Bull Acad Natl Med 207 (2023) 1270—1275
Disponible en ligne sur
ScienceDirect
[Link]
REVUE GÉNÉRALE
Origine de la notion de « Une seule santé »夽
Origin of the notion of ‘‘One health’’
Gilles Bourdoiseau
Académie vétérinaire de France, France
Reçu le 1er mars 2023 ; accepté le 29 avril 2023
Disponible sur Internet le 3 octobre 2023
MOTS CLÉS Résumé La gravité et l’émergence en quelques années de plusieurs épidémies humaines
Santé publique ; récentes —– la Covid-19, la « variole du singe » —– confirment l’importance du concept « Une
Santé publique seule santé ». Cette conception synthétique est fondée sur la santé publique, la santé publique
vétérinaire ; vétérinaire et la qualité de l’environnement. Au cours du 18e siècle, plusieurs hommes influents
Une seule santé ont contribué à l’émergence de la notion « Une seule santé » : François Quesnay (économiste),
Claude Bourgelat (vétérinaire) et Félix Vicq d’Azyr (médecin).
© 2023 l’Académie nationale de médecine. Publié par Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Summary The severity and the emergence of several recent human epidemics —– COVID-
KEYWORDS 19, monkey-pox —– confirm the importance of the concept ‘‘One health’’. This integrated
Public health; conception is based on the public health, the veterinary public health and the quality of
Veterinary public the environment. During the eighteenth century, several influent men have contributed to the
health; emergence of the ‘‘One health’’: François Quesnay (economist), Claude Bourgelat (veterinary
One health surgeon) and Félix Vicq d’Azyr (physician).
© 2023 l’Académie nationale de médecine. Published by Elsevier Masson SAS. All rights reserved.
Contexte actuel - définitions urgences de santé publique de portée internationale, la
Covid-19 le 30 janvier 2020 et la variole du singe le 23 juillet
Communiqué du 20 août 2022 2022 » [1]. Lors de sa séance du 15 novembre 2022, l’ANM
évoque une problématique préoccupante et d’actualité :
« quelles conséquences de la pandémie Covid-19 sur la santé
Dans un communiqué du 20 août 2022, l’Académie nationale
publique ? » [2].
de médecine (ANM) rappelle « qu’en moins de trois années,
Selon le dictionnaire de l’ANM, « la santé publique est la
deux infections virales épidémiques ont été classées comme
discipline qui se consacre à la protection de la santé d’une
collectivité et des personnes qui la composent » ; « la santé
publique vétérinaire est la partie de l’art vétérinaire qui se
夽 Séance du 10/10/2023.
Adresse e-mail : [Link]@[Link]
[Link]
0001-4079/© 2023 l’Académie nationale de médecine. Publié par Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Bull Acad Natl Med 207 (2023) 1270—1275
consacre à la protection de la santé des populations humaine François Quesnay
et animale » [3].
François Quesnay (1694—1774), médecin (1744) et chirur-
gien, économiste, encyclopédiste et membre de l’Académie
L’Académie vétérinaire de France (AVF) des sciences (1751) est le créateur et l’animateur d’un cou-
rant de pensée : la « physiocratie », théorie économique
L’Académie vétérinaire de France (AVF), du fait « de nou- qui considère l’agriculture et l’élevage comme source de
veaux enjeux, revisite la définition de la Santé Publique richesse et qu’il définit dans un article de l’Encyclopédie
Vétérinaire » : il s’agit de « l’ensemble des actions col- intitulé « Fermiers » [7] :
lectives, principalement régaliennes, en rapport avec les « [les] pauvres cultivateurs ne représentent point le vrai
animaux sauvages ou domestiques, leurs services et leurs laboureur, le riche fermier qui cultive en grand, qui gou-
productions entrant notamment dans la chaîne alimentaire, verne, qui commande, qui multiplie les dépenses pour
qui visent à préserver les santés humaine et animale —– y augmenter les profits. . . Ce sont les richesses des fermiers
compris l’état de bien-être —– et la santé des écosystèmes. qui fertilisent les terres, qui multiplient les bestiaux, qui
Elle contribue ainsi au développement durable et à la mise attirent, qui fixent les habitans [sic] des campagnes & qui
en œuvre du concept Une seule santé » [4]. font la force et la prospérité de la nation.. . .D’ailleurs il y
a des provinces où le profit sur les bestiaux est bien plus
considérable que le produit des récoltes. . . ».
