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HISTOIRE
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D
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Philosophe.
L'Auterw.
AVANT - PROPOS .
DURANT les dernières années du dix-
huitième siècle et le commencement du
dix-neuvième, la Chirurgie a fait , en
diverses contrées de l'Europe , les plus
remarquables progrès : il devenait né-
cessaire d'en tracer l'histoire. Un ou-
vrage de la nature de celui-ci , publié
en Angleterre il y a près d'un siècle ,
sous le titre de Recherches critiques
sur l'état présent de la Chirurgie, par
Samuel Sharp , Membre de la Société
royale , et Chirurgien de l'hôpital Guy
à Londres, contribua beaucoup à l'a-
vancement de l'art, et son utilité fut
récompensée par un grand succès.
X AVANT - PROPOS.
La Chirurgie française naquit au sei-
zième siècle , des travaux de deux hom-
mes de génie , Ambroise Paré et Pierre
Franco , partisans tous deux des doc-
trines , alors nouvelles , de la réfor-
mation ; le premier seul religionnaire
échappé par les soins de Charles IX au
massacre de la Saint-Barthélemy; le se
cond obligé de s'expatrier et d'exercer sa
profession sur une terre étrangère. Lan-
guissante et dégradée sous Louis XIV ,
malgré le besoin qu'eut ce monarque
de ses secours , elle brilla du plus vif
éclat pendant le dix-huitième siècle il-
lustré par les travaux de l'Académie
royale de Chirurgie.
A la même époque , Cheselden ,
S. Sharp , Douglas , A. Monro, Pott, les
deux Hunter , en Angleterre , soute-
L
AVANT - PROPOS. xj
naient dignement le parallèle , etcomme
les chirurgiens anglais de nos jours ,
faisaient voir que dans un état vraiment
libre , pour arriver au degré le plus ۱
éminent de gloire et de prospérité, les
sciences et les arts utiles ont assez des
avantages naturels attachés à leur cul-
ture : la liberté leur suffit pour tout
Mécène. Il en sera chez nous de même
lorsque nos institutions auront reçu leur
entier développement ; chose lente et
difficile , tant on renonce avec peine aux
habitudes de l'arbitraire , sous lequel ,
successivement esclave des Druides , des
Romains et des Francs , notre nation
vécut trop long-temps courbée.
Cet ouvrage est le fruit de l'exercice
de la Chirurgie pendant vingt-cinq an-
nées , durant lesquelles l'auteur a pra-
xij AVANT - PROPOS .
tiqué un grand nombre de fois toutes
les opérations chirurgicales , même les
plus rares et les plus délicates. Comme
1 il ne s'est point livré à la pratique des
accouchemens , non plus qu'à celle de
l'art du dentiste, il a cru devoir laisser à
d'autres le soin de racontér les progrès
r
récens de ces deux branches de la chi-
rurgie. Cen'estpasqu'à l'époque actuelle
il ne soit facile de parler et d'écrire sur
un sujet dont on possède à peine les
premières notions, et même de le faire
éloquemment avec des mots remués à
la' pelle , suivant les expressions origi-
nales de M. Hoffman , l'un des plus
spirituels , et sans contredit le plus sa-
vant de nos littérateurs .
Produit des littératures vieillies ,
nous voyons tous les jours , soit en Italie ,
AVANT - PROPOS. xiij
soit en France , des improvisateurs dis-
courir d'une façon surprenante sur un
sujet quelconque , arbitrairement indi-
qué; maisquelavancementouquellustre
les sciences et les arts peuvent-ils atten-
dre de toute cette vaine faconde? L'arran-
gement le plus harmonieux des paroles ,
les artifices du langage perdent chaque
jour leur influence et leur prix dans un
siècle tout entier tourné au positif et à
l'utile ; et malgré les efforts de cette
multitude de sophistes qui de toutes
parts travaillent à nous refaire des
croyances et des doctrines dans un but
trop visiblement intéressé, le temps ap-
proche où l'esprit humain ne voudra
plus reconnaître d'autres guides que des
sens droits joints à une raison exercée.
En écrivant l'histoire de la Chirurgie
xiv AVANT- PROPOS.
contemporaine , l'auteur s'est imposé le
devoir de rechercher la vérité avec scru-
pule et de la proclamer avec courage :
il croit s'être acquitté de cette double
obligation .
TABLE DES ARTICLES .
Introduction . 1
SIer. Trépan ....
14
$ II . Fistule lacrymale ...... .... 20
S III . Opération de la cataracte ... ..
24
S IV. Perforation du Tympan. .. 32
$ V. Rhymnoplastique. .. ....
34
SVI . Fistules salivaires ...
37
S VII . Staphyloraphie ...
39
S VIII. Bronchotomie ..
41
S IX. Plaies pénétrantes de la poitrine ..... 45
§ X. Invagination, des intestins ... 48
§ XI . Anus contre nature .. 50
§ XII. Bandages herniaires. 54
§ XIII . Du débridement dans les hernies ...... 58-
§ XIV. Fistules à l'anus.... ...... 63
SXV. Rétrécissemens de l'urètre ...... ......... 68
xvj TABLE DES ARTICLES .
§ XVI . Calculs urinaires , lithontriptiques ,
lithotomie .... 75-104
§ XVII . Cure radicale de l'hydrocèle ...... 105
§ XVIII. Anévrismes : .. III
§ XIX. Thérapeutique des fractures ...... 129
S XX. Fractures de la clavicule . .... 132
§ XXI . Fractures du col de fémur .......
134
§ XXII . Fractures de la rotule . ....
142
§ XXIII. Fractures du col de l'humerus .... 143
§ XXIV. Fractures de la jambe....... 147
S XXV. Perfectionnemens orthopédiques ... 148
§ XXVI . Résections des extrémités articulaires
des os ........ .. 165
1
§ XXVII. Amputation des membres......... 175
S XXVIII. Ablation des cancers.... 204
§ XXIX. De quelques autres perfectionne-
mens de la thérapeutique chirur-
gicale et de l'influence qu'ont eue
sur ses progrès les nouvelles théo-
ries pathogéniques ... 243
Notes et morceaux détachés ..... 259-336
..
FIN DE LA TABLE DES ARTICLES.
HISTOIRE
DES PROGRÈS RÉCENS
DE
LA CHIRURGIE .
MESSIEURS (1),
Renversée avec l'ancienne monarchie, dont
elle fut sans doute l'un des plus précieux dé-
bris , l'Académie royale de Chirurgie renaît en
cejour de vos talens, de vos travaux et de
votre zèle. Successeurs de ce corps illustre ,
(1) D'après le conseil de quelques amis, vrais con-
naisseurs dont les suffrages furent toujours pour lui le
gage assuré de ceux du public, l'auteur a conservé ce
début oratoire. Le commencement et de nombreux
I
ハ
2 HISTOIRE
qui fut pour la Chirurgie ce que fut Port-
Royal pour la littérature , vous vous êtes
montrés dignes de ce glorieux héritage , en
voulant qu'une voix fidèle vous retraçât les
progrès de l'art depuis 1792 jusqu'à nosjours.
Ces progrès sont immenses; ils sont réels ,
quoiqu'en puissent dire quelques esprits cha-
grins; car s'il n'eût fait des progrès , l'art aurait
infailliblement rétrogradé. Dans les choses hu-
maines , en effet , l'état stationnaire n'existe
pas plus pour l'espèce que pour l'individu ; et
si c'en était ici le lieu , il serait facile de mon-
trer l'esprit humain s'égarant dans la pour-
suite de la stabilité , et consumant ses forces
dans la recherche de cette vaine chimère .
+ En faisant l'histoire des progrès de l'art de-
puis la suppression de l'Académie royale de
Chirurgie , il m'arrivera fréquemment de cé-
lébrer vos propres travaux; mais si votre mo-
destie vient à s'alarmer de ce tribut légitime
fragmens de cette Histoire ont été lus à l'ouverture
de la première séance publique qu'a tenue, en jan-
vier 1825,lasection deChirurgie de l'Académie royale
deMédecine.
1
DE LA CHIRURGIE. 3
et me refuse son assentiment,je serai applaudi
hors de cette enceinte, pour avoir sacrifié
l'ombrageux respect des convenances à l'ar-
dent amour de la vérité. En me continuant,
ou, pour mieux dire , en me perpétuant dans
des fonctions que le talent des Quesnay (A) et
des Louis a rendues , à la fois, si honorables
et si difficiles , vous m'avez imposé l'obligation
de parler de la science dans un langage simple
et élevé comme elle , d'éviter, en traçant le
tableau de ses progrès , l'emphase, le verbiage,
et la ressource justement dédaignée des lieux
communs académiques.
Loindonc deme croire obligé à établir l'uti-
lité ou même l'indispensable nécessité d'une
société savante spécialement destinée au per-
fectionnement de la Chirurgie , laissant aux
faits à justifier șon existence , sans les appuyer
de raisonnemens , à leur défaut, stériles , je
me bornerai à quelques réflexions prélimi-
naires sur la différence qui existe entre noS
travaux et ceux des autres sections de l'Aca-
démie royale de Médecine. Ces réflexions ser-
vironten quelque manière d'exorde à ce dis
cours.
r ..
4 HISTOIRE
Placée au premier rang parmi les arts utiles,
laChirurgie, dans ses progrès toujours subor-
donnés à ceux de l'Anatomie , s'avance à pas
insensibles vers un perfectionnement illimité.
Dans sa marche lente , mais assurée , graduée ,
mais calculable et toujours progressive , on
ne la voit point assujettie à ces révolutions
qui , si souvent, ont changé la face des autres
branches de la Thérapeutique. Je ne sais pour
quelle raison , dit Haller, on ne voit point
s'élever en Chirurgie d'homme qui fasse épo-
que , fonde une secte , crée une école et laisse
entre ses devanciers et lui un long intervalle.
Il est toutefois bien facile d'expliquer ce fait
aussi constant que singulier. S'occupant d'ob-
jets mécaniques, matériels , palpables , impos-
sibles à généraliser, et, pour ainsi dire , re-
belles à l'esprit de système , le médecin , qui
se livre à l'étude et à l'exercice spécial de la
Thérapeutique chirurgicale, est le plus sou-
vent réduit à perfectionner les procédés de ses
devanciers , et trop rarement appelé à inventer
des méthodes nouvelles. Veut-il , à tout prix ,
obtenir le renom d'inventeur, il se consumera
presque toujours en efforts ridicules, rendra,
1
DE LA CHIRURGIE. 5
par exemple , convexe le tranchant d'un bis-
touri auparavant concave , tirera en dedans un
membre qu'on se contentait de soutenir en de-
hors, opérera en plusieurs jours une division
qu'auparavant on effectuait d'un seul coup; et
pour atteindre un but bien connu , non moins
qu'exactementmarqué, suivant une route , en
réalité , peu différente de la route tracée, il ne
pourra tromper des yeux exercés , quelle que
soit la vogue qu'il obtienne , quel que soit le
prestige dont il fascine les yeux des personnes
étrangères à l'art , par des moyens qui lui sont
plus étrangers encore.
Si les travaux individuels conduisent diffici-
lement les chirurgiens de notre âge aux in-
ventions et aux découvertes , ce fruit précieux
sera-t-il plus aisément obtenu par le secours
des académies? L'espérer serait méconnaître
l'esprit et le but de ces sortes d'associations.
Ce n'est point de cette manière qu'elles contri-
buent aux progrès des sciences ; leur objet est :
moins de découvrir ou d'inventer que de con-
stater la réalité, le mérite des inventions et des
découvertes , et d'en apprécier la valeur. De
même que , sous notre ancienne monarchie,
6 HISTOIRE
une loi n'était exécutoire qu'après avoir étéen-
registrée dans les cours souveraines, un fait
ne devrait être réputé authentique , une mé-
thode curative , un procédé chirurgical nou-
veau, ne devraient être adoptés qu'après avoir
été soumis à l'examen du corps académique.
Il n'en est pas de la Chirurgie comme de
quelques autres parties de la Thérapeutique,
où les fondemens de la science étant posés sur
un sol mobile , on remet sans cesse en pro-
blème jusqu'aux notions premières , aliment
éternel de discussion et de dispute. Ainsi, par
exemple , on révoque en doute l'existence de
la fièvre , et personne n'en élève sur la réalité
d'un calcul vésical ou d'un étranglement her-
niaire ; et tandis que des médecins également
instruits , envoyés dans une province ravagée
par une épidémie , traitent la maladie , celui-
ci par la saignée, parce que à son avis elle dé-
pend de l'irritation , celui-là par les évacuans ,
parce que , selon lui , il y a réplétion , et un
troisième par les fortifians , dans l'opinion que
le mal dépend de la faiblesse , tous les méde-
cins qui se livrent à la Thérapeutique chirur-
gicale admettent l'indication que présente
DE LA CHIRURGIE
unemaladie donnée , et ne different que par
rapport au meilleur moyende satisfaire à cette
indication. D'accord sur les principes , nous
nous occupons seulement des conséquences ;
nousjouissons donc de cet avantage aussi pré-
cieux qu'immense ; l'objet de nos recherchés
etde nos travaux se trouve exactement déter-
miné, et nous marchons dans une carrière
dont il nous est donné de voir clairement la
direction, lors même que nousne pouvons en
apercevoir les limites. Aussi, pendant qu'à
chaque révolution la Thérapeutique diété-
tique et pharmaceutique, cette partie de la
Médecine qui emploie plus particulièrement
le régimeet les médicamens au traitementdes
maladies, est ramenée aux notions primitives,
la Chirurgie s'avance par un progrès non in-
terrompu : plus humble , mais plus assurée
danssa marche, elle est, par rapport aux au-
tres branches de la Thérapeutique, ce que les
sciences physiques, si long-temps dédaignées,
sont aux sciences métaphysiques. On ne doit
doncpoint s'étonner que d'âge en âge de nou-
veaux faits, de nouveaux procédés viennent
grossir le trésor déjà subsistant, ni que l'Aca
8 HISTOIRE
démie royalede Chirurgie ,gardienne vigilante
decetrésor, en ait tant accru la masse , etque
depuis ladestruction de cecorps célèbre , l'art
ait continué à s'avancer dans cette carrière ,
déjà éclairée par les traits d'une lumière vive
et durable. >
Lenombre et la réalité de ses progrès , leur
importance,durant un silong espace de temps ,
marqué par l'absence du corps académique ,
sembleraient, au premier coup d'œil , en in-
firmer l'utilité; mais deux causes principales ,
toutes deux suffisantes , ont suppléé à son exis-
tencé, et, par une véritable compensation, ré-
paréle mal que devait entraîner la suppression
de l'Académie royale de Chirurgie. On trouve
çes deux causes dans la perfection et l'unitéde
l'enseignement , bienfait immense d'une épo-
que trop féconde en désastres, et dans la vive
impulsion communiquée à tous les esprits.
Semblables à ces tempêtes, qui , en l'agitant,
épurent l'atmosphère , les révolutions politi-
qués ont, à toutes les époques de l'histoire,
exercé sur les sciences et sur les arts utiles une
influence le plus souvent heureuse. Comme le
plus grand nombre des arts agréables ou né-
DE LA CHIRURGIE. 9
cessaires, durantcette période qui comprend
les dernières années du dix-huitième siècle et
le commencement du dix-neuvième , la Chi-
rurgie agrandi au milieu des orages; son flam-
beau risqueraitdes'éteindredans leslangueurs
d'une paix oisive , à la honte de la génération
présente comme au grand dommage des gé-
nérations futures , si leGouvernement, pardes
institutions habilement combinées , ne savait
suppléer à l'absence de ce principe dangereux
d'énergie et d'activité.............
L'examen des remèdes secrets , moyens pré-
tendus de guérison , qu'invente chaque jour
l'ignorance et plus souvent encore la cupidité ,
telle est la tâche principale imposée à l'Aca-
démieroyalede Médecine , sortede grand bu-
reau consultatif, établi près le Ministère de
l'intérieur, qui , chaquejour, le met aux prises
avec les charlatans de toute espèce , et consume
dans ces luttes ignobles et stériles une trop
grande partie de son temps et de son activité.
Laraison et l'expérience démontrent , en effet,
que la crédulité doit être rangée parmi les ma-
ladies inhérentesà la nature humaine; et l'on
peut biendire qu'il est aussi impossible de dé
10 HISTOIRE
truire ce funeste obstacle à l'amélioration de
notre espèce , que d'en changer l'organisation
primitive. L'erreur combattue renaît et se re-
produit avec une inépuisable fécondité , et,
comme l'a dit l'un des membres de cette Aca-
démie ( 1), écrivant dans le but , louable d'ail-
leurs,mais chimérique, de combattre etde dé-
truire les erreurs populaires relatives à la
Médecine : « Lorsque, brûlantd'un saint zèle ,
>> le Christ chassa les vendeurs du temple, il ne
>>putempêcherque,lelendemainmême, sesau-
>>> gustes parvisne fussent souilléspar ceuxque,
>>>la veille, avait dispersés son fouet vengeur. »
Heureusement les inventeurs des remèdes
secrets sont presque toujours des personnes
étrangères à laMédecine, que , le plus souvent,
aiguillonne le sentiment du besoin , pauvres
hères, auxquels il s'agit d'enlever quelques
dupes. L'Académie de Chirurgie est appelée à
d'autres combats et à de plus redoutables ad-
versaires ; elle doit lutter contre le charlata-
nisme en crédit, usurpant les distinctions et
(1) Richerand. Des Erreurs populaires relatives à la
Médecine , Paris, 1812 , page 148.
DE LA CHIRURGIE . 11
les avantages dus au mérite modeste et à lavé-
ritable supériorité.
Si, par exemple , au nombre des chirur-
giens de la capitale , un homme avait conçu
le chimérique projet de se donner comme seul
capable d'exercer sa profession , et voulait en
obtenir le monopole ; si cet homme , doué de
quelque talent , mais supérieur surtout dans
les arts de l'intrigue, après avoir éloigné ses
maîtres en les abreuvant de calomnies et d'ou-
trages , semait la division parmi ses confrères ,
habile à en profiter, et poursuivait avec une
activité infatigable l'entreprise odieuse d'é-
craser tout mérite naissant, du poids de sa
réputation usurpée; si tout élève qui l'avoue
pour maître, restaitpar là même irrévocable-
ment condamné au rôle de son serviteur; s'il
employait incessamment les journaux à vanter
les succès d'une pratique frauduleuse et no-
toirement meurtrière ; votre réunion acadé-
mique arracherait le masque dont se couvre
ce charlatan dangereux : elle opposerait à une
ambition aussi effrénée et aussi coupable la
force, tôt ou tard victorieuse et toute-puis-
sante , de la raison et de la vérité.
12 HISTOIRE
Unhomme de cette espèce existait à Paris
durant lapremière moitié du dix-septième siè-
cle , et ses honteux succès doivent être comptés
au nombre des causes de l'état misérable de
la Chirurgie française à cette époque. C'était
Simon Pimpernelle , homme très disert et con-
sultant fameux, pour traduire mot à mot les
termes dans lesquels sa mémoire nous est par-
venue, car on pourrait croire ces expressions
inventées pour peindre quelque Pimpernelle
de notre âge (1 ).
Mais c'est nous arrêter trop long-temps à la
peinture , sans doute imaginaire , d'un fourbe
consommé; pourquoi , d'ailleurs , après Mo-
lière, faire de Tartufe le sujet d'un tableau
qui ne peut avoir d'autre mérite que celui de
la ressemblance? Hâtons-nous de passer à des
considérations d'un ordre plus élevé , ou plutôt
ne tardons pas davantage à commencer l'his-
toire des progrès de la Chirurgie depuis trente
( 1) S. Pimpernelle, vir disertissimus, consultor fa-
mosus , societatis chirurgorum quater præfectus , obiit
16 novemb. 1658. Petrus Devaux, Index funereus chi-
rurgorum Parisiensium , pag. 52.
DE LA CHIRURGIE. 13
années , et comme, dans l'exposition d'une
matière à la fois si riche et si variée, un plan
quelconqueestnécessaire , adoptons l'ordre to-
pographique, dans lequel les opérations sont
classées d'après le lieu sur lequel on les pra-
tique, ancienne classification qui long-temps
a reçu lenomde Méthode anatomique, et qui
n'exclut point ladivision rationnelle des opé-
rations de la Chirurgie en trois classes, suivant
que ces opérations ont pour but de changer
l'état de la vitalité chez l'individu sur lequel
on les pratique , de lever un obstacle méca-
nique à l'accomplissement de ses fonctions ,
ou de retrancher une partie dont la conserva-
tion compromet son existence.
Un tableau historique des progrès de la Chi-
rurgie servira comme de transition et de lien
naturel entre la collection si justement renom-
mée des Mémoires de l'Académie royale de la
Chirurgie et le Recueil dont vous allez publier
le premier volume, monument durable que
vous avez dessein d'élever à la gloire de la
Chirurgie française (B), et dont mes faibles
mains doivent édifier le portique. Comme il
n'est presque aucune opération chirurgicale
14 HISTOIRE .
qui n'ait été perfectionnée, soit dans la ma-
nière d'y procéder, soit dans la détermination
plusjuste et plus précise des cas où il convient
d'y avoir recours , et qu'en outre l'art s'est en-
richi d'une foule d'opérations nouvelles qui
ont agrandi son domaine en augmentant le
nombre des maladies soumises àsapuissance,
nous devrons parcourir le champ presque en-
tier des opérations de la Chirurgie : commen-
çons par celle du trépan.
$ Ier.
TRÉPAN .
En apprenant que, depuis trois années, un
seul fait d'opération de trépan , pratiquée à
la suite d'une plaie de tête, vous a été com-
muniqué, les personnes étrangères à l'art s'é-
tonnerontqu'une opération si importante dans
ses fastes , soit , pour ainsi dire, exclue de sa
pratique. Le premier volume des Mémoires
de l'Académie royale de Chirurgie est, pour
laplus grande partie, composé de morceaux
relatifs au trépan : c'est par cette opération
DE LA CHIRURGIE . 15
qu'on a long-temps commencé les cours et les
traités de chirurgie, comme si, dans le temps
où la Médecine enFrance était l'objet de deux
professions distinctes, les chirurgiens eussent
pensé s'élever au-dessus de leurs rivaux et en-
noblir leur profession trop long-temps avilie ,
en s'occupant des lésions qui intéressent l'or-
gane de nos facultés les plus relevées , tandis
que les médecins proprementdits , partisans ,
pour la plupart, de la médecine stercoraire (1 ),
paraissaient plongés dans la dégoûtante con-
templation des matières excrémentitielles. De
(1) A cette époque , Chirac tenait à Paris le sceptre
de laMédecine ; Chirac, dont la maxime étaitde purger
au moins de deux jours l'un dans toute maladie: Pur-
gare saltem alternis diebus. Vainement Philippe Нес-
quet, si plaisamment ridiculisé par Lesage, sous lenom
du docteur Sangrado , écrivit-il contre cette absurde
pratique l'opuscule intitulé : De purgandâ mediciná
à curarum sordibus, et voulut-ily substituer la saignée
et la boisson fréquente; la médecine évacuante con-
serva la vogue dont elle jouissait depuis Molière, jus--
qu'àcestempsoùles purgatifs , dans leur emploi comme
méthode générale du traitement des maladies , dûrent
céder la place aux émétiques vantés par Stoll. Nous
16 HISTOIRE
tels motifs étant bienéloignés de nous , on se
demande pourquoi l'opération du trépan, si
souvent pratiquéejadis , est, pour ainsi dire ,
tombée en désuétude.
Il n'est qu'un très petit nombre de cas dans
lesquelscette opération se trouve positivement
indiquée. Par suite de la configuration du
crâne, etdes lois qui président à la transmis-
sion des mouvemens , le plus grand nombre
des fractures arrive à la base de la boîte os-
seuse , endroit où ses parois doivent , en vertu
de leur épaisseur, offrir le plus de résistance,
et que sa situation met à l'abri de l'atteinte
directe des corps vulnérans , comme elle s'op-
pose à ce que nos instrumens puissent y être
appliqués . Puis , lorsque la fracture existe dans
un point du crâne qui leur est accessible , les
signes de l'épanchement étantbien déterminés,
avons vu ceux-ci remplacés par les toniques tant pro
digués par Brown et les médecins de son école, et les
toniques exclus à leur tour par les antiphlogistiques ,
dont la vogue se soutiendra aussi long-temps que l'on
regardera l'irritation commela causegénérale des ma-
ladies.
DE LA CHIRURGIE. 17
il reste sur son véritable siége une multitude
dedoutes et d'incertitudes. Il existe bien plus
' souvent dans la propre substance du cerveau
qu'entre le crâne et la dure-mère : on ne voit
guère d'où pourrait, dans ce dernier cas , pro-
venir la matière de l'épanchement, à moins
que l'artère sphéno -épineuse ou méningée
moyenne n'eût été déchirée; alors même l'é-
vacuation du liquide épanché pourrait avoir
lieu dans l'intervalle des fragmens. Il ne faut
doncpoint s'étonner que l'opération du trépan
soit rarementpratiquée, les chirurgiens de nos
jours se bornant , dans le traitement des plaies
de tête , à l'emploi des moyens généraux, tels
que la saignée, les évacuans et les épispas-
tiques. Enfin les lumières acquises par les tra-
vauxde plusieurs élèves de l'École de Médecine
de Paris (C) , touchant le mécanisme suivant
lequel les épanchemens formés dans la sub-
stance du cerveau sont graduellement absor
bés, doivent rendre l'opération du trépan, déjà
si rare , encore moins fréquente. Il résulte des
recherches de MM. Riobé, Rochoux et Serres ,
que dans les déchiremens traumatiques ou
apoplectiques de l'encéphale, le sang qui s'é
2
18 HISTOIRE
panche est bientôt entouré d'une couche de
lymphe organisable qui effectue la résorption
du liquide, Lorsque ce kiste membraneux
spontanément organisé autour de la masse de
l'épanchement , en a opéré l'entière absorp-
tion , il se resserre sur lui-même , ses parois
adhèrent l'une à l'autre , il se transforme en
une cicatrice jaunâtre qui, peut-être à la lon-
gue , finit par disparaître sous l'influence du
mouvement nutritif. Pour remédier à des
lésions aussi graves qu'un épanchement dans
la propre substance du cerveau , la nature pos-
sède donc une force médiatrice et des res-
sources ignorées de nos prédécesseurs.
Cependant il est encore des occasions , peu
nombreuses , il est vrai, dans lesquelles rien
ne saurait suppléer à l'opération du trépan ; et
nos collègues MM. Béclard et P. Dubois ,
nous ont fait connaître un de ces cas où le
trépan est institué avec le plus d'avantage.
Dans l'observation qu'ils nous ont communi-
quée, il y avait plaie sans fracture apparente
dans la région temporale droite; la moitié
gauche du corps était frappée de paralysie ,
tous les symptômes de l'épanchement exis
DE LA CHIRURGIE. 19
taient : trois couronnes de trépan furent ap-
pliquées à la partie supérieure de la fosse tem-
porale formée par le pariétal, et par leur
moyen on reconnut à la fois la fracture et un
épanchement considérable résultant de la lé-
sion de l'artère sphéno-épineuse; un filet de
sang vermeil s'échappait du vaisseau et cou-
lait sur un caillot volumineux et noirâtre ; on
retira , par les ouvertures , huit onces environ
de sang coagulé. Ce fait déjà si précieux par
sa rareté et le plein succès dont l'opération a
été suivie , nous offre un exemple de l'appli-
cation heureuse du trépan sur la région tem-
porale, que les anciens, trop timides, prescri-
vaient de respecter. Il établit, en outre , qu'on
n'a pas toujours besoin de signes sensibles pour
se décider à l'opération du trépan; car ici ces
signes manquaient, et néanmoins l'application
du trépan a confirmé la justesse du diagnostic
établi avec une parfaite sagacité.
R.
1..
20 HISTOIRE
S II .
FISTULE LACRYMALE .
Dès que J. L. Petit eut imaginé de pénétrer
dans les voies lacrymales obstruées, à la fa-
veur de l'incision du sac lacrymal , l'esprit in-
ventif de ses confrères , membres de l'Acadé-
mie royale de Chirurgie, n'eut à s'exercer que
sur la détermination du meilleur procédé à
mettre en usage pour dilater le canal nasal. A
la simple bougie dont se servait J. L. Petit ,
ceux-ci proposèrent de substituer une corde à
boyau, ceux-là une tente de plomb, d'autres
unecanulemétallique:parmices derniers, Fou-
bert employait une petite canule d'or, longue
comme le canal nasal , comme lui légèrement
courbée dans le sens de sa longueur, taillée en
becde plume à son extrémité inférieure , tandis
que la supérieure présentait un contour arrondi
et comme un bourrelet mince et large d'une
demi-ligne. Cette canule, imitée depuis, existe
dans la collection des instrumens légués par
l'Académie royale de Chirurgie à la Faculté de
DE LA CHIRURGIE., 21
Médecine de Paris. Les tentatives de Méjean
et de Laforest pour substituer à l'incision du
sac lacrymal l'introduction d'un stylet par le
point lacrymal supérieur , ou celle d'une sonde
par l'orifice inférieur du canal nasal , ne furent
point imitées. Desault , empruntant à Méjean
l'idée d'un séton introduitde bas en haut dans le
canalnasal, prétendity trouverl'avantaged'une
dilatation progressive , avantage bien mince
quand on le compare aux extrêmes difficultés
qu'on éprouve pour ramener par la narine le
fil introduit. Qui de nous n'a vu les praticiens
les plus habiles s'efforcer, pendant des heures
entières , à faire sortir le fil par le nez , soit en
commandant au malade de se moucher avec
force , soit en se servant , au lieu d'un simple
fil, d'une corde à boyau , d'un stylet à ressort ,
soit enfin en introduisant par la narine de pe-
tites pinces ou des crochets mousses destinés
à ramener le fil auquel le séton devait être
attaché? L'emploi de la canule de Foubert
abrège et simplifie l'opération de la fistule la-
crymale, au point qu'en moins d'une minute
le sac est incisé, la canule introduite , et la
petite plaie réunie au-dessus d'elle. Il a l'avan
22 HISTOIRE
tage d'éviter les pansemens longs et doulou-
reux qu'exige la dilatation progressive opérée
par le moyen du séton renouvelé et grossi
chaque jour. Enfin la méthode de J. L. Pe-
tit, exécutée suivant le procédé de Foubert ,
met tout aussi bien , ou, pour mieux dire ,
tout aussi mal à l'abri des récidives; car , il faut
l'avouer, ce danger des réchutes est l'inconvé-
nient le plus grave dans le traitement des fis-
tules lacrymales , comme à la suite du trai-
tement de toutes les fistules produites ou
entretenues par la perforation d'un conduit
excréteur .
Au rétablissement des voies naturelles ,
Scarpapréfère la méthode qui consiste à ouvrir
aux larmes une route nouvelle par la perfora-
tion de l'os unguis au moyen du cautère actuel.
Cette opération douloureuse nécessite un trai-
tement consécutif, long et pénible. Vainement
le célèbre chirurgien d'Italie, pour établir
l'excellence du cautère actuel dans le traite-
ment de la fistule lacrymale , prétend-il que ,
dans le plus grand nombre des cas, cette ma-
ladie provient d'une affection de la membrane
muqueuse du sac lacrymal , ou dépend même
DE LA CHIRURGIE . 23
d'une altération de l'os unguis; son étiologie
a eu parmi nous le même sort que sa pratique
empruntée à Cowper(1) , célèbre anatomiste et
chirurgien anglais du dix-septième siècle. Il
n'en a pas été tout-à-fait de mêmedes opinions
du docteur Beer.
La théorie suivant laquelle cet oculiste re-
garde la fistule et le plus grand nombre des
maladies qui surviennent aux voies lacry-
males comme l'effet de l'irritation inflamma-
toire de la membrane muqueuse dont ces
voies sont tapissées , a trouvé dans les idées
aujourd'hui dominantes en médecine , un plus
solide appui.
Adoptée et soutenue par quelques-uns de
nos confrères , cette manière de voir se for-
tifie surtout du peu de solidité des guérisons
obtenues par les méthodes adoptées pour le
traitement des fistules lacrymales. Peut-être
cette affection a-t-elle été jusqu'à présent envi-
sagée sous un point de vue trop exclusivement
mécanique , et lavérité se trouve-t-elle, comme
(1) Voyez sa grande Anatomie.
24 HISTOIRE
il arrive presque toujours, à une égale di-
stancedes opinions généralement admises et de
celles qu'on propose de leur substituer. Quoi
qu'il en soit , n'oublions point qu'en Théra-
peutique chirurgicale une opinion nouvelle ,
ou même un système nouveau , n'est point un
progrès véritable.
§ III .
OPÉRATION DE LA CATАҚАСТЕ .
Malheureusement, sous le rapport de la
cataracte , comme sous celui de la fistule la-
crymale, la Chirurgie n'a pas éprouvé, dans
ces derniers temps, de véritables perfectionne-
mens , et flotte encore incertaine entre divers
moyens de guérison proposés contre ces ma-
ladies .
S'il est un cas où la vérité chirurgicale pa-
raisse aussi difficile à découvrir, et doive être
recherchée avec les mêmes soins et les mêmes
scrupules que la vérité judiciaire , c'est sans
doute celui où il s'agit de décider quelle est
la méthode préférable pour guérir la cataracte
et de mettre fin aux interminables débats qui ,
DE LA CHIRURGIE. 25
de nos jours encore , divisent les partisans de
l'extraction et ceux de l'abaissement du cris-
tallin. Ce n'est qu'après l'information la plus
ample et l'enquête la plus scrupuleuse, ce
n'est qu'après avoir interrogé de nouveau , non
les témoignages , mais les faits eux-mêmes ,
observés avec exactitude etjugés avec bonne
foi , qu'on pourra décider enfin laquelle des
deux méthodes doit être préférée , non point
comme méthode exclusive , mais comme mé-
thode générale. En effet , il se rencontrera
toujours des circonstances dans lesquelles , soit
petitesse extrême , soit volume excessif ou trop
grande mobilité du globe de l'œil , l'extraction
est impraticable, ensortequ'on se trouve obligé
de recourir à l'abaissement , alors conservé ,
du moins comme méthode exceptionnelle.
L'ancienne méthode de l'abaissement pro-
curait un si petit nombre de guérisons que ,
dans le cours du dix-septième siècle , les chi-
rurgiens l'avaienten quelque sorte abandonnée
aux opérateurs ambulans; s'il faut en croire
Raw, elle ne rendait pas la vue au centième
des malades. Heister en portait un jugement
aussi défavorable, et Garengeot, dans un
26 HISTOIRE
Traitéd'opérations, publié vers le commence-
ment du siècle dernier, la passe complètement
sous silence . Née dans le sein de l'Académie
royalede Chirurgie , la méthode toutefrançaise
del'extraction futaccueillie dèssanaissance par
des applaudissemens à peu près [Link]-
nement quelques chirurgiens étrangers , Pott
entre autres , restèrent fidèles à l'ancienne mé
thode , ou même lui accordèrent ouvertement
la préférence ; la méthode de l'extraction pré-
valut soit en France, soit dans le reste de l'Eu-
rope, jusqu'au moment où Scarpa, renouvelant
les opinions de Pott , et lui empruntantjusqu'à
l'idée de son aiguille recourbée en crochet, se
déclara le partisan exclusif de la méthode par
abaissement. La connaissance plus parfaite du
mécanisme de l'absorption, à l'aide de laquelle
disparaît le cristallin déprimé, ayant fourni à
Scarpa une explication plus satisfaisante des
phénomènes , bien des médecins pensèrent
trouver dans une explication plus ingénieuse,
une méthode curative plus efficace; les incon-
véniens attachés à la méthode de l'extraction
furent chaque jour exagérés par les fauteurs
de l'abaissement, chaque jour devenus plus
DE LA CHIRURGIE. 27
nombreux ; et chacun invoquant l'expérience
et l'interprétant à son gré, d'interminables
débats naquirent d'une question si simple en
apparence et d'une solution si facile. Une seule
voie est ouverte pour sortir de ce dédale d'o-
pinions contradictoires et fixer enfin ce point
important de doctrine chirurgicale. Sous les
yeux de l'Académie, un certain nombre de
malades devrait être réuni dans un local con-
venable, puis opéré comparativement , selon
les deux méthodes, en plaçant, autant que
possible , dans les mêmes circonstances , les
individus soumis à l'opération. Un corps aca-
démique, dont le seul intérèt est celui de la
vérité , peut seul entreprendre et suivre avec
avantage une semblable expérience. Le chi-
rurgien le plus habile , et qui , dans l'exercice
de son art , cherche la vérité avec le plus de
candeur et de bonne foi, ne saurait se défendre
d'une multitude de préventions dont il ignore
souvent lui-même l'existence et l'empire.
Quelle créance peuvent obtenir alors ces
hommes de mauvaise foi pour qui la vérité
n'est autre chose que la vogue acquise par le
mensonge ? et que doit-on entendre par ce
1
28 HISTOIRE
qu'ils appellent leurs succès dans l'emploi de
telle ou telle méthode ? :
Bienque les instrumens inventés parGuérin
et Dumont , pour l'extraction de la cataracte ,
et le procédé renouvelé par Langenbeck ,
pour l'abaisser en perçant la partie inférieure
de la cornée transparente , et en portant l'ai-
guille sur le cristallin parl'ouverture de la pu-
pille, n'aient obtenu qu'un succès éphémère
' et soient tombés dans l'oubli, nous ne devons
point passer sous silence ces tentatives ingé-
nieuses. Toutefois , il est également juste de
les conserver dans l'Histoire de l'art , et de les
exclure de sa pratique. Soumis à l'Académie
royale de Chirurgie , vers les derniers temps
de sonexistence , les instrumens de MM. Guérin
et Dumont (1 )semblèrent d'abord devoir ren-
dre facile et vulgaire l'une des opérations les
plus délicates et les plus difficiles. L'action
aveugle d'un ressort était substituée à l'adresse
(1 ) Pour la description de ces instrumens assez com-
pliqués dans leur mécanisme , quoique simples dans
leur action , voyez Sabatier , Médecine opératoire ,
2ª édition , tom. III , pag. 105 et suivantes
DE LA CHIRURGIE. 29
d'une main expérimentée ; mais on s'aperçut
bientôt que ces instrumens mécaniques agis-
sant toujours et nécessairement de la même
manière dans une opération dont les circon-
stances sont infiniment variables , le très petit
nombre de succès obtenus n'était dû qu'au
hasard. L'opthalmostate annulaire , qui fait
partie de la machine, présente tous les incon-
véniens attachés aux instrumens de ce genre ;
incapable de fixer un organe essentiellement
mobile , il laisse la lame, partie au moment
de ladétente du ressort, transpercer la cornée
dans laposition actuelle de l'œil, qui se trouve
ainsi traversé de telle sorte que le plus sou-
' vent la section de la cornée est irrégulière ou
incomplète , et insuffisante pour donner issue
au cristallin. Ajoutez la vive commotion im-
primée au globe, ébranlement dangereux qui
souvent en bouleverse l'organisation délicate ,
et vous ne serez point surpris que les machines
à cataracte de MM. Guérin et Dumont aient
été entièrement abandonnées .
Lemême sort est réservé à la ponction de
la cornée transparente, faite dans l'intention
d'abaisser ou plutôt de déplacer et de broyer le
30 HISTOIRE
cristallin . Cette opération,désignée parle terme
grec de kératonixis, avait été tentée jadis, mais
Ricther ne la conseillait que dans les cataractes
laiteuses , et B. Bell la regardait comme moins
commodequela méthode ordinaire pour effec-
tuer l'abaissement du cristallin, lorsqu'en 1806
ellefut proposéepar le docteurBuchorn comme
méthode générale , et bientôt après mise en
pratique et célébrée par le professeur Langen-
beck, de Goëttingue. Adoptée surtout en Al-
lemagne , cette manière d'opérer a fait ima-
giner diverses aiguilles qui n'offrent que des
modifications peu importantes de l'aiguille
pour l'abaissement pratiqué suivant les pro-
cédés ordinaires. La kératonixis n'est elle-
même qu'une modification de cette méthode
opératoire , et toute la question se réduit à sa-
voir s'il vaut mieux arriver au cristallin en
perçant seulement la cornée transparente ,
qu'en traversant nécessairement la conjonc-
tive , la sclérotique , la choroïde et la rétine ,
et accidentellement soit les nerfs , soit les
procès ciliaires. Au premier aperçu la chose
semble évidemment préférable, lorsque sur-
tout on considère que la perforation, dans la
DE LA CHIRURGIE. 3г
méthode ordinaire , s'opère à l'aveugle , tandis
que dans la kératonixis, l'opérateur suit des
yeux l'aiguille qui traverse la cornée , au voi-
sinage de sa circonférence , et pénètre aisément
jusqu'au cristallin, au travers de la prunelle,
considérablement dilatée par le moyen d'une
solution aqueuse d'extrait de belladone ou de
jusquiame , dont a soin d'humecter, quelques
heures auparavant , l'œil soumis à l'opération .
Nonobstant ces avantages séduisans en théo-
rie , la kératonixis n'a obtenu aucune faveur
hors de l'Allemagne; les essais tentés l'ont
montrée plus fréquemment suivie d'accidens
inflammatoires que les procédés en usage, et
lorsque ces accidens n'entraînent pas la perte
totale de la vue , ils menacent ou frappent
d'opacité une partie dont il est si important
de conserver la transparence , et , comme nous
l'avons vu , laissent subsister des taies de la
cornée dont une irritation subséquente peut
chaque jour déterminer l'élargissement. Il est
vrai qu'en perçant la cornée à une ligne de
sa circonférence, on s'éloigne le plus possible
delapartiecorrespondante à la prunelle , partie
centrale dont il est si important de conserver
32 HISTOIRE
la transparence; car , bien qu'on ait réussi,
dans certains cas d'opacité presque entière de
la cornée, à rendre la vue par l'établissement
depupilles artificielles, cette ressource, due au
génie de Cheselden, est trop incertaine pour
qu'on n'attache pas le plus grand prix à con-
server aux rayons lumineux leur libre passage
au travers de l'ouverture naturelle de l'iris .
§. IV.
PERFORATION DU TYMPΑΝ .
Les causes d'où la surdité peut dépendre
étant aussi nombreuses qu'obscures , l'art est
le plus souvent réduit, dans le traitement de
cette maladie , à l'emploi des remèdes géné-
raux, comme la saignée générale ou locale ,
les évacuans , les épispastiques. L'usage de ces
moyens est rarement efficace ; on ne saurait
donc trop multiplier les tentatives de guérison
contre un mal presque toujours incurable.
Sous ce rapport, la perforation de la mem-
brane du tympan , opération imaginée par
sir Astley Cowper, est une invention pré
DE LA CHIRURGIE. 33
cieuse . Malheureusement elle doit réussir seu-
lement dans les cas où la perte de l'ouïe dé--
pend de l'épaississement de la membrane du
tympan ou de l'obstruction de la trompe
d'Eustache. La membrane , épaissie par suite
de fluxions répétées, devient par là moins vi-
bratile et moins capable de recevoir et de
transmettre les ébranlemens sonores : d'un
autre côté , la trompe d'Eustache étant obli-
térée, l'air dont la caisse est naturellement
remplie , manque faute d'être renouvelé; les
vibrations ne peuvent être transmises, au tra-
vers du vide , du conduit auditif à l'oreille
interne; la surdité devient donc la suite néces-
saire de ces deux états, ordinairement produits
pardes causes analogues , et dont les catarrhes
fréquens de la gorge et de l'oreille peuvent
faire soupçonner l'existence. On perce , à l'aide
d'un petit trois-quarts, lapartie inférieure de la
membrane du tympan: l'accès est rendu à l'air
extérieur ; le son alors se propage avec facilité
au travers de la caisse , et l'ouïe est recouvrée
au moyen d'une opération facile, et qui s'exé-
cute sans danger comme sans douleur. Elle
échoue, il est vrai, dans le plus grand nombre
3
34 HISTOIRE
des cas , parce qu'on s'est trompé sur la véri-
table cause à laquelle la surdité doit être at-
tribuée; mais, ne fût-elle heureuse que sur le
cinquantième des malades, il faut, dans toutes
les occasions où l'on soupçonne que la perte
de l'ouïe peut dépendre soit de l'epaississe-
ment de la membrane du tympan, soit de
l'oblitération des conduits gutturaux de l'o-
reille, tenter une opération qui ne peut avoir
d'autres inconvéniens que son inutilité.
§ V.
RHYMNOPLASTIQUE .
Les progrès de la Thérapeutique chirurgi-
cale ne sont pas toujours dus aux méditations
du génie , la nécessité quelquefois y conduit.
C'estainsi que l'arts'estrécemmentenrichid'un
procédé curieux pour réparer la perte du nez.
L'ablationde cette partieduvisage est, comme
on sait, un supplice usité dans l'Indostan; en
sorte que dans ces contrées on rencontre aussi
souvent des individus privés de leur nez ,
qu'enEurope, au seizième siècle, il était or-
DE LA CHIRURGIE . 35
-dinaire de voir des personnesainsi mutilées par
suitedes ravagesde la syphilis. A cette époque,
Taillacot, chirurgien deBologne, imagina de
procurer la réunion des bords de l'ouverture
-rendus saignans, àune plaie faite par incision
sur la partie antérieure de l'avant-bras . La
réunion étant opérée dans cette sorte de greffe
animale, Taillacot excisait les chairs del'avant-
bras , et fabriquait à leurs dépens un nez tou-
jours informe; car le moignon , composé de
peau, de tissu adipeux et de chairs muscu-
laires , devait offrir une masse irrégulière ,
non moins hideuse que la difformitéprimitive.
Au rapport du docteur Carpue, les Indiens
corrigent cette difformitépar un procédé plus
ingénieux et plus efficace. Après avoir rendu
saignant le contour de l'ouverture nasale , ils
rabattent sur elle un lambeau triangulaire,
taillé sur la partie moyenne du front. Ce lam-
beau de parties molles a sa base tournée en
haut, tandis que son sommet est enbas , cor-
respondant à la racine du nez. En rabattant
le lambeau , on retourne sur lui-même ce
sommet tronqué, en sorte que la base du lam-
beau ainsi renversé vient former le contour
3...
36 . HISTOIRE
des nouvelles narines , que l'on maintient di-
latées. Lorsque l'adhérence est établie entre le
lambeau et le contour de l'ouverture , on incise
son sommet tordu sur lui-même; et comme
on a rapproché les bords de la plaie triangu-
laire avec perte de substance , faite au milieu
du front, c'est par là que la cure s'achève.
Quoique les nouvelles narines, dépourvues de
cartilages , doivent rester affaissées et le bout
du nez aplati , l'horrible difformité qu'en-
traîne la perte de cet organe , se trouvejusques
à un certain point corrigée. Toutefois, une ci-
catrice au milieu du front résultant nécessai-
rement de la dissection du lambeau qu'on
rabat sur l'ouverture antérieure des fosses na-
sales pour leur servir d'opercule , bien des
malades préféreraient à la méthode indienne,
un nez de carton, d'une forme et d'une cou-
leur le plus rapprochées possible de la forme
et de la couleur naturelles .
M. le professeur Græfe, de Berlin, a publié
un cas où il a réussi par l'emploi du procédé
que nous venons de décrire. Les occasions de
le mettre en pratique se présentent rarement ;
car, outre qu'il estpeu communde rencontrer
DE LA CHIRURGIE. 37
des malades disposés à s'y soumettre , il faut ,
pour entreprendre l'opération avec quelque
espoir de succès, que la perte du nez résulte
d'unaccident, d'uncoupde sabre par exemple.
En effet, le nez détruit par suite des ravages
d'une dartre ou d'un cancer, offre, à la suite
d'une semblable érosion, une peau épaissie et
rougeâtre, et tellement disposée àl'ulcération,
que, rendue saignante , elle suppure au lieu
de contracter l'inflammation adhésive.
§ VI.
FISTULES SALIVAIRES .
Produites et entretenues par la perforation
du canal excréteur de la glande parotide , les
fistules salivaires de la joue ne guérissent ja-
mais d'une manière plus prompte et plus sûre
que par l'établissement d'une fistule interne ,
véritable conduit artificiel, entretenu par la
présence d'un corps étranger dilatant. Ce
moyen de dilatation est conservépendant tout
le temps nécessaire pour qu'une membrane
muqueuse s'organise dans toute la longueur
38 HISTOIRE
du nouveau conduit, dont elle empêchéra dé-
sormais l'oblitération. Deux de nos confrères ,
MM. Deguise père et Béçlard, ont soumis à
l'examen des membres de l'Académie , plu-
sieurs malades qu'ils ont traités et guéris sui-
vant cette méthode ancienne , par eux modi-
fiée au moyen de l'addition d'un procédé aussi
nouveau qu'ingénieux. Au lieu de conserver
la plaie extérieure , nos confrères percent
obliquement lajoue avec un petit trois-quarts
à hydrocèle , qu'ils retirent pour introduire un
fil de plomb , au moyen duquel ils forment
une anse en le nouant sur lui-même. Cette
anse , laissée au dedans de la bouche , reste
appliquée contre la face interne de la joue.
Ce procédé , analogue à celui de Monro, en
diffère essentiellement en ce que l'anse de
plomb ne paraît nullement en dehors , et par
conséquent ne s'oppose point à la cicatrisation
de la plaie extérieure, qui se ferme de suite ,
et long-temps avant le complet établissement
de la fistule interne. Dans un cas particulier ,
M. le professeur Béclard a sondé le canal de
Sténon , et introduit dans son orifice buccal
un long stylet d'argent flexible, très mince à
DE LA CHIRURGIE . 39
l'une de ses extrémités , et semblable à ceux
donton fait usage pour pénétrer dans les con-
duits lacrymaux ; tandis que l'autre extrémité,
plus volumineuse , était taraudée , pour qu'on
pût y visser le fil de plomb. Celui-ci fut ainsi
conduit jusque vers la fistule , puis ramené
dans la bouche au moyen du trou fait à la
joue dans cet endroit , et noué sur lui-même
de manière à former une anse intérieure qui
ne s'opposât point à la prompte cicatrisation
de la fistule .
S VII.
STAPHYLLORAPHIE .
Certains individus naissent le voile du palais
fendu dans le milieu de sa largeur. Ce vice
de conformation , dans lequel la luette est bi-
fide, se voit moins communément que la dif-
formité congéniale appelée bec-de-lièvre : il
n'est pas néanmoins fort rare. A l'époque où
l'observation attentive des défectuosités de ce
genre révélait aux physiologistes l'une des lois
les plus importantes de l'économie , l'un des
membres de cette Académie enseignait à les
*
40 ISTOT
corigerdemoyen d'vneopération ingénieuse :
heureuse coïncidence dans laquelle l'avantage
reste à la Chirurgie de toute la différence qui
existe entre le curieux et l'utile .
Les derniers travaux des physiologistes ont
appris que la machine animale , au lieu d'être
constituée , pour ainsi dire, d'un seul jet, se
forme progressivement et s'organise en quel-
que sorte pièce à pièce. Les viscères existent
avant les parois des cavités destinées à les ren-
fermer; le développement commence par les
parties latérales , et finit par la ligne médiane ,
les deux moitiés du corps s'unissant au moment
où l'organisation s'achève. Aussi la plupart
des difformités congéniales existent-elles sur ce
point et dépendent-elles d'un développement
incomplet. C'est ainsi que la lèvre supérieure,
la voûte palatine , le voile du palais, la luette ,
restent souvent divisés , et que l'art est appelé
à terminer l'œuvre imparfaitde la nature. C'est
principalement dans la vue de rendre aux ma-
lades la faculté d'articuler des sons distincts
qu'il devient nécessaire de remédier à la divi-
sion congéniale du voile du palais. La déglu-
tition des alimens solides ou même liquides,
DE LA CHIRURGIE. 41
quoique laborieuse, est encore possible , mais
l'individu ne profère que des sons inarticulés
et inintelligibles, il est réduità la condition
des brutes. Pour restituer la parole , M. le pro-
fesseur Græfe a imaginé, en 1816 , de rendre
saignans les bords de la division , puis de les
rapprocher et de les maintenir en contact
pendant le temps que la nature emploie à leur
réunion; et, pour ces trois temps de l'opéra-
tion , il a inventé des instrumens commodes ,
qu'a imités, sans le savoir sans doute en
1819 (1) , et fait connaître en France , M. le
professeur Roux , Chirurgien en second de
l'hôpital de la Charité.
S VIII.
BRONCHOTOMIE .
