Carnets de géographes
4 | 2012
Géographies critiques
Carnets de recherches
Pour une géographie sociale de
l'action
NICOLAS BAUTES ET CLEMENT MARIE DIT CHIROT
[Link]
Résumé
Partant de débats actuels sur le retour de la pensée critique dans les sciences sociales, cet
article propose d’interroger la portée critique de la géographie sociale. Le rapport particulier au
terrain qui caractérise l’émergence de cette orientation de la géographie y est envisagé comme
un élément indissociable de la formulation d’une pensée critique, qui soit en prise avec la
société. Ce questionnement prolonge les réflexions d’auteurs issus de disciplines connexes
(sociologie, anthropologie). Il lie la portée critique du discours scientifique à sa diffusion dans
la société, ce qui amène à envisager le rapport entre théorie et pratique et à poser les
conditions d’une géographie critique de l’action plaçant l’efficacité des savoirs critiques au
cœur du projet scientifique.
Entrées d’index
Rubriques : Carnets de recherches
Texte intégral
Introduction
1 La posture des géographes engagés en géographie sociale vis-à-vis de leur objet - la
société avant l’espace1 - s’appuie sur des choix individuels, associés à des
appartenances politiques ou à des idéologies qui nécessitent, pour être mis en récit,
discutés et diffusés, d’être explicités. Or, les travaux de géographes – tant écrits que
présentés oralement - font souvent l’économie de ces préalables qui semblent
pourtant incontournables pour transmettre des points de vue, défendre des idées, en
débattre. Ceci est d’autant plus étonnant que ces précautions sont au cœur des
préoccupations de disciplines connexes comme l’anthropologie ou la sociologie,
auxquelles la géographie a beaucoup emprunté.
2 Comment expliquer cet état de fait, alors même que la géographie française est
traversée, depuis les années 1970, par ces interrogations, notamment celles
impulsées par des auteurs engagés ayant contribué à prôner une géographie « de son
temps », capable de contribuer à « la prise de conscience collective et à la solution des
problèmes de société » (Rochefort, 1983) ?
3 Le contexte actuel de production des savoirs scientifiques, soumis en sciences
sociales comme dans d’autres champs de la recherche, à des impératifs de
productivité et d’utilité peut, en partie, expliquer cet état de fait. Il ne permet
cependant pas de saisir le mouvement actuel qui conduit de nombreux auteurs à
combiner, dans leur pratique professionnelle, une attitude qui vise à répondre à
l’injonction « publier ou périr » (publish or perish), tout en revendiquant des formes
d’engagement critique. Cette question, qui dépasse largement le cadre de la seule
géographie, renvoie à la place de la critique dans le discours scientifique et, plus
largement, à sa portée, qu’elle soit prise de position ou contestation.
4 Tant les postures des chercheurs, c’est-à-dire leurs rapports au terrain et leurs
emprunts théoriques et terminologiques, que les processus de recherche qu’elles
inspirent, processus apparemment contradictoires entre prise de position critique -
souvent contre les réformes et le changement de désignation du chercheur en
« produisant » - et discours critique ou engagé, ne nous semblent pas assez explicites.
5 Notre contribution s’organise selon quatre axes. Partant de courts récits
d’expériences personnelles de terrain, les deux premiers interrogent nos propres
postures de géographes, à la fois sur le terrain et dans la production de savoirs écrite
et parlée, mais aussi enseignée2. Chacun de ces récits fait référence à des situations
qui ont traversé et transformé notre expérience d’enquêteurs et qui nous ont conduits
à nous questionner, à douter, nous positionner, à prendre parti, ou à être pris à parti,
autant de situations de terrain dont on ne retrouve souvent aucune trace dans la
production scientifique. Partant du constat de la portée limitée du discours
académique, la réflexion invite à explorer plus avant les questions d’éthique vis-à-à-
vis du terrain et, avec elles, les fondements d’une science sociale critique.
6 Aussi, le troisième axe interroge-t-il la capacité de la géographie, particulièrement
la géographie sociale, à renouveler le débat actuel sur la pensée critique.
Actuellement peu visible dans les débats nationaux ou internationaux, la géographie
sociale partage néanmoins avec la géographie radicale anglo-saxonne un certain
nombre d’éléments théoriques, ainsi les références à Henri Lefebvre, au marxisme,
aux classes sociales, etc. Sa portée critique résiderait-elle davantage dans son rapport
particulier au terrain, dans sa propension à devenir une géographie
« performative » ?
7 Enfin, en vue d’apporter quelques éléments de réponse à ces nombreux
questionnements, est interrogé, sur la base d’un échange nourri à la fois par le goût et
la familiarité avec le terrain et les références à l’engagement (militant, syndical et
politique), Robert Hérin, l’un des auteurs du manuel Géographie sociale (Frémont,
Chevalier, Hérin, Renard, 1984). Cette démarche souhaite s’inscrire dans le
prolongement d’une réflexion déjà ancienne récemment relancée par J. Alduy & O.
Labussière (2011) qui, reprenant les termes du rapport au terrain de Renée Rochefort
(1961), tente de les mettre en perspective avec les enjeux actuels que pose au
géographe le savoir qui, partant du terrain, chemine vers la société.
Questionner la production d’un savoir
critique en géographie : la question de
l’engagement du chercheur
8 En tant que chercheurs en sciences sociales, géographes de formation travaillant
dans des sociétés marquées par de vives inégalités sociales observables dans le
quotidien de nos terrains de recherche, mais aussi en tant que personnes, nos
expériences nous ont conduits non seulement à être témoins mais aussi à être
contraints de nous positionner face à des situations que nous jugions intolérables :
discriminations, conflits, voire violences tout à la fois physiques, sociales et
symboliques. L’enjeu de telles situations est décrit par M. Morelle et F. Ripoll (2009)
qui soulignent que « sur le terrain, la question de la justice et de l’injustice, et plus
largement de “l’engagement“, n’est plus seulement un problème théorique et abstrait.
Elle se pose et même s’impose pratiquement, dans des situations vécues directement
par les chercheur-es, auxquelles ils sont personnellement confrontés ici et
maintenant, auxquelles ils doivent réagir d’une manière ou d’une autre. » (Ripoll &
Morelle, 2009, p. 159).
9 Ces situations nous obligent à nous interroger sur notre position dans le monde
social qui nous entoure et sur les exigences qu’elle implique, que J-B Racine, dans un
compte-rendu de lecture d’un ouvrage de J-P Ferrier, décrivait « en termes de
contraintes d’équilibre, d’autonomie et d’autocréation » (Racine, 1989, p. 52). La
« "mise en science" de l’expérience irremplaçable du rapport au territoire » (p.53)
que constitue le terrain du géographe ne peut se faire sans que soit explicitées la
nature et la portée de l’engagement du chercheur.