Organisation mondiale de la santé (OMS)
Aujourd’hui, le dictionnaire de l’Académie française défi-
nit la physiocratie (de phusis : Nature, kratos : force,
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) développe la
puissance) comme une « doctrine de l’époque des Lumières
notion « Une seule santé : . . .la démarche « Une seule
selon laquelle les phénomènes économiques relèvent d’un
santé » est essentielle pour faire face aux menaces pesant
ordre naturel dont l’homme peut découvrir les lois par la rai-
sur la santé à l’interface entre l’animal, l’homme et
son et en vertu duquel la terre est source de toute richesse.
l’environnement. Les domaines de travail sont la sécurité
Quesnay fut le chef de file de la physiocratie. La physiocra-
sanitaire des aliments, la lutte contre les zoonoses, les ser-
tie inspira les réformes de Turgot » [8].
vices de laboratoire, les maladies tropicales négligées, la
santé environnementale, la résistance aux antimicrobiens »
[5]. Henri Léonard Bertin
Enfin, Brugère-Picoux et al. rappellent qu’il n’y a pas
deux médecines mais une seule car « fondée toutes les Ensuite, intervient de façon décisive un haut fonction-
deux sur les mêmes bases » ; la « découverte des vaccins et naire du Royaume : Henri Léonard Bertin (1720—1792)
l’identification des récentes épizooties et épidémies » dont successivement Lieutenant de la Généralité de Lyon (1754) —
certaines zoonotiques confirment bien l’apport synergique – équivalent d’un préfet de Région —– puis membre du Conseil
des travaux des médecins et des vétérinaires confrontés du Roi Louis XV (1710—1774) en tant que responsable de la
à des défis communs [6]. Les milieux naturels dans les- police du Royaume (1757), puis des finances (1759) [9]. Ber-
quels vivent l’homme, les animaux domestiques et sauvages tin est confronté à une situation économique et financière
peuvent être la source d’agents pathogènes et de mala- déplorable qu’il a mission d’améliorer.
dies infectieuses humaines et animales : par exemple, À Lyon, Bertin a l’occasion de rencontrer Claude Bour-
l’émergence du sida, de la Covid-19 et du « monkey-pox » gelat (1712—1779) encyclopédiste, hippiatre et « Écuyer du
illustre bien la nécessité de collaborations et de formations Roi tenant l’Académie d’équitation » de Lyon. Cette aca-
communes. démie est le lieu de rencontres entres nobles et bourgeois,
L’objet de cet article est de rappeler les origines his- hommes politiques et fonctionnaires, riches commerçants et
toriques et les enrichissements successifs de cette notion notables de la ville. . ., contexte favorable à l’émergence de
élaborée par étapes. nouvelles idées et de projets. Bertin et Bourgelat sont égale-
ment membres de l’Académie des sciences (respectivement
1761 et 1752) et ont donc l’occasion d’y rencontrer F. Ques-
La physiocratie, F. Quesnay —– 1756 et la nay : ainsi est-il possible —– pour ne pas dire probable —– que
ces trois encyclopédistes confrontent leur interprétation
fondation de l’école vétérinaire de Lyon, C.
respective de la situation financière inquiétante du Royaume
Bourgelat —– 1761 et en déduisent la nécessité économique de se préoccuper
des épidémies animales.