L'extraction des corps étrangers introduits
dans la trachée-artère , est devenue une opé-
ration facile et sans danger depuis qu'on a
substitué à l'incision pénible de la trachée-ar-
tère vers la partie inférieure du col, la section
du cartilage cricoïde jointe à celle des deux
(1) Voyez les notes, page 332 .
42 HISTOIRE
ou troispremiers anneauxdu canal aérien. La
bronchotomie étant pratiquée suivant ce pro-
cédé, il est toujours aisé de déterminer le lieu
précis où la pointe du bistouri doit être plon-
gée : c'est l'endroit placé au-dessous du nœud
de la gorge , expression vulgaire usitée pour
indiquer la saillie du larynx vers la partie
moyenne et antérieure du col. A quelques li-
gnes au-dessous du point le plus saillant de
cette proéminence , on reconnaît l'intervalle
thyro-cricoïdien au défaut de résistance et à
la dépression qu'éprouve la membrane crico-
thyroïdienne , lorsqu'on appuie sur elle l'ex-
trémité du doigt indicateur. Cette exploration
est facile , même sur les personnes qui ont le
plus d'embonpoint. La pointe de l'instrument,
dont le tranchant est dirigé en bas et en avant ,
pénètredetroisàquatre lignesdanslecanal, que
l'onfend ainsi longitudinalement et de haut en
bas dans une étendue d'environ quinze lignes.
Cette ouverture est suffisante pour laisser
sortir une fève de haricot ou tout autre corps
étranger d'un pareil volume; et comme elle
n'intéressé que la peau , la membrane crico-
thyroïdienne, le cartilage cricoïde et les quatre
:
DE LA CHIRURGIE . 43
ou cinq premiers anneaux de la trachée-ar-
tère, la plaie est peu profonde; elle corres-
pondexactement à la ligne médiane celluleuse
qui sépare les deux moitiés symétriques du
col , et par conséquent ne divise le corps
thyroïde que dans l'isthme étroit et mince
qui en unit les deux lobes , portions de la
glande où n'existent que de très petites arté-
rioles, au moyen desquelles les artères thy-
roïdiennes d'un côté communiquent avec
celles du côté opposé. Or, l'Anatomie apprend
que les anastomoses des vaisseaux thyroï-
diens dans le parenchyme glandulaire n'ont
lieu qu'entre leurs dernières ramifications. La
bronchotomie , pratiquée suivant ce procédé ,
est à peine une opération sanglante. En effet ,
comme on ne prolonge pas l'incision beau-
coup au-dessous de lapartie moyenne du col ,
l'instrument n'atteint pas le plexus des veines
thyroïdiennes , qui sortde la partie inférieure
de la glande , et descend au devant de la tra-
chée-artère. Comme on l'a dit ailleurs ( 1 ) , ce
(1) Richerand, Nosographie chirurgicale , Paris ,
1805.
44 HISTOIRE
sont ces vaisseaux qui faisaient de la trachéo-
tomie une opération laborieuse. Le sang s'en
écoule en grandequantité, et, s'insinuant dans
la trachée-artère , détermine une toux suffo-
cative d'autant plus dangereuse que , faute de
point d'appui , on ne peut exercer la com-
pression sur les veines incisées; ajoutons que
le sang ne viendra point d'en haut , si , après
avoir incisé les tégumens sur la ligne médiane
du col, on a la précaution de porter l'extré-
mité du doigt indicateur dans l'angle supé-
rieur de la plaie , afin de s'assurer quelle est
précisément la ligne transversale qu'occupe
l'arcade renversée , résultant de l'anastomose
des artères thyroïdiennes supérieures au de-
vant de l'espace thyro-cricoïdien. C'est exacte-
ment au-dessous de la ligne où le vaisseau fait
sentir ses battemens qu'il importe de plonger
la pointe du bistouri, pour pénétrer dans le la-
rynx au travers de la membrane.
DE LA CHIRURGIE. 45
§ IX.
PLAIES PÉNÉTRANTES DE LA POITRINE .
Le traitement des plaies pénétrantes de la
poitrine, long-temps dirigé d'après les princi-
pes d'une routine aveugle , a été depuis trente
années perfectionné par les travaux successifs
de plusieurs membres de cette Académie. Déjà
dans le siècle dernier , Sharp (1 ) et notre res-
pectable collègue Valentin (2) , dont nous dé-
plorons en ce moment la perte récente ,
avaient démontré par l'expérience et par le
raisonnement toute l'absurdité du précepte
donné par Guillaume de Salicet (3) , d'a-
grandir avec un rasoir toute plaie pénétrante
de la poitrine : doctrine bien digne de cet ec-
clésiastique du treizième siècle , qui regardait
(1) Traité d'opérations de Chirurgie , traduit de
l'anglais. Paris , 1741 .
(2.) Recherches critiques sur la Chirurgie moderne ,
1772 , page 57 et suivantes.
(3) Chirurgia, lib. 11, cap. 12.
46 HISTOIRE
comme dangereux de communiquer avec les
laïques et comme indécent de s'occuper des
maladies propres à l'autre sexe. Il était réservé
ànotre âge de mettre enévidence les véritables
principes du traitement des plaies pénétrantes
de la poitrine , et de les établir sur la double
autorité de l'observation et du raisonnement.
Les guerres sanglantes dont, pendant plus
de vingtannées, l'ancienmonde fut le théâtre ,
ont fourni ànotre honorable collègue, M. Lar-
rey(1) , de fréquentes occasions de constater de
nouveau que rien n'est préférable à la réunion
immédiate, dans le traitementdes plaies péné-
trantes de poitrine , lors même qu'une hé-
morragie avec épanchement de sang compli-
que cette espèce de blessures. L'un de nous
ayant , dans l'une des opérations les plus har-
dies dont les fastes de notre art conservent
la mémoire , pratiqué la résection de deux
côtes , puis excisé la plèvre épaissie et can-
céreuse dansune étendue d'environ six pouces
carrés, vit l'air se précipiter, ou, pour mieux
dire , s'engouffrer dans cette ouverture, com-
(1) Mémoires de Chirurgie militaire .
DE LA CHIRURGIE. 47
primer le poumon, l'affaisser, et suspendre
complètement la respiration dans la moitié
correspondante de la poitrine. L'oppression ,
d'abord extrême, ne tarda pas à diminuer :
l'action du poumon opposé suffit parfaite-
ment à l'entretien de la vie; et l'opération
eût obtenu un succès complet et durable, si
le chirurgien avait possédé l'heureux secret
de s'opposer à la récidive des affections can-
céreuses. Quoi qu'il en soit, cette observation
célèbre , jointe à une multitude d'autres faits ,
vient à l'appui du raisonnement , et offre
l'avantage de prouver , sans réplique , la va-
nité des craintes qu'inspirait aux anciens le
danger de la suffocation aux cas où un épan-
chement quelconque empêche toute respira-
tion dans l'un des côtés du thorax.
Bienque ce point de doctrine parût fixé et
comme consacré par l'assentiment unanime
des chirurgiens français, l'un d'eux ayant cru
devoir s'en écarter dans une catastrophe à ja-
mais déplorable , l'Académie de Chirurgie ,
sans se livrer à l'examen des motifs qui ont
pu déterminer une conduite aussi étrange ,
a cru devoir proposer pour sujet du prix
HISTOIRE
qu'elledoit décerner en 1826, la question sui
vante :
<<Déterminer par l'observation,l'expérience
>> et le raisonnement (c'est-à-dire par tous les
moyens que l'esprit humain possède pour ar-
river à la connaissance de la vérité , si l'on y
ajoute le calcul , ) déterminer par l'observa-
>> tion , l'expérience et le raisonnement , quelle
>>est la méthode préférable dans le traitement
>>des plaies pénétrantes de la poitrine. >>>
§ X.
INVAGINATION DES INTESTINS ,
L'introduction du bout supérieur dans le
bout inférieur, faite dans la vue d'en déter-
miner l'adhérence mutuelle et de guérir ainsi
les plaies transversales de l'intestin grêle , est
une méthode plus ingénieuse qu'efficace, et
qui, jusqu'àcemoment, entraîne un tel danger
qu'ony a renoncé généralement, malgré quel-
ques exemples d'un heureux succès. Des expé-
riences nouvelles semblent devoir remettre
l'invagination en crédit , et sont de nature à
DE LA CHIRURGIE . 49
encourager les chirurgiens à la pratiquer avec
plus d'espoir de réussir. Il résulte d'une suite
d'expériences et de recherches que M. Jobert
a soumises à l'Académie et qu'ont vérifiées ses
commissaires, que si, comme l'a fait ce jeune et
habile expérimentateur , on pratique l'invagi-
nation en ayant le soin préliminaire de ren-
verser en lui-même le bout inférieur , de ma-
nière que le bout supérieur y étant introduit,
sa tunique externe ou péritonéale se trouve en
contact avec la membrane analogue apparte-
nante au bout inférieur, l'adhérence s'établit
avec facilité entre ces tissus identiques. Par
cette heureuse modification on fait cesser le
plus puissant obstacle à la réunion des parties
invaginées , empêchement invincible , d'où ,
comme je l'ai dit le premier, naît l'impossi-
bilité d'une agglutination immédiate entre des
membranes aussi diverses que le sont les tuni-
ques muqueuse et séreuse du tube intestinal.
Le renversement du bout inférieur en lui-
même et l'intus-susception du bout supérieur,
plus faciles dans les cas de plaies pénétrantes
de l'abdomen avec section transversale et
complète du tube intestinal qu'à la suite des
4
50 HISTOIRE
hernies étranglées avec gangrène , seraient
au besoin facilités par l'immersion du bout
inférieurdans l'eau tiède. Cette immersion, en
faisant cesser l'état de contraction et de res
serrement, favoriserait singulièrement l'intus-
susception du bout supérieur dans le bout in-
férieur. Elle se fait sans détacher le mésentère ,
etparconséquent sans aucun dangerd'hémor-
ragie. Les chiens sur lesquels l'invagination
a étéfaite, ayant été ouverts plusieurs se-
maines après l'expérience , les commissaires
de l'Académie ont constaté que de l'union
des intestins invaginés , résulte un simple
épaississement des parois dans le point où
l'adhérence est établie; sortede valvule plate
qui ne s'oppose point au cours libre et facile
des matières .
§ XI.
ANUS CONTRE NATURE .
En assurant ainsi le succès de l'invagina-
tion, on rendra de plus en plus rare la dé-
goûtante infirmité connue sous le nom d'anus
DE LA CHIRURGIE. 5г
contre nature. Ces fistules stercorales , suite
des plaies pénétrantes de l'abdomen et plus
souvent des hernies avecgangrène du tuhe in-
testinal , deviendrontde moins en moins com-
munes, à mesure que la Chirurgie deviendra
plus habile à les prévenir. On les rencontre
encore quelquefois dans la pratique, et pour
les prévenir ont été imaginés divers procédés
analogues et presque semblables; ce qui ne
doit pas surprendre, car, dès qu'en Chi-
rurgie une indication se trouve nettement
déterminée, rien n'est plus facile que d'ima-
giner les moyens d'y satisfaire.
Ce fut vers l'année 1786 que Desault en-
seignapour la première fois que le véritable
obstacle à la guérison des anus artificiels
existait dans l'éperon résultant de l'adossement
des deux bouts de l'intestin divisé, sorte de
digueau coursnatureldes matières. Il proposa
d'affaisser en le comprimant avec une tente
de charpie introduite par la plaie extérieure,
l'angle aigu formé par l'adhésion des extré-
mités intestinales. Des guérisons obtenues à
P'Hôtel-Dieu et consignées dans le Journal de
Chirurgie , établirent l'efficacité de cette mé
4..
52 HISTOIRE
thode qui , en ce moment encore , est plus
avantageuse et surtout fait courir moins de
danger aux malades que les divers procédés
qu'on a proposéd'y substituer. Cependant, vers
la fin du siècle dernier (1798) , un médecin
allemand, Frédéric Smakalden, proposait d'a-
bréger les lenteurs du traitement , en perçant
la cloison qui s'oppose au passage des matiè-
res du bout supérieur de l'intestin dans son
bout inférieur. Cette perforation n'est point
sans danger, car si l'adhérence des parois res-
pectives de l'intestin n'est pas complète , un
épanchementmortel s'effectue à lasurface péri-.
tonéale. Il ne paraît point au reste que Sma-
kalden ait eu occasion de mettre en pratique
son procédé.
Fendre la cloison résultante de l'adossement
des parois correspondantes de l'intestin, était
le moyen le plus naturel et le plus simple
de remplir l'indication : aussi le professeur
Physik , de Philadelphie , réussit-il dès l'an-
née 1802 à obtenir la guérison complète d'un
anus artificiel , en traversant d'abord l'éperon
avecun fil, puis en le fendant avec des ciseaux
mousses vers la pointe, depuis le bord saillant
DE LA CHIRURGIE. 53
de la cloison jusqu'au point occupé par le fil
dont on l'avait préliminairement traversé.
Ce fit , placé plusieurs jours avant l'incision ,
rend l'adhérence des parois adossées plus cer-
taine, et l'on peut alors fendre , sans danger,
lacloison formée par cet adossement. En 1812,
notre collègue M. Dupuytren , dans le but de
rendre cette adhérence nécessaire encore plus
sûre, a imaginé une pince à bords mousses et
dentelés , laquelle opère en plusieurs jours la
division que les ciseaux effectuent en un in-
stant. Ce dernier procédé paraît exposer le pé-
ritoine à une inflammation plus vive, car les
deux branches de l'instrument introduit dans
les deux bouts de l'intestin , n'agissent que
par pression, et ne peuvent opérer la solu-
tion de continuité qu'en effectuant une sorte
de plaie contuse. Le petit nombre d'indi
vidus sur lesquels cette pince a été essayée ,
n'ont point éprouvé à la vérité d'inflammation
du bas ventre ; ils ont guéri , conservant un
reste de suintement bien préférable à la fis
tule stercorale qui existait avant la division
1
des bouts adossés. Mais en voilà trop peut-être
touchant un point de Chirurgie sur lequel ,
54 HISTOIRE.
depuis Desault, il restait peu de chose à faire,
et où la rareté des observations rend la valeur
des procédés opératoires difficilement com-
parable.
§ XII.
BANDAGES HERNIAIRES .
Plusieurs sortes debandages herniairespré-
sentés à l'Académie, lui ont fourni l'occasion
de discuter et nous autorisent à proclamer
les véritables principes de leur confection.
Tout le monde est d'accord que ces instru-
mens sont plus nuisibles qu'utiles lorsqu'ils
n'ont point été convenablement fabriqués.
Après une multitude de tâtonnemens , d'essais
et d'épreuves, on a reconnu que le bandage
le mieux approprié à la contention des her-
nies inguinales et crurales consiste en une
courbe parfaitement élastique , ressort de fer
ou d'acier, levier du troisième genre, à l'une
des extrémités duquel est placée la résistance ;
et cette extrémité se trouve surmontée d'une
pelote, tandis que l'extrémité opposée appuie
légèrement surla convexité du sacrum , et que
DE LA CHIRURGIE. 55
lacourbe embrasse la hanche du côté malade ,
au contour de laquelle elle doit s'adapter
exactement et sur lequel elle se moule pour
ainsi dire. Pour cela il faut non-seulement
que le fer du bandage, à la faveur d'úne
trempe habile, offre un degré d'élasticité
moyenne entre la dureté inflexible et l'exces-
sive souplesse , mais encore que, s'il se peut ,
le bandage soit construit exprès etfait à lame-
suredu malade. La pelote ovalaire doit offrir
une double obliquité, de sorte que sa face
postérieure regardant à la fois en haut et en
arrière, soutienne le poids des viscères de
l'abdomen qui pèsent dans la direction oppo-
sée. Cette pelote , soudée à l'une des extré-
mités du bandage, fait corps avec lui, et, fixée
à la faveur de cette continuité, oppose une
résistance invariable à l'effort continuel des
viscères contre le point affaibli des parois de
l'abdomen. La mobilité de la pelote serait un
défaut et les termes nous manquent pour faire
ressortir ici tous les inconvéniens de ces ban-
dages dits anglais , ou garnis d'une pelote
mobile à chacune de leurs extrémités , ban-
dages dontune police vigilante devrait empê
56 HISTOIRE
eher le débit et proscrire l'emploi dangereux.
Susceptible , en vertu de la parfaite elasticité
de la courbe métallique dont elle fait partie ,
de s'accommoder aux divers états de l'abdo-
men, la pelote comprimera plus efficacement
l'ouverture herniaire , au moyen d'un cous-
sinet dont elle est garnie, que si on le sur-
montait d'une vessie remplie d'air, ou qu'on
plaçât un ressort dans son intérieur comme
le faisait jadis Juville, le plus habile de nos
bandagistes. Enfin les bandages à double pe-
lote sont essentiellement défectueux en ce
que, destinés à contenir deux hernies, ils n'a-
gissent efficacement que sur l'ouverture cor-.
respondante à la pelote terminale. Dans les cas
de double hernie , on doit toujours leur pré- :
férer un double bandage.
Des bandages vous ont été présentés , sur
lesquels , au moyen d'une coulisse , la pe-
lote pouvait se porter en dedans ou en de-
hors, la courbe élastique devenant, par ce
mécanisme ingénieux , plus longue ou plus
courte; et nous avons vu de suite que ce
faible avantage ne pouvait compenser les in-
convéniens inséparables du jeu compliquéd'un
DE LA CHIRURGIE. 57
instrument qui se détraque avec facilité, et
qui, formédepièces distinctes, quoique assem-
blées avecprécision, n'offrirajamais cette uni-
formité de courbure, de pression et de force
graduée qu'on trouve dans le ressort fait d'une
seule pièce. D'autres artistes ont reproduit à
vos yeux le bandage circulaire du célèbre
Camper; et, quelque imposante que soit l'au-
torité de ce chirurgien , vous n'avez pu taire
que ces espèces de ceintures ne jouissent au-
cunement du mode d'action dont est doué le
brayer ou bandage élastique , levier du troi-
sième genre, à la faveurduquel on comprime,
avec une certaine force, seulement les deux
points opposés où se trouvent la résistance
et le point d'appui, placés, comme on sait, aux
deux extrémités du bandage , tandis que la
ceinture ou bandage circulaire de Camper
exerce sur toute la circonférence de l'abdomen
une action presque égale et par conséquent
insuffisante sur le point affaibli.
1
Vous avez frappé d'une juste réprobation
certains bandages dont la pelote était sur-
montée d'une autre petite pelote destinée
à s'engager dans l'ouverture herniaire pour la
1
58 HISTOIRE
boucherplus hermétiquement, disait-on, sans
prendre garde que la pression du bandage
exercée de cette manière, est plus propre à
éterniser la maladie qu'à en effectuer la gué-
rison. En effet , la petite pelote engagée dans
l'anneau , écarte ses côtés et maintient l'ou
verture dilatée; unepelote bien faite, aucon-
traire, exerce surses côtés une pression égale ,
supplée à leur défaut de résistance, s'oppose à
lasortie des viscères , et, par un long usage,
seule esthabile àprocurerla guérisonradicale,
lorsque lemalade se trouve encore à cet âge
delavie où les organes augmentent en force,
endensité et en consistance.
:
§ XIII .
DU DÉBRIDEMENT DANS LES HERNIES..
L'agrandissementde l'ouverture quiadonné
passage aux viscères abdominaux formant her-
nie,est, commeonsait,uneopérationpresque
toujours indispensable dans les cas où, pour
les faire rentrer, on est obligé d'ouvrir le sac
herniaire. Connue sous le nom de débri
DE LA CHIRURGIE. 59
dement, cette partie délicate de l'opération
de la hernie s'exécute aujourd'hui avec des
instrumens dontla perfection ajoute beaucoup
à l'exécution facile , et surtout à la sûreté du
procédé opératoire. Un bistouri ordinaire ,
avec une sonde cannelée pour conducteur,
servit d'abord à l'incision de l'ouverture her-
niaire. Bientôt, pour garantir les viscères
de son atteinte, Bienaise imagina d'y sub-
stituer le bistouri gastrique , type évident
et modèle primitif de lithotome caché. Méry
1
garnit la sonde ailée d'une plaque destinée à
maintenir les intestins affaissés. Vers le même
temps, J. L. Petit substitua au bistouri ordi-
naire son couteau - lime dont le tranchant
mousse, suffisant pour opérer ladivision du
contour aponévrotique de l'ouverture , ne
pouvait effectuer aucune lésion dangereuse.
Dans la suite , on se servit d'un simple bis-
touri boutonné qui, graduellement perfec-
tionné, a enfin reçu de notre respectable maî-
tre M. le professeur Dubois , la forme laplus
convenable. Ce bistouri , dit de Cowper, parce
que effectivement M. Astley Cowper en a le
premier publié la description et la figure dans
60 HISTOIRE
son ouvrage sur les hernies, est un long cou-
teau falciforme dont le tranchant concave ne
coupe réellement que dans une longueurd'en-
viron trois lignes , à peu de distance de sa
pointe, terminée en un petit bouton olivaire.
Cette petite portion suffit pour opérer le
débridement , tandis que le reste du bord con-
cave et tout-à-fait mousse peut être porté
sans crainte au milieu des viscères formant la
hernie. Un cas récent m'a fourni l'occasion de
constater l'excellence du bistouri herniaire;
madame V... me fit appeler , au mois de
février 1824, pour la secourir dans un cas
/ de hernie crurale étranglée et irréductible.
La tumeur , peu volumineuse , était comme
ensevelie dans la graisse. Il fallut en inciser
1
l'épaisseur d'environ deux pouces et demi
pour arriver au sac herniaire dans lequel
une anse intestinale était renfermée, Sans
le bistouri falciforme il eût été comme im-
possible d'opérer le débridement sans danger,
dans le fond d'une plaie moins longue que
profonde, sorte de puits dans lequel il me fut
très facile de conduire le bistouri et d'opérep
ledébridement .
DE LA CHIRURGIE . 61
Bien que la plupart des chirurgiens aient
adopté lebistouri herniaire ditde Cowper, nous
ne pouvons taire que l'un de nos collègues se
refusant à cet assentiment unanime , et pensant
sans doute que pour devenir fameux il suffit
de tourner le dos à la multitude , a fait con-
struire un bistouri tranchant sur sa convexité ,
instrument dangereux , connu par la funeste
méprise à laquelle il a manqué devoir une
déplorable célébrité ( 1) .
L'agrandissement de l'ouverture herniaire
obtenu par le débridement n'est point le ré-
sultat d'une véritable incision, et l'on doit
bien se garder de faire agir le bistouri her-
niaire de manière à obtenir une division
étendue. A peine son tranchant , posé sur un
point de l'anneau inguinal ou de l'arcade crú-
(1) L'unde nos jeunes chirurgiens les plus distin-
gués, M. J. C., pratiquant l'opération de la hernie dans
un concours public, parmi plusieurs bistouris her-
niaires et falciformes , saisit sans y prendre garde le
bistouri à tranchant convexe , et , s'en servant à la
manière du bistouri de Cowper , courut le risque de
s'estropier.
62 HISTOIRE
rale , a-t-il divisé quelques fibres de l'aponé-
vrose,tenduecomme la corde d'une arbalète,
quele tissufibreuxs'éraille etse déchire comme
le ferait une toile sous lesdoigtsde la lingère.
La division commencée par le tranchantdu
bistouri s'achève en quelque façon d'elle-
même, à raison de l'état de tension dans le-
quel se trouve le contour aponévrotique de
l'ouverture. Or, comme les artères voisines ne
partagent point cetétat, elles roulent ets'éloi-
gnent, évitant ainsi la solutionde continuité,
commeelles ont échappéau tranchant du cou-
teau employé àdiviser les premières fibres de
l'aponévrose tendue et tiraillée par le fait de
l'étranglement. Voilà pourquoi l'hémorragie
est un accident si rare à la suite de l'opéra-
tiondelahernie crurale pratiquée surl'homme,
malgré le voisinage de l'artère spermatique.
D'après la situation des vaisseaux, cet accident
serait en quelque sorte inévitable , et l'on par-
tagerait sur ce sujet l'opinion de Scarpa et ses
craintes exagérées, si l'expérience n'établissait
la rareté de l'hémorragie, qu'explique parfai-
tement d'ailleurs la structure et la condition
différente des tissus. On peut affirmerqu'il n'y
DE LA CHIRURGIE. 63
aura jamais d'hémorragie dans l'opération de
lahernie crurale pratiquée sur l'homme, si
l'on n'a pas l'imprudence d'inciser pour ledé-
bridement comme s'il s'agissait d'ouvrir un
abcès.
§ XIV.
: FISTULE A L'ANUS.
:
C'est autant, peut-être, à l'habitude de la
station verticale et de l'attitude assise, qu'à la
disposition anatomique et à la structure de la
région inférieure du tronc, que l'homme doit
d'être sujet à une multitude de maladies dont
le siége existe aux environs de l'extrémité in-
férieure du rectum . Parmi ces maladies l'une
des plus fréquentes est la fistule àl'anus, lé-
sion locale trop souvent dépendante d'une af-
fection pulmonaire. On y remédie à l'aide
d'une opérationde chirurgie dans laquelle on
réunit, par un procédé quelconque , le trajet
fistuleux au canal de l'intestin. Cette opéra-
tion est arrivée de nos jours à un tel point
de perfection et de simplicité , qu'on aurait
lieu de s'étonner de l'importance que nos de-
64 HISTOIRE
vanciers lui accordèrent, et de l'effroi qu'elle
cause encore aux malades , s'il n'était égale-
ment facile d'en trouver l'explication.
Long-temps on pensa que l'orifice interne
des fistules stercorales pouvait exister à une
hauteur considérable , dépasser la portée du
doigt indicateur où même s'élever à cinq ou
six pouces au-delà de l'anus. Tous les efforts
tentés, tous les instrumens imaginés pour y
parvenir étaient la conséquence nécessaire de
cette fausse idée; elle leur servait à la fois
de motif et d'excuse. Les recherches multi-
pliées et les travaux assidus de notre collègue
M. Ribes , ayant démontré sans réplique que
l'orifice interne n'existe jamais à plus de deux
pouces des tégumens , et que plus souvent il
est de huit à douze lignes de l'anus, tous les in-
strumens inventés pour arriver plus loin de-
viennent superflus , j'ai presque dit ridicules ;
et la Thérapeutique des fistules à l'anus se
trouve ramenée à cette heureuse simplicité ,
caractère du vrai dans les arts utiles comme
elle l'est du beau dans les arts agréables. Une
simple sonde cannelée , flexible, servant de
conducteur au bistouri ordinaire , suffit à cette
DE LA CHIRURGIE . 65
opération , pour laquelle tant de procédés fu-
rent imaginés : réduite à une incision qui di-
vise toutes les parties comprises entre le trajet
fistuleux et le rectum par l'orifice duquel la
sonde , introduite dans la fistule, est facile-
ment ramenée , l'opération de lafistule à l'anus
est devenue l'une des plus aisées de la Chirur-
gie. Les recherches d'anatomie pathologique
ayant établi la situation véritable de l'orifice
interne, le raisonnement est venu confirmer
les résultats de l'observation et démontrer que
non-seulement les choses sont ainsi, mais
encore qu'il est difficile qu'elles soient autre-
ment. En effet , si l'on fait attention à l'épais-
seur de la couche graisseuse dont le bas du
rectum est environné, et dans laquelle son
extrémité est comme plongée , on s'aperçoit
qu'elle n'a pas plus de deux pouces d'épais-
seur chez les personnes les plus grasses. Il
faudrait donc que le rectum fût percé dans
cette portion que le péritoine environne (ce
qui n'arrive jamais ) pour que l'orifice interne
de la fistule existat à une hauteur que le doigt
ne pourrait atteindre. C'est le plus souvent à
l'endroit où finit le sphincter de l'anus, immé-
5
66 HISTOIRE
diatement au-dessus de son bord supérieur,
qu'existe l'orifice interne qu'allaient chercher
si haut tous les inventeurs d'instrumens pour
l'opération de la fistule à l'anus. C'est pour
atteindre à cette portée que Desault renou-
velait l'usage du gorgeret de Marchettis , ou
en imaginait de plus compliqués pour exé-
cuter le procédé défectueux de la ligature;
tels , par exemple , sa pince et son gorgeret à
repoussoir. Vainement Sabatier enseignait et
prouvait, par l'expérience, qu'une simple
sonde cannelée flexible suffisait pour l'opé-
ration de la fistule. Pratiquant son art dans
un hôpital éloigné du centre de la capitale ,
ennemimodestede tout charlatanisme , sa voix
fut à peine entendue , tandis qu'entouré d'un
nombreux auditoire , Desault , placé sur un
théâtre plus favorable, répandait ses erreurs
sur la foule abusée; erreurs déplorables qui
ont survécu à leur auteur et dont nous avons
été nous-mêmes trop long-temps la dupe et
l'écho. Toutefois Sabatier admettant que l'ori-
fice interne du trajet fistuleux pouvait exister
au-dessus de la portée du doigt indicateur,
il était permis de croire que des instrumens
DE LA CHIRURGIE. 67
spéciaux pouvaient, au moins dans certains
cas, être utiles. Il était réservé à l'un de ses
élèves les plus chers et les plus distingués ,
M. Ribes , d'en démontrer la parfaite inutilité
par la simple détermination de la hauteur à
laquelle se rencontre l'orifice interne.
Quoique simple, facile et souvent efficace,
l'opérationde la fistule n'est pastoujours suivie
de la guérison des malades. Deux causes gé-
nérales expliquent ces défauts de succès. La
première est le résultat d'une disposition in-
terne , d'une lésion organique des poumons ,
dont l'apparition d'un abcès au fondement,
l'établissement d'une fistule aux environs de
l'anus , ou le défaut de cicatrisation de la plaie
résultante de l'incision de cette fistule, est assez
souvent la première annonce. La seconde est
le défaut de pansemens méthodiques. La na-
ture des soins qu'exige une fistule à l'anus
opérée par incision, pour arriver prompte-
ment à une guérison complète , est aujour- མན
d'hui parfaitement déterminée et hors de toute
contestation. Tout le monde convient que
l'introduction d'une mèche de charpie entre
les lèvres de la plaie , est utile non- seule-
5..
68 HISTOIRE
ment durant les premiers jours qui suivent
l'opération, pour exciter dans les bords une in-
flammation suffisante , mais surtout afin d'em-
pêcher que la réunion de la plaie se fasse du
côté du réctum avant d'être achevée du côté
de la fistule , auquel cas l'opération serait inu-
tile. C'est dans ce but surtout qu'il est utile
de maintenir une mèche de charpie dans la
plaie résultante de l'opération de la fistule à
l'anus , et d'en diminuer graduellement la
grosseur, en sorte que les bords se réunissent
d'abord du côté du trajet fistuleux et que la
cicatrice s'achève du côté du rectum .
§ XV.
I
RÉTRÉCISSEMENS DE L'URÈTRE .
Il ne suffisait point d'avoir constaté , à l'aide
de l'observation et du raisonnement, que le
plus grand nombre de rétentions d'urine dé-
pend du rétrécissement du canal de l'urètre,
par l'épaississementde la membrane muqueuse
dont son intérieur est revêtu , épaississement
qui lui-même est l'effet des inflammations
1
DE LA CHIRURGIE . 69
chroniques et répétées de cette membrane. De
quelqueimportancequepuissentêtrelesnotions
pathologiques relatives à cet objet , il est plus
important encore de déterminer quelle est la
méthode préférable dans le traitement d'une
maladie si fréquente et si fâcheuse. En cette
matière , les progrès récens consistent moins
dans l'invention de moyens nouveaux que
dans l'application plus rationnelle ou plus pré-
cise des moyens connus , et dans la fixation
plus exacte des cas où telle ou telle méthode
est particulièrement convenable. A l'époque
où les bougies et les sondes dites de gomme
élastique furent inventées , Desault proclama
leur supériorité sur tous les moyens employés
jusqu'alors , prononça qu'il était impossible
d'en trouver de mieux appropriés au traite-
ment des rétrécissemens de l'urètre , et les fit
exclusivement adopter. Mais bientôt l'expé-
rience fit découvrir de graves inconvéniens
dans l'usage des sondes de gomme élastique ;
comme elles n'agissent que mécaniquement et
parcompression, à la manière de tous les corps
dilatans , leur emploi laisse les malades exposés
à des récidives en quelque sorte inévitables.
70 HISTOIRE
Leur présence habituelle dans l'urètre et dans
la vessie, bientôt incommode, devient à la
longue insupportable ; enfin l'écoulementmu-
queux , l'état fébrile, le catarrhe vésical ou
même la mort par la perforation des parois
de la vessie, que perce à la longue l'extrémité
de la sonde la plus obtuse agissant toujours
contre le même point des parois d'une poche
irritable et contractile, tels sont les résultats
:
très communs de l'usage des sondesde gomme
élastique , effets fâcheux dont la réalité et la
fréquence ne sauraient être révoquées endoute
par lespartisans les plusdéclarés de cemoyen.
On revenait donc peu à peu, et par degrés, à
l'emploi des bougies emplastiques , qui , vers
le milieu du dix-huitième siècle , jouissaient
d'une faveur exclusive , et avaient procuré au
chirurgien Daran un renom populaire joint à
*une immense fortune. Comme celle des sondes
élastiques , l'action des bougies emplastiques
esttoutemécanique; mais la dilatation qu'elles
effectuent est plus graduée , plus douce,et
n'expose point au déchirement du canal et à
la formation des fausses routes. Déjà flexibles.
et molles, elles sont ramollies et rendues plus
DE LA CHIRURGIE. 71
souples encore par la chaleur du lieu dans
lequel elles sont introduites ; en cet état,
elles s'insinuent dans la portion rétrécie de
l'urètre en se moulant en quelque sorte sur
elle,de manière qu'avec le temps on vient à
bout de franchir , par leur moyen , les obsta-
cles les plus considérables. Toutefois la len-
teur du traitement en a fait négliger l'emploi
à plusieurs chirurgiens, et surtout en éloigne
la plupart des malades, partisans aveugles des
méthodes les plus expéditives.
Sous ce point de vue, aucune n'est plus sus-
ceptible de procurer un prompt succès et de
satisfaire le désir, et, pour ainsi dire , l'impa-
tience qu'ont la plupart des malades d'une
guérison rapide, que l'emploi des caustiques.
Ce moyen de détruire l'obstacle à la libre
émission des urines , a été mis fort ancienne
ment enusage; abandonné et repris plusieurs
fois , parce qu'à ses avantages se joint une
foule de difficultés , d'inconvéniens et de dan-
7
gers, il n'a jamais été tout-à-fait abandonné
enAngleterre. Le porte-caustique de Hunter ,
les bougies de Home, sur l'extrémité des-
quelles est implanté et comme enté un mor-
72 HISTOIRE
ceau de pierre infernale, étaient employés par
quelques-uns de nos confrères comme bien
préférables aux anciennes bougies cathéré-
tiques , qui brûlaient tout l'intérieur du canal ,
lorsqu'il ne s'agit que de cautériser le lieu
même du rétrécissement. Leurs succès mêlés
de revers ne pouvaient triompher de la ré-
pugnance qu'on avait pour les caustiques;
aucun chirurgien n'ignorait cependant que
Henri IV avait guéri d'un rétrécissement de
l'urètre au moyende l'applicationducaustique,
quoique faite suivant un procédé défectueux.
L'avantage de faire revivre les caustiques ,
comme méthode générale de traitement, était
réservé à l'un des nombreux élèves sortis de la
Faculté de Médecine de Paris , élève dont les
talens et le mérite précoce justifient assez la
célébrité de cette école , et l'excellence de son
enseignement. M. le docteur Ducamp, c'est le
nom de ce jeune médecin, frappé dans ses
débuts par une mort prématurée , M. Ducamp
pensa qu'il éviterait la plupart des inconvé
piens attachés à l'emploidu caustique , s'iltrou-
vait un moyen de le porter sûrement contre
l'obstacle et de le faire agir uniquement sur le
DE LA CHIRURGIE. 73
point rétréci . Dans cette vue , il imaginad'ex-
plorer le rétrécissement et d'en prendre l'em-
preinte en portant jusqu'à lui une bougie
chargée d'une substance emplastique molle et
capable de se mouler en s'insinuant dans les
moindres vides. Cette manœuvre exploratrice
est sans contredit la partie la plus recomman-
dable, laplus nouvelle(C) etla plus ingénieuse
du procédé. Le porte-caustique ne mérite pas
les mêmes éloges. C'est une sorte de styletcan-
nelé qui conduit jusqu'à l'obstacle à la faveur
d'une canule droite, agit latéralement et ne
peut se diriger sur le reste de la circonférence
de l'urètre qu'autant que le chirurgien le fait
tourner sur lui-même en le roulant douce-
ment entre ses doigts. Comme il importe sur-
tout d'agir en ligne directe contre l'obstacle ,
et que c'est sur l'axe même du canal qu'il faut
diriger l'action principale du caustique , pour
éviter autant que possible la perforation de
ses parois , plusieurs praticiens, en adoptant
le procédé de Ducamp , ont substitué les bou-
gies de Home à son porte-caustique. La per-
foration latérale des parois de l'urètre est ef-
fectivement l'accident le plus redoutable dans
e94 BOHISTOIRE
4
Temploi de la méthode que nous examinons.
Cet accident est presque inévitable lorsque le
rétrécissement existe dans la partie membra-
neuse, endroit où les parois de l'urètre ont si
peud'épaisseur. Unpeu moins avant, de graves
hémorragies peuvent résulter de la cautérisa-
tion du bulbe. Il n'est guère que la partie
spongieuse du canal aux rétrécissemens de la-
quelle le caustique puisse s'appliquer utile-
ment; et cette judicieuse détermination des
eas dans lesquels l'application de cemoyen
peut être renouvelée avec avantage , n'estpas
le résultat le moins intéressant des recherches
de l'un de nos collègues, M. le docteur Au-
mont, chirurgien en chef de l'hôpital de la
maison militaire du Roi. Espérons quela lec-
ture du travail qu'il prépare sur ce sujet,
rendra les hommes qui se disputent, dans les
journaux, la succession du docteur Ducamp,
plus circonspects dans l'emploi de son pro-
cédé, et que les abcès urineux , suite trop
fréquente des traitemens par le caustique,de
*viendront chaque jour moins communs.
Ainsilimitéà la guérison des rétrécissemens
*de lapartie antérieure de l'urètre, le caustique
:
DE LA CHIRURGIE. 75
sera employé concurremment avec les bou-
gies emplastiques, plusgénéralement applica-
**bles à la cure des rétrécissemens de toute es-
pèce , et avec les sondes de gomme élastique,
exclusivement convenables dans les cas où il
s'agit de procurer l'oblitération d'une fistule
urinaire provenant de la perforation de l'u-
rètre.
§ XVI.
१
CALCULS URINAIRES , LITHONTRIPTIQUES ,
LITHOTOMIEкат
S'il était vrai que le cinquième à peinedes
malades soumis à l'opération de la taille, suc-
combe aux suites prochaines ou éloignéesde
cette opération , tous les essais entreprisdansle
dessein de laperfectionner ou de la rendreinu-
tile seraient accueillis du public avec moins de
faveur et présenteraient moins d'importance .
Malheureusement, si l'on fait abstraction de
la taille des femmes , qui n'est point compa-
rable à la lithotomie pratiquée sur l'homme ,
et lors même que l'on compte les enfans au
76 • HISTOIRE
dessous de sept ans dans ce calcul, les pro-
portions sont bien moins favorables ; à peine
guérit-on la moitié des calculeux soumis à
l'opération. Si l'évaluation ne porte que sur
les adultes et sur les vieillards , les chances du
succès deviennent encore moins nombreuses .
Enfin, si le calcul ne s'applique qu'aux opé-
rations de tel hôpital placé , il est vrai, dans
des conditions tout-à-fait défavorables sous le
rapport de la salubrité, il est de notoriété pu-
blique quelenombre des calculeux guérisy est
àceluidescalculeux opérés dans le rapport d'un
cinquième. Ne soyons donc point surpris des
efforts en tout genre tentés par nos contempo-
rains comme par nos devanciers pour rendre
la lithotomie inutile ou moins dangereuse.
Nous parleronsd'abord desmoyens récemment
imaginés pour y suppléer, puis nous ferons
connaître les nouvelles méthodes proposées
pour sameilleure exécution.
Onconçoitque, plus exposée aux concrétions
urinaires qu'aucune autre espèce animale (car
ses urines contiennent une espèce particulière
d'acide éminemment concrescible) , l'espèce
humaine se soit, de tout temps, livrée à la
DE LA CHIRURGIE. 77
recherche des moyens capables de les dissou-
dre. Malgré tous les efforts de l'esprit humain,
appliqué depuis plusieurs siècles à ce genre de
travaux , on n'a pu jusqu'ici parvenir à la dé-
couverte d'un véritable lithontriptique. Vaine-
ment la connaissance plus exacte de la com-
position chimique des calculs vésicaux a-t-elle
conduit les chimistes à imaginer des dissol-
vans appropriés à leurs diverses espèces. Les
menstruęs acides ou alkalins à l'aide desquels
MM. Fourcroy et Vauquelin ont proposé de
les dissoudre, ne peuvent exercer cette ac-
tion, car elle exige un certain laps de temps ;
et comme les urines affluent incessamment
par les orifices des uretères, elles se mêlent
nécessairement à la liqueur lithontriptique ,
dont elles affaiblissent et bientôt neutralisent
tout-à-fait la vertu dissolvante .
Réfléchissant sur la nature des causes qui
rendent inefficaces ou dangereux les lithon-
triptiques fournis par la Chimie, l'un de nos
collègues , M. Jules Cloquet , a conçu l'heu-
reuse idée de leur substituer des fondans qui
agissent seulement en vertu de leurs pro-
priétés physiques, et a reconnu que l'eau dis-
78 HISTOIRE
tillée était sans contredit le meilleur . Dépour-
vue en effetde toute qualité irritante etcapable
d'offenser la vessie urinaire , l'eau distillée ,
lorsqu'on porte sa température à 31 degrés ,
thermomètre de Réaumur, agit à la longue
sur les calculs les plus durs, quelle que soit
leur composition et vient à bout d'en effriter
ou d'en déliter la surface; en sorte qu'il n'est
aucun corps qui ne finisse parcéder à l'action
de ce dissolvant véritablement universel.
Pour l'introduire dans la vessie en quantité,
et l'y faire séjourner une durée de temps suffi-
sante, notre collègue a imaginé un appareil in-
génieux, lequel se compose d'une sonde à dou-
ble courant semblable à celle qui se trouve dé-
critedans laStatique des végétaux , sonde dans
un des conduits de laquelle descend le liquide
venant d'un réservoir élevé où il est maintenu
àune températuretoujours égale. De cette ma-
nière l'eau pénètre dans la vessie , puis en sort ,
effectuant ainsi une sorted'irrigation aumoyen
de laquelle le calcul est comme baigné dans les
flots d'un liquide abondant et complètement
inoffensif. On conçoit que plusieurs tonnes
d'eau tiède peuvent traverser la vessie sans fa-
DE LA CHIRURGIE. 79
tiguepour le malade soumis chaquejour,du
rantquelques heures , àce genre detraitements
De longs tubes de gomme élastique, adaptés
aux deux pavillons de la sonde à double cous
rant, serventà conduire le liquide quientreet
qui sort de la vessie, le malade étant couché
dans son lit dont les couvertures sont à peine
soulevées. Chacun peutvoir cetappareilotousl
jours en activité depuis plusieurs années
l'une des extrémités de la grande salle deochiq
rurgie de l'hôpital Saint-Louis, bùl'on aloha
tenu,par son emploi, sinon ladissolutionded
calculs, but principalde l'inventeur d'hutres
résultats également avantageux. On peut dive
que, semblable aux alchimistes, quialesef
forçant de trouver la pierre philosophale?
firent un grand nombre de découvertesprés
cieuses, notre confrère s'est trouvé conduitg
par la recherche d'un lithontriptique,stolin
vention d'un procédé plus efficacerque tolış
ceux connus jusqu'ici pour traiter et guérit
lescirritations chroniques ou catarrhesadela
vessie. Un assez grand nombre de maladiesdé
cette espèce ont été tantôt soulagées et quel
quefois guéries parl'irrigation continuéesplus
80 HISTOIRE
sieurs semaines ou même plusieurs mois , à
l'aide de l'appareil que nousvenons dedécrire,
Considérée comme lithontriptique, l'eau dis-
tillée agit, il est vrai, avec une extrême len-
teur , mais avec une parfaite innocuité, bien
différente sous ce rapport des menstrues aci-
dules ou des lessives alcalines à l'aide desquelles
MM. Fourcroy et Vauquelin ont proposé de
dissoudre les calculs , et qui, quelque faibles
qu'on les suppose , sont moins capables d'en-
tamer la pierre que d'enflammer les parois du
réservoir. L'eau distillée ne peut, dans aucun
dns 19
cas, ajouter au volume du calcul et favo-
riser son accroissement , comme le ferait une
solution de potasse injectée pour dissoudre
DL
un calcul formé d'acide urique en rencontrant
un calcul d'une autre composition; or, il est,
comme on sait , impossible d'avoir autre chose
que des présomptions sur la nature chimique
d'uncalculencore renfermédanslavessie. L'exa-
men de l'urine des calculeux , l'analyse des
graviers et des petites pierres rendues avant ou
depuis les symptômes indiquant la présence
du calcul dans la vessie, le genre de résistance
et de bruit au moment de l'exploration, con-
DE LA CHIRURGIE. 81
nuesous lenomde cathétérisme, etc., etc., ne
peuvent fournir que de faibles probabilités.
L'eau distillée doit agir avec une lenteur ex-
cessive, et c'est là sans doute l'inconvénient
capital. "
La dissolution des calculs serait-elle plus
rapide sous l'influence d'un double courant
électrique que MM. Prevost et Dumas, habiles
expérimentateurs de Genève, proposent de
diriger dans la vessie au moyen d'une sonde
à double courant, en gomme élastique, et de
deux fils métalliques conducteurs ? A la pre-
mière annonce de cette idée d'employer à la
dissolution des calculs urinaires la plus grande
puissance , l'agent le plus énergique dont il est
permis à l'homme de disposerpour la décom-
positiondes corps , nous embrassâmes avec
avidité l'espoir d'un succès probable , espoir
bientôt déçu par l'expérience, et que le seul
raisonnement suffirait pour affaiblir. Plusieurs
mois , en effet, seraient nécessaires pour dis-
soudre un calcul d'un certain volume; or les
organes supporteraient-ils sans dommage , soit
la fréquente introduction de l'appareil , soit
cette électrisation prolongée ?
6
82 HISTOIRE
Pour arriver aux calculs urinaires renfermés
dans la vessie de l'homme , les chirurgiens
ont, jusqu'àce moment, suivitrois directions.
Si l'on néglige , en effet, d'assez légères diffé-
rences , on voit que les lithotomistes ont suc→
cessivementpratiqué une incisiontransversale,
puis verticale, et enfin oblique , par rapport
au col de la vessie, et que , de nos jours , on
dispute encore pour savoir suivant laquelle
de ces trois lignes il est le plus avantageux de
faire l'incision. On pratiquait exclusivement
l'opération de la taille selon la méthode obli
que ou latéralisée, et, d'accord , soit surladi-
rection qu'il fallait suivre, soit sur les parties
qu'on devait inciser pour parvenir au siége du
calcul, les chirurgiens de notre âge différaient
seulement entre eux par l'instrument dont ils
faisaient usage pour entamer le col de la
vessie, ceux-ci se servant du gorgeret , ceux-
làdu lithotome caché, tandis que les autres
s'en tenaient au bistouri ordinaire ou diver-
sement modifié, lorsqu'en 1805, MM. Chaus-
sier et Ribes , dans une thèse présentée par
M. Morland, à l'École de Médecine de Paris ,
le 13 therrnidor an 13, proposèrent de re
DE LA CHIRURGIE. 83
,
venir à l'incision transversale en faisant voir
qu'encelaconsistait véritablement la méthode
de Celse, mieux expliquée ou mieux com-
prise. Profitant de ce travail, M. le professeur
Béclard(1) revint sur les avantages de la mé-
thode de Celse , qu'il a depuis pratiquée avec,
un plein succès sous le nom de taille bilaté-
rale (D).
Tel était parmi nous l'état de l'art sur ce
point, lorsque tout récemment l'un de nos
confrères , célèbre par plus d'une invention
du même genre, a découvert de nouveau la
taille transversale, et, profitant de sa situation
àla tête d'un grand hõpital, l'a mise en pra-
tique avec des succès variés. Comme l'ont très
bien vu MM. Ribes et Chaussier, l'ancienne
méthode de retirer les calculs de la vessie au
moyend'une incision à peu près transversale
faite sans conducteur, n'a besoin peut-être
quedecetteseule additionpour reparaître avec
avantage. Exclusivement pratiquée, sous de
nom de méthode de Celse , jusqu'au seizième
-(1) 1813. Thèse inaugurale.
6..
84 HISTOIRE
siècle, elle fut remplacéependant environdeux
cents ans par le grand appareil qu'inventa Ma-
rianus Sanctus , méthode elle-même mise en
oubli par l'adoption générale de la taille la-
téralisée dont frère Jacques fut l'inventeur ,
et que les travaux d'une foule de chirurgiens
ont successivement perfectionnée.
Comme la taille transversale ou de Celse,
lataille verticale ou de Marianus Sanctus a été
reproduite dans une thèse inaugurale, pré-
sentée en 1818 à la Faculté de Médecine de
Paris, par M. le docteur Sanson , avec cette
différence que l'incision de l'urètre est pro-
longée jusqu'à la vessie, non-seulement au
risque d'intéresser le rectum, mais encore avec
l'intention bien décidée d'inciser la paroi an-
térieure de cet intestin.
Sil'on réduit cette sorted'extensiondu grand
appareil à ce qu'elle a de réellement utile etde
praticable , on voit qu'au lieu de dilater ou
plutôt de dilacérer le col de la vessie et la
partie de l'urètre la plus voisinede cet organe,
commele faisait Marianus Sanctus, onlesincise
enmême temps que le prostate, en se conten-
tant d'effleurer la partie antérieure des sphinc-
DE LA CHIRURGIE . 85
ters de l'anus, sous peine d'exposer le malade
àdes fistules úrinaires incurables et tôt ou tard
mortelles. Je sais bien qu'on n'a pas craint
d'exhorter les opérateurs à fendre sans hésiter
soit le rectum , soit le bas fond de la vessie ,
demanière à établir entre eux une large com-
munication et de voir les matières fécales se
mêler et passer librement de l'un dans l'autre;
mais il est également et fort heureusement
certainque de semblables préceptes ne furent
jamaismis en pratique. Restreinte à la simple
incision des parties que les lithotomistes du
seizième et du dix-septième siècle se con
tentaient de dilater , cette méthode , adop
tée avec empressement par quelques chirur
giens d'Italie , à la tête desquels il fautnommer
[Link], a eupeu de succès parmi
nous ; les malades qui n'ont point succombé
aux suites de l'opération ont conservé des fis-
tules urinairesque n'ontpu guérir ni l'usagedes
sondes, ni la cautérisation répétée, ni les autres
moyens employés contre ces sortes de fistules,
Quelques guérisons ont été , dit-on, obtenues
hors de la capitale; de nombreux succès ont
couronné les efforts des chirurgiens d'Italie :
86 HISTOIRE
peu confians dans ces cures lointaines, nous
pensonsnéanmoins que, réduite àla simple in
cisionde l'urètre et de la portion du col de la
vessiequ'embrasse la prostate , cette méthode
peut réussir dans les cas surtout où la partie
antérieure de l'anus se trouve à peine enta-
mée, commeil arrive dans l'extraction des cal
culs d'un petit volume, tels que le sontpour
la plupart ceux des [Link] à cette
occasion que c'est toujours sur des calculeux
de cet âge que s'exercent les inventeurs oules
exécuteurs d'une nouvelle méthode ou d'un
nouveau procédé pour l'opération de lataille,
bien certains que le succès du mode opéra-
toire le plus vicieux leur est comme assuré
ou du moins promis par les chances favorables
de la lithotomie pratiquée à cette époque de
lavie; elle réussissait sur les enfans , exécutée
selon la méthode transversale ou de Celse , au
hasard et sans l'aide d'un conducteur, par des
hommes étrangers àl'anatomie. Pourvu de cet
utile secours , guidé par la connaissance des
parties incisées , pourquoi n'aurait-on pas au-
jourd'hui plus de succès que n'en obtenaient
nos prédécesseurs, bornés à cette seuleméthode
(
1
DE LA CHIRURGIE. 87
jusqu'à l'inventiondu grand appareil, c'est-à-
dire durant les temps antérieurs au seizième
siècle de notre ère?
