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Conférence 10

Le document aborde les analyses économiques de la gestion des ressources naturelles, en mettant l'accent sur le développement durable et les politiques climatiques. Il souligne l'importance de la planification écologique face aux limites planétaires dépassées et examine les réponses politiques, comme l'Inflation Reduction Act aux États-Unis et le Green Deal européen. Enfin, il met en lumière les enjeux géopolitiques liés à la transition écologique et la nécessité d'une coopération internationale pour garantir une viabilité globale.

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Conférence 10

Le document aborde les analyses économiques de la gestion des ressources naturelles, en mettant l'accent sur le développement durable et les politiques climatiques. Il souligne l'importance de la planification écologique face aux limites planétaires dépassées et examine les réponses politiques, comme l'Inflation Reduction Act aux États-Unis et le Green Deal européen. Enfin, il met en lumière les enjeux géopolitiques liés à la transition écologique et la nécessité d'une coopération internationale pour garantir une viabilité globale.

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IEP de Rennes 2025-2026 Semaine du 12 au 16 janvier 2026

Conférence de méthode n°10 :

Analyses économiques de la gestion des ressources naturelles

Fiches techniques

1. Définitions, historique : Développement durable. Rapport Meadows, Brundtland, “croissance verte”,


croissance inclusive, “découplage” (absolu/ relatif)
2. Analyse économique appliquée à l’environnement : biens économiques, “biens naturels”, biens publics,
capital naturel
3. L’analyse des biens communs : Oström...
4. Instruments de politiques économiques pour réduire le réchauffement climatique : (taxation,
règlementation, marchés de quotas).
5. Quel(s) échelon(s) pour les politiques climatiques ? Quels modes de gestion ? ( publique, privée…)
6. L’exemple de la politique de décarbonation : stratégies ? Objectifs ? Liens entre décarbonation et
croissance

Bibliographie :
 Vivien, Franck-Dominique. Le développement soutenable. La Découverte, 2007

➢ Une économie écologique est-elle possible ? L'Économie politique 2016/1 (N° 69)

➢ Pottier, A. (2020). 12. Économie et climat : un examen de conscience nécessaire. Regards croisés sur
l'économie, 26, 179-188. [Link]

➢ Vivien, F. (2009). Les modèles économiques de soutenabilité et le changement climatique. Regards


croisés sur l'économie, 6, 75-83. [Link]

➢ “Réorienter l’économie : une dernière chance pour sauver le climat” Michel Aglietta , Billet du 15
novembre 2021, CEPII

➢ [Link]
les-delocalisations-175691
 Eloi Laurent “Sortir de la croissance, mode d’emploi”, Les liens qui libèrent, 2021.
 B. Coriat “Le bien commun, le climat et le marché”, les liens qui libèrent, 2021

➢ F. Berlingen “Permis de nuire”, 2022


1
Document 1 :

Depuis l’accord de Paris conclu en 2015, les travaux scientifiques synthétisés autour du Groupe d’experts inter-
gouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) pour ce qui concerne les changements climatiques, ou autour de la
Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques [IPBES,
2019] donnent une connaissance précise des impacts systémiques des activités humaines sur la nature et des effets en
retour déjà majeurs de cette nouvelle dynamique naturelle sur les sociétés humaines. La quasi-impossibilité déjà actée
de limiter le réchauffement global à 1,5 °C en moyenne, confirmée par la réactualisation des scénarios possibles de
changements climatiques pour le xxie siècle, montre par ailleurs à quel point cette transformation détermine déjà
l’avenir [IPCC, 2023].
Les inégalités sociales engendrées par l’État moderne dans sa forme néolibérale se doublent alors des inégalités
provoquées par son incapacité à maîtriser les forces destructrices qu’il a lui-même libérées. Fonte de la banquise et
des glaciers, extension des zones arides et méga-feux de forêt sont les matérialisations concrètes d’une dette
écologique qui vient à échéance. Les États des pays en développement et émergents se voient aussi bloqués dans leur
développement par les effets plus dévastateurs des modifications du climat en même temps que s’étend
l’appropriation privée de leur travail et de leurs terres par des compagnies multinationales occidentales et aujourd’hui
également chinoises.
Face au désastre annoncé, une offre nouvelle d’organisation de la puissance publique et de légitimation de son action
face aux catastrophes environnementales semble toutefois voir le jour : débats autour d’un Green New Deal aux États-
Unis (transformé très partiellement dans la loi IRA – Inflation Reduction Act), proposition du Green Deal par la
Commission européenne (CE), tentatives de promouvoir une « civilisation écologique en Chine », et débats sur une
planification écologique en France. Se dessinent ici, derrière des formes d’action publique très diverses, plusieurs
traits communs : ceux d’un retour de l’État, des politiques industrielles ou de la création active de nouveaux marchés.
Les formes concrètes de cette planification écologique embryonnaire et la situation géopolitique nouvelle qui en
émerge seront au cœur de ce chapitre. Après un rappel des limites planétaires dépassées une à une à l’ère du
capitalocène, nous reviendrons sur l’écologie politique très spécifique qui se dégage de chacun des trois exemples
emblématiques récents, qui ont pour certains marqué l’année 2023. L’analyse portera pour finir sur les problèmes
nouveaux posés par l’articulation globale entre ces différentes formes de planification écologique, source de potentiels
conflits et de nouvelles fragmentations à venir.(….)

Viabilité et limites planétaires


Ces conditions globales de viabilité se déclinent en neuf limites planétaires bien définies, que sont le changement
climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, les
changements d’utilisation des sols, l’acidification des océans, l’utilisation mondiale de l’eau, l’appauvrissement de la
couche d’ozone stratosphérique, l’introduction d’entités nouvelles dans l’environnement (pollution chimique)
et l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère. Sept limites ont déjà été dépassées ou sont sur le point de l’être
[Rockström et