêle à l’éclat des lys, mais ce qui

183
divertirait peut-être un instant l’amour si la
modération dirigeait ses manies, devient
incessamment un crime envers ses lois. Rien
n’arrête le perfide moine, plus l’écolière se plaint
et plus éclate la sévérité du régent... tout est traité
de la même manière, rien n’obtient grâce à ses
regards ; il n’est bientôt plus une seule partie de
ce beau corps qui ne porte l’empreinte de sa
barbarie, et c’est enfin sur les vestiges sanglants
de ses odieux plaisirs que le perfide apaise ses
feux.
– Je serai plus doux que tout cela, dit Clément
en saisissant la belle entre ses bras et collant un
baiser impur sur sa bouche de corail... voilà le
temple où je vais sacrifier...
Quelques nouveaux baisers l’enflamment
encore sur cette bouche adorable, formée par
Vénus même. C’est le reptile impur flétrissant
une rose. Il contraint cette malheureuse fille aux
infamies qui le délectent, Octavie se défend, mais
bientôt contrainte à se taire le scélérat triomphe,
et l’organe heureux des plaisirs, le plus doux asile
de l’amour se souille enfin par des horreurs.

184
Le reste de la soirée devint semblable à tout ce
que vous savez, mais la beauté, l’âge touchant de
cette jeune fille enflammant encore mieux ces
scélérats, toutes leurs atrocités redoublèrent et la
satiété bien plus que la pitié, en renvoyant cette
infortunée dans sa chambre, lui rendit au moins
pour quelques heures le calme dont elle avait
besoin. J’aurais bien désiré pouvoir la consoler au
moins cette première nuit, mais obligée de la
passer avec Antonin, c’eût été moi-même au
contraire qui me fusse trouvée dans le cas d’avoir
besoin de secours ; j’avais eu le malheur, non pas
de plaire, le mot ne serait pas convenable, mais
d’exciter plus ardemment qu’une autre les
infâmes désirs de ce débauché, et il s’écoulait peu
de semaines depuis longtemps sans que je n’en
passasse quatre ou cinq nuits dans sa chambre.
Je retrouvai le lendemain en rentrant ma
nouvelle compagne dans les pleurs, je lui dis tout
ce qui m’avait été dit pour me calmer, sans y
réussir avec elle plus qu’on n’avait réussi avec
moi. Il n’est pas bien aisé de se consoler d’un
changement de sort aussi subit ; cette jeune fille
d’ailleurs avait un grand fonds de piété, de vertu,

185
d’honneur et de sentiment, son état ne lui en parut
que plus cruel. Raphaël qui l’avait prise fort en
gré passa plusieurs nuits de suite avec elle, mais
d’aussi cruelles faveurs ne la rendirent que plus
malheureuse. Omphale avait eu raison de me dire
que l’ancienneté ne faisait rien aux réformes, que
seulement dictées par le caprice des moines, ou
peut-être par quelques recherches ultérieures, on
pouvait la subir au bout de huit jours comme au
bout de vingt ans ; il n’y avait pas six semaines
qu’Octavie était avec nous, quand Raphaël vint
lui annoncer son départ... elle nous fit les mêmes
promesses qu’Omphale et disparut comme elle
sans que nous ayons jamais su ce qu’elle était
devenue.
Nous fûmes environ un mois sans voir arriver
de remplacement. Ce fut pendant cet intervalle
que j’eus, comme Omphale, occasion de me
persuader que nous n’étions pas les seules filles
qui habitassent cette maison et qu’un autre
bâtiment sans doute en recelait un pareil nombre
que le nôtre, mais Omphale ne put que
soupçonner et mon aventure bien autrement
convaincante confirma tout à fait mes soupçons ;

186
voici comme cela arriva. Je venais de passer la
nuit chez Raphaël et j’en sortais suivant l’usage
sur les sept heures du matin, lorsqu’un frère aussi
vieux, aussi dégoûtant que le nôtre et que je
n’avais pas encore vu, survint tout à coup dans le
corridor avec une grande fille de dix-huit à vingt
ans qui me parut fort belle et faite à peindre.
Raphaël qui devait me ramener, se faisait
attendre ; il arriva comme j’étais positivement en
face de cette fille que le frère ne savait où fourrer
pour la soustraire à mes regards.
– Où menez-vous cette créature ? dit le
gardien furieux.
– Chez vous, mon révérend père, dit
l’abominable mercure. Votre Grandeur oublie
qu’elle m’en a donné l’ordre hier au soir.
– Je vous ai dit à neuf heures.
– À sept, monseigneur, vous m’avez dit que
vous la vouliez voir avant votre messe.
Et pendant tout ce temps-là je considérais cette
compagne qui me regardait avec le même
étonnement.

187
– Eh bien qu’importe, dit Raphaël en me
ramenant dans sa chambre et y faisant entrer cette
fille. Tenez, me dit-il, Sophie, après avoir fermé
sa porte et fait attendre le frère, cette fille occupe
dans une autre tour le même poste que vous
occupez dans la vôtre, elle est doyenne ; il n’y a
point d’inconvénients à ce que nos deux
doyennes se connaissent, et pour que la
connaissance soit plus entière, Sophie, je vais te
faire voir Marianne toute nue.
Cette Marianne, qui me paraissait une fille très
effrontée, se déshabilla dans l’instant. Raphaël
me contraignit à me prêter devant lui aux attaques
de cette nouvelle Sapho qui, portant l’effronterie
au dernier période, veut triompher de ma pudeur.
Le spectacle, renouvelé deux ou trois fois,
enflamma de nouveau les désirs du moine, il
saisit Marianne et la soumit à des plaisirs de son
choix, pendant que je servis de perspective. Enfin
content de cette nouvelle débauche, il nous
renvoya chacune de notre côté en nous imposant
le silence.
Je promis le secret exigé de moi et revins

188
trouver mes compagnes, bien assurée maintenant
que nous n’étions pas les seules qui servissions
aux plaisirs monstrueux de ces effrénés libertins.
Octavie fut bientôt oubliée ; une charmante
petite fille de douze ans, fraîche et jolie, mais
bien inférieure à cette beauté fut l’objet qui la
remplaça. Florette partit à son tour, me jurant
comme Omphale de me donner de ses nouvelles
et n’y réussissant pas plus que cette infortunée.
Elle fut remplacée par une Dijonnaise de quinze
ans, très jolie, qui m’enleva bientôt les fâcheuses
faveurs d’Antonin, mais je vis que si j’avais
perdu les bonnes grâces de ce moine, j’étais
incessamment à la veille de perdre également
celles de tous. L’inconstance de ces malheureux
me fit frémir sur mon sort, je sentis bien qu’elle
annonçait ma retraite, et je n’avais que trop de
certitude que cette cruelle réforme était une
sentence de mort, pour n’en pas être un instant
alarmée. Je dis un instant ! Malheureuse comme
je l’étais, pouvais-je donc tenir à la vie, et le plus
grand bonheur qui pût m’arriver n’était-il pas
d’en sortir ?

189
Ces réflexions me consolèrent, et me firent
attendre mon sort avec tant de résignation que je
n’employai aucun moyen pour faire remonter
mon crédit. Les mauvais procédés m’accablaient,
il n’y avait pas d’instant où l’on ne se plaignit de
moi, pas de jour où je ne fusse punie ; je priais le
ciel et j’attendais mon arrêt ; j’étais peut-être à la
veille de le recevoir lorsque la main de la
providence, lasse de me tourmenter de la même
manière, m’arracha de ce nouvel abîme, pour me
replonger bientôt dans un autre. N’empiétons pas
sur les événements et commençons par vous
raconter celui qui nous délivra enfin toutes de
cette indigne maison.
Il fallait que les affreux exemples du vice
récompensé se soutinssent encore dans cette
circonstance, comme ils l’avaient toujours été à
mes yeux à chaque événement de ma vie ; il était
écrit que ceux qui m’avaient tourmentée,
humiliée, tenue dans les fers, recevraient sans
cesse à mes regards le prix de leurs forfaits,
comme si la providence eût pris à tâche de me
montrer l’inutilité de la vertu ; funeste leçon qui
ne me corrigea point et qui dussé-je échapper

190
encore au glaive suspendu sur ma tête, ne
m’empêchera point d’être toujours l’esclave de
cette divinité de mon coeur.
Un matin, sans que nous nous y attendissions,
Antonin parut dans notre chambre, et nous
annonça que le révérend père Raphaël, parent et
protégé du Saint-Père, venait d’être nommé, par
Sa Sainteté, général de l’ordre de saint François.
– Et moi, mes enfants, nous dit-il, je passe au
gardiennat de Lyon ; deux nouveaux pères vont
nous remplacer incessamment dans cette maison,
peut-être arriveront-ils dans la journée : nous ne
les connaissons pas, il est aussi possible qu’ils
vous renvoient chacune chez vous comme il l’est
qu’ils vous conservent, mais quel que soit votre
sort, je vous conseille pour vous-même, et pour
l’honneur des deux confrères que nous laissons
ici de déguiser les détails de notre conduite, et de
n’avouer que ce dont il est impossible de ne pas
convenir.
Une nouvelle aussi flatteuse pour nous ne
permettait pas que nous refusassions à ce moine
ce qu’il paraissait désirer ; nous lui promîmes

191
tout ce qu’il désirait, et le libertin voulut encore
nous faire ses adieux à toutes les quatre. La fin
entrevue des malheurs en fait supporter les
derniers coups sans se plaindre ; nous ne lui
refusâmes rien et il sortit pour se séparer à jamais
de nous. On nous servit à dîner comme à
l’ordinaire ; environ deux heures après, le père
Clément entra dans notre chambre avec deux
religieux vénérables et par leur âge et par leur
figure.
– Convenez, mon père, dit l’un d’eux à
Clément, convenez que cette débauche est
horrible et qu’il est bien singulier que le ciel l’ait
soufferte si longtemps.
Clément convint humblement de tout, il
s’excusa sur ce que ni lui ni ses confrères
n’avaient rien innové, et qu’ils avaient les uns et
les autres trouvé tout dans l’état où ils le
rendaient ; qu’à la vérité les sujets variaient, mais
qu’ils avaient trouvé de même cette variété
établie, et qu’ils n’avaient donc fait en tout que
suivre l’usage indiqué par leurs prédécesseurs.
– Soit, reprit le même père qui me parut être le

192
nouveau gardien et qui l’était, en effet, soit, mais
détruisons bien vite cette exécrable débauche,
mon père, elle révolterait dans des gens du
monde, je vous laisse à penser ce qu’elle doit être
pour des religieux.
Alors, ce père nous demanda ce que nous
voulions devenir. Chacune répondit qu’elle
désirait retourner ou dans son pays ou dans sa
famille.
– Cela sera, mes enfants, dit le moine, et je
vous remettrai même à chacune la somme
nécessaire pour vous y rendre, mais il faudra que
vous partiez l’une après l’autre, à deux jours de
distance, que vous partiez seule, à pied, et que
jamais vous ne révéliez rien de ce qui s’est passé
dans cette maison.
Nous le jurâmes... mais le gardien ne se
contenta point de ce serment, il nous exhorta à
nous approcher des sacrements ; aucune de nous
ne refusa et là, il nous fit jurer au pied de l’autel
que nous voilerions à jamais ce qui s’était passé
dans ce couvent. Je le fis comme les autres, et si
j’enfreins près de vous ma promesse, madame,

193
c’est que je saisis plutôt l’esprit que la lettre du
serment qui exigea ce bon prêtre ; son objet était
qu’il ne se fit jamais aucune plainte, et je suis
bien certaine en vous racontant ces aventures
qu’il n’en résultera jamais rien de fâcheux pour
l’ordre de ces pères.
Mes compagnes partirent les premières, et
comme il nous était défendu de prendre ensemble
aucun rendez-vous et que nous avions été
séparées dès l’instant de l’arrivée du nouveau
gardien, nous ne nous retrouvâmes plus. Ayant
demandé d’aller à Grenoble, on me donna deux
louis pour m’y rendre ; je repris les vêtements
que j’avais en arrivant dans cette maison, j’y
retrouvai les huit louis qui me restaient encore, et
pleine de satisfaction de fuir enfin pour jamais cet
asile effrayant du vice, et d’en sortir d’une
manière aussi douce et aussi peu attendue, je
m’enfonçai dans la forêt, et me retrouvai sur la
route d’Auxerre au même endroit où je l’avais
quittée pour venir me jeter moi-même dans les
lacs, trois ans juste après cette sottise, c’est-à-dire
âgée pour lors de vingt-cinq ans moins quelques
semaines.