Sans exclure l’hypothèse de préoccupations et de colla- En effet, le bétail à l’époque est d’abord une force de
borations fructueuses antérieures au XVIIIe siècle, c’est la travail pour le labour et les travaux des champs et ensuite
période « des Lumières » qui contribue de façon prépondé- une source d’engrais : aussi la mortalité élevée du bétail due
rante à la notion d’une « seule santé » par l’intermédiaire de à de nombreuses maladies infectieuses et contagieuses est
plusieurs institutions scientifiques : l’Académie des sciences l’une des causes majeures des mauvaises récoltes, entraî-
(fondée en 1666), l’École vétérinaire de Lyon (1761), puis nant disettes et jacqueries que craint tout pouvoir politique.
celle d’Alfort (1766), la Société royale de médecine (1778) Aussi le Roi Louis XV —– vraisemblablement sur les conseils
et le concours de plusieurs personnalités politiques et de Bertin —– décrète-t-il le 4 août 1761 la création de la
scientifiques. première école vétérinaire au monde à Lyon dont la finalité
1271
G. Bourdoiseau
n’est pas la médecine équine comme on le lit trop souvent « . . .Il eût été cependant facile, en renonçant même aux
mais celle du bétail : lumières des Anciens [c’est-à-dire des « empiriques » ?]
de fonder les progrès de la médecine des animaux sur les
« . . . pour ouvrir une École où l’on enseignera publi-
progrès de la médecine des hommes. Celle-ci fut aidée
quement les principes et la méthode de guérir les
de celle-là dans son principe et par une sorte de retour,
maladies des bestiaux ce qui procurera insensiblement
elle offre une abondante moisson de découvertes et de
à l’agriculture du royaume les moyens de pourvoir à
richesses à quiconque est capable de saisir les rapports
la conservation du bétail dans les lieux où cette épi-
et les différences du corps de l’homme et de l’animal,
démie [vraisemblablement la peste bovine] désole les
et de soumettre en même temps l’analogie aux lois d’un
campagnes. . . » [9].
raisonnement rigoureux. . . ».
« . . .& nous nous estimerions trop heureux si les per-
La « médecine comparée », C. Bourgelat sonnes à qui la vie des hommes est confiée, persuadées
des progrès que leur art peut attendre encore de la
Si Claude Bourgelat est le fondateur de l’enseignement médecine comparée, daignaient nous mettre à portée
et de la profession vétérinaire et le premier directeur d’éprouver et de pratiquer sur les animaux ce que la
(1761—1765) de l’École de Lyon, puis de l’École d’Alfort prudence ne leur permet pas de tenter sur la nature
en 1766, il est également le premier à évoquer la notion humaine » [11].
de « médecine comparée » fondée sur les connaissances
scientifiques acquises chez l’animal, puis extrapolables à la « Règlemens [sic] pour les Écoles Royales
« médecine des hommes » et réciproquement, notion qu’il Vétérinaires de France »
développe dans trois publications.
Enfin, dans « Règlemens [sic] pour les Écoles Royales Vété-
« Etranguillon » rinaires de France » publié en 1777, C. Bourgelat confirme
l’intérêt d’une médecine comparée et sa finalité :
D’abord, dans un article publié dans l’Encyclopédie en
« . . . les portes des Écoles [c’est- à-dire celles de Lyon
1756 et intitulé « Etranguillon », terme désignant vraisem-
et d’Alfort] seront sans cesse ouvertes à tous ceux qui,
blablement « la gourme1 » d’après les avis concordants des
chargés par état de veiller à la conservation des hommes,
Prs. J.L. Cadoré et J.F. Chary, C. Bourgelat évoque l’intérêt
auront acquis par le nom qu’ils se seront fait, le droit d’y
réciproque et synergique de la médecine de l’homme et de
venir interroger la Nature, chercher des analogies & véri-
« l’hippiatrique », c’est-à-dire l’art de soigner le cheval :
fier des idées dont la confirmation ne peut être qu’utile
« Ces réflexions [c’est-à-dire celles portant sur à l’espèce humaine » [12].
« l’Etranguillon »] néanmoins ne prouvent essentielle-
ment rien contre l’analogie du méchanisme [sic] du corps « L’épizootie des bêtes à cornes » —–
de l’homme & de l’animal : elle est véritablement cons- C. Bourgelat, 1770 et F. Vicq d’Azyr, 1774
tante. S’éloigner de la route qui conduit à la guérison de
l’un & chercher de nouvelles voies pour la guérison de
l’autre, c’est s’exposer à tomber dans des écarts conti- « Bêtes attaquées »
nuels. La science des maladies du corps humain présente
à l’Hippiatrique une abondante moisson de découvertes Dès 1770, C. Bourgelat décrit une maladie des « bêtes
& de richesses, nous devons les mettre à profit ; mais la attaquées » qu’il résume sous les termes de « esquinancie
Médecine ne doit pas se flater [sic]de les posséder toutes : gangrèneuse », c’est-à-dire une angine. Il propose un « trai-
l’Hippiatrique cultivée à un certain point, peut à son tour tement pour l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes »
devenir un trésor pour elle » [10]. et une prophylaxie sanitaire à l’encontre de cette maladie
appelée depuis « la peste bovine » :
« Art vétérinaire ou Médecine des Animaux » « . . .intercepter sous des peines irrévocables & rigou-
reuses toute communication des animaux sains. . .