C'est ce qu'ontpensé avec raison MM. Chaus-
sier et Ribes , lorsqu'en 1805 ils publièrent ,
dans une dissertation inaugurale , publique-
ment soutenue devant l'illustre Faculté de Mé-
decine deParis , le résultat de leurs travaux et
de leurs recherches sur la méthode de Celse et
les perfectionnemens dont elle est susceptible.
Le malade étant placé et assujetti à peu près
comme dans la méthode latérale, et le cathéter
introduit, MM. Chaussier etRibes appuyant les
trois grands doigtsde lamain gauche sur l'anus
pour le déprimer du côté du coccix , prenaient
un scalpelà longmanche, tranchant sur sa con-
vexité, en portaient la pointe sur le côté droit
du périnée, environ à dix lignes du raphé et
seulement à six lignes au-dessus de l'anus, puis
incisaienttransversalement, et,parvenusaucôté
gauche du raphé, prolongeaient l'incision un
peu obliquement et la dirigeaient ainsi du
côté de l'ischion, afin de lui donner la forme
d'un croissant, comme Celse le demande et
l'exprime d'une façon assez claire pour qu'on
1
88 HISTOIRE
ait lieu d'être surpris que ses traducteurs, jus-
qu'àM. Chaussier , l'aient aussi mal interprété :
Incidi juxta anum cutis plaga lunata usque
ad cervicem vesicæ debet, cornibus ad coxas
spectantibus paulùm, dit Celse , et l'on ne sait
pourquoi ses traducteurs expliquaient par le
mot cuisse le termecoxas,qui,d'aprèsde graves
autorités, indique manifestement l'os coxal et
spécialement cette partie connue sous le nom
d'ischion, sur laquelle repose lepoids du corps
dans l'attitude assise. La première incision
rendue plus profonde, on reconnaît et l'on
incise l'urètre, puis l'on divise de chaque côté
laprostate et le colde lavessie, soit en la cou-
pant successivement à droite et à gauche , soit
à l'aide du lithotome caché et à double lame
comme celui de Fleurant , plus anciennement
décrit etgravédans Franco. Qui pourraitcroire
qu'après une description si exacte et si com-
plète même dans l'abrégé que nous en don
nons , un chirurgien ait , tout à l'heure ,
donné comme sienne cette explication de la
méthode de Celse , et montré aux ignorans
ainsi qu'auxhabiles le lithotome àdouble lame
comme un instrument de son invention ?
DE LA CHIRURGIE. 89
Sansdoutedans cetespace étroit, borné sur
les côtés par les tubérosités sciatiques , et qui
d'avant en arrière s'étend de lapartie infé-
rieurede la symphise du pubis à la pointe du
coccix , champ limité dans lequel ne peuts'é-
garer l'imagination même la plus vagabonde ,
une incision transversale conduit à la vessie
aussi sûrement que l'incision verticale ou que
l'incision oblique , sans avoir sur ces dernières
aucun avantage, pas même celui d'éviter d'une
manière plus sûre l'incision des canaux éjacu->
[Link] s'agit moinsd'établirs'il est pos-
sible de taillerselon la méthode de Celse, et de
retirer un calcul de la vessie à l'aide d'une in-
cision transversale , chose dont personne n'a
jamais douté, que de décider si l'on obtient
plus de succès en adoptant ce procédé qu'en
pratiquant l'incision oblique connue sous le
nom de taille latérale ou latéralisée, méthode
inventéepar le frère Jacques, etperfectionnée
parles travaux successifs d'un si grandnombre
de chirurgiens habiles , depuis la fin du dix-
septième siècle jusqu'à nos jours. Ici nous
sommes forcés d'invoquer l'expérience, cet
arbitre suprême des méthodes , dont il est
90 HISTOIRE
souvent si difficile d'interpréterles arrêts. Sui-
vait-il la méthode de Celse, cet habile litho-
tomiste, ce célèbre Raw, si heureux dans sa
pratique, si l'on doit ajouter foi à des tradi-
tions évidemment exagérées et mensongères ?
Celsum legitote: lisez Celse , répondait-il tou-
jours à ceux qui s'enquéraient curieusement
de sa manière d'opérer dont il fit toujours un
secret. Quoi qu'il en soit, sans avoir taillé
quinze cents calculeux sans en perdre un seul,
comme on l'a raconté du chirurgien hollan-
dais , Cheselden, Lecat , le frère Cosme , Pou-
teau et plusieurs autres chirurgiens habiles
dont les travaux ont, dans le cours du siècle
dernier , conduit la taille oblique ou latérale
à un degré si voisin de la perfection , ne per-
daient pas plus du vingtième de leurs ma-
lades, proportion bien faible si on la compare
aux résultats de la pratique actuelle. L'un de
nos maîtres, M. Boyer , a jusqu'à un certain
point réuni les avantages de l'incision trans-
versale à ceux de la taille latérale en se ser-
vant du lithotome caché de la manière que
voici. Avant d'ouvrir l'instrument introduit
dans lavessie , il en tourne le tranchant à gau
DE LA CHIRURGIE. gr
che de manière à couper transversalement le
col de cet organe ainsi que la prostate; puis il
laisse rentrer la lame dans la gaîne , et, retire
l'instrument suivant la direction oblique de
Pincision primitive. La plupart des chirur-
giens français se sont empressés d'adopter cette
modification , dans laquelle nous trouvons le
double avantage d'inciser largement le col de
la vessie de manière à rendre le chargement et
l'extraction du calcul beaucoup plus facile,
sans courir le risque d'intéresser le rectum et
les vaisseaux en portanttrop loinl'agrandisse-
ment de la plaie extérieure. Celle-ci est presque
toujours suffisante , et se prête , sans tiraille-
mens et sans violence , à l'extraction des cal-
culs les plus volumineux . C'est effectivement,
pour les faire sortir de la vessie qu'on est obligé
aux plus grands efforts et qu'on occasionne le
plus de douleurs. Le procédé le plus certain
pour éviter celles-ci est donc d'inciser large-
ment le col de la vessie ; et si l'on craignait
d'atteindre l'artère honteuse en portant trop
loin le tranchant du lithotome transversale-
ment dirigé en dehors , il n'y aurait nul in-
convénient à laisser rentrer la lame de l'in-
دو HISTOIRE
strument dans sa gaîne, et à tourner celle-ci
de gauche à droite pour effectuer transversa-
lement l'incision du côté droit du col de la
vessie et de la prostate dont il est environné.
L'auteur de cet ouvrage a usé de cet expé
dient avec un plein succès dans un cas où se
présentait à extraire une pierre très volumi-
neuse. Elle fut retirée du premier coup , bien
qu'elle pesât plus de trois onces. On ne se lais-
sera point arrêter par l'idée qu'il convient de
donner, autant que possible, la même direc-
tion à l'incision interne et à la plaie exté-
rieure. Les tissusdivisés , puis comprimés par
l'introduction des tenettes employées à l'ex-
traction des calculs, cèdent et s'affaissent , en
sorte que tout le trajet de la plaie est bientôt
ramené à une même direction; cet effet de
l'emploi des instrumens destinés à l'extraction
descalculs, joint à ceux quirésultent de l'élas-
ticité des tissus, est tel que bien souvent la
plaie extérieure présente très peu de diffé-
rences à la suite de la taillepratiquée suivant
des méthodes tout-à-fait diverses .
L'opération de la taille au-dessous du pubis
est donc arrivée à unpoint de perfection qu'il
DE LA CHIRURGIE. 93
est difficile de dépasser, et l'on ne peut guère
aujourd'hui que comparer les résultats ob-
tenus par les méthodes connues et décrites ;
parallèle difficile, car il faudrait que toutes
les circonstances fussent exactement les mêmes
pour les maladesqui serviraient à l'établir. Or,
il est presque impossible qu'ils se trouvent
dans des conditions tout-à-fait semblables
sous le rapport de l'âge de l'individu, du vo-
lume de la pierre, de l'ancienneté de lama-
ladie, et par rapportà une multitude d'autres
termes de comparaisondont la diversité doit
influer puissamment sur la solution du pro-
blème..
Toutefois l'importance des organes qu'on
incise dans l'opération de la taillé , la vive
sensibilitédont ils jouissent, enferonttoujours
l'une des opérations les plus difficiles, l'une
des plus graves de lachirurgie, en sorte que ,
tout en s'efforçant de diminuer les chances
de la mortalité, il sera toujours impossible
qu'elle ne soit fatale àun certain nombredes
personnes qui s'y soumettent .
Cette considération des douleurs qu'elle
cause, etdesdangers qui l'accompagnent, ade
94 HISTOIRE
tout temps porté les médecins et les malades
eux-mêmes à la recherche d'un moyenméca-
nique propre à la rendre inutile. Dès la plus
haute antiquité, comme on peut le lire dans
ProsperAlpin, les Egyptiens savaient, àl'aide
d'un chalumeau de bois ou d'ivoire , insuf-
fler la vessie et l'urètre de manière à dilater
celui-ci et à retirer, par cette voie, des cal
culs vésicaux assez volumineux. A leur exem-
ple, un colonel anglais, du nom de Martin,
employé dans l'Inde, tourmenté par les dou-
leurs de la pierre, imaginade faire construire
un gros stylet d'acier, courbé en manière
d'algalie , de pratiquer sur sa convexité une
lime bien trempée, puis la faisant parvenir
dans la vessie, à la faveur d'une sonde de
gomme élastique à laquelle il servait de man-
drin, et passant et repassant sans cesse sur la
pierre, il finitparlaréduire enpoudre, comme
l'atteste le docteurScott deBombay qui publia
ce fait curieux dans le Journal de l'Institution
royale. Le professeur Monro , d'Édimbourg ,
montredansses leçonsl'instrumentdontlecolo-
nel s'est servi , et,deplus,ilenexiste un dessin
àla suite de la traduction qu'a faite en français
DE LA CHIRURGIE. 95
M. Rifaut, de l'Histoire chimique des calculs ,
par le docteur Marcet. En 1813, un médecin
bavarois, le docteur Gruithuisen, fit imprimer
dans la Gazette allemande de Saltzbourg ,
an 1813, ses vues sur la destruction des calculs
urinaires formés dans la vessie humaine , sans
avoir recours à l'opération de la taille;; là se
trouve la description et la figure d'instrumens
lithontripteurs dontM. Gruithuisen paraîtn'a-
voirpoint fait usage. Quatre ou cinq ans après,
en 1817, trois élèves de l'école de Médecine
de Paris, MM. Amussat, Civiale et Leroy , et
undocteurde l'école de Montpellier, M. Four-
nier de Lempde, imaginèrentpresque enmême
tempsdes instrumens analogues, sansqu'aucun
d'eux, bien certainement , connût la gazette
de Saltzbourg , où se trouvait consigné le tra-
vail du docteurGruithuisen; et c'est une chose
bien remarquable qu'à peu près à la même
époque plusieurs médecins aient travaillé sur
l'ancienne idée de détruire les calculs urinaires
dans la vessie elle-même pour en retirer les
débris par le canal de l'urètre. L'un d'eux,
M. le docteur Civiale, a, sur ses confrères ,'le
grand avantage d'avoir le premier appliqué à
96 HISTOIRE
l'hommevivant les instrumens lithontripteurs,
et d'avoir opéré, par leur emploi, un grand
nombre de guérisons authentiquenient con-
statées.
Le traitement commence par la dilatation
de l'urètre portée au point que ce canal ad-
mette aisément une canule ou sonde droite de
la grosseur du petit doigt; au moyende cette
sonde, M. Civiale conduit dans la vessie une
pince à trois branches , lesquelles s'écartant
par l'effet de leurélasticité, saisissent le calcul,
le serrent et le maintiennent immobile; alors,
à l'aide d'une espèce de foret placé dans le
centre de la pince à trois branches , véritable
tarière le plus souvent figurée comme une
couronne de trépan, on perfore le calcul en
divers sens, et , revenant sur cette opération à
plusieurs reprises, on parvient enfin àdé-
truirelaconcrétion, qui sorttantôten fragmens
plusou moins nombreux, etquelquefois sous
forme de sédiment ou de bouillie plus ou
moins épaisse à raison de son mélange avec
les urines. Cette sorte d'usure s'effectue sans
violence; le stilet perforateur est garni, à son
extrémiténon armée, d'une poulie semblable
DE LA CHIRURGIE. 97
au tour des horlogers et tourne avec autantde
douceur quede vitesse par le moyend'un long
archet. Un bruit tantôt sourd et tantôt écla-
tant selon l'espèce du calcul , mais toujours
distinct, annonce son broiement aussitôt que
le mouvement de rotation est imprimé au
perforateur. La forme de l'extrémité vraiment
agissante n'est pas invariable; en effet le per-
forateur se termine tantôt par un petit bou-
ton de lime en forme de fraise , tantôt par
une scie circulaire, etd'autres fois parun sim-
ple poinçon triangulaire, selon la grosseur et
lanatureprésumée du calcul.
Une trentaine de calculeux ont été traités
et, pour la plupart , guéris par M. le docteur
Civiale, suivant le procédé que l'on vient de
décrire. Plusieurs médecins de la capitale , et
l'auteur de ce discours , ont été témoins que
dans une , pour quelques cas favorables , le
plus souvent en deux ou trois et quelquefois
cinq à six séances d'une demi-heure environ
dedurée, des calculs assez volumineux ont été
détruits et retirés de la vessie , réduits en
parcelles, tantôt entraînés par les urines , et
d'autres fois à la faveur d'une injection d'eau
7
98 HISTOIRE
tiède , si complétement, que l'exploration la
plus attentive du réservoir n'a pu faire re-
connaître le moindre fragment de la pierre.
Avouons toutefois que le système lithontrip-
teur n'est point applicable à tousles casde con-
crétions urinaires renfermées dans la vessie .
D'abord, la dilatation préalable de l'urètre est
très difficile et comme impossible chez quel-
ques individus sur qui ce canal est naturelle-
ment ou accidentellement très étroit; cepen-
dant en se servant , comme le faitM. le docteur
Civiale, de bougies de cordes à boyau, d'abord
très fines et dont on augmente progressive-
ment la grosseur, on vient à bout d'effectuer
l'élargissement suffisant du conduit. La chose
est plus difficile chez les enfans, et fort heu-
reusement c'est sur les malades de cet âge
que l'opération de la taille est de l'exécution
la plus aisée et réussit le plus généralement.
Quelques adultes n'ont pu supporter la dila-
tation de l'urètre portée au point nécessaire.
La méthode du docteur Civiale ne peut d'ail-
leurs être appliquée aux concrétions volumi-
neuses, par l'impossibilité de les saisir et de
les faire entrer dans l'écartement des trois
DE LA CHIRURGIE. 99
branches élastiques de la pince. L'ulcération
des parois de la vessie contr'indique l'emploi
des instrumens lithontripteurs , mais il est
également contraire au succès des instrumens
cystotomiques. Enfin , et cette dernière objec-
tion est la plus forte, un ou plusieurs frag-
mens du calcul broyé dans la vessie peuvent
facilement échapper, et , restés dans un coin
de la poche, devenir les noyaux de pierres
i
nouvelles.
Enrésumé, bien que certains cas se refusent
àl'emploi des instrumens lithontripteurs du
docteur Civiale, ce médecin ne mérite pas
moins les plus grands éloges. En effet sa mé-
thode , appliquée aux calculs de la vessie ,
commençans et encore peu volumineux , de-
viendra d'un usage d'autant plus général et
d'autant plus efficace que , rassurés contre la
crainte de la mort, les malades s'y soumet-
tront sans répugnance , de bonne heure et
aussitôt qu'ils soupçonneront l'existence de la
maladie, et par conséquentavant que les parois
de la vessie soient profondément altérés ou
que le calcul ait acquis un volume trop consi-
dérable.
7 ..
100 HISTOIRE
Terminons celongarticleconsacréàl'histoire
des progrèsrécens de laThérapeutiquechirur-
gicale, dans letraitementdes calculs vésicaux,
par quelques réflexions nécessaires. On a pu
voir avec quelle activité l'heureuse industrie
des chirurgiens français s'était exercée dans la
recherche des moyens propres soit àdissoudre
les pierres urinaires, soit à les retirer de la
vessie préliminairement incisée, soit enfin à
les briser dans l'intérieur de ce réservoir, puis
à les extraire par fragmens au travers de l'u-
rètre dilaté. Comme nous avons eu soin de
1
l'indiquer, la nouveauté se trouve rarement
jointe à l'utilité : remèdes lithontriptiques ,
procédés lithontripteurs , instrumens et mé-
thodes cystotomiques, tout avait été proposé
àdes époques plus ou moins éloignées; etpour
peu qu'on y réfléchisse, on comprendra sans
peine que dans les essais tentés pour satisfaire
àune indicationpositive ,dansces efforts nom-
breux et louables pour atteindre un but exác-
tement déterminé, il était impossible de ne
pas tomber dans des routes déjà frayées de
manière à inventer une seconde fois des mé-
thodes curatives dont on avait non-seulement
DE LA CHIRURGIE . 101
entrevu, mais clairement exposétous les avan-
tages. Comme nous allons le voir, néanmoins ,
tous nos compatriotes n'ontpoint été plagiaires
sanslesavoir, etparconséquentne peuventpré-
tendre à être jugés avec lamême indulgence.
La sonde à double courant, à la faveur de la-
quelle il est facile de faire passer , au travers
de la vessie , une énorme quantité de liquides
capablesde dissoudre lentement les calculs, la
sonde à double courant se trouve décrite par
ÉtienneHales, dans un ouvrage contenant un
grand nombre d'expériences et d'observations
sur les moyens de dissoudre la pierre. Ce livre,
publié à Londres en 1740, était bien certai-
nement inconnu à notre habile et sayant col-
lègue M. le docteur Jules Cloquet, bien qu'il
ait été traduit dans le tome 11 d'un recueil
d'expériences sur la pierre, imprimé à Paris
en 1743. MM. Prévost et Dumas , de Genève,
ignoraient sans doute que non-seulement le
docteur Mauduit , dans ses Mémoires sur l'ap-
plication de l'électricité au traitement des
maladies , avait parlé de sa vertu lithontrip-
tique , mais qu'encore M. le docteur Grui-
thuisen,membre de l'Académie des sciencesde
102 HISTOIRE
Munich , avait publiquement annoncé , il y a
plus de dix ans, que l'onparviendrait à dissou-
dre un calcul urinaire dans la vessie en y em-
ployant une pile de Volta formée de six cents
disques. Le même médecin bavarois a, comme
nous l'avons vu , l'antériorité sur notre con-
frère M. le docteur Civiale, qui , de son côté,
a le mérite et l'avantage d'avoir mis à exécu-
tion un projet dont il ignorait l'existence.
L'éloignement des temps et des lieux, la
différence des idiomes expliquentsuffisamment
ces rencontres et ces ressemblances dans des
travaux dirigés vers le même but, et qui ont
des hommes également éclairés pour auteurs.
En est-il de même d'une méthode , nouvelle
dit-on, de pratiquer l'opération de lataille,mé-
thode qui fit le sujetd'un mémoire exprofesso ,
lu dans votre séance du mois d'août 1824 .
Chacun de nous connaissait les essais tentés
sur le cadavre , par l'un de nos plus estimables
collègues , M. le docteur Ribes, d'après une
interprétation nouvelleproposée ily avingtans
par M. le professeur Chaussier , essaiset tra-
duction rapportés avec détail dans une thèse
publiquement discutée en 1805 ( 13 thermidor
DE LA CHIRURGIE . 103
an 13), devant l'École de Médecine de Paris ,
par M. Pierre Morland de Dijon ( 1). Un autre
de nos collègues , M. le professeur Béclard ,
avait profité de ce travail dans sa dissertation
inaugurale présentée en 1813, et , depuis cette
époque, avait plusieurs fois pratiqué la taille
transversale, qu'il appelle bilatérale , sur le
vivant et sur le cadavre , lorsque M. Dupuy-
tren , ignorant, s'il faut l'en croire, tant de
travaux publiquement exécutés durant dix-
huit années dans une école dont il fait partie ,
a composésur ce sujetunmémoire académique
dans lequelil n'apas craint dese donnerpourle
premier opérateur qui, de nos jours , ait bien
compris le passage de Celse et taillé suivant sa
méthode. Tantde confiance excita parmi vous
un étonnement que ne diminua point la con- 1
fession humble et tardive d'un plagiat invo-
lontaire. Cependant, le lendemain meme ,
tous les journaux politiques de la capitale pu-
blièrent l'annonce de notre assentiment et de
(1) Collection in-4º des Thèses de la Faculté de
Médecine de Paris , an 13 , nº 508.
104 HISTOIRE
l'admiration dont nous avait transportés une
découverte aussi importante. Profitant des
avantages de sasituation , l'auteurdu mémoire
a pratiqué depuis la taille transversale sur plu-
sieurs malades , reçus à l'Hôtel-Dieu , avec des
succès variés , et chacunde nous apu lire, dans
lagazette,qued'augustes personnesayantvisité
cet asile de la douleur, la nouveauté des in-
strumens et de la méthode avait fait briller.
dans tout son éclat le génie de l'inventeur.
Qu'au dix-neuvième siècle ,qu'ungrandpoète,
lordByron, acaractérisé avec autant de vérité
que d'énergie en l'appelant le siècle de l'hy-
pocrisie et du mensonge, le peuple et les
grands, la cour et la ville , éprouvent de sem-
blables déceptions, rien de plus naturel et de
plus ordinaire. C'est aux corps savans , sous
peine de tomberdans unjuste mépris , àpro-
tester de toutes leurs forces, au nom de la
vérité méconnue , et de réduire à leurjuste
valeur les suffrages d'une multitude abusée..
Son ignorance explique et légitime en quelque
sorte l'empire qu'obtinrent de tout temps sur
elle les charlatans de toute espèce.
:
DE LA CHIRURGIE . 105
§ XVII.
1
CURE RADICALE DE L'HYDROCÈLE. T
Bien que l'on sût depuis long-temps que ,
pour obtenir la guérison radicale de l'hydro-
cèle , il faut nécessairement déterminer l'adhé-
rence mutuelle du testicule et de la tunique
vaginale , et détruire en quelque manière le
champ de la maladie , beaucoup d'incertitudes
régnaient encore relativement au meilleurpro-
cédé à suivre pour remplir cette indication.
Laméthode des injections a enfin obtenu la
préférence , et son adoption est surtout de-
venue générale et comme exclusive depuis
qu'on connaît mieux ce qui se passe à la suite
de l'inflammation de la tunique vaginale dé-
terminée par l'injection d'un liquide irritant.
L'adhésion des surfaces contiguës n'est point
immédiate : durant les deux ou trois premiers
jours qui suivent l'injection, un nouvel épan-
chement se forme dans la poche séreuse , dif-
férent de l'épanchement primitif en ce qu'à la
place d'une sérosité limpide et comme inerte,
les surfaces irritées exsudent une lymphe albu
106 HISTOIRE
mineuse et lactescente au sein de laquelle des
291
flocons se concrètent, puis, graduellement con-
densés par l'absorption des parties les plus
ténues du liquide , forment une couenne qui
passe par degré à l'état d'organisation , et
réunit enfin les surfaces entre lesquelles elle a
étédéposée.
L'étude approfondie du mécanisme par le-
quel la nature effectue la réunion des surfaces
irritées, à la suite de l'opération de l'hydrocèle
par injection, présente le plus vif intérêt. En
suivant avec attention la série des phénomè-
nes, onvoit le liquide, nouveau produit de l'ir-
ritation et spontanément concrescible , passer
à l'état de solide , celui-ci s'élever par degrés
à la condition de corps organisé et vivant , en
sorte que la matière subit évidemment une
suite de transformations et de métamorphoses.
Dans les premiers tempsde mapratique (1800),
la formation évidente et rapide d'un nouvel
épanchement , à la suite de l'opération de l'hy-
drocèle par injection , me faisait craindre la
récidive de la maladie, dont la guérison, selon
les idées du temps , devait résulter du gonfle-
ment inflammatoire de la tunique vaginale et
DE LA CHIRURGIE. 107
du testicule; mais bientôt rassuré par l'expé-
rience, et voyant que cet épanchement nou-
veau disparaissait par degrés à mesure que se
dissipait l'inflammation à laquelle il devait sa
naissance , je découvris par le raisonnement
ce que l'autopsie ne tarda point à confirmer,
savoir que l'adhérence respective des surfaces
n'était point immédiate , mais s'opérait à la
faveur d'une couenne albumineuse interposée.
Maintenant, de quelle manière cette al-
bumine, solidifiée par concrétion , passe-t-elle
à l'état d'organisation et de vie? quelle suc-
cession de changemens a lieu dans son inté-
rieur? C'est ce qu'ont appris des observations
récentes . Des vacuoles s'établissent dans la sub-
stance solidifiée , se disposant régulièrement
les unes à la suite des autres , comme on voit,
à la surface du lait en ébullition , les bulles
d'air qui se dégagent et surnagent , se disposer
en lignes symétriques; bientôt ces aréoles
s'ouvrent les unes dans les autres , et, à la fa-
veur de ces communications établies entre
elles, constituent des vaisseaux qui d'abord ne
sont pas sans quelque analogie avec l'artère
dorsale de certains insectes. Une espèce de sys
108 HISTOIRE
tème vasculaire, propreà lamembranedenou-
velle formation, s'organisedansson épaisseur,
ilse composed'un vaisseau principal et comme
central des extrémités duquel partent des di--
visions, qui, de chaque côté, se dirigent vers
chacune des deux surfaces que doit unir le
nouveau tissu. Ce vaisseau, que l'on peut in-
jecter dans l'épaisseur de certaines brides
membraneuses formées dans l'abdomen , res-
semble au système de la veine porte ventrale;
car , comme lui , il figure un arbre dont les
branches sedirigentvers l'une', tandisque ses
racines se portent vers l'autre des deux sur-
faces et finissent par s'identifier avec les tissus
primitifs lorsque, à la faveurdedivisions et de
subdivisions multipliées , elles sont enfin ré-
duites de chaque côté à l'état capillaire. C'est
suivant ce mécanisme , toujours le même et
toujours admirable, que se forment, s'orga-
nisent et passent àl'étatde vie les fausses mem-
branes qui font adhérer les surfaces contiguës
des tissus séreux affectés d'un certain degré
d'irritation .
L'observation attentivedeschangemens suc-
cessifs qu'éprouvele tissunouveau pour arriver
DE LA CHIRURGIE. 109
de l'état fluide à celui de solide vivant pré-
sente donc la matière d'abord inerte, acqué-
rant graduellement toutes les conditions de la
vie.A une simple sérosité l'irritation substitue
une lymphe plastique et spontanément con-
crescible; bientôt l'organisation s'établit dans
cette substance solidifiée , d'abord aréolaire
puis vasculaire , en sorte que le procédé de la
vie s'yaccomplit enfin suivant le mêmemode
que dans l'organisation primitive. Ce fut en
réfléchissant , dit-on, àla chute d'une pomme
quel'immortelNewtondécouvrit lemécanisme
de l'univers. Les lois primordiales de l'orga-
nisation etde la vie dériveront unjour, peut-
être, du fait de l'organisation des tissus nou-
veaux, étudié dans toutes ses circonstances.
Déjà les notions acquises sont suffisantes
pour motiver la préférence généralement ac-
cordée au procédédes injections dans la cure
radicale de l'hydrocèle. Aucun autre procédé
n'est comparable à celui-ci sous le rapport de
T'efficacité , aucun n'est d'une exécution plus
facile et moins douloureuse. Lapremière idée
de cette méthode curative de l'hydrocèle nous
vint de ce pays où rien ne gêne l'industrie hu-
110 HISTOIRE
maine dans son libre essor ; contrée dont les
habitans , sous un climat peu favorable , sont
doués , peut-être, d'un goût moins délicat ,
de sensations moins vives , d'une imagination
moins ardente que ceux d'autres régions plus
rapprochées de l'équateur, mais possèdent et
cultivent de préférence les plus nobles facultés
de notre être; peuple éminemment raison-
nable , chez lequel les sensations , la mémoire
et l'imagination elle-même sont toujours do-
minées et comme gouvernées par un juge-
ment sûr et par une raison supérieure (F).
Est-il besoin de dire ici que je veux parler de
l'Angleterre?
Je te salue , terre classique de la liberté , des
sciences et de la philosophie ; patrie des Har-
vey, des Locke et des Newton ; toi qui, jadis,
au milieu de l'Europe prosternée devant les
volontés absolues et le bon plaisir de ses sou-
verains , offris , la première , l'imposant spec-
tacle d'un pacte juré entre le monarque et
son peuple , et qui, depuis cette heureuse
époque , placée à la tête des nations policées ,
les précèdes dans la carrière de la civilisation
et dans toutes les routes qui conduisent à l'a
DE LA CHIRURGIE. m
III
mélioration progressive de notre espèce : tant
de fois injuriée par des bouches serviles et des
plumes vénales , reçois avec faveur l'hommage
d'un homme libre et désintéressé !
1
§ XVII
ANÉVRISMES.
Née , dans le cours du dix-huitième siècle ,
d'un concours fortuit de circonstances favora-
bles, l'Académie royale de Chirurgie éleva la
chirurgie française au -dessus de celle des
autres peuples ; malgré le mérite incontestable
de ses travaux , la chirurgie anglaise se trouva
dépassée : mais tandis que la France , de-
venue la proie d'un soldat, s'épuisait pour
imposer au reste de l'Europe les fers dont elle
était enchaînée , nous avons vu les chirurgiens
anglais s'illustrer par leurs découvertes dans
l'art de lier les vaisseaux , et , se relevantno-
blement de leur infériorité relative , changer
entièrement la face de cette partie importante
de lathérapeutique chirurgicale. Grâce à leur
heureuse audace , plusieurs artères qui, par
112 HISTOIRE
leur situation, semblaient inaccessibles à nos
instrumens , ont été mises à découvert et liées
avec succès. Par eux a été simplifiée l'opéra-
tion de l'anévrisme , et détruit le préjugé qui
si long-temps enchaîna nos efforts , je veux
dire le timide précepte de ne jamais entre-
prendreuneopération hémostatiquesansavoir,
au préalable , suspendu le cours du sang dans
l'artère lésée. Veut- on savoir comment les
plus grosses artères , les plus voisines du cœur,
les artères cachées dans la profondeur des ca-
vités ou situées au milieu de parties qu'il se-
rait dangereux d'intéresser, les carotides pri-
mitives , les iliaques et les souclavières , ont
pu être mises à découvert, puisliées sans péril
comme sans crainte? Après avoir incisé sur le
trajet du vaisseau dont il se propose de faire
la ligature, parvenu à la gaîne celluleuse qui
l'environne et l'unit aux parties voisines , l'o-
pérateur abandonne son bistouri , puis , avec
l'indicateur et un stylet mousse, isole l'artère
des nerfs et de la veine qui marchent à ses
côtés, de manière àce que, complètement sé-
parée , elle puisse être soulevée sur une sonde
cannelée flexible que l'on passe au-dessous
DE LA CHIRURGIE. 113
d'elle. La cannelure de la sonde sert alors à
conduire un styletd'argent percé en aiguille à
l'unede ses extrémités et traînant après soi un
fil que l'on passe autour de l'artère dont on
fait la ligature , en se servant d'un instrument
mousse et complètement inoffensif, car il est
sanstranchant etsanspointe.C'estainsiqu'après
l'avoirlentementetcomplètementisoléeàl'aide
d'une dissection à la fois patiente et prudente ,
bien assurés de n'embrasser que l'artère, les
chirurgiens de nos jours pratiquent, avec une
entière sécurité, la ligature d'un vaisseau pro-
fondément situé , et dans lequel il est impos-.
sible de suspendre le cours du sang pendant
ladurée de l'opération.
Si l'art de lier les artères est arrivé à ce de-
gré de simplicité et de hardiesse exempte de
danger, c'est aux travaux de nos voisins d'ou-
tre-mer que nous en sommes principalement
redevables. Il s'estenmêmetempsenrichid'une
foule de découvertes et de procédés dont nous
allons faire l'énumération succincte .
Les communications entre les diverses bran-
ches de l'arbre artériel sont tellement multi-
pliées , et de nos jours si bien connues , qu'on
8
114 HISTOIRE
ne craint plus d'intercepter le cours du sang
dans un tronc principal; les ressources de la
nature pour continuer la circulation par le
moyen des anastomoses, sont infinies, et lors-
que la gangrène s'est manifestée à la suite de
la ligature d'une grosse artère , cet accident
dépendait de toute autre cause.
Aussi , non-seulement regarde-t-on comme
possible et a- t- on pratiqué la ligature de
l'aorte elle-même , mais encore se prive-t-on ,
sans hésiter , de la ressource des collatérales
jadis réputée si précieuse. C'est ainsi que, dans
la ligature de l'artère fémorale, on aime mieux
placer le fil au-dessus de la naissance de l'ar-
tère musculaire profonde, que d'étreindre le
vaisseau principal immédiatement au-dessous
de cette origine; car le courant sanguin étant
maintenu par la conservation d'une bouche
aussi considérable, l'impulsion du liquide ve-
nant du côté du cœur menace à chaque instant
de rompre la cicatrice si même elle n'en em-
pêche la formation. Le plus grand nombre
des hémorragies consécutives à l'opération
de l'anévrisme , ne reconnaissaient pas d'autre
cause.
DE LA CHIRURGIE . 115
On ne dispute plus pour savoir s'il vaut
mieux lierune artère affectéed'anévrisme,dans
unpoint éloignéde la tumeur, et sans toucher
à cette dernière, que d'inciser le sac ou de
lier le vaisseau au-dessus et au-dessous. La
méthode de Hunter a tout-à-fait remplacé ,
comme méthode générale, celle que nous ap
pelions ordinaire , et qui ne convient qu'àun
très petit nombre de cas d'exception. Une jus-
tice rigoureuseveut que cette manière de pro-
céder retienne le nom du célèbre chirurgien
qui le premier l'a employée , car il n'y a au
cune parité entre lier une artère au voisi
nage et tout à côté de la tumeur sans l'ouvrir,
comme l'ont fait Anel et Desault, et placer
une ligature au loin sur une partie d'artère par
faitement saine et facile à mettre en évidence.
Un fil unique suffit à l'opération , car des
ligatures d'attente seraient inutiles, les artèrès
enflammées éprouvant une altération qui ra-
mollit leurs parois épaissies au pointque leur
tissu devenu comme caséeux ne peut , sans
se rompre , supporter la constriction la plus
légère. Cette altération de texture qu'éprou-
vent les artères malades, et qui rend leurs
8..
6 HISTOIRE
parois incapables de subir sans déchirement
l'effet des ligatures , est ce qui a surtout assuré
le triomphe de la méthode dite de Hunter sur
celle qui consistait à ouvrir le sac anévrismal
et à lier l'artère malade au-dessus et au-des-
sous. Outre l'avantage d'une exécution incom-
parablement plus prompte et plus facile , la
méthode de Hunter offre celui de poser la seule
ligature par laquelle on embrasse le vaisseau
sur une partie tout-à-fait saine , condition fa-
vorableque l'on n'obtenait point en suivant le
procédé des Arabes , renouvelé par quelques
modernes .
Le fil dont le vaisseau est environné rom-
pantd'abord ses tuniques interne etmoyenne,
toute interposition d'un corps étranger nui-
rait à l'effet désiré en déterminant une con-
striction inégale sur les divers points de la
circonférence du tube artériel , serrement
inégal qui suffirait à la rupture des tuniques
de l'artère dans le point sur lequel le fil agit
immédiatement, tandis qu'il ne l'opérerait pas
dans l'endroit correspondant au corps inter-
posé. Cependant notre collègue , M. le pro-
fesseur Roux , a réussi , dans près de vingt cas
DE LA CHIRURGIE. 117
de ligatures de la fémorale , en employant le
procédé de Scarpa , et en interposant comme
lui un morceau d'emplâtre roulé entre l'artère
et la ligature. Que conclure de ces résultats en
apparence contradictoires, sinonque les tuni-
ques interne et moyenne des artères sont très
facilement divisibles , et qu'on les met dans
les conditions nécessaires à la réunion immé-
diate, soit en les étreignant avec un simple fil ,
appliqué et agissant sur toute la circonférence
du vaisseau , soit en plaçant sur lui un corps
étranger et en se servant d'un ruban aplati,
peu différent en réalité d'une ligature mince
et arrondie, car, roulé sur lui-même au mo-
ment où on le serre, ce ruban n'agit comme
elle que sur un seul point de la circonférence
des parois du vaisseau?
De nouvelles lumières ont été acquises con-
cernant l'anévrisme variqueux , ce singulier
accident des plaies artérielles , décrit pour la
première fois par John Hunter, vers le milieu
du siècle dernier. Toutefois nous n'adopterons
point la distinction puérile que Hodgson a
voulu récemment établir entre l'anévrisme va-
riqueux et la varice anévrismale, selon que la
118 HISTOIRE
veinedans laquelle a lieu le passage du sang
artériel se trouvant à une petite distance du
vaisseau blessé ou lui adhérant intimement, la
transfusion du liquide est médiate ou immé-
diate. L'anévrisme variqueux était regardé
comme une maladie plus curieuse que redou-
table , et semblait n'exiger aucun remède ,
lorsqu'un cas très remarquablede cette espèce
de maladie s'est offert à l'attention des chirur-
giens et a changé entièrement leurs idées tou-
chant la gravité de l'anévrisme variqueux et
les moyens curatifs dont il peut exiger l'em-
ploi. Nous croyons devoir tracer cette obser-
vation avec des détails que ne semble point
comporter la nature de ce discours ; car outre
son importance , qui seule suffirait pour nous
justifier, on la trouve rapportée d'une ma-
nière incomplète ou infidèle dans plus d'un
ouvrage. Et qu'il nous soit permis , à cette
occasion , de vouer au mépris public tous ces
livres écrits de mauvaise foi , dans lesquels
continuateurs , éditeurs , annotateurs , com-
mentateurs, troupeau servile écrivant sous une
influence étrangère et coupable , dénaturent
et falsifient des ouvrages estimés; charlatans
DE LA CHIRURGIE. 119
dangereux auxquels ne suffit point la généra-
tion contemporaine, etqui tentent de tromper
les races à venir en mêlant leurs poisons aux :
sucs les plus salutaires !
Un jeune négociant de Sedan , M. F... , se
fit une blessure à la partie moyenne et interne
du bras : le tamponnement suffit pour arrêter
l'effusion du sang,bienqu'elle fût abondante ,
laplaie se cicatrisa ; cependant les veines du
membre gonflèrent , tous les symptômes de
l'anévrisme variqueux devinrent observables,
et surtout le bruissement particulier à cette
espèce de maladie. Quoiqu'il se servit sans
douleur du membre affaibli, la crainte que la
:
faiblesse n'allât en augmentant, ou qued'autres
symptômes ne survinssent , engagea le ma-
lade à se rendre à Paris , où, deux ans après
sa blessure , M. Dupuytren lia l'artère bra-
chiale au-dessus de la cicatrice. Cette opéra-
tion fut bientôt suivie de l'engourdissement
du membre, qui devint froid et insensible; la
main et les doigts se fléchirent sur l'avant-bras
atrophié. M. F..., ainsi mutilé , éprouvait,
dans toute la partie inférieure , un sentiment
de froid et de pesanteur douloureuse tellement
120 HISTOIRE
incommode qu'il se décida à subir l'ampu
tation du bras, que je pratiquai au mois de
juin 1820, huit ans après l'accident primitif
et six ans après la ligature de l'artère. Après
l'amputation, dont les suites furent heureuses
etquin'offritriende particuliersinon l'extrême
dilatationdes artérioles, qui, aunombre de dix
à douze, fournissaient à la partie de l'artère
placée au-dessous de la ligature, une quantité
de sang au moins égale à celle qui coulait dans
le tronc principal avant que celui-ci fût obli-
téré, après l'opération , dis-je, le bras amputé
fut examiné avec soin, et je fus aidé, dans
cette dissection , par M. le docteur Jules Clo-
quet. Une large conmmunication était établie
entre la veine et l'artère brachiale , plus de
deux pouces au-dessous de l'endroit sur lequel
on avait posé la ligature; ensorte qu'à la fa-
veur de cette ouverture , assez large pour ad-
mettre le doigt indicateur, le sang devait
passer de l'artère dans la veine adossée avec
une telle facilité que son retour avait lieu, et
qu'il n'en arrivait plus à la partie inférieure
du membre une quantité suffisante pour y
maintenir la chaleur et la vie. Le passage ne
DE LA CHIRURGIE. 121
devait point être aussi facile dans les cas ob-
servés jusqu'à ce jour, et dans lesquels la très
petite blessure des parois artérielles avait été
faite par la pointe acérée d'une lancette ou
de tout autre instrument analogue. Mais ce
qui produisit chez nous un étonnement que
partagèrent plusieurs de nos collègues , pro-
fesseurs de la Faculté de Médecine de Paris ,
auxquels nous montrâmes l'extrémitédumem-
bre disséqué, fut une sorte de transformation
des veinesdu membre en artères, car les parois
de cesveines dilatées étaientépaissies etprésen-
taient un tissujaunâtre , tandis que les artères
rapetissées offraient des parois amincies et
la couleur grisâtre du tissu veineux , sorte
de métamorphose qui met sur la voie de l'in-
fluence qu'exercent les liquides sur l'organi-
sation des vaisseaux dans lesquels ils circulent,
influence qui n'est pas moins grande , peut-
être, que celle du solide vivant sur la liqueur
soumise à son action. L'observation précé-
dente a établi démonstrativement, 1º que dans
les cas où l'anévrisme variqueux établit entre
l'artère et la veine une communication trop
large et trop facile , la presque totalité du sang
122 HISTOIRE
envoyé à la partie inférieure du membre ré-
vient par la veine au lieu de se porter à sa
destination, ensorte que cette partie inférieure
languit et meurt faute de nourriture.
2º, Il faut , par conséquent , dans ce cas,
comme dans toutes les plaies des artères d'un
certain calibre , lier l'artère blessée au-dessus
et au-dessous de la plaie faite à ses parois.
Sous le nom d'anévrisme spongieux ou par
anastomose , on a décrit , dans ces derniers
temps une nouvelle espèce d'anévrisme ,
sorte d'altération organique qui n'est point
nouvelle sans doute, mais dont, jusqu'au com-
mencement du dix- neuvième siècle , on n'a-
vait point étudié la véritable nature , et par
conséquent déterminé la méthode curative.
Pour se former une juste idée de la nature
du dérangement organique dans l'anévrisme
spongieux ou par anastomose (John Bell), il
faut savoir que ces altérations légères de la
peau, si long-temps attribuées aux effets de
l'imagination de la mère, les taches qu'appor-
tent les enfans en venant au monde (nævi ma-
terni) , en doivent être regardées comme le
rudiment , ou, pour mieux dire , en consti
DE LA CHIRURGIE. 123
tuent le premier degré. Dans cette altération
cutanée (nævus cuticularis), il y a dévelop
pement, dilatation des capillaires de la peau
dans le point maculé, vive coloration, sensi-
bilité ordinairement plus grande, et vie en
quelque manière plus active; une artériole se
rend à ce point du tissu cutané, et comme son
calibre est souvent doublé, ses battemens ,
inaperçus dans l'état ordinaire , sont devenus
très apparens par le fait de la dilatation et de
la maladie. Si, au lieu d'occuper le tissu du
derme, le mals'estdéveloppéau-dessous delui,
nævus subcutaneus ( Vardrop), la masse des
capillaires dilatés est plus considérable , la
petite tumeur aplatie est mobile entre les
muscles et la peau; iln'y apas encore pulsa-
tion, mais vibration dans la partie malade, où
l'on sent une sorte de frémissement. L'étendue
de la lésion organique est-elle plus grande
encore, a-t-elle jeté des racines plus pro-
fondes ; elle mérite ladénominationdefungus
hæmatodes , d'anévrisme par anastomose ou
spongieux , comme l'a nommé l'auteur de cet
ouvrage , dans l'année 1800, plusieurs années
par conséquent avant les travaux de JohnBell
124 HISTOIRE
relatifs à cette maladie. Alors, à la place d'un
frémissement obscur, la tumeur offre quel-
quefois une pulsation distincte; les capillaires,
les artères et les veines dilatées et entrelacées
formentune masse spongieuse, sorte de tissu
érectile analogue au corps caverneux de la
verge. Quel que soit le degré de lamaladie,
qui tend essentiellement à se développer et à
s'accroître, la ligature de l'artère principale ,
l'interception du cours du sang dans le vais-
seau par lequel l'affection est comme alimen.
tée, paraît lemoyen leplus sûr sinon d'amener
l'affaissement du tissu malade, et par suite la
disparition de la tumeur obtenue dans un petit
nombre de cas, du moins son état rétro-
grade ou seulement stationnaire. On ne liera
point sans doute la carotide primitive pour
fairedisparaître une tache sanguine au visage ,
une semblable opération est indiquée seule-
19:00
ment dans les cas où l'ablation entière de la
partie malade ne serait pas plus simple et plus 1
facile à exécuter.
Nous terminerons cette histoire des progrès
récens de la Chirurgie dans la pratique des
opérations hémostatiques , par la briève expo-
DE LA CHIRURGIE. 125
sition des efforts tentés dans la vue de parvenir
àla guérison radicale des varices. On sait que
toutes les ressources de la Thérapeutique dié-
tétique et pharmaceutique ne peuvent rendre
auxveines dilatées le ressort qu'elles ontperdu,
et que la Chirurgie seule est habile à procurer
tantôt un simple soulagement , par la com-
pression habituelle des vaisseaux variqueux ,
ou bien une guérison entière en déterminant
leur oblitération. C'est de cette manière , c'est
enobligeant ainsi le retour du sang à se faire
par le système des veines profondes avec le-
quel les veines superficielles entretiennent de
fréquentes anastomoses que , dès la plus haute
antiquité , l'art est parvenu à guérir un mal
auquel les modernes n'opposent le plus sou-
vent que des palliatifs .
La compression des veines au-dessus de
leur dilatation, serait le meilleur moyen d'y
suspendre le cours du sang et d'en déterminer
de proche en proche la stase et la coagula-
tion, si les communications multipliées des
veines souscutanées avec les veines profondes
n'entretenaient le mouvement et la fluidité
du liquide. C'est ainsi que l'on comprimerait
126 HISTOIRE
vainement la grande saphène au voisinagedu
pli de l'aine , ces rameaux anastomotiques y
entretiendraient la circulation.
D'ailleurs , quand lesmalades invoquent les
secours de la Chirurgie , l'engorgement ædé-
mateux et inflammatoire du membre se joint
le plus souvent à la dilatation des veines , et
ne ferait qu'augmenter par l'effet de la com-
pression. Pour échapper à ces inconvéniens ,
on a proposé de lier la veine principale; mais
cette opération ne faisant point cesser lacom-
munication anastomotique , a échoué le plus
souvent; enfin l'extirpation des veines mala-
des, commelafaisaient les anciens, et comme
lasubitMarius (1),l'extirpation est, àcoup sûr,
(1) « S'étant mis entre les mains des chirurgiens,
>> car il avoit les cuisses et les jambes pleines de grosses
>> veines eslargies, et s'en faschant, pour ce que c'estoit
>>chose laide à voir , il résolut de se mettre entre les
>> mains des médecins pour se faire penser ; li baille
>> l'une de ses jambes au chirurgien pour y besogner ,
>> sans vouloir y estre lié comme on a accoutumé de
>> faire en cas semblable , et endura patiemment toutes
>> les extrêmes angoisses de douleur qu'il estoit forcé
>> qu'il sentisse quand on l'incisoit, sans remuer, gé-
DE LA CHIRURGIE. 127
un procédé efficace, mais horriblement dou-
loureux par les dissections auxquelles il oblige.
Depuis long-temps j'y ai substitué avec un
grand avantage, la simple incision des veines
dilatées. Longuement divisés , les vaisseaux
variqueux sont vidés du sang en partie coa-
guléqui les remplit; la plaie est pansée à plat ,
de la charpie est placée dans l'incision, tou-
jours longue de plusieurs pouces; la suppu-
ration s'établit, les veines incisées s'enflam-
ment et s'effacent sans que l'irritation se pro-
page au loincomme on le voit trop fréquem-
ment à la suite de la ligature ou même d'une
simple piqûre ; et les malades guérissent, ne
conservant de leur infirmité qu'une cicatrice
linéaire et solide. J'ai montré à l'Académie
une malade traitée et guérie , par le procédé
de l'incision, d'énormes varices de la jambe et
>> mir ni soupirer, avec un visage constant et asseuré,
>> sans jamais dire un seul mot: mais quant le chirur-
>> gien, ayant faict à la première cuisse , voulut aller
>>à l'autre , il ne la luy voulut pas bailler , disant:je
» vois que l'amendement ne vaut pas la douleur qu'il
>> en faust endurer. »
128 HISTOIRE "
de la cuisse gauche. La douleur qu'occasionne
l'incisiondesveines variqueuses estmoins vive
qu'on ne pourrait le craindre. L'un de nos
plus illustres collègues,[Link] professeurBoyer,
cet excellent praticien qui , dans l'exercice de
la Chirurgie , joint au talent la probité sans
laquelle notre artn'est plus qu'un affreux bri-
gandage , nous disait naguère que la cure
palliative des varices, au moyen de la com-
pression qu'exerce un bas de peau de chien
ou une guêtre lacée, lui semblait préférable à
leur cure radicale achetée par d'atroces dou-
leurs. Cette opinion serait fondée si l'on opé
rait la destruction des varices par une incision
lente et pénible, telle que l'exigerait l'extir-
pation des veines malades. Mais une simple
incision sur le trajet des vaisseaux dilatés ,
quelle que soitsa longueur, ne produit jamais
qu'une souffrance instantanée dont le trait est
aussi rapide que celui de la douleur qu'occa-
sionnerait l'incision la moins étendue. Enfin
quel malade asservi à de pénibles travaux ne
préférerait une méthode de guérison aussi
1
sûre qu'expéditive à la compression habituelle
des veines variqueuses, aux inflammations
DE LA CHIRURGIE . 129
chroniques , ainsi qu'aux ulcérations, qui , si
souvent , le forcent d'interrompre ses occu-
pations habituelles ?
§ XIX.
THÉRAPEUTIQUE DES FRACTURES .
C'est peut-être dans le traitement des frac-
tures, lésions mécaniques des os dont la cure
est principalement chirurgicale, que l'art a
éprouvé, de nosjours, les perfectionnemens les
plus marqués. Ses progrès ne consistent point
dans l'invention de nouveaux instrumens , de
nouveaux appareils applicables aux parties
fracturées ; c'est au contraire pour avoir re-
connu l'inutilité et les dangers de ces sortes
de moyens, dans le traitement du plus grand
nombre des fractures , que la Chirurgie mo-
derne est de beaucoup supérieure à celle du
dernier siècle. Si l'on se reporte aux temps
qui précédèrent immédiatement la révolution,
époque à laquelle florissaient Desault et son
école, on voit ce chirurgien célèbre prenant
à la lettre les expressions de charpente osseuse
9
130 HISTOIRE
par lesquelles les anatomistes ont coutume de
désigner l'assemblage des parties dures , ap-
pliquer à leurs lésions le compas et l'équerre ,
et, plus artisan qu'artiste , diriger leur traite-
ment d'après les vuęs mécaniques les plus gros-
sières. Placé à la tête du plus vaste hôpital de
la capitale, devenu pour la première fois le
théâtre d'un enseignement régulierde clinique
chirurgicale, Desault a exercé sur la Chirurgie
française la plus fâcheuse influence; et l'art en
serait encore à languir ou à s'égarer chaque
jour davantage dans les fausses routes qu'il
avait ouvertes, si nous n'étions enfin parvenus,
avec le secours de l'expérience , à secouer le
joug de son autorité.