194
Mon premier soin fut de me jeter à genoux et
de demander à Dieu de nouveaux pardons des
fautes involontaires que j’avais commises ; je le
fis avec plus de componction encore que je ne
l’avais fait près des autels souillés de la maison
infâme que j’abandonnais avec tant de joie. Des
larmes de regret coulèrent ensuite de mes yeux.
« Hélas ! me dis-je, j’étais pure quand je
quittai autrefois cette même route, guidée par un
principe de dévotion si funestement trompée... et
dans quel triste état puis-je me contempler
maintenant ! »
Ces funestes réflexions un peu calmées par le
plaisir de me voir libre, je continuai ma route.
Pour ne pas vous ennuyer plus longtemps,
madame, de détails dont je crains de lasser votre
patience, je ne m’arrêterai plus si vous le trouvez
bon, qu’aux événements ou qui m’apprirent des
choses essentielles, ou qui changèrent encore le
cours de ma vie.
M’étant reposée quelques jours à Lyon, je jetai
un jour les yeux sur une gazette étrangère
appartenant à la femme chez laquelle je logeais,

195
et quelle fut ma surprise d’y voir encore le crime
couronné, d’y voir au pinacle un des principaux
auteurs de mes maux. Rodin, cet infâme qui
m’avait si cruellement punie de lui avoir épargné
un meurtre, obligé de quitter la France pour en
avoir commis d’autres sans doute, venait, disait
cette feuille de nouvelles, d’être nommé premier
chirurgien du roi de Suède avec des
appointements considérables. « Qu’il soit fortuné,
le scélérat, me dis-je, qu’il le soit puisque la
providence le veut, et toi malheureuse créature,
souffre seule, souffre sans te plaindre, puisqu’il
est écrit que les tribulations et les peines doivent
être l’affreux partage de la vertu ! »
Je partis de Lyon au bout de trois jours pour
prendre la route du Dauphiné, pleine du fol espoir
qu’un peu de prospérité m’attendait dans cette
province. À peine fus-je à deux lieues de Lyon,
voyageant toujours à pied comme à mon
ordinaire avec une couple de chemises et de
mouchoirs dans mes poches, que je rencontrai
une vieille femme qui m’aborda avec l’air de la
douleur et qui me conjura de lui faire quelques
charités. Compatissante de mon naturel, ne

196
connaissant nuls charmes au monde comparables
à ceux d’obliger, je sors à l’instant ma bourse à
dessein d’en tirer quelques pièces de monnaie et
de les donner à cette femme, mais l’indigne
créature, bien plus prompte que moi, quoique je
l’eusse jugée d’abord vieille et cassée, saisit
lestement ma bourse, me renverse d’un vigoureux
coup de poing dans l’estomac, et ne reparaît plus
à mes yeux, dès que je suis relevée, qu’à cent pas
de là, entourée de quatre coquins, qui me font des
gestes menaçants si j’ose approcher...
« Oh ! juste ciel, m’écriai-je avec amertume, il
est donc impossible qu’aucun mouvement
vertueux puisse naître en moi, qu’il ne soit à
l’instant puni par les malheurs les plus cruels qui
soient à redouter pour moi dans l’univers. »
En ce moment affreux, tout mon courage fut
prêt à m’abandonner. J’en demande aujourd’hui
pardon au ciel, mais la révolte fut bien près de
mon coeur. Deux affreux partis s’offrirent à moi ;
je voulus, ou m’aller joindre aux fripons qui
venaient de me léser aussi cruellement ou
retourner dans Lyon m’abandonner au

197
libertinage... Dieu me fit la grâce de ne pas
succomber et quoique l’espoir qu’il alluma de
nouveau dans mon âme ne fût que l’aurore
d’adversités plus terribles encore, je le remercie
cependant de m’avoir soutenue. La chaîne des
malheurs qui me conduit aujourd’hui quoique
innocente à l’échafaud, ne me vaudra jamais que
la mort ; d’autres partis m’eussent valu la honte,
les remords, l’infamie, et l’un est bien moins
cruel pour moi que le reste.
Je continuai ma route, décidée à vendre à
Vienne le peu d’effets que j’avais sur moi pour
arriver à Grenoble. Je cheminais tristement,
lorsqu’à un quart de lieue de cette ville, j’aperçus
dans la plaine à droite du chemin, deux hommes à
cheval qui en foulaient un troisième aux pieds de
leurs chevaux, et qui après l’avoir laissé comme
mort se sauvèrent à toutes brides... Ce spectacle
affreux m’attendrit jusqu’aux larmes...
« Hélas ! me dis-je, voilà un infortuné plus à
plaindre encore que moi ; il me reste au moins la
santé et la force, je puis gagner ma vie, et s’il
n’est pas riche, qu’il soit dans le même cas que

198
moi, le voilà estropié pour le reste de ses jours.
Que va-t-il devenir ! »
À quelque point que j’eusse dû me défendre
de ces sentiments de commisération, quelque
cruellement que je vinsse d’en être punie, je ne
pus résister à m’y livrer encore. Je m’approche de
ce moribond ; j’avais un peu d’eau spiritueuse sur
moi, je lui en fais respirer ; il ouvre les yeux à la
lumière, ses premiers mouvements sont ceux de
la reconnaissance, ils m’engagent à continuer
mes soins ; je déchire une de mes chemises pour
le panser, un de ces seuls effets qui me restent
pour prolonger ma vie, je les mets en morceaux
pour cet homme. J’étanche le sang qui coule de
quelques-unes de ses plaies, je lui donne à boire
un peu de vin dont je portais une légère provision
dans un flacon pour ranimer ma marche dans mes
instants de lassitude, j’emploie le reste à bassiner
ses contusions.
Enfin, ce malheureux reprend tout à coup ses
forces et son courage ; quoique à pied et dans un
équipage assez leste, il ne paraissait pourtant
point dans la médiocrité, il avait quelques effets

199
de prix, des bagues, une montre, et autres bijoux,
mais fort endommagés de son aventure. Il me
demande enfin, dès qu’il peut parler, quel est
l’ange bienfaisant qui lui apporte du secours, et
ce qu’il peut faire pour en témoigner sa gratitude.
Ayant encore la bonhomie de croire qu’une âme
enchaînée par la reconnaissance devait être à moi
sans retour, je crois pouvoir jouir en sûreté du
doux plaisir de faire partager mes pleurs à celui
qui vient d’en verser dans mes bras, je lui raconte
toutes mes aventures, il les écoute avec intérêt et
quand j’ai fini par la dernière catastrophe qui
vient de m’arriver, dont le récit lui fait voir l’état
cruel de misère dans lequel je me trouve :
– Que je suis heureux, s’écrie-t-il, de pouvoir
au moins reconnaître tout ce que vous venez de
faire pour moi ! Je m’appelle Dalville, continue
cet aventurier, je possède un fort beau château
dans les montagnes à quinze lieues d’ici ; je vous
y propose une retraite si vous voulez m’y suivre,
et pour que cette offre n’alarme point votre
délicatesse, je vais vous expliquer tout de suite à
quoi vous me serez utile. Je suis marié, ma
femme a besoin près d’elle d’une femme sûre ;

200
nous avons renvoyé dernièrement un mauvais
sujet, je vous offre sa place.
Je remerciai humblement mon protecteur et lui
demandai par quel hasard un homme comme il
me paraissait être se hasardait à voyager sans
suite et s’exposait comme ça venait de lui arriver,
à être malmené par des fripons...
Un peu replet, jeune et vigoureux, je suis
depuis longtemps, me dit Dalville, dans
l’habitude de venir de chez moi à Vienne de cette
manière ; ma santé et ma bourse y gagnent. Ce
n’est pas cependant que je sois dans le cas de
prendre garde à la dépense, car Dieu merci, je
suis riche et vous en verrez incessamment la
preuve si vous me faites l’amitié de venir chez
moi. Ces deux hommes auxquels vous voyez que
je viens d’avoir affaire sont deux petits
gentillâtres du canton, n’ayant que la cape et
l’épée, l’un garde du corps, l’autre gendarme,
c’est-à-dire deux escrocs ; je leur gagnai cent
louis la semaine passée dans une maison à
Vienne ; bien éloignés d’en avoir à eux la
trentième partie, je me contentai de leur parole, je

201
les rencontre aujourd’hui, je leur demande ce
qu’ils me doivent... et vous avez vu comme ils
m’ont payé.
Je déplorais avec cet honnête gentilhomme le
double malheur dont il était victime, lorsqu’il me
proposa de nous remettre en route.
– Je me sens un peu mieux, grâce à vos soins,
dit Dalville ; la nuit s’approche, gagnons un logis
distant d’environ deux lieues d’ici, d’où
moyennant les chevaux que nous y prendrons
demain matin, nous pourrons peut-être arriver
chez moi le même soir.
Absolument décidée à profiter du secours que
le ciel semblait m’envoyer, j’aide à Dalville à se
mettre en marche, je le soutiens pendant la route,
et quittant absolument tout chemin connu, nous
nous avançons par des sentiers à vol d’oiseau
vers les Alpes. Nous trouvons effectivement à
près de deux lieues l’auberge qu’avait indiquée
Dalville, nous y soupons gaiement et
honnêtement ensemble ; après le repas, il me
recommande à la maîtresse du logis qui me fait
coucher auprès d’elle, et le lendemain sur deux

202
mules de louage qu’escortait un valet de
l’auberge à pied, nous gagnons les frontières du
Dauphiné, nous dirigeant toujours vers les
montagnes. Dalville très maltraité ne put
cependant pas soutenir la course entière, et je
n’en fus pas fâchée pour moi-même qui, peu
accoutumée à aller de cette manière, me trouvais
également très incommodée. Nous nous
arrêtâmes à Virieu où j’éprouvai les mêmes soins
et les mêmes honnêtetés de mon guide, et le
lendemain nous continuâmes notre marche
toujours dans la même direction.
Sur les quatre heures du soir, nous arrivâmes
au pied des montagnes ; là le chemin devenant
presque impraticable, Dalville recommanda au
muletier de ne pas me quitter de peur d’accident,
et nous nous enfilâmes dans les gorges ; nous ne
fîmes que tourner et monter près de quatre lieues,
et nous avions alors tellement quitté toute
habitation et toute route humaine, que je me crus
au bout de l’univers. Un peu d’inquiétude vint me
saisir malgré moi. En m’égarant ici dans les
roches inabordables, je me rappelai les détours de
la forêt du couvent de Sainte Marie des Bois, et

203
l’aversion que j’avais prise pour tous les lieux
isolés me fit frémir de celui-ci. Enfin, nous
aperçûmes un château perché sur le bord d’un
précipice affreux et qui, paraissant suspendu sur
la pointe d’une roche escarpée, donnait plutôt
l’idée d’une habitation de revenants que de celle
de gens faits pour la société. Nous apercevions ce
château sans qu’aucun chemin parût y tenir, celui
que nous suivions, pratiqué seulement par des
chèvres, rempli de cailloux de tous côtés, y
conduisait cependant, mais par des circuits
infinis.
– Voilà ma maison, me dit Dalville dès qu’il
crut que le château avait frappé mes regards, et
sur ce que je lui témoignai mon étonnement de le
voir habiter une telle solitude, il me répondit
assez brusquement qu’on habitait où l’on pouvait.
Je fus aussi choquée qu’effrayée du ton ; rien
n’échappe dans le malheur, une inflexion plus ou
moins prononcée chez ceux de qui nous
dépendons étouffe ou ranime l’espoir ; cependant
comme il n’était plus temps de reculer, je ne fis
semblant de rien. Enfin à force de tourner cette

204
antique masure, elle se trouva tout à coup en face
de nous ; là Dalville descendit de sa mule et
m’ayant dit d’en faire autant, il les rendit toutes
deux au valet, le paya et lui ordonna de s’en
retourner, autre cérémonie qui me déplut
souverainement. Dalville s’aperçut de mon
trouble.
– Qu’avez-vous, Sophie, me dit-il en nous
acheminant à pied vers son habitation, vous
n’êtes point hors de France, ce château est sur les
frontières du Dauphiné, mais il en dépend
toujours.
– Soit, monsieur, répondis-je, mais comment
peut-il vous être venu dans l’esprit de vous fixer
dans un tel coupe-gorge ?
– Oh ! coupe-gorge, non, me dit Dalville en
me regardant sournoisement à mesure que nous
avancions, ce n’est pas tout à fait un coupe-gorge,
mon enfant, mais ce n’est pas non plus
l’habitation de bien honnêtes gens.
– Ah monsieur, répondis-je, vous me faites
frémir, où me menez-vous donc ?