Ensuite dans un ouvrage publié en 1767 : « Art vétérinaire [marqués de la lettre S] & des animaux malades, faire
ou Médecine des Animaux », Bourgelat définit la « médecine soigneusement marquer ceux-ci, les séparer. . . des pre-
comparée » : miers, leur interdire la sortie des étables & tout accès
dans les pâturages. . . ». De même pour les paysans ame-
nés à dispenser des soins : « . . .prohiber toute entrée dans
1 Gourme : « Maladie infectieuse due à Streptococcus equi, carac- les étables saines. . . à moins de se laver les mains dans
térisée par l’évolution aiguë d’une angine, suivie de suppurations du vinaigre. . . » [13].
multiples des ganglions et divers organes et de manifestations
pathologiques de nature immunologique » (in Fontaine M., Cadoré L’épizootie s’étend sur le territoire national
J.L. Vade-mecum du vétérinaire, 16e édition, Ed. Vigot, 1995,
p. 1388. Le Pr Chary est professeur de pathologie chirurgicale, le
Pr J.L. Cadoré est professeur de pathologie médicale des carni- Malgré ces mesures prophylactiques, l’épizootie s’étend sur
vores et des équidés sur le campus vétérinaire de Lyon. Leurs avis le territoire national. Y. Pouliquen décrit précisément la
concordants sont issus d’une question que je leur ai posée de façon situation : « . . .la peste bovine. . . décime les troupeaux
séparée. d’une façon si désastreuse que Turgot [contrôleur général
1272
Bull Acad Natl Med 207 (2023) 1270—1275
des finances] s’en inquiète et demande à l’Académie des « Mémoire sur les maladies contagieuses du bétail »
Sciences de lui recommander un médecin et un physicien
capables d’opposer promptement quelque moyen efficace C. Bourgelat confirme la nécessité de l’isolement et de
aux progrès toujours croissants de la contagion » [14]. l’abattage des animaux malades, infectés et suspects dans
Celle-ci investit Felix Vicq d’Azyr de cette mission : celui- son « Mémoire sur les maladies contagieuses du bétail » [18] :
ci, médecin, « est nommé commissaire et envoyé sur place
dès le 25 novembre [1774] afin de faire des observations « . . .on demande s’il ne serait pas plus avantageux
sur la nature du virus pestilentiel, sur les phénomènes de d’assommer sur le champ les bêtes qui en sont frappées,
sa communication [c’est-à-dire de sa transmission], sur la & celles même qui auraient communiqué [c’est-à-dire
manière de rendre à l’air et aux surfaces infectées leur qui auraient été en contact] avec elles, [plutôt] que de
pureté naturelle ; enfin sur les remèdes capables de combat- tenter de leur administrer des remèdes.
tre et de prévenir l’épizootie » [14].
C’est cette idée, due d’abord au célèbre Lancisi2 . . . » ;
« . . . dans toute épizootie quelconque, les animaux res-
teraient renfermés dans les villages, jusqu’à ce qu’il fût
parfaitement constaté que la maladie est contagieuse ou
Observations cliniques de Bernardino Ramazzini non. . . ».
Felix Vicq d’Azyr prend vraisemblablement connais- La « Société Royale de Médecine », naissance
sance des observations cliniques de Bernardino Ramazzini de la santé publique —– Conseil du Roi Louis
(1633—1714) professeur de « médecine pratique » à
XVI, décret du 29-04-1776
l’université de Padoue (1701) qui décrit en 1711 dans
sa leçon inaugurale une « fièvre maligne pestilentielle »
dans laquelle il écarte la « théorie des miasmes » L’origine historique de la fondation de cette
pour expliquer l’étiologie et l’épidémiologie de cette société savante
maladie.