Que ne peut le prestige d'un nom fameux,
et dans quelles déplorables erreurs nous en-
traîne le sentiment d'ailleurs si louable de la
reconnaissance ! Dupe moi-même de cette es-
pècede fantasmagorie , dans laquelle les causes
de déception vont se multipliant avec le nom-
bre des spectateurs , j'ai long-temps célébré
l'immortel génie du chirurgien de l'Hôtel-Dieu ,
etproclamé de toutes mes forces ses admira-
bles découvertes. Cependant ce grand génie
DE LA CHIRURGIE . 131
rapetisse chaque jour, tandis que chaque
jour ajoute à la gloire de l'Académie royale
de Chirurgie , sur les derniers travaux de la-
quelle les succès de Desault ontjeté tant de dé-
faveur et d'obscurité. Tandis que , trop adroit
pour donner, en écrivant, l'exacte mesure de
sa valeur, Desault entraînait sur ses pas la
foule abusée , et laissait l'enthousiasme aveugle
ou le faux zèle publier de toutes parts ses
succès mensongers, Sabatier, Louis et les au-
tres membres de l'Académie de Chirurgie s'ef-
forçaient, mais en vain, de ramener l'art de
traiter les fractures aux lois de la plus grande
simplicité. Sabatier , surtout, démontrait in-
vinciblement, à l'aide de la raison et de l'expé
rience, que le repos seul, joint à la situation
convenable du membre malade, suffisait à la
guérison du plus grand nombre des fractures
pour lesquelles Desault imaginait les appareils
les plus compliqués; mais que pouvaient les
efforts de ce savant modeste exerçant son art
dans un hôpital peu fréquenté des élèves , et
placé à l'une des extrémités de la capitale ,
dans le centre de laquelle son rival avait élevé
le théâtre de sa renommée ! Toutefois la voix
9..
132 HISTOIRE
tardive de l'expérience a prononcé, et toute
cette mécanique , d'ailleurs ingénieuse , qui
paraissait aux hommes les plus distingués , à
Bichat entre autres, le dernier effort du génie
chirurgical, se trouve maintenant sans emploi.
§ XX.
FRACTURE DE LA CLAVICULE .
D'abord rien ne nous semblait plus admi-
rable que cette sorte de bascule à la faveur de
laquelle Desault employant l'humerus comme
un levier du premier genre , s'efforçait de ra-
mener en dehors le fragment externe à lasuite
des fractures de la clavicule. Si , pour obtenir
l'effet désiré , on place un gros tampon dans
le creux de l'aisselle, quelque forte que soit
la pression exercée sur le coude, l'épaule n'est
point tirée en dehors de manière à ramener
le fragment externe. Pour arriver àcerésultat,
il faudrait exercer un effort tel, que le malade
entouré des circulaires du bandage, comme
de ses bandelettes une momie égyptienne , ris-
querait de suffoquer. Bientôt, il est vrai , les
DE LA CHIRURGIE. 133
bandes se relâchent, et il est possible aux ma-
lades de respirer; mais alors l'effet devient nul,
en sorte que le rapport plus ou moins exact
dans lequel se fait la consolidation à la suite
des fractures de la clavicule, dépend plutôt
de la direction de la cassure, de la rupture
plus ou moins complète du périoste , des
muscles et des ligamens, que de l'espèce du
bandage employé. Un poète , Legouvé , se
cassa la clavicule, il y a plus de vingt années ;
c'était dans les commencemens de ma pra-
tique : j'appliquai le bandage de Désault et le
maintins durant six semaines , avec toute
l'exactitude imaginable. J'en renouvelais l'ap-
plication au moins tous les cinq jours; la
guérison eut lieu sans doute, mais le malade
fut six mois à se rétablir de la raideur qu'avait
produite une pression si constante , si exacte
et si prolongée. Ayant eu , depuis lors , des
fractures semblables à traiter sur des femmes
chez lesquelles l'excès d'embonpoint rendait
l'application du bandage de Desault heureuse-
ment impossible , je pus me convaincre qu'une
simple écharpe , assurée de manière qu'elle
soutienne le coude et le retienne contre les
134 HISTOIRE
parties latérales du tronc, procure une gué-
risonaussi complète. Les malades recouvrent,
en quelquesjours, l'usage entierdu membre ,
qui n'aéprouvé d'autre gêne que celle résul-
tant de l'immobilité. Au lieu du tampon axil-
laire qui comprime douloureusement le bras
et la poitrine, je me contentai d'une simple
compresse placée sous l'aisselle , dans la vue
d'absorber l'abondante transpirationdont cette
partie est le siége, et d'en prévenir l'excoria-
tion. Ainsi traitées, les fractures de la clavi-
cule guérissent sans qu'il reste des traces de
leur existence appréciables autrement que par
le toucher.
§ XXI.
FRACTURES DU COL DU FÉMUR .
Mais c'est surtout dans le traitement des
fractures du col du fémur que suffisent les
moyens les plus naturels et les plus simples ,
tels que le repos et la position convenable du
membre . Dans toutes les solutions de conti-
nuité de cette partie du fémur qu'entoure le
DE LA CHIRURGIE . 135
ligament capsulaire, la nature a fait, en quel-
que sorte, les frais de l'appareil contentif.
Pour vaincre la résistance qu'oppose au dé-
placement cette enveloppe fibreuse si robuste
et si épaisse à sa partie externe , c'est-à-dire ,
précisément dans l'endroit du côté duquel le
déplacement tend à s'effectuer, il faudrait des
contractions musculaires que rien ne pro-
voque , ou des mouvemens dont la douleur
force les malades à s'abstenir. Or donc , le col
du fémur étant cassé , l'on place le membre
malade dans la demi - flexion de la cuisse sur
le bassin, et de lajambe sur la cuisse , en as-
surant cette position au moyen d'un épais
coussin placé sous le jarret , et d'un lacs trans-
versal mis au-devant et autour de la partie
inférieure de la cuisse. Ce lacs , fait avec une
longue nappe. ou petit drap plié en plusieurs
doubles de manière àn'avoir plus que quatre à
cinq travers de doigt de largeur, s'attache de
côté et d'autre aux bas côtés du lit; il sert au
besoin àprévenir les mouvemens involontaires
du membre , soitdurant laveille, soitpendant
le sommeil. Soixante jours , terme moyen ,
suffisent pour obtenir la consolidation. De
136 HISTOIRE ..
puis Pott, partisan de la demi-flexion des
membres dans le traitement de toutes les frac-
tures , on traite ainsi, enAngleterre , les frac-
tures du col du fémur; et de doubles plans
inclinés en sens contraire , sont appendus aux
portes des hôpitaux de Londres, pour le trai-
tement de ces fractures. La doctrine professée
par l'Académie royale de Chirurgie n'en dif-
férait guère en réalité. En effet, l'appareil or-
dinaire des fractures appliqué à la suite des
fractures du col du fémur , n'agissant que par
compression , se borne à maintenir le membre
dans l'état d'immobilité Le repos des parties
est d'autant plus parfait que les attelles anté-
rieure et externe prolongées fort haut, ainsi
que les paillassons de balle d'avoine placés au-
dessous d'elles , encaissent en quelque façon la
partie supérieure du membre fracturé et le
contiennent le mieux possible dans tous ses
mouvemens .
La double traction, exercée en sens con-
traire, au moyen des bandages dits à exten-
sion continuelle, est tout-à-fait nulle ; il fau-
drait un effort intolérable pour que l'effet du
tiraillement se fit ressentir jusque dans l'ar
DE LA CHIRURGIE. 137
ticulation coxo-fémorale . Ces essais n'abou-
tissent qu'à fatiguer le coude- pied et le pli
de l'aine , par la compression qu'exercent sur
ces parties les lacs destinés à l'extension et à
la contre-extension. Aussi les traitemens les
plus méthodiques et les plus prolongés entre-
pris avec le bandage de Desault, pour les frac-
tures du col du fémur, et autres appareils
analogues , construits dans la vue d'exercer
l'extension permanente du membre malade ,
c'est-à-dire de continuer l'effort réductif, ne
procureront la guérison qu'avec raccourcisse-
ment du membre et déviation du genou et de
lapointe du pied en dehors. Le renversement
n'est que d'environ undemi-pouce, il est fa-
cile d'y remédier; la déviation de la pointe du
pied en dehors est plus apercevable et plus
incommode. : :
La différence de longueur de l'extrémité
malade , comparée au membre sain, est sipeu
de chose qu'il est très facile de la dissimuler.
Cette différence, le plus souvent de sept à
huit lignes , fût-elle de plus d'un pouce ,
les deux membres du malade, couché sur un
plan horizontal , paraissent égaux , si l'on
138 HISTOIRE
se contente de comparer les deux talons. Le
plus léger mouvement de la hanche établit
entre eux un parfait niveau. Le bassin semble
n'incliner d'aucun côté; il est, en apparence,
tout-à-fait horizontal; les épines antérieures
et supérieures des os des îles sont placées
sur une même ligne exactement horizontale.
Ce n'est qu'au moment où le malade se lève
et veut marcher qu'une légère claudication
trahit le défaut de ces guérisons parfaites , de
ces réunions sans difformité.
Élevé dans la croyance d'une guérison pos-
sible , exempte de raccourcissement et de clau-
dication, je n'ai abandonné cette doctrine, si
obstinément défendue, qu'après m'être bien
convaincu que de fausses apparences m'en
avaient imposé trop long-temps. La compa-
raison du membre sain avec le membre frac-
turé, faite sur le malade encore alité, est la
cause de déception contre laquelle il importe
de se tenir en garde; car, je le répète, rien
de plus facile que de méconnaître ou de dis-
simuler une différence de quelques lignes.
Chacun a pu voir, toutefois, des guérisons de
fractures du col du fémur obtenues sans rac
DE LA CHIRURGIE. 139
courcissement ; alors il n'y a pas même ren-
versement ou déviation soit du genou , soit de
la plante du pied en dehors; ce témoignage
constant, irréfragable et, si je puis ainsi dire
nécessaire de la réalité de la fracture , manque
absolument. Peu importe alors quel bandage ,
quel appareil a employé l'habile chirurgien ,
et dans quelle situation il aplacé le membre
malade. :
Un même jour de l'été de 1824, deux ma-
lades furent admis à l'hôpital Saint-Louis ,
ayant chacun une fracture au col du fémurdu
côté droit. Ces deux hommes , l'un adulte et
l'autre vieillard, furent placés l'un à côté de
l'autre, ettraités le premierpar la demi-flexion
et le second par l'appareil ordinaire des frac-
tures de la cuisse , avec cette seule modifica
tion que les paillassons ainsi que les attelles
antérieure et externe furent prolongées jus-
qu'au-dessus du niveau de la crête iliaque.
Les deux appareils furent levés au bout de
soixante jours de repos et d'inımobilité. La
consolidation était entière, et, au bout d'une
quinzaine, lesdeux malades marchaient facile-
ment, le genou et la pointe du pied tournés
140 HISTOIRE
en dehors , le membre raccourci d'environ six
lignės, etparconséquent atteints d'une claudi-
cation légère. A cette occasion , je montrai
aux élèves combien il était difficile , pour ne
pas dire impossible ,de constater un aussi léger
raccourcissement sans faire lever et marcher
les malades .
La méthode anglaise fut néanmoins jugée
préférable à la méthode ordinaire par son
extrêmesimplicité.En l'adoptanton n'estpoint
obligé à l'application et au renouvellement
d'un appareil lourd et incommode , surtout
dans la saison des chaleurs, et pour les per-
sonnes avancées en âge. Enfin , dans l'état de
demi-flexion , les malades satisfont avec plus
de facilité à leurs besoins naturels. Ce léger
raccourcissementdu membre aveclequel gué-
rissent toujours les fractures du col du fémur
est bienmoins désagréable aux malades que
la déviation constante de la plante du pied en
dehors , et il est bienplus facile d'y remédier
en donnant plus d'épaisseur à la semelle de
leur chaussure. Pour s'opposer à la rotation
du membre en dehors , un chirurgien de Ber
lin , Mursinna , adoptant la demi-flexion, ima-
DE LA CHIRURGIE . 141
gina, vers la fin du siècle dernier, d'attacher
ensemble le membre sain et le membre ma-
lade demi - fléchis , en les couvrant tous deux
d'un bandage roulé, après avoir mis entre eux
un long coussin de balle d'avoine dans la vue
deprévenir les effets de leurpressionmutuelle,
surtout douloureusevers les genoux et lesmal-
léoles. Au moyen de cette précaution, que
nous a fait connaître M. le docteur Canin, l'un
de nos chirurgiens militaires les plus distin-
gués, on s'oppose à la rotation du membre en
dehors sans l'empêcher tout-à-fait.
Des efforts si constans , des recherches si
persévérantes pour arriver au meilleur moyen
de traiter les fractures du col du fémur au-
raient quelque chose de puéril, si , comme l'a
ditAstley Cowper , dans un ouvrage récent,
ces sortes de fractures n'étaient pas suscepti- /
blesde consolidation. Comment expliquer une
assertion aussi étrange de la part du célèbre
chirurgien anglais, qui lit peu, il est vrai,
mais a pu voir, dans tous les museum anato-
miques, des ossuaires tout entiers de fractures
du col du fémur bien ou mal consolidées !!!
142 HISTOIRE
§ XXII.
FRACTURES DE LA ROTULE .
)
Lorsque la rotule se casse en travers , di-
rection transversale qu'affectent en général les
fractures de cet os , il suffit de disposer obli-
quement leplan sur lequel le membre malade
repose , de telle manière que sa partie la plus
élevée réponde au talon. Dans cette situation ,
la jambe est étendue sur la cuisse , et celle-ci
àdemi fléchie sur le bassin; le membre entier
est soutenu par le plan sur lequel il repose ;
un lacs transversal , placé au-devant et autour
1
de la partie inférieure de la cuisse, comme
dans les fractures du col du fémur traitées par
ledouble plan incliné, le maintient immobile
dans cette situation où rien ne provoque les
muscles extenseurs de lajambe à se contracter,
Lorsmêmequ'ils entreraient en action, comme
la position de lajambe estcelle-làmême qu'ils
tendent à lui donner quand ils se contrac-
tent, et que , par l'état de relâchement dans
lequel ils se trouvent, il y a, en quelque ma-
DE LA CHIRURGIE . 143
nière, saturation, ils sont incapables de porter
plus loin l'extension de la partie. Cette exten-
sion est à son maximum; ils ne peuvent , par
conséquent , élever le fragment supérieur de
l'os en l'éloignant du fragment inférieur. La
résistance du plan de sustentation empêche,
ce qui est bien plus à craindre, que lajambe,
en venant à se fléchir, n'entraîne ce dernier
fragment et n'alonge la substance fibreuse ,
qui, en s'épaississant , doit établir entre lui et
le fragment d'en haut une union solide. Les
fractures de la rotule, comme celles du col
du fémur, sont donc soumises aux règles de
traitemens les plus naturelles et les plus sim-
ples , car tout se réduit au repos joint à une
situation convenable du membre. Il en est de 1
même des fractures au col de l'humerus.
§ XXIII.
FRACTURE DU COL DE L'HUMERUS .
Le procédé de Paul d'Égine, déjà conseillé
par Hippocrate , adopté par Ambroise Paré,
et suivi par Ledran, est préférable à ceux
144 HISTOIRE
qu'on a imaginés depuis. Il suffit , pour le
perfectionner , qu'on ne se borne pas à fixer
le bras contre les parties latérales du tronc
servant d'attelle , mais qu'on donne au mem-
bre une situation telle qu'elle s'oppose à l'ac-
tion des causes de déplacement. Le frag-
ment supérieur sur lequel il est impossible
d'agir immédiatement, car il n'offre pas de
prise , le fragment supérieur est dirigé en
dehors par suite du mouvement de rota-
tionque lui font exécuter, sur la cavité glé-
noïde de l'omoplate , les muscles qui s'atta-
chentà la grosse tubérosité de l'humérus (sus,
sous-épineux et petit rond). L'extrémité su-
périeuredu fragmentinférieur est au contraire
tirée en dedans par les muscles grand dorsal ,
grand pectoral et grand rond. Si l'on porte le
coude en dedans et en avant de manière que
la main du côté malade , l'avant-bras étant
plusqu'àdemi fléchi, s'applique au-devant de
l'épaule du côté opposé, le tronc sert d'attelle;
l'extrémité supérieure du fragment inférieur,
dirigéeenarrière et en dehors, se porte, pour
ainsidire, àlarencontre du fragmentsupérieur.
Les muscles mis dans un état de relâchement
DE LA CHIRURGIE. 145
n'exercent aucune action nuisible; une simple
compresse , placée sous l'aisselle , en absorbe
les humidités sans exercer la compression
douloureuse que produirait l'épais tampon au
moyen duquel Desault proposaitde faire exé
cuter au fragment inférieur un mouvement
de bascule : quelques tours de bande , dont
l'action s'exerce principalement sur le coude,
suffisent pour assurer l'immobilité du membre
malade dans cette situation favorable , et ob-
tenir une consolidation régulière dans l'espace
devingt-cinq à trente jours.
J'ai obtenu de nombreux succès de cette
méthode de traitement, clairement exposée
dans une thèse soutenue à la Faculté de Mé-
decine de Paris , au mois d'août 1825. Dans
l'argumentation publique à laquelle cette dis-
sertation fut soumise, le chirurgien d'un grand
hôpital fut réduit, pour établir l'utilité du
coussin auxiliaire, de supposer le cas impos-
sible d'une fracture en long, dans laquelle
l'humerus se trouverait fendu longitudinale-
ment dans sa partie supérieure et par son mi
lieu, de telle sorte qu'un fragment se trouve-
rait tiré en dedans par le grand pectoral et
10
146 HISTOIRE.
parlegranddorsal , tandis que l'autre fragment
serait entraîné en dehors par le deltoïde.
Plusieurs fractures , et précisément celles
pourlesquelles ont étéimaginésles appareils en
apparence les plus ingénieux , et certainement
les plus compliqués, guérissent donc comme
d'elles-mêmes , et sans autres secours que ceux
qu'une personne étrangère à l'art pourrait ad-
ministrer. Si cette erreur dure encore , suivant
laquelle d'ignorans renoueurs sont regardés
comme plus heureux, dans le traitement des
maladies des os, que les chirurgiens les plus
éclairés, celatient àlafois, n'en doutez point ,
à ce que , d'une part, il leur arrive souvent
de traiter des fractures qui n'existent pas , et
que d'autres fois ils rencontrent des fractures
du col du fémur , de la rotule, etc., n'exi-
geant d'autres soins que l'immobilité jointe à
une situation convenable du membre malade.
Malheureusement, pour l'honneur de notre
profession, il est des chirurgiens, et des plus
renommés, habiles , comme les renoueurs , à
traiterdesfractures imaginairesetàlesguériren
quelques semaines sans qu'il en reste la moindre
trace , pas même le plus léger gonflement dans
DE LA CHIRURGIE. 147
le lieu où la solution de continuité devait
exister.
§ XXIV.
FRACTURES DE LA JAMBE .
L'appareil suspenseur du docteur Sauter,
sorte de hamac ou d'escarpolette sur laquelle
ce chirurgien allemand propose de placer la
jambe fracturée , sans la fixer solidement, con-
viendrait-il mieux que l'appareil ordinaire?
Le cadre sanglé, en lequel cet appareil con-
siste , tient par des cordes au ciel du lit, ou
bien au plancher; lajambe reste en l'air et s'y 1
balance , au risque d'en tomber pendant le
sommeil. La jambe sur laquelle on applique
un appareil ordinaire, composé du bandage
de Scultet , de paillassons et d'attelles , n'est
point dans un état de compression et d'exten-
sion fatigante , si l'on a eu le soin, auquel
nous ne manquons jamais , de placer le mem-
bre malade sur un large et épais oreiller de
balle d'avoine. En élevant la partie inférieure
du membre , ce plan de sustentation déter-
10..
148 HISTOIRE
mine la demi-flexion du genou en même
temps que celle de la cuisse sur le bassin. On
a innové , avec encore moins de bonheur,
dans le traitement des fractures du péroné.
L'attelle externe de l'appareil ordinaire des
fractures de la jambe se prolongeant au-delà
de la plante du pied et au-dessus du genou ,
soutient le pied et l'empêche d'être entraîné
dans l'abduction par les muscles péroniers la-
téraux. Elle remplace le péroné fracturé et
prête momentanément au pied , durant le
traitement de la fracture, le soutien qu'il ne
reçoit plus de l'os malade. Cependant l'un
de nos collègues, M. Dupuytren, a proposéde
substituer à cette résistance passive, latraction
du pied en dedans, opérée en attachant for-
tement cette partie à une longue attelle, placée
sur un épais coussin, le long de la partie in-
terne du membre. Le pied, entraîné dans l'ad-
duction , se trouve dans un état de violence ou
d'effort hien capable d'ajouter au gonflement
inflammatoire dont se complique trop souvent
la fracture effectuée avec rupturedes ligamens.
Le conseil d'administration des hôpitaux de
Paris , dans le premier volume de son An
DE LA CHIRURGIE. 149
nuaire(1) , afait imprimer le volumineux mé-
moire où se trouve décrit ce nouveau pro-
cédé pour traiter les fractures du péroné; il
a fait en même temps graver à grands frais,
et dans les plusgrandes dimensions , une suite
de planches où chacun peut apprendre et voir
que lajambe a deux os qui se terminent en
bas par deux éminences appelées malléoles !
§ XXV.
PERFECTIONNEMENS ORTHOPÉDIQUES ..
Les os auxquels le corps humain doit ses
formes et sa stature acquièrent par degrés la
dureté qui les caractérise. Long - temps
mous, cartilagineux et flexibles, ils deviennent
plus solides par suite de la déposition graduée
(1) Ce premier volume de l'Annuaire médico-chi-
rurgical des hôpitaux de Paris , n'a point été suivi d'un
second volume ,bien qu'il renfermât plusieurs travaux
intéressans : une dissertation telle que le Mémoire sur
le traitement des fractures du péroné suffisait à sa
chute.
150 HISTOIRE
du phosphate de chaux dans les mailles de
leur tissu; et cette sorte d'incrustation s'opère
et se prolongejusqu'à l'époque où le corps et
ses diverses parties cessent de croître en lon-
gueur (18 à 20 ans dans nos climats). Jusqu'à
ce moment les parties dures acquièrent cha-
que jour plus de solidité et de consistance;
elles deviennent , par conséquent , chaque
jour plus capables de supporter le poids des
parties et de résister à l'action musculaire, qui
prend toujours enelles son pointd'appui. Une
juste proportion est nécessaire entre le poids
du corps, la force des muscles et la solidité
du squelette. Que ce rapport n'existe point
ou soit détruit, les os plient sous le poids du
corps, qu'ils sont incapables de soutenir ; les
membres se déforment, courbés en divers sens
par l'action musculaire ; la stature baisse , le
tronc se déforme; et comme c'est la colonne
vertébrale qui est chargée du rôle principal
dans le mécanisme de la sustentation , c'est elle
qui subit les déviations les plus remarquables
et d'où naissent les plus grandes difformités.
Elle ne peut se courber en aucun sens que
les hanches , les épaules et la cage osseuse
DE LA CHIRURGIE . 15
du thorax ne se contournent à l'avenant, de
manière à ce qu'il en arrive les difformités
les plus désagréables. De semblables défor-
1
mations réclament les secours de l'art, lors
même qu'elles nuiraient seulement à la beauté
des formes; mais leurs effets ne se bornentpoint
là. Génés dans leur développement, plus ou
moins comprimés , les viscères de la poitrine
et de l'abdomen ne remplissent qu'imparfai-
tement leurs usages, toutes lesparties languis-
sent privées de leur influence vivifiante , le
corps entier décroît et tombe dans un ma-
rasme le plus souvent mortel. De quelle cause
provient ce vice de nutrition , d'où résultent
de si fâcheuses conséquences? En vertu de
quelle aberration des lois de la sensibilité les
sels terreux qui devraient incruster les os et
leur assurer leur dureté caractéristique , sont-
ils détournés de cette destination et s'échap-
pent-ils par divers émonctoires avant d'avoir
rempli ce but nécessaire ? C'est ce qu'il est
impossible de dire à l'époque actuelle, dans
l'ignorance presque complète où nous sommes
encore des lois primordiales de l'organisation
et de la vie. Cet état particulier de nos tissus
152 HISTOIRE
et de nos humeurs , sorte de dégénération
animale à laquelle on donne le nom d'é-
crouelles et de rachitis, existant à divers
degrés, produit les déplorables déformations
dont nous parlions tout à l'heure ; ces vices
physiques, effets d'une nutrition languissante,
surviennent, le plus ordinairement, chez les
femmes aux approches de la puberté , à cette
époque où la nature travaille à l'établissement
des menstrues , comme si en ce moment ,
tout entière occupée de son but principal, la
conservation des espèces et des fonctions qui
en assurent la perpétuité , elle oubliait, en
quelque sorte , celles qui ont pour objet la
conservation de l'individu. Quoi qu'il en soit,
c'est aux approches ou à la suite de l'établis-
sement du flux menstruel que les diffor-
mités , plus communes chez la femme que
chez l'homme , surviennent le plus fréquem-
ment.
Comme il est impossible de les prévenir ,
car on ignore la manière d'agir de leurs causes
prochaines , la Chirurgie s'attache principale-
ment à combattre les effets de ces causes igno-
rées , par des moyens mécaniques qui, long- :
DE LA CHIRURGIE. 153
temps grossiers et peu rationnels, ont reçu,
de notre temps, les plus heureux perfection-
nemens , et sont employés d'après les théories
les mieux raisonnées. Le procédé vulgaire ,
suivant lequel on redresse unjeune arbre qui
croît et s'élève dans une direction vicieuse, en
l'attachant à un tuteur, a fourni la première
idée des moyens et des machines propres à
remédier aux difformités qui proviennent de
la courbure des os. Mais, transporté des vé-
gétaux à l'homme, ce moyen avait besoin de
subir de nombreuses et d'importantes modi-
fications. i
La colonne vertébrale , cette partie fonda-
mentale de l'édifice humain , cette base du
squelette, formée d'une suite d'os, long-temps
mous et toujours spongieux , est le siége le
plus ordinaire des difformités qu'on travaille
à corriger par l'emploi des moyens orthopé-
diques. Comme elle est évidemment incapable
de supporter le poids du corps chez certains
individus , presque toujours scrofuleux ou
rachitiques, ou chez lesquels , par suite d'une
élévation trop rapidede la stature au moment
dela puberté, les osn'ontpointaugmenté assez
254 TO HISTOIRE
rapidement enconsistance , Levacher imagina
d'aborddeplacer derrière le tronc une colonne
artificielle , une croix de fer par exemple ,
dont la branche verticale descendait de l'occi-
putausacrum, tandis que labranche horizon-
tale s'étendait d'une épaule à l'autre. Attaché
à ce devier inflexible , sans doute le tronc
enrécevaitdu soutien, mais c'était unpoids
nouveau ajouté à celui dont on voulait sou-
lagerdacolonne. L'état de station était done
pluspénible encore pour le malade chargé de
ce poids additionnel, et gêné dans ses mou-
vemens par les liens nécessaires pour y atta-
cher et y fixer avec solidité latête, le bassin ,
le tronc et les épaules. La première chose à
faire est évidemment de soulager la colonne
vertébrale du poids qu'elle est inhabile à
porter; c'est ce que comprit parfaitement un
médecin suisse , Venel, premier auteur des
lits mécaniques actuellement perfectionnés.
Sa méthode de traitement fut dès-lors établie
et ses moyens thérapeutiques calculés de ma-
nière à satisfaire à cette double indication :
débarrasser la colonne vertébrale du poids des
organes,zet, pour remédier à la déviation
DE LA CHIRURGIE. 155
déjà existante , agir sur elle par une traction
lente et graduée. Un long espace de temps
sera nécessairepour en opérer le redressement
sans douleur et sans danger pour les malades;
mais l'expérience a démontrécombien étaient
vaines les craintes qu'on avait fait concevoir
sur les inconvéniens de cette longue immo-
bilité. Au moyen d'une alimentation suffi-
sante et d'un régime approprié , l'inaction
totale à laquelle sont condamnés les malades,
ne nuit point au complet accomplissement
des phénomènes de nutrition; des jeunes filles
bossues, pâles , maigres et comme décharnées,
recouvrent, en quelques mois, et à mesure
qu'elles se redressent , des forces , des couleurs
etde l'embonpoint, de telle sorte que, par une
véritable métamorphose , elles deviennent en
quelque façon méconnaissables. Débarrassée
du poids qu'elle ne pouvait soutenir, la co-
lonne vertébrale participe à cet effet général;
ses os, dont le tissu se dilate, s'épanouit et
s'incruste en même temps de phosphate de
chaux , élément de leur solidité , deviennent
capables de supporter le poids du corps. Les
os qui forment l'enceinte du bassin et de la
156 HISTOIRE
poitrine se redressent à mesure que s'effacent
les inclinaisons vicieuses de la colonne, à la-
quelle ils sont comme attachés, et dont ils.
suivent en quelque manière toutes les direc-
tions; en sorte qu'au bout d'un laps de temps
plus ou moins considérable , mais qui n'est
jamais moindre de six àhuitmois ,unejeune
personne se lève parfaitement droite du lit
sur lequel elle s'était couchée toute contre--
faite.
Pour obtenir de pareils résultats, l'on ajoute
au repos et à la situation horizontale , selon
nous , moyens principaux du traitement , l'ex-
tension continuelle du tronc, opérée par le
moyen du plan de sustentation ou du lit sur
lequel le malade repose. Des ressorts , des
poids à bascule , des vis de rappel en bois ou
métalliques, placés vers la tête et vers les pieds
du lit, entraînent la tête et le bassin des ma-
lades dans un sens opposé. Pour que cette
action extensive s'exerce sans inconvénient ,
elle doit être répartie sur de larges surfaces et
discontinuée par intervalles. Pour cela tantôt
la tête est coiffée d'une sorte de casque en cuir,
d'autres fois un épais bourrelet embrasse
DE LA CHIRURGIE. 157
l'occiput et l'os maxillaire inférieur , en ma-
nière de collier, tandis qu'une épaisse ceinture
agit sur les hanches au moyen desquelles elle
entraîne le bassin dans un sens opposé à celui
dans lequel la tête est tirée.
Le lecteurconcevrasanspeine qu'établis d'a-
près ces données générales,les litsmécaniques
varientselonle génieparticulierdumécanicien
auquelenaétéconfiéelafabrication. Les mala-
des y restent couchés nuit et jour , satisfaisant
sans peine à leurs besoins naturels au moyen
d'une ouverture pratiquée vis-à-vis l'endroit
sur lequel le siége repose. Un fauteuil méca-
nique est employé pour asseoir et délasser
ainsi par un changement de position, ceux
que fatigue la situation horizontale trop long-
temps gardée , ou qui touchent au terme du
traitement. La guérison en est le résultat
toutes les fois que la difformité n'est point
excessive et la tendance rachitique trop pro-
noncée. Vivant dans un air pur, usant de
toutes les ressources d'un régime analeptique,
les malades acquièrent ordinairement de l'em-
bonpoint et de la force , la poitrine se déve-
loppe , la respiration s'effectue avec plus de
158 HISTOIRE ::
facilité,l'habitude du corps se colore , l'écou-
lement menstruel s'établit et se régularise.
Les os , trop mous pour supporter le poids
du corps, se durcissent tandis que l'effort per-
manent s'exerce etfait disparaître leurs cour-
bures vicieuses; mais, si ces déviations étaient
trop anciennes , trop considérables , ou si la
disposition d'où dépend le ramollissement des
os persiste , après plusieurs mois de repos et
de soins assidus , la difformité se reproduit
au moment où le tiraillement cesse. Les os
n'ayant pas acquis la consistance nécessaire
se courbent bientôt sous le poids des organes
etparl'actionmusculaire, les courbures repa-
raissent; en sorte que c'est surtout dans les dé-
viations commençantes etlégèresqu'onobtient
les résultats les plus avantageux. Parvenir
constammentaubut qu'on se propose, est aussi
impossible dans l'emploi des moyens mécani-
ques propres à remédier aux difformités , que
dans l'emploi des autres ressources théra-
peutiques, quelque fastueuses que soient les
promesses des médecins qui se livrent à ces
sortes de curations .
Ici les progrès de l'art sont principalement
1
DE LA CHIRURGIE . 459
dus à l'abandon de l'ancienne théorie qui con-
damnait le repos dans le traitement des dif
formités du système osseux , et spécialement
dans celui des courbures vicieuses de la co-
lonne vertébrale, sous le prétexte spécieux
que la maladie provenant de la faiblesse, il
ne fallait point augmenter celle -ci par une
inaction prolongée. La croix de fer, à laquelle
certains orthopédistes proposaient de fixer et
d'attacher la tête, le tronc et les épaules, à
raison de son poids condamnait les malades à
un repos en quelque sorteforcé; mais en main-
tenant le corps dans une situation verticale,
elle laissait subsister la principale cause de la
déviation, le poids de la tête et des membres
continuant d'agir sur une colonne inhabile à
le supporter.
Lacroixde feràcoulisse effectuait, ilestvrai,
une sorte d'extension verticale par le jeu des
deux pièces dont était formée sabranchemon-
tante; c'est donc principalementdans l'exten-
sion horizontale, opérée à la faveurdes lits,
queconsiste le perfectionnement. Cette exten-
sion est effectuée tantôt par des ressorts placés
aux deux extrémités de la couche ,d'autres fois
160 HISTOIRE
au moyen de bascules placées au dedans et au
dessous du fondsanglé; d'autres foisde simples
vis de rappel placées au milieudu cadre sur le-
quel lemalade repose, en éloignent graduelle-
ment les deux moitiés dans le sens de sa lon-
gueur. Il en est enfin qui, plus compliqués,
réunissent ces divers mécanismes; et, l'indica-
tionune foisdéterminée, chacunpeut aisément
imaginer plusieurs moyens d'y satisfaire : seu-
lementil nefaut pas oublier que les ceintures ,
colliers , bonnets et autres pièces appliquées au
corps des malades , et sur lesquelles agissent ,
par des courroies convenablement fixées , les
moyens de traction, doivent être appliqués
sur de larges surfaces pour n'exercer aucune
compression ou constriction que sa conti-
nuité rendrait bientôt douloureuse. MM. les
docteurs Maisonabe (1) , Lafond , Mellet ,
Bricheteau etD'Yvernois àParis, ainsique plu-
(1) Je cite en premier ordre M. Maisonabe, parce que
ce docteur, agrégé à la Faculté de Médecine de Paris ,
loinde faire unmystèrede ses procédés , a le premier
fait ,de l'histoire et du traitement des difformités, l'ob-
jetd'un enseignement spécial.
DE LA CHIRURGIE. 161
sieurs autres médecins de la province etde l'é-
tranger, ont fondésur ces principes des établis
semens spéciaux pour le traitement des dif-
formités congéniales de tout genre , et surtout
pour le redressement des colonnes vertébrales
déviées et des pieds contournés en dedans ou
en dehors , c'est-à-dire des pieds-bots.
Le traitement de cette dernière espèce de
difformité, dont les Latins ont distingué lès
deux variétés en appelant vari ceux dont les
pieds sont renversés en dedans, tandis qu'ils
nommaientvalgiceux chez qui ces parties sont
tournées de manière que leur plante regarde
en dehors, variété moins commune que la
première et que nous désignons par le nom
commun de pieds-bots , le traitement de
cette difformité, aussi fréquente au moins
que les déviations de la colonne vertébrale ,
est parfaitement exposé dans un mémoire pu-
blié par Scarpa au commencement du siècle,
et dont notre savant compatriote M. le doc-
téur Leveillé a publié, en 1804, une traduc-
tion (1) avec plusieurs gravures représentant
(1) Mémoires de Physiologie et de Chirurgie prati-
II
162 HISTOIRE ,
F'appareilpourleredressementdespiedsdéviés.
Des côtés d'une sorte de plaque ou semelle mé-
tallique sur laquelle repose la plante du pied,
ét qui se recourbe dessus le talon, s'élèvent
deux montans verticaux dont les extrémités
supérieures sont fixées en dehors et en dedans
du genou par une épaisse jarretière ; des
liens et des garnitures rembourrées fixent le
pied à la machine sans exercer sur lui une
compression fàcheuse. Le pied de l'enfant
étant fixé dans l'appareil, l'action élastique
des pièces métalliques tend à le ramener à sa
direction naturelle ; mais il faut pour cela que
dès lespremiers temps du traitement , etjus-
qu'à ce que la torsion congénitale soit jusqu'à
un certain point corrigée, l'enfant garde le
hit, ou du moins ne confie pas le poids de
son corps aux pieds malades, sans quoi l'in-
clinaison vicieuse viendrait à s'accroître par
le fait même de ces exercices prématurés .
Les paroles ne peuventdonner une idée exacte
de la manière d'agir d'un semblable appareil;
que par A. Scarpa et traduits par Léveillé, in-8°;
Paris 1804.
DE LA CHIRURGIE. 163
les gravures même sont insuffisantes , témoin
l'un de nos confrères qui, ayant voulu faire
exécuter l'appareil par un mécanicien, d'a-
prèsles planchesjointes au mémoire de Scarpa,
etn'en étant point satisfait , s'adressa à l'auteur
lui-même, et reçut d'Italie une machine toute
différente de celle qu'il avait fait construire.
Toutefois le principe étant bien posé , l'exécu-
tion peut être abandonnée au génie du méca-
nicien. Dans le redressement des déviations
des pieds comme dans celui des courbures
vicieuses de la colonne vertébrale , c'est tou-
jours à ramener graduellement la partie ma-
lade à sa direction naturelle , à l'aide d'une
traction douce et long-temps continuée , que
le chirurgien aspire, et ce n'est que par un
long usage des moyens employés qu'il peut
espérer y parvenir. Aussi les hommes instruits
accueillent avec le sourire de l'incrédulité
toutes ces cures merveilleuses dans lesquelles
des femmes de vingt-cinq ans, bossues depuis
l'époque de la puberté, ont été parfaitement
redressées au bout de six ou sept mois par
l'effet des lits ou appareils à extension con-
tinuée. L'étude attentive du squelette des
ΙΙ ..
164 HISTOIRE
individus chez lesquels existent,depuis huit ou
dix ans , de semblables difformités , présente,
dans certaines incurvations latérales , les sub-
stances fibro-cartilagineuses intervertébrales
épaissies de plusieurs lignes du côté de la con-
cavité de la courbure, tandis que vers la con-
vexité on les trouve amincies au point qu'elles
ont complètement disparu et que les corps
des vertèbres sont soudés l'un à l'autre. Bien
plus, il y en a chez qui la partie postérieure
des côtes a contracté adhérence avec les ver-
tèbres . Comment détruire de semblables ad-
hérences sans un extréme danger? et ce dan-
ger sera d'autant plus grand qu'on procédera
avec plus de célérité. Lors même que la dif-
formité est moins ancienne et que l'adhérence
i
n'est pas encore commencée , soit entre les
corps des vertèbres du côté vers lequel la
colonne incline , soit entre ces os et les côtes,
combien ne faut-il pas de temps pour ramener
les parties à l'état naturel, rendre aux carti-
lages intervertébraux leur épaisseur du côté
aminci , et obtenir l'affaissement de la portion
épaissie ! Il faudra, règle générale , plusieurs
années pour remédier à ce déplacement qui a
DE LA CHIRURGIE. 165
mis plusieurs annéesàs'effectuer. On doitdonc
beaucoup rabattre des promesses des entre-
preneurs de cures du genre de celles dont il est
question. Ceux qui n'ignorent point que les
premiers établissemens en ce genre furent ,
dans leur principe, des entreprises purement
commerciales , réduisent l'application des ap-
pareils à extension continuelle appliqués au
traitement des déviations des os , aux cas de
courbures récentes , peu étendues et existant
sur des individus chez lesquels l'accroissement
des parties n'est point encore terminé. Toutes
ces restrictions , en effet , sont nécessaires si
l'on veut n'être point trompé dans les résul-
tats qu'on se promet de l'emploi des moyens
orthopédiques.
§ XXVI .
RÉSECTION DES EXTRÉMITÉS ARTICULAIRES
DES OS .
Le retranchement des os , dans leurs extré-
mités articulaires affectées de carie, n'est plus ,
166 HISTOIRE
il est vrai,une invention toute récente. Ily
aenviron un demi-siècle (1769) , un chirur-
1
gien anglais, White, osa, pour la première
fois, pratiquer une incision profonde à la par-
tie supérieure externe du bras, désarticula la
tête de l'humerus, dont il avait reconnu la
carie, et la retrancha avec une scie après l'avoir
fait sortir à travers la plaie. Plusieurs chirur-
giens anglais et français ne tardèrent pas à
l'imiter; ne bornant point leurs tentatives à
l'articulation de l'humerus avec l'omoplate ,
mais étendant l'idée de White à toutes les
ia
grandes articulations, an genou par exem-
ple, et faisant au besoin la résection de tous
les os de cette jointure. Cemoyen de suppléer
à l'amputation des membres , ou plutôt de la
rendre inutile , doit-il être regardé, ainsi que
le dit Sabatier , comme l'un des plus grands
pas qu'ait faits la Chirurgie moderne ?C'est ce
dont il est permis de douter aujourd'hui que
les faits ont suffisamment éclairé ce point de
doctrine.
Admettons d'abord que la résection de l'ex-
trémité supérieure de l'humerus affectée de
carie, est une invention heureuse , une opé
DE LA CHIRURGIE. 167
ration facile , opération qui offre tous les avan-
tages et n'entraîne aucun des grands incon-
véniens attachés au retranchement des autres
articulations . En effet , les surfaces articulées 1
sont faiblement unies; le seul poids du mem-
bre et l'alongement du ligament articulaire
tiennent la têtede l'humérus àplusieurs lignes
de distance de la surface glénoïde de l'omo-
plate; celle-ci reste le plus souvent saine,
bienque la surface articulaire correspondante
soit rongée par la carie; l'articulation n'est
point environnée de cette multitude de li-
gamens et de corps graisseux dont l'induration
et la dégénération lardacée consécutive fi-
nissent par constituer une maladie aussi grave
que l'affection osseuse primitive dans la carie
des extrémités articulaires du genou, du poi-
gnet, ou du coude. La résectionde l'extrémité
supérieure de l'humérus laisse après elle une
fausse articulation , ses mouvemens ont moins
de force et moins d'étendue; ils restent cepen-
dant faciles, et le malade peut se servir de son
bras pour divers usages; sa conservation lui
est donc d'un grand prix. Elle n'est guère
moins importante dans les cas de carie au
168 HISTOIRE
coude et au poignet, mais elle s'achète alors
par une opération bien plus grave et bien plus
difficile. La mobilité de l'articulation est même
alors perdue ; la plaie résultante de la résection
des extrémités articulaires étant seulement
susceptible de la guérison par ankylose. Ce-
pendant entre un bras raccourci et dont le
coude ou le poignet sont ankylosés et l'ab-
sence d'un membre aussiimportant, ladistance
est énorme ; l'engorgement des parties molles
qui environnent l'articulation , lorsqu'il ne va
-point jusqu'à la dégénération lardacée des tis-
sus,n'estpoint une contre-indicationformelle.
Comme le siége de l'irritation primitive existe
dans les os , et que ce n'est que consécutive-
ment que l'inflammation s'est étendue aux
parties molles, celles-ci se dégorgent; et quand
a cessé l'abondante suppuration qu'entraîne
nécessairement une opération aussi grave , ce
qu'on a pu en conserver revient à ses condi-
tions naturelles. Plusieurs chirurgiens français,
et d'abord MM. Moreau père et fils , de Bar-
sur-Ornain, ont réussi à conserver le membre
thoracique à plusieurs malades atteints de
caries du poignet et du coude; et ces indi-
DE LA CHIRURGIE. 169
vidus, condamnés à vivre des fruits de leur
travail , ont pu continuer l'exercice de profes-
sions , il est vrai, peu fatigantes
La résection des extrémités articulaires ,
pratiquée aux membres supérieurs , remplace
donc avantageusement l'amputation, et doit
être comptée au nombre des plus remarqua-
bles progrès de la Chirurgie moderne. Il n'en
est pas de même de cette opération exécutée
dans les cas de caries du genou oude l'articu-
lation du pied avec la jambe. Ici les inconvé-
niens se multiplient et s'aggravent , tandis que
les avantages s'évanouissent. Lorsque Park
imagina de retrancher les extrémités corres-
pondantes du fémur et du tibia affectés de
carie, sans doute il ne proposait point une
chose difficile à exécuter , bien que l'opération
soit nécessairement longue et douloureuse
par l'obligation où l'on est de se servir de la
scie pour faire la résection des os , d'une
plaque pour garantir les vaisseaux et les artè-
res poplités , et de multiplier les incisions pour
dégager , sans effort , les extrémités osseuses.
Le principal danger vient de l'étendue de la
plaie , de l'énorme surface qui s'enflamme
170 HISTOIRE
inévitablement et fournit un pus dont lasé-
crétion longue et abondante peut jeter les
malades dans l'épuisement lorsqu'ils ont été
assez heureux pour échapper à l'inflammation
ainsi qu'à la fièvre qui succèdent à l'opération;
et lorsqu'ils survivent aux accidens primitifs
et consécutifs, mortels pour le plus grand
nombre, lorsqu'après avoir gardé le lit durant
plusieurs mois, la soudure s'est enfin effectuée
entrelesextrémités correspondantes du fémur
etdu tibia, mises et maintenues en contact,
les malades marchent difficilement sur un
membre raccourci de plusieurs pouces; et ,
lors même qu'il n'existe aucun angle dans le
lieu de la soudure, ce point affaibli est peu
capable de supporter le moindre effort et
court à tout instant le danger de se rompre.
C'était bien la peine de courir tant de chances
défavorables et funestes , d'endurer d'atroces
douleurs ! Il est même probable que, side sem-
blables opérations étaient souvent tentées avec
succès , les individus pourraient demander
par la suite à être débarrassés, au moyende
l'amputation, d'un membre incommode; cela
arriverait même infailliblement s'ils étaient
DE LA CHIRURGIE. τη
obligés de se livrer à l'exercice d'une profes-
sion laborieuse.
La résection pratiquée dans l'articulationdu
pied avec la jambe n'est pas d'une exécution
moinsdifficile etn'exige pas moins de courage
de la part du malade qui s'y soumet, et de
patience de la part du chirurgien qui laprati-
que; ses chances sont également incertaines
et le résultat finaln'est pas plus avantageux.
Dans un cas où M. Moreau fils, de Bar-sur-
Ornain, apratiqué cette opération,l'extrémité :
inférieure du péroné n'étant point malade,
on fit l'extraction de l'astragale tout entier et
larésection de la partie inférieure du tibia.
L'extrémité inférieure du péroné détermina
le renversement du pied en dedans, et après
la guérison le malade resta estropié. On me
dit point, ce qui est vraisemblable, si l'indi-
vidu se soumit à l'amputation de lajambe,ta
laquelle on aurait dû, de prime-abord, avoir
recours. Le chirurgien que nous venons de
citer a pratiqué, dit-on, avec succès larésec-
tionde l'articulation radio - carpienne; toute
fois malgré l'extrême importance delapartie
conservée, nous pensons que la forme et les
172 HISTOIRE
mouvemens de la main ont dû subir une telle
altération qu'elle est devenueàpeuprès inutile.
En résumé, faire de la résection des extré-
mités articulaires des os affectées de carie un
mode opératoire général comparable à l'am-
putation des membres , et pouvant même
remplacer avec avantage cette dernière opé-
ration , c'est donner à l'idée de White une
extension abusive; mais, restreinte aux arti-
-culations des membres supérieurs , et plus
spécialement à celle de l'humérus avec l'omo-
plate , la résection est un progrès réel de la
Chirurgie moderne. On ne doit point s'exa-
gérer la fréquence des cas où l'on peut y re-
courir. En effet , ce serait surtout dans les
caries commençantes des articulations qu'on
pourrait s'en promettre de grands avantages ;
or, dans ces cas les malades reculent devant
l'idée d'une opération aussi grave; et lorsqu'ils
désespèrent de conserver le membre et sont
prêts àtout, l'état des parties molles , les forces
de l'individu , ne permettent de songer àautre
chosequ'à l'amputation. Tel est le résultat par-
ticulier d'une pratique de vingt - cinq années
pendant lesquelles j'ai fait plusieurs centaines
DE LA CHIRURGIE. 173
d'amputations pour des caries aux jointures.
Les faits nous manquent pour décider de la
valeurde nouvelles opérations proposéespour
rendre aux fragmens non consolidés d'une
ancienne fracture, la disposition à se réunir
avec solidité. Il y a ici défaut absolu d'obser-
vations authentiques pour décider si l'intro-
duction d'un séton, ou la résection des extré-
mités correspondantes de deux fragmens ou
d'un seul d'entre eux , sont plus habiles à re-
produire l'aptitude à la consolidation que ne
l'estl'ancienne méthode d'exaspérerles surfaces
delacassureen les frottant l'une contre l'autre,
puis en faisant plus méthodiquement et en
prolongeant l'application de l'appareil con-
tentif. Ce n'est point sur de simples ouï-dire ,
cen'est point sur des annonces de gazette ou
de simples assertions , qu'on peut asseoir son
opinionen semblable matière. Le raisonne-
ment est favorable à de semblables tentatives,
et nous n'hésitons pas à les proclamer ingé-
nieuses. C'est encore le chirurgien anglais
White(1) auquel appartient la première idée
(1) Transact. Philosoph. 1760.0
174 HISTOIRE
de la résection des bouts d'os dans les cas de
fausse articulation succédant à une fracture
non consolidée : elle fut, dit- il, pratiquée
avec succès, sous sesyeux, sur un jeune gar-
çon dont une fracture du bras n'était point
consolidée au bout de six mois (1) ; pareille
tentative a été depuis fatale aux malades sur
lesquels elle a été faite; l'inflammation éry
sipélato-phlegmoneuse , puis la gangrène du
membre et la mort des malades en ont été la
suite. Le danger serait moindre si l'on se con-
tentait d'introduire simplement un séton entre
les surfaces et de l'y laisser durant quelques
jours, comme l'ont fait , dit-on , avec succès,
feuMiPercy et un chirurgien de Philadel
phie; mais aussi la disposition agglutinative
ne sera pas aussi complètement reproduite
par l'introduction et le séjour prolongé d'une
mèche de linge effilée entre les bouts d'os,
qu'elle le serait par le retranchement de ces
extrémités qu'on aurait fait sortir à la faveur
d'une incision pratiquée sur le côté externe
(1) Cases and remarks in surgery.
DE LA CHIRURGIE. 175
du bras ou de la cuisse , car c'est seulement
pour les cas de fractures non consolidées
de ces deux membres, dans chacun desquels
n'existe qu'un seulos, que larésection a été
proposée. Les, inconvéniens résultans d'une
fausse articulation existant vers la partie
moyenne de l'humerus ne sont point tels
qu'on ne puisse y remédier en quelque sorte
à la faveur d'une double gouttière en bois
mince ou bien en cuir épais, dans laquelle
on enferme la partie du bras vicieusement
flexible; mais il n'en est pas de même dans
les cas de non-consolidation du fémur ; le
malade ne peut guère se soutenir et setrainer
sontenu par des béquilles , et son existence
est alors si pénible qu'il n'hésite point à se
soumettre à l'amputationa
§ [Link] ;
SPOD SAMPUTATIONS DES MEMBRESC
Moins prodiguées que jadis , ces opérations
ont subi de nos jours d'importantes modifi-
cations,dont les unes sont relatives à la ma
:
176 HISTOIRE
nière d'opérer et dont les autres regardent
les soins consécutifs àl'opération. Les progrès
de l'art dans la ligature des artères blessées ou
affectées d'anévrisme , et dans la résection des
extrémités articulaires des os, ont, comme
nous l'avons vu précédemment, diminué le
nombre des cas d'amputation. Toutefois , il
estencoreune fouled'affectionsdans lesquelles
c'est seulement en sacrifiant un membre qu'il
est possible de conserver les jours des mala-
des. Tels sont les plaies inégales résultant de
l'ablation d'un membre par un boulet ou tout
autreprojectile,les écrasemens completsd'une
partie , les suppurations abondantes et inta-
rissables qui conduisent les malades à la mort
par l'épuisement , les caries des articulations,
les cancers, la gangrène et enfin certaines an-
kyloses dans lesquelles la soudure s'est effec-
tuée dans une telle position des parties du
membre, qu'il estmoins utile qu'incommode.
Il semblait difficile d'ajouter quelque chose
àlaperfectiondes procédés opératoires relatifs
aux amputations. L'art de suspendre le cours
dusangdans le membre pendant la durée de
l'opération, celui de diviser les parties molles
DE LA CHIRURGIE .
en plusieurs temps , et de manière à éviter la
dénudation de l'os et la conicité du moignon,
avaient été l'objet des travaux des chirurgiens
les plus distingués des trois derniers siècles ,
parmi lesquels Ambroise Paré et J.-L. Petit
doivent être nommés au premier rang. Press
que toutes les amputations possibles avaient
été tentées, soitdans la continuité des os,soit
dans leurs articulations ; il restait cependant
encore quelque chose à faire pour rendre les
procédés opératoires plus sûrs, plus, expé
ditifs, et surtout accélérer la guérison de la
plaie qui succède à l'amputation. Si l'on en
excepte la réunion immédiate des chairs
divisées , rien n'a été innové par rapport
aux amputations circulaires pratiquées dans
lacontinuité des os ; l'on a, au contraire ,
fait subir d'importantes modifications aux
extirpations des membres , autrement appe-
lées amputations dans les articles.