205
– Je te mène servir des faux monnayeurs,
catin, me dit Dalville, en me saisissant par le
bras, et me faisant traverser de force un pont-
levis, qui s’abaissa à notre arrivée et se releva
tout aussitôt. T’y voilà, ajouta-t-il dès que nous
fûmes dans la cour ; vois-tu ce puits ? continua-t-
il en me montrant une grande et profonde citerne
avoisinant la porte, dont deux femmes nues et
enchaînées faisaient mouvoir la roue qui versait
de l’eau dans un réservoir.
– Voilà tes compagnes, et voilà ta besogne ;
moyennant que tu travailleras douze heures par
jour à tourner cette roue, que tu seras comme tes
compagnes bien et dûment battue chaque fois que
tu te relâcheras, il te sera accordé six onces de
pain noir et un plat de fèves par jour. Pour ta
liberté, renonces-y, tu ne reverras jamais le ciel ;
quand tu seras morte à la peine, on te jettera dans
ce trou que tu vois à côté du puits, pardessus
trente ou quarante qui y sont déjà et on te
remplacera par une autre.
– Juste ciel, monsieur, m’écriai-je, en me
jetant aux pieds de Dalville, daignez vous

206
rappeler que je vous ai sauvé la vie, qu’un instant
ému par la reconnaissance vous semblâtes
m’offrir le bonheur, et que ce n’était pas à cela
que je devais m’attendre.
– Qu’entends-tu, je te prie, par ce sentiment de
reconnaissance dont tu t’imagines m’avoir
captivé, dit Dalville, raisonne donc mieux,
chétive créature, que faisais-tu quand tu m’as
secouru ? Entre la possibilité de suivre ton
chemin et celle de venir à moi, tu choisis la
dernière, comme un mouvement que ton coeur
t’inspirait... Tu te livrais donc à une jouissance ?
Par où diable prétends-tu que je sois obligé de te
récompenser des plaisirs que tu t’es donnés et
comment te vint-il jamais dans l’esprit qu’un
homme comme moi qui nage dans l’or et dans
l’opulence, qu’un homme qui, riche de plus d’un
million de revenu, et prêt à passer à Venise pour
en jouir à l’aise, daigne s’abaisser à devoir
quelque chose à une misérable de ton espèce ?
« M’eusses-tu rendu la vie, je ne te devrais
rien dès que tu n’as travaillé que pour toi. Au
travail, esclave, au travail ! apprends que la

207
civilisation, en bouleversant les institutions de la
nature, ne lui enleva pourtant point ses droits ;
elle créa dans l’origine des êtres forts et des êtres
faibles, son intention fut que ceux-ci fussent
toujours subordonnés aux autres comme l’agneau
l’est toujours au lion, comme l’insecte l’est à
l’éléphant ; l’adresse et l’intelligence de l’homme
varièrent la position des individus ; ce ne fut plus
la force physique qui détermina le rang, ce fut
celle qu’il acquit par ses richesses. L’homme le
plus riche devint l’homme le plus fort, le plus
pauvre devint le plus faible, mais à cela près des
motifs qui fondaient la puissance, la priorité du
fort sur le faible fut toujours dans les lois de la
nature à qui il devenait égal que la chaîne qui
captivait le faible fût tenue par le plus riche ou
par le plus fort, et qu’elle écrasât le plus faible ou
bien le plus pauvre.
« Mais ces sentiments de reconnaissance que
tu réclames, Sophie, elle les méconnaît ; il ne fut
jamais dans ses lois que le plaisir où l’un se
livrait en obligeant devint un motif pour celui qui
recevait de se relâcher de ses droits sur l’autre.
Vois-tu chez les animaux qui nous servent

208
d’exemple ces sentiments dont tu te targues ?
Lorsque je te domine par ma richesse ou par ma
force, est-il naturel que je t’abandonne. mes
droits, ou parce que tu t’es servie toi-même, ou
parce que ta politique t’a dicté de te racheter en
me servant ?
« Mais le service fût-il même rendu d’égal à
égal, jamais l’orgueil d’une âme élevée ne se
laissera abaisser par la reconnaissance. N’est-il
pas toujours humilié, celui qui reçoit de l’autre, et
cette humiliation qu’il éprouve ne paye-t-elle pas
suffisamment l’autre du service qu’il a rendu –
n’est-ce pas une jouissance pour l’orgueil que de
s’élever au-dessus de son semblable, en faut-il
d’autre à celui qui oblige, et si l’obligation en
humiliant l’orgueil de celui qui reçoit devient un
fardeau pour lui, de quel droit le contraindre à le
garder ? Pourquoi faut-il que je consente à me
laisser humilier chaque fois que me frappent les
regards de celui qui m’oblige ?
« L’ingratitude, au lieu d’être un vice, est donc
la vertu des âmes fières aussi certainement que la
bienfaisance n’est que celle des âmes faibles ;

209
l’esclave la prêche à son maître parce qu’il en a
besoin, le boeuf ou l’âne la préconiserait aussi
s’ils savaient parler ; mais le plus fort, mieux
guidé par ses passions et par la nature, ne doit se
rendre qu’à ce qui le sert ou qu’à ce qui le flatte.
Qu’on oblige tant qu’on voudra si l’on y trouve
une jouissance, mais qu’on n’exige rien pour
avoir joui.
À ces mots auxquels Dalville ne me donna pas
le temps de répondre, deux valets me saisirent par
ses ordres, me dépouillèrent et m’enchaînèrent
avec mes deux compagnes, que je fus obligée
d’aider dès le même soir, sans qu’on me permit
seulement de me reposer de la marche fatigante
que je venais de faire. Il n’y avait pas un quart
d’heure que j’étais à cette fatale roue, quand toute
la bande des monnayeurs, qui venait de finir sa
journée, vint autour de moi pour m’examiner
ayant le chef à leur tête. Tous m’accablèrent de
sarcasmes et d’impertinences relativement à la
marque flétrissante que je portais innocemment
sur mon malheureux corps ; ils s’approchèrent de
moi, ils me touchèrent brutalement partout,
faisant avec des plaisanteries mordantes la

210
critique de tout ce que je leur offrais malgré moi.
Cette douloureuse scène finie, ils s’éloignèrent
un peu ; Dalville saisissant alors un fouet de
poste, toujours placé à portée de nous, m’en
cingla cinq ou six coups à tour de bras sur toutes
les parties de mon corps :
– Voilà comme tu seras traitée, coquine, me
dit-il en me les appliquant, quand
malheureusement tu manqueras à ton devoir ; je
ne te fais pas ceci pour y avoir manqué, mais
seulement pour te montrer comme je traite celles
qui y manquent.
Chaque coup m’emportant la peau et n’ayant
jamais senti de douleurs aussi vives ni dans les
mains de Bressac, ni dans celles des barbares
moines, je jetai les hauts cris en me débattant
sous mes fers ; ces contorsions et ces hurlements
servirent de risée aux monstres qui
m’observaient, et j’eus la cruelle satisfaction
d’apprendre là que s’il est des hommes qui,
guidés par la vengeance ou par d’indignes
voluptés, peuvent s’amuser de la douleur des
autres, il est d’autres êtres assez barbarement

211
organisés, pour goûter les mêmes charmes sans
autres motifs que la jouissance de l’orgueil, ou la
plus affreuse curiosité. L’homme est donc
naturellement méchant, il l’est donc dans le délire
de ses passions presque autant que dans leur
calme, et dans tous les cas les maux de son
semblable peuvent donc devenir d’exécrables
jouissances pour lui.
Trois réduits obscurs et séparés l’un de l’autre,
fermés comme des prisons, étaient autour de ce
puits ; un des valets qui m’avaient attachée
m’indiqua la mienne et je me retirai après avoir
reçu de lui la portion d’eau, de fèves et de pain
qui m’était destinée. Ce fut là où je puis enfin
m’abandonner tout à l’aise à l’horreur de ma
situation.
« Est-il possible, me disais-je, qu’il y ait des
hommes assez barbares pour étouffer en eux le
sentiment de la reconnaissance, cette vertu où je
me livrerais avec tant de charmes, si jamais une
âme honnête me mettait dans le cas de la sentir ?
peut-elle donc être méconnue des hommes, et
celui qui l’étouffe avec autant d’inhumanité doit-

212
il être autre chose qu’un monstre ? »
J’étais occupée de ces réflexions que
j’entremêlais de mes larmes, lorsque tout à coup
la porte de mon cachot s’ouvrit ; c’était Dalville.
Sans dire un mot, sans prononcer une parole, il
pose à terre la bougie dont il est éclairé, se jette
sur moi comme une bête féroce, me soumet à ses
désirs, en repoussant avec des coups les défenses
que je cherche à lui opposer, méprise celles qui
ne sont l’ouvrage que de mon esprit, se satisfait
brutalement, reprend sa lumière, disparaît et
ferme la porte.
« Eh bien, me dis-je, est-il possible de porter
l’outrage plus loin et quelle différence peut-il y
avoir entre un tel homme et l’animal le moins
apprivoisé des bois ? »
Cependant le soleil se lève sans que j’aie joui
d’un seul instant de repos, nos cachots s’ouvrent,
on nous renchaîne, et nous reprenons notre triste
ouvrage. Mes compagnes étaient deux filles de
vingt-cinq à trente ans qui, quoique abruties par
la misère et déformées par l’excès des peines
physiques, annonçaient encore quelque reste de

213
beauté ; leur taille était belle et bien prise, et
l’une des deux avait encore des cheveux
superbes. Une triste conversation m’apprit
qu’elles avaient été l’une et l’autre en des temps
différents maîtresses de Dalville, l’une à Lyon,
l’autre à Grenoble ; qu’il les avait amenées dans
cet horrible asile où elles avaient encore vécu
quelques années sur le même pied avec lui, et que
pour récompense des plaisirs qu’elles lui avaient
donnés, il les avait condamnées à cet humiliant
travail.
J’appris par elles qu’il avait encore au moment
présent une maîtresse charmante mais qui, plus
heureuse qu’elles, le suivrait sans doute à Venise
où il était à la veille de se rendre, si les sommes
considérables qu’il venait de faire dernièrement
passer en Espagne, lui rapportaient les lettres de
change qu’il attendait pour l’Italie, parce qu’il ne
voulait point apporter son or à Venise ; il n’y en
envoyait jamais, c’était dans un pays différent
que celui qu’il comptait habiter, qu’il faisait
passer ses fausses espèces à des correspondants ;
par ce moyen ne se trouvant riche dans le lieu où
il voulait se fixer, que de papier d’un royaume

214
différent, son manège ne pouvait jamais être
découvert, et sa fortune restait solidement établie.
Mais tout pouvait manquer en un instant, et la
retraite qu’il méditait dépendait absolument de
cette dernière négociation où la plus grande partie
de ses trésors était compromise ; si Cadix
acceptait ses piastres et ses louis faux, et lui
envoyait pour cela d’excellent papier sur Venise,
il était heureux le reste de ses jours ; si la
friponnerie se découvrait, il courait risque d’être
dénoncé et pendu comme il le méritait.
« Hélas, me dis-je alors en apprenant ces
particularités, la providence sera juste une fois,
elle ne permettra pas qu’un monstre comme
celui-là réussisse et nous serons toutes trois
vengées. »
Sur les midi on nous donnait deux heures de
repos dont nous profitions pour aller toujours
séparément respirer et dîner dans nos chambres ;
à deux heures on nous renchaînait et on nous
faisait tourner jusqu’à la nuit sans qu’il nous fût
jamais permis d’entrer dans le château. La raison
qui nous faisait tenir ainsi nues cinq mois de

215
l’année, était à cause des chaleurs insoutenables
avec le travail excessif que nous faisions, et pour
être d’ailleurs, à ce que m’assurèrent mes
compagnes, plus à portée de recevoir les coups
que venait nous appliquer de temps en temps
notre farouche maître. L’hiver, on nous donnait
un pantalon et un gilet serré sur la peau, espèce
d’habit qui nous enfermant étroitement de
partout, exposait de même avec facilité nos
malheureux corps aux coups de notre bourreau.
Dalville ne parut point ce jour-là, mais vers
minuit, il fit la même chose que la veille. Je
voulais profiter de ce moment pour le supplier
d’adoucir mon sort.
– Et de quel droit, me dit le barbare, quand ses
passions furent satisfaites, est-ce parce que je
veux bien passer un instant ma fantaisie avec
toi ? Mais vais-je à tes pieds exiger des faveurs
de l’accord desquelles tu puisses exiger quelque
dédommagement ? Je ne te demande rien... je
prends et je ne vois pas que de ce que j’use d’un
droit sur toi, il doive résulter qu’il me faille
abstenir d’en exiger un second. Il n’y a point

216
d’amour dans mon fait, c’est un sentiment qui ne
fut jamais connu de mon coeur. Je me sers d’une
femme par nécessité, comme on se sert d’un vase
dans un besoin différent, mais n’accordant jamais
à cet être, que mon argent ou mon autorité
soumet à mes désirs, ni estime ni tendresse, ne
devant ce que je prends qu’à moi-même et
n’exigeant jamais d’elle que de la soumission, je
ne vois pas que je sois tenu d’après cela à lui
accorder aucune gratitude. Il vaudrait autant dire
qu’un voleur qui arrache la bourse d’un homme
dans un bois parce qu’il se trouve plus fort que
lui, lui doit quelque reconnaissance du tort qu’il
vient de lui faire ; il en est de même de l’outrage
qu’on fait à une femme, ce peut être un titre pour
lui en faire un second, mais jamais une raison
suffisante pour lui accorder des
dédommagements.
Dalville qui venait de se satisfaire sortit
brusquement en disant ces mots et me replongea
dans de nouvelles réflexions, qui comme vous
croyez bien n’étaient pas à son avantage. Le soir
il vint nous voir travailler et trouvant que nous
n’avions pas fourni dans le jour la quantité d’eau

217
ordinaire, il se saisit de son cruel fouet de poste et
nous mit en sang toutes les trois, sans que
(quoique aussi peu épargnée que les autres) cela
l’empêchât de venir cette même nuit se
comporter avec moi comme il avait fait
précédemment.
Je lui montrai les blessures dont il m’avait
couverte, j’osai lui rappeler encore le temps où
j’avais déchiré mon linge pour panser les siennes,
mais Dalville jouissant toujours ne répondit à
mes plaintes que par une douzaine de soufflets,
entremêlés d’autant de différentes invectives, et
me laissa là comme à l’ordinaire aussitôt qu’il
s’était satisfait. Ce manège dura près d’un mois
après lequel je reçus au moins de mon bourreau
la grâce de n’être plus exposée à l’affreux
tourment de lui voir prendre ce qu’il était si peu
fait pour obtenir. Ma vie ne changea pourtant
point, je n’eus ni plus ni moins de douceurs, ni
plus ni moins de mauvais traitements.
Un an se passa dans cette cruelle situation,
lorsque la nouvelle se répandit enfin dans la
maison que non seulement la fortune de Dalville