10 Lors de nos enquêtes en Inde, au Mexique et au Brésil, nous avons tour à tour pris
parti, parlé publiquement. Nous nous sommes tus dès lors que notre parole était
susceptible de menacer l’un de nos « informateurs » ou qu’elle pouvait nuire à notre
entreprise de recherche, ambitionnant la fameuse « connaissance scientifique ».
Nous avons aussi, à plusieurs reprises, pris part à des expressions contestataires, à
l’émergence de mobilisations, occupant des rôles très divers dans ces mouvements.
Ces engagements nous sont apparus évidents, forts de convictions parfois inavouées
– ou du moins pas toujours explicitées. Nous nous sommes le plus souvent placés du
côté de ceux qui nous apparaissaient comme les dominés ou, pour reprendre la
désignation proposée par G. Spivak, les subalternes3. Le choix de cette position n’est
certes pas sans poser problème, tant « les catégories de représentation et d’action sur
la société sont loin d’être immanentes et qu’elles font l’objet d’un travail d’élaboration
souvent conflictuel où les capacités d’intervention sont inégalement réparties entre
catégorisant et catégorisés » (Martiniello & Simon, 2005, p. 7). Le fait est que notre
posture, construite en essayant d’être au plus près dans notre recherche, de nos
positions personnelles - à la fois dans le registre sensible et politique -, et dans
l’élaboration d’une méthodologie suffisamment structurée pour limiter les biais
relatifs à la prise de parti univoque, a souvent opté pour laisser nos interlocuteurs
exprimer aussi librement que possible leurs réalités vécues. Face à cette parole, nous
nous sommes placés comme les « ‘dépositaires’ des récits recueillis » (Rochefort
(1962), citée par Alduy & Labussière, 2011, p. 10), impliqués dans « un mode
relationnel complexe qui évolue en fonction de paramètres théoriques et
épistémologiques, mais aussi de la pratique du terrain elle-même » (Ibid.).
11 Il nous semble important d’aller plus avant dans cette réflexion sur le rôle social du
chercheur en assumant notre engagement, entendu au sens plein du terme.
L’engagement ne constitue pas « un obstacle à la validité de la connaissance ni à la
rigueur de la démarche scientifique » mais « doit être recherché systématiquement et
doit être assumé consciemment, car l’engagement volontaire et conscient du
chercheur – et de son œuvre scientifique – (…) est une nécessité épistémologique. Il
est la condition fondamentale d’une connaissance adéquate, une condition de la
validité de la connaissance, à la rigueur de la démarche scientifique ». (Verhaegen,
1993, cité par Omasombo, dir., 2001, p. 216).
12 Est ainsi mise en évidence la complexité inhérente aux liens entretenus par le
chercheur à la fois avec le contexte idéologique dans lequel est inscrit son objet de
recherche et, ce faisant, avec sa posture idéologique. À ce sujet, l’ethnologue
américain Jim Thomas estime que le chercheur en sciences sociales a l’« obligation
éthique » d’être attentif au contexte idéologique dans lequel il est situé et qui le
conditionne insidieusement. « Même si les implications éthiques de son travail ne
doivent pas être négligées, il s’agit, pour celui-ci (le chercheur) de définir son rôle et
de savoir quelles en sont les limites » (Ghasarian, 1997, p. 191), ce qui conduit J.
Thomas (1993, cité par Ghasarian, [Link].) à proposer une ethnologie critique « qui ne
se contenterait pas de décrire les choses mais questionnerait ce rôle dans la
production du savoir » étudiant la culture non plus seulement pour la décrire (ce qui
est ), « mais pour la changer (ce qui devrait être), le but étant de faire entendre la voix
des sujets (…) (plaçant) la recherche dans le domaine de la prescription plutôt que
dans celui de la description » (Ghasarian, ibid.).
13 Nos relations au terrain se sont tissées de cheminements et d’observations, mais
surtout de rencontres faites d’échanges, de prises de positions et de débats, plus
largement de regards croisés engageant une nécessaire, et parfois fragile relation de
confiance. C’est à partir de la brève mise en récit de plusieurs expériences de ce type,
mises en perspective à l’aune d’une réflexion sur les formes que pourrait revêtir,
aujourd’hui, la production d’un savoir critique inscrit dans une géographie sociale de
l’action, que nous souhaitons contribuer à la réflexion collective. Ce qui impose, au
préalable, de s’interroger sur les limites actuelles de la diffusion des savoirs
académiques que construisent les sciences sociales.
La portée limitée du discours
académique comme outil de
changement social
14 Des travaux récents ont insisté sur les problèmes d’éthique rencontrés par les
géographes dans le cadre de leurs recherches de terrain (Collignon, 2010 ; Morelle et
Ripoll, 2009). Engagés dans leur fonction de chercheurs, mais aussi en tant que
personnes, dans un ensemble de relations avec d’autres acteurs, qu’il s’agisse
d’individus, de groupes ou d’institutions, ils sont confrontés à différents types
d’épreuves éthiques pouvant conduire à réinterroger une posture de recherche,
particulièrement lorsqu’elle prétend produire une pensée critique.
15 En enquêtant sur la spéculation foncière et immobilière dans une ville touristique
mexicaine, nous avons dû approcher les différentes parties impliquées dans des
rapports sociaux complexes, allant de la connivence à la confrontation violente :
pouvoirs publics, propriétaires fonciers, investisseurs locaux ou étrangers, mais aussi
groupes d’habitants mobilisés pour l’accès au logement et pour la défense de leur
quartier, construit au prix d’années de luttes sociales, face aux politiques de
revalorisation économique menées conjointement par les pouvoirs publics et
l’initiative privée.
16 Dans la même logique mais dans d’autres contextes, à Rio de Janeiro au Brésil,
dans les villes d’Udaipur ou de Mumbai en Inde, notre travail de recherche a
nécessité de tisser des liens, parfois proches, avec des habitants expulsés de leur
logement suite à la mise en œuvre de politiques de rénovation urbaine ; ou encore
avec des acteurs engagés dans des activités illicites, voire criminelles et d’être ainsi
témoins de situations de corruption, ou d’intimidation. Dans tous ces cas, les conflits
observés sur le terrain devenaient des manifestations locales de contradictions
existant au sein d’un système économique, politique et social plus large, qu’il
s’agissait de décrire, d’analyser et de critiquer, souvent à partir d’une nécessaire mise
à distance.
17 Les barrières rencontrées lors des différents contacts avec les acteurs dominants
(propriétaires fonciers, responsables des politiques urbaines à l’échelle municipale)
ont été à la hauteur de l’ouverture dont ont souvent fait preuve, à notre égard, les
collectifs d’habitants, les représentants d’associations ou les leaders syndicaux
engagés dans le conflit, et de leur contribution active à nos démarches de recherche.