En outre, il applique les « recommandations » proposées P. Borel décrit l’origine historique de la fondation de cette
en 1715 par Giovanni Maria Lancisi (1650—1720) professeur société savante [19] : un édit de Sa Majesté Louis XVI en date
de médecine pratique à l’université de la Sapienza de Rome du 29-04-1776 stipule la création d’une société de méde-
à l’encontre d’une « épizootie qui désolait les fermes », cine en charge « d’entretenir une correspondance sur tout
c’est-à-dire la « peste bovine » : identification des matières ce qui concerne les progrès de l’art de guérir. . . elle doit
virulentes (secrétions, lait, sang. . .), interdiction de vente publier l’histoire des épidémies et des épizooties. . . elle
des denrées alimentaires issues d’animaux malades ou sus- doit répondre. . . à toutes les questions. . . sur les objets de
pects, décontamination par le feu, la chaux ou le soufre salubrité publique. Elle doit. . . proposer des vues sur les
de tout objet, vêtement et local souillés, isolement des recherches qui lui paraissent mériter le plus d’attention des
animaux suspects, abattage sans écoulement de sang et médecins. . .publier les observations et les mémoires qu’elle
enfouissement des cadavres, interdiction des foires, des a recueillis. . . et approuvés ».. . . et Borel de conclure :
déplacements et de la vente des animaux issus des zones « . . .le Roi a non seulement donné naissance à une Société
infectées [15—17]. de médecine. . . mais il a également créé un véritable organe
F. Vicq d’Azyr fait appel à la collaboration des vétéri- gouvernemental de Santé publique ».
naires pour le diagnostic et la prophylaxie de cette peste : Y Pouliquen décrit les premiers travaux de cette Société :
« . . .la maladie s’est presque toujours montrée au-dessus « La Société royale. . . tint sa première séance le 13-08-1776,
des secours de l’Art & les remèdes les mieux administrés consécration pour Vicq d’Azyr. . . .Elle instituait « une sorte
n’ont opéré qu’un petit nombre de guérisons.. . .[cette épi- d’alliance de la médecine et du pouvoir de l’État ». Présidée
démie] enlève . . . la plus grande partie des bestiaux qui en par Lassone [1717—1788], le premier médecin de la Reine
sont atteints : l’individu . . .qui échappe à ses fureurs n’en [et du Roi Louis XVI], Félix Vicq d’Azyr en étant désigné
communique pas moins la contagion à ceux qui l’entourent ; secrétaire perpétuel. . . jusqu’en 1793. Elle fut une académie
il semble alors que la guérison même ne soit pas sans de médecine avant la lettre. . . »[14]. La Société s’intéresse
danger. . . », cette phrase laissant supposer par l’auteur d’emblée à la santé publique : « . . .Un autre rapport dirigé
l’hypothèse d’animaux porteurs sains ?. . . [16]. par Vicq d’Azyr concernait la fièvre puerpérale qui frap-
Enfin, F. Vicq d’Azyr recourt à l’expertise du vétérinaire
pour le diagnostic : « . . .il suffira d’appeler un chirurgien ou
un élève de l’École vétérinaire qui d’après la lecture de ces 2 Giovanni Maria Lancisi (1654—1720) est médecin (Rome, 1672),
observations [cliniques et nécropsiques], prononcera d’une professeur d’anatomie et de chirurgie (1684—1689) puis de méde-
manière sûre et facile sur sa nature ». Enfin, il prône le cine pratique à l’université de la Sapienza à Rome (1702). En 1715,
recours à la transmission expérimentale pour confirmer la il rédige des « Recommandations » ou bases prophylactiques à
contagion : « . . .on fera avec de la filasse deux tampons l’encontre de la peste bovine : il considère comme virulents de
nombreux liquides (secrétions, lais, sang. . .) et en déduit des appli-
que l’on trempera dans la bile, la morve. . . d’un animal
cations : abattage des animaux malades sans écoulement de sang,
malade. . . on introduira ces tampons dans deux plaies faites
enfouissement des cadavres , interdiction des déplacements et des
à la peau d’un animal sain dans n’importe quelle partie du rassemblements d’animaux (les foires). Malgré des pertes écono-
corps. Si la maladie se déclare en six ou huit jours, . . .on miques considérables, ces mesures semblent en partie efficaces en
peut conclure qu’elle est contagieuse » [16]. limitant l’extension de l’épidémie.
