Éditions de la Sorbonne
RÉFLEXIONS SUR QUELQUES ENJEUX POLITIQUES DE L'AFRIQUE DES GRANDS LACS
Author(s): Gabriel Le Jeune
Source: Revue Tiers Monde, Vol. 27, No. 106, L'AFRIQUE DES GRANDS LACS (Avril-Juin
1986), pp. 309-317
Published by: Éditions de la Sorbonne
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RÉFLEXIONS
SUR QUELQUES ENJEUX POLITIQUES
DE L'AFRIQUE DES GRANDS LACS
par Gabriel Le Jeune*
Ces quelques pages veulent recenser certains des principaux
enjeux politiques dont l'évolution, dans les prochaines années, pèsera
sur l'avenir des cinq pays de la région des Grands Lacs : le développe
ment qui reste à enclencher, les fragiles équilibres internes et régio
naux fixent ici le cadre de la réflexion. Il ne s'agit pas d'analyses de poli
tologues, mais de rappels et d'un constat.
En fait, pour la région des Grands Lacs, se pose au préalable la
question de l'existence même d'une région définissable par des intérêts
politiques communs. Au premier abord, elle peut apparaître comme une
mosaïque d'Etats, de populations, de problèmes juxtaposés mutuelle
ment indépendants et dans cette optique, la zone se caractérise négati
vement : elle n'appartient à aucun des grands « ensembles » géo-politiques
qui l'environnent (océan Indien, Corne de l'Afrique, bassin du Congo,
pays « de la ligne de front »).
L'évolution des divers problèmes dans cette région-mosaïque donne,
dans certains cas, une fausse impression d'interdépendance, alors qu'il
s'agit seulement d'une entrée en phase, chaque enjeu conservant son
dynamisme interne propre, sur lequel les appréciations peuvent forte
ment diverger. Certains voient aussi pour le Rwanda, malgré la très
forte pression démographique et la pauvreté, une situation originale
de réussite liée aux relations particulières entre dirigeants et popula
tions, situation qui le distinguerait nettement dans un environnement
en dégradation constante.
* Agrégé d'histoire. Cette note a été rédigée à la suite d'une réunion débat organisée
en octobre 1985 au Centre de Recherches africaines à Paris. Les participants étaient J.-P. Chré
tien, H. Dupriez, A. Guichaoua, G. Le Jeune, E. Mbokolo, G. Prunier.
Revue Tiers Monde, t. XXVII, n° 106, Avril-Juin 1986
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3IO GABRIEL LE JEUNE
Malgré tout, on doit con
tement liées et certaines i
des cinq Etats ne dépend
(le Rwanda et le Burundi s
alors que la réciproque n'
une menace constante sur
dont la route vers Momb
ventions de ces Etats n'o
libres régionaux : la zone
négligée ou surveillée, po
principaux sont ailleurs. In
situations peut conduire à
du Zaïre — les jugement
surdéterminés par le poid
systématique à ces hérit
établir entre Rwanda et
ou des conflits, alors qu'il
sans rapport entre eux. Sa
dépendance des politiques
rejeter ces assimilations p
Parmi les problèmes inter
représentent des enjeux
participants à la réunion
i) La question démograp
se complique de conflits p
La masse des 650 000 réf
pays abritant des réfugiés
ficiles dans chaque Etat l
tion de papiers d'identit
Ougandais d'origine rw
simples ne sont pas acqui
cinq pays dispose ainsi d
d'anciens migrants venus
ou troisième génération)
sins ou même les déstabi
Etat le patriotisme ou le na
progresse régulièrement
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RÉFLEXIONS SUR QUELQUES ENJEUX politiques 311
aussi faire naître chez des gouvernants affaiblis la tentation de trouver
dans les réfugiés des coupables ou des adversaires...
La pression démographique, dans cette région entourée de terres
relativement sous-peuplées, suscite d'inévitables problèmes alors que
les « mouvements naturels » de population (axes de migrations, zone
de colonisation spontanée...) transgressent allègrement les frontières
politiques. Dans un autre domaine, les tentatives de planning familial
se chargent immédiatement d'un gros poids politique et de complica
tions ethnico-religieuses (cf. Burundi). Enfin, et on ne peut sous
estimer l'impact de tels problèmes, il ne faudrait pas que les récents
développements entendus sur 1' « origine » présumée du sida ne viennent
compliquer encore plus cet écheveau en jetant sur certaines catégories
de populations un discrédit raciste : quelques Etats de la région et
même d'Europe ont déjà pris des mesures limitant les entrées sur leur
territoire.