Avant d’obtenir des documents officiels sur les politiques urbaines et de pouvoir
réaliser des entretiens avec des cadres des services d’urbanisme de la mairie, il aura
fallu passer plusieurs filtres et montrer « patte blanche ». À plusieurs reprises, nous
avons été conduits à rassurer nos interlocuteurs en indiquant notre fonction, mais
surtout en précisant les usages que nous ferions des résultats de nos entretiens. Au
Mexique, il a fallu insister sur le fait que nous n’étions pas journaliste, mais
chercheur en géographie, et répéter que si les résultats de notre recherche étaient
publiés, ils le seraient dans des revues scientifiques et non dans la presse. Ainsi
convaincus du caractère inoffensif de notre démarche, certains de ces interlocuteurs
appartenant au champ du pouvoir politique ou économique ont, parfois, consenti à
s’ouvrir à notre quête d’informations. À Mumbai, dans le contexte du projet de
réhabilitation d’un bidonville situé au cœur des enjeux fonciers métropolitains
(Behrampada, Bautès et ali., 2011), la rencontre avec les responsables de groupes
immobiliers et avec les représentants d’une association d’habitants, tous partie
prenante d’une procédure de relogement de familles encadrée par l’État s’est, à
plusieurs reprises, avérée délicate : face à des transactions souvent informelles,
relevant d’arrangements et de contrats tacites, la présence d’un chercheur, étranger
de surcroît, est d’autant plus dérangeante que ni la nature de son enquête ni la portée
de son discours ne semblent être aisément éclairés. Dans une favela de Rio de
Janeiro, au détour d’une rue, accompagné par l’un de nos interlocuteurs, nous
croisons un groupe de jeunes hommes qui, à notre passage, prononcent le nom du
reporter Tim Lopes, séquestré puis assassiné en 2002 lors d’une investigation pour la
TV Globo : « Tiens, en voilà un qui se prend pour Tim Lopes. Je serais attentif, hein,
à sa place ! ».
18 À l’inverse, après un entretien avec des membres d’une association d’habitants d’un
quartier populaire de la ville touristique de Playa del Carmen, au Mexique, les
personnes interrogées ont souhaité aborder l’usage futur des informations recueillies
dans le cadre de notre recherche. « Qu’est-ce que vous comptez faire de toutes ces
informations ? ». Nous avons alors expliqué qu’en plus d’une thèse, nous écririons
probablement un article et que nous tenterions de le faire publier dans une revue.
« Ah… Dans la revue Proceso ? ». Enthousiaste, l’interlocuteur faisait ainsi référence
au fameux hebdomadaire, leader national au Mexique du journalisme d’investigation
et figure de proue de la presse critique mexicaine. Depuis 2007, les reporters de la
revue analysent et dénoncent notamment de manière constante les dégâts sociaux
liés à la guerre contre le narcotrafic menée par le gouvernement fédéral. Ce choix
éditorial et politique a même conduit la rédaction de la revue à anonymer certains
articles pour préserver l’intégrité physique de leurs auteurs, le propos étant assumé
collectivement sur les questions les plus sensibles (corruption, narcotrafic). Ces
questions reflétaient les attentes de nos interlocuteurs quant à la démarche de
recherche : porter dans le débat public les problèmes auxquels ils font face et, de cette
manière, contribuer à un changement social en leur faveur.
19 Le caractère incertain, pour les interlocuteurs, des canaux de diffusion de
l’information collectée localement, se traduit de manières très différentes selon les
lieux, les acteurs, et les contextes sociopolitiques dans lesquels ils sont inscrits :
réticence et méfiance pour certains, espoir ou enthousiasme pour d’autres.
20 Le malentendu sur les modalités de diffusion du savoir scientifique est à l’image du
décalage existant entre les impératifs scientifiques du chercheur et les préoccupations
quotidiennes des acteurs, préoccupations marquées par l’urgence sociale face au
risque de perdre leur logement pour les uns, celui d’être dévoilés voire dénoncés pour
les autres. Mais le malentendu penche souvent en faveur du chercheur. Dans le
meilleur des cas, nos articles seront publiés dans une revue hyperspécialisée, tirée à
quelques centaines d’exemplaires et dont le lectorat est presque exclusivement
composé d’autres chercheurs dont les travaux s’inscrivent dans le même « micro-
sous-champ » de recherche (Chamayou, 2009). Publiés, ils enrichiront de quelques
lignes notre curriculum vitae mais n’auront, concrètement, aucune incidence dans la
vie de ceux dont ils traitent. Mais est-ce leur rôle ?
21 Ce questionnement sur l’utilité des savoirs géographiques est au cœur d’une
réflexion sur l’éthique de la recherche. Elle apparaît dans plusieurs articles récents,
témoignant des conflits que vivent personnellement les chercheur-es quant à leur
responsabilité vis-à-vis de leur terrain d’étude et des personnes ou groupes sociaux
dont ils deviennent les porte-paroles par leurs publications. Étendue à l’ensemble de
la communauté scientifique, cette réflexion pose la question de l’utilité sociale de la
recherche et du rapport entre les chercheur-es en sciences sociales et leurs objets
d’étude, à plus forte raison lorsque les groupes sociaux étudiés subissent des formes
de domination sociale. « Faut-il entrer dans la lutte auprès des dominés ? »,
s’interroge B. Collignon (2010) : les chercheurs « construisent leurs carrières grâce à
la collaboration des « cherchés », mais quels bénéfices ceux-ci en tirent-ils ? » (p.71).
Ainsi formulé, le problème est présenté comme situé dans une logique de don et de
contredon entre le chercheur et ses informateurs. Ces derniers procureraient les
informations qui permettront ensuite au chercheur de construire une carrière au sein
du monde académique ; aussi leur en serait-il redevable, d’une certaine manière.
L’exigence de réciprocité justifierait alors l’engagement du chercheur aux côtés des
« enquêtés ». Mais la réciprocité doit-elle nécessairement être dirigée vers les
groupes sociaux constitués en sujets/objets de recherche ? On voit mal, dans ce cas,
sur quels principes éthiques s’appuierait une recherche portant sur les catégories
sociales dominantes. Si c’était le cas, les travaux de Monique et Michel Pinçon-
Charlot sur la grande bourgeoisie auraient conduit leurs auteurs à un engagement
aux côté des puissants afin d’optimiser l’efficacité des outils de domination et de
reproduction sociale. Si la possibilité d’un tel détournement de la sociologie critique
est évoquée par les sociologues en annexe de leur ouvrage Les Ghettos du Gotha, leur
projet scientifique n’en demeure pas moins de « mettre au jour des inégalités et des
privilèges mal connus et d’en souligner les effets sociaux » (Pinçon et Pinçon Charlot,
2007, p. 274). Dans ce cas, cela implique, pour les chercheurs, de s’engager non pas
avec, mais contre leurs enquêtés. Cette volonté de contribuer à la remise en cause
d’un ordre social inégalitaire a été réaffirmée trois ans plus tard à l’occasion de la
publication de leur dernier ouvrage, Le président des riches (2010), par un choix
éditorial assurant la diffusion d’un savoir sociologique critique auprès d’un public
nombreux. La version numérique du livre est en effet en accès libre sur le site de
l’éditeur, Zones2. Cette même volonté de large diffusion est illustrée par la clarté d’un
propos scientifique débarrassé de tout jargon, afin qu’il soit accessible au plus grand
nombre. La réalisation par les auteurs d’un film illustrant leur travail est une autre
expression de cette préoccupation, qui selon eux est « une contrainte qui se justifie
par une exigence de fluidité et d’accessibilité du film (…) pour nous qui souhaitons
faire sortir notre travail du ghetto intellectuel » (2007, p. 285)4.