Et d'abord , en commençant par celle que
Ledran père pratiqua, pour la première fois,
dans l'articulation de l'humerus avec l'omo
plate; d'unepart, pour pouvoirl'exécuter avee
autant de sécurité et plus de célérité, on a
12
178 MISTOIRE
imaginé de faire saisir et comprimer par un
aide le lambeau dans lequel se trouve l'artère
brachiale , afin d'en faire la ligature après
avoir effectué lacomplète séparationdumem-
bre; et d'autre part, on a voulu substituer ,
au procédé de Lafaye,des manières plus expé-
ditives de tailler les lambeaux et d'opérer la
désarticulation. J'ai six fois , sur sept, pratiqué
avec succès l'amputation du bras , dans son
articulation avec l'épaule, en faisant , comme
Lafaye, un lambeau externe trapézoïde , au
moyen d'une incision transversale pratiquée
àquatre travers de doigt , au-dessous de l'acro-
mion , et de deux incisions antérieure et pos-
térieure tombant perpendiculairement sur les
extrémités de la première , puis en relevant
le lambeau formé par les tégumens et le mus-
cle deltoïde : on ouvre le capsule articulaire,
coupant les tendons des muscles qui s'insèrent
aux tubérosités de la tête de l'humerus , por-
tant celle-ci en dehors , appuyant le couteau
contresapartieinterneetlefaisantglisserlelong
de l'os pour tailler le lambeau axillaire qu'un
aide intelligent saisit avant que la section en
soit achevée, pour aller au- devant de l'hé-
!!
DE LA CHIRURGIE. 179
morragie par la compression de l'artère bra-
chiale.
Deux à trois minutes sont nécessaires pour
accomplir toutes ces manœuvres , tandis qu'on
met moitié moins de temps en employant ,
pour la séparation de l'humerus d'avec l'o-
moplate , un procédé analogue à celui dont
se sert sur nos tables, un découpeur ha-
bile. C'est ce qu'ont fait, avec succès, d'abord
M. le professeur Dupuytren , et mieux encore
MM. Champesme et Lysfranc, en s'y prenant
de la manière suivante : :
Le premier fait relever et soutenir le bras
à angle droit sur le tronc, se place à son côté
interne , saisit d'une mainle deltoïde , le sou-
lève, et de l'autre enfonce sous le muscle un
étroit couteau qu'il plonge d'avant en arrière
au niveaudu sommetde l'apophyse coracoïde,
puis rasant avec l'instrument la tête de l'hu-
mérus , il descend entre cet os et le deltoïde ,
taillant ainsi le lambeau externé qu'il achève
endédolant : abaissant alors fortement le bras,
il porte le tranchant du couteau sur le liga-
ment capsulaire, qu'il divise en même temps
que les tendons des muscles sus-épineux, sous
12..
080 HISTOIRE
épineux, sous-scapulaire, longue portion du
4
biceps , et taille en descendant le lambeau
interne, qu'il saisit avant d'en achevér la sec-
tion. Il n'est pas besoin de dire que, pour pou
voir faire ainsi lui-même la compressionde la
brachiale, l'opérateur confie à un aide le bras
qu'il va détacher.
M. Lysfranc laisse le bras à amputer pen-
dant sur les côtés du tronc , seulementil porte
le coude en avant et en dedans du côté de la
régionépigastrique ,avantdeplongerun long
et étroit couteau dans l'articulationdontles sur-
faces sontséparées de plusieurs lignes , lorsque
l'extrémité thoracique est abandonnée à son
poids et pend sur le côté. Pour pénétrer dans
l'articulation , l'on placelapointe ducouteau à
deux tranchans , tenu obliquement, sur cette
dépression triangulaire qu'on voit au-devant
du moignon de l'épaule au-dessous de l'extré-
mité scapulaire de laclavicule, et onl'enfonce
de cette manière entre les apophyses acromion
et coracoïde. Du même coup l'on ouvre l'ar-
-ticulation , on contourne la tête de l'huméris
et l'on taille le lambeau externe; l'os ainsi
désarticulé, la tête de l'humérus s'éloigne de
DE LA CHIRURGIE. 8
plus en plus de la surface glénoïde de l'omo-
plate; on taille le lambeau interne , on le
saisit, on comprime et on lie l'artère bra-
chiale comme dans les autres procédés , sur
lesquels celui-ci l'emporte incontestablement
pour la célérité de son exécution.
Mais d'abord, ces procédés opératoires, et
cela sans en excepter aucun , supposent
l'intégrité ou plutôt l'état sain des parties
molles qui environnent l'articulation. D'une
exécution brillante et facile sur le cadavre ,
principalement si l'on a eu le soin de choisir
un individu peu chargé de graisse et de
chairs , ils deviennent d'une pratique longue
et laborieuse, si le volume , l'embonpoint, le
gonflement des parties, l'induration, empê-
chent les os de s'écarter, les parties molles
de s'alonger , les dépressions naturelles de
s'apercevoir. La pointe du couteau peut alors
se fourvoyer, et l'on perdencecasle seul avan-
tage qu'on s'est promis de cette manière d'o-
pérer, la célérité, avantage bienmince dans
1 une opération aussi importante.
Quelque soit le procédé dont on fasseusage,
la surface glénoïde de l'omoplate est couverte
182 : HISTOIRE .
pardeux lambeaux, l'un supérieur ou externe,
et l'autre inférieur ou interne ; et comme son
plus grand diamètre est vertical, on a cru
qu'il vaudrait mieux tailler un lambeau anté-
rieur et un lambeau postérieur afin de réunir
d'avant en arrière. Les lambeaux se trouve-
ront alors moins écartés vers leur base , et
cette partie de la plaie risqueramoins de rester
fistuleuse. Le pus alors s'écoulera, dit- on ,
avec plus de facilité; mais on a oublié que le
malade remis dans son lit , et l'épaule , du
côté de l'amputation, reposant sur un épais
coussin , le poids du pus le porte d'avant en
arrière et de hautetenbas,quelles que soientla
disposition et la formedes lambeaux; etqu'une
différence de deux lignes à peine , entre les
diamètres vertical et transverse de la cavité
glénoïde, est trop peu de chose pour qu'il ne
soit point indifférent de réunir les lambeaux
de parties molles de dedans en dehors ou
d'avant en arrière. Enfin si l'on fait un lam-
beau en avant et l'autre en arrière de l'arti-
culation, la masse glénoïde du scapulum ne
tendra-t-elle point à tenir les deux lambeaux
écartés vers leur base, et à en empêcher la
DE LA CHIRURGIE . 183
réunion?Du reste, je ne connais jusqu'àpré-
sent aucun fait d'amputation du bras dans
l'article exécuté sur le vivant, autrement que
selon leprocédé de Lafaye, modifié seulement
dans ce qui est relatif à la ligature des vais-
seaux .
. Nous n'indiquerons que pour la blâmer,
l'amputation du coude, à laquelle l'amputa-
tion du bras, dans sacontinuité, est toujours
préférable. 1
....L'extirpation des membres inférieurs , c'est-
-à-dire l'amputation de lacuisse dans l'arti-
culation coxo-fémorale, n'avaitété, jusqu'àces
derniers temps, pratiquée que dans les cas où
soit lanature ,soit unaccident, l'ayantfaite aux
trois quarts , le chirurgien avait seulement
achevé l'entière séparation du membre ; mais
les guerres sanglantes dont l'Europe a été le
théâtre durant les dernières années du dix-
huitième et le commencement du dix-neu-
vième siècle ont fourni plusieurs occasions
de la pratiquer méthodiquement et de la
placer au nombre des opérations soumises à
des règles fixes. C'est ainsi que MM. Larrey
et Guthrie l'ont faite , avec succès, sur les
184 HISTOIRE
champs de bataille; le premier en liant d'a
bord l'artère cruraledans le pli de l'aine, au
dessusde lanaissance de lafémorale profonde;
le second, en se contentant de la faire com-
primer sur la branche du pubis, tous deux
taillant ensuite un lambeau interne, puis un
lambeau externe qu'on ajoute l'un à l'autre
après avoir lié les branches des artères obtura-
trice, honteuse,fessièreetischiatique, à mesure
qu'on lescoupe. Desbandelettes agglutinatives
etquelques points de suture les maintiennent
appliqués,danslavuedeprocurer,sinon laréu-
nion immédiatede toute la surface de laplaie,
au moins d'en diminuer l'énorme étendue en
l'obtenant sur quelques points. La difficulté
n'est point ici, comme on le sent bien, de
séparer le membre; elle est tout entièredans
les accidens inflammatoires et l'énorme sup-
puration qui doivent résulter d'une plaie aussi
étendue.
1
Nous avons pratiqué une seule fois la sépa-
ration delajambe dansl'articulationdu genou,
et reconnu que cette opération , faite par Fa-
brien de Hilden, Hoin et J.-L. Petit, doit
êtreabandonnéepour l'amputationde lajambe
DE LA CHIRURGIE . 185
oude lacuisse; la première pratiquée le plus
hautet laseconde le plus bas possible, attendu
que s'il est très facile et très expéditif de sé-
parer lajambe en pénétrant dans l'articulation
au-dessous de la rotule , puis en taillant aux
dépens des chairs du mollet un lambeau des
parties molles pouren recouvrir la masse arti-
culaire des condyles du fémur, il est difficile
de procurer l'agglutination immédiate , et
qu'après l'avoir péniblement obtenue , on
conserve un moignon volumineux parle bas,
sorte de massue à la surface de laquelle la
cicatrice reste exposée à des pressions dou-
loureuses qui, à chaque moment, peuvent en
effectuer la rupture.
-- Il n'en est pas de même de l'amputation
partielle du pied pratiquée dans les articula- :
tions à peu près parallèles de l'astragale avec
le scaphoïde, etdu calcaneum avec le cuboïde:
inventée par Chopart en 1793, cette opération
a pour avantage de conserver le talon, partie
du pied sur laquelle lajambe transmet sans
inconvéniens le poids entierdu corps.
L'amputation partielle du pied conserve
aux malades la presque totalité du membre ,
186 HISTOIRE
dans les cas oùjadis l'on était forcéde recourir
à l'amputation de la jambe. Elle se fait surune
partie plus éloignée du tronc que cette der-
nière opération; elle est, par conséquent,
moins grave , elle est en outre d'une exécution
incomparablement plus facile etplus prompte.
Mais on n'obtiendra ce dernier avantagequ'en
1
tombant du premier coup dans les articula-
tions qu'on se propose d'ouvrir; on y par-
viendra sûrement en prenant pour guide la
saillie que forme, vers le bord épais du
pied, la tubérosité du scaphoïde, éminence à
laquelle s'insère le tendon du muscle jam-
bier postérieur. Quel que soit l'état d'embon- 1
point du malade, et lors même qu'il y aurait
un commencement d'engorgement et d'infil-
tration des graisses sous-cutanées , il est facile
de reconnaître cette sorte d'apophyse , en
arrière de laquelle se trouve immédiatement
l'articulation dans laquelle il s'agit de péné-
trer. Témoin d'une opération de ce genre ,
faite sur le vivant, dans le temps de mes étu-
des , je vis l'opérateur tailler, à l'imitation de
Chopart, un assez grand lambeau demi-cir-
culaire sur les tégumens du coude-pied, puis
DE LA CHIRURGIE . 187
chercher long-temps l'articulation qu'il devait
ouvrir. Vainement s'aidait-il de la vue d'un
pied osseux et d'un autre pied modelé en
cire, le tranchant de son bistouri ne tombait
point sur la ligne qu'occupe l'articulation de
l'astragale avec le scaphoïde; et ce fut seule-
ment au bout d'une demi-heure que cette
jointure fut ouverte. Réfléchissant sur le meil-
leur moyen de la rencontrer sur-le- champ ,
je vis bientôt que rien n'était moins sûr que
de mesurer par deux travers de doigt la
distance entre l'articulation du pied avec la
jambe, et celle du scaphoïde avec l'astragale,
l'intervalle devant être tantôt plus grand et
tantôt plus petit, selon la grosseur des doigts
de l'opérateur et la grandeur des pieds du
malade. A la place de cette mesure variable ,
et par conséquent infidèle, je choisis pour
point indicateur la saillie formée par la tubé-
rosité de l'extrémité interne du scaphoïde.
Assuré de la bonté de ce procédé parde nom-
breux essais sur les cadavres , je l'enseignai
dans mes cours particuliers de Chirurgie. La
promptitude et la facilité avec laquelle je pé-
nétrais dans les articulations , en prenant pour
188 : HISTOIRE
guide la tubérosité du scaphoïde , ajoutèrent
à l'admiration que concurent , pour l'ingé-
nieux procédé de Chopart, les médecins an-
glais venus à Paris en 1801 , durant la courte
trève connue sous le nom de paix d'Amiens.
L'amputationpartielle du piedétait alors pour
eux une opération nouvelle : l'interruption
descommunications pendant la guerre , et le
peu de publicité qu'avait eu l'observation de
Chopart, seulement publiée dans un journal
scientifiqué,leurenavaiententièrementdérobé
la connaissance.
L'hôpital Saint-Louis, qui, de tous les hô-
pitaux de lacapitale, est celui où se pratique
leplus grandnombre d'amputations,m'ayant
fourni plusieurs occasions de mettre ce pro-
cédéàexécution sur le vivant,j'ai cru devoir
lui faire subir les deux modifications suivan-
tes : au lieude tailler un lambeau supérieur,
dont la conservation est souvent impossible
en raisonde l'état ulcéreux des tégumens du
dos du pied, je pose de suite le tranchant dú
couteausur laligne articulaire, etj'ouvre l'ar-
ticulation du premier coup sans m'exposer à
perdre de vue laligne précise qu'elle occupe;
DE LA CHIRURGIE. 189
sans compter qu'il vaut mieux recouvrir
entièrement les surfaces articulaires avec le
lambeau taillé aux dépens des chairs de la
plante du pied , de manière à ce que la cica-
trice linéaire ne se trouve point sur l'extré-
mité antérieuredu moignon, et ne soit pas par
conséquent sujette à se déchirerpar l'effet d'un
coup ou d'une chaussure trop étroite. En
outre, encoupant les chairs de la plante du
pied, je tiens le couteau obliquement et de
manière àdonner à la partie interne du lam-
beau une épaisseur à peu près égale à celle
de son bord externe. Les malades ainsi opé-
rés , marchent facilement chaussés d'une bot-
tine , et vaquent aux travaux les plus pénibles
sans que la tendance que devrait avoir le talon
pour se relever par l'action des muscles du
mollet, et que neutralise le poids du corps
porté tout entier sur l'extrémité antérieure du
calcaneum, leur cause aucune incommodité.
Pour obvier à cet inconvénient imaginaire,
mais surtout pour conserver plus de longueur
au pied, et, par conséquent, à la base de
sustentation plus de largeur et de solidité,
M. Lysfranc , suivant en cela les traces de
190 . HISTOIRE
Garengeot et de Percy, a remis en pratique
l'amputation dans les articulations tarso-mé-
tatarsiennes. Cette opération, bien plus labo-
rieuse que la précédente , car les articulations
des cinq os du métatárse avec les trois os cu-
néiformes et le cuboïde sont moins faciles à
ouvrir et ne se trouvent pas exactement sur
la même ligne, en sorte que si l'on ajoute le
nombre et la force plus grande des ligamens
plantaires , lesquels rendent la désarticulation
presque impossible tant qu'on ne les a point
coupés, cette opération n'a, je crois, point
encore été pratiquée sur le vivant, et les oc-
casions d'y recourir doivent être infiniment
rares. En effet, les caries des os du pied,
maladies pour lesquelles on fait le plus ordi-
nairement ces sortes d'amputations , ont pres-
*
que toujours leur siége dans les os spongieux
du tarse et dans les articulations tarso-méta-
tarsiennes. Cependant cette amputation ayant
l'avantage de conserver une plus grande par-
tie du pied, et surtout l'insertion du tendon
du muscle jambier antérieur, antagoniste na-
turel de ceux du mollet, capable de relever
dans laprogression le bout du pied mutilé,
DE LA CHIRURGIE. 191
lesdifficultésde son exécution ne doivent pas
détourner d'y avoir recours toutes les fois
que les bornes du mal en laissent lapossi-
bilité.
Conduire à une prompte guérison le ma-
lade qui , pour sauver ses jours , a consenti
au sacrifice de l'un de ses membres , importe
plus encore, peut-être , que l'en débarrasser
avec célérité. En effet, si à la suite d'une
perte semblable l'individu reste condamné
auxchances incertaines d'une guérison longue
et pénible, le chirurgien aura fait pour lui
moins qu'il n'endevait attendre ; aussi c'est à
accélérer la guérisondes plaies résultantes de
l'amputation que se sont surtout appliqués
T
nos contemporains : pour cela ils ont tenté et
obtenu la réunion immédiate de ces plaies ,
dont les pansemens étaientjadis si douloureux
et la cicatrisation si lente et si tardivenlen
C'est encore à la Chirurgie anglaise que
nous sommes redevablesdes premiers essais en
cegenre, et vers la findudix-huitième siècle
ondonnait à laréunion immédiate desplaies ,
après l'amputation des membres, le nom de
méthode anglaise; comme on avait aupara-
192 HISTOIRE'
vant appelé philosophie anglaise les décou-
vertes et les travaux de Locke et de Newton
surl'origine des idées et le mécanisme de l'u-
nivers. Au lieu d'abandonnerà la suppuration
les lambeaux de chairs et de tégumens con-
servés pour recouvrirles osetprévenirla coni-
citédes moignons, rienn'étaitplus naturel et
plus simple que d'en essayer l'agglutination
immédiateoularéunionpar première intention
pour parler le langage de l'École. Cependant
les chirurgiens, pourlapluparthématophobes ,
avaient à peine scié l'os et lié les plus gros
vaisseaux, qu'ils se hâtaient de terminer l'opé-
ration en couvrant le moignon ou plutôt en
bourrant la plaie de bourdonnets et de plu-
masseaux de charpie molle ou saupoudrée de
colophane , afinde réprimer le saignementdes
plus petits vaisseaux , remplissant ainsi de ces
substances, véritables corps étrangers, le cône
creux auquel devait ressembler la surface
amputée. Qu'arrivait-il alors?une vive inflam-
mationde laplaieavec une fièvre traumati-
que proportionnée; et lorsqu'au troisième
ou quatrième jour après l'amputation l'on
procédait au premier pansement , l'on trou
DE LA CHIRURGIE. 193
.
vait la suppuration à peine établie, les brins f
de charpie engagés dans les chairs tuméfiées
ne pouvaient être retirés sans tiraillemens et
sans douleurs. La surface du moignon, après
cette sorte d'épluchement, était douloureuse
etsaignante; l'inflammation en était augmen-
tée, et, parconséquent , l'établissement de la
suppuration rendu plus pénible. La levée du
premier appareil était regardée par les mala-
descommeune seconde opération presqu'aussi
douloureuse que l'amputation elle-même; et
ce préjugé, nuisible à la tranquillité d'esprit
si favorable au succès après les opérations
chirurgicales, n'est point encore entièrement
détruit. Toutefois , depuis le commencement
du dix-neuvième siècle, les partisans des réu-
nions immédiates à la suite de l'amputation
des membres deviennent chaque jour plus
nombreux ; quelques vieux praticiens seuls
persistent encore dans les idées avec lesquelles
ils ont vécu. Les avantages de la nouvelle
méthode sont pourtant incontestables.
Il n'est pas toujours possible , il est vrai,
d'obtenir la réunion immédiate à la suite de
l'amputation de membres; trop d'irritation,
13
194 HISTOIRE
et par suite l'inflammation suppurative des
surfaces saignantes , une couche trop épaisse
de sang coagulé interposée, y mettent assez
souvent obstacle; mais alors même la réunion
immédiate doit être tentée , car ne vaut-il pas
mieux couvrir la plaie de chairs molles et
tièdes que la soumettre au contact plus ou
moins irritant de lacharpie ou de tout autre
corps étranger ? Il est bien difficile, pour ne
pas dire impossible, de décider, à priori, de
l'impossibilité de la réunion immédiate dans
le plus grand nombredes cas, nouvelle raison
de latenter et de l'adopter comme méthode
générale de traitement, à laquelle on restera
fidèle tant qu'il n'existera aucune contr'indi-
cation.
Voici , selon nous, quelle est la manière la
plus sûre de procurer laréunion immédiate
des plaies, que nous avons des premiers adop-
tée, et dont , jusqu'à cejour, nous avons été
l'un des plus ardens promoteurs. D'abord il
importe de faire la section des chairs et des os
le plus nettement possible , de manière à ce
que la surface du moignon soit parfaitement
égale; et pour cela on se sera servi de cou
DE LA CHIRURGIE. 195
teaux bien tranchans , qu'on aura fait agir par
traction et non par pression. Les tissus ainsi
divisés avec le moins de résistance et de dila
cération possible, n'ont éprouvé que le degré
d'irritation nécessaire à l'inflammation adhé-
sive. En second lieu, on aura liéavec soin les
plus petites artères , et pour cela on aura con
mencé par le vaisseau principal du membre ,
parce que , outre qu'il est celui, dont l'hé-
morragie est laplus redoutable, l'artère prin-
cipale et ses plus grosses branches étant liées
et la compressionjusque-là exercée étant in-
terrompue , le sang qui s'élance dans le moi-
gnon ne pouvant trouver dans ses principaux
canaux un libre cours , se jette en plus grande
quantité dans les collatérales , de manière à
jaillir, et par là rendre évidentes et faciles à
lierdes artérioles qui eussent sans cela échappé
aux recherches de l'opérateur. Il vaut mieux
lier plus que moins, et la gloire puérile d'a-
chever un peu plus tôt l'opération ne saurait
ètre mise en balance avec les inconvéniens
qu'entraîne l'omission de quelques artérioles
dont oncroiraitpouvoir impunément négliger
la ligature. Resserrées par le spasme qu'occa-
13 ..
1
HISTOIRE
196
sionne de contact des instrumens et de l'air ,
elles ne laissent pas échapper une seule goutte
de sang; mais le malade remis dans son lit,
et la circulation venant à se ranimer , une
couche de sang s'interpose entre les surfaces
mises en contact , et, pour peu qu'elle ait d'é-
paisseur, ce caillot en empêche la réunion .
Pour éviter ou pour modérer du moins le
suintement nuisible à l'agglutination immé-
diate ,il convient encore d'appliquer à nu sur
la partie du membre conservée , une bande
roulée , laquelle exerçant une pression mo-
dérée , présente encore l'avantage de sou-
tenir les chairs et d'empêcher leur rétraction
consécutive . Enfin , comme tout excès d'in-
flammation ainsi que tout saignenrent un peu
considérable peuvent , en rendant lasuppura-
tion inévitable , s'opposer à la réunion immé-
diate, on a encore proposé divers moyens
pour l'assurer.
Comme elle est impossible dans les points
de la surface de la plaie , occupés par les liga-
tures , on adiminué , autant que possible , le
volume de ces dernières , et l'on n'a embrassé
que les artères elle-mêmes , évitant avec soin
DE LA CHIRURGIE . 197
de comprendre avec elles les nerfs dont elles
sont ordinairement accompagnées et dont la
constriction douloureuse est surtout une cause
d'accidens , si l'on n'a pas l'attention de serrer
la ligature avec une telle force que le nerf
soit à l'instant désorganisé dans le point sur
lequel le fil est appliqué; un seul fil ciré rond
et mince suffit à étreindre les vaisseaux du
plus gros calibre , surtout si l'on a l'attention
den'embrasser que l'artère et si le fil est de
bonne qualité. Ici, comme dans l'opération
de l'anévrisme , l'on a moins à craindre les
hémorragies consécutives que si l'on em-
ployait de larges ligatures. Toutefois il est
impossible qu'un paquet de fil ne reste entre
les lèvres de la plaie récente; seulement on le
place dans l'angle le plus déclive, de manière
à ce qu'il soit une sorte de filtre le long du-
quel s'écoule la suppuration qu'occasionne sa
présence. Il occupe peu d'espace , car on a eu
soin de réduire sa grosseur de moitié, en
coupant près du vaisseau l'un des deux brins
de chacunedes ligatures. Les couper tous deux
près du nœud qui embrasse l'artère , et laisser
celui-ci dans l'épaisseur du moignon, à la
198 HISTOIRE
surface duquel on applique les lambeaux que
des emplâtres agglutinatifs maintiennent réu-
nis , occasionne constamment des abcès con-
sécutifs par lesquels la guérison définitive est
de beaucoup retardée. Vainement a - t - on
cherché à faire les ligatures avec de la soie ou
mieux encore de la corde à boyau , substance
animale susceptible de se décomposer et d'être
ensuite absorbée. Les ligatures, ainsi aban-
données au milieu des chairs réunies , ont
toujours provoqué des inflammations plus
ou moins vives , suivies d'abcès consécutifs
nécessaires pour leur élimination .
Pour favoriser la réunion immédiate des
plaies à la suite de l'amputation des membres,
on a étéjusqu'à proposer de ne réunir les sur-
faces que plusieurs heures après l'opération ,
tenant jusque -là le moignon arrosé avec de
l'eau à la glace , de manière à prévenir tout
suintement, sans songer que cet excès de pré-
caution devient nuisible. Les réfrigérans pro-
voquent une réaction inflammatoire et sup-
purative. Nulle température n'est plus favo-
rable à l'inflammation adhésive que ne l'est
la chaleur naturelle des chairs conservées , de
DE LA CHIRURGIE . 199
même qu'aucun contact n'est plus doux pour
les surfaces rapprochées. Écartez avec soin
toute cause nouvelle d'irritation; par l'effet
d'une irritation modérée, dans les tissus divi-
sés , le suintement d'unelymphe plastique dé-
terminera l'adhésion mutuelle partoutoùiln'y
aura interposition d'aucune substance étran-
gère; en quatre ou cinq jours la réunion sera
complète, excepté dans les points occupés
par les ligatures; mais ce léger suintement ,
qu'entretient leur présence , n'entraîne aucune
réaction fébrile , et n'empêche point les ma-
lades de se regarder comme guéris et de quitter
le lit même avant la chute complète des liga-
tures . 1
Qu'on ne s'étonne point de cette multitude
de précautions prises dans la vue d'obtenir la
réunion immédiate des plaies qui succèdent à
l'amputation des membres; outre les avan-
tages d'une guérison prompte et de panse-
mens à peu près exempts de douleur, il est
souvent du plus haut intérêt de l'obtenir. Tel
serait , par exemple , le cas d'un malade réduit
au dernierdegré du marasme, en sorte qu'il
fournirait difficilement aux frais d'une longue
200 HISTOIRE
suppuration, celui d'une épidémie de pour-
ritare d'hôpitaldans lequel on voudraitmettre
les surfaces saignantes autant que possible à
P'abri du contact de l'air , etc. , etc. Accom-
pagnée de tantd'avantages, laréunion immé-
diaten'entraîne aucun inconvénient. Les abcès
consécutifs ne sont, quoi qu'on en ait dit, pas
plus fréquens que dans l'ancienne méthode,
ni les hémorragies plus fâcheuses. Ce dernier
accident , il est vrai, rend la réunion impossi-
ble, soit endétruisant ladisposition adhésive,
soit en interposant entre les surfaces un épais
coagulum; mais il est facilede les faire cesser,
soit en liant de nouveau l'artère d'où le sang
coule avecabondance, soitenplaçantlaligature
àquelques pouces au-dessus du moignon, sur
le vaisseau principal du membre, si c'est lui
quifournitlesang,etsi, plusieurs jours s'étant
déjà écoulés depuis l'amputation, la réunion
est effectuée dans la plus grande partiede la
plaie. Ladénudation des os est plus sûrement
empêchée par le moyende la réunion immé-
diate; car en suivant cette méthode l'on n'a 1
point àcraindre la rétraction consécutive. On
peut la tenter et l'obtenir à tout âge; eneffet
DE LA CHIRURGIE. 201
sid'une part la plasticitédu sang rend l'adhé-
sionplus facile chez lesjeunes sujets, la réac-
tion inflammatoire, moins vive chez les vieil-
lards, amènera moins souvent la suppuration.
Enfin, la réunion immédiate est souvent ob-
tenuecontre toute attente. C'est ainsi qu'après
des amputations où, la ligature des vaisseaux
ayant été laborieuse, nous avions été obligé
de placer avec l'aiguille une ou deux liga-
tures médiates , nous avons vu la réunion par
première intention s'effectuer bien qu'ines-
pérée. D'autres fois une légère hémorragie
avait eu lieu; mais le sang trouvant plus de
facilité à s'écouler le long des ligatures qu'à
écarter les bords de la plaie médiocrement
serrés, la réunion s'opérait encore dans la
plus grande partie de la surface du moignon.
Le sens dans lequel se fait le rapprochement
des lèvres de la plaie qui succède à l'amputa-
tiond'unmembre peut encore favoriser la réu-
nion immédiate, et par conséquent y mettre
obstacle. Que toujours un angle de la plaie,
celui dans lequel le paquet des ligatures se
trouve placé, en occupe l'endroit le plus dé-
clive , en sorte que leur propre poids suffise
202 HISTOIRE
pour diriger de ce côté les humidités, produit
d'un suintement inévitable.
C'est d'après cette maxime que j'ai cru de-
voir changer l'ancien précepte de réunir d'a-
vant en arrière, après l'amputation circulaire
de lajambe, sous prétexte que ce membre a
plus d'épaisseur en travers que d'avant en
arrière. La différence est en réalité à peu près
nulleentre sondiamètre transversal et sondia-
mètre postérieur. Bien plus , après l'amputa-
tion de la jambe, la petite portion du péroné
conservée se rapproche du tibia, et c'est bien
évidemment d'avant en arrière que l'épaisseur
dumoignon est le plus considérable. Aussi je
réunis constamment de dehors en dedans et un
peuobliquementd'arrière enavant, demanière
que l'anglesaillantdu tibia se trouve correspon-
dre précisément à l'angle antérieur de la plaie,
et ne détruise point la peau comme il arrive
tropsouventlorsqu'on réunitd'avantenarrière.
Pour obvier à cet inconvénient très grave, et si
facile à éviter en réunissant de dedans en de-
hors , M. Béclard avait imaginé d'écorner le ti-
biaenfaisant larésectionde lasaillie angulaire,
aumoyendequelques traits de scie.
DE LA CHIRURGIE . 203
Pour ne rien omettre de tout ce qui est re-
latifaux perfectionnemens réels qu'aéprouvés,
de nos jours, la partie de l'art relative aux
amputations , nous terminerons cet article
en indiquant les modifications apportées par
MM. Boyer et Béclard à l'amputation du
premier os du métacarpe, pratiquée dans la
continuité de cet os. Cette amputation, préfé-
rable , comme l'avait dit Ledran, à l'extirpa-
tion du même os, à raison de l'épaisseur du
premier os cunéiforme , lequel s'oppose à
l'exacte application du lambeau interne , doit
être faite en sciant l'os obliquement, comme
M. Boyer l'enseigne et commeje l'ai pratiqué
bien des fois ; l'on applique alors commodé-
ment le lambeau à la surface de l'os scié en
biseau. Comme ce lambeau peu épais couvre
mal la surface saignante , M. Béclard propo-
sait de tailler obliquement deux lambeaux ,
l'un supérieur et l'autre inférieur, puis d'en
recouvrir l'os , également scié en bec de flûte.
Ces derniers perfectionnemens pourront pa-
raître de peu d'importance aux personnes
étrangères à la Chirurgie; mais la partie de
l'art relative aux amputations , nous a été
204 HISTOIRE
transmise tellement enrichie par les travaux
des derniers siècles , et spécialement par ceux
des membres de l'Académie royale de Chi-
rurgie, qu'on a lieu d'être surpris que nos
contemporains trouvent encore à glaner dans
ce champ épuisé par tant de moissons abon-
dantes.
§ XXVIII.
ABLATION DES CANCERS .
La plupart des opérations qui consistent
dans le retranchement d'une partie nuisible à
l'existence de l'individu , le plus grand nom-
bre des ablations est nécessité par l'existence
des affections cancéreuses , lésions organiques
rebelles à tout autre remède. Mais cette affec-
tion inconnue dans sa nature intime et dans
la manière d'agir de ses causes prochaines ,
maladie contre laquelle le régime de vivre et
les médicamens nejouissent d'aucune efficacité
bienévidente, est-elle susceptible d'une cura-
tion chirurgicale? Les cancers peuvent- ils
être considérés, dans certains cas , comme
DE LA CHIRURGIE. 205
une affection purement locale et dontla gué
rison est possible, en enlevant la partie affec-
tée? Enfin , dans le cas où cette dernière
question serait résolue par la négative , doit-
on renoncer à la pratique de cette multitude
d'opérations récemment imaginées ou perfec-
tionnées , et qui ont pour but l'ablation des
cancers? Voilàautant de problèmes qui méri-
tent de nous occuper, et dont la solution
paraîtra, sans doute, d'une importance(ex-
trême ; car l'on peut bien dire que le tiers,
peut - être , des opérations sanglantes de la
Chirurgie, consiste en des opérations de ce
:
genre.
Vers le milieu du siècle dernier, Alexandre
Monro, professeur d'Édimbourg, et derniè-
rement un de nos collègues, M. le professeur
Boyer, ont émis la doctrine que les cancers
devaient être regardés comme une maladie
incurable, et que leur ablation chirurgicale
était constamment suivie de la récidive. Je
puis ajouter mon témoignage à celui de ces
deuxpraticiens,étayant mon opiniond'unplus
grandnombre de faits encore; car sur plusde
trois cents opérationsde cancers des mamelles,
i
206 HISTOIRE
des testicules, de la verge et des lèvres , je ne
saurais citer qu'un très petit nombre de cas
où la guérison ne s'est point démentie ; et
lorsque sur vingt-cinq opérés un seul à peine
échappe au retour de la maladie , est-il bien
sûr qu'il était atteint d'une affection vérita-
blement cancéreuse ? Les cancers dont on
s'applaudit d'avoir procuré la guérison radi-
cale , n'étaient-ils pas de simples engorgemens
chroniques ? On sent de suite combien la dé-
termination des caractères propres aux can-
cers est importante.
Le cancer présente un tissu morbide parti-
culier, mais qui ne s'offre pas toujours sous
le même aspect. En effet, bien que l'apparence
lardacée soit celle sous laquelle il se présente
le plus souvent , on le voit quelquefois sem-
blable à une sorte d'éponge sanguine , à la
substance du cerveau, ou bien encore à une
lie noire et demi - fluide . Ces deux derniers
états du tissu cancéreux ont été désignés par
les termes de mélanoses et d'encéphaloïdes .
Quelle que soit la forme du cancer, il altère si
complètement et si profondément les organes
où il a son siége, qu'il fait disparaître leur
DE LA CHIRURGIE. 207
texture primitive, les convertit en substance
cancéreuse , et rend semblables , entre elles ,
les parties dont l'organisation est la plus dif-
férente. C'est ainsi qu'il serait impossible de
distinguer d'où proviennent des portions can-
céreuses enlevées au cerveau , aux mamelles,
aux testicules , à un os ou àtout autre organe,
tant la maladie les a rendues semblables les
unes aux autres , malgré la nature si diverse
de ces organes.
Un second fait général dans l'histoire du
cancer , est sa double origine ; tantôt il est
produit par l'altération d'un tissu préexistant
dont l'organisation primitive est remplacée
par l'état cancéreux, d'autres fois il s'établit
spontanément au sein des parties vivantes ,
sans que leur organisation paraisse d'abord
participer à la maladie. C'est ainsi que des tu-
bercules cancéreux naissent et se développent
spontanément dans l'intervalle des lobes de la
glande mammaire au milieu des graisses qui
les unissent, étrangers dans leur principe aux
tissus que bientôt ils doivent envahir,
D'autre part , consécutif ou spontané, le
cancer occasionne bientôt des douleurs lanci
208 1 HISTOIRE
nantes dont le caractère annonce la nature de
cemal redoutable d'une manière presque aussi
certaine que l'examen anatomique des parties
cancéreuses , après qu'on en a fait l'ablation.
Une fluxion s'établit autour de ce noyau
douloureux s'étendant bientôt et se compli-
quant d'une inflammation ulcérative , dont
les progrès conduisent les malades à lamort
à travers tous les accidens du marasme et de la
fièvre hectique..
Enfin, l'ulcération de la partie cancéreuse
n'estpas toujours consécutive; il est une classe
nombreuse de cancers commençant par l'ul-
cération superficielle des tissus , qui se dur-
cissent et éprouvent la dégénération cancé-
reuse au-dessous de l'ulcération; mais il ne
convient pas de faire la pathologiedu cancer
dans un ouvrage principalement consacré à
l'histoire des progrès d'une portion de la
thérapeutique. Toutefois , nous devons dire
encore que la question de savoir si le cancer
est constamment une affection locale à l'épo-
que de son apparition est loin d'être décidée,
et ne le sera pas de sitôt. En effet , si, chez
plusieurs individus , un engorgement cancé-
DE LA CHIRURGIE . 209
reux se manifeste au milieu de la santé la plus
florissante , et si chez eux , d'abord local, du
moins en apparence, le mal s'étend et se gé-
néralise suivant une progression observable ,
il en est chez lesquels les signes généraux de
la diathèse cancéreuse précèdent l'affection
locale . L'hérédité bien constatée du cancer est
surtout favorable aux partisans de l'opinion
despersonnes suivant lesquelles cettemaladie
est toujours le résultat d'un vice général des
humeurs et des solides. Il est inutile: de
prouver longuement que l'adoption de cette
dernière opinion relative aux cancers ferait
rejeter , comme inutiles , tous les procédés
chirurgicaux jusqu'à présent imaginés pour
leur destruction .
La récidive des affections cancéreuses est
d'autant plus assurée et d'autant plus prompte
que l'affection était plus ancienne et occupait
une étendue plus considérable ; il est égale-
ment avéré que l'affection cancéreuse une fois
établie, rien ne peut la faire rétrograder ;
aucun moyen diététique ou pharmaceutique
n'est capable de rétablir l'organe dans sa
structure intime et de le rappeler à sa texture
14
210 HISTOIRE
primitive, état normal remplacé par l'état
cancéreux , c'est -à-dire par une substance
nouvelle douée d'une organisation particu-
lière, dans laquelle tout diffère essentielle-
ment , propriétés,couleur,densité, structure.
Lepetitnombre de guérisons solides et dura-
bles obtenues par l'ablation des parties affec-
tées de cancer suffit-il pour nous décider à
pratiquer ces opérations? La question nous
semble devoir être résolue par l'affirmative.
Ce n'est point ici le cas de se conformer à
l'axiome, partout ailleurs si sage et si philo-
sophique : dans le doute abstiens- toi. Des
considérations plutôt morales , il est vrai,
que médicales nous prescrivent la conduite
que nous devons suivre.
Bien convaincu que l'ablation du cancer
sera inévitablement suivie de sa récidive, le
chirurgien doit-il s'abstenir de toute opéra-
tion chirurgicale , se borner à de simples
palliatifs et bercer les maladesde l'espoir d'une
guérison chimérique ? Telle est l'opinion de
quelques médecins; mais trop éclairés sur une
chosepour eux si importante, etbientôt con-
vaincusdel'inefficacité des remèdes employés,
DE LA CHIRURGIE . 211
on voit les malades recourir à d'autres con-
seils , invoquer des secours plus efficaces; et
qui voudraitles détourner des moyens extrê-
mes, ou n'en serait point écouté, ou les livre-
rait infailliblement au désespoir. C'est surtout
pour les dérober à cette terrible extrémité
que nous croyons le chirurgien autorisé à
opérer, à l'exception des cas où, la guérison
étant évidemment impossible, l'opération ne
ferait que rendre lasituationdesmalades plus
déplorable encore et håter la fin de leur triste
existence .
La guérison est le plus souvent douteuse et
la récidive presque certaine; mais la plaie ré-
sultant de l'opération se cicatrise dans le plus
grandnombre des cas, et il n'est point vrai ,
comme on l'a dit, que le mal, exaspéré par
cette tentative , sévisse avec plus de férocité,
ensorte que la findes malades en soit évi-
demment hâtée. Il n'existe aucun signe de
l'affection cancéreuse générale; le mal paraît
borné, son entière ablation est possible : la
rechute sans doute est à craindre; mais si l'af-
fection, comme il arrive souvent , ne se re-
produit qu'au bout d'un certain nombre d'an
14..
212 HISTOIRE
nées , les malades doivent à la Chirurgie le
bienfait d'une existence prolongée, et que
d'atroces douleurs auraient abrégée ou rendue
insupportable.
Le petit nombre de succès réels et solides
obtenus du traitement chirurgical des cancers,
ne doit donc point nous décourager; et dans
le nombre presque infini des variétés sous les-
quelles ces maux peuvent s'offrir , il est deux
espèces de cancers où la destruction du mal est
plus rarement suivie de sa reproduction , dans
lesquelles du moins celle-ci est ordinairement
plus tardive. Ce sont les cancers superficiels,
ceux dans lesquels l'ulcération carcinomateuse
de la peau ou des membranes muqueuses ,
précède la dégénérescence des tissus sous-
jacens; et aussi les cancers enkystés , même les
plus volumineux. Je crois être le premier qui
ait signalécettevariété des cancers mammaires
dans laquelle la masse cancéreuse est enve-
loppée d'une poche ou kyste cellulaire dans
lequel elle est contenue comme dans un sac.
Cette poche cellulaire semble garantir de son
influence les tissus voisins ; aussi la récidive
est-elle bien moins à craindre que dans les
DE LA CHIRURGIE . 213
cancers à pattes, où la masse cancéreuse, au
lieu d'être renfermée et isolée, se prolonge en
divers sens , par un grand nombre d'appen-
dices semblables aux pattes d'un crabe ; dispo-
sition d'où a été tiré, comme on sait, le nom
de la maladie.
Les signes de l'infection cancéreuse géné-
rale , la certitude d'exaspérer le mal et de faire
une plaiequi, nesecicatrisantpoint, épuiserale
malade et le conduira à une mort plus ou moins
prompte , contre-indiquent toute opération.
C'est ainsi que certains carcinomes du visage ,
dans lesquels les deux mâchoires sont entre-
prises , les chairs adhérentes aux os et les
limites du mal non déterminées , attaqués
avec le couteau et la scie, nécessitent la des-
truction d'une grande partie de la face; de
là résulte une plaie vaste et hideuse dont la
suppuration entraîne, au bout de quelques
semaines , les malades à la tombe. Plus de
trente malades , admis à l'Hôtel-Dieu , depuis
une vingtaine d'années , ont été traités de cette
manière; tous , sans exception, sont morts
des suites de l'opération; aucun n'a échappé.
La résection non de la face, mais seulement
ر
214 HISTOIRE
de lamâchoire inférieure, dans des casde can-
cer adhérent à cet os , a été tentée deux fois
à l'hôpital Saint-Louis; les malades ont suc-
combé au bout de deux mois , épuisés par l'a-
bondance de la suppuration et la perte de la
salive. Un de nos collègues a, comme nous le
dirons , pratiqué avec succès la résection de
la mâchoire inférieure pour une tumeur fon-
gueuse d'un caractère suspect, sorte d'épulide
que la cautérisation actuelle aurait, peut-être,
réussi àdétruire; mais les parties mollesétaient
saines , et de cequ'un individu , surun si grand
nombre devictimes, n'a pas succombé, faut-il,
sur un cas unique, établirdes préceptes chi-
rurgicaux ?autant vaudrait , parce que de cent
personnes jetées par les croisées d'un second
étage, une seule atombé saine et sauvedansla
rue, direquedésormais poursortird'unappar-
tement les portes et les escaliers sont inutiles !
Ilrésultedecesconsidérations préliminaires
que la guérison des cancers, par l'opération
chirurgicale , n'est point radicale dans le plus
grand nombre des cas, et doit néanmoins être
tentée toutes les fois que l'étendue de l'affec-
tion locale et les signes non équivoques de
DE LA CHIRURGIE. 215
l'infection cancéreuse générale n'y mettent
point obstacle ; mieux vaut un remède dou-
teux qu'une mort certaine. Tel est le senti-
ment des malades, partagé par les chirurgiens
d'autant plus entreprenans qu'ils sont plus
jeunesetque leur ardeur a été tempérée par
moins de revers. Cesontde jeunes professeurs
de Chirurgie qui , de nos jours, én France,
enAngleterre , enAllemagne , ontessayél'ex-
tirpationde cancers que leur situationsem-
blaitmettre hors de la portéedes instrumens.
C'est par leurs efforts , inspirés par l'ar-
deuretsoutenus par la confiance de leur âge,
que des cancers, réputés jadis inaccessibles ,
ont étépoursuivis jusque dans la profondeur
desplèvres et l'excavation dubassin; tentatives
hardies qu'a rarement couronnées un succès
durable. Mais la faute n'en est point à l'art ,
dont les bornes ont, comme on va voir, été
1
évidemment reculées.
L'extirpation complète de laparotidecancé
reuse était presque impossible avant que la
ligature de l'artère carotide externe fût deve-
nueune opération facile et, pour ainsi dire ,
vulgaire. En effet, l'ablation entière de ce
i
216 HISTOIRE
corps glanduleux supposait la lésion du tronc
artériel , blessure grave et presque nécessai-
rement mortelle lorsqu'on ignorait l'art d'en
prévenir les suites en faisant la ligature du
vaisseau derrière et au-dessous de l'angle de la
mâchoire inférieure. Rassuré contre le danger
de l'hémorragie, le chirurgien pratique alors,
avec sécurité, l'éradication totale de laglande.
Le grand nombre des cancers , ulcères ou
boutonschancreux des lèvres , et spécialement
de la lèvre inférieure, reçus chaque année à
l'hôpital Saint-Louis, m'a suggéré l'idée d'un
nouveau procédé pour leur extirpation; les
succès que j'ai obtenus de son emploi , et les
conseils de plusieurs de mes confrères, m'ont
engagé à le faire connaître dans l'Annuaire
des hôpitaux (1) .
Jusqu'à ces derniers temps , la seule mé
thode usitéepour l'extirpation des cancers aux
lèvres consistait à circonscrire la partie ma-
lade, au moyen de deux incisions obliques
qui, réunies à angle aigu au-dessous d'elle ,
(1) Paris , 1819, tome 1er , in-4°.
DE LA CHIRURGIE . 215
la comprenaient dans un lambeau triangulaire
dont on faisait l'ablation; après quoi l'on réu-
nissait lesbords de la plaie par quelques points
de suture entortillée. Cette opération àlaquelle
on emploie le bistouri pour enlever la tu
meur, et des aiguilles pour réunir les lèvres
de la division, quoique d'une exécution fa-
cile, est assez longue et très douloureuse. La
guérison qu'elle procure n'est pas exempte de
difformité, aux cassurtout où l'on a été obligé
d'emporter la plus grande partie de la lèvre.
On hésite à pratiquer une semblable opéra-
tion, dans les cas d'ulcérations superficielles
des lèvres , lorsque la maladie s'étend à peine
au-delà de leur bord libre. Le cautère actuel
et les caustiques que l'on peut substituer alors
à l'opération sanglante , manquent presque
toujours leur effet , et souvent même aggra-
ventle mal. Le fer rougi à blanc effraie la plu-
part des malades, et il en est peu quipuissent
endurer l'application assez prolongée du cau-
tère pour que le tissu affecté soit entièrement
consumé, destruction complète absolument
indispensable au succès de l'opération. D'un
autre côté , il est difficile de fixer sur le bord
1
218 TOHISTOIRE
८९
libre et mobile des lèvres la poudre ou p te
arsenicale , qui , de tous les caustiques , est le
mieux approprié au traitement des cancers
du visage : le malade court le risque d'être 1
empoisonné s'il en avale quelque parcelle ; la
salive qui bientôt détrempe l'appareil en
émousse l'activité, le cancer, imparfaitement
détruit, s'exaspère et jette des racines plus
profondesobit où so
L'ablation du cancer aux lèvres, au moyen
de ciseaux courbes sur leur plat , est un pro-
cédé si simple et tellement expéditif, qu'on
aurait lieu de s'étonner qu'on n'y ait pas eu
recours, si l'on ne savait que dans le dernier
siècle , l'Académie royale de Chirurgie avait
en quelque sorte proscrit les ciseaux dans la
pratique des opérations chirurgicales. S'il fal
lait en croire plusieurs de ses plus illustres
membres , cet instrument aurait le désavan-
tage de couper moins nettement que le bis-
touri , de contondre les tissus qu'il divise , de
figurer à la surface de la section undouble
talus, résultat inévitable de la manière dont
lesdeux branches agissent; mais tous ces in-
convéniens si longuement détaillés et sur les-
DE LA CHIRURGIE . 210
quels le célèbre Louis , entre autres, s'étend
avec tant de complaisance, s'évanouissent en-
tièrement dans la pratique. Sans doute ces
reproches faits aux ciseaux seraient fondés, si
nos tissus étaient comparables à des substances
inertes, et si les chairs, semblables à du bois
ou à des métaux , conservaient exactement les
tracesde l'instrument qui agitsur elles; mais ,
molles , extensibles , saignantes et palpitantes
sous le fer qui les divise, elles obéissent aux
propriétés dont elles sont animées , et l'aspect
de laplaie indique àpeine lanature du corps
qui l'a faite. Des ciseaux courbes , dont les
lames sont courtes, fortes et bien évidées,
emportent, d'un seul coup, les cancers aux
lèvres , même volumineux; et quand la tu-
meur est si considérable qu'on ne peut l'ex-
ciserd'un seul coup, l'opération est néanmoins
achevée en quelques secondes. Le mal enlevé,
on lieavecun fil ciréles deux artères labiales ;
après quoi l'on applique, sur toute la surface
de laplaie, un morceau d'agaric. Un plumas-
seau de charpie et quelques compresses lon-
guettes complètent l'appareil, que l'on fixe au
moyen d'un bandage en fronde
220 HISTOIRE
A la levée du premier appareil , qui se fait
au troisième ou quatrième jour, on trouve la
suppuration établie et la plaie déjà rapetissée. 1
L'inflammation en a diminué la surface; la
peau et la membrane muqueuse de la bouche
se sont rapprochées ; et lorsqu'au bout de dix
à douze jours la guérison est achevée, une
cicatrice linéaire indique le lieu de leur réu-
nion. La couleur rouge du tissu de la lèvre se
laisse apercevoir au travers de cette cicatrice ,
et la difformité est à peu près nulle , surtout
si l'on a eu la précaution de tailler en crois-
1
sant alongé le lambeau des parties molles.
J'ai montré, dans le temps , à mes confrères
MM . Béclard , Breschet , J. Cloquet et Ribes ,
venus à l'hôpital Saint - Louis pour assis-
ter à une opération insolite , un malade
auquel j'avais enlevé la totalité de la lèvre
inférieure , en allant d'une commissure à l'au-
tre : l'ablation était à peine apercevable. Ce-
pendant, au moment même de l'opération ,
l'aspect du malade était hideux ; et, si j'avais
eu moins l'expérience des ressources de la na-
ture dans des cas semblables , j'aurais craint
que la mâchoire ne restât à découvert , et que
DE LA CHIRURGIE. 221
la salive s'écoulant involontairement de la
bouche, le malade ne fût mort d'épuisement.
L'étendue du cancer m'avait obligé à détacher
préliminairement la lèvre, en incisant lamem-
brane interne de la bouche , à l'endroit où elle
se porte de la lèvre à la mâchoire inférieure.
A la levée du premier appareilje vis avec sa-
tisfaction que cette partie de la lèvre avait
remonté; puis , cédant à l'action organique
des tissus , elle couvrit par degrés le bord al-
véolaire inférieur et les dents qui le garnissent.
Pour obtenir la guérison avec le moins de dif-
formité possible , il importe de prolonger les
branches du croissant que représente la plaie,
lors même que le bouton chancreux n'occupe
qu'un point limité du bord libre des lèvres.