218
était faite, que non seulement il recevait pour
Venise la quantité immense de papier qu’il en
avait désirée, mais qu’on lui redemandait même
encore quelques millions de fausses espèces dont
on lui ferait passer en papier les fonds à sa
volonté sur Venise. Il était impossible que ce
scélérat fit une fortune plus brillante et plus
inespérée ; il partait avec plus d’un million de
revenu sans les espérances qu’il pouvait
concevoir ; tel était le nouvel exemple que la
providence me préparait, telle était la nouvelle
manière dont elle voulait encore me convaincre
que la prospérité n’était que pour le crime et
l’infortune pour la vertu.
Dalville s’apprêta au départ, il vint me voir la
veille à minuit, ce qui ne lui était pas arrivé
depuis bien longtemps ; ce fut lui-même qui
m’annonça et sa fortune et son départ. Je me jetai
à ses pieds, je le conjurai avec les plus vives
instances de me rendre la liberté et le peu qu’il
voudrait d’argent pour me conduire à Grenoble.
– À Grenoble, tu me dénoncerais.
– Eh bien, monsieur, lui dis-je en arrosant ses

219
genoux de mes larmes, je vous fais serment de
n’y pas mettre les pieds ; faites mieux pour vous
en convaincre, daignez me conduire avec vous
jusqu’à Venise ; peut-être n’y trouverais-je pas
des coeurs aussi durs que dans ma patrie, et une
fois que vous aurez bien voulu m’y rendre, je
vous jure sur tout ce que j’ai de plus sacré de ne
vous y jamais importuner.
– Je ne te donnerai pas un secours, pas un écu,
me répliqua durement cet insigne coquin, tout ce
qui s’appelle aumône ou charité est une chose qui
répugne si tellement à mon caractère, que me vit-
on trois fois plus couvert d’or que je ne le suis je
ne consentirais pas à donner un demi-denier à un
indigent ; j’ai des principes faits sur cette partie,
dont je ne m’écarterai jamais. Le pauvre est dans
l’ordre de la nature ; en créant les hommes de
forces inégales, elle nous a convaincu du désir
qu’elle avait que cette inégalité se conservât
même dans le changement que notre civilisation
apporterait à ses lois.
« Le pauvre remplace le faible, je te l’ai déjà
dit, le soulager est anéantir l’ordre établi, c’est

220
s’opposer à celui de la nature, c’est renverser
l’équilibre qui est à la base de ses plus sublimes
arrangements. C’est travailler à une égalité
dangereuse pour la société, c’est encourager
l’indolence et la fainéantise, c’est apprendre au
pauvre à voler l’homme riche, quand il plaira à
celui-ci de lui refuser son secours, et cela par
l’habitude où ce secours aura mis le pauvre de
l’obtenir sans travail.
– Oh monsieur, que ces principes sont durs !
parleriez-vous de cette manière, si vous n’aviez
pas toujours été riche ?
– Il s’en faut bien que je l’aie toujours été,
mais j’ai su maîtriser le sort, j’ai su fouler aux
pieds ce fantôme de vertu qui ne mène jamais
qu’à la corde ou qu’à l’hôpital, j’ai su voir de
bonne heure que la religion, la bienfaisance et
l’humanité devenaient les pierres certaines
d’achoppement de tout ce qui prétendait à la
fortune et j’ai consolidé la mienne sur les débris
des préjugés de l’homme. C’est en me moquant
des lois divines et humaines, c’est en sacrifiant
toujours le faible quand je le heurtais dans mon

221
chemin, c’est en abusant de la bonne foi et de la
crédulité des autres, c’est en ruinant le pauvre et
volant le riche que je suis parvenu au temple
escarpé de la divinité que j’encensais. Que ne
m’imitais-tu ? ta fortune a été dans tes mains, la
vertu chimérique que tu lui as préférée t’a-t-elle
consolée des sacrifices que tu lui as faits ? Il n’est
plus temps, malheureuse, il n’est plus temps ;
pleure sur tes fautes, souffre et tâche de trouver si
tu peux dans le sein des fantômes que tu révères,
ce que ta crédulité t’a fait perdre.
À ces mots cruels, Dalville se précipita sur
moi... mais il me faisait une telle horreur, ses
affreuses maximes m’inspiraient tant de haine
que je le repoussai durement ; il voulut employer
la force, elle ne lui réussit pas, il s’en
dédommagea par des cruautés ; je fus abîmée de
coups, mais il ne triompha pas ; le feu s’éteignit
sans succès, et les larmes perdues de l’insensé me
vengèrent enfin de ses outrages.
Le lendemain avant de partir ce malheureux
nous donna une nouvelle scène de cruauté et de
barbarie dont les annales des Andronics, des

222
Nérons, des Venceslas et des Tibères ne
fournissent aucun exemple. Tout le monde
croyait que sa maîtresse partait avec lui, il l’avait
fait parer en conséquence ; au moment de monter
à cheval, il la conduit vers nous :
– Voilà ton poste, vile créature, lui dit-il, en
lui ordonnant de se déshabiller, je veux que mes
camarades se souviennent de moi en leur laissant
pour gage la femme dont ils me croient le plus
épris ; mais comme il n’en faut que trois ici... que
je vais faire une route dangereuse dans laquelle
mes armes me sont utiles, je vais essayer mes
pistolets sur une de vous.
En disant cela il en arme un, le présente sur la
poitrine de chacune des trois femmes qui
tournaient la roue, et s’adressant enfin à l’une de
ses anciennes maîtresses :
– Va, lui dit-il, en lui brûlant la cervelle, va
porter de mes nouvelles en l’autre monde, va dire
au diable que Dalville, le plus riche des scélérats
de la terre, est celui qui brave le plus
insolemment et la main du ciel et la sienne.
Cette infortunée qui n’expire pas tout de suite

223
se débat longtemps sous ses chaînes, spectacle
horrible que l’infâme considère délicieusement ;
il l’en fait sortir à la fin pour y placer sa
maîtresse, il veut lui voir faire trois ou quatre
tours, recevoir de sa main une douzaine de coups
de fouet de poste et ces atrocités finies,
l’abominable homme monte à cheval suivi de
deux valets et s’éloigne pour jamais de nos yeux.
Tout changea dès le lendemain du départ de
Dalville ; son successeur, homme doux et plein
de raison, nous fit relâcher dès l’instant.
– Ce n’est point là l’ouvrage d’un sexe faible
et doux, nous dit-il avec bonté, ce sont à des
animaux à servir cette machine ; le métier que
nous faisons est assez criminel sans offenser
encore l’être suprême par des atrocités gratuites.
Il nous établit dans le château, remit sans
aucun intérêt la maîtresse de Dalville en
possession de tous les soins dont elle se mêlait
dans la maison, et nous occupa dans l’atelier ma
compagne et moi à la taille des pièces de
monnaie, métier bien moins fatigant sans doute et
dont nous étions pourtant récompensées par de

224
très bonnes chambres et une excellente
nourriture. Au bout de deux mois le successeur
de Dalville, nommé Roland, nous apprit
l’heureuse arrivée de son confrère à Venise ; il y
était établi, il y avait réalisé sa fortune et y
jouissait de toute la prospérité dont il avait pu se
flatter.
Il s’en fallut bien que le sort de son successeur
fût le même ; le malheureux Roland était
honnête, c’en était plus qu’il n’en fallait pour être
promptement écrasé. Un jour que tout était
tranquille au château, que sous les lois de ce bon
maître le travail quoique criminel s’y faisait
aisément et avec plaisir, tout à coup les murs sont
investis ; au défaut de passage du pont, les fossés
s’escaladent, et la maison, avant que nos gens
aient le temps de songer à leur défense, se trouve
remplie de plus de cent cavaliers de
maréchaussée. Il fallut se rendre, on nous
enchaîne tous comme des bêtes, on nous attacha
sur des chevaux et on nous conduisit à Grenoble.
« Oh ciel, me dis-je en y entrant, voilà donc
cette ville où j’avais la folie de croire que le

225
bonheur devait naître pour moi. »
Le procès des faux monnayeurs fut bientôt
jugé, tous furent condamnés à être pendus.
Lorsqu’on vit la marque que je portais, on s’évita
presque la peine de m’interroger et j’allais être
condamnée comme les autres, quand j’essayai
d’obtenir enfin quelque pitié du magistrat
fameux, honneur de ce tribunal, juge intègre,
citoyen chéri, philosophe éclairé, dont la
bienfaisance et l’humanité graveront au temple de
Mémoire le nom célèbre et respectable, il
m’écouta... il fit plus, convaincu de ma bonne foi
et de la vérité de mes malheurs, il daigna m’en
consoler par ses larmes. Ô grand homme, je te
dois hommage, permets à mon coeur de te
l’offrir, la reconnaissance d’une infortunée ne
sera point onéreuse pour toi, et le tribut qu’elle
t’offre en honorant ton coeur sera toujours la plus
douce jouissance du sien.
Monsieur S... devint mon avocat lui-même,
mes plaintes furent entendues, mes gémissements
trouvèrent des âmes, et mes larmes coulèrent sur
des coeurs qui ne furent pas de bronze pour moi

226
et que sa générosité m’entr’ouvrit. Les
dépositions générales des criminels qu’on allait
exécuter vinrent appuyer par leur faveur le zèle
de celui qui voulait bien s’intéresser à moi. Je fus
déclarée séduite et innocente, pleinement lavée et
déchargée d’accusation avec pleine et entière
liberté de devenir ce que je voudrais. Mon
protecteur joignit à ces services celui de me faire
obtenir une quête qui me valut près de cent
pistoles ; je voyais le bonheur enfin, mes
pressentiments semblaient se réaliser, et je me
croyais au terme de mes maux, quand il plut à la
providence de me convaincre que j’en étais
encore bien loin.
Au sortir de prison je m’étais logée dans une
auberge en face du pont de l’Isère, où l’on
m’avait assurée que je serais honnêtement ; mon
intention d’après les conseils de M. S... était d’y
rester quelque temps pour essayer de me placer
dans la ville ou de retourner à Lyon si je n’y
réussissais pas, avec des lettres de
recommandation qu’il aurait la bonté de me
donner. Je mangeais dans cette auberge à ce
qu’on appelle la table de l’hôte, lorsque je

227
m’aperçus le second jour que j’étais extrêmement
observée par une grosse dame fort bien mise, qui
se faisait donner le titre de baronne ; à force de
l’examiner à mon tour, je crus la reconnaître,
nous nous avançâmes mutuellement l’une vers
l’autre, nous nous embrassâmes comme deux
personnes qui se sont connues, mais qui ne
peuvent se rappeler où. Enfin la grosse baronne,
me tirant à l’écart :
– Sophie, me dit-elle, me trompé-je, n’êtes-
vous pas celle que j’ai sauvée, il y a dix ans de la
conciergerie et ne remettez-vous point la
Dubois ?
Peu flattée de cette découverte, je répondis
cependant avec politesse ; mais j’avais affaire à la
femme la plus fine et la plus adroite qu’il y eût en
France, il n’y eut pas moyen d’échapper. La
Dubois me combla d’honnêtetés, elle me dit
qu’elle s’était intéressée à mes affaires avec toute
la ville mais qu’elle ignorait que cela me
regardât, faible à mon ordinaire, je me laissai
conduire dans la chambre de cette femme et lui
racontai mes malheurs.

228
– Ma chère amie, me dit-elle en m’embrassant
encore, si j’ai désiré de te voir plus intimement,
c’est pour t’apprendre que ma fortune est faite, et
que tout ce que j’ai est à ton service.
– Regarde, me dit-elle en m’ouvrant des
cassettes pleines d’or et de diamants, voilà les
fruits de mon industrie ; si j’eusse encensé la
vertu comme toi, je serais aujourd’hui pendue ou
enfermée.
– Ô madame, lui dis-je, si vous ne devez tout
cela qu’à des crimes, la providence qui finit
toujours par être juste ne vous en laissera pas
jouir longtemps.
– Erreur, me dit la Dubois, ne t’imagine pas
que la providence favorise toujours la vertu ;
qu’un faible moment de prospérité ne te plonge
pas dans de telles erreurs. Il est égal au maintien
des lois de la providence qu’un tel soit vicieux
pendant que celui-ci se livre à la vertu ; il lui faut
une somme égale de vice et de vertu, et l’individu
qui exerce l’un ou l’autre est la chose du monde
qui lui est le plus indifférente.
« Écoute-moi, Sophie, écoute-moi avec un peu

229
d’attention, continua-t-elle en s’asseyant et me
faisant placer à son côté, tu as de l’esprit et je
voudrais enfin te convaincre. Ce n’est pas le
choix que l’homme fait du vice ou de la vertu, ma
chère, qui lui fait trouver le bonheur, car la vertu
n’est comme le vice qu’une manière de se
conduire dans le monde ; il ne s’agit donc pas de
suivre plutôt l’un que l’autre, il n’est question
que de frayer la route générale ; celui qui s’écarte
a toujours tort. Dans un monde entièrement
vertueux, je te conseillerais la vertu parce que les
récompenses y étant attachées, le bonheur y
tiendrait infailliblement ; dans un monde
totalement corrompu, je ne te conseillerai jamais
que le vice. Celui qui ne suit pas la route des
autres périt inévitablement, tout ce qui le
rencontre le heurte, et comme il est le plus faible,
il faut nécessairement qu’il soit brisé.
« C’est en vain que les lois veulent rétablir
l’ordre et ramener les hommes à la vertu ; trop
vicieuses pour l’entreprendre, trop faibles pour y
réussir, elles écarteront un instant du chemin
battu mais elles ne le feront jamais quitter. Quand
l’intérêt général des hommes les portera à la

230
corruption, celui qui ne voudra pas se corrompre
avec eux luttera donc contre l’intérêt général ; or
quel bonheur peut attendre celui qui contrarie
perpétuellement l’intérêt des autres ?
« Me diras-tu que c’est le vice qui contrarie
l’intérêt des hommes, je te l’accorderai dans un
monde composé en parties égales de vicieux et de
vertueux, parce qu’alors l’intérêt des uns choque
visiblement celui des autres, mais ce n’est plus
cela dans une société toute corrompue ; mes vices
alors n’outrageant que le vicieux déterminent
dans lui d’autres vices qui le dédommagent et
nous nous trouvons tous les deux heureux.
« La vibration devient générale, c’est une
multitude de chocs et de lésions mutuelles, où
chacun regagnant à l’instant ce qu’il vient de
perdre se retrouve sans cesse dans une position
heureuse. Le vice n’est dangereux qu’à la vertu,
parce que faible et timide elle n’ose jamais rien,
mais qu’elle soit bannie de dessus la terre, le vice
n’outrageant plus que le vicieux ne troublera plus
rien, il fera éclore d’autres vices, mais n’altérera
point de vertus.