22 La possibilité d’une subversion de la pensée critique pose par ailleurs les limites
d’une recherche dont la seule portée serait de dévoiler les mécanismes économiques,
politiques et sociaux à travers lesquels est perpétuée la domination. Les problèmes
éthiques évoqués plus haut sont d’autant plus aigus que les chercheurs affichent la
volonté d’articuler leur démarche scientifique avec l’élaboration d’une critique
sociale, invitant ainsi à une réflexion sur les fondements même d’une géographie
critique.
D’une géographie du dévoilement à
une géographie « performative » :
cheminements vers une recherche-
action ?
23 Au-delà de la seule question du rapport aux enquêtés, toute démarche de recherche
soulève des questions d’ordre éthique qui concernent la portée critique des
recherches en sciences sociales. Quel pourraient-être l’intérêt, le sens d’un article,
d’une thèse ou d’un ouvrage, aussi critiques soient-ils, si la critique sociale était sans
effet sur la réalité sociale elle-même ? Que reste-t-il d’une pensée critique lorsque
celle-ci est déconnectée de l’action politique, sans prise possible sur le réel ? Ne
risque-t-elle pas de se voir réduite à un discours incantatoire menaçant « l’ordre des
mots plus que celui des choses » (Rimbert, 2011) ?
24 S’impose à nous une prise de recul vis-à-vis de l’apparent renouveau de la pensée
critique, illustré en géographie par l’engouement actuel pour la géographie radicale
anglo-saxonne, d’inspiration marxiste, et de sa normalisation autour de figures
scientifiques telles que D. Harvey ou E. Soja. Les récentes traductions en français de
travaux anglo-saxons et leurs succès éditoriaux, la multiplication de colloques et de
numéros thématiques de revues scientifiques ne doivent pas masquer le risque de
voir ces savoirs « confinés aux donjons des citadelles académiques » (Ibid.).
25 L’engouement retrouvé pour la pensée critique des chercheur-es en sciences
sociales est à considérer avec d’autant plus de circonspection qu’il intervient à un
moment où, en France, les universitaires ont eux-mêmes été confrontés à leur propre
incapacité à peser collectivement sur l’évolution des cadres de la production des
savoirs académiques : généralisation de la recherche sur contrats, imposition de
modes d’évaluation sclérosants de la production scientifique, enjeux scientifiques de
l’autonomie des universités. Or c’est à l’intérieur même de ces cadres que s’inscrit
l’actuelle réflexion sur la pensée critique. Selon, R. Keucheyan, les (nouvelles)
théories critiques auraient pour principal dénominateur commun le fait qu’elles
« remettent en question l’ordre social existant de façon globale » (2011, p. 2). Si cette
réflexion doit bien entendu porter sur leur contenu même, elle peut difficilement
faire l’économie d’une mise en question de l’efficacité de ces théories, envisagées
comme des instruments au service du changement social.
26 Ces deux facettes de la pensée critiques sont présentes dans la définition du
« savoir engager » proposée par P. Bourdieu. Aux fonctions dites « négatives », de
critique de ce qui est, doit être articulée une fonction « positive » correspondant à
« un travail collectif d’invention politique » (Bourdieu, 2001). En d’autres termes, il
s’agit de passer d’une « sociologie du dévoilement », visant à rendre intelligibles les
ressorts de l’ordre social mis en cause, à une sociologie « performative », participant
à la construction collective d’une réalité sociale autre (Callon, 1999, p. 72). Le fait de
transposer cette réflexion à notre champ disciplinaire permet d’envisager une
géographie sociale qui, plusieurs décennies après les recommandations de R.
Rochefort, doit « prendre ses risques, s’efforcer non plus seulement d’enregistrer des
résultats, mais de s’insinuer dans la genèse des choses et de suivre les cheminements
multiples d’un monde en voie d’élaboration » (Rochefort, 1962, p. 2), au travers d’un
« savoir-voir, d’un savoir-sentir et d’un savoir-écouter » (Vant, 1984, p. 137). Cette
géographie, qui « n’est pas à la recherche d’une théorie dans la mesure où celle-ci
reposant sur des principes parcellaires (…) peut énoncer des vérités indiscutables
sans savoir à qui ou à quoi elles s’appliquent », « exige simplement du chercheur qu’il
accepte d’exposer clairement son corpus doctrinal et sa position idéologique,
fondements mêmes de toute saisie du sens – au sens de direction et de signification –
de la dynamique sociale dans ses dimensions historiques » (p.142).
27 En d’autres termes, il s’agit ainsi de ne pas minimiser les effets potentiels du travail
de « dévoilement » qui incombe à tout projet de recherche critique. C’est l’un des
ressorts majeurs de la pensée critique lorsque son projet est de « rendre la réalité
inacceptable et, par-là, d’engager les personnes auxquelles [elle s’adresse] dans des
actions qui doivent avoir pour résultat d’en changer les contours » (Boltanski, 2009,
p. 21). La transformation de la réalité est alors étroitement liée à la réception du
travail scientifique. Dévoiler, mais à qui ? Les écrits scientifiques « critiques » ne
sont-ils pas hors de portée des catégories sociales dont nous traitons parfois et qui
auraient le plus intérêt à ce que la réalité soit transformée ?
28 Ce questionnement traverse de manière récurrente les géographies critiques issues
de différents contextes sociétaux et académiques. Le formuler à nouveau n'a de sens
que si ce constat constitue le premier jalon d'un projet scientifique (et politique)
ayant pour but de peser sur la marche des sociétés, projet dont l'urgence et la
difficulté ont été signalées par de nombreux auteurs (Bourdieu, 2001 ; Kayser, 1978).
C'est ainsi, il nous semble, qu'il faut entendre le propos de D. Harvey lorsqu'il
déclarait, en 1984, que « la géographie est une chose trop importante pour être
laissée aux géographes » (Harvey, 2010, p. 46). En France, cette même inquiétude
anime notamment dès les années 1970 le projet de la revue Hérodote, comme le
souligne l'éditorial d'un numéro consacré, en 1978, à l'enquête de terrain : « Il nous
paraît essentiel que le savoir-penser-l'espace qui est actuellement – et dans tous les
régimes – l'apanage des minorités dirigeantes (…) puisse devenir, tout comme le
savoir-lire-et-écrire, l'outillage intellectuel de tous les citoyens » (p.5).