2) La coopération économique régionale indispensable pour cette
région enclavée dépend de la prise en compte simultanée de trois
éléments :
— l'existence d'un marché de près de 20 millions d'habitants permet
ou doit permettre de rationaliser des investissements industriels
de base ;
— la signature et le respect d'accords douaniers pour l'accès aux ports
kenyans et tanzaniens conditionnent la réussite des efforts régionaux :
ces accords ont d'ailleurs été actualisés en octobre 1985 ;
— la mise en place d'organismes régionaux ou bilatéraux, comme la
cepgl, permet seule d'accéder à ce marché de 20 millions d'habitants.
Cette coopération économique est rendue indispensable par l'inten
sité des échanges de biens au travers des frontières : la contrebande du
café, les échanges de produits alimentaires, d'essence et de pièces de
rechange faussent complètement les statistiques officielles et rendent
artificiels nombre d'analyses, et partant de projets.
Le relatif échec de la cepgl vient de son incapacité à favoriser un
désarmement tarifaire qui décloisonnerait les économies nationales.
Diverses causes ont été avancées à la réunion du cra, celles à porter
au débit du Zaïre paraissent les plus significatives, elles ne semblent
pas découler d'un blocage délibéré mais plutôt du refus de jouer le rôle
moteur qui incomberait naturellement à ce vaste pays : malgré des
ambitions pétrolières mal dissimulées à l'annonce de gisements possibles
dans la vallée de la Rusizi, à la frontière burundaise, on peut relever
un dédain relatif des cadres de l'Etat zaïrois pour la coopération avec
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deux « petits » Etats, m
l'ensemble géo-politique
3) La question ethnique
en termes différents selo
nettement des unités dé
rées; au Rwanda et au B
catégories héréditaires q
tères d'ethnies. Dans ce
notre réunion, la dimen
apparaît depuis un quart
voir, de contrôle de l'
individuelle ou collective
rivalités territoriales de g
ethnique n'est pas un pr
éleveurs-agriculteurs (sa
des pâtures devant les cu
années, la question ethn
le contrôle direct du pou
rains : l'administration
les crises rwandaises et bu
des massacres, ont donn
raciste — nouant des hai
sortie aussi la peur, bien
trop vif, ne dérape sans c
et meurtrier.
Les participants à la réunion du cra, sans entrer dans le procès de
l'ethnisme — opéré ailleurs —, sans tenter non plus l'analyse complète
des conséquences politiques à long terme des crises, se sont plutôt
attaché à démonter les manipulations politiques de la peur ethnique,
aussi bien au Rwanda qu'au Burundi. Régulièrement, en effet, des groupes
politiques, tutsi au Burundi et hutu au Rwanda, soit agitent la peur du
dérapage (au Rwanda par la remise en cause des quotas ethniques, par
exemple), soit déplacent leurs intérêts au centre de la question ethnique,
soit enfin pratiquent une politique du pire (le cas le plus flagrant étant
le conflit Eglise-Etat au Burundi où nombre de tracts-rumeurs-faux
bruits émanent de groupes tutsi liés à l'ancien régime de Micombero).
A côté de ces manipulations de groupes rivaux, l'enjeu réside aussi
dans la diffusion du conflit ethnique parmi les populations, jusqu'au
niveau des communes : dans le cas du Burundi, la peur des dérapages,
mais surtout la crainte des manipulations politiciennes peuvent alors
expliquer le centralisme et le dirigisme perceptibles dans les institutions
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RÉFLEXIONS SUR QUELQUES ENJEUX POLITIQUES JI}
actuelles. En définitive, dans les années 80, la question reste posée de
savoir si cette opposition ethnique n'est pas davantage un lourd et
trop pesant héritage, susceptible de nourrir et d'aggraver des conflits
et des crises politiques plutôt qu'un clivage par lui-même facteur défi
nitif de blocage, non seulement au Burundi mais dans l'ensemble de
la région.