231
« M’objectera-t-on les bons effets de la vertu ?
autre sophisme, ils ne servent jamais qu’au faible
et sont inutiles à celui qui par son énergie se
suffit à lui-même et qui n’a besoin que de son
adresse pour redresser les caprices du sort.
Comment veux-tu n’avoir pas échoué toute ta vie,
chère fille, en prenant sans cesse à contresens la
route que suivait tout le monde ? Si tu t’étais
livrée au torrent, tu aurais trouvé le port comme
moi. Celui qui veut remonter un fleuve arrivera-t-
il aussi vite que celui qui le descend ? L’un veut
contrarier la nature, l’autre s’y livre. Tu me parles
toujours de la providence, et qui te prouve qu’elle
aime l’ordre et par conséquent la vertu ? Ne te
donne-t-elle pas sans cesse des exemples de ses
injustices et de ses irrégularités ? Est-ce en
envoyant aux hommes la guerre, la peste et la
famine, est-ce en ayant formé un univers vicieux
dans toutes ses parties, qu’elle manifeste à tes
yeux son amour extrême de la vertu ? Et
pourquoi veux-tu que les individus vicieux lui
déplaisent, puisqu’elle n’agit elle-même que par
des vices, que tout est vice et corruption, que tout
est crime et désordre dans sa volonté et dans ses

232
oeuvres ?
« Et de qui tenons-nous d’ailleurs ces
mouvements qui nous entraînent au mal ? N’est-
ce pas sa main qui nous les donne, est-il une
seule de nos volontés ou de nos sensations qui ne
vienne d’elle ? Est-il donc raisonnable de dire
qu’elle nous laisserait, ou nous donnerait des
penchants pour une chose qui lui serait inutile ?
Si donc les vices lui servent, pourquoi voudrions-
nous nous y opposer, de quel droit travaillerions-
nous à les détruire et d’où vient que nous
résisterions à leur voix ? Un peu plus de
philosophie dans le monde remettra bientôt tout à
sa place et fera voir aux législateurs, aux
magistrats que ces vices qu’ils blâment et
punissent avec tant de rigueur ont quelquefois un
degré d’utilité bien plus grand que ces vertus
qu’ils prêchent sans jamais les récompenser.
– Mais quand je serais assez faible, madame,
répondis-je à cette corruptrice, pour me livrer à
vos affreux systèmes, comment parviendriez-
vous à étouffer les remords qu’ils feraient à tout
instant naître dans mon coeur ?

233
– Le remords est une chimère, Sophie, reprit la
Dubois, il n’est que le murmure imbécile de
l’âme assez faible pour ne pas oser l’anéantir.
– L’anéantir, le peut-on ?
– Rien de plus aisé, on ne se repent que de ce
qu’on n’est pas dans l’usage de faire. Renouvelez
souvent ce qui vous donne des remords et vous
parviendrez à les éteindre ; opposez-leur le
flambeau des passions, les lois puissantes de
l’intérêt, vous les aurez bientôt dissipés. Le
remords ne prouve pas le crime, il dénote
seulement une âme facile à subjuguer. Qu’il
vienne un ordre absurde de t’empêcher de sortir à
l’instant de cette chambre, tu n’en sortiras pas
sans remords, quelque certain qu’il soit que tu ne
ferais pourtant aucun mal à en sortir.
« Il n’est donc pas vrai qu’il n’y ait que le
crime qui donne des remords ; en se
convainquant du néant des crimes ou de la
nécessité dont ils sont eu égard au plan général de
la nature, il serait donc possible de vaincre aussi
facilement le remords qu’on aurait à les
commettre, comme il te le deviendrait d’étouffer

234
celui qui naîtrait de ta sortie de cette chambre
d’après l’ordre illégal que tu aurais reçu d’y
rester. Il faut commencer par une analyse exacte
de tout ce que les hommes appellent crime,
débuter par se convaincre que ce n’est que
l’infraction de leurs lois et de leurs moeurs
nationales qu’ils caractérisent ainsi, que ce qu’on
appelle crime en France cesse de l’être à quelque
cent lieues de là, qu’il n’est aucune action qui soit
réellement considérée comme crime
universellement dans toute la terre, et que par
conséquent rien dans le fond ne mérite
raisonnablement le nom de crime, que tout est
affaire d’opinion et de géographie.
« Cela posé, il est donc absurde de vouloir se
soumettre à pratiquer des vertus qui ne sont que
des vices ailleurs, et à fuir des crimes qui sont de
bonnes actions dans un autre climat. Je te
demande maintenant si cet examen fait avec
réflexion peut laisser des remords à celui qui pour
son plaisir ou pour son intérêt aura commis en
France une vertu de la Chine ou du Japon, qui
pourtant la flétrira dans sa patrie. S’arrêtera-t-il à
cette vile distinction, et s’il a un peu de

235
philosophie dans l’esprit, sera-t-elle capable de
lui donner des remords ? Or si le remords n’est
qu’en raison de la défense, n’en naît qu’à cause
du brisement des freins et nullement à cause de
l’action, est-ce un mouvement bien sage à laisser
subsister en soi, n’est-il pas absurde de ne pas
l’anéantir aussitôt ?
« Qu’on s’accoutume à considérer comme
indifférente l’action qui vient de donner des
remords, qu’on la juge telle par l’étude réfléchie
des moeurs et coutumes de toutes les nations de
la terre ; en conséquence de ce raisonnement,
qu’on renouvelle cette action quelle qu’elle soit,
aussi souvent que cela sera possible, et le
flambeau de la raison détruira bientôt le remords,
il anéantira ce mouvement ténébreux, seul fruit
de l’ignorance, de la pusillanimité et de
l’éducation.
« Il y a trente ans, Sophie, qu’un
enchaînement perpétuel de vices et de crimes me
conduit pas à pas à la fortune, j’y touche ; encore
deux ou trois coups heureux et je passe de l’état
de misère et de mendicité dans lequel je suis née

236
à plus de cinquante mille livres de rente.
T’imagines-tu que dans cette carrière
brillamment parcourue, le remords soit un seul
instant venu me faire sentir ses épines ? Ne le
crois pas, je ne l’ai jamais connu. Un revers
affreux me plongerait à l’instant du pinacle à
l’abîme que je ne l’admettrais pas davantage ; je
me plaindrais des hommes ou de ma maladresse,
mais je serais toujours en paix avec ma
conscience.
– Soit, mais raisonnons un instant sur les
mêmes principes de philosophie que vous. De
quel droit prétendez-vous exiger que ma
conscience soit aussi ferme que la vôtre, dès
qu’elle n’a pas été accoutumée dès l’enfance à
vaincre les mêmes préjugés ; à quel titre exigez-
vous que mon esprit qui n’est pas organisé
comme le vôtre, puisse adopter les mêmes
systèmes ? Vous admettez qu’il y a une somme
de maux et de biens dans la nature, et qu’il faut
qu’il y ait en conséquence une certaine quantité
d’êtres qui pratique le bien, et une autre classe
qui se livre au mal. Le parti que je prends, même
dans vos principes, est donc dans la nature ;

237
n’exigez donc pas que je m’écarte des règles qu’il
me prescrit, et comme vous trouvez, dites-vous,
le bonheur dans la carrière que vous suivez, de
même il me serait impossible de le rencontrer
hors de celle que je parcours. N’imaginez pas
d’ailleurs que la vigilance des lois laisse en repos
longtemps celui qui les transgresse ; n’en venez-
vous pas de voir l’exemple sous vos yeux
mêmes ? de quinze scélérats parmi lesquels
j’avais le malheur d’habiter, un se sauve,
quatorze périssent ignominieusement.
– Et est-ce cela que tu appelles un malheur ?
qu’importe premièrement cette ignominie à celui
qui n’a plus de principes ? Quand on a tout
franchi, quand l’honneur n’est plus qu’un
préjugé, la réputation une chimère, l’avenir une
illusion, n’est-il pas égal de périr là, ou dans son
lit ? Il y a deux espèces de scélérats dans le
monde, celui qu’une fortune puissante, un crédit
prodigieux met à l’abri de cette fin tragique et
celui qui ne l’évitera pas s’il est pris ; ce dernier,
né sans bien, ne doit avoir que deux points de vue
s’il a de l’esprit la fortune, ou la roue. S’il réussit
au premier, il a ce qu’il a désiré, s’il n’attrape que

238
l’autre, quel regret peut-il avoir puisqu’il n’a rien
à perdre ?
« Les lois sont donc nulles vis-à-vis de tous
les scélérats, car elles n’atteignent pas celui qui
est puissant, celui qui est heureux s’y soustrait, et
le malheureux n’ayant d’autre ressource que leur
glaive, elles doivent être sans effroi pour lui.
– Eh, croyez-vous que la justice céleste
n’attende pas dans un monde meilleur celui que
le crime n’a pas effrayé dans celui-ci ?
– Je crois que s’il y avait un dieu, il y aurait
moins de mal sur la terre ; je crois que si le mal
existe sur la terre, ou ces désordres sont
nécessités par ce dieu, ou il est au-dessus de ses
forces de l’empêcher ; or je ne crains point un
dieu qui n’est qu’ou faible ou méchant, je le
brave sans peur et me ris de sa foudre.
– Vous me faites frémir, madame, dis-je en me
levant, pardonnez-moi de ne pouvoir écouter plus
longtemps vos exécrables sophismes et vos
odieux blasphèmes.
– Arrête, Sophie, si je ne peux vaincre ta

239
raison, que je séduise au moins ton coeur. J’ai
besoin de toi, ne me refuse pas tes secours ; voilà
cent louis, je les mets à tes yeux de côté, ils sont à
toi dès que le coup aura réussi.
N’écoutant ici que mon penchant naturel à
faire le bien, je demandai sur-le-champ à la
Dubois de quoi il s’agissait, afin de prévenir de
toute ma puissance le crime qu’elle s’apprêtait à
commettre.
– Le voilà, me dit-elle, as-tu remarqué ce
jeune négociant de Lyon qui mange avec nous
depuis trois jours ?
– Qui, Dubreuil ?
– Précisément.
– Eh bien ?
– Il est amoureux de toi, il me l’a confié. Il a
six cent mille francs ou en or, ou en papier dans
une très petite cassette auprès de son lit. Laisse-
moi faire croire à cet homme que tu consens à
l’écouter ; que cela soit ou non, que t’importe ?
Je l’engagerai à te proposer une promenade hors
de la ville, je lui persuaderai qu’il avancera ses

240
affaires avec toi pendant cette promenade ; tu
l’amuseras, tu le tiendras dehors, le plus
longtemps possible ; je le volerai pendant ce
temps-là, mais je ne m’enfuirai point, ses effets
seront déjà à Turin que je serai encore dans
Grenoble.
« Nous emploierons tout l’art possible pour le
dissuader de jeter les yeux sur nous, nous aurons
l’air de l’aider dans ses recherches ; cependant
mon départ sera annoncé, il n’étonnera point, tu
me suivras, et les cent louis te sont comptés en
arrivant l’une et l’autre en Piémont.
– Je le veux, madame, dis-je à la Dubois, bien
décidée à prévenir le malheureux Dubreuil de
l’infâme tour qu’on voulait lui jouer.
Et pour mieux tromper cette scélérate :
– Mais réfléchissez-vous, madame, ajouté-je,
que si Dubreuil est amoureux de moi, je puis en
tirer bien plus ou en le prévenant, ou en me
vendant à lui, que le peu que vous m’offrez pour
le trahir ?
– Cela est vrai, me dit la Dubois, en vérité je

241
commence à croire que le ciel t’a donné plus
d’art qu’à moi pour le crime. Eh bien, continua-t-
elle en écrivant, voilà mon billet de mille louis,
ose me refuser maintenant.
– Je m’en garderai bien, madame, dis-je en
acceptant le billet, mais n’attribuez au moins qu’à
mon malheureux état, et ma faiblesse et le tort
que j’ai de vous satisfaire.
– Je voulais en faire un mérite à ton esprit, dit
la Dubois, tu aimes mieux que j’en accuse ton
malheur, ce sera comme tu voudras, sers-moi
toujours et tu seras contente.
Tout s’arrangea ; dès le même soir je
commençai à faire un peu plus beau jeu à
Dubreuil, et je reconnus effectivement qu’il avait
quelque goût pour moi.
Rien de plus embarrassant que ma situation ;
j’étais bien éloignée sans doute de me prêter au
crime proposé, y eût-il eu trois fois plus d’argent
à gagner, mais il me répugnait excessivement de
faire pendre une femme à qui j’avais dû ma
liberté dix ans auparavant ; je voulais empêcher
le crime sans le dénoncer, et avec toute autre