29 À l’évidence, la portée des publications scientifiques semble aujourd’hui dérisoire
face à la force de frappe des dispositifs médiatiques relayant les discours dominants.
On peut même aller jusqu’à envisager des situations dans lesquelles le savoir critique
sert finalement les intérêts de classes qu’il prétend remettre en cause, comme en
témoigne l’expérience de M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot : « en général, nos textes
sont bien acceptés par le milieu fortuné de la noblesse et de la grande bourgeoisie
ancienne. Ce qui nous étonne d’autant plus que nous utilisons le système théorique
élaboré par P. Bourdieu. (…) Nos livres, agrémentés du label scientifique que nous
procure l’appartenance au CNRS, leur ouvrent de nouveaux espaces de
compréhension de leurs propres pratiques. Bien plus, ils peuvent instrumentaliser
nos analyses des processus de la reproduction sociale pour affiner leurs stratégies.
Une sociologie critique peut devenir une arme pour la défense de positions
dominantes dont elle dévoile le fonctionnement » (2007, p. 275).
30 Pour qu’une recherche puisse être considérée comme critique, elle doit donc
nécessairement intégrer une réflexion critique sur la portée sociale et politique des
savoirs produits. La responsabilité des chercheurs est engagée à chaque étape du
travail scientifique, de la construction de l’objet à la réception du rendu final. La
portée critique d’une recherche en sciences sociales réside donc autant dans son
contenu même que dans la relation créée tout au long de ce processus entre le
chercheur, son objet et les destinataires du savoir produit : « l’idée d’une théorie
critique qui ne serait pas adossée à l’expérience d’un collectif et qui existerait en
quelque sorte pour elle-même, c'est-à-dire pour personne, est inconsistante »
(Boltanski 2009, p. 21).
31 Sur la base de ces constats, relayant, pour partie, la réflexion proposée par Alduy et
Labussière et à la lumière de questionnements issus de notre pratique de la
recherche, nous avons décidé d’engager un échange avec R. Hérin, afin d’envisager
avec lui les formes que pourraient prendre une recherche-action critique.
Pour une géographie critique de
l’action
32 Le caractère opératoire des savoirs géographiques « critiques » dépend de leur
appropriation par les acteurs susceptibles de s'en saisir pour agir sur le réel. Cela
implique, pour les chercheurs, de « transcender la frontière sacrée, (...) entre le
scholarship et le commitment, pour sortir résolument du microcosme académique,
entrer en interaction avec le monde extérieur » (Bourdieu, 2001). Cette nécessité est
aujourd'hui réaffirmée alors que les nouvelles logiques de publication de la recherche
scientifique incitent les chercheurs à orienter la publication de leurs travaux vers des
espaces de diffusion toujours plus éloignés du grand public (revues indexées, poids
de l'impact factor…).
33 L'inventivité des chercheurs dans la création de liens avec la société, d'outils de
diffusion des savoirs et d'invention politique pourrait bien apparaître comme le
creuset d'une radicalité renouvelée, concrète, nécessairement articulée à un
questionnement rigoureux sur les cadres théoriques mobilisés. Cela passe
notamment par un renforcement des relations entre chercheurs et non-chercheurs,
entre les équipes de recherche et leur environnement social, tant dans le cadre des
recherches de « terrain » qu'à travers les travaux d'enseignement et de diffusion
scientifique5. La tâche est d'autant plus difficile et ambiguë que les choix qu'elle
implique sont autant d'ordre politique que théorique. Car la « société » à laquelle il
conviendrait de s'associer, si localisée soit-elle, n'est jamais une totalité exempte de
contradictions, de rapports de force, d'intérêts parfois irréconciliables : s'associer
avec des acteurs, « c'est retirer des marges de manœuvre à d'autres acteurs, c'est
contribuer à fabriquer des asymétries et à rendre impossibles certaines
configurations. Il s'agit donc d'un travail politique » (Callon, 1999).
34 C’est cette dimension politique et plus largement le rôle social du chercheur,
envisagés ou « imaginés (…) comme un exemple d’humanisme sensible » (Buire,
2008), que nous avons tenté d’explorer à la lumière d’un échange avec R. Hérin,
géographe co-auteur du manuel Géographie sociale (1984). La publication de
l’ouvrage correspond au moment où est affirmée l’importance de la géographie
sociale dans le champ de la géographie française (Séchet, Keerle, 2009, p. 84). Cette
réflexion est complétée par la mobilisation d’exemples situés dans notre champ de
recherche, à la fois nos terrains et les auteurs dont les travaux figurent au centre de
nos préoccupations.
35 Les termes de l’échange initié avec R. Hérin, introduits par la présentation du
cheminement de notre questionnement, le conduisent tour à tour à évoquer la
filiation avec R. Rochefort tant du point de vue de ses prises de position théorique
que de celui de son rapport au terrain, ainsi que les réflexions et les démarches qu’il a
engagées tout au long de sa carrière à l’université de Caen, où il occupera de longues
années plusieurs fonctions à responsabilité.
36 Le travail politique du chercheur tend à revêtir des formes très différentes. Ce n’est
pas un phénomène nouveau : de nombreux chercheurs, organisés ou non en
collectifs, ont justement tenté d’esquisser des formes de production qu’ils qualifient
eux-mêmes d’« hybrides », qui engagent des interventions artistiques, l’organisation
de débats publics ou encore des contributions dans des universités ou même dans la
presse. Un retour sur certaines de ces initiatives nous paraît important pour
envisager la possibilité et les limites du travail scientifique et sa capacité à être
accessible à un plus grand nombre. Ceci est en effet l’un des objectifs à privilégier
pour envisager une recherche à la fois critique et responsable.
37 La volonté de décloisonner les savoirs académiques et d’ancrer le discours
scientifique dans la pratique sociale a inspiré des travaux ayant marqué la géographie
sociale française. Dans sa thèse sur le travail en Sicile, Renée Rochefort assume ainsi
une posture l’amenant à devenir, en quelque sorte, porte-parole des réalités sociales
rencontrées sur son terrain : « le langage géographique est d’abord un langage
concret. La peine des hommes se décrit : elle s’évoque, elle se raconte » (Rochefort,
1961, citée par Labussière, 2008). En prise avec le terrain, affichant la volonté de
produire un discours accessible au plus grand nombre, la géographie sociale ne
renonce pas pour autant à la production théorique. Elle est même, selon R. Hérin,
« théorique par nécessité ». En produisant de la généralité, le chercheur favorise
l’intelligibilité, la compréhension des processus locaux et de leur inscription dans des
logiques globales. Le rapport entre théorie et pratique est une dimension centrale du
travail sociologique : « le seul apport des sciences sociales, mais il est immense, est de
participer avec les acteurs eux-mêmes à la mise en forme des leçons qui peuvent être
tirées d’une expérience collective en cours, toujours singulière, de manière à en
exprimer la possible généralité pour ensuite la transporter ailleurs, en espérant que
d’autres acteurs seront convaincus par l’équivalence et s’en saisiront » (Callon, 1999,
p. 74). Cet effort de généralisation ne doit pas être limité à la production du rendu
final de la recherche, mais traverser ses différents moments, dont l’enquête de
terrain. « N’est-il pas vrai qu’à travers les contacts et les discussions qui s’instaurent
au cours des enquêtes le chercheur peut être directement utile à ses interlocuteurs,
leur communiquant des informations, les aidant à interpréter les pressions ou les
interventions dont ils font l’objet, à replacer leurs problèmes spécifiques dans la
problématique générale ? », insiste B. Kayser dans un fameux texte consacré au
rapport des géographes à leurs terrains de recherche (Kayser, 1978, p. 10). Pour R.