Je crois donc , fondé sur l'expérience , pou-
voir établir en principe que les ciseaux cour-
bes sont préférables au bistouri , et suffisent
pour l'extirpation de toutes espèces de cancers ,
aux lèvres. J'en excepte seulement ceux où
l'étendue du mal est telle , que l'on serait
obligé de faire la résection de l'os; mais alous
l'engorgement des glandes lymphatiques voi-
sines , ou les signes de l'infection cancéreuse
222 HISTOIRE
générale, contre - indiquent le plus souvent
l'opération. Dans ces cas, on est obligé de se
servir du bistouri pour détacher les parties
molles, et de pratiquer la suture pour réunir
les bords de la division.
Les cancers de la mâchoire inférieure nais
sent rarement de l'os lui-même; presque tou-
jours ils s'y sont étendus par l'adhérence des
parties molles d'abord cancéreuses : d'autres
fois c'est du tissu des gencives que s'élève l'ex-
croissance, cancéreuse dans son origine , ou
l'étant devenue consécutivement par suite de
l'application imprudente et réitérée des ca-
thérétiques. Cependant la substance osseuse
elle-même peut leur donner naissance ; mais,
nous le répétons , ces cancers , nés primitive-
ment de l'os mandibulaire , sont certainement
:
les moins communs .
Quoi qu'il ensoit, la résection de laportion
de la mâchoire d'où s'élève la fongosité can-
céreuse, ou bien à laquelle adhèrent les par
ties molles primitivement affectées de cancer,
peut être substituée avec avantage àl'emploi
du cautère actuel, de la rugine et des autres
moyens à l'aide desquels on effectuait jadis
L
DE LA CHIRURGIE. 223
la destruction de la portion malade de l'os.
En effet, laportion d'os brûlée s'exfolie avec
lenteur; et, dans les cas où le mal ne reparaît
по
point, le traitementse prolonge d'une manière
fatigante. Si l'on a ruginé l'os , quoiqu'on ait
enlevé la plus grande partie de son épaisseur ,
le cancer repullule de laportion
vée. M. le professeur Dupuytren a le mérite
d'avoir le premier assujetti à des règles , et
pratiqué avec succès , il y a douze années en-
viron, l'opération dont il s'agit. Répétée de-
puis, elle n'a point obtenu la même réussite ,
parce qu'une condition à peu près indispen- ado
sable, c'est l'intégrité des parties molles dont
la mâchoire inférieure est couverte , ou du
moins l'absence de tout germe cancéreux dans
ces parties. En supposant donc les parties
molles parfaitement saines et le cancer exclu-
sivement borné à l'os de la partie alvéolaire
duquel s'élève une fongosité cancéreuse libre
d'adhérences avec les parties voisines , on
commence par détacher les parties molles du
corps de la mâchoire vis-à-vis la tumeur, en
pratiquant une incision longitudinale qui, du
bord libre de la lèvre inférieure, descendjus
224 HISTOIRE
qu'au niveau de la saillie thyroïdienne. Pour
isoler complètement la partie d'os malade, on
incise endedans la membrane delabouche; on
coupelemusclemylo-thyroïdienquiseuls'atta-
che le long de laface interne du corps de l'os,
dans la portion qu'il s'agit d'enlever; on glisse
au- dessous une plaque de carton; puis avec
une petite scie à main on enlève , par deux
traits de scie , laportionquadrilatère d'où naît
latumeur , qui ne se reproduit point, car on a
eu l'attention de ne scier de chaque côté que
dans les parties d'os parfaitement saines.......
La tumeur ainsi enlevée avec la portion
d'os d'où elle prenait naissance , on rappro-
che et l'on ajuste les deux portions restantes ;
on y applique le large lambeau des parties
molles et saines qu'on a fabriqué aux dépens
des chairs et des tégumens qui couvrent l'os
et la partie latérale et supérieure du col. Les
emplâtres agglutinatifs , aidés du bandage
unissant , suffisent à cette réunion. Le méca-
nisme de la réunion et le traitement sont les
mêmes qu'à la suite des fractures compliquées.
Nous n'hésitons pas à proclamer ce mode de
résection de la mâchoire inférieure , dû à
/
DE LA CHIRURGIE. 225
M. Dupuytren , comme un procédé réellement
ingénieux etnouveau, bien que les cas d'y re-
courir avec avantage soient infiniment rares,
car ilnepeutréussirquedansles cancers bornés
àl'os. Ilfautmêmequel'étenduedumaln'oblige
point à enlever une trop grande partie de la
mâchoire. Si le corps tout entier estemporté,
commeje l'ai fait sur deux malades , il est im-
possible de rapprocher les branches de l'os , la
plaie ne se ferme point et les malades périssent
au bout de quelques mois, épuisés par une
suppuration abondante, mais surtout par la
perte continuellede la salive et l'impossibilité
de s'alimenter convenablement, car ils ne
peuventvivre que de bouillies; lamastication
est devenue impossible et la déglutition très
pénible , lalangue et le larynx ne tenant plus
au menton par suite de la section totale des
muscles implantés à l'apophyse géni. Le spec-
tacle de ces malheureux est si déplorable, que
l'on doit renoncer à la résection de la mâ-
choire toutes les fois que les parties molles
sont malades , et qu'il est impossible de les
réunir immédiatement après l'ablation de la
portion d'os affectée.
15
226 HISTOIRE
La résection des côtes n'avait jamais été
tentée (1) , et jusqu'à nos jours les opérateurs
les plus entreprenans s'étaient bornés à ruginer
et à cautériser cesos , lorsqu'en pratiquant
l'extirpationdes tumeurs cancéreuses de lapoi-
trine, ils trouvaient que l'affection allait jus-
que là. Aucun chirurgien n'avait admis la
possibilité d'exciser la plèvre malade : une
large ouverture avec perte de substance , faite 1
'aux parois de lapoitrine, semblait devoir être
nécessairement suivie de la suffocation, d'un
épanchement sanguin, ou de l'inflammation
mortelle des organes vers lesquels l'air exté-
rieur trouve alors un libre accès. L'observation
suivante prouve que ces craintes sont aumoins
exagérées. Lue à l'Académie royale des Scien-
ces le 27 avril 1818 , elle a reçu une publi-
cité qui m'oblige à la retracer dans tous ses
détails.
(1) Un chirurgien d'Arezzo a publié , en 1820, l'his-
toired'une résection des côtes, qu'il prétend avoir faite
en 1813; mais il suffit de parcourir ce qu'il raconte à ce
sujet,pour seconvaincre quel'académicien diPetrarca
s'est permis une pantalonnade ridicule.
DE LA CHIRURGIE. 227
M. Michelleau , officier de santé àNemours,
portait, depuis trois ans, sur la région du
cœur, une tumeurcancéreuse , dont, au mois
dejanvier, un chirurgien du voisinage pra-
tiqua l'extirpation. Ala levée du premier ap-
pareil, un fongus sanglant parut au centre de
la plaie : cautérisé à chaque pansement, il
repullulait avec activité. Une seconde opéra-
tion fut tentée; l'on pénétra plus profondé-
ment; après avoir mis les côtes à nu , on
alla jusqu'à la plèvre : cependant de nou-
velles fongosités se montrèrent, et se repro-
duisirent malgré les cautérisations répétées à
l'aide desquelles on essaya de les réprimer.
Désespéré de ne retirer aucun fruit de tant
d'opérations si douloureuses, le malade vint à
Paris vers la fin de mars, bien décidé à tout
souffrir , dans l'espoir d'être délivré d'un mal
horrible , et d'échapper à une mort inévitable.
A cette époque, un énorme fongus s'élevait
de la plaie. Dè cette végétation brunâtre et
mollasse suintait une sanie abondante , rou-
geâtre , et tellement fétide, qu'il était impos-
sible de rester un quart d'heure auprès du
malade sans renouveler l'airde l'appartement.
15..
228 HISTOIRE
Les douleurs néanmoins étaient modérées, il
n'y avait ni sueurs ni diarrhée colliquative;
* etquoique tourmenté par une toux ancienne
et habituelle , le malade , âgé de quarante ans ,
d'une complexion robuste , présentait les dis-
positions morales les plus encourageantes.
Dans cet état de choses, il fut décidé que
l'on pratiquerait la résection des côtes , d'où
l'on pensait que le cancer avait pris originai-
rement naissance. Chargé de cette opération,
je ne cachai point au malade que très proba-
blement je serais obligé d'exciser une portion
de la plèvre. Il n'hésita point de se soumettre
à cette opération, dont on ne lui dissimula
pas et dont il était capable d'apprécier toute
lagravité.
Tout étant disposé, j'y procédai le 31 mars ,
encouragé dans cette entreprise hardie par
l'assistance éclairée autant qu'active de plu-
sieurs de mes confrères, qui voulurent bien
m'aider de leur coopération. Le malade s'of-
frit de lui-même à l'instrument, refusant d'être
contenu par les aides , et promettant une fer-
meté qui ne s'est pas démentie.
Je commençai par agrandir la plaie, en lui
DE LA CHIRURGIE. 229
:
donnant uneforme cruciale : je découvris ainsi
la sixième côte, qui me parut gonflée et ru-
gueuse dans quatre pouces environ de sa lon-
gueur. Avec un bistouri boutonné, dont je
conduisis la pointe le long de ses bords supé-
rieur et inférieur, je coupai les muscles inter-
costaux; puis , avec une scie en tout sembla-
ble à une petite hache qui, au lieu de tran-
chant, aurait un bord dentelé (ce bord den-
telé n'offrait pas plus de quinze lignes de lon-
gueur) , je sciai l'os aux deux extrémités de
la portion malade. Cela fait, je détachai de
la plèvre le fragment ainsi isolé, en y em-
ployant une simple spatule : j'y trouvai une
facilité inespérée, facilité qui provenait de l'é-
1
paississement de la membrane au-dessous de
l'os, comme l'a prouvé la suite de l'opération.
La septième côte fut découverte dans la
même étendue , isolée et détachée de la même
manière , mais avec beaucoup plus de diffi-
culté, et non sans un léger déchirement. La
plèvre s'offrit alors évidemment malade
épaissie , fongueuse, et donnant naissance à la
végétation dans l'espace qui séparait les deux
portions des côtes enlevées. L'état cancéreux
230 HISTOIRE
se prolongeait au-dessus de la sixième côte,
en sorte que la membrane paraissait malade
dans huit pouces carrés environ de son éten-
due. Nepoint enfaire l'excision, c'était laisser
incomplète une opération qui durait depuis
vingtminutes,etjusqu'àcemomentheureuse.
Chacun des assistans s'armad'un moyencapa-
ble d'arrêter l'hémorragie foudroyante que
nous devions redouterau moment oùje ferais
la section des artères intercostales. J'excisai la
plèvre avecdes ciseaux à lames recourbées sur
leurtranchant; etsoitque lasection opéréepar
cet instrument, qui coupe moins en sciant
qu'enpressant, et froisse les tissus qu'il divise,
eût déterminé la rétraction des vaisseaux, soit
que lecalibredeceux-ci eûtdiminué par suite
descautérisations antécédentes , ilne coulapas
unegouttedesang: maisàcemoment l'air ex-
térieur fit irruptiondans lapoitrine, refoulant
avec violence et comprimant le poumon gau-
che, qui, avec le cœur enveloppédupéricarde,
se portait vers l'ouverture. Je cherchai, en y
portant la main gauche , à modérer l'entrée
de l'air, et à prévenir la suffocation, qui pa-
raissait imminente, tandis qu'avec la main
DE LA CHIRURGIE. 231
droite j'appliquai sur la plaie une large com-
presse enduite de cérat. L'entrée de l'air fut
tout-à-coup empêchée par cette toile grasse ,
assez large pour couvrir non - seulement la
plaie , mais encore tout le côté correspondant
de la poitrine. Je plaçai par-dessus un large et
épais plumasseau de charpie; je le recouvris
de quelques compresses , et soutins tout l'ap-
pareil avec un bandage roulé, médiocrement
serré.
L'anxiété et la difficulté de respirer furent
extrêmes durant les douze heures qui suivi-
rent l'opération. Le malade passa la nuit en-
tière assis sur son séant. Vers le matin, des
sinapismes appliqués à la plante des pieds et à
la face interne des cuisses , rendirent la respi-
ration plus facile. Dès cet instant, le pouls se
releva, les forces se ranimèrent. Le malade
prit, pour toute tisane et pour tout aliment,
une infusion de fleurs de tilleul et de violettes
aromatisée avec quelques gouttes d'eau distil-
lée de fleurs d'oranger , et sucrée avec le sirop
de gomme arabique. Trois jours se passèrent
ainsi; la fièvre était modérée, et l'oppression
assez forte pour priver le maladede sommeil.
)
232 HISTOIRE
Le premier appareil fut levé quatre-vingt-
seize heures après l'opération. Le péricarde
et le poumon avaient contracté adhérence
avec le contour de l'ouverture quadrilatère ,
sortede fenêtre pratiquée au-devant ducœur.
L'adhérence,heureusement, n'était pas com-
plète entre le péricarde et le poumon; car ,
dusixième au douzième jour, à la faveurde
ce défaut d'adhérence, une sérosité abon-
dante put couler de la poitrine et ruisseler à
chaque pansement. On peut évaluer à une
demi-pinte environ lasérosité qui coulaitpar
là dans l'espace de vingt-quatre heures. Au
quinzièmejour, cette sérosité, produitde l'in-
flammation des surfaces, cessa de couler , et
au dix-huitième jour l'adhérence était ache-
vée entre lepoumon etlepéricarde. L'air cessa
dès-lors de s'introduire par la plaie, lemalade
pouvait se coucher sur ce côté, le sommeil et
l'appétit se rétablirent dans leurintégrité.
La plaie, quoique pansée jusqu'alors avec
un linge gras immédiatement appliqué à sa
surface , diminuait rapidement et présentait
le meilleur aspect. Au vingt-unièmejour, on
supprima le linge graissé,et l'onpansacomme
DE LA CHIRURGIE. 233
une plaie simple cette surface couverte de
bourgeons charnus,quis'élevaientdu poumon
etdu péricarde.
Lemalade, quifaisaitdepuis quelquesjours
l'essai de ses forces dans un jardin attenant à
lamaisonqu'il habitait, ne put résister àl'en-
vie de parcourir en voiture les rues de la ca-
pitale. Une course de cinq heures, dans la
quelle il visita l'École de Médecine, et se fit
montrer les portions de ses côtes et de sa
plèvre , déposées dans les cabinets de cet éta-
blissement , ne l'ayant aucunement fatigué ,
rien ne put l'empêcher de partir le vingt-sep-
tième jour après l'opération, et de retourner
au lieu de son domicile, où il est arrivé heu-
reusement , muni d'une plaque de cuir bouilli
pour recouvrir la cicatrice, quand elle sera
achevée.
Lorsque j'avais l'honneur d'entretenir en ces
termes l'Académie des Sciences d'une opéra-
tion chirurgicale dont les fastes de l'art n'of-
frent aucun exemple , opération nouvelle,
commandée par la nécessité et justifiée par
le succès , je n'ignorais point que ce succès
pouvait n'être pas durable. L'opération avait
234 HISTOIRE
malheureusement été pratiquée à l'occasion
d'une maladie cancéreuse, et quel homme
ignore que dans ces sortes de maladies on est
exposé aux plus fréquens et aux plus cruels
retours? Le chirurgien de Nemours, revenu
dans ses foyers, et pansant lui-méme sa plaie,
dont la tendance à la cicatrisation et les chairs
vermeilles le remplissaient d'espoir, vit, au
bout de quinze jours'environ après son dé-
part de Paris, des bourgeons charnus , d'une
espèce équivoque, surgir du fondde la plaie,
et, tout effrayé , vint en poste les soumettre
àmon examen. Quoique indolentes , les fon-
gosités me parurent de nature cancéreuse, et
je ne doutai point de la récidive du cancer ,
qui, au bout de trois mois, a amené la mort
du malade , dont le courage héroïque méritait 1
un autre destin. On imagine bien que l'on me
rendit responsable de l'évènement, et que
plusieurs très chers confrères, qui sans doute
possèdent l'heureux secret de prévenir le can-
cer et d'en empêcher le retour , ameutèrent
contre moi la tourbe des folliculaires et des
gazetiers , espérant, mais en vain, que des
diatribes calomnieuses me feraient oublier
DE LA CHIRURGIE . 235
toute dignité, et descendre dans l'arène de la
polémique avec de pareils adversaires.
Quoi qu'il en soit, il reste, je pense,soli-
dement établi, etdémonstrativement prouvé,
que , considérées comme opérations, la résec-
tion des côtes et l'excision de la plèvre ont
eu un plein succès sur le malade dont j'ai
rapporté l'histoire, et je n'hésiterais point à
les pratiquer pour toute autre maladie qu'une
affection cancéreuse. Dans une hydropisie du
péricarde, par exemple , existant sur un in-
dividu point trop affaibli par l'âge ou par la
maladie, il serait, ce me semble , plus expé-
dient et plus sûr de pratiquer une large fe-
nêtre au-devant du cœur , et d'inciser sa poche
remplie d'eau, alors mise à découvert, que
de plonger au hasard la pointe d'un trois-
quart, qui peut percer le cœur déplacé par
l'effet de l'hydropisie. On pourrait se flatter
d'obtenir, par ce procédé, laguérison radicale
d'une maladie mortelle , avec d'autant plus
de raison, qu'il suffit du contact de l'air pour
décider l'inflammation adhésive des surfaces
après l'évacuationdu liquide, etqu'ici comme
dans l'opération de l'hydrocèle , on ne serait
236 HISTOIRE
point obligé à injecter un liquide pour déter-
miner l'adhérence.
Si , dans l'ablation d'une tumeur cancé-
reuse, on prévoyait la nécessité d'une résec-
tiondes côtes et de l'excision de la plèvre,
la presque certitude de la récidive devrait
engager à s'abstenir de ces opérations , à moins
qu'on n'eût affaire à un malade semblable à
celui qui nous a fourni l'occasion de les pra-
tiquer, connaissant comme lui la nature de
sa maladie, son incurabilité, et prêt à tout
braver pour éloigner la perspective d'une
mort certaine.
Si le témoignage de ma conscience n'eût
point suffi pour me persuader que j'avais, en
pratiquant le premier la résection des côtes
et l'excision de la plèvre , tenté une chose
utile aux progrès de l'art , j'eusse obtenu cette
conviction des suffrages de plusieurs chirur-
giens qui, en diverses contrées de l'Europe ,
tiennent le sceptre de leur art , et des éloges
que m'ont donnés soit les commissaires nom-
més par l'Académie des Sciences , soit les ré-
dacteurs du premier et sans contredit du plus
recommandable de tous les journaux scien
DE LA CHIRURGIE. 237
tifiques, l'Edimburg Review, qui a parlédans
le temps de la résection des côtes et de l'exci-
sion de la plèvre , sous le titre de Richerand's
Operation.
L'amputation des testicules cancéreux , c'est-
à-dire , l'opération du sarcocèle ou de la cas-
tration, a été récemment simplifiée par l'un
de mes élèves les plus distingués, M. le doc-
teur Aumont, chirurgien en chefde lamaison
militaire du Roi. Au lieu d'inciser sur la partie
antérieure de la tumeur , M. Aumont relève
les bourses et l'attaque par sa partie posté-
rieure , la faisant sortir de même entre les
lèvres d'une incision longitudinale qui pré-
sente l'avantage de ne point intéresser les ar-
tères scrotales ou honteuses externes , dont la
ligature indispensable prolongerait la durée
de l'opération ; en outre le pus s'écoule par son
propre poids , il ne stagne point vers l'angle
inférieur de la plaie comme il arrive souvent
lorsqu'on suit le procédé ordinaire. Si l'on
adopte ce procédé , on fera , également d'un
seul coup , la ligature du cordon des vaisseaux
spermatiques, en ayant soin de la serrer avec
un degré de force tel que les nerfs soient à
238 HISTOIRE
l'instant désorganisés, afin que l'irritation se
propageant suivant leur trajet ne décide pas
la formation d'abcès dans la fosse iliaque ,
comme il arriverait si une constriction mo-
dérée laissait subsister la sensibilité de la corde
nerveuse. Le procédé de M. Aumont abrège
donc non-seulement la durée de l'opération,
mais accélère encore la guérison de la plaie
qui succède à l'amputation du testicule can-
céreux. Malheureusement il nous paraît seu-
lement applicable aux cas où les bourses ne
sont point ulcérées; c'est presque toujours en
avant qu'existe l'adhérence et que s'ouvre l'ab-
cès fistuleux; c'est de ce côté qu'on est obligé
de pratiquer la double incision pour enlever
avec le testicule cancéreux la portion des té-
gumensqui participe à l'affection.
Les carcinomes de l'utérus , naissant le plus
souventdu colde cet organe,etprocédantalors
communément à l'instar des cancers cutanés
du visage , c'est-à-dire , l'érosion ulcéreuse
précédant ladégénération des tissus, Osiander,
professeur à l'Université de Goëttingue, pro-
posa, ilya vingt-cinqannées,de faire larésec-
tion de cette partie, et pour cela imagina une
DE LA CHIRURGIE . 239
pince ou tenaille incisive qui saisitetretranche
d'un seul coup la partie malade saillante dans
le haut du vagin. Le procédéd'Osiander a de-
puis étémis enpratique, dans les diverses con
trées de l'Europe , avec des succès variés. Des
médecins français y ont substituéavec avan
tage la cautérisation du col de l'utérus, faite
avec les précautions que nous aurons soind'in-
diquer; mais il convient, avant tout, de dire
comment il est possible de s'assurer du véri
table état de l'organe dont on se propose d'o-
pérer la résection ou lacautérisation. En effet ,
des amputations du col de l'utérus ou , pour
mieux dire , du museau de tanche , ont été
faites pour de simples engorgemens inflam-
matoires chroniques, pour des cas de simple
alongement , sorte de végétation dont notre
savant collègue, M. le professeur Lallement,
chirurgien en chefdel'hôpital de laSalpétrière,
a montré, le premier, que cette partie était
susceptible chez les femmes dont les mens-
trues ont cessé; et riende plus facile alors que
de concevoir la complète réussite d'une opé-
ration alors inutile, et la non-reproduction
d'un cancer qui n'existait point.
240 HISTOIRE
Le toucher seul ne suffit point pour con-
stater l'engorgement, la dureté, l'ulcération
du museau de tanche; des élancemens dou-
loureux, un flux sanieux , semblable à de la
lavure de chairs et fétide , ne sont pas même
le signe infaillible du caractère cancéreux de
la maladie ; il faut encore examiner à la lu-
mière et voir la partie malade. On y réussit
l'emploi d'un spéculum , gros tuyau co-
par 201
nique en étain poli, dont notre confrère M. le
professeur Récamier, a rappelé l'usage. Sa
face interne , faisant l'office d'un réflecteur,
éclaire d'une vive lumière le museau de tan-
che , lorsqu'on place une bougie à l'orifice in-
férieur
11060 du tuyau , lequel a, dans cet endroit ,
vingt-deux lignes de diamètre et seize lignes
seulement vers son sommet , dans lequel est
reçue la partie saillante du col , dont on fait
ainsi parfaitement l'exploration .
2
L'introduction du spéculum préliminaire-
ment graissé avec du beurre frais ou du cérat
doux , est plus facile qu'on ne le croirait
d'après son calibre, principalement chez les
femmes qui ont eu des enfans , et qui n'ont
aucune ulcération soit à la vulve , soit dans
DE LA CHIRURGIE. 241
les parois du vagin. Le speculum introduit ,
la femme étant couchée et placée de la même
manière que s'il s'agissait d'opérer un accou-
chement artificiel , le chirurgien confie le
manche de l'instrument à un aide, et porte
lui-même sur le museau de tanche, qu'il dé-
couvre en son entier, soit un pinceau aupa-
ravant trempé dans le nitrate de mercure ,
soit un porte-crayon armé d'un morceau de
potasse caustique. Le canal métallique intro-
duit dans le vagin sert encore à défendre les
parois du canal contre l'action corrosive de
ces médicamens. Pour que leur action soit
exactement bornée au museau de tanche ,
avant de retirer le speculum , ce qu'on fait
seulement au bout de quelques minutes , et
après avoir suffisamment réitéré l'application
du caustique , on termine par des injections
d'eau tiède qui en enlèvent jusqu'à la
moindre parcelle. Enfin des injections émol-
lientes , des demi-bains seront prescrits après
qu'on aura retiré le speculum , dans la vue
d'obvier aux inconvéniens d'une irritation
excessive.
Elle serait trop forte si l'on essayait de dé
16
242 HISTOIRE
truire la totalité du museau de tanche en une
seule application : il y faut donc revenir à
plusieurs reprises et jusqu'à ce que toute la
portion du tissu qu'on croit malade soit tota-
lement consumée. Mais comment déterminer
avec exactitude les limites du cancer ? com-
ment empêcher qu'il ne s'exaspère et ne jette
de plus profondes racines àmesure qu'il s'ir-
rite par l'effet des cautérisations répétées.
Étaient-ce de vrais cancers , ces excroissances
ulcéreuses du col de l'utérus que l'on dit avoir
guéries de cette manière ? La non-reproduc-
tion du mal n'atteste-t-elle pas qu'il n'avait
pas encore revêtu ce fâcheux caractère?
L'excision du museau de tanche pratiquée
à la faveur de la pince incisive d'Osiander, de
ciseaux , de bistouris courbes ou de tout autre
instrument analogue, sefaisant d'un seul coup,
n'apoint l'inconvénient de ces irritations répé-
tées. Un saignement abondant dégorge l'uté-
rus , et le plus léger tamponnement , exercé
par le moyen de l'agaric, suffit pour l'arrê-
ter lorsqu'il devient trop considérable; mais
lors même qu'il est possible d'emporter tout
ce qui a déjà éprouvé l'altération cancéreuse,
DE LA CHIRURGIE . 243
larécidive est iciàpeu près infaillible comme
à la suite de toutes les opérationsde lamême
-espèce;etquandelle n'arrive point, il est pres-
que certain qu'on s'était trompé sur la véri-
table nature du mal.
C'est toutefois unprogrès bien réel qu'avoir
osé porter sur le col de l'utérus soit l'instru-
ment tranchant, soit les caustiques dont nos
devanciers avaient fait une si heureuse appli-
cation aux ulcères carcinomateux du visage,
malgré l'opinion des anciens qui leur avaient
donné pour nom le précepte de n'y point
toucher : Noli me [Link] ra
§ XXIX. >
DE QUELQUES AUTRES PERFECTIONNEMENS DE LA
THÉRAPEUTIQUE CHIRURGICALE , ET DE L'IN-
FLUENCE QU'ONT EUE SUR SES PROGRÈS LES
NOUVELLES THÉORIES PATHOGÉNIQUES .
:
La contraction spasmodique et persévé-
rantedes muscles, soit aiguë, soit chronique,
est quelquefois rebelle à tous les moyens
diététiques ou pharmaceutiques , et réclame
16..
244 HISTOIRE
l'emploi des secours chirurgicaux. Tel seraiť,
par exemple , un resserrement habituel du
sphincter de l'anus , qui s'oppose invincible-
ment à la sortie des matières fécales et des
gaz intestinaux. L'usage interne et topique
des préparations opiacées , les bains , les sai-
gnées ne réussissant pas à le vaincre, on pra-
tique avec avantage la section des muscles
convulsés ; elle résout le spasme comme par
enchantement et fait cesser les intolérables
douleurs dont il s'accompagne. C'est presque
toujours l'ulcération superficielle , la gerçure
des tégumens au pourtour de l'anus , qui
donne naissance à l'état dont nous parlons ,
et dont M. le professeur Boyer a le pre-
mier, selon nous, indiqué le véritable re-
mède. La cautérisation de la fissure , la dila-
tation progressive de l'ouverture inférieure
du rectum, moyens vantés par quelques chi-
rurgiens , nous ont paru d'un effet douteux ,
tandis que l'incision de l'anneau musculeux ,
pratiquée à l'aide d'un bistouri et d'une sonde
cannelée ordinaires , sur l'endroit même où la
fissure existe , est toujours suivie d'un plein
31
DE LA CHIRURGIE. 245
On a voulu généraliser cette méthode et
l'étendre , par exemple , aux cas de raideur
convulsive de l'un ou de l'autre des muscles
sterno - cléido - mastoïdiens. Une jeune fille
avait un torticolis dépendant de cette cause,
et l'un de mes confrères, glissant sous le mus-
cle durci une sonde cannelée, l'incisa dans la
plus grande partie de son épaisseur à deux
pouces environ au-dessus de son attache à la
clavicule. Il en résulta un soulagement mo-
mentané ; quelquesjournaux vantèrent la cure
comme complète , louèrent surtout l'origina-
lité de la méthode. Un an après le mal durait
encore , plutôt aggravé qu'amoindri. Lajeune
fille entra à l'hôpital Saint-Louis , où je pra-
tiquai , pour la seconde fois, la section du
muscle contracté ; le soulagement fut instan-
tané. L'usage continué des bains d'étuve et
surtout la révolution menstruelle par son
accomplissement ont achevé la guérison....
Les personnes qui ont puisé leur instruction
dans les dictionnaires et pour qui tout livre,
à l'exception de ceux imprimés depuis vingt-
cinq années , est lettre close , nous reproche-
ront sans doute d'avoir omis dans cette His-
246 HISTOIRE
:
toire des progrès récens de la Thérapeutique
:
chirurgicale , cette foule d'inventions et de
découvertes dont l'annonce fastueuse excite
si souvent chez elles le sentiment de l'admi-
ration et de la surprise. Nous nous sommes
efforcé de ne rien omettre de ce qui était
véritablement nouveau; et si nous méritons
quelque reproche , c'est moins pour avoir
omis des choses vraiment neuves et utiles que
pour avoir donné comme nouvelles des pra-
tiques simplement renouvelées. Toutefois il
manque à notre article relatif à la lithotomie
l'indication d'un mode opératoire réellement
nouveau, et qui appartient à l'un de nos ho-
norables maîtres , M. le professeur Ant. Du-
bois. Il est relatif à la taille des femmes, et
consiste dans l'incision de la partie supérieure
du canal de l'urètre substituée à l'incision de
ses parties latérales. Ce procédé nous paraît
préférable en ce qu'il n'expose point à blesser
le vagin ou l'artère honteuse, et par consé-
quent aux fistules urinaires vaginales ou à
l'hémorragie. Ce dernier accident ne peut
هل
résulter de la blessure du clitoris, que l'on
ramène en haut au-devant de la symphyse
DE LA CHIRURGIE . 247
du pubis. Comme l'arcade que forment ces
os est plus large et plus arrondie chez lafemme
que chez l'homme , elle se prête plus aisément
à l'extraction des calculs volumineux, et c'est
unedernière raison de préférer l'incision de la
paroi supérieuredu canal àl'incision oblique-
ment latérale; aussi le procédé de M. le pro-
fesseur Dubois est-il généralement adopté.
Pour qui le met enusage , une sonde cannelée
ordinaire et un bistouri dont la pointe est
émoussée suffisent pour ouvrir la voie par
laquelle onfait l'extraction du calcul. Laplaie
est plus large et l'incision plus facile qu'en
suivant le précepte donné par Celse et repro-
duit par M. Lysfranc, d'inciser entre l'urètre
et le pubis : « Mulieri vero, inter urinæ iter et
>> os pubis incidendum est sic , ut utroque
>>loco plaga transversa sit (1). On s'éloigne
plus sûrement encore du vagin, dont la lésion
suivie de fistules urinaires presque incurables
:
est si justement redoutée.
Ces fistules urétro et surtout vésico-vagi-
(1) A. Corn. Celsi Medicina; lib. vu, cap. 26.
248 HISTOIRE
nales sont de toutes les infirmités auxquelles
la femme est sujette , les plus désagréables à
traiter. La cautérisation actuelle de l'orifice
fistuleux, assez facile à pratiquer en se servant
du speculum brisé, dont on écarte les deux
moitiés de manière à laisser la fistule à dé-
couvert dans leur intervalle , ne réussit pres-
que jamais; surtout si, la fistule étant vésico-
vaginale , l'écoulement goutte à goutte , le
stillicidium de l'urine , est continuel. Peut-
être qu'un siphon aspirateur soutirant les
urines de la vessie à mesure qu'elles sont dé-
posées dans ce réservoir, et les forçant à sor-
tir par le canal d'une grosse sonde de gomme
élastique placée dans l'urètre , empêcherait le
liquide de passer par l'orifice fistuleux; sur-
tout si , remplissant le vagin de charpie, on
exerçait une sorte de compression. C'est au
moins ce qu'il est permis d'espérer d'après un
essai que M. Jules Gloquet et moi avons tenté
à l'hôpital Saint-Louis sur une jeune femme
que des insinuations étrangères firent renon-
cer à ce moyen de guérison. Déjà la charpie
placéedans le vagin en était retirée àpeine hu-
mide, lorsque la malade, prétendant éprou
DE LA CHIRURGIE, 249
ver des douleurs intolérables , demanda sa
sortie. Une nouvelle occasion ne s'est point
encore offerte de recommencer cette tentative.
Onsait que les suites de la taille des femmes,
pratiquée au dessous du pubis, ont paru tel-
lement graves àun célèbre lithotomiste, frère
Cosme, qu'elles l'avaient engagé à faire tou-
jours sur elles la taille au haut appareilin
... Terminons ce discours par l'examen d'une
question susceptible de controverse. Lesnou-
velles théories médicales ont-elles eu quelque
influence sur les progrès de la Chirurgie, et
en ce cas quelle est la nature de cette in-
fluence ?
La Médecine , et surtout la Médecine fran-
çaise , a subi, de nos jours, une suite de ré-
volutions et de réformes qui tendent à lapla-
cer au rang des autres sciences physiques et
à l'élever à leur niveau. Elle est devenue
une science de faits, du moment où les mé-
decins comme les physiciens ont été convain-
cus de cette vérité , que toute idée nous vient
par les sens et que nous ne devons rien ad-
mettre au-delà de ce qu'ils nous démontrent;
alors s'est écroulé ce vain échafaudage de rai
250 HISTOIRE
sonnemens subtils , tantôt ingénieux et plus
souvent absurdes, en lequel consistait la mé-
decine des Stahl, des Hoffman, des Boerhaave
et de leurs disciples. Pinel , empruntant aux
sciences naturelles le secours de leurs métho-
des, cherchaàdébrouiller le chaos dans lequel
un petit nombre de faits bien observés se
trouvait mêlé et comme enseveli au milieu
d'opinions mensongères. Il ne se borna point
à classer les objets; matérialisant en quelque
sorte la science,jusque-là trop métaphysique,
il s'efforça de localiser, si l'on peut ainsidire,
chaque maladie ou de lui assigner un siége
spécial , c'est-à-dire de déterminer le lieu de
son existence primitive. Cette idée se montre
évidemment dans les nouvelles dénominations
imposées aux fièvres qu'il continuait d'appeler
essentielles, comme pour rendre un dernier
hommageaux opinions jusque-làdominantes ;
mais assignant à chacune un siége particulier ,
faisant consister, par exemple , les fièvres bi-
lieuses et pituiteuses des auteurs dans l'irrita-
tion spéciale de certaines parties du tube
intestinal; nul, du reste, sij'ose le dire, sous
le rapport thérapeutique , envisageant son
DE LA CHIRURGIE. 251
objet moins en médecin qu'en naturaliste.
Tel était l'état de la science et la tendance
des esprits, lorsque , parmi les nombreux élè-
ves de M. le professeur Pinel , M. Broussais,
particularisant davantage et fixant avec plus
d'exactitude le siége primitif des affections
fébriles , appela du nom de gastrites et de
gastro-entérites les fièvres méningo -gastri-
ques et adéno-méningées, enseignaque, dans
les fièvres du quatrième ordre , l'adynamie
était le simple résultat d'une irritation plus
vive , d'une affection plus profonde des sur-
faces intestinales; et, se laissant entraîner par
degrés à exagérer une heureuse idée , regarda
par degrés tout mouvement fébrile comme
l'effet de l'irritation d'une portion de la sur-
face digestive; innovant moins encore sous
le rapport pathologique que sous le point de
vue thérapeutique, car la conséquence ri-
goureuse de sa doctrine est la diète et les
émissions sanguines , regardées comme remè-
des généraux et presque exclusifs de toutes
lesmaladies.
Si je me suis bien fait entendre, le lecteur
doit suivre cette filiation naturelle des idées ,
252 HISTOIRE
suivant laquelle M. le docteur Broussais s'est
trouvé conduit au-delà du terme où le pro-
fesseur Pinel s'était arrêté. Jusque-là rien de
plus conforme à la marche progressive de
l'esprit humain dans la carrière des sciences ,
rien de plus naturel et de plus louable; mais
ce qui l'est moins , et doit être blámé sans
mesure, c'est le ton dogmatique et vraiment
injurieux du disciple envers son maître , déjà
trop vengé ; car les élèves du docteur Brous-
saislui faisant subir la peine du talion, l'ont,
à leur tour, injurié, et dépassé, à son égard ,
toutes les bornes de la décence , sans avoir ,
comme lui, le talent pour excuse; si le talent ,
loinde les excuser , n'aggravait encore de sem-
blables torts.
Iln'en est point dans l'étude des sciences et
des arts utiles comme dans la carrière des
lettres et des beaux-arts. Ici les succès et les
travaux des devanciers , bien loin de favoriser
les efforts deleurs successeurs , rendent, pour
ceux-ci, la carrière plus ingrate et les succès
plus difficiles. Qu'un poète entreprenne un
poème épique, une tragédie, etc., etc. , il a
devant lui les modèles d'une perfection déses-
;
DE LA CHIRURGIE. 253
pérante , auxquels on ne manque pas de le
comparer : il en sera de même de l'auteur
d'un tableau , d'une statue ; sera-t-il peintre
ou sculpteur plus habile parce qu'il a existé
des Phidias et des Apelle ? Pour nous, au con-
traire, partant du point auquel ont conduit
la science ceux qui nous ont précédés , il sera
bien difficile que même avec un médiocre ta-
lentelle ne nous doive quelque chose; un nain
monté sur les épaules d'un géant découvre un
horizon plus étendu que le géant lui-même;
un fort écolier en mathématiques en sait plus
que le grand Newton. Cela devrait peut-être
diminuernotre vanité: quelgrand mérite d'al-
lerun peuplus loin dans une routedéjà tracée?
Il est de l'essence des choses que celasoit ainsi ,
à moins que des hommes de talent n'aient des
successeurs à peu près stupides. Quant à la
prétention si commune et si ridicule d'avoir
entièrement changé la face d'une science quel-
conque, de l'avoir créée , semblables choses
sont tout au plus admissibles dans un éloge
académique et dans la bouche d'un rhéteur.
M. le docteur Broussais a bien mérité de
la Médecine en démontrant que le plus grand
254 HISTOIRE
nombre des fièvres nommées jusqu'à présent
essentielles , n'étaient que des irritations àdi-
vers degrés de telle ou telle partie de la sur-
face digestive , et qu'une thérapeutique adou-
cissante , débilitante , rafraîchissante pour
parler l'ancien langage , leur convenait géné-
ralement; mais ce service serait plus qu'effacé
s'il parvenait à faire prévaloir la doctrine que
toutes les maladies ne sont que des irritations
àdivers degrés , que l'irritation est le seul élé-
ment morbide. Heureusement le temps n'est
plus où un fait particulier, quelle que soit son
importance, généralisé et réduit en système,
faisait révolution dans la Médecine et en retar-
daitpourlong-temps lesprogrès. M. Broussais
aura rendu àla science un notable service en
1
déterminant mieux le siége primitif d'affec-
tions importantes par leur gravité et par leur
fréquence; et aussi pour avoir rendu les mé-
decins plus circonspects dans l'emploi des re-
mèdes stimulansetdes médications excitatrices.
C'est par là surtout que la théorie médicale
nouvelle a exercé une heureuse influence sur
lathérapeutique chirurgicale.
Nous n'abandonnerons point ce sujet sans
DE LA CHIRURGIE . 255
quelques réflexions sur le titre de Médecine
physiologique , donné, on ne sait pourquoi,
à la théorie pathologique de l'irritation. A
toutes les époques de la science, la Médecine
asuivi le sort de la Physiologie; les acides et
les alcalis , aux temps de Sylvius , faisaient
tout dans l'état de santé et dans les maladies;
l'âme des Stahliens présidait aux phénomènes
physiologiques comme aux phénomènes Table
pa-
thologiques. Tout dans le corps humain sain
ou malade, selon l'école de Boerhaave, sui-
vaitles loisde lamécanique. Pourquoi ladoc-
trine de l'organisme, née parmi nous des tra
vaux de Bordeu et de l'Ecole de Médecine de
Paris , ne régnerait-elle point de nos jours en
Pathologie comme en Physiologie ongo
A ce propos , de quelques progrès récens
que puisse s'enorgueillir la science de lavie,
la Physiologie est bien éloignée de pouvoir
servird'unique fondement enmédecine. Tant
que nous ne saurons point exactement quel
rôle joue , dans les phénomènes de la santé,
cet agent invisible dont les nerfs sont les con-
ducteurs , comment expliquer l'origine et la
succession des phénomènes morbifiques ? Il
256 HISTOIRE
existe évidemment dans le corps des animaux
etde l'homme un système de parties destinées
àles mettre en rapport avec le principe d'ac-
tion, le plus puissant, le plus actif et le plus
répandu dans la nature. Les appareils médul-
laires et nerveux , si divers dans les différentes
espèces animales , agissent par l'entremise du
principe de l'électricité comme le récipient
pulmonaire au moyen de l'oxigène atmosphé-
rique, comme le tube digestif en élaborant
une foule de substances qui nous sont étran-
gères. Bien que nous ignorions l'essence de la
digestion et de la respiration, et que le méca-
nisme intime de ces fonctions nous échappe ,
nous possédons néanmoins une foule de don-
nées du problème ; le phénomène nous est
connu dans le plus grand nombre de ses cir-
constances.
R
Il en seraquelquejourde même parrapport
àl'innervation , et la plupart des phénomènes
de la sensibilité nous seront alors révélés ;
on peut même dire que sous ce rapport nous
sommes sur la voie, et peut-être à la veille
d'une grande découverte (G), découverte qui ,
par son importance , changera véritablement
DE LA CHIRURGIE. 257
la face des sciences physiologiques et par con-
séquent de la Médecine. Alors , les théories ,
les explications qui nous frappent aujourd'hui
par leur apparente évidence seront regardées
du même œil que les théories physiologico-
'. pathologiques imaginées avant la découverte
de la circulation , et descendront au même
niveau que les systèmes géographiques anté-
rieurs à la découverte du nouveau monde. La
plupart des sciences , et avec elles la Méde- 1
cine , subiront une révolution véritable dont
l'influence s'étendra, n'en doutons point , jus-
qu'à la portionmécanique ou chirurgicale de
la thérapeutique. Quoique puissamment mo-
difiés , ses procédés demeureront; car les for-
mes , la situation, les conditions physiques
des organes ne changeront point, et c'est aux
altérations de ces qualités que la Chirurgie
est principalement destinée à porter remède .
17
NOTES
ET
MORCEAUX DÉTACHÉS .
1"
(A) L'un des hommes les plus spirituels et les plus
remarquables dont la Médecine française puisse
s'honorer , est Quesnay , moins connu comme secré-
taire de l'Académie royale de Chirurgie , que pour
avoir été le chef des économistes , et le véritable fon-
dateur de cette science qui , sous le nom d'Économie
politique , a déjà obtenu et doit avoir sur la richesse
>
et la prospérité des nations une si grande influence.
Des révélations récentes (1) et inattendues , concer-
nant ce chirurgien illustre , viennent d'ajouter encore
à l'intérêt qu'inspire sa mémoire , et nous portent à
lui consacrer cette notice .
Né , en 1694 , à Merey , près Montfort L'Amaury et
(1) Mémoires de Mme du Hausset ; Paris , in-8° , 1824.
17..
260 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
non loin de Versailles , d'un avocat que son goûtpour
l'agriculture avait enlevé au barreau de la capitale ,
l'ayant perdu de bonne heure , Quesnay fut élevé par
les soins d'une mère , femme laborieuse et active qui
l'initia de bonne heure dans tous les détails d'une
exploitation rurale , leur seule richesse. Cependant il
apprit le latin presque sans maîtres , et, sentant le
besoin d'un état , il se décida pour la médecine , qu'il
vint étudier à Paris. Reçu maître en Chirurgie , il alla
se fixer à Mantes , où l'attendaient des succès vul-
gaires , lorsque les chirurgiens les plus distingués de
la capitale, réunis dans une société devenue depuis
si célèbre sous le nom d'Académie royale de Chirur-
gie, sentant le besoin qu'avait leur compagnie d'un
secrétaire spirituel et lettré , appelèrent Quesnay sur
un théâtre plus digne de ses talens , et l'y fixèrent par
divers avantages .
4
Nommé chirurgien ordinaire du Roi , professeur
royal et secrétaire de l'Académie , il publia le premier
volume de ses mémoires , avec une préface , de nos
jours encore regardée comme un chef-d'œuvre. D'au-
tres travaux particuliers suivirent , tels que l'Essai
physique sur l'Economie animale; 3 volumes in-12 ,
sorte de traité de Physiologie dont il atteste le peu
i
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 261
de progrès à cette époque; et les Recherches histori-
ques et critiques sur l'origine , les divers états et les
progrès de la Chirurgie en France; 2 volumes in-12.
:
A la suite de ce dernier ouvrage , le plus curieux de
ceux que fit éclore la longue et vive dispute entre les
médecins et les chirurgiens , se trouve l'Index fune-
reus chirurgorum Parisiensium, de Pierre Devaux.
Enfin, en 1749, parurent ses deux Traités de la Sup-
puration et de la Gangrène , ouvrages qui prouvent
malheureusement que pour écrire avec fruit sur notre 1
art, ilfaut être , avant tout, praticieni, et que , comme
l'a très bien dit Heister dans ses Institutions de Chi-
rurgie (introduction) , c'est bien en Chirurgie qu'on
peutdire que ce n'est ni l'étude , ni la méditation, ni
la dispute qui rendent maître , mais la pratiqué..
Une circonstance imprévue vint changer tout- à
coup le cours de ses destinées ; chirurgien du duc de
Villeroy, Quesnay était dans la voiture de ce grand
seigneur , lorsqu'une dame de la cour fut subitement
prise d'un accès d'épilepsie. C'était la comtesse d'Es-
trades , femme à la mode , favorite de l'amie du mo-
narque, madame de Pompadour, amie elle-même d'un
ministre puissant. Quesnay reconnaît le caractère du
mal , éloigne discrètement tout témoin, et se contente
262 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
de prescrire quelques calmans contre ce qu'il assure
n'être que des maux de nerfs.
Madame d'Estrades , reconnaissante , le produisit
chez la marquise de Pompadour , qui se l'attacha
comme médecin , lui donna un petit appartement au-
dessus du sien, dans les entresols du château de Ver-
sailles , et lui procura la charge de premier médecin
ordinaire du Roi .
Brusquement transplanté du paisible domaine des
sciences au milieu d'une cour brillante , il vécut im-
punément au milieu de ce foyer toujours actif et , si
L'on peut parler ainsi , sur cette terre natale de lacor-
ruption et de l'intrigue : seulement , profitant de l'ai-
sance et des loisirs que lui procurait sonnouvel em-
ploi , il se livra tout entier à ses habitudes studieuses
et contemplatives. Son petit appartement devint l'a-
sile et comme le temple d'une philosophie à la fois
élevée et hardie; il se plaisait à y réunir les hommes
les plus distingués en tout genre. C'est là que naquit
l'Economie politique , d'abord composé bizarre de
dissertations et de calculs sur le produit net , mais
qui , par la suite , sous la plume d'Adam Smith, de
J.-B. Say et de leur école , s'est élevée au rang des
sciences dont les progrès importentle plus au bonheur
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 263
des hommes réunis en sociétés. Pour s'être trompés
sur la véritable source des richesses, en la plaçant
dans la terre tandis qu'elle existe dans le travail ,
les économistes n'en sont pas moins les véritables
créateurs de l'Economie politique, et touten lescom-
battant Smith leurrend cet hommage. Onpeut même
ajouter, avec le traducteur français du célèbre pro-
fesseur écossais (1) , M. Germain Garnier, que « tous
> les points par lesquels se touchent ces deux grands
>>systèmes d'Economie politique , ceux de Quesnay et
>> de Smith servent à la démonstration des vérités
» qu'ils ont enseignées , comme se confirment, l'une
>> par l'autre , les observations de deux astronomes
>>placés à deux positions opposées du globe. » Tout
entier à ces méditations favorites , Quesnay vivait à
la cour comme aumilieud'une solitudephilosophi-
que. Ecoutons à ce sujet(2) Marmontel : « Tandis que
>>les orages se formaient et se dissipaient au-dessous
>>de l'entresol de Quesnay , il griffonnait ses axiomes
» et ses calculs d'Economie rustique, aussi tranquille,
(1) Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des na-
tions; tom . v, page 283.
(2) Mémoiresde Marmontel , liv. v
264 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
>> aussi indifférent à ces mouvemens de la courr ,, que
» s'il en eût été à cent lieues de distance . Là bas on
>> délibérait de la paix , de la guerre , du choix des
>>généraux , du renvoi des ministres ; et nous dans
>>l'entresol nous raisonnions d'agriculture , nous
>>> calculions le produit net , ou quelquefois nous
>>dînions gaîment avec Diderot , d'Alembert , Duclos,
>>>Helvétius , Turgot, Buffon; etmadame de Pompa-
>> dour ne pouvant pas engager cette troupe de philo-
>>> sophes à descendre dans son salon, venait elle-même
>> les voir à table et causer avec eux .
Cette secte , ou plutôt cette école, dont Quesnay
fut le fondateur , se trouve parfaitement appréciée
par un excellent esprit, M. Félix Bodin , dans la sep-
tième édition de son résumé de l'Histoire de France.
<<Une association moins vantée que celle des philo-
>>sophes auxquels nous devons l'Encyclopédie , c'est-
>>à-dire la grande pensée de Bacon , assujettie à l'al-
>>phabet , rendit , selon moi , de plus grands services
>>à l'humanité; je veux parler des économistes, qu'on
» n'a point assez appréciés parce qu'ils ont prêté au
>> ridicule , et qu'en France le ridicule est mortel.
>>Malgré leur ton dogmatique, les formes ambitieuses
>>de leur style et les inductions trop exclusives qu'ils
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 265
>>tiraient de principes contestés aujourd'hui , on leur
>> doit de la reconnaissance pour avoir dirigé la curio-
>>sité nationale vers des questions d'intérêt public.
>>Les systèmes bizarres ont pullulé , mais l'attention
>>s'est tournée vers l'utile , les causes de la misère des
>>>
peuples ont étécherchées , l'esprit public s'est formé.
» Adam Smith et les Écossais ont appliqué à cette
>>étude la rectitude d'esprit qu'ils ont portée dans
>>l'Histoire philosophique en suivant les traces de
>>Voltaire. Les Italiens s'y sont distingués par la sa-
>>gacité de leurs investigations ; mais ce sont toujours
les économistes français qu'il faut regarder comme
>>>lesprécurseurs des philantropes éclairés répandusau-
>>jourd'hui dans les deux mondes . » Chose admirable
que la Médecine puisse se glorifier d'avoir produit les
créateurs des sciences qui font le plus d'honneur à l'es-
prithumain : Copernic, qui, le premier, fit connaître le
véritable système du monde ; Locke, qui fit pour les
idées ce que Copernic pour les corps célestes ; et Ques-
nay , ce premier maître en Economie politique !
Qu'on ne s'étonne point qu'accoutumés à réfléchir
et à résoudre les problèmes de philosophie naturelle
les plus compliqués et les plus difficiles , les médecins
portent sur des objets étrangers en apparence à leurs
266 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
méditations habituelles , un œil scrutateur etunesprit
lumineux ; toujours occupés à remonter de l'effet à la
cause comme à redescendre des causes aux effets , ob-
servant l'homme dans toutes les conditions de la so-
ciété, de la santé et de la vie , admis dans l'intimité
des individus et des familles , obligés de scruter le
fonddes cœurs , ils doivent se trouver naturellement
conduits sur toutes les routes où l'esprit humain s'a-
vance et trop souvent s'égare. Un jour, peut-être , de
leursrangs, unhomme sortira, qui, profitant de tous
les avantages de sa profession et de son époque , sépa-
rant nettement les réalités des chimères, fondera la
véritablephilosophie,cette science des choses, comme
l'appelait le sage Locke , science que les esprits bien
faits ont de tout temps devinée , dont les fondemens
1
existent épars , mais ne furent jamais réunis en corps
de doctrine :
Étranger aux mœurs de la cour , quoique vivant
au milieu d'elle , Quesnay goûtait dans l'étude ce doux
repos , cette tranquillité d'esprit, premier besoin et
premier bien du sage , quiétude parfaite que les am-
bitieux , les superstitieux , les nécessiteux , les vani-
teux ne connurent jamais , et dont ne jonissait pas ,
au milieu de ses succès , son confrère , premier chi
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 267
rurgien du Roi, le gascon Lapeyronie. Il se trouvait
parfois déplacé et comme étranger au milieu de ce
tourbillon. Vous avez l'air embarrassé devant le Roi,
lui disait madame de Pompadour, et cependant il est
si bon ! Madame , répondit Quesnay (1) , je suis sorti
à quarante ans de mon village , et j'ai bien peu d'ex-
périence du monde, auquel je m'habituedifficilement;
lorsque je suis dans une chambre avec le Roi , je me
dis : voilà un homme qui peut me faire couper la
tête, et cette idée me trouble.-Mais la justice et la
bonté du Roi ne devraient-elles pas vous rassurer ?