Après ce rappel rapide de questions interactives dans la région des
Grands Lacs, plusieurs participants ont évoqué des enjeux politiques
plus particuliers à chacun des pays :
— Si les centres principaux d'intérêt du Zaïre se situent vers le
sud et l'ouest, l'évolution de sa région orientale depuis près de vingt
cinq ans reste marquée par le souvenir des grandes rébellions des
années 60, périodiquement ravivé par l'action de noyaux résiduels
survivants qui entraînent des interventions de l'armée. Cette rébellion
persistante représente alors pour l'opposition zaïroise un point d'ancrage,
mais dont l'éloignement peut difficilement fournir des bases de départ
pour une hypothétique conquête du pouvoir. Au Nord-Kivu, le dyna
misme économique a favorisé l'apparition d'un nouveau type d'entre
preneurs, intéressés au ravitaillement de la capitale Kinshasa en pro
duits vivriers (avec la participation de marchandes qui prennent aussi
l'avion !), au commerce du café et plus rarement aux productions
minières, activités qui se « complètent » naturellement par un engage
ment politique assez net envers le régime Mobutu. Au Sud-Bushi,
au contraire, la situation paraît bloquée avec des « quasi-féodalités »
portées par les populations. La question qui reste posée ici est celle
des moyens dont dispose le pouvoir central soit pour faire changer la
situation au Bushi, soit pour transformer le dynamisme du Nord en
moteur de développement : la réponse reste de toute façon liée à l'avenir
général du Zaïre.
— En Ouganda, au-delà des soubresauts ponctuels, la crise menaçait
(et menace ?) par son ampleur l'unité même du pays, en opposant violem
ment des populations « bantoues » et des populations « nilotiques »,
l'effondrement politique allant de pair avec une catastrophe écono
mique : une dette extérieure énorme pour un tel pays (plus d'un milliard
de dollars), une inflation généralisée, des villes en croissance négative,
des aides financières étrangères à effet nul, une contrebande systéma
tique du café font que les populations vivent (ou retournent à) en auto
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subsistance. Pour les autr
crise multiforme semble p
directement néfastes sur
du rattachement de la cr
aux conflits de la Corne.
interventions tanzanienn
maîtriser un tant soit pe
causes de la crise, géograp
fluence, privée de moyen
peut plus être la puissance
maintien de quelques tro
de l'armée ougandaise tra
risque d'éclatement plutô
Le refus d'accorder l'asil
choisir à nouveau entre les
sance que des atrocités co
avec des morts aussi nom
venir risquent donc de voi
multipliées aux dépens su
cession probable de coups d
entre elles, plus ou moins
(Libyens, Soviétiques, Occ
mais toujours dans la logiqu
— En Tanzanie, les am
symbolise le choix d'un s
masquent provisoiremen
région occidentale des Gr
promotion de pôles rég
nomes du pouvoir central
thorique et particulièrem
capitalisme », les soucis e
dans les choix économiques
surdimensionnés et toujou
déblocage et la préservation
les deux obstacles majeurs
conditionne les années à venir.
— Au Rwanda, où la tension démographique est la plus forte, une
des particularités les plus remarquées est la grande autonomie des auto
rités locales et la latitude qui leur est laissée pour impulser des actions
de développement originales et souvent efficaces, leurs réussites sont
malgré tout fragiles. La situation d'ensemble, caractérisée encore par un
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REFLEXIONS SUR QUELQUES ENJEUX POLITIQUES 31 5
équilibre dans la pénurie, reste menacée d'un côté par la d
galopante, de l'autre par la difficulté à traduire dans les faits
proclamée donnée au développement rural et à la paysannerie
sans parler des fortes inégalités régionales dans la répar
investissements.
— Au Burundi, la politique d'union nationale voulue par la IIe Répu
blique depuis 1976 semble arriver à un tournant décisif. La réintroduc
tion de Bahutu dans le système éducatif, dans l'administration locale,
dans le jeu politique par le biais d'élections contrôlées, dans les circuits
économiques, etc., pose maintenant le problème de leur entrée et leur
intégration dans les couches dirigeantes du pays en nombre significatif.
Les difficultés économiques, la contraction des possibilités financières,
sans compter les problèmes évoqués plus haut, vont rendre particulière
ment ardu le processus, mais le succès ou l'échec du régime actuel
en dépend.
Le rappel succinct de ces enjeux nationaux n'épuise pas, bien entendu,
la question, il n'est que d'ajouter à cela des cas plus particuliers comme le
financement des budgets publics, l'urbanisation ou la villagisation pour
s'en convaincre.