Hérin, le rôle du géographe peut alors être celui d’un « transmetteur », d’un
« animateur », la production de la connaissance devenant un travail collectif,
résolument tourné vers la société et la résolution des problèmes sociaux. Le projet de
la géographie sociale rejoint là celui de la sociologie critique, énoncé par P. Bourdieu,
pour qui le chercheur est une sorte d’« accoucheur » (Bourdieu, 2001), jouant un
rôle actif dans la transformation des sociétés.
38 En 2008, au Mexique, un groupe de doctorants et de chercheurs du département
d’anthropologie de l’Université Autonome Métropolitaine (UAM) de Mexico a mis en
place une expérience de coproduction des savoirs géographiques sur les formes
d’autonomie développées par des organisations sociales indigènes de différentes
régions mexicaines (Gasparello, Quintana Guerrero, 2009). Cette réflexion prend un
sens particulier dans une société marquée par 70 années d’hégémonie d’un parti
politique, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), et par son emprise sur les
différentes strates de la société (organisations ouvrières, paysannes, communautés
agraires, assemblées de quartiers, etc.). Pour les organisations sociales d’opposition,
et plus spécifiquement pour les organisations paysannes, la remise en cause des liens
organiques avec les partis politiques et avec l’État constitue depuis plusieurs
décennies un champ d’innovation sociale et politique autour de formes
d’organisations sociales et territoriales plaçant l’autonomie au cœur du projet
d’émancipation. Pour ces mouvements, la pensée théorique sur la question de
l’autonomie (et notamment les travaux de C. Castoriadis) a été un instrument pour
l’action politique, tandis que les expériences locales d’organisation autonome, à
l’image du projet zapatiste, ont nourri la réflexion scientifique et alimenté un grand
nombre d’échanges entre chercheurs et non-chercheurs, entre le monde académique
et les mouvements sociaux.
39 C’est dans cette optique qu’une table ronde réunissant chercheurs, journalistes
engagés et représentants de diverses organisations indigènes, dans le cadre d’un
débat sur la question de l’autonomie, s’est tenue à la UAM en 2008. Une fois
retranscrits, les interventions et les échanges entres les participants ont été retournés
à leurs auteurs respectifs afin d’être repris et mis en forme en vue d’une publication
collective. Le résultat final de ces rencontres est un objet scientifique hybride dans
lequel s’entremêlent et se répondent récits d’expériences et retours critiques sur les
processus et les formes organisationnelles. La parole scientifique nourrit ainsi
l’entreprise réflexive et devient une courroie de transmission entre les expériences
locales, contribuant à dessiner ces « autres géographies » (« Otras Geografias »),
celles que produisent, par l’action collective, les organisations indigènes autonomes.
40 Dans le même registre, mentionnons le projet de « géographie populaire »6
impulsé aux Etats-Unis par Don Mitchell, figure importante de la géographie radicale
anglo-saxonne. L’ambition affichée est de « populariser la géographie radicale ou
radicaliser la géographie populaire » (Tonnelat, 2010). Face au confinement des
savoirs géographiques radicaux aux seuls milieux universitaires et journalistiques
(cet « enclos universitaire » dénoncé par P. Rimbert), l’une des réponses du projet de
géographie populaire a été de réfléchir aux canaux de diffusion des savoirs :
production de brochures, de vidéos, d’ouvrages dits de « vulgarisation », mais aussi
cartographie de la pauvreté dans la ville, etc. « Nos projets partent de la base »,
affirme D. Mitchell : « Une de mes tâches (…) c’est, alors que beaucoup de ces choses
sont terriblement pratiques, d’amener les gens à réfléchir en quoi elles reflètent des
forces sociales plus larges » (Tonnelat, 2010, p. 7). Cela passe par un rapprochement
entre chercheur-es et militant-es (en invitant notamment ces derniers au Congrès
National de Géographie, l’Université prenant en charge leurs frais d’inscription), et
en particulier avec les coalitions pour le droit à la ville présentes dans différentes
villes américaines.
41 Ce rapprochement entre sphères académiques et organisations militantes est aussi
observé dans d’autres contextes dans lesquels nous avons travaillé. Ainsi à Mumbai
plusieurs travaux de recherche sur les conséquences sociales des politiques de
réhabilitation de bidonvilles (Slum Rehabilitation Schemes), notamment les
expulsions forcées, ont donné lieu à des publications co-écrites par des membres
d’Organisations Non Gouvernementales et des chercheur-es en sciences humaines et
sociales7. Cette pratique est peu habituelle en France, où le monde académique voit
d’un œil suspicieux de tels rapprochements institutionnels, ici tout à fait explicites,
alors même que nombre de chercheur-es ont recours à des formes de productions
semblables sans pour autant les expliciter. Une autre initiative, toujours observée à
Mumbai, nous semble intéressante à mentionner afin d’explorer plus avant les
possibilités offertes par ces formes de co-production. Inscrite dans une ambition
assez proche de celles déjà mentionnées, mais sans affiliation universitaire directe, le
travail conduit depuis plusieurs années dans le cadre de l’ONG PUKAR (Partner for
Urban Knowledge and Action Research) propose une recherche participative
envisagée au plus près des résidants des lieux étudiés, sollicitant leurs points de vue
et leur faisant partager les résultats. Les groupes de résidants doivent, selon eux,
jouer un rôle actif dans la définition, la mise en place et la maintenance des
programmes de développement et des politiques locales. Pour cela, PUKAR a
proposé, depuis 2005, des bourses de recherche destinées à des « barefoot scholars »
(littéralement « des chercheurs aux pieds nus »), visant à donner une chance à des
personnes situées hors du champ académique de prendre part à la production
scientifique.