-Cela est vrai pour le raisonnement , mais le senti-
ment est plus prompt, et il m'inspire de la crainte
avantque je me sois dit tout ce qui est propre à l'é-
carter. Son indignation à la vue de l'intendant des
postes , qui , tous les dimanches , apportait au Roi le
secret des lettres décachetées avec un art tel qu'il n'y
paraissait pas , son indignation était telle qu'il traitait
ce ministère d'infâme , et que l'écume lui venait à la
bouche. « Je ne dînerais pas plus avec l'intendant des
postes qu'avec le bourreau , disait-il » ; sur quoi ma-
dame du Hausset remarque qu'il était étonnant d'en-
(1) Mémoires de Mme du Hausset; pag. 131.
268 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
tendre de pareils propos dans l'appartement de la
maîtresse du Roi , et que cela ait duré vingt ans sans
qu'on en ait parlé. C'était la probité qui parlait avec
vivacité, disait à ce sujet M. de Marigny , le frère de
la favorite , et non l'humeur ou la malveillance qui
Σ
s'exhalait ( 1) . med
Il était bientraité par Louis XV , qui l'appelait son
penseur , l'annoblit et blasonna son écusson d'une
pensée. Madame de Pompadour était pour lui pleine
d'égards; mais , soit qu'elle craignîtde compromettre
sa dignité, soit plutôt qu'elle redoutât dans la con-
versation sa brusque franchise , « voyageant avec lui
» dans la même voiture , elle ne lui disaitpas quatre
>>paroles , quoique ce fut un homme d'un grand es-
>>prit , nous apprend madame du Hausset, dans des
mémoires bien précieux pour leur veracité naïve .
Toutefois il avait pour sa bienfaitrice un attachement
rare à la cour. L'anecdote suivante prouve combien
cet attachement était fort et sincère. Elle honore trop
le caractère de Quesnay et peint trop bien les mœurs
détestables de l'époque pour ne pas la rapporter tex-
tuellement et telle qu'on la trouve dans les mémoires
(1) Ibidem , pag. 64.
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. абд
écrits par Marmontel pour l'instruction de ses enfans .
« Pour supplanter madame de Pompadour , M. d'Ar-
» genson et madame d'Estrades avaient fait inspirer
>>au Roi le désir d'avoir les faveurs de la jeune et
>>belle madame de Choiseul , femme du menin.
>> L'intrigue avait fait des progrès ; elle en était au dé-
T
>>noûment. Le rendez -vous était donné ; la jeune
>>dame y était allée ; elle y était dans le moment
» même où M. d'Argenson, madame d'Estrades, Ques-
» nay et moi étions ensemble dans le cabinet du mi-
>> nistre : nous deux témoins muets , mais M. d'Ar-
>>genson et madame d'Estrades très occupés , très in-
» quiets de ce qui se serait passé. Après une assez
>>longue attente , arrive madame de Choiseul , éche- 1
>>velée et dans le désordre qui était la marque de son
>>triomphe. Madame d'Estrades court au-devant d'elle
>>et lui demande si c'en est fait.- Oui , c'en est fait ,
:
>>répondit-elle , je suis aimée; il est heureux; elle va
>> être renvoyée , il m'en a donné sa parole. - A ces
>> mots , ce fut un grand éclat de joie dans le cabinet.
>> Quesnay lui seul ne fut point ému.- Docteur, lui
>> dit M. d'Argenson , rien ne change pour vous , et
>>nous espérons bien que vous nous resterez.- Moi , 1
>>monsieur le comte , répondit froidement Quesnay
270 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
>> en se levant, j'ai été attaché à madame de Pompa-
>> dour dans sa prospérité , je le serai dans sa disgrâce ;
et il s'en alla sur-le-champ. Nous restẩmes pétrifiés ;
>>mais on ne prit de lui aucune inquiétude.- Je le
>>connais, ditmadáme d'Estrades, il n'est pas homme
>> à nous trahir.-Et en effet ce ne fut pas par lui que
>>le secret fut découvert et que madame de Pompa-
>> dour fut délivrée de sa rivale (1) . »
Lamort de madame de Pompadour, arrivée en 1764,
changea peu de chose dans l'existence deQuesnay, déjà
septuagénaire. II entreprit, à ce moment, l'étude des
mathématiques , auxquelles il avait été jusques alors
étranger , comme on a vu depuis Alfieri , parvenu à
un âge avancé , étudier le grec avec obstination et de-
venir helléniste. Chefreconnu des économistes, atteint
de la goutte , seule infirmité de sa vieillesse , la sup-
portant avec gaîté, uniquement livré à ses recherches
favorites , il mourut octogénaire en 1774 , après une
vie tout entière vouée à la pratique de ces maximes
dans lesquelles se trouve renfermée la morale du sage ,
Instruis-toi , modère-toi , conserve-toi , et fais pour
1
autrui ce que tu voudrais qu'il fit pour toi.
(1) Mémoires de Marmontel, liv. v.
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS 271
(B ). Dans les premières années de l'Académie
royale de Médecine , plusieurs membres de la section
de Chirurgie pensèrent à publier leurs travaux sous le
titre de Nouveaux mémoires de l'Académie royale de
Chirurgie. Dans l'ardeur de leur zèle , un premier vo-
lume fut projeté , et, si je ne m'abuse , il n'eût point
été trop inférieur àla collection célèbre dont il deyait
être regardé comme la continuation. M. le professeur
Béclard y eût inséré son mémoire sur la taille bilaté-
rale ; M. Roux , son travail sur la staphylloraphic;
M. Larrey, un mémoiresur les plaiespénétrantes de la
poitrine; M. Ribes , ses recherches sur les fistules à
l'anus; M. Jules Cloquet, un mémoire sur les calculs
vésicaux; M. Lysfranc, ses nouveaux procédés relatifs
aux amputations. MM. Antoine Dubois et Boyer y
eussent concouru ; le premier par une note sur la
taille des femmes , et le second par des observations
sur letraitement des fissures à l'anus, dont il ale pre-
mier établi les véritables principes , etc., etc. Le Dis-
cours sur les progrès récens de la Chirurgie eût servi
de frontispice à l'ouvrage, et servi en quelque sorte
deliaison entre les anciens et les nouveaux mémoires.
Mais un règlement contraire à cette publication fut
adopté: le gouvernement donna pour secrétaire-gé
272 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
7
néral à l'Académie royale de Médecine , le plus spi-
rituel et le plus facile de nos improvisateurs , M. le
docteur Pariset. Dès lors l'emploi des secrétaires de
section consista principalement dans la tenue des pro-
cès -verbaux ; fatigué de ce plumitif fastidieux et des
contrariétés qu'essuyait un projet louable , je ne crus
point devoir conserver les fonctions de secrétaire.
Mes confrères de la section de Chirurgie récompen-
sèrent mon zèle en m'appelant à l'honneur de les pré-
sider. Je devais cette explication au lecteur ; pour
qu'elle soit entière il faut ajouter que je n'ai com-
plètement abandonné le projet de publier le premier
volume des Nouveaux mémoires de l'Académie royale
de Chirurgie , qu'au moment où la mort m'a enlevé,
dans la personne de mon collègue et de mon ami
M. le professeur Béclard , mon principal auxiliaire.
Quoique bien résolu à ne plus me mêler désormais
d'organisationacadémique et à me tenir pour toujours
éloignéde ce champ de tracasseries où la gloire du
succès n'équivaut point à l'ennui du combat , je crois
devoir insérer ici mon rapport sur les premiers tra-
vaux de la section de Chirurgie de l'Académie royale
de Médecine. Ce rapport , lu à la séance de rentrée
du lundi 15 novembre 1821 , contient des idées que
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 273
je crois vraies , et dans lesquelles je persiste , sur la
meilleure organisation possible de l'Académie royale
de Médecine.
Du moment que les premières lueurs d'un com-
mencement de retour à l'ordre vinrent consoler la
France , désolée par une trop longue anarchie , on
sentit le vide immense que laissait dans l'art la sup-
pression de l'Académie royale de Chirurgie et de la
Société royale de Médecine. Des réunions libres de
médecins se formèrent spontanément ; les principes
de l'unité et de l'indivisibilité , alors tout-puissans en
politique , présidèrent à la création de ces sociétés
médicales . Elles se composèrent à la fois des méde-
cins qui , dans le traitement des maladies , se bornent
à l'emploi du régime et des médicamens , de ceux qui
joignent à ces moyens les secours de la Chirurgie , et
enfin des hommes exclusivement voués aux prépara-
tions pharmaceutiques. Des vétérinaires , des agricul-
teurs , de simples amateurs des sciences naturelles , s'y
joignirent; des recueils périodiques de médecine fu-
rent publiés , et l'on doit avouer que , si ces réunions
n'eurent point tous les avantages des anciennes cor
18
274 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
porations académiques , leur existence ne fut pas non
plus sans utilité.
A cette époque , les nouvelles Écoles de médecine ,
dont l'impérieuse nécessité avait commandé l'institu-
tion , jetaient le plus vif éclat. Formées des hommes
les plus distingués dans toutes les parties de l'art de
guérir , on put croire que ces Écoles , si supérieures
aux anciennes corporations , suffiraient à les rempla-
cer sous le rapport du perfectionnement de l'art
comme sous celui de son enseignement : c'était trop
attendre d'elles. Constituées d'après le principe de
l'unité de l'art , base fondamentale de son enseigne-
ment , elles étaient par cela même organisées d'une
manière peu favorable à son perfectionnement : en
effet , ce perfectionnement exige dans les hommes iso-
lés ou réunis qui s'en occupent , une concentration
de toutes les forces sur un seul point , une réunion de
tous les efforts dirigés vers un même but, ou , pour
mieux dire , une spécialité d'attention et d'action
tout-à-fait opposée à l'esprit d'ensemble et de généra-
litéphilosophique, si convenable dans l'enseignement.
Les associations médicales se multiplièrent sous
toutes les formes et sous tous les titres . Favorisées ou
non de l'appui du gouvernement , elles publièrent des
NOTES ET MORCEAUX DETACHÉS. 255
recueils périodiques , des mémoires , des annales, des
bulletins , des journaux où l'on voit trop souvent , à
côté de quelques observations bien faites , entassés
sans discernement et sans choix , les élémens les plus
hétérogènes , les faits les plus apocryphes , les raison-
nemens les plus contradictoires ; et, sans le juste ou-
bli dans lequel tombaient bientôt ces productions
éphémères , l'art eût infailliblement rétrogradé. Vers
la fin de l'année 1815, une commission fut instituée
pour examiner l'état de la médecine en France , et les
membres de cette commission, divisés sur tout le
reste , se réunirent pour déclarer qu'il convenait de
rétablir les anciens corps académiques. Frappé de ce
concert entre des hommes qui professaient d'ailleurs
des doctrines diamétralement opposées , le gouverne-
ment conçut dès-lors le projet de reproduire l'Aca-
démie royale de Chirurgie et la Société royale de
Médecine sous une forme appropriée à l'état actuel.
Divers obstacles vinrent en retarder l'exécution. Enfin,
en l'année 1820 , une commission (1) fut chargéesde
(1) Cette commission était composée de MM. Cuvier, Degerando,
Hely-d'Oissel , conseillers-d'état ; et de MM. Portal , Alibert ,
Bourdois de Lamotte , Chaussier, Coutanceau , Desgenettes , Du
18..
276 NOTES ET MORCEAUX DETACHÉS.
préparer les bases de l'ordonnance qui devait opérer
ce rétablissement. Si votre secrétaire , messieurs , n'a-
vait eu l'honneur d'en faire partie , il dirait que jamais
semblable travail ne fut accompli avec plus de soins ,
de réflexion et de maturité. Plusieurs mois furent em-
ployés à discuterla meilleure organisationpossibled'un
corps académique spécialement chargé du perfection-
nement des sciences médicales . L'ordonnance , fruit
tardif de ces conférences multipliées , fut enfin rendue
le 20 décembre 1820 .
Cependant , tous les médecins n'avaient pu concou-
rir à ce travail , quoique tous eussent pu s'y croire
appelés : alors , de cette multitude d'amours-propres
blessés, ballons remplis de vent , sortit une tempête.
Il était manifeste que l'ordonnance faisait partie d'un
système plus vaste , et que l'on voulait ramener la
Médecine vers l'ancien régime. On affecta d'oublier
que le principe de l'unité , si favorable à l'enseigne-
ment, d'une utilité problématique et contestée dans
l'exercice de la Médecine , devient d'une fausseté pal-
pable lorsqu'on l'applique au perfectionnement de
puytren , J.-J. Leroux , Richerand et Royer-Collard, docteurs en
Médecine et en Chirurgie.
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 297
cette science. Les membres honoraires de l'Académie,
privés de quelques prérogatives accordées aux titu-
laires , les réclamèrent avec instance , et les obtinrent
en partie par l'effet d'une seconde ordonnance rendue
le 6 février de cette année. Cette marque de condes-
cendance, ce témoignage d'une bonté toute paternelle,
parut un acte de faiblesse , et dès ce moment on ne
douta plus de la possibilité de détruire , par une troi-
sième ordonnance , les bases constitutives de celle
du 20 décembre , véritable charte de l'Académie.
Étrangers à ces débats , pleins de reconnaissance ,
et glorieux d'être appelés à remplacer une Académie
justement célèbre , les membres titulaires de la section
de Chirurgie , spontanément réunis chez M. Distel,
premier chirurgien du Roi , se promirent d'entrepren-
dre sans délai cette œuvre honorable ; et voulant que
rien ne vînt ralentir des travaux commencés avec ar-
deur , ils s'adressèrent en ces termes à S. Exc. le mi-
nistre secrétaire-d'état au département de l'intérieur :
<< Monseigneur ,
>> Le rétablissement de l'Académie royale de Chi-
rurgie , sous une forme appropriée à l'état actuel de la
Médecine en France , influera puissamment sur les
278 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
progrès d'un art dans lequel les Français furent long-
temps sans rivaux ; mais pour que ce bienfait d'un
gouvernement réparateur produise tous les fruits
qu'on a droit d'en attendre , il ne suffit point d'avoir
partagé l'Académie royale de Médecine en trois sec-
tions biendistinctes. Les Académies séparées de cette
sorte, d'institut médical , rivaliseront difficilement
d'efforts et de zèle , si chacune d'elles ne renferme un
élément nécessaire d'émulation et d'activité dont les
a privées l'ordonnance du 20 décembre , en cela diffé-
rente du projetprimitif, plan fondamental à la rédac-
tion duquel V. Exc. a bien voulu appeler quelques-
uns d'entre nous. Ce projet attachait à chacune des
trois sections de l'Académie royale de Médecine , un
secrétaire perpétuel, essentiellement chargé de lapré-
paration et de lapublication de ses travaux. Ses au-
teurs, sur ce point unanimes , avaient pensé que si des
motifs d'économie s'opposaient à cet établissement ,
mieux valait ajourner l'institution, que la priver dès
sa naissance de ce qui devait en être , en quelque fa- 1
çon , l'âme , le ressort et l'organe. La publication de
nos travaux seule révèlera notre existence académique.
Institués pour continuer l'ancienne Académie royale
de Chirurgie , notre premier soin sera de prouver ainsi
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 279
à l'Europe que nous sommes les dignes successeurs
de ces hommes qui , dans le dix-huitième siècle , por-
tèrent si haut la gloire de la Chirurgie française , et
lui élevèrent dans la collection de leurs mémoires un
monument immortel.
>> Des secrétaires annuels s'occuperaient avec tié
deur à rassembler des matériaux qu'un autre mettrait
en œuvre , et à préparer des travaux dont ils ne re-
cueilleraient point les fruits. Il n'est d'ailleurs aucune
classe de l'Institut de France , aucune Académie in-
stituée et protégée par legouvernement , qui n'ait dans
son secrétaire perpétuel une sorte d'agent d'impulsion,
dont les talens et l'activité donnent assez exactement
la mesuré de l'éclat et de l'activité du corps dont il
fait partie. Ce fut au talent de Fontenelle que l'Aca-
démie des sciences , nouvellement instituée , dut un
demi-siècle d'illustration et d'éclat . Le savoir et l'é-
loquence de Vicq-d'Azyr firent les destinées de la So-
ciété royale de Médecine. La gloire de Louis est dé-
sormais inséparable de celle qui restera toujours
attachée aux travaux de l'Académie royale de Chi-
rurgie.
»
Les soussignés membres titulaires de la section
de Chirurgie dans l'Académie royale de Médecine ,
280 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
espèrent que V. Exc., usant de la faculté réservée par
l'article 15 de l'ordonnance du 20 décembre dernier ,
voudra bien les autoriser à choisir l'un d'entre eux
pour remplir les fonctions de secrétaire perpétuel ,
lorsque ce choix aura été confirmé par l'approbation
de Sa Majesté. Pleins de confiance dans la justice de
leur demande , ils ont l'honneur d'être, etc. »
(Suivaient les signatures . )
Persuadé de la légitimité de nos réclamations , le
ministre crut , pour y faire droit , devoir attendre
que l'Académie eût rédigé son projet de règlement;
une commission fut donc choisie pour y travailler..
M. Royer - Collard, membre de cette commission ,
soumit à l'Académie les bases de son travail , propo-
sant , à la suite d'un rapport lumineux , les articles
principaux du règlement mis en harmonie avec l'or
donnance du 20 décembre. Ce respect pour notre loi
fondamentale déplut au parti de l'opposition. Sentant
néanmoins l'impossibilité d'effacer par un arrêté ré-
glémentaire le texte précis de l'ordonnance constitu-
tive de l'Académie , il demanda un autre projet , qui,
sans en offrir la violation trop manifeste , en neutra-
lisat habilement les dispositions les plus importantes.
Un nouveau règlement fut donc rédigé ; c'était une
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 281
sorte d'interprétation judaïque de l'ordonnance du
20 décembre. Il semblait devoir satisfaire les parti-
sans de l'unité : vain espoir ! cette production équi
voque a subi de telles modifications que tout s'y
trouve complètement ramené au principe de l'unité ,
et que si l'on y conserve quelque chose de l'ordon-
nance du 20 décembre , on a eu soin de le rendre
tout-à-fait illusoire et entièrement inexécutable.....
Fatigués de l'inconvenance de ces débats , laplupart
des membres de l'Académie se sont abstenus d'y pa-
raître , en sorte que le projet informe soumis en ce
moment à l'examen de l'autorité est l'ouvrage de
trente à quarante personnes , assemblée tout-à-fait
incompétente , si l'on fait attention que la moitié plus
un des membres ayant droit de voter , est requise
pour la validité des décisions d'une assemblée déli-
bérante. Chose remarquable ! lasection de médecine,
en faveur de laquelle ce projet semblerait rédigé , n'a
point abusé , pour l'obtenir , de sa supériorité numé-
rique. La majorité lui fut acquise à la faveur de
MM. les membres , soit honoraires , soit titulaires , de
la section de pharmacie , qui , trop flattés sans doute
que cette profession , long-temps et nécessairement
subordonnée , se trouve élevée au rang de la méde
282 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
cine sous le rapport académique , ont renoncé à s'as-
sembler en section séparée et semblent attacher le
plus grand prix à ce que toute trace de distinction
soit complètement effacée. Cette fusion , ou plutôt
cette confusion, qui , peut- être , sourit à quelques
personnes, est essentiellement nuisible aux progrès
del'art; elle anéantit et détruit radicalement les fruits
les plus précieux de l'ordonnance du 20 décembre ;
par elle s'éteindrait toute émulation entre les trois
parties du corps académique. Elle le frappe donc en
quelque manière dans son principe vital, et le con-
damne à l'insignifiance de ces réunions médicales qui
ontvainement essayé, depuis la révolution , de sup-
pléer à l'absence des anciennes académies .
Les intérêts de la Chirurgie se trouveraient surtout
gravement compromis. Réduite à une existence subor-
donnée, ou plutôt à la nullité , la section de Chirur-
gie cesserait bientôt ses réunions instructives , paisi-
bles conférences où chacun de nous , certain d'être
écouté avec intérêt, car lesujet de son discours rentre
dans le cercle de nos occupations habituelles , où
chacun de nous , dis-je , apporte avec confiance le tri-
but de ses méditations et s'efforce de contribuer en
quelque chose aux progrès de l'art qu'il cultive et
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 283
qu'il aime . Quelques hommes , il est vrai , préfére-
raient entretenir de leurs travaux une assemblée plus
nombreuse et moins capable de les apprécier ; les char-
latans aussi dressent leurs tréteaux dans les rues les
plus passagères et sur les places les plus fréquentées.
Si l'ordonnance du 20 décembre n'avait assuré à la
section de Chirurgie de l'Académie royale de Méde-
cine une existence réelle , et jusqu'à un certain point
indépendante , il suffirait , pour en démontrer la né-
cessité , d'examiner ce que fut l'Académie royale de
Chirurgie , de jeter un coup d'œil rapide sur l'état
actuel de laChirurgie française et sur les destinées fu-
tures de ce bel art , qui ne dégénérera point parmi
nous ; j'en ai pour gages vos talens , secondés par la
protectiond'un gouvernement éclairé , qui ne les lais-
sera pas sans encouragemens et sans appui.
Instituée vers l'an 1731, et supprimée en 1792 ,
l'Académie royale de Chirurgie compte environ
soixante ans de durée. Cet espace de temps , si court
aux yeux des hommes qui savent avec quelle lenteur
marchent les sciences d'observation , a néanmoins
suffi à ce corps illustre pour élever à la Chirurgie un
monument immortel, et assurer à cet art , parmi nous,
une supériorité naguère encore incontestable. Si l'on
284 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
demande surquels titres se fonde une renommée aussi
universelle et une aussi glorieuse prééminence , il suf-
fit de citer l'invention des méthodes pour guérir la
fistule lacrymale par le rétablissement des conduits
lacrymaux , et la cataracte par l'extraction du cristal-
lin; ladécouverte du procédé qu'emploie la nature
pour la guérison des plaies , et par suite l'établisse-
ment de la thérapeutique convenable à ce genre de
maladies; ladétermination des cas qui , dans les plaies
d'armes à feu, nécessitent l'amputation des membres;
les règles de ces opérations , dont plusieurs n'avaient
point encore été imaginées depuis l'amputation dubras
dans l'article , exécutée pour la première fois par Le-
dran père , jusqu'à l'amputation partielle du pied ,
proposée par Chopart. En toutes ces matières , comme
sur plusieurs autres points de doctrine , qu'il serait
trop long d'énumérer , l'Académie royale de Chirurgie
a la gloire d'avoir posé les bornes de l'art et dicté ses
lois à l'Europe reconnaissante , lois encore suivies , et
consacrées par l'assentiment universel.
Cette opinion de l'excellence et de la supériorité de
la Chirurgie française , fruit des travaux de l'Académie
de Chirurgie , éclata surtout lorsque , amenés dans
nos murs par les évènemens de la guerre , les chirur
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 285
giens des armées étrangères nous demandaient avec
instance de les conduire dans le sein de ce corps célè-
bre dont ils s'honoraient d'être les disciples. Ce ne fut
pas pour eux le sujet d'une médiocre surprise , d'ap-
prendre qu'il n'existait plus , et que le gouvernement
qu'ils venaient renverser , et qui parlait sans cesse de
gloire nationale , en eût négligé l'un des titres les plus
précieux ..
Devenue pour toutes les classes de médecins un
puissant sujet d'émulation , l'Académie de Chirurgie
donna naissance à la Société royale de Médecine. Éta-
blie en 1776 , née du désir de marcher sur les traces
de l'Académie royale de Chirurgie , brillante surtout
du savoir et de l'éloquence de Vicq-d'Azyr , son illus-
tre secrétaire perpétuel , cette nouvelle société s'ef-
força vainement d'égaler son modèle. En effet , qui
de nos jours tenterait d'établir un parallèle entre les
travaux de l'une et de l'autre Académie ? D'éternels
tableaux des vicissitudes de l'atmosphère, sous le nom
d'observations météorologiques , des constitutions
appelées médicales , de minutieuses descriptions des
maladies épidémiques les plus vulgaires , de stériles
recherches sur les applications du magnétisme et de
l'électricité au traitement des maladies , des mémoires
286 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
d'un intérêt purement local , depuis la topographie de
quelques villes de laGuyenne (1776) jusqu'au rapport
sur le cours de la rivière des Gobelins (1789) , telle
est la matière de dix volumes in-4° , publiés dans le
cours d'un petit nombre d'années , masse indigeste ,
effrayante pour le lecteur leplus intrépide , et qui , en
ce moment où tout se réimprime, glace l'ardeur du
libraire le plus avide , et paralyse le spéculateur le
plus téméraire.
Toutefois il est impossible de le dissimuler; au mo-
ment où l'Académie royale de Chirurgie tomba sous
les coups de la hache révolutionnaire , son existence
était depuis plusieurs années languissante. Elle avait
interrompu la publication de ses travaux , et son si-
lence était pour la Chirurgie une véritable calamité.
Parmi les causes de cette torpeur passagère , nulle ne
fut plus puissante que l'éloignement volontaire de
quelques membres de l'Académie , à la tête desquels
il faut placer le célèbre Desault. En se séparant de ses
confrères , ce chirurgien a plus que personne contribué
à ralentir le mouvement rapide de la Chirurgie fran-
çaise vers un perfectionnement illimité , et c'est de
cette époque que des nations rivales ont réussi sinon
à la devancer , peut-être à l'atteindre .
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 287
Placé à la tête de l'Hôtel-Dieu , Desault se persuada
trop aisément que le chirurgien du plus grand hôpital
de la capitale devait être nécessairement le plus grand
Hoo ob tass
chirurgien du monde. Entretenu dans cette idéellad
par
de complaisans adulateurs , il s'exagera l'importance
ob notconbyJ
de ses travaux , et renonçant à s'éclairer des lumières
de
asiage elanie
ses confrères , fonda, sa renommée sur des titres
αρασίτυλοτα
dont chaque jour diminue la valeur. De toutes ses in-
ventions pronées d'abord avec tant d'exagération et
d'enthousiasme , bientôt rien ne survivra , que le
souvenir de son ardeur pour répandre l'instruction
chirurgicale. Le premier il fonda parmi nous l'ensei-
badanc b
gnement régulier de la Chirurgie clinique ; et tandis
que la plupart de ses procédés vieillissent et chaque
jour tombent en désuétude , la mémoire d'un si grand
bienfait subsiste , et recommande son nom aux hom-
mages de l'équitable postérité. Il est aujourd'hui bien
13
reconnu que le repos , joint à une situation convena-
ble du membre , suffit pour la guérison des fractures
du col du fémur et de la rotule. La conformation
exacte des fractures de la clavicule dépend moins du 1
bandage employé que de la situation et de la direc-
tion de la cassure. Une simple sonde cannelée , flexi-
ble , remplace , pour l'opération de la fistule à l'anus,
288 NOTES ET MORCEAUX DETACHÉS.
le gorgeret renouvelé de Marchettis. L'instrument
d'Hawkins pour la taille latérale , plutôt dénaturé
que perfectionné par le chirurgien dont nous parlons,
n'est plus en usage. On ne saurait trop le redire, séparé
de l'Académie , privé des conseils d'une critique éclai-
rée, isolé de ses confrères , Desault se trompa sur la
valeur réelle de ses travaux , et s'en exagéra prodi-
gieusement le mérite et l'importance. Desault cepen-
dantn'apoint donné l'exemple d'éloigner tout colla-
borateur , et d'échapper ainsi à toute surveillance.
On ne l'a point vu évincer ses supérieurs , éloigner ses
inférieurs , pour ne s'environner que d'élèves inexpé-
rimentés et faciles à séduire ; une administration vigi-
خوه
lante ne l'eût point souffert.
Privés depuis trente ans , par la destruction de l'A-
cadémie royale de Chirurgie , d'un centre nécessaire
d'émulation et d'activité , les travaux des chirurgiens
français ont manqué de suite ; et malgré leur activité
et leur ardeur , qualités pour ainsi dire nationales ,
malgré leurs efforts isolés , la Chirurgie française en
est aujourd'hui réduite à marcher sur les pas des
étrangers dans la plupart des opérations relatives à la
ligature des vaisseaux. Si même l'on en excepte quel-
ques modifications ingénieuses apportées à des procé
NOTES ET MORCEAUX DETACHÉS. 289
dés opératoires usités , et quelques résections d'os
faites avec plus ou moins de bonheur et de succès , il
est pénible d'avouer que , depuis le commencement
du siècle, nous avons trop peu fait pour accroître cet
immense héritage d'illustration et de gloire que nous
ont légué nos devanciers.
En effet , messieurs , vous ne vantez point comme
des progrès , des pas évidemment rétrogrades ; ce n'est
pas devant une réunion aussi éclairée qu'on eût pro-
posé de tirer le pied en dedans au lieu de le soutenir
endehors , à la suite des fractures du péroné , ou bien
de guérir la grenouillette , non point en excisant lar-
gement le kyste , mais en y pratiquant une ouverture,
à laquelle s'adapterait ensuite un petit instrument
1
analogue à celui que Polichinelle met dans sa bouche
pour amuser les passans : vos lumières eussent fait
justice de toutes ces niaiseries , tout au plus capables
d'abuser un moment des hommes étrangers à toute
notion de thérapeutique chirurgicale. Une réunion
académique formée sur le modèle de l'Académie
royale de Chirurgie , eût mis dans une telle évidence
les véritables règles du traitement des plaies péné-
trantes de la poitrine que nul ne les eût ignorées ou
n'aurait osé les enfreindre.
19
290 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
....La réunion immédiate des plaies pénétrantes dela
poitrine est le meilleur moyen d'arrêter les hémorra-
giesprovenant de la lésiondes organes renfermés dans
cette cavité. Il ne faut pas craindre la suffocation ,
tant que la blessure n'intéresse qu'un seul côté, car
le poumon du côté sain exerce isolément ses fonctions,
et peut suffire à la quantité de respiration qu'exigent
les besoins de la vie. Les vésicatoires , les sinapisines
lesventouses sèches ou scarifiées , les sangsues appli
quées aux extrémités, les saignées révulsives, suffisent
pour diminuer ou même faire cesser tout-à-fait l'état
d'angoisse résultant de la gêne qu'éprouve le poumón
du côté malade. On doit donc se garder de dilater ou
d'agrandir la plaie , et par là d'empêcher la formation
d'un caillot salutaire; ce serait torturer inutilement
le malade , en même temps qu'on aggraverait une
blessure , dont il est impossible de déterminer, de
prime abord , toute l'étendue. Le sang qui s'épanche ,
lorsqu'une heureuse adhérence du poumon aux parois
de la poitrine dans le lieu de la blessure ne s'oppose
point à cet épanchement , le sang épanché devient par
sa masse un obstacle mécanique à la continuation de
l'hémorragie. Pourquoi faut-ilque dans une catastro-
pherécente, des principes aujourd'hui consacrésn'aient
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 291
point été suivis; comme s'il eût été dans ta destinée,
prince magnanime , de subir la torture , sortant d'être
frappé par le poignard d'un assassin !
Des raisons encore plus puissantes , car elles se dé
duisent de la nature même des choses , rendent indis-
pensable la conservation d'un corps académique des-
tiné à tenir la place de l'Académie royale de Chirurgie,
si l'on attache quelque prix à ce que la Chirurgie fran-
çaise conserve sa supériorité , et ne descende point du
rang où l'a placée l'estime des peuples.
S'il est une partie de la Médecine à laquelle puisse
rigoureusement s'appliquer ce qu'a dit Baglivi de cette
science en général, qu'elle est la fille du temps et non
du génie , medicina non ingenii humani partus est,
sed temporis filia, c'est sans doute à la Chirurgie ,
cette partie de la thérapeutique toujours invoquée
dans l'insuffisance des moyens tirés du régine et des
médicamens. En Chirurgie , comme nous l'avons dit
ailleurs, les faibles lueurs précèdent les grandes lumiè-
res , et c'est par nuances insensibles que l'art s'avance
vers son perfectionnement : son histoire tout entière
pourrait nous en fournir la preuve. Quelques exem-
ples choisis entre mille vont nous servir à rendre cette
vérité encore plus frappante. Peu de temps après que
19..
292 NOTES ET MORCEAUX DETACHES.
l'on eut constaté la véritable nature de la cataracte ,
et prouvé que cette maladie consiste dans l'opacité du
cristallin , J.-L. Petit incisa la partie inférieure de la
cornée transparente, et retira, par cette voie, un cris-
tallin qui , lui ayant échappé dans l'opération de la
cataracte par abaissement , s'était porté dans la cham-
bre antérieure de l'œil. Profitant de cette observation,
Daviel inventa , en 1745 , la méthode pour guérir la
cataracte par extraction ; mais il y employait un si
grand nombre d'instrumens , que Lafaye vit de suite
qu'un simple couteau effectuerait avec bien plus de
promptitude et de netteté la section transversale de la
cornée. Ce couteau , diversement modifié par plusieurs
chirurgiens , a enfin reçu de Wenzel tous les perfec-
tionnemens dont il est susceptible ; en sorte qu'en
l'employant à la section oblique de la cornée , modi-
fication importante du procédé transversal, également
due à Wenzel , l'opération de la cataracte par extrac-
tion est arrivée en moins d'un siècle à un degré de
perfection qui ne laisse rien à désirer. Il en est de
même pour l'opération de la fistule lacrymale par le
rétablissement des voies naturelles. Anel ayant le pre-
mier conçu l'idée de cette méthode , J.-L. Petit ima-
gina l'incision du sac lacrymal, par un procédé que,
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 293
depuis lui , ont adopté tous les chirurgiens , dont l'es-
prit inventif ne s'est plus exercé que sur l'espèce de
corps étrangers dilatans qu'il convenait d'introduire
dans le canal nasal désobstrué à la suite de cette inci-
sion. De nos jours , encore , les esprits sont partagés
sur la préférence à accorder , soit au séton introduit
de bas en haut dans le canal, soit à la petite canule 1
d'or que l'on y place en sens contraire , et sur laquelle
se fait la cicatrice , de manière qu'au rapport de
Louis ( 1 ) , Foubert a vu des personnes qui , s'étant
mouchées fortement quelques mois après leur guérison,
ont été surprises de rendre une canule qu'elles ne sa-
vaient pas avoir été laissée dans le conduit des larmes.
Desault ayant reconnu que le plus grand obstacle à la
guérison radicale des anus artificiels consistait dans
P'espèce d'éperon formé par les parois adhérentes des
deux bouts d'intestin adossés l'un à l'autre , avait
imaginé d'effacer , ou du moins d'affaisser cet angle
áigu en le repoussant au moyen d'un tampon com-
presseur. Malgré les succès obtenus par l'emploi de ce
procédé ( 1786 ) , il s'en fallait de beaucoup qu'il réus-
(1) Mémoires de l'Académie; tom. II, pag. 205; in-49.
294 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
sît constamment : aussi plusieurs chirurgiens cher-
chèrent-ils un moyen plus sûr de lever l'obstacle.
Frédéric Smakalden proposa , en 1798 , de percer la
cloison, principal obstacle au passage des matières du
bout supérieur de l'intestin dans le bout inférieur.
Développant cette idée , le professeur Physick de Phi-
ladelphie guérit un anus artificiel en traversant d'abord
avec un fil , les parois adossées , afin d'en assurer l'ad-
hésion, puis en fendant avec des ciseaux et d'avant
enarrière la cloison formée par l'adossement depuis
lebord saillant de cette espèce d'éperon jusqu'à l'ou-
verture traversée par le fil. Enfin l'un de nos collègues.
aimaginé , pour satisfaire à la même indication , une
pince à bords dentelés, dont l'action plus lente est ,
s'il faut l'en croire , plus sûre.
Les perfectionnemens successifs de la taille latérale,
par les travaux d'un grand nombre de chirurgiens ,
depuis les essais informes du frère Jacques jusqu'à
l'invention du lithotome caché , témoignent encore
que la thérapeutique chirurgicale a toujours dû ses
progrès à la voie lente, mais sûre , de l'expérience ,
ainsi qu'aux efforts successifs et réunis de plusieurs
hommes de l'art , occupés du même objet , et pour
ainsi dire confédérés pour la recherche de la vérité.
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 295
La nature des choses , l'expérience du passé, l'état
présent , l'avantage de l'avenir , commandent donc le
rétablissement d'une réunion académique , spéciale-
ment chargée de poursuivre les travaux de l'ancienne
Académie royale de Chirurgie , et d'en perpétuer , s'il
se peut, la gloire. Cette réunion existe , instituée par
l'ordonnance du 20 décembre , mais des intrigues de
toute espèce menacent sa naissante existence et ten-
tent de la réduire à un état purement nominal et su-
bordonné , nullité dérisoire que repoussent avec dé-
dain tous les hommes pénétrés de la dignité de leur
profession et remplis du désir de contribuer à son
avancement,
Forcé de choisir un état en 1794, temps affreux où
l'égalité , chimérique et sanglante déesse , promenait
sur toutes les têtes son redoutabłe niveau , je me li-
vrai à l'étude de la Chirurgie , comptant trouver dans L
l'exercice d'un art où les Français avaient la réputation
d'exceller , des réssources assurées contre les calamités
d'un sinistre avenir : plein de reconnaissance envers
uneprofession qui n'a point trompé mon espoir, brû-
lant du désir de contribuer à son perfectionnement et
de la voir se maintenir dans ce haut degré d'illustra-
tion et d'estime où nos devanciers la placèrent , je n'ai
206 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
pu rester spectateur impassible des manœuvres qui la
déshonorent.
De tous les obstacles qui s'opposent à ses véritables
progrès , le plus puissant , messieurs , vous en conve-
nez tous , est l'esprit de charlatanisme et de mensonge.
Je n'encourrai donc point votre blâme pour avoir ,
honoré de la mission flatteuse de vous servir d'organe,
déclaré la guerre à ces deux fléaux redoutables , de-
venus plus dangereux encore par le succès. Sûr de
votre assentiment , je les poursuivrai sans relâche de
toute ma véracité et de toute mon indépendance.
Animé à cette poursuite , je m'aperçois trop tard,
sans doute, que j'ai perdu de vue mon objet principal,
et qu'ayant pris la plume pour raconter vos utiles
travaux , je n'ai rien dit encore de leurs résultats .
C'est ici que je devrais peindre ces conférences pleines
d'intérêt et de charme , ces réunions paisibles quoique
animées, où des questions de la plus haute importance
ont été débattues sans autre passion que l'amour de
l'art et l'intérêt de l'humanité. Je montrerais la section
de Chirurgie dépourvue des secours à l'aide desquels
on remplit le vide de tant d'autres sociétés scientifi-
ques ou littéraires , privée de journaux et de corres-
pondance , alimentant ses séances par les travaux de
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 297
ses membres , et subsistant pour ainsi dire de son
propre fonds , assez vivace pour résister à toutes les
manœuvres dirigées contre son existence; mais nos
adversaires ne manqueraient point d'accuser mon récit
d'être peu fidèle ou de le taxer du moins d'exagéra-
tion. Si vous faites imprimer les procès-verbaux de
vos séances , ces pièces de conviction les réduiront au
silence. En produisant au grand jour ces témoignages
irrécusables de vos travaux , vous en userez envers
vos détracteurs comme ce philosophe de l'antiquité
devant lequel un sceptique niait le mouvement , et
qui marcha pour toute réponse.
(C) . L'enseignement de la Médecine et de la Chi-
rurgie en France a reçu , durant l'époque dont nous
avons esquissé l'histoire , les plus heureux perfection-
nemens . Avant la révolution , les étrangers n'esti-
maient de la Médecine française , que la partie chirur-
gicale. Ils avouent aujourd'hui que toutes les parties
de la Médecine y sont cultivées avec le même soin et
ont atteint une égale supériorité. De si remarquables
changemens sont le fruit incontestable de la création
des nouvelles écoles de Médecine , aujourd'hui dési--
gnées par le nom gothique de Facultés de Médecine ,
que leur rendit Bonaparte. Ce n'est point à nous de
298 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
dire quelle place occupe la Faculté de Médecine de
Paris parmi ces établissemens ; seulement il est justę
d'observer que tout ce qu'il y a aujourd'hui de plus
distingué dans la Médecine française lui appartient
presque exclusivement. Associé de bonne heure à ses
1
travaux, par son choix bienveillant, je fus appelé, en
1816, à combattre pour sa défense, et publiai , sans y
Mattacher mon nom , un court parallèle des nouvelles
et des anciennes écoles que certaines personnes aveu-
glées par des passions politiques ou par une basse cu-
pidité, proposaient sérieusement de rétablir. Je crois
devoir reproduire ce petit écrit; l'habitude que l'on a
en France de remettre souvent en question les choses
les mieux décidées , peut lui donner , quelque jour ,
de la valeur.
La supériorité de l'enseignement actuel de la Mé-
decine et de la Chirurgie sur ce qui existait jadis en
ce genre , passait naguère pour une vérité démontrée ,
lorsque quelques individus , poussés par des motifs
dans l'examen desquels on ne descendra point , sont
venus la contester. Non contens de la réduire en pro-
blème, ils la nient avec assurance , et réussiraient peut-
être à séduire quelques esprits , si le ton même et la
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 299
violence de leurs attaques ne décelaient bientôt la na-
ture de leurs sentimens. Dans cette discussion , qu'il
faut craindre de faire dégénérer en une scandaleuse
dispute , l'exposé véridique et rapide de ce qui existait
en France avant la révolution pour l'enseignement de
l'art de guérir, sera, si je ne m'abuse , le meilleur
moyen de réfuter les assertions de nos détracteurs.
Auteurs d'une opinion dont ils se disent les échos , ce
n'est pas eux qu'il s'agit de convaincre , mais bien ce
public impartial qui , dans une question aussi impor-
tante , ne veut suivre d'autre parti que celui de la rai-
son et de la vérité. A
Pendant plusieurs siècles, l'éducation des médecins,
à Paris , fut entièrement domestique , c'est-à-dire qu'à
défaut de professeurs publics , chaque docteur de la
Faculté tenait une école dans laquelle il expliquait à
ses disciples un certain nombre d'auteurs approuvés
par les statuts de sa corporation. Ces leçons consistaient
en des lectures , avec ou sans commentaires , de quel-
ques traités d'Hippocrate , de Galien, et surtout des
médecins arabes , parmi lesquels Isaac tenait la pre-
mière place. L'enseignement de toutes les parties des
sciences et des lettres se réduisit long-temps à de sim-
ples lectures , et cet usage s'était conserve jusqu'à nos
300 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
jours dans l'ancienne Faculté de Médecine de Paris ( 1 ) ,
qui se glorifie , en divers endroits de ses statuts , de
rester opiniâtrement attachée aux vieux usages , de se
montrer toujours la conservatrice fidèle des choses
anciennes , antiquarum tenax. Le nombre des livres
dont les docteurs en médecine donnaient l'explication
était circonscrit dans d'étroites limites que la Faculté
avait elle-même tracées , et que ni maîtres ni disciples
ne pouvaient dépasser : ces livres devaient suffire à
l'instruction ; les bacheliers s'obligeaient par serment
àn'en lire aucun autre , à l'exception cependant du
traité d'Aristote sur les animaux , et du livre des Mé-
téores du même auteur .
Vers le commencement du seizième siècle, en 150г,
deux professeurs publics furent institués dans le sein
de la Faculté de Médecine : l'un d'eux était chargé
d'enseigner les choses naturelles et non naturelles ;
l'autre devait faire connaître les choses contre nature .
En 1560 , on ajouta à ces deux professeurs un profes-
( 1 ) Cet usage subsiste encore au collège de France, dont les pros
fesseurs conservent le titre de lecteurs royaux , et parmi lesquels
plusieurs se bornent effectivement à expliquer et à commenter le
texte de quelque classique.
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 3or
seur de Pharmacie ; en 1600 , on y joignit un profes-
seur d'Anatomie ; en 1634, un professeur de Chirur-
gie ; en 1646 , un professeur de Botanique ; enfin , dans
le cours du dix-huitième siècle , des professeurs de
Chirurgie française , de Chimie et d'accouchemens .
Cette création successive semblait promettre un ensei-
gnement assez complet ; mais à quoi se réduisait-il en
réalité au moment où la révolution est venue le dé-
truire ? c'est ce qu'il s'agit maintenant d'examiner.
(
Au commencement du mois de novembre , le pre-
mier samedi qui suivait la fête de tous les saints ,
toute la Faculté étant assemblée et les noms de ses
membres mis dans une urne , on tirait cinq billets
portant les noms de cinq docteurs , qui , sous le nom
d'électeurs , devaient élire le doyen et les professeurs
de l'année. Le nom de ces professeurs annuels était
également indiqué par le sort. Choisi de cette ma-
nière , ne recevant de la Faculté que six cents francs
d'honoraires , le médecin auquel était échu l'ensei-
gnement de telle ou telle partie de la science lisait ,
à quelques élèves rassemblés dans l'amphithéâtre de la
Faculté, des cahiers latins rédigés à la hâte ; et comme
l'auditoire peu nombreux s'évanouissait bientôt au
bout de quelques séances , le docteur-régent ne man
302 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
quait point d'en prendre acte , et d'ajourner dans sa
propre maison ceux qui seraient désireux d'entendre
la suite de ses lectures .
L'enseignement de l'Anatomie ne différait guère de
celui des autres parties de la Médecine. Seulement le
professeur , assisté d'un démonstrateur tiré de la classe
subordonné des barbiers-chirurgiens , lisait en latin
le compendium anatomique qu'il avait composé, tan-
dis que son prosecteur faisait la démonstration des
parties. Sa principale occupation était de contenir ce
dernier dans les devoirs de son office , et de l'empè-
cher de discourir sur les parties qu'il était chargé de
démontrer. Les statuts de la Faculté veulent expres-
sément que le disséqueur pris parmi les barbiers-chi-
rurgiens , ex tonsoribus chirurgis, soit surveillé par
le professeur , qui ne le laisse point divaguer , mais le
réduise à disséquer et à indiquer les organes dont on
faisait l'histoire : Quem non sinat divagari, sed con-
tineat in officio dissecandi et demonstrandi ea quæ
enarraverit anatomica. Il est arrivé plus d'une fois
que , fatiguéde ce rôle passif et secondaire , le démon-
strateur s'est contenté d'indiquer les parties disséquées
par de simples étiquettes qui , bientôt détachées et
mêlées les unes aux autres , jetaient le professeur
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 303
.
dans un embarras dont il lui était bien difficile de
sortir, malgré le secours de ses cahiers latins compilés
des plus anciens auteurs .
Vivement frappé du ridicule d'un tel enseignement,
Antoine Petit voulut y porter remède. En 1788 , се
médecin illustre , qui , semblable aux anciens , nos
premiers maîtres , consacra , par son exemple, l'union
de toutes les branches de notre art, établit à ses frais,
dans le sein de la Faculté de Médecine, deux chaires,
l'une d'Anatomie et l'autre de Chirurgie. Il voulut
que les deux professeurs qui y seraient attachés , libé-
ralement payés , donnassent sur ces parties importan-
tes des leçons dignes de leur siècle et des progrès
qu'avaient faits les sciences qu'ils étaient chargés
d'enseigner. La révolution vint mettre obstacle à l'ac-
complissement d'un projet si louable et si propre à
retirer l'enseignement de la Faculté de Médecine de
la nullité dans laquelle il languissait depuis tant de
siècles ; et sans la création des nouvelles écoles , nous
serions encore réduits à déplorer qu'un si noble des-
sein n'eût pas reçu son exécution...
Pour achever le tableau de l'état de l'enseignement
dans l'ancienne Faculté de Médecine de Paris , nous
devons ajouter que , cédant aux irrésistibles progrès
304 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
des lumières , et comme entraînée par le mouvement
général des esprits portés alors vers l'étude de la Chi-
• mie, cette corporation institua en 1770, pour l'ensei-
gnement de cette science , une chaire où l'on a vu
briller successivement Roux , Bucquet et Darcet:
L'éducation des chirurgiens ne fut long-temps qu'un
simple apprentissage , semblable à celui des autres
professions mécaniques , parmi lesquelles on se plut
long-temps à les confondre. Celui qui se destinait à
l'exercice de la Chirurgie entrait chez un maître en
qualité de garçon, et ne devenait compagnon qu'en
finissant son apprentissage , lequel durait un nombre
d'années différent suivant son aptitude et sa capacité.
Ce fut en 1724 que les maîtres en Chirurgie , toujours
gènés par la Faculté dans le droit naturel et même
positif d'enseigner publiquement , en reçurent la per-
mission expresse. Une ordonnance royale fonda cinq
chaires dans le collége de Chirurgie de Paris ; cinq pro-
fesseurs furent chargés d'y enseigner publiquement la
Physiologie et l'Hygiène , la Pathologie , la Thérapeu-
tique , l'Anatomie et les opérations de Chirurgie. La
Peyronie y ajouta , plus tard , cinq adjoints ; et de
plus , Lamartinière fonda deux nouvelles chaires ,
l'une de Botanique, et l'autre de Chimie , qu'il lui
۱
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 305
plut d'appeler chirurgicale. Un cours de maladies des
yeux, un cours d'accouchemens complétaient l'ensei-
gnement du collége de Chirurgie , dontl'École comp-
tait, aumoment de sa suppression , en 1793 , dix-sept
professeurs en exercice. Faiblement rétribués , puis-
qu'ils n'avaient que 1500 , 1000 , et même 500 francs
d'appointemens , ces professeurs faisaient deux cours
sur chacune des parties de la science : celui du matin ,
suivi par les élèves , soit en médecine , soit en chi-
rurgie; et celui du soir, presque exclusivement des-
tiné à cette foule de garçons qui, le matin, occupés
dans les boutiques des barbiers et perruquiers de la
capitale , venaient le soir , encore tout poudreux ,
saisir furtivement et à la hâte quelques préceptes sur
un art dont ils perpétuaient le déshonneur. L'a-
natomie et la chirurgie n'étaient plus enseignées en
dix leçons , comme on voit, par les ouvrages de
Dionis , que c'était l'usage au dix-septième siècle.
Cependant la plupart des cours ne se faisaient que
deux fois par semaine , et ceux dont les leçons étaient
plus multipliées ne se prolongeaient point au-delà de
trois mois (1).
(1) « L'ouverture des écoles a lieu le premier lundi libre du
20
306 NOTES ET, MORCEAUX DÉTACHÉS.
Tout incomplet qu'était cet enseignement , il pa-
raîtra encore préférable à celui de la Faculté de Mé-
deçine ; mais plusieurs vices éssentiels , les uns tenant
à la nature des choses , et les autres à l'incurie des
professeurs , ne tardèrent pas à s'y introduire. Les
cours sur les diverses parties de la science ne pou-
vaient être que tronqués ; l'usage n'ayant point
exactement déterminé quelles étaient les choses dont
les médecins s'étaient exclusivement réservé la con-
naissance. C'était en vain qu'ils avaient voulu ren-
>>mois de mai , par un discours public, qui doit être prononcé
>> dans l'amphithéâtre par l'un des professeurs. Le cours de phy-
>> siologie commence le même jour , et continue tous les lundis et
>>jeudis de chaque semaine. Celui de pathologie commence le
>> mardi suivant , et continue les mardis et vendredis. Celui de
>> thérapeutique commence le mercredi de la même semaine , et
> continue tous les mercredis et samedis. Ces cours finissent à la
› Saint-Martin.