242
qu’une scélérate consommée comme la Dubois,
j’y aurais certainement réussi.
Voici donc à quoi je me déterminai, ignorant
que la manoeuvre sourde de cette abominable
créature non seulement dérangerait tout l’édifice
de mes projets honnêtes, mais me punirait même
de les avoir conçus.
Au jour prescrit pour la promenade projetée la
Dubois nous invita l’un et l’autre à dîner dans sa
chambre ; nous acceptâmes, et le repas fait,
Dubreuil et moi nous descendîmes pour presser la
voiture qu’on nous préparait. La Dubois ne nous
accompagnant point, je fus donc seule un instant
avec Dubreuil avant que de monter en voiture :
– Monsieur, lui dis-je précipitamment,
écoutez-moi avec attention, point d’éclat, et
observez surtout rigoureusement ce que je vais
vous prescrire. Avez-vous un ami sûr dans cette
auberge ?
– Oui, j’ai un jeune associé sur lequel je puis
compter comme sur moi-même.
– Eh bien, monsieur, allez promptement lui

243
ordonner de ne pas quitter un instant votre
chambre de tout le temps que nous serons à la
promenade.
– Mais j’ai la clef de cette chambre dans ma
poche ; que signifie ce surplus de précaution ?
– Il est plus essentiel que vous ne croyez,
Monsieur, usez-en de grâce ou je ne sors point
avec vous. La femme de chez qui nous sortons est
une scélérate, elle n’arrange la partie que nous
allons faire ensemble que pour vous voler plus à
l’aise pendant ce temps-là. Pressez-vous,
monsieur, elle nous observe, elle est dangereuse ;
que je n’aie pas l’air de prévenir de rien ;
remettez promptement votre clef à votre ami,
qu’il aille s’établir dans votre chambre avec
quelques autres personnes si cela lui est possible
et que cette garnison n’en bouge que nous ne
soyons revenus. Je vous expliquerai tout le reste
dès que nous serons en voiture.
Dubreuil m’entend, il me serre la main pour
me remercier, et vole donner des ordres relatifs à
ma recommandation ; il revient, nous partons et
chemin faisant, je lui dénoue toute l’aventure. Ce

244
jeune homme me témoigna toute la
reconnaissance possible du service que je lui
rendais, et après m’avoir conjurée de lui parler
vrai sur ma situation, il me témoigna que rien de
ce que je lui apprenais de mes aventures ne lui
répugnait assez pour l’empêcher de me faire
l’offre de sa main et de sa fortune.
– Nos conditions sont égales, me dit Dubreuil,
je suis fils d’un négociant comme vous ; mes
affaires ont bien tourné, les vôtres ont été
malheureuses : je suis trop heureux de pouvoir
réparer les torts que la fortune a eus envers vous.
Réfléchissez-y, Sophie, je suis mon maître, je ne
dépends de personne, je passe à Genève pour un
placement considérable des sommes que vos bons
avis me sauvent ; vous m’y suivrez, en y arrivant
je deviens votre époux et vous ne paraissez à
Lyon que sous ce titre.
Une telle aventure me flattait trop pour que
j’osasse la refuser, mais il ne me convenait pas
non plus d’accepter sans faire sentir à Dubreuil
tout ce qui pourrait l’en faire repentir. Il me sut
gré de ma délicatesse, et ne me pressa qu’avec

245
plus d’instance... Malheureuse créature que
j’étais, fallait-il donc que le bonheur ne s’offrit
jamais à moi que pour me faire plus vivement
sentir le chagrin de ne pouvoir jamais le saisir, et
qu’il fût décidément arrangé dans les décrets de
la providence, qu’il n’éclorait pas de mon âme
une vertu qu’elle ne me précipitât dans le
malheur ! Notre conversation nous avait déjà
conduits à deux lieues de la ville, et nous allions
descendre pour jouir de la fraîcheur de quelques
allées sur le bord de l’Isère, où nous avions en
dessein de promener, lorsque tout à coup
Dubreuil me dit qu’il se trouvait infiniment mal...
– Il descend, d’affreux vomissements le
surprennent, je le fais à l’instant remettre dans la
voiture, et nous revolons en hâte vers Grenoble ;
Dubreuil est si mal qu’il faut le porter dans sa
chambre. Son état surprend ses amis qui selon ses
ordres n’étaient pas sortis de son appartement. Je
ne le quitte point... un médecin arrive ; juste ciel,
l’état de ce malheureux jeune homme se décide,
il est empoisonné... À peine apprends-je cette
affreuse nouvelle que je vole à l’appartement de
la Dubois... la scélérate... elle était partie... je

246
passe chez moi, mon armoire est enfoncée, le peu
d’argent et de hardes que je possède est enlevé, et
la Dubois, m’assure-t-on, court depuis trois
heures la poste du côté de Turin...
Il n’était pas douteux qu’elle ne fût l’auteur de
cette multitude de crimes, elle s’était présentée
chez Dubreuil, piquée d’y trouver du monde, elle
s’était vengée sur moi, et elle avait empoisonné
Dubreuil au dîner pour qu’au retour, si elle avait
réussi à le voler, ce malheureux jeune homme,
plus occupé de sa vie que de la poursuivre, la
laissât en sûreté, et pour que l’accident de sa mort
arrivant pour ainsi dire dans mes bras, j’en fusse
plus vraisemblablement soupçonnée qu’elle. Je
revole chez Dubreuil, on ne me laisse point
approcher, il expirait au milieu de ses amis, mais
en me disculpant, en les assurant que j’étais
innocente, et en leur défendant de me poursuivre.
À peine eut-il fermé les yeux, que son associé se
hâta de venir m’apporter ces nouvelles en
m’assurant d’être très tranquille...
Hélas, pouvais-je l’être, pouvais-je ne pas
pleurer amèrement la perte du seul homme qui,

247
depuis que j’étais dans l’infortune, se fût aussi
généreusement offert de m’en tirer... pouvais-je
ne pas déplorer un vol qui me remettait dans le
fatal abîme de la misère dont je ne pouvais venir
à bout de me sortir ? Je confiai tout à l’associé de
Dubreuil, et ce qu’on avait combiné contre son
ami, et ce qui m’était arrivé à moi-même ; il me
plaignit, regretta bien amèrement son associé et
blâma l’excès de délicatesse qui m’avait
empêchée de m’aller plaindre aussitôt que j’avais
été instruite des projets de la Dubois. Nous
combinâmes que cette horrible créature à laquelle
il ne fallait que quatre heures pour se mettre en
pays de sûreté, y serait plus tôt que nous
n’aurions avisé à la faire poursuivre, qu’il nous
en coûterait beaucoup de frais, que le maître de
l’auberge, vivement compromis dans les plaintes
que j’allais faire et se défendant avec éclat,
finirait peut-être par écraser quelqu’un qui ne
semblait respirer à Grenoble qu’en échappée d’un
procès criminel et n’y subsister que des charités
publiques...
Ces raisons me convainquirent et
m’effrayèrent même tellement que je me résolus

248
d’en partir sans prendre congé de M. S... mon
protecteur. L’ami de Dubreuil approuva ce parti,
il ne me cacha point que si toute cette aventure se
réveillait, les dépositions qu’il serait obligé de
faire me compromettraient, quelles que fussent
ses précautions, tant à cause de ma liaison avec la
Dubois qu’à cause de ma dernière promenade
avec son ami, et qu’il me renouvelait donc
vivement d’après tout cela le conseil de partir
tout de suite de Grenoble sans voir personne, bien
sûre que de son côté, il n’agirait jamais en quoi
que ce pût être contre moi.
En réfléchissant seule à toute cette aventure, je
vis que le conseil de ce jeune homme se trouvait
d’autant meilleur qu’il était aussi certain que
j’avais l’air coupable comme il était sûr que je ne
l’étais pas ; que la seule chose qui parlât
vivement en ma faveur – l’avis donné à Dubreuil,
mal expliqué peut-être par lui à l’article de la
mort – ne deviendrait pas une preuve aussi
triomphante que je devais y compter, moyennant
quoi je me décidai promptement. J’en fis part à
l’associé de Dubreuil :

249
– Je voudrais, me dit-il, que mon ami m’eût
chargé de quelques dispositions favorables à
votre égard, je les remplirais avec le plus grand
plaisir ; je voudrais même, me dit-il, qu’il m’eût
dit que c’était à vous qu’il devait le conseil de
garder sa chambre pendant qu’il sortait avec
vous ; mais il n’a rien fait de tout cela, il nous a
seulement dit à plusieurs reprises que vous
n’étiez point coupable et de ne vous poursuivre
en quoi que ce soit.
« Je suis donc contraint à me borner aux
seules exécutions de ses ordres. Le malheur que
vous me dites avoir éprouvé pour lui me
déciderait à faire quelque chose de plus de moi-
même si je le pouvais, mademoiselle, mais je
commence le commerce, je suis jeune et ma
fortune est extrêmement bornée ; pas une obole
de celle de Dubreuil ne m’appartient, je suis
obligé de rendre à l’instant le tout à sa famille.
Permettez donc, Sophie, que je me restreigne au
seul petit service que je vais vous rendre ; voilà
cinq louis, et voilà, me dit-il en faisant monter
dans sa chambre une femme que j’avais entrevue
dans l’auberge, voilà une honnête marchande de

250
Chalon-sur-Saône ma patrie, elle y retourne après
s’être arrêtée vingt-quatre heures à Lyon où elle a
affaire.
« Mme Bertrand, dit ce jeune homme en me
présentant à cette femme, voici une jeune
personne que je vous recommande ; elle est bien
aise de se placer en province ; je vous enjoins,
comme si vous travailliez pour moi-même, de
vous donner tous les mouvements possibles pour
la placer dans notre ville d’une manière
convenable à sa naissance et à son éducation.
Qu’il ne lui en coûte rien jusque-là, je vous
tiendrai compte de tout à la première vue...
Adieu, Sophie... Mme Bertrand part cette nuit,
suivez-la et qu’un peu plus de bonheur puisse
vous accompagner dans une ville, où j’aurai peut-
être la satisfaction de vous revoir bientôt et de
vous y témoigner toute ma vie la reconnaissance
des bons procédés que vous avez eus pour
Dubreuil.
L’honnêteté de ce jeune homme qui
foncièrement ne me devait rien me fit malgré moi
verser des larmes, j’acceptai ses dons en lui

251
jurant que je n’allais travailler qu’à me mettre en
état de pouvoir les lui rendre un jour. « Hélas, me
dis-je en me retirant, si l’exercice d’une nouvelle
vertu vient de me précipiter dans l’infortune, au
moins pour la première fois de ma vie,
l’apparence d’une consolation s’offre-t-elle dans
ce gouffre épouvantable de maux, où la vertu me
précipite encore. » Je ne revis plus mon jeune
bienfaiteur, et je partis comme il avait été décidé
avec la Bertrand, la nuit d’après le malheur que
venait d’éprouver Dubreuil.
La Bertrand avait une petite voiture couverte,
attelée d’un cheval que nous conduisions tour à
tour de dedans : là étaient ses effets et
passablement d’argent comptant, avec une petite
fille de dix-huit mois qu’elle nourrissait encore et
que je ne tardai pas pour mon malheur de prendre
bientôt en aussi grande amitié que pouvait faire
celle qui lui avait donné le jour.
Mme Bertrand était une espèce de harengère
sans éducation comme sans esprit, soupçonneuse,
bavarde, commère ennuyeuse et bornée à peu
près comme toutes les femmes du peuple. Nous

252
descendions régulièrement chaque soir tous ses
effets dans l’auberge et nous couchions dans la
même chambre. Nous arrivâmes à Lyon sans
qu’il nous arrivât rien de nouveau, mais pendant
les deux jours dont cette femme avait besoin pour
ses affaires, je fis dans cette ville une rencontre
assez singulière ; je me promenais sur le quai du
Rhône avec une des filles de l’auberge que
j’avais priée de m’accompagner, lorsque
j’aperçus tout à coup s’avancer vers moi le
révérend père Antonin maintenant gardien des
récollets de cette ville, bourreau de ma virginité
et que j’avais connu, comme vous vous en
souvenez, madame, au petit couvent de Sainte
Marie des Bois où m’avait conduite ma
malheureuse étoile. Antonin m’aborda
cavalièrement et me demanda quoique devant
cette servante, si je voulais le venir voir dans sa
nouvelle habitation et y renouveler nos anciens
plaisirs.
– Voilà une bonne grosse maman, dit-il en
parlant de celle qui m’accompagnait, qui sera
également bien reçue, nous avons dans notre
maison de bons vivants très en état de tenir tête à

253
deux jolies filles.
Je rougis prodigieusement à de pareils
discours, un moment je voulus faire croire à cet
homme qu’il se trompait ; n’y réussissant pas,
j’essayai des signes pour le contenir au moins
devant ma conductrice, mais rien n’apaisa cet
insolent et ses sollicitations n’en devinrent que
plus pressantes. Enfin sur nos refus réitérés de le
suivre il se borna à nous demander instamment
notre adresse ; pour me débarrasser de lui, il me
vint à l’instant l’idée de lui en donner une fausse ;
il la prit par écrit dans son portefeuille et nous
quitta en nous assurant qu’il nous reverrait
bientôt.
Nous rentrâmes ; chemin faisant j’expliquai
comme je pus l’histoire de cette malheureuse
connaissance à la servante qui était avec moi,
mais soit que ce que je lui dis ne la satisfit point,
soit bavardage naturel à ces sortes de filles, je
jugeai par les propos de la Bertrand lors de la
malheureuse aventure qui m’arriva avec elle,
qu’elle avait été instruite de ma connaissance
avec ce vilain moine ; cependant il ne parut point