42 Conscients que les dispositifs et les notions afférents à ce type de démarche,
désignés par les expressions de « planification participative », de « gouvernance
collaborative », ou encore d’« empowered publics »8, sont susceptibles d’être
récupérés et utilisés pour « veil the nature and effects of power and…hold out the
prospects of democracy without the inconveniences of contestational politics and of
the conflicts of ideas and interests that are an essential part of democracy” (Harriss
2001, 118 ; cité par Fainstein), leurs instigateurs considèrent qu’il est important
d’élargir à la fois le cercle des producteurs et l’audience de la recherche, en renforçant
des « communautés discursives », seules instances en mesure de constituer des
contre-pouvoirs aux pouvoirs dominants, par des coalitions engagées non pas de
manière frontale vis-à-vis des pouvoirs gouvernementaux, qui sont dominants-, mais
selon une approche collaborative9.
43 Les références à ces initiatives ouvrent des perspectives d’un regard nouveau sur la
recherche-action. En effet, elles essayent de concilier deux aspects qui nous semblent,
dans la recherche, trop peu souvent pensés ensemble : dévoiler des structures de
compréhension des sociétés (dont celles de leurs relations à l’espace) en les invitant à
s’en emparer, tout en essayant de limiter la distance entre les productions
scientifiques et le reste de la société.
44 C’est une entreprise de taille tant les biais possibles sont nombreux. Dans le
meilleur des cas, les dominés n’ont pas accès au savoir produit. Au pire, la pensée
critique est détournée, voire subvertie, les dominants étant enclins à utiliser ce savoir
pour affiner leurs stratégies de domination. Mais les freins ne résident pas seulement
dans les biais venant fragiliser ces initiatives, mais aussi et bien plus largement dans
les conditions de la réalisation de tels efforts. R. Hérin considère que la période
actuelle est de moins en moins favorable à la formation d’une pensée critique. Il était
plus facile, dans les décennies précédentes, de construire voire de diffuser une pensée
critique : la continuité des temps de recherche, leur lenteur, permettaient
d’argumenter de façon circonstanciée, sans avoir à s’inscrire dans la conjoncture
accélérée des évaluations. C’est dans cet esprit que fut notamment créé, autour de R.
Hérin et de plusieurs collègues de l’Université de Caen, une « université des quartiers
populaires ». Dans l’esprit de ses initiateurs, ce projet se voulait une sorte d’envers de
l’université dite « populaire » proposée par le philosophe Michel Onfray, destinée à la
bourgeoisie intellectualisante. Le projet se fondait sur un rapprochement entre
chercheurs et résidants de quartiers populaires de l’agglomération de Caen, avec
l’ambition de susciter des échanges et des co-constructions de savoirs. Comme
d’autres avant et après lui, ce projet n’aura tenu que quelques mois, fragilisé par les
obstacles à la mobilisation des habitants et les difficultés de concilier les
préoccupations des universitaires et celles des citoyens, sans parler des divergences
d’objectifs et de méthode entre les intervenants.
45 N’est-ce pas à partir de l’expérience de tels échecs qu’il est possible de réfléchir à
d’autres efforts ? Certainement. Néanmoins, ceux-ci sont rendus difficiles aujourd’hui
par le fait que les chercheurs sont placés dans le même système de concurrence
généralisée que celui qui dirige l’ensemble de l’économie. Ce contexte tend trop
souvent à nous éloigner de l’ambition de construire des connaissances responsables,
tant du point de vue scientifique que social et de les penser comme susceptibles d’être
des leviers de pouvoir. Les chercheurs sont confrontés à la force d’un système
d’information face auquel il est de plus en plus difficile d’adopter une autonomie et
une liberté ; ce qui les oblige à adopter une assise radicale, à prendre de la distance, à
se détacher, pour regarder les choses de façon plus générale. Ceci n’est pas sans
incidence sur la nature du discours académique, qui se voit transformé
sous l’influence du poids grandissant de l’intervention médiatique qui amène – ou
oblige - à réfléchir ou à s’exprimer aux deuxième, troisième voire quatrième degrés.
46 Mais, à l’inverse, ne peut-on soutenir que les possibilités – c’est-à-dire à la fois les
sphères de diffusion et les modalités d’interventions – ne sont pas, aujourd’hui, plus
nombreuses qu’elles ne l’étaient il y a quelques décennies ? Dans quelles conditions ?
Quoi qu’il en soit, répondre à cet enjeu passe par un effort pour privilégier deux types
de démarches combinées. D’une part, la prise en compte des différents temps de la
recherche : le temps de l’observation et de la collecte d’observation ; celui de
l’échange ; et enfin, celui de la formation. D’autre part, celui du regard,
nécessairement multi-scalaire, tenant compte à la fois des échelles de l’espace, de
celles de la temporalité et de celles des catégories de groupes sociaux. Cette question,
« ouvre des éléments de compréhension, mais aussi de formation des gens au monde
dans lequel ils vivent. Une telle démarche pourrait les aider à être des citoyens actifs
et responsables, ayant une conscience plus aiguë de l’univers dans lequel ils
existent. » (Hérin, entretien 05.12.2011).
47 La portée critique de la production scientifique ne peut ainsi pas se référer
seulement aux textes écrits, souvent académiques, qui rendent compte des
recherches scientifiques. Elle doit prendre appui sur l’ensemble des étapes du
processus de production de la connaissance et tenter de s’articuler avec l’action
collective et plus largement avec la société. Certes, les deux versants de la position
idéale du chercheur, à la fois intellectuel scientifiquement productif et transmetteur
socialement responsable, semblent difficiles à concilier. D’être responsable
scientifiquement impose de diffuser les connaissances au public le plus large
possible, tout en assumant le risque d’être récupéré politiquement.
Bibliographie
Boltanski L. (2009), De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard,
275p.
DOI : 10.14375/NP.9782073078827
Bourdieu P. (2001), Contre-Feux 2, Paris, Raisons d’agir, 128p.
Buire C. (2008), « Les arts de faire du terrain ». Communication au colloque « A travers
l’espace de la méthode : les dimensions du terrain en géographie » Arras. URL :
[Link]
DOI : 10.3917/ag.687.0600
Callon M. (1999) « Ni intellectuel engagé, ni intellectuel dégagé : la double stratégie de
l’attachement et du détachement », Sociologie du travail, 1999/41, pp. 65-78.
DOI : 10.1016/S0038-0296(99)80005-3
Chamayou G. (2009) « Petits conseils aux enseignants chercheurs qui voudront réussir leur
évaluation », Contretemps, [Link]
enseignants-chercheurs-qui-voudront-reussir-leur-evaluation
DOI : 10.3917/rdm.033.0208
Collignon B. (2010) « L’éthique et le terrain », L’information Géographique, 2010/74, pp. 63-
84.
DOI : 10.3917/lig.741.0063
Frémont A., Hérin, R., Chevalier, J., Renard (1984), Géographie sociale, Paris, Masson, 387 p.
Gasparello, Q.G. (2009), Otras Geografías. Experiencias de autonomías indígenas en México,
Mexico, Universidad Autónoma Metropolitana, 233p.