1273
G. Bourdoiseau
pait de nombreuses accouchées de l’Hôtel-Dieu de Paris et rinaire relèvent généralement d’instituts de recherche
qui depuis 1774 avait pris l’allure d’une véritable épidé- différents.
mie. Il n’en précise pas la cause que Semmelweiss, un siècle . . .Certaines de ces applications ne dépendent que
plus tard, attribuera avec justesse au manque d’hygiène des d’une volonté politique, à commencer par le rapproche-
accoucheurs. . . mais il en décrit fort justement les symp- ment des voies de formation scientifique des futurs pro-
tômes, tente d’en comprendre les raisons et recommande fessionnels de la santé humaine et animale, l’ouverture
un illusoire traitement par l’ipécacuana » [14]. de lignes importantes de financement d’écoles doctorales
communes et de projets de recherche communs aux deux
filières, et une gestion de ces voies de formation par une
P. Griset autorité ministérielle unique » [21].
P. Griset relate les circonstances de la création et de la Mais cette excellente proposition se heurte à une inertie
dissolution de cette Société : considérable et la volonté politique que chaque ministère
(de la Santé, de l’Enseignement supérieur, de l’Agriculture)
« La création en 1776 de la Société Royale de méde- garde dans son « domaine réservé » quelques « prés car-
cine confirme l’investissement croissant de l’État dans rés » qu’il refuse de partager même dans un but de synergie.
les questions relatives à la santé. La nouvelle société L’obstacle n’est pas scientifique, ni de culture médicale mais
s’inscrit dans la logique de création des institutions de tutelle, donc politique.
scientifiques. . . depuis la fondation de l’Académie des Rappelons-nous le délai important pour nommer un vété-
sciences en 1666. . . rinaire dans le comité scientifique en charge du Covid et
L’État. . . souhaitait disposer d’une institution pouvant le refus du ministère de la Santé de valider les résultats
lui offrir l’expertise nécessaire, tout particulièrement en obtenus sur des prélèvements d’origine humaine par des
matière de santé publique. Il voulait également établir une laboratoires et des personnels reconnus par le ministère
autorité scientifique sur le domaine médical. Les épidémies de l’Agriculture pourtant habilités pour la prophylaxie de
et plus largement l’ensemble des problèmes liés à la santé certaines épizooties.
étaient devenus des sujets de préoccupation majeurs. . .
C’est pour répondre à cette demande que la Société royale F. Vicq d’Azyr
de médecine créa très rapidement un réseau d’un millier de
correspondants. . .qui étaient en mesure de faire remonter à Pourtant, dès 1790, F. Vicq d’Azyr avait proposé ce rappro-
Paris une information sans cesse actualisée » [20]. chement [22] :
Malheureusement sous « la Terreur », Robespierre décide
« . . .le 8 août [1793] la fermeture de toutes les académies et « . . .Pourquoi séparer la Médecine des animaux de celle
de toutes les sociétés savantes. . . dont la Faculté de méde- de l’homme ? Ne sont-ce pas les mêmes principes à appli-
cine et la Société Royale de médecine. Il n’y a désormais plus quer ? & pour connaître en quoi ces deux parties de la
de structures ni de gouvernance pour encadrer le domaine même science se ressemblent ou diffèrent, ne faut-il pas
de la santé, qu’il s’agisse d’enseignement, de pratiques qu’on les rapproche ? . . .