III
Si la présence de très nombreuses coopérations étrangères frappe les
observateurs de la région des Grands Lacs, il ne faut pas en conclure
trop vite à un intérêt supérieur des puissances pour cette zone. La
multiplicité des intervenants étrangers tient aussi à la volonté expresse
des pays concernés, soit par neutralisme actif comme en Tanzanie, soit
pour éviter en plus tout clientélisme face à de trop puissants partenaires.
La relative extériorité de la région par rapport aux grands conflits actuels
en Afrique, sauf le cas de l'Ouganda, mais en même temps la réalité
d'enjeux dormants ou d'héritages, coloniaux ou non, déterminent sinon
les interventions étrangères du moins leur orientation générale et leur
niveau : le cas le plus intéressant est sans doute celui de la rfa longuement
évoqué par les intervenants.
Ainsi il apparaît nettement que la coopération allemande est de loin
la plus active au Kivu où elle concerne des secteurs d'activité et de produc
tion particulièrement importants, mines de métaux rares," café, quinquina...
Sur l'ensemble des pays concernés ici, les interventions allemandes
semblent plus importantes qu'ailleurs en Afrique, et elles conservent,
pour le moment, un caractère plus économique que politique, même si
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le souvenir d'un lointain passé colo
de la Belgique, et malgré son re
peut leur fournir une base histori
Sans préjuger d'ambitions polit
sur la région, il semble bien que
sans doute aussi la Chine, privil
développement, sans négliger pour
une bonne partie de l'activité m
l'Europe, sans contact aucun ave
étrangères intervenant au Rwan
d'ailleurs, pour les participants de
que de maintenir sa présence à t
veraient les équilibres économique
un effondrement économique pro
nationaux n'apparaîtraient pas c
complexité des enjeux dormants év
les dominer de l'extérieur, mais
rieur, sinon de contrôler, l'évoluti
niveaux d'intervention. Les limi
raissent également et imposent alo
d'une voie « endogène » de dével
IV
Cette voie originale de développement a été le dernier enjeu noté
par les participants de la réunion du cra, qui ont rappelé les principales
options possibles pour les pays des Grands Lacs :
— La nature et le niveau des aides internationales, leurs motiva
tions excluent que puisse y être trouvé le moteur du développement :
le poids des aides extérieures dans les financements publics ne doit pas
masquer cette réalité.
— L'impulsion par les Etats reste conditionnée par la solution
qui sera apportée aux diverses questions évoquées plus haut, sans
oublier qu'en définitive elles sont elles-mêmes dépendantes de la stabilité
des relations Etat/populations. Parmi les options relevées par les parti
cipants de la réunion figure aussi l'acquisition raisonnée de techno
logies extérieures par ces Etats : dans le cas de Rwanda et du Burundi,
la pression sur la terre atteint un tel niveau que l'introduction rationnelle
d'engrais, de produits phyto-sanitaires semble inévitable pour obtenir
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RÉFLEXIONS SUR QUELQUES ENJEUX POLITIQUES 317
une hausse durable et significative des rendements et des productions. La
nécessité de l'industrialisation ne peut non plus être ignorée et elle
passe aussi par des acquisitions.
— La capacité d'initiative et la participation des populations, très
diverses selon les pays, semblent également nécessaires à la réussite
de tout projet de développement, les situations de grand dynamisme
local que l'on peut rencontrer dans certaines zones du Rwanda et du
Nord-Kivu le prouvent amplement.
Si l'accord s'est fait assez nettement sur la signification des aides
internationales, par contre les avis sont restés nettement plus tranchés
à propos des rôles respectifs des Etats, des populations, des acquisitions
extérieures de technologies et de produits de base : sans nier le rôle
prééminent qui revient aux paysans des Grands Lacs, point de vue
défendu surtout par H. Dupriez, certains ont tenu à rappeler le rôle
actif joué par les Etats dans la région (J.-P. Chrétien) ou à considérer
comme inévitable à terme le recours à des technologies et apports exté
rieurs (A. Guichaoua). Les faibles disponibilités financières des Etats,
la très faible capacité d'épargne des populations paysannes ne permettent
pas de penser automatiquement à une synthèse des trois solutions : là
aussi l'étroite marge de manœuvre des gouvernants de la région des
Grands Lacs est éclatante.
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