Ghasarian, C. (1997) » Les désarrois de l’ethnographe », L’Homme, 37/143, pp. 189-198.
DOI : 10.3406/hom.1997.370313
Harvey D. (2010) Géographie et Capital, Paris, Syllepses, 279 p.
Keucheyan R. (2010) Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques,
Paris, Zones, 316 p.
DOI : 10.3917/[Link].2017.01
Labussière O. et Aldhuy J. (en cours d’évaluation) (2011) « Le terrain ? C’est ce qui résiste.
Réflexion sur la dimension cognitive de l’expérience sensible en géographie », Annales de
Géographie (En ligne : [Link]-
[Link]/.../Labussiere_Aldhuy_Le_terrain_resiste.pdf), page consultée le 15 octobre 2011.
Omasombo, J. T., (1993) Le Zaïre à l’épreuve de l’histoire immédiate : Hommage à Benoît
Verhaegen, Paris, Karthala, 310 p.
Martiniello, M., Simon, P. (2005) « Les enjeux de la catégorisation. Rapports de domination et
luttes autour de la représentation dans les sociétés post-migratoires », Revue européenne des
migrations internationales, 21/2, pp. 7-18.
Morelle M., Ripoll F. (2009) « Les chercheur-es face aux injustices : l’enquête de terrain
comme épreuve éthique », Annales de géographie, 2009/665-666, pp. 157-168
DOI : 10.3917/ag.665.0157
Pinçon M., Pinçon-Charlot M. (2007) Les Ghettos du Gotha. Comment la bourgeoisie défend
ses espaces, Paris, Le Seuil, 295 p.
Racine, J-B. (1989) « Le métier de géographe : le recours aux sources. Commentaires à propos
d’une pensée nouvelle au sein de la géographie française », Cahiers de Géographie du Québec,
33/88, pp. 51-57.
DOI : 10.7202/021999ar
Rimbert, P. (2011) « La pensée critique dans l’enclos universitaire », Le Monde Diplomatique,
janvier. (En ligne, [Link] page
consultée le 20 novembre 2011).
Rochefort, R. (1961) Le travail en Sicile. Etude de géographie sociale. Presses Universitaires de
France, 363 p.
Rochefort, R. (1983), « Réflexions liminaires sur la géographie sociale », in Noin D. (dir.),
Actes du Colloque de Lyon, 14-16 oct. 1982, Paris, Centre de Polycopie de l'Université de Paris
1, pp. 11-15.
Séchet R., Keerle R. (2009) « Petite histoire des délicatesses de « l’équipe-de-géographie-
sociale-de-la-France-de-l’Ouest » avec le territoire », in Vanier M. (dir.) Territoires,
territorialité, territorialisation. Controverses et perspectives, Rennes, P.U.R., pp. 83-93.
Tonnelat S. (2010) « Un entretien avec Don Mitchell », Justice Spatiale Spatial Justice, n° 2.
URL : [Link]
Vant, A. (1984) « La géographie sociale lyonnaise en perspective », Revue de Géographie de
Lyon, 1984/3, pp. 131-143.
DOI : 10.3406/geoca.1984.4028
Notes
1 Nous faisons ici référence à la vive prise de position de R. Rochefort in « Réflexions
liminaires sur la géographie sociale », Actes du Colloque de Lyon, 14-16 oct. 1982, éd. par D.
Noin, 1983.
2 Même si cet aspect n’est pas approfondi dans cette contribution, il nous semble important de
le mentionner, en vue d’envisager des réflexions futures.
3 Spivak, G. (2006) Les subalternes peuvent-elles parler ? Paris, Amsterdam, 110 p.
4 Sur ce point, nous tenons à remercier Kevin Mary pour ses remarques stimulantes.
5 Ce terme nous paraît plus approprié que celui de « vulgarisation », qui est, selon L. Zomboni,
“sujet à l’éventuelle critique de porter en soi une connotation négative » (2001, p. 49).
6 Le titre du projet fait directement référence à l’ouvrage de l’historien H. Zinn, Une histoire
populaire des États-Unis.
7 Voir notamment Patel, Sheela, D’Cruz Celine, Burra Sundar (2002) “Beyond Evictions in a
Global City: People-Managed Resettlement in Mumbai.” Environment and Urbanization 14(1).
8 Il n’existe pas de traduction française correcte du mot « empowerment ». Le terme renvoie à
l’idée de renforcement du pouvoir de la population.
9 Cette expression renvoie à la réflexion menée par P. Healey, 1997. Collaborative planning.
Shaping places in fragmented societies, Londres: Mac Millan.
Pour citer cet article
Référence électronique
Nicolas Bautes et Clement Marie dit Chirot, « Pour une géographie sociale de
l'action », Carnets de géographes [En ligne], 4 | 2012, mis en ligne le 01 septembre 2012,
consulté le 13 octobre 2025. URL : [Link] ; DOI :
[Link]
Cet article est cité par
Dufour, Simon. (2015) Sur la proposition d'une géographie physique critique.
L'Information géographique, Vol. 79. DOI: 10.3917/lig.793.0008
Opillard, Florian. (2018) Comparer la dimension spatiale des luttes urbaines.
Analyse critique des mobilisations contre la gentrification à San Francisco
(États-Unis) et contre la prédation immobilière à Valparaíso (Chili). Annales
de géographie, N° 720. DOI: 10.3917/ag.720.0115
Ithurbide, Christine. Rivron, Vassili. (2018) Industries culturelles et
plateformes numériques dans les Suds : des reconfigurations sociales et
spatiales en question. Cahiers d'Outre-Mer, 71. DOI: 10.4000/com.8581
Salomon Cavin, Joëlle. Boisvert, Valérie. Ranocchiari, Simone. Dusserre-
Bresson, Quentin. Poulot, Monique. (2021) L’engagement militant dans la
recherche en agriculture urbaine. Réflexions sur le contexte français au miroir
duscholar activismnord-américain. Natures Sciences Sociétés, 29. DOI:
10.1051/nss/2021058
Germes, Melina. (2014) Cartographies policières : la dimension vernaculaire
du contrôle territorial. EchoGéo, 28. DOI: 10.4000/echogeo.13856
Goreau-Ponceaud, Anthony. (2016) Le tourisme aux Suds : vers une double
émergence ?. Cahiers d'Outre-Mer, LXIX. DOI: 10.4000/com.7915
Uhel, Mathieu. (2023) Gérer la distance syndicale face à l’« autonomie » des
Universités. Carnets de géographes, 17. DOI: 10.4000/cdg.9411
Auteurs
Nicolas Bautes
Géographe, Université de Caen UMR Géographie et espaces Centre d’Études de l’Inde et de
l’Asie du Sud
[Link][at][Link]
Clement Marie dit Chirot
Géographe, Université de Caen UMR Géographie et espaces
[Link]-ditchir[at][Link]
Droits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations,
fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage
spécifiques.