médicales ou de politiques publiques. . . Le rétablissement Il faudrait « qu’elles soient [les écoles vétérinaires]
d’un dispositif d’enseignement et d’une gouvernance plus établies près des Écoles de médecine ou, ce qui vaudrait
globale de la médecine ne s’organisera. . . qu’après le 9 ther- mieux encore, qu’elles fassent partie de ces Écoles. . . les
midor an II (27-07-1794) et l’exécution de Robespierre » professeurs de l’un et l’autre enseignement se communi-
[20]. queront leurs projets, leurs travaux ; leurs connaissances
s’accroîtront par ce commerce réciproque. . .. ce sera sur-
tout une récompense très honorable que d’être envoyé
« Une seule santé » —– applications dans la
pour veiller au traitement d’une épizootie.
formation des étudiants Il doit entrer dans le plan des travaux d’une Académie
de médecine :. . . de rassembler surtout les descrip-
« One Health, Un Monde, Une Santé » tions des diverses endémies, épidémies et épizooties &
d’en publier l’histoire suivant l’ordre des saisons.. . . de
Dans un avis officiel intitulé « One Health, Un Monde, répondre à toutes les demandes relatives à la salubrité
Une Santé » —–, l’Académie vétérinaire critique à juste publique, par des avis & des instructions utiles. . .
titre le cloisonnement entre les deux médecines qui per- L’enseignement de la médecine vétérinaire se fera
sistera tant que les vétérinaires —– dans leur recrutement, dans des Écoles qui seront annexées à celles des Collèges
leur formation, leurs activités cliniques, leurs missions de médecine afin que les professeurs et les élèves de
d’enseignement, d’inspection et de recherche —– relèveront ces Écoles communiquent entr’eux, s’éclairent mutuel-
du ministère de l’agriculture et non de celui en charge de lement & concourent ensemble aux progrès de l’Art de
la santé : guérir » [22].
« . . .Les cloisonnements entre médecine humaine et
médecine vétérinaire restent, à quelques exceptions L’intrication entre trois domaines
près, inchangés que ce soit en matière de recrutement ou
de formation des étudiants qui ne relèvent pas du même Un exemple récent démontre l’intrication entre trois
ministère. Chercheurs en médecine humaine et vété- domaines (le milieu naturel, la santé animale, la santé
1274
Bull Acad Natl Med 207 (2023) 1270—1275
humaine) au point qu’une erreur de gestion, un manque de [5] Organisation mondiale de la santé; 2023 [En ligne], disponible
suivi peuvent aboutir à une santé dégradée [23] : sur : [Link]
(accessed 27 février 2023).
L’observation de cas de contamination leishmanienne [6] Brugère-Picoux J, Leroy E, Angot J-L, Rosolen SG.
humaine inhabituellement nombreux à proximité d’un Santé humaine et santé animale. Bull Acad Natl Med
parc boisé de Madrid est surprenante : la prévalence 2022;206:138—45.
de 2,44 en 2009 passe à 18,94 pour 100 000 habitants [7] Quesnay F. Fermiers. Enc Acad Sci 2023;VI(1756):538b.
en 2013 ; en outre, les médecins concernés sont sur- [8] Dictionnaire de l’Académie française; 2023 [En ligne], dis-
pris par la ré-apparition de cas chez l’enfant que depuis ponible sur : [Link] (accessed
longtemps ils n’observaient plus. Or, dans ce parc, la 27 février 2023).
[9] Bost J. Lyon, berceau des sciences vétérinaires. Éditions lyon-
population de lièvres reconnus comme source de para-
naises d’art et d’histoire; 1992. p. 17—24.
sites pour le phlébotome est régulièrement contrôlée
[10] Bourgelat C. Étranguillon. Encyclopédie de l’Académie des
et maintenue à un niveau tel qu’elle ne peut être à sciences; 2023 [volume VI [ET-FN], 1756, 71b-74b, §28].
l’origine du foyer. Enquête faite, la source est représen- [11] Bourgelat C. Art vétérinaire ou médecine des animaux; 1767,
tée par une forte population de lapins sauvages porteurs 31 p, [En ligne] Disponible sur : [Link]
de leishmanies et contaminants, ceux-ci contribuant à 2023 (accessed 27 fevrier 2023).
l’entretien et à la prolifération des phlébotomes devenus [12] Bourgelat C. Règlements pour les écoles royales vétérinaires de
infectants. France. In: 2e partie « Concernant l’enseignement en général
& l’enseignement en particulier », Titre XI, [Link] : « Mala-
Ces lapins en effet ont colonisé le parc ouvert au public, dies, Hôpitaux »; 1777. p. 198—9. [Link] 2023
interdit aux chiens —– donc sans prédateurs —– et entouré (accessed 27 février 2023).