254
et nous partîmes. Sorties tard de Lyon, nous ne
fûmes ce premier jour qu’à Villefranche et ce fut
là, madame, où m’arriva la catastrophe horrible
qui me fait aujourd’hui paraître à vos yeux
comme criminelle, sans que je l’aie été davantage
dans cette funeste situation de ma vie, que dans
aucune de celles où vous m’avez vue si
injustement accablée des coups du sort, et sans
qu’autre chose m’ait conduite dans l’abîme du
malheur, que le sentiment de bienfaisance qu’il
m’était impossible d’éteindre dans mon coeur.
Arrivées dans le mois de février sur les six
heures du soir à Villefranche, nous nous étions
pressées de souper et de nous coucher de bonne
heure, ma compagne et moi, afin de faire le
lendemain une plus forte journée. Il n’y avait pas
deux heures que nous reposions, lorsqu’une
fumée affreuse s’introduisant dans notre chambre
nous réveilla l’une et l’autre en sursaut. Nous ne
doutâmes pas que le feu ne fût aux environs...
juste ciel, les progrès de l’incendie n’étaient déjà
que trop effrayants ; nous ouvrons notre porte à
moitié nues et n’entendons autour de nous que le
fracas des murs qui s’écroulent, le bruit affreux

255
des charpentes qui se brisent et les hurlements
épouvantables des malheureux qui tombent dans
le foyer. Une nuée de ces flammes dévorantes
s’élançant aussitôt vers nous ne nous laisse qu’à
peine le temps de nous précipiter au dehors, nous
nous y jetons cependant, et nous nous trouvons
confondues dans la foule des malheureux qui
comme nous nus, quelques-uns à moitié grillés,
cherchent un secours dans la fuite...
En cet instant je me ressouviens que la
Bertrand, plus occupée d’elle que de sa fille, n’a
pas songé à la garantir de la mort ; sans la
prévenir, je vole dans notre chambre au travers de
flammes qui m’aveuglent et qui me brûlent dans
plusieurs endroits de mon corps, je saisis la
pauvre petite créature, je m’élance pour la
rapporter à sa mère ; m’appuyant sur une poutre à
moitié consumée, le pied me manque, mon
premier mouvement est de mettre la main au-
devant de moi ; cette impulsion de la nature me
force à lâcher le précieux fardeau que je tiens, et
la malheureuse petite fille tombe dans les
flammes aux yeux de sa mère. Cette femme
injuste ne réfléchissant ni au but de l’action que

256
je viens de faire pour sauver son enfant, ni à l’état
où la chute faite à ses yeux vient de me mettre
moi-même, emportée par l’égarement de sa
douleur, m’accuse de la mort de sa fille, se jette
impétueusement sur moi, et m’accable de coups
que l’état où je suis m’empêche de parer.
Cependant l’incendie s’arrête, la multitude des
secours sauve encore près de la moitié de
l’auberge. Le premier soin de la Bertrand est de
rentrer dans sa chambre, l’une des moins
endommagées de toutes ; elle renouvelle ses
plaintes, en me disant qu’il y fallait laisser sa fille
et qu’elle n’aurait couru aucun danger. Mais que
devient-elle lorsque cherchant ses effets, elle se
trouve entièrement volée ! n’écoutant alors que
son désespoir et sa rage, elle m’accuse hautement
d’être la cause de l’incendie et de ne l’avoir
produit que pour la voler plus à l’aise, elle me dit
qu’elle va me dénoncer, et passant aussitôt de la
menace à l’effet, elle demande à parler au juge du
lieu.
J’ai beau protester de mon innocence, elle ne
m’écoute pas ; le magistrat qu’elle demande

257
n’était pas loin, il avait lui-même ordonné les
secours, il paraît à la réquisition de cette
méchante femme... Elle forme sa plainte contre
moi, elle l’étaye de tout ce qui lui vient à la tête
pour lui donner de la force et de la légitimité, elle
me peint comme une fille de mauvaise vie,
échappée de la corde à Grenoble, comme une
créature dont un jeune homme sans doute son
amant l’a forcée de se charger malgré elle, elle
parle du récollet de Lyon ; en un mot, rien n’est
oublié de tout ce que la calomnie envenimée par
le désespoir et la vengeance peut inspirer de plus
énergique.
Le juge reçoit la plainte, on fait l’examen de la
maison, il se trouve que le feu a pris dans un
grenier plein de foin, où plusieurs personnes
déposent m’avoir vue entrer le soir, et cela était
vrai ; cherchant un cabinet d’aisance mal indiqué
par les servantes auxquelles je m’étais adressée,
j’étais entrée dans ce grenier, et j’y étais restée
assez de temps pour faire soupçonner ce dont on
m’accusait. La procédure commence donc et se
suit dans toutes les règles, les témoins
s’entendent, rien de ce que je puis alléguer pour

258
ma défense n’est seulement écouté, il est
démontré que je suis l’incendiaire, que je n’ai
brûlé l’enfant que par excès de méchanceté ; il est
prouvé que j’ai des complices qui pendant que
j’agissais d’un côté, ont fait le vol de l’autre, et
sans plus d’éclaircissement, je suis le lendemain
dès la pointe du jour ramenée dans la prison de
Lyon, et écrouée comme incendiaire, meurtrière
d’enfant et voleuse.
Accoutumée depuis si longtemps à la
calomnie, à l’injustice et au malheur, faite depuis
mon enfance à ne me livrer à un sentiment
quelconque de vertu qu’assurée d’y trouver des
épines, ma douleur fut plus stupide que
déchirante et je pleurai plus que je ne me
plaignis. Cependant comme il est naturel à la
créature souffrante de chercher tous les moyens
possibles de se tirer de l’abîme où son infortune
la plonge, le père Antonin me vint dans l’esprit ;
quelque médiocre secours que j’en espérasse, je
ne me refusai point à l’envie de le voir, je le
demandai. Comme il ne savait pas qui pouvait le
désirer, il parut, il affecta de ne me point
reconnaître ; alors je dis au concierge qu’il était

259
possible qu’il ne se ressouvint pas de moi,
n’ayant dirigé ma conscience que fort jeune, mais
qu’à ce titre je demandais un entretien secret avec
lui ; on y consentit de part et d’autre. Dès que je
fus seule avec ce moine, je me jetai à ses pieds et
le conjurai de me sauver de la cruelle position où
j’étais ; je lui prouvai mon innocence, et je ne lui
cachais pas que les mauvais propos qu’il m’avait
tenus deux jours, avant, avaient indisposé contre
moi la personne à laquelle j’étais recommandée
et qui se trouvait maintenant ma partie adverse.
Le moine m’écouta avec beaucoup d’attention, et
à peine eus-je fini que le scélérat, pour toute
réponse, m’ordonne de me livrer à lui, mais
reculant d’horreur à cette exécrable proposition :
– Écoute, Sophie, me dit-il, et ne t’emporte
pas à ton ordinaire sitôt que l’on enfreint tes
maudits préjugés ; tu vois où t’ont conduite tes
principes, tu peux maintenant te convaincre à
l’aise qu’ils n’ont jamais servi qu’à te plonger
d’abîme en abîmes, cesse donc de les suivre une
fois dans ta vie si tu veux qu’on sauve tes jours.
Je ne vois qu’un seul moyen pour y réussir ; nous
avons un de nos pères ici proche parent du

260
gouverneur et de l’intendant, je le préviendrai ;
dis que tu es sa nièce, il te réclamera à ce titre, et
sur la promesse de te mettre au couvent pour
toujours, je suis persuadé qu’il empêchera la
procédure d’aller plus loin. Dans le fait tu
disparaîtras, il te remettra dans mes mains et je
me chargerai du soin de te cacher éternellement ;
mais tu seras à moi ; je ne te le cèle pas, esclave
asservie de mes caprices, tu les assouviras tous
sans réflexion, tu les connais, Sophie, et tu
m’entends, choisis donc entre ce parti ou la mort,
et ne fais pas attendre ta réponse.
– Allez, mon père, répondis-je avec horreur,
allez, vous êtes un monstre d’oser abuser aussi
cruellement de ma situation pour me placer ainsi
entre la mort et l’infamie ; sortez, je saurai mourir
innocente, et je mourrai du moins sans remords.
Ma résistance enflamme ce scélérat, il ose me
montrer à quel point ses passions se trouvent
irritées ; l’infâme, il ose concevoir les caresses de
l’amour au sein de l’horreur et des chaînes, sous
le glaive même qui m’attend pour me frapper. Je
veux fuir, il me poursuit, il me renverse sur la

261
malheureuse paille qui me sert de lit, et s’il n’y
consomme entièrement son crime, il m’en couvre
au moins de traces si funestes qu’il ne m’est plus
possible de ne pas croire à l’abomination de ses
desseins.
– Écoutez, me dit-il en se rajustant, vous ne
voulez pas que je vous sois utile ; à la bonne
heure, je vous abandonne, je ne vous servirai ni
ne vous nuirai, mais si vous vous avisez de dire
un seul mot contre moi, en vous chargeant des
crimes les plus énormes, je vous ôte à l’instant
tout moyen de pouvoir jamais vous défendre ;
réfléchissez-y bien avant de parler, et saisissez
l’esprit de ce que je vais dire au geôlier ou
j’achève à l’instant de vous écraser.
Il frappe, le concierge entre :
– Monsieur, lui dit ce scélérat, cette bonne
fille se trompe, elle a voulu parler d’un père
Antonin qui est à Bordeaux, je ne la connais ni ne
l’ai jamais connue : elle m’a prié d’entendre sa
confession, je l’ai fait, vous connaissez nos lois,
je n’ai donc rien à dire ; je vous salue l’un et
l’autre et serai toujours prêt à me représenter

262
quand on jugera mon ministère important.
Antonin sort en disant ces mots, et me laisse
aussi stupéfaite de sa fourberie que confondue de
son insolence et de son libertinage.
Rien ne va vite en besogne comme les
tribunaux inférieurs ; presque toujours composés
d’idiots, de rigoristes imbéciles ou de brutaux
fanatiques, à peu près sûrs que de meilleurs yeux
corrigeront leurs stupidités, rien ne les arrête
aussitôt qu’il s’agit d’en faire. Je fus condamnée
tout d’une voix à la mort par huit ou dix
courtauds de boutique composant le respectable
tribunal de cette ville de banqueroutiers et
conduite sur-le-champ à Paris pour la
confirmation de ma sentence. Les réflexions les
plus amères et les plus douloureuses vinrent
achever alors de déchirer mon coeur.
« Sous quelle étoile fatale faut-il que je sois
née, me dis-je, pour qu’il me soit devenu
impossible de concevoir un seul sentiment
vertueux qui n’ait été aussitôt suivi d’un déluge
de maux, et comment se peut-il que cette
providence éclairée dont je me plais d’adorer la

263
justice, en me punissant de mes vertus, m’ait en
même temps offert aussitôt au pinacle ceux qui
m’écrasaient de leurs vices ? Un usurier, dans
mon enfance, veut m’engager à commettre un
vol, je le refuse. il s’enrichit et je suis à la veille
d’être pendue. Des fripons veulent me violer dans
un bois parce que je refuse de les suivre, ils
prospèrent et moi je tombe dans les mains d’un
marquis débauché qui me donne cent coups de
nerf de boeuf pour ne vouloir pas empoisonner sa
mère. Je vais de là chez un chirurgien à qui
j’épargne un crime exécrable, le bourreau pour
ma récompense me mutile, me marque et me
congédie ; ses crimes se consomment sans doute,
il fait sa fortune et je suis obligée de mendier
mon pain. Je veux m’approcher des sacrements,
je veux implorer avec ferveur l’être suprême dont
je reçois autant de malheurs, le tribunal auguste
où j’espère me purifier dans l’un de nos plus
saints mystères, devient l’affreux théâtre de mon
déshonneur et de mon infamie ; le monstre qui
m’abuse et qui me flétrit s’élève à l’instant aux
plus grands honneurs, pendant que je retombe
dans l’abîme affreux de ma misère. Je veux

264
soulager un pauvre, il me vole. Je secours un
homme évanoui, le scélérat me fait tourner une
roue comme une bête de somme, il m’accable de
coups quand les forces me manquent, toutes les
faveurs du sort viennent le combler et je suis
prête à perdre mes jours pour avoir travaillé de
force chez lui. Une femme indigne veut me
séduire pour un nouveau crime, je reperds une
seconde fois le peu de biens que je possède pour
sauver la fortune de sa victime et pour la
préserver du malheur ; cet infortuné veut m’en
récompenser de sa main, il expire dans mes bras
avant que de le pouvoir. Je m’expose dans un
incendie pour sauver un enfant qui ne
m’appartient pas, me voilà pour la troisième fois
sous le glaive de Thémis. J’implore la protection
d’un malheureux qui m’a flétrie, j’ose espérer de
le trouver sensible à l’excès de mes maux, c’est
au nouveau prix de mon déshonneur que le
barbare m’offre des secours... Ô providence,
m’est-il enfin permis de douter de ta justice et de
quels plus grands fléaux eussé-je donc été
accablée, si à l’exemple de mes persécuteurs,
j’eusse toujours encensé le vice ? »