>> Le cours d'anatomie commence le premier lundi libre après
>> la Saint-Martin , et continue les lundis , mardis, jeudis et ven-
1
>> dredis de chaque semaine jusqu'au 15 février. Le cours d'opé-
>>>rations commence le premier lundi libre après le 15 février , et
>> continuejusqu'au mois de mai. » (Calendrier à l'usage du Col-
légede Chirurgie de Paris , pourl'année 1793.) **
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 307
fermer toute la chirurgie dans la division de ce qui
est uni, l'union de ce qui est divisé , et l'extraction
des corps étrangers ; les chirurgiens refusaient d'obéir
au décret par lequel la Faculté de Médecine avait
statué quelles choses étaient de leur compétence :
quænam essent chirurgica. Souvent les professeurs
laissaient à des adjoints le soin de faire leurs cours ,
en leur abandonnant une faible portion de leur mo-
dique salaire. Les leçons de plusieurs se bornaient à
la lecture de simples cahiers , dont l'impression venait
quelquefois révéler toute la médiocrité. C'est ainsi
que la physiologie de Bordenave et la pathologie
de Hévin nous prouvent combien les leçons de ces
professeurs étaient au-dessous des connaissances ac-
quises au moment où leurs traités parurent ; et com-
bien ce mur d'airain que , suivant le vœu de La Pey-
ronie , les chirurgiens s'efforçaient d'élever entre la
chirurgie et la médecine proprement dite , avait ré-
tréci leur vues et rapetissé leurs conceptions.
Les choses én étaient venues à ce point, dans les
temps qui ont immédiatement précédé la destruction
du collége de Chirurgie , qu'une école rivale;toc-
enpée par un seul professeur (c'était Desault), avait
pris tout-à-fait la place de l'enseignement public:
20..
308 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
L'étude approfondie et même minutieuse de l'ana--
tomie , la théorie et la pratique des opérations chi-
rurgicales , voilà tout ce dont se composait l'ensei-
gnement chirurgical. Legrand maître que nous venons
de citer le réduisait même avec une sorte d'affec-
tation à ces deux élémens ; en sorte que l'enseigne-
ment de la médecine proprement dite , étant abso-
lument nuł dans les écoles de chirurgie , et la mul-
titude de ceux qui les fréquentaient étant condamnée
par la force des choses à ne faire que de la médecine ,
on a pu dire, avec juste raison , qu'ils en sortaient
pour exercer un art qu'ils n'avaient point appris .
Supposons en effet, et cette supposition n'est pas
fort éloignée de la vérité , que, sur environ quinze
cents élèves qui fréquentaient annuellement les écoles
de chirurgie , vingt fussent destinés à la pratique des
grandes opérations , 1480 étaient réduits à faire de
la médecine ; car aucun d'eux ne se bornait à exercer
la partie ministrante de l'art, comme , établir des
cautères , poser des sangsues , appliquer des vésica-
toires , faire des saignées , et autres opérations dans
lesquelles de simples garde-malades auraient pu les
remplacer, Peut-être eût-il mieux valu leur apprendre
àdiscerner une fièvre tierce simple d'une intermit-
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS 309
tente pernicieuse que de consumer le temps si court
de leur éducation à l'étude approfondie des innom-
1
brables procédés successivement inventés pour l'exé
cution de la lithotomie. Un chirurgien sortait de
l'école, capable d'extraire une pierre de la vessie , par
l'opération du haut appareil , et complètement inha-
bile , soit à traiter la fièvre gastrique la moins com-
pliquée , soit même à combattre l'affection febrile
qui peut compliquer une plaie.
Si de la Faculté de Médecine , et du Collége de
Chirurgie de Paris , nous passons à l'enseignement des
universités et facultés de médecine de la province , à
د
celui qui existait ou devait exister dans les colléges ,
communautés , lieutenances et prevôtés des chirur-
giens du royaume , nous retrouverons les mêmes
abus , et des imperfections encore plus choquantes.
Seule, l'Université de Médecine de Montpellier don-
nait un enseignement réel, et ses professeurs , peu
nombreux , mais libéralement payés , attiraient à leurs
leçons plus des deux tiers des étudians du royaume.
C'était , de toutes les anciennes écoles de Médecine ,
celle qui ressemblait le plus aux facultés actuelles.
Les professeurs , nommés par la voie du concours ,
remplissaient à vie les nobles et difficiles fonctions -
310 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
de l'enseignement , en recevaient une existence hono-
rable , et pouvaient s'y livrer tout entiers ; tandis que
partout ailleurs les professeurs , peu rétribués , et
souvent renouvelés chaque année , comme nous l'a-
vons vu dans la Faculté de Médecine de Paris , ne se
livraient qu'avec dégoût à des fonctions qui ne leur
promettaient aucun dédommagement des longs et
pénibles travaux qu'elles exigent. Si parfois le zèle
d'un professeur venait à bout de vaincre ce concours
décourageant de circonstances défavorables , ces ef-
forts isolés et sans suite ne relevaient point l'ensei-
gnement de la nullité dans laquelle il croupissait
depuis si long-temps.
Que si le lecteur nous accuse de relever avec par-
tialité les défauts de nos prédécesseurs , il nous suf
fira , pour écarter ce reproche , de laisser parler ici
les hommes les plus capables de les apprécier. La
Société royale de Médecine , appelée , en 1789 , à
signaler les vices nombreux des études médicales , et
consultée sur les réformes demandées de toutes parts ,
ne laisse rien à désirer à qui veut connaître l'état
misérable de l'enseignement de la médecine dans les
anciennes écoles .
Nous dirons (ce sont les propres expressions de
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 311
)
)
MM. les membres de la Société royale (1) ) , nous
dirons qu'il n'existe pas dans tout le royaume une
» seule école où les principes fondamentaux de l'art
de guérir soient enseignés dans leur entier ; que
>> notre profession est peut-être la seule où celui qui
>> sait , et que son expérience a formé, ne sert point
"
de guide à celui qui s'essaie et qui a besoin d'ap-
>>>: prendre ; que s'instruire par ses propres fautes , est
>> la seule ressource qui reste au jeune médecin
»
pour avancer dans la carrière ; que des examens
>> faciles et presque nuls ont tellement multiplié le
>> nombre des docteurs ignorans et des charlatans
>> avides , que la fortune et la santé des citoyens en
>> sont menacées de toutes parts ; que cette multitude
>> poursuit avec acharnement ceux qui font autre-
১১
ment qu'elle , et que le public ne s'est montré que
>> trop souvent docile à ses inspirations ; que , désolées
»
par des épidémies désastreuses , et plus malheu-
>> reuses encore que les villes , les campagnes , ou
>> restent sans secours , ou sont presque toujours li-
>> vrées à des personnes dont l'inexpérience est pour
elles un fléau de plus ; que , vicieux dans leurs pré-
(1) Histoire de la Société royale de Médecine, 1787-1788,
312 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
>> parations , et altérés dans leurs mélanges , les mé-
>> dicamens qu'on y répand parmi le peuple sont
>>autant de poisons qu'on lui vend, ou qu'on lui
>> donne; nous ajoutons , qu'exercée par deux classes
» d'hommes toujours ennemies ou rivales , la mé-
> decine n'a que trop souvent été funeste à ceux près
>> desquels ont éclaté leurs débats ; et chacun dira
>> sans doute avec nous qu'il est temps de remédier
>> à tant de maux et de mettre fin à ces dissensions .
>>Que peut-on attendre , en effet , de quelques
>> années d'étude , qui se passent à dicter ou à lire des
> prolégomènes de médecine uniquement formés de -
>> définitions et de divisions stériles ? >>
>>>Il est , hors des facultés, une classe d'hommes
» que le public ne cesse d'appeler à la pratique de
>>notre art, quoique primitivement il paraisse leur
>>être étranger, et qu'ils n'y soient nullement au-
>> torisés par leurs statuts; ce sont les chirurgiens .
>> Plusieurs d'entre eux , après avoir pratiqué long-
>>temps la médecine , sont, à la vérité, parvenus à
>> l'apprendre ; mais puisque les circonstances les plus
>> impérieuses les portent à l'exercer, la nation a le
>> plus grand intérêt à ce qu'ils l'étudient , il entre
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.313
>> dans ses devoirs de leur en faire une loi; de sorte
»
que ce n'est pas seulement un article de conve-
nance , mais encore de justice , et de la plus indis-
>> pensable nécessité, que , dans la suite, tout chi-
>> rurgien soit médecin. »
Que pourrions-nous ajouter sur les vices de l'en-
seignement de la médecine et de la chirurgie dans les
anciennes écoles , qui fût énoncé avec plus de préci-
sion, plusde force, et surtout qui fût moins suspect
de partialité? ? Ram -eત્યુ - -
Les auteurs de la loi du 14 frimaire an 3 (décembre
1795) , cédant au vœu unanime des hommes éclairés ,
réunirent dans la même école l'enseignement indi-
visible de toutes les parties de l'art, et fondèrent des
établissemens dignes de rivaliser un jour avec avan-
tage les célèbres écoles d'Edimbourg, de Vienne , de
Pavie , etc. , alors, comme aujourd'hui , l'ornement
et l'orgueil des nations voisines. Des chaires spéciales
y furent établies pour l'enseignement séparé de l'a-
natomie, de la physiologie, de l'hygiène , de toutes
les branches de lapathologie et de la thérapeutique.
Toutes les sciences physiques et naturelles , envisagées
dans leurs rapports avec la médecine , y trouvèrent
leur place. Pour la première fois , on vit en France
1
314 NOTES ET, MORCEAUX DÉTACHÉS,
la médecine enseignée au lit des malades. En effet ,
l'enseignement public et régulier de la médecine et
de la chirurgie cliniques date de cette époque , si
féconde en grands évènemens? L'impartiale postérité
dira si la Faculté de Médecine de Paris a répondu
dignement aux vues élevées de ses fondateurs : elle
seule, peut-être , saura apprécier avec justesse et
réduire à leur valeur ces bruits calomnieux , ces as-
sertions mensongères qu'on s'efforce d'établir et de
répandre.
Mais, il faut en convenir , les détracteurs des nou-
velles écoles avouent qu'elles sont établies sur le plan
le plus régulier et le plus vaste , ajoutant que , si les
professeurs remplissaient exactement leurs devoirs ,
toutes les parties de la science s'y trouveraient com-
plètement enseignées. En conséquence , ils demandent
à grands cris le rétablissement de l'ancien état des
choses, avec ses innombrables abus ; comme s'il était
raisonnable et juste de s'en prendre aux institutions ,
de la manière dont les individus s'acquittent de leurs
devoirs . C'est bien le cas ici de répéter l'antique
adage : Non crimen artis, si quidprofessoris est. Mais
l'évidente fausseté de la plupart des reproches qui
nous sont adressés , l'exagération même de ceux qui
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 315
paraissent , au prentier coup d'œil , avoir quelque
fondement, indiquent dans leurs auteurs un tel degré
de mauvaise foi , qu'il devient inutile de s'y arrêter
plus long-temps.
(D) En écrivant ceci , j'ignorais que dans un livre
imprimé vers la fin du dix-septième siècle , et que
m'a fait connaître mon honorable collègue M. Cul-
lerier oncle , Chirurgien en chef de l'hôpital des Vé-
nériens , il fût question des bougies de cire , em
ployées comme moyen explorateur des rétrécissemens
du canal de l'urètre. « Il faut, dit Lemonnier , chi-
>> rurgien de Paris au dix-septième siècle , pousser
»
une bougie faite avec une mèche assez forte, et de
>> la cire qui passant aussi jusqu'au delà de la car
» nosité , nous indiquera , pour peu de séjour qu'elle
fasse dans la partie , l'endroit et l'étendue de cette
>> excroissance , par la compression, la figure et la
>> marque qu'elle imprimera dessus la cire. » Suivent
de longs détails sur la cautérisation de la carnosité
dont l'empreinte a fait connaître le siége et l'éten
due ( 1) . 1
(1) Nouveau Traité de la maladie vénérienne , et de tous les ac-
cidens qui la précèdent et qui l'accompagnent , avec la plus sûre et
4
316 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS .
Il est impossible de ne pas voir, dans ce passage ,
l'idée du procédé de Ducamp, assez clairement ex-
primée; mais riendeplus vain en soi que ces éternelles
questions de priorité pour des idées mécaniques , qui
ont dû nécessairement s'offrir à plusieurs personnes ,
dont la plupart y ont attaché trop peu d'importance
pour s'enquérir si aucun n'y avait encore songé. Pour
⚫diriger plus sûrement le porte-caustique de Ducamp
vers le point sur lequel il doit agir, M. Amussat vient
d'imaginer un long stylet, précédant le porte-caus-
tique , auquel il sert de conducteur , de manière à ce
qu'on n'introduit celui-ci qu'après avoir traversé le
rétrécissement avec l'extrémité boutonnée du stylet.
•Le même long stylet d'argent flexible est quelquefois
employé par M. Amussat pour faire glisser sur lui et
• porter jusqu'au rétrécissement une canule terminée
par huit arêtes tranchantes , présentant chacune une
saillie presque imperceptible. Avec ce dernier instru-
ment, véritable urétrotome , on incise les parois
épaissies de l'urètré sur huit points différens ; et
comme chaque incision est d'un quart de ligne , pro
laplus facile méthode de les guérir; par LEMONNIER , Paris , 1688 ,
volin-12, page 85.
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 3г7
portionnée à la saillie des arêtes tranchantes , on ob-
tient ainsi un élargissement de deux lignes sur toute
la circonférence. Bien que la précaution prise par
M. Amussat , d'oindre avec du suif l'extrémité de la
canule , afin de couvrir la saillie des tranchans de son
urétrotome nous paraisse insuffisante , l'usage de cet
instrument doit entraîner encore moins de danger
que l'emploi des caustiques . !
En ce moment tous les efforts de la chirurgie ten-
dent à imaginer, contre les rétentions d'urine pro-
duites par les rétrécissemens de l'urètre , des moyens
dont l'action douce soit accommodée à l'extrême sensi-
bilité et à l'exquise délicatesse de ces parties. C'est
ainsi que , comme on l'a vu , les bougies et les sondes
élastiques sont aujourd'hui d'un emploi moins général
peut-être que les bougies emplastiques , et que , pour
favoriser leur introduction , Sæmmering a proposé
l'injection préliminaire du canal, avec de l'huile d'a-
mandes douces, ou simplement avec de l'eau tiède ;
cette injection paraît même suffisante à M. Amussat
pour dilater la coarctation et faire cesser la rétention
des urines , surtout si on la fait avec une bouteille de
gomme élastique , graduellement comprimée par le
moyen d'un appareil à vis de pression.
318 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
Ces travaux de M. Amussat , ceux qu'a entrepris
et suit dans la même direction , M. le Dr. Emery ,
consoleront, quelque jour peut-être, la science de la
perte récente et prématurée qu'elle vient de faire dans
la personne de M. le Docteur Aumont , à l'instant où
ce jeune et habile praticien projetait la publication
d'un travail complet sur le traitement des rétentions
d'urine produites par les rétrécissemens de l'urètre.
(E) Au moment oùj'écrivais ce passage , M. le pro-
fesseur Béclard , plein d'ardeur et de vie , promettait
à la chirurgie française un illustre appui ; quelques
jours encore, il n'existait plus. Consterné de sa fin ino-
pinée, ladouleur m'inspira quelques lignes qu'une in-
disposition subite et grave m'empêcha de prononcer
sur sa tombe. LaFaculté de Médecine de Paris, au nom
de laquelle je lui rendais ce dernier hommage , les
ayantjugées dignes de l'impression , je crois devoir à
sa mémoire de les reproduire dans cet écrit.
<<L'asile de la tombe se fermait à peine sur les restes
de Percy, lorsque , indifférente à la célébrité naissante
comme à la renommée acquise , la mort y précipite
l'unde nos plus jeunes et de nos plus savans profes-
seurs , M. Béclard. Que chargé d'ans et d'honneurs ,
un homme accomplisse par son trépas la courtedes-
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS . 319
tinée des mortels , quelque vifs que soient nos regrets ,
la raison vient bientôt en tempérer l'amertume , et
doit nécessairement en abréger la durée ; mais qu'as-
semblage heureux des dons de la nature et des fruits
de l'étude , le talent apparaisse sur la scène dumonde
pour disparaître aussitôt , le sentiment et la raison
s'irritent à la fois de cette injustice du sort , et nous
laissent en proie à une douleur sans terme comme
sans mesure . 11
« Telle estl'affliction que nous inspire ta fin si rapide
et si imprévue, toi qui brillais parmi tes collègues par
une instruction si profonde , jointe à une raison si lu-
mineuse ; toi en qui nous pouvions admirer le précieux
avantage d'une élocution tout ensemble claire , bril-
lante et précise ; toi qui nous offrais l'alliance si rare
de l'érudition et du génie !
<<Tes leçons et tes écrits enflammaientl'émulation de
ces élèves nombreux ( 1) en ce moment réunis pour te
(1) Jamais concours ne fut, en effet, plus nombreux. Accourus
de tous les pointsde la capitaleet de ses hospices lesplus éloignés,
tous les étudians en médecine , tous les jeunes médecins , vêtus de
noir , au nombre d'environ trois mille, ont offert en cette occasion
le plus touchant des spectacles. Ils ont voulu porter eux-mêmes
(
320 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS...
rendre les derniers devoirs , et acquitter envers tes
mânes du moins la dette de la reconnaissance. Victime
deton zèle immodéré pour leur instruction , et de ton
ardent amour pour l'étude , tu comptais au nombre
de tesjouissances les plus vives les témoignages d'a-
80m
mitié et d'estime que tu recevais de tes collègues
MM. les Professeurs de la Faculté , sorte de seconde
famille au milieu de laquelle tu te plaisais à vivre,
sortant de cette autre famille , maintenant inconso-
1
lable, dans le sein de laquelle le bonheur t'enchaînait
pardes liens si puissans et si doux ! Tes vertus furent
égales à tes talens; tu dédaignasla vogue , et tu as ob-
tenu la gloire; tarenommée, quoique étendue , était
encore inférieure à ton savoir : mais tu grandiras dans
69
l'avenir, ombre vénérée , objet éternel de nos hom-
Sicong
mages et de nos regrets !!!>>>>
(F) Cet éloge de l'Angleterre , publiquement pro-
les restesde leur maître depuis son domicile jusqu'à l'église de
Saint-Sulpice , et de làjusqu'au cimetière du Père La Chaise ,
distantd'au moins une lieue. Leur longue colonne se déployait
lentement le long des rues etdes quais de la capitale auxyeux des
citoyens étonnés d'une affluence aussi extraordinaire, jointe à une
douleur aussi générale et aussivive.
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS 32 ז
noncé, a fait dire qu'en cette occasion l'auteur avatt
manqué de patriotisme. Or , comme toutes ses paroles
étaient l'expression d'un sentiment vrai, et d'unecon-
viction profonde , recherchant si ce reproche était
mérité , il s'est trouvé conduit à l'examen de cette
qualité qu'anciens et modernes ont à l'envi déifiée
sous le nom d'amour de la patrie. Comment l'égoïsme,
passion odieuse chez l'individu, a-t-il été divinisé sous
le nom de patriotisme ? Ces collections d'individus que
l'on nomme sociétés , sont évidemment , comme l'in-
dividu lui-même , soumises à toutes les chances d'i-
gnorance et d'erreur ; comme l'individu , ces portions
de l'espèce humaine parcourent une suite d'âges ou
de périodes correspondans aux phases successifs de la
vie. Comme l'enfant , les nations naissantes sont pro-
fondément égoïstes , ignorantes d'abord , esclaves de
leurs sensations , et bientôt dupes de leur imagina-
tion, et gouvernées par des terreurs chimériques. C'est
alors l'âge du patriotisme. Nulle part ce sentiment
n'est plus profond et plus exalté que chez ce sauvage-
pour qui tout homme étranger à sa peuplade est un
ennemi , dont il brûle de dévorer la chair et d'enlever
la chevelure. Jamais dans leurs plus beaux temps,
Rome ni laGrèce n'ont offert de modèle plus accom-
21
7
322 NOTES ET MORCEAUX DETACHÉS.
pli de l'égoïsme national , porté à ce degré où il
étouffe tout ce qu'il y a de moral et d'humain dans
notre nature. Voyez aussi avec quel talent, oupour
mieux dire, avec quel bonheur, ce penchant né de
l'ignorance , a été encouragé , cultivé , exploité , pour
le malheur de notre espèce. Je crois entendre en-
core (1 ) ce misérable sycophante , cet usurpateur des
pouvoirs publics , chez une nation trop confiante , et
qui, façonnée d'ailleurspar un long esclavage, nepou-
vait aisément passer du régime des lettres de cachet
à celui d'une véritable liberté !
Le renversement de cette vieille idole est réservé au
temps , à une plume plus éloquente , secondée par
l'instruction , plus généralement répandue parmi les
hommes ; mais il était nécessaire de quelques ré-
flexions sur le patriotisme considéré en lui-même ,
pour arriver à la preuve que le passage en question
n'a rien de faux ni d'exagéré.
En parcourant l'histoire des progrès récens de la
(1 ) «Français , souffrirez-vous que l'étranger vienne souiller la
>> gloirede cette couronne que vous avez placée sur ma tête, et que
>> le souverain pontife a lui même sanctifiée par l'onction du
>> Seigneur ? »
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 323
chirurgie, on trouve que dans ce grand nombre de
peuples qui couvrent la terre , deux nations euro-
péennes , seules , y ont essentiellement contribué ;
puis examinant dans quelle proportion la France et
l'Angleterre ont ajouté depuis trente années à la masse
des connaissances acquises, on le reconnaît sans peine,
la part que les chirurgiens anglais peuvent reven-
diquer , est la plus considérable. Ce sera sous le nom
de chirurgie anglaise , schola anglica, que le conti-
nuateur de la Bibliothèque chirurgicale de Haller ,
devra faire l'histoire de la chirurgie actuelle (1). Fal-
lait-il, par un misérable respect des préjugés natio-
naux , taire tant d'éclatantes et d'utiles découvertes ,
en atténuer le mérite et la valeur , ou les revendiquer
sans titres légitimes ?
D'ailleurs ce n'est point en chirurgie que le paral-
lèle des deux nations estle plus choquant pour notre
vanité. En chirurgie , nous fûmes leurs premiers maî-
(1) Bibliotheca chirurgica , a vol. in-40. Le lecteur me saura
gré de rapporter ici les 'divisions principales de cet excellent
livre. ( I. Græci. II. Arabes. III. Arabiste. IV. Instauratores.
V. Schola Italica. VI. Chirurgia Gallica. VII. Chirurgia perfectior.
VIII. Tempora novissima. )
21 ..
324 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
trés ; Ambroise Paré et Franco précédèrent Wiseman
de près d'un siècle , et , dans les temps postérieurs
l'avantage passa souvent d'un peuple à l'autre. En est-
il de même dans les sciences et dans les arts plus es-
sentiels peut-être au bonheur de l'homme , au per-
fectionnement de l'esprit humain , à la gloire des
sociétés ? Cette science , qui , par son importance , do-
mine toutes les autres , celle du meilleur gouverne-
ment parmi les hommes , naquit en Angleterre , et
nous sommes heureusement en ce genre leurs pre-
miers imitateurs. Lorsque, fatigués de quatorze siècles
de bonheur, et surtout justement révoltés de l'o-
dieuse inégalité avec laquelle les diverses conditions
de la société étaient appelées à en supporter les char-
ges , las enfin de reconnaître le droit de conquête , les
Français en appelèrent à la force , combien de maux -
eussent été prévenus par l'adoption pure et simple de
ces formes , dès long - temps éprouvées , et qu'alors
repoussèrent notre ignorance et notre vanité, décorées
du beau nom de patriotisme ! Dirai-je ici l'agricul-
ture , les communications faciles , l'industrie manu-
facturière , la science du crédit , etc. , etc. , importées
d'Angleterre? mais, plus encore que notre langue, notre
nation est une gueuse fière à qui l'on doit faire l'au
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 325
mõne malgré elle. On me reprocherait d'ailleurs avec
justice que cette note déjà trop étendue est étrangère
àmon sujet.
Toutefois je ne puis résister au désir d'écrire une
réflexion dernière. Cet esprit misérable d'envie et de
rivalité, qui divise les nations comme les individus ,
déçoit à leur insu les meilleurs esprits. Une guerre
est allumée entre les peuples barbares qui habitent
l'Inde au-delà du Gange et l'Angleterre. Le résultat
de la victoire sera , avec un accroissementde puissance
pour levainqueur, une grande amélioration dans lesort
des vaincus , soustraits au joug du despotisme le plus
insolent et des superstitions les plus avilissantes. Eh
bien , beaucoup d'hommes parmi nous souhaitent que
dans cette lutte la barbarie triomphe de la civilisation ,
que les Anglais soient expulsés de l'Inde, afin sans doute
que cette belle contrée soit rendue tout entière au
joug des nababs et des bramines ; afin que les sacrifices
humains y recommencent sans gêne et sans obstacle ;
afin que les brames se plaignant que la foi diminue ,
ne soient pas réduits à rouler au loin le char sous
les roues duquel l'Indien hébété jette ses enfans en
sacrifice ; afin que des mères aveuglées par la super-
stition, puissent, sans craindre la police anglaise, jeter
326 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
leurs enfans nouveau-nés dans la gueule des requins
et des crocodiles sacrés de l'embouchure du Gange ;
afin que les veuves indiennes puissent s'immoler sans
espoir d'en être détournées , et monter sur le bûcher
enmémoire de leurs époux !!!
Al'époque actuelle, pour peu qu'il y réfléchisse ,
tout homme raisonnable conviendra que, favorables
ou contraires aux intérêts des autres gouverne-
mens , tous les succès obtenus par l'Angleterre sont
autant d'avantages pour l'humanité.
Les chirurgiens anglais qui de nos jours ont illustré
la chirurgie par leurs travaux , sont principalement
MM. Abernethy , Blizard , Astley Cooper, Charles
Bell, Lawrence , Brodie , Hodgson, Jones , Younge ,
pour la plupart attachés à quelqu'un des hôpitaux de
Londres.
(G) En ce moment , tous les efforts des savans
d'Allemagne , d'Angleterre , de France et d'Ita-
lie, etc. , etc. , les travaux de tous les hommes qui ,
dans les diverses contrées de l'Europe , cultivent les
sciences naturelles , se dirigent vers la connaissance
de ces appareils, qui mettent plus particulièrement
les espèces animales et l'homme en rapport avec le
principe d'action le plus énergique et le plus univer-
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 327
1
sellement répandu dans la nature , principe qui jus-
qu'à ce jour est connu sous le nom de fluide élec-
trique. Ces recherches suivies de toutes parts avec une
ardeur qui n'a rien d'égal , sinon l'importance des
résultats obtenus , et l'importance plus grande encore
des résultats qu'on espère , ont appris déjà que l'in-
strument de lavolonté et des idées , variable comme
l'intelligence départie aux diverses espèces animales ,
le système nerveux et cérébral , présente des diffé-
rences de conformation, de volume , d'arrangement
de proportions , etc. , etc. , aussi nombreuses que
l'étendue de l'intelligence et l'énergie de la volonté.
Il est également reconnu que c'est toujours par
l'extension et la multiplication des surfaces , au
moyen de plicatures , que la force des appareils mé-
dullaires ou nerveux se trouve augmentée par un
1
mécanisme en tout semblable à celui dont usent les
physiciens dans la fabrication des appareils électro-
moteurs.
C'est làque se trouve la clefou l'explication veri-
table des phénomènes de lavie, si différens , aupre-
mier abord, de ceux que présente la matière inerte.
N'oublions point que , depuis un siècle à peine , ce
principal agent des opérations de la nature est l'objet
328 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
d'une étude sérieuse ; que depuis plusieurs milliers
d'années on n'avait vu dans l'attraction et la répul-
sion alternatives de la paille par l'ambre qu'un simple
amusement , etdans les cerveaux et les nerfs que des
masses d'albumine à demi concrète. Au milieu du dix-
huitième siècle , Franklin s'appliqua à l'étude de l'é-
lectricité, maîtrisa la foudre et désarma les dieux ; au
commencement du dix-neuvième,Volta construisit sa
pile et fournit aux chimistes le moyen le plus puis-
sant qu'ils possèdent pour pénétrer dans la connais-
sance de la composition intime des corps. Que ne
promet point une telle carrière suivie avec tant
de persévérance et tant d'ardeur !!! On ne saurait
trop le répéter , c'est là qu'est pour les médecins le
mot de l'énigme. Jusque là leurs travaux , leurs re-
cherches , leurs querelles sur la théorie des maladies ,
sur la pathogénie , sont , philosophiquement parlant ,
tout-à-fait pitoyables.
La Physiologie , ce vrai fondement de la Médecine ,
a fait en France, depuis le commencement du siècle,
des progrès égaux au moins àceux de toutes les autres
parties des sciences humaines. Les travaux de Bichat ,
et , si j'osé dire , l'ouvrage que j'ai publié , ont , dès
les premières années du siècle , ouvert la carrière aur
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 329
jourd'hui parcourue par une foule de talens , à la
tête desquels il faut placer mon élève le plus dis-
tingué , M. Magendie, cet expérimentateur habile ,
dont les Principes de Physiologie auraient obtenu
plus de succès , s'il n'avait oublié qu'avec le mérite
le plus éclatant , il est impossible de faire à soi seul
touteune [Link] suite marche cette foule de con
currens au prix annuel de physiologie , fondé par un
simple particulier , M. de Monthion, et décerné par
l'Académie des Sciences , MM. Adelon , Serres , Flou-
rens, Ségalas, Edwards, Desmoulins, Fodera, etc., aux
travaux desquelsje me suis toujours plu à rendre jus-
tice, bienqueplusieurs d'entre eux oublient trop peut-
être qu'ils ont puiséleur première instructiondans les
Nouveaux Elémens de Physiologie, dont l'auteur , il
est vrai , ne siége point parmi les juges du prix au-
quel ils aspirent.
Réjouissons-nous toutefois de la bonne impulsion
donnée , et de l'heureuse direction que suivent au-
jourd'hui les études médicales en France : elles sont
au nombre des choses dont l'état estle plus prospère.
On les voit fleurir malgré les évènemens dontle sou-
venir m'est si douloureux , et dont un autre pourrait
parler; je n'en ai pas le courage; elles s'améliorent
330 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
chaque jour , malgré l'aveugle distribution des ré-
compenses et des faveurs, et leur excessive multipli-
cité qui en ôte tout le prix.
Dans l'état actuel des sociétés, la nature des gou-
vernemens sous lesquels viventles hommes, détermine
assez exactement la mesure de leur intelligence et de
leur industrie ; et, sans sortirde la partie du monde
quenoushabitons, il est facile de voir que les progrès
des sciences et des arts utiles en Europe, sont dus
presque uniquement aux deux peuples qui jouissent
de la liberté la plus étendue, et que chacun d'eux y
acontribué dans la proportion du degré de liberté
qui lui estaccordé. Depuis près d'un siècle et demi ,
l'Angleterre jouit de tous les bienfaits du meilleur
mode de gouvernement possible dans l'état actuel
des sociétés européennes. Indispensable au degré
de civilisation où nous sommes parvenus , ce ré-
gime nous est promis , mais une lutte véritable
existe encore en France , entre la monarchie con-
stitutionnelle et la monarchie féodale. Soumis à la
double influence du système représentatif et du
chateau , tiraillés en sens contraire , les gouvernans ,
c'est-à-dire les ministres , suivent nécessairement
une marche vacillante et pénible. Voilà la véri
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 33 г
table raison de la faiblesse que montrent , arrivés
au pouvoir , certains hommes d'un talent incontes-
table et incontesté. J'ai toujours été ministériel , en
cesens quefaire mieux , m'a toujours paru impossible
dans une situation toujours douteuse. Toutefois la
question est pendante et nous presse avec toutes ses
conséquences ; toutes les choses qui importent au
bonheur des hommes réunis en sociétés , l'aisance in-
dividuelle , la liberté, le perfectionnement de l'in-
dustrie , l'honneur national , la splendeur des arts ,
l'avancement des sciences , y sont directement inté-
ressés. Si les efforts des hommes qui travaillent ànous
faire remonter le fleuve du temps étaient couronnés
parle succès ; si l'on ne parvenait , suivant les expres-
sions de l'écriture, à tuer le vieil homme ; soumis
commeellesau sceptre des Bourbons , le grand peuple
descendrait infailliblement au niveau de l'héroïque
nation espagnole , et de l'invincible nation napolitaine,
Aumoment oùs'achève l'impression de cet ouvrage,
l'auteur acquiert la preuve qu'il est aussi difficile
d'écrire l'histoire contemporaine , dans ce qui a trait
aux sciences et aux arts , que pour ce qui concerne la
politique. La suture du voile du palais, faite dans le
but de remédier aux cas de division congéniale ou
332 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
accidentelle de cette partie , est vivement revendiquée
par M. le professeur Græfe de Berlin , lequel affirme
avoir imaginé cette opération avant notre collègue ,
M. le professeur Roux. Les instrumens dont se sert
M. Græfe, et qu'il a fait graver dans un journal scien-
tifique et littéraire en regard de ceux de M. Roux ,
n'en diffèrent point essentiellement. Tout se réduit
donc à la question de l'antériorité ; lequel de ces
messieurs a le premier proposé d'étendre aux divi-
sions du voile du palais , l'opération du bec de lièvre ;
lequel a eu le premier cette heureuse idée , et le pre-
mier l'a mise à exécution ? Nous disons cette heureuse
idée et non cette inspiration du génie; car en cela ,
du moins , les prétentions de M. le professeur Græfe
sont évidemment exagérées. On serait à bon marché
un homme de génie s'il suffisait d'avoir , guidé par
l'analogie , proposé d'agir de la même façon dans
deux cas de maladies à peu près semblables ( les
divisions des lèvres et celles du voile du palais ) . Ce-
pendant, la justice rigoureuse exige que M. le pro-
fesseur Græfe soit reconnu comme ayant le premier
conçu et exécuté la suture du voile du palais. En
effet , c'est au printemps de l'année 1816 qu'il a
pratiqué cette opération pour la première fois , et au
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 333
mois de décembre de la même année il en a entretenu
la Société de médecine de Berlin , en lui présentant
les instrumens dont il avait fait usage. Le Ier numéro
du Journal de Médecine pour l'année 1817 , par
Hufeland , contient la description de ce procédé opé-
ratoire , mis seulement à exécution par M. Roux
en 1819. Nous ne pensons point toutefois, comme le
présume M. Græfe , que de jeunes médecins , élèves
de l'université de Berlin , en aient fait part à notre
confrère , ni qu'il en ait lu la description dans le
journal d'Hufeland , journal auquel la Faculté de
Médecine de Paris est abonnée ; et que , sciemment
du moins , il ait voulu briller d'une gloire usurpée.
Le ton de candeur et de véracitéavec lequel il a exposé
ses premiers essais en ce genre , nous répond de sa
bonne foi. C'est un malheur pour lui et pour nous
qu'un chirurgien étranger ne lui ait laissé que le mé-
rite de l'imitation et de l'introduction en France
d'une méthode aussi ingénieuse qu'utile.
Reste pour nous l'assez grand ridicule d'avoir
prodigieusement louée , comme nouvelle , dans une
séancé publique de l'Académie royale de Médecine
(Section de Chirurgie , 7 janvier 1825) , la suture du
voile du palais , en négligeant d'examiner si les récla
334 NOTES ET MORCEAUX ĐÊTACHÉS.
mations de M. le professeur Græfe étaient fondées.
Mais si pourtant quelque chose doit nous consoler de
cette étrange mystification , et peut- être nous ab-
soudre , l'Académie des Sciences a décerné un prix
d'encouragement à M. Roux pour avoir pratiqué le
premier (en France sans doute , car nous ne pensons
pas qu'une compagnie aussi respectable puisse faillir) 1
l'opération de la staphylloraphie.
L'Allemagne n'est point , comme onvoit, étran-
gère à ce mouvement d'amélioration progressive qui
caractérise l'époque dont, historien impartial, mais
non pas impassible , nous avons retracé les travaux et
les découvertes en thérapeutique chirurgicale. Pour-
quoilacontréedans laquelle naquit,aucommencement
du seizième siècle , la doctrine de l'examen, ne mar-
cherait-elle point l'égale des peuples les plus avancés
dans la carrière des sciences et des arts? Les vices des
gouvernemens pourraient seuls y mettre obstacle.
Mais à l'époque où nous sommes , si l'on en ex-
cepte l'Autriche, seule stationnaire avec opiniâtreté
et même rétrograde, un esprit général de perfection-
nement semble animer l'antique Germanie , trop
heureuse si les maîtres de la postérité des Pannoniens,
des Daces, et de toutes ces peuplades barbares qu'au-
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 335
trefois Rome asservit à son empire , ne parviennent
pas àcomprimer un si noble essor. Tous les historiens
s'accordent pour célébrer Vienne sauvée en 1683 par
l'héroïque courage de Jean Sobieski; mais cette cité
eût été conquise , qu'en supposant les Turcs ne pous-
sant pas plus loin leurs avantages , la chose aurait
été plutôt heureuse que fatale aux progrès de l'es-
prit humain. Vienne , à la vérité, ne serait pas la
ville où , proportionnellement au nombre des ha-
bitans , l'on mange davantage ; le sublime Mozart,
l'immortel Haydn , n'eussent point composé ces sym-
phonies , ces sonates , ces oratorio , ces opéras qui
charment les oreilles des amateurs de musique; et ,
pour rentrer dans notre sujet , nous n'eussions point
vu en médecine cette suite de barons ridicules , aux-
quels , depuis Vanswieten jusqu'à Stift , lesempereurs
d'Autriche ont confié le soin de leur santé , et la
police de la librairie dans leurs vastes états !
Quelqu'un reprochera peut- être à l'auteur le
nombre et surtout l'étendue de ces notes , dans les-
quelles , débarrassé des règles d'une composition ré-
gulière , il se permet de fréquentes excursions sur
toute espèce de sujets ; mais il invoquerait au besoin ,
comme exemple et comme excuse , Pierre Bayle dans
336 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHES.
son dictionnaire historique et critique. Ce grand
homme, pour parler le langage de Montesquieu , et
non celui du faible auteur du poème de la Grâce , est,
sans contredit , le premier des philosophes français
du dix-septième siècle , et ce rang ne saurait lui être
disputé , ni par le père des tourbillons (1), qui , tout
en recommandant le doute, ne sut jamais douter;
ni par cet autre visionnaire (2) , employant à la re-
cherche de la vérité l'imagination , sa plus mor-
telle ennemie. Le serait-il avec plus d'avantage par
l'éloquent écrivain (3) qui le premier se servit d'une
prose élégante et française pour tourner en ridicule
cette sociétécélèbre , que nous voyons renaître au-
jourd'hui aussi active et non moins puissante?
د .
(1) Descartes.
(2) Mallebranche.
1
(3) Pascal.
t FIN .
TABLE C
DES AUTEURS ET DES MATIÈRES.
ABERNETHY. A faitlepremier ( 1796) la ligaturede l'ar-
tère iliaque externe ; il est aussile premier qui ait lié
l'artère carotide primitive ; par conséquent , il doit
être regardé comme le premier auteur des progrès
de la chirurgie anglaise , dans l'art de lier les vais-
seaux , III .
AMUSSAT. Essais lithontripteurs , en 1817 , 95. Mo-
difications du porte-caustique de Ducamp , 315.
Urétrotome à huit tranchans , ibidem .
AUMONT. Recherches sur la détermination des cas
dans lesquels il convient d'employer les caustiques
pour détruire les rétrécissemens de l'urètre , 74:
Nouveau procédé pour la castration , 237 .
BÉCLARD. Observation remarquable d'opération de
trépan, 18. Nouveau procédé pour la guérison des
fistules salivaires du conduit de sténon , 38. Taille
bilatérale , 83. Sa mort , 318.
BELL (Charles ). L'un des chirurgiens anglais les plus
distingués de notre époque, 325.
22
338 TABLE DES MATIÈRES.
BOYER. A vu le premier que la section des sphincters
de l'anus était le meilleur moyen d'en guérir les
gerçures , et de faire cesser la contraction spas-
modique des sphincters , 244. 4
BROUSSAIS. A fixé avec plus de précision que son
maître , M. Pinel , le siége primitif des fièvres dites
essentielles , 251. A rendu les médecins plus cir-
conspects dans l'emploi des remèdes stimulans ,
et des médications excitatrices , 254.
CAMPER. Défauts de sa ceinture ou bandage circulaire
pour maintenir les hernies , 57 .
CARPUE. Fait connaître la méthode indienne pour
réparer la perte du nez , 35.
CHAUSSIER. A le premier bien compris le véritable
sens du passage de Celse , relatif à la taille des
hommes , 88.
CHOPART. Inventeur de l'amputation partielle dupied ,
dans les articulations parallèles de l'astragale et du
calcaneum , avec le scaphoïde et le cuboïde , 185.
CIVIALE. Ses instrumens lithontripteurs , 95. Ses suc-
cès dans le broiement des pierres vésicales , 98 .
CLOQUET. Irrigations de la vessie , au moyen des
sondes à double courant , ou de Hales, qui n'est
point l'auteur de la Statique des végétaux , 75.
Siphon aspirateur appliqué au traitement des
fistules urinaires vésico et urétro-vaginales , 248 .
COOPER (Astley) . Inventeur de la perforationdu tym-
pan, 32. Son bistouri herniaire employé avant lui
par le professeur Ant. Dubois , 59. Est le chirurgien
anglais qui a pratiqué le plus grand nombre de
TABLE DES MATIERES. 339
ligatures de la carotide primitive , de la sous-
clavière et de l'iliaque externe , précédé en cela par
Abernethy. Il a le premier lié l'aorte abdomi-
nale , 112. Necroit pas les fractures du col de fémur
susceptibles de consolidation , 141 .
DEGUISE père. Ramène en dedans de la bouche le fil
de plomb destiné à entretenir le nouveau conduit,
dans le traitement desfistulessalivaires, dépendantes
de la perforation du conduit excréteur de la
parotide , 38.
DESAULT. Torts immenses dont il est coupable envers
la chirurgie française; son état à peu près station-
naire vers la fin du dix-huitième siècle doit être
attribué à son influence , 66. De son génie tout
mécanique dans le traitement des maladies des
os , 130. Vices et inutilités de ses bandages et ap-
pareils pour le traitement des fractures de la cla-
vicule , 133 , et du col de fémur , 139. Cependant
il a le premier établi à Paris une clinique chirurgi-
cale, et reconnu la véritable indication curative
dans le traitement des anus artificiels , 287 .
DUBOIS (Ant. ) . Nouveau procédé pour la taille des
femmes , par l'incision de la partie supérieure de
l'urètre , 247. Se servait du bistouri falciforme pour
le débridement des hernies , long-temps avant As-
tley Cooper , 59.
DUPUYTREN. A imaginé une pince à bords mousses et
dentelés , pour fendre en plusieurs jours la cloison
résultante de l'adossement des deux bouts d'intes-
tins , dans les anus contre nature , 53. A pratiqué ,
330 NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS.
chaque jour , malgré l'aveugle distribution des ré-
compenses etdes faveurs , et leur excessive multipli-
cité qui en ôte tout le prix.
Dans l'état actuel des sociétés, la nature des gou-
vernemens sous lesquels viventles hommes, détermine
assez exactement la mesure de leurintelligence et de
leur industrie ; et, sans sortirde la partie du monde
quenoushabitons, il est facile devoir que les progrès
des sciences et des arts utiles en Europe, sont dus
presque uniquement aux deux peuples qui jouissent
de la liberté la plus étendue , et que chacun d'eux,y
acontribué dans la proportion du degré de liberté
qui lui est accordé. Depuis près d'un siècle et demi ,
l'Angleterre jouit de tous les bienfaits du meilleur
mode de gouvernement possible dans l'état actuel
des sociétés européennes. Indispensable au degré
de civilisation où nous sommes parvenus , ce ré-
gime nous est promis , mais une lutte véritable
existe encore en France , entre la monarchie con-
stitutionnelle et la monarchie féodale. Soumis à la
double influence du système représentatif et du
chateau , tiraillés en sens contraire , les gouvernans ,
c'est-à-dire les ministres , suivent nécessairement
une marche vacillante et pénible. Voilà la véri
NOTES ET MORCEAUX DÉTACHÉS. 331
table raison de la faiblesse que montrent , arrivés
au pouvoir , certains hommes d'un talent incontes-
table et incontesté. J'ai toujours été ministériel , en
ce sens que faire mieux , m'a toujours paru impossible
dans une situation toujours douteuse. Toutefois la
question est pendante et nous presse avec toutes ses
conséquences ; toutes les choses qui importent au
bonheur des hommes réunis en sociétés , l'aisance in-
dividuelle , la liberté, le perfectionnement de l'in-
dustrie , l'honneur national , la splendeur des arts ,
l'avancement des sciences , y sont directement inté-
ressés. Si les efforts des hommes qui travaillent à nous
faire remonter le fleuve du temps étaient couronnés
parle succès ; si l'on ne parvenait , suivant les expres-
sions de l'écriture, à tuer le vieil homme ; soumis
comme elles au sceptre des Bourbons , le grand peuple
descendrait infailliblement au niveau de l'héroïque
nation espagnole , et del'invincible nation napolitaine,
Au moment où s'achève l'impression de cet ouvrage,
l'auteur acquiert la preuve qu'il est aussi difficile
d'écrire l'histoire contemporaine, dans ce qui a trait
aux sciences et aux arts , que pour ce qui concerne la
politique. La suture du voile du palais, faite dans le
but de remédier aux cas de division congéniale ou
340 TABLE DES MATIÈRL
avecdes succès variés , la taille transversale , suivant
la méthode de Celse, expliquée par MM. Chaus-
sier et Ribes , 103. Proposede tirer le pied ende-
dans au lieu de le soutenir en dehors , à la suite
des fractures du péroné ; vices de ce procédé, 149.
Méthode expéditive pour l'amputation du bras
dans l'articulationde l'épaule, si lesparties qui envi-
ronnent l'articulation sontparfaitement saines, 179.
Procédé ingénieux et nouveau pour pratiquer la
résection de lamâchoire inférieure , 225.
ECOLE DE MÉDECINE DE PARIS, créée en 1795. Grands
services rendus à la médecine par cette école. Sa
supériorité dans l'enseignement, 298 .
EMERY. Continue les recherches d'Aumont sur l'em-
ploi des caustiques dans les rétrécissemens de l'u-
rètre, 316.
FOUBERT. Sa canule est aujourd'hui généralement em-
ployée dans le traitement des fistules lacry-
males , 21 .
GROEFE de Berlin. A imaginé la suture du voile du
palais , ou staphyloraphie , 333 .
GUÉRIN et DUMONT. Instrumens ingénieux pour l'opé-
ration de la cataracte , 28.
HUNTER ( J. ) . Véritable auteur de la méthode ac-
tuelle de traiter les anévrismes , 116.
JOBERT. A opéré avec succès l'invagination des intes-
tins , en renversant sur lui-même le bout infé-
rieur , 49.
LANGENBER de Goëtťingue-Keratonysis. Procédé vi-
cieux, 30.
TABLE DES MATIERES. 31
LARREY. A confirmé par un grand nombre de faits la
nécessité de la réunion immédiate à la suite des
plaies pénétrantes de lapoitrine, 46. Son procédé
pour l'amputation de la cuisse dans l'articulation
coxo-fémorale , 183.
LEDRAN père. A pratiqué le premier l'amputation du
bras dans l'articulation scapulo -humérale , 177 .
LÉVEILLÉ. A traduit et fait connaître en France les
ouvrages chirurgicaux d'Antoine Scarpa, professeur
à Pavie , 162 .
Louis. Les inconvéniens qu'il reproche aux ciseaux à
incision ne sont pas fondés , 219.
LYSFRANC. Nouveau procédé pour l'amputation du
bras dans l'articulation de l'humérus avec l'omo-
plate , 180. Fait revivre l'amputation du pied dans
les articulations métatarso-tarsiennes , 190. Et re-
produit le procédé de Celse pour la taille des fem-
mes , 247 .
MAISONNABE. Son lit mécanique pour redresser les
déviations de la colonne vertébrale , 160 .
MOREAU père et fils , de Bar-sur-Ornain. Ont les pre-
miers en France fait la résection des jointures af-
fectées de carie , 168.
MURSINNA , Chirurgien de Berlin. Adoptant la méthode
anglaise de la demi-flexion dans le traitement des
fractures du col du fémur , a proposé, vers la fin
du siècle dernier , d'attacher au membre sain le
membre malade , afin d'empêcher sa rotation en
dehors , 141 .
PARKE. A le premier pratiqué la résection du ge
342 TABLE DES MATIÈRES .
nou, 169. Inconvéniens et inutilité de cette opé-
ration , 170.
PETIT (J.-L. ) , le plus illustre des chirurgiens fran-
çais du dix-huitième siècle. A inventé l'opération
de la fistule lacrymale par l'incision du sac lacry-
mal , 20. Il a fait le premier l'extraction du cris-
tallin, bien qu'il ne l'ait point proposée comme mé-
thode générale pour guérir la cataracte , 292.
PHYSIK , de Philadelphie. Donna, en 1802 , le pré-
cepte et l'exemple d'inciser avec des ciseaux la cloi-
son résultante de l'adossement des deux bouts d'in-
testin dans les anus artificiels , 52.
PIMPERNELLE (S. ) . Homme disert et consultant fameux
au dix-septième siècle , 12.
PRÉVOST et DUMAS de Genève. Ont renouvelé la pro-
position de Mauduit , de dissoudre les calculs vési-
caux à l'aide d'un courant électrique , 81 .
QUESNAY. Notice historique sur ce Chirurgien célè-
bre, 259-270 .
RÉCAMIER. Rappelle l'usage des speculum uteri de la
plus grande dimension , 240.
RIBES , élève de Sabatier. A déterminé la véritable
situation de l'orifice interne dans les fistules sterco-
rales , 64 , 67 .
RICHERAND. Nouveau procédé pour guérir les varices
par la simple incision des veines dilatées ; procédé
préférable à la saignée et à l'ablation des veines
proposées par J.-L. Petit , à leur compression et à
leur ligaturepratiquées par quelques modernes, 127 .
Nouveaux procedés pour traiter les fractures du
TABLE DES MATIÈRES. 343
col de l'humérus , 145. Pour l'amputation partielle
du pied , 187. Pour l'extirpation du cancer des
lèvres , 216. A pratiqué le premier la résection des
côtes et l'excision de la plèvre cancéreuse , 236.
RIOBÉ , ROCHOUX et SERRES , Élèves de l'École de Mé-
decine de Paris . Ont découvert et fait connaître
le véritable mécanisme suivant lequel se fait l'ab-
sorption des épanchemens sanguins dans le cerveau,
soit traumatiques , soit apoplectiques , 17 .
Roux ( Philibert-Joseph ). Erreur singulière dans la-
quelle ce chirurgien a fait tomber l'auteur de cet
ouvrage , le public , et l'Académie des Sciences elle-
même , en inventant en 1819 l'opération pratiquée
et les instrumens imaginés en 1816 par M. le prc-
fesseur Græfe de Berlin, 41 et 333.
SABATIER. A fait voir qu'une simple sonde cannelée
flexible et un bistouri ordinaire suffisaient à l'opé-
ration de la fistule à l'anus , 66. Et que la seule
position jointe à l'immobilité , suffisait pour la gué-
rison des fractures du col du fémur , de la cla-
vicule , de la rotule , etc. , 131 et suivantes.
SANSON. Taille recto-vésicale , sorte d'extension du
grand appareil ou de la méthode de Marianus-
Sanctus , 84 .
SCARPA. A remis en usage l'opération de la cataracte
par abaissement , en faisant mieux connaître le
procédé de la nature pour absorber le cristallin
déprimé ou plutôt broyé avec l'aiguille à crochet ,
ou à pointe courbée , 26.
SHARP (S. ) , auteur des recherches critiques sur l'etat
344 TABLE DES MATIÈRES.
présent de la Chirurgie , 1740 , preface. Donne le
précepte de la réunion immédiate à la suite des
plaies pénétrantes de la poitrine , 45.
SMAKALDEN. Donne en 1798 le conseil de perforer la
cloison résultante de l'adossement des deux bouts
d'intestin dans les anus contre nature , 53.
VACCA-BERLINGHIERI. Grand promoteur de la taille
recto-vésicale , 85.
VALENTIN. A renouvelé les préceptes de S. Sharp sur
la nécessité de la réunion immédiate dans les plaies
pénétrantes de la poitrine, 45.
WHYTE. A le premic proposé de substituer la résec-
tion des os à l'amputation des membres , et pra-
tiqué celle de l'extrémité supérieure de l'hu-
mérus , 166. Valeur et progrès de sa doctrine , 167
et suivantes.
FIN DE LA TABLE DES AUTEURS ET DES MATIÈRES.
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