de nombreuses habitations dont les habitants pouvaient [13] Bourgelat C. « École Royale Vétérinaire. Traitement pour
y abandonner quelques nourritures. L’étude démontre un l’épizootie qui règne sur les bêtes à cornes », 1770; 2023,
déséquilibre entre populations animales —– donc une bio- 20 pp., [Link] (accessed 27 février 2023).
diversité défaillante —– qui favorise la multiplication d’une [14] Pouliquen Y. Félix Vicq d’Azyr, les lumières et la révolution. Ed.
Odile Jacob; 2009, 240 pp.
source de pathogènes zoonotiques, en l’occurrence le lapin,
[15] Blancou J. Les anciennes méthodes de surveillance et de
et indirectement les phlébotomes infectés sources de conta-
contrôle de la peste bovine. Rev Elev Med Vet Pays Trop
mination humaine. Le contrôle de la population de lapins 1994;47(1):21—31.
met rapidement fin à l’augmentation de la contamination [16] Vicq d’Azyr F. « Recueil d’observations sur les différentes
humaine. méthodes proposées pour guérir la maladie épidémique qui
attaque les bêtes à cornes ». Premier rapport communiqué le
Déclaration de liens d’intérêts 18-02-1775. [En ligne] Disponible sur : [Link]
[Link]/histmed/medica/cote?90957x29x04, 2023
(accessed 27 février 2023).
L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts. [17] Bett WR. Giovanni Maria Lancisi (1654-1720). Nature
1954;781:2023.
Références [18] Bourgelat C. Mémoire sur les maladies contagieuses du bétail;
1775, 43 pp., [En ligne] Disponible sur : [Link]
2023 (accessed 27 février 2023).
[1] Académie nationale de médecine. De la Covid-19 à la
[19] Borel P. Comprendre l’enquête de la Société royale de méde-
variole du singe, variation sur le thème des zoonoses. [En
cine (1774—1793). Source, problèmes et méthodologie. Hist Sci
ligne] Disponible sur : [Link]
Med 2005;39(1):35—44.
de-la-covid-19-a-la-variole-du-singe-variation-sur-le-theme-
[20] Griset P. Académie de médecine. 200 ans. Une histoire de la
des-zoonoses/. Communiqué publié le 20 août 2022 (accessed
santé. Ed. Cherche Midi; 2019, 207 pp.
27 février 2023).
[21] Académie vétérinaire de France. Avis 2021-2 : avis inter-
[2] Académie nationale de médecine. Résumés des présentations
académique « One Health, Un Monde, Une Santé » des
de la séance du 15 novembre 2022 : quelles conséquences de la
Académies des Sciences, de Médecine, Vétérinaire et de Phar-
pandémie Covid-19 sur la santé publique ?; 2022 [En ligne], dis-
macie; 2023 [En ligne] Disponible sur : [Link]
ponible sur : [Link]
[Link], (accessed 27 février 2023).
des-presentations-de-la-seance-du-15-novembre-2022/
[22] Vicq d’Azyr F. Nouveau plan de constitution pour la médecine
(accessed 27 février 2023).
en France, Partie Quatrième. De la médecine vétérinaire. Sec-
[3] Dictionnaire de l’académie de médecine. [En ligne], dispo-
tion première. De la médecine vétérinaire en général; 1790,
nible sur : [Link]
201 pp., pp. 135-144 et p 198 [En ligne] Disponible sur :
2023 (accessed 27 février 2023).
[Link] 2023 (accessed 27 février 2023).
[4] Académie vétérinaire de France. Communiqué de presse
[23] Imenez M, et al. Could wild rabbits (Oryctolagus cuniculus)
2021-08. « Définition de la Santé Publique Vétérinaire »;
be reservoirs of Leishmania infantum in the focus of Madrid,
2023 [En ligne], disponible sur : [Link]
Spain? Vet Parasitol 2014;202:296—300.
[Link] (accessed 27 février 2023).
1275