265
Telles étaient, madame, les imprécations que
j’osais malgré moi me permettre... qui m’étaient
arrachées par l’horreur de mon sort, quand vous
avez daigné laisser tomber sur moi un regard de
pitié et de compassion... Mille excuses, madame,
d’avoir abusé aussi longtemps de votre patience,
j’ai renouvelé mes plaies, j’ai troublé votre repos,
c’est tout ce que nous recueillerons l’une et
l’autre du récit de ces cruelles aventures. L’astre
se lève, mes gardes vont m’appeler, laissez-moi
courir à la mort ; je ne la redoute plus, elle
abrégera mes tourments, elle les finira ; elle n’est
à craindre que pour l’être fortuné dont les jours
sont purs et sereins, mais la malheureuse créature
qui n’a pressé que des couleuvres, dont les pieds
sanglants n’ont parcouru que des épines, qui n’a
connu les hommes que pour les haïr, qui n’a vu le
flambeau du jour que pour le détester, celle à qui
ses cruels revers ont enlevé parents, fortune,
secours, protection, amis, celle qui n’a plus dans
le monde que des pleurs pour s’abreuver et des
tribulations pour se nourrir... celle-là, dis-je, voit
avancer la mort sans frémir, elle la souhaite
comme un port assuré où la tranquillité renaîtra

266
pour elle dans le sein d’un dieu trop juste pour
permettre que l’innocence avilie et persécutée sur
la terre ne trouve pas un jour dans le ciel la
récompense de ses larmes.
L’honnête M. de Corville n’avait point
entendu ce récit sans en être prodigieusement
ému ; pour Mme de Lorsange, en qui (comme
nous l’avons dit) les monstrueuses erreurs de sa
jeunesse n’avaient point éteint la sensibilité, elle
était prête à s’en évanouir :
– Mademoiselle, dit-elle à Sophie, il est
difficile de vous entendre sans prendre à vous le
plus vif intérêt... mais faut-il vous l’avouer, un
sentiment inexplicable, plus vif encore que celui
que je viens de vous peindre, m’entraîne
invinciblement vers vous et fait mes propres
maux des vôtres. Vous m’avez déguisé votre
nom, Sophie, vous m’avez caché votre naissance,
je vous conjure de m’avouer votre secret ; ne
vous imaginez pas que ce soit une vaine curiosité
qui m’engage à vous parler ainsi ; si ce que je
soupçonne était vrai... ô Justine, si vous étiez ma
soeur !

267
– Justine... madame, quel nom !
– Elle aurait votre âge aujourd’hui.
– Ô Juliette, est-ce toi que j’entends, dit la
malheureuse prisonnière en se précipitant dans
les bras de Mme de Lorsange... toi, ma soeur,
grand Dieu... quel blasphème j’ai fait, j’ai douté
de la providence... Ah, je mourrai bien moins
malheureuse, puisque j’ai pu t’embrasser encore
une fois.
Et les deux soeurs, étroitement serrées dans les
bras l’une de l’autre, ne s’exprimaient plus que
par leurs sanglots, ne s’entendaient plus que par
leurs larmes... M. de Corville ne put retenir les
siennes, et voyant bien qu’il lui était impossible
de ne pas prendre à cette affaire le plus grand
intérêt, il sortit sur-le-champ et il passa dans une
autre chambre.
Il écrivit au garde des sceaux, il peignit en
traits de sang l’horreur du sort de l’infortunée
Justine, il se rendit garant de son innocence,
demanda jusqu’à l’éclaircissement du procès que
la prétendue coupable n’eût que son château pour
prison et s’engagea à la représenter au premier

268
ordre du chef souverain de la justice. Sa lettre
écrite, il en charge les deux cavaliers, il se fait
connaître à eux, il leur ordonne de porter à
l’instant les dépêches et de revenir prendre leur
prisonnière chez lui, s’il en reçoit l’ordre du chef
de la magistrature ; ces deux hommes qui voient
à qui ils ont affaire, ne craignent point de se
compromettre en obéissant, cependant une
voiture avance...
– Venez, belle infortunée, dit alors M. de
Corville à Justine qu’il retrouve encore dans les
bras de sa soeur, venez, tout vient de changer
pour vous dans un quart d’heure ; il ne sera pas
dit que vos vertus ne trouveront pas leur
récompense ici-bas, et que vous ne rencontriez
jamais que, des âmes de fer... suivez-moi, vous
êtes ma prisonnière, ce n’est plus que moi qui
réponds de vous.
Et M. de Corville explique alors en peu de
mots tout ce qu’il vient de faire...
– Homme respectable autant que chéri, dit
Mme de Lorsange en se précipitant aux genoux
de son amant, voilà le plus beau trait que vous

269
ayez fait de vos jours. C’est à celui qui connaît
véritablement le coeur de l’homme et l’esprit de
la loi, à venger l’innocence opprimée, à secourir
l’infortune, accablée par le sort... Oui, la voilà...
la voilà, votre prisonnière, monsieur... va, Justine,
va, cours baiser à l’instant les pas de ce
protecteur équitable qui ne t’abandonnera point
comme les autres... Ô monsieur, si les liens de
l’amour m’étaient précieux avec vous, combien
vont-ils me le devenir davantage, embellis par les
noeuds de la nature, resserrés par la plus tendre
estime !
Et ces deux femmes embrassaient à l’envi les
genoux d’un si généreux ami et les arrosaient de
leurs pleurs. On partit. On arrive en peu d’heures
au château. M. de Corville et Mme de Lorsange
s’amusaient excessivement de faire passer Justine
de l’excès du malheur au comble de l’aisance et
de la prospérité ; ils la nourrissaient avec délices
des mets les plus succulents, ils la couchaient
dans les meilleurs lits, ils voulaient qu’elle
ordonnât chez eux, ils y mettaient enfin toute la
délicatesse qu’il était possible d’attendre de deux
âmes sensibles... On lui fit faire des remèdes

270
pendant quelques jours, on la baigna, on la para,
on l’embellit ; elle était l’idole des deux amants,
c’était à qui des deux lui ferait plus tôt oublier ses
malheurs. Avec quelques soins un excellent
artiste se chargea de faire disparaître cette
marque ignominieuse, fruit cruel de la
scélératesse de Rodin. Tout répondait aux voeux
de Mme de Lorsange et de son charmant ami,
déjà les traces de l’infortune s’effaçaient du front
charmant de l’aimable Justine... déjà les grâces y
rétablissaient leur empire ; aux teintes livides de
ses joues d’albâtre succédaient les roses du
printemps ; le rire effacé depuis si longtemps de
ces lèvres y reparut enfin sur l’aile des plaisirs.
Les meilleures nouvelles arrivaient de Paris,
M. de Corville avait mis toute la France en
mouvement, il avait ranimé le zèle de M. S. qui
s’était joint à lui pour peindre les malheurs de
Justine et pour lui rendre une tranquillité qui lui
était aussi bien due... Des lettres du roi arrivèrent
enfin, qui purgeant Justine de tous les procès qui
lui avaient été injustement intentés depuis son
enfance, lui rendaient le titre d’honnête
citoyenne, imposaient à jamais silence à tous les

271
tribunaux du royaume qui avaient comploté
contre cette malheureuse, et lui accordaient douze
cents livres de pension sur les fonds saisis dans
l’atelier des faux monnayeurs du Dauphiné. Peu
s’en fallut qu’elle n’expirât de joie en apprenant
d’aussi flatteuses nouvelles ; elle en versa
plusieurs jours de suite des larmes bien douces
dans le sein de ses protecteurs, lorsque tout à
coup son humeur changea sans qu’il fût possible
d’en deviner la cause. Elle devint sombre,
inquiète, rêveuse, quelquefois elle pleurait au
milieu de ses amis sans pouvoir elle-même
expliquer le sujet de ses larmes.
– Je ne suis pas née pour tant de félicité,
disait-elle quelquefois à Mme de Lorsange... oh !
ma chère sueur, il est impossible qu’elle puisse
durer.
On avait beau lui dire que toutes ses affaires
étant finies, elle ne devait plus avoir aucune sorte
d’inquiétude ; l’attention que l’on avait eue de ne
point parler dans les mémoires qui avaient été
faits en sa faveur d’aucun des personnages avec
lesquels elle avait été compromise et dont le

272
crédit pouvait être à redouter, ne pouvait que la
calmer encore ; cependant, rien n’y parvenait, on
eût dit que cette pauvre fille, uniquement destinée
au malheur et sentant la main de l’infortune
toujours suspendue sur sa tête, prévit déjà le
dernier coup dont elle allait être écrasée.
Mme de Lorsange habitait encore la
campagne ; on était sur la fin de l’été, on projetait
une promenade qu’un orage affreux qui se
formait, paraissait devoir déranger ; l’excès de la
chaleur avait contraint de laisser tout ouvert dans
le salon. L’éclair brille, la grêle tombe, les vents
sifflent avec impétuosité, le feu du ciel agitant les
nues, les ébranlant d’une manière horrible. Mme
de Lorsange effrayée... Mme de Lorsange qui
craint horriblement le tonnerre, supplie sa soeur
de fermer tout le plus promptement qu’elle
pourra ; M. de Corville rentrait en ce moment ;
Justine, empressée de calmer sa soeur, vole à une
fenêtre, elle veut lutter une minute contre le vent
qui la repousse, à l’instant un éclat de foudre la
renverse au milieu du salon et la laisse sans vie
sur le plancher.

273
Mme de Lorsange jette un cri épouvantable...
elle s’évanouit ; M. de Corville appelle au
secours, les soins se divisent, on rappelle Mme de
Lorsange à la lumière, mais la malheureuse
Justine était frappée de façon à ce que l’espoir
même ne pouvait plus subsister pour elle. La
foudre était entrée par le sein droit, elle avait
brûlé sa poitrine, et était ressortie par sa bouche,
en défigurant tellement son visage qu’elle faisait
horreur à regarder. M. de Corville voulut la faire
emporter à l’instant. Mme de Lorsange se lève
avec l’air du plus grand calme et s’y oppose :
– Non, dit-elle à son amant, non, laissez-la
sous mes regards un instant, j’ai besoin de la
contempler pour m’affermir dans la résolution
que je viens de prendre ; écoutez-moi, monsieur,
et ne vous opposez point surtout au parti que
j’adopte et dont rien au monde ne pourra me
distraire à présent.
« Les malheurs inouïs qu’éprouve cette
malheureuse, quoiqu’elle ait toujours respecté la
vertu, ont quelque chose de trop extraordinaire,
monsieur, pour ne pas m’ouvrir les yeux sur moi-

274
même ; ne vous imaginez pas que je m’aveugle
sur ces fausses lueurs de félicité dont nous avons
vu jouir dans le cours de ses aventures les
scélérats qui l’ont tourmentée. Ces caprices du
sort sont des énigmes de la providence qu’il ne
nous appartient pas de dévoiler, mais qui ne
doivent jamais nous séduire ; la prospérité du
méchant n’est qu’une épreuve où la providence
nous met, elle est comme la foudre dont les feux
trompeurs n’embellissent un instant l’atmosphère
que pour précipiter dans les abîmes de la mort le
malheureux qu’elle éblouit... En voilà l’exemple
sous nos yeux ; les calamités suivies, les
malheurs effrayants et sans interruption de cette
fille infortunée sont un avertissement que
l’éternel me donne de me repentir de mes travers,
d’écouter la voix de mes remords et de me jeter
enfin dans ses bras. Quel traitement dois-je
craindre de lui, moi... dont les crimes vous
feraient frémir, s’ils étaient connus de vous... moi
dont le libertinage, l’irréligion ... l’abandon de
tous principes ont marqué chaque instant de la
vie... à quoi devrais-je m’attendre, puisque c’est
ainsi qu’est traitée celle qui n’eut pas une seule

275
erreur volontaire à se reprocher de ses jours.
« Séparons-nous, monsieur, il est temps...
aucune chaîne ne nous lie, oubliez-moi, et
trouvez bon que j’aille par un sentier éternel
abjurer aux pieds de l’être suprême les infamies
dont je me suis souillée. Ce coup affreux pour
moi était néanmoins nécessaire à ma conversion
dans cette vie, et au bonheur que j’ose espérer
dans l’autre, adieu, monsieur, vous ne me verrez
jamais. La dernière marque que j’attends de votre
amitié est de ne faire même aucune sorte de
perquisition pour savoir ce que je suis devenue ;
je vous attends dans un monde meilleur, vos
vertus doivent vous y conduire, puissent les
macérations où je vais, pour expier mes crimes,
passer les malheureuses années qui me restent,
me permettre de vous y revoir un jour.
Mme de Lorsange quitte aussitôt la maison,
elle fait atteler une voiture, prend quelques
sommes avec elle, laisse tout le reste à M. de
Corville en lui indiquant des legs pieux, et vole à
Paris où elle entre aux carmélites dont au bout de
très peu d’années elle devient le modèle et

276
l’exemple, autant par sa grande piété que par la
sagesse de son esprit et l’extrême régularité de
ses moeurs.
M. de Corville, digne d’obtenir les premiers
emplois de sa patrie, y parvient, n’en est honoré
que pour faire à la fois le bonheur du peuple, la
gloire de son souverain et la fortune de ses amis.
Ô vous qui lirez cette histoire, puissiez-vous
en tirer le même profit que cette femme
mondaine et corrigée, puissiez-vous vous
convaincre avec elle que le véritable bonheur
n’est que dans le sein de la vertu et que si Dieu
permet qu’elle soit persécutée sur la terre, c’est
pour lui préparer dans le ciel une plus flatteuse
récompense.

Fini au bout de quinze jours,


le 8 juillet 1787.

277
278
Cet ouvrage est le 135e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec


est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.

279

Vous aimerez peut-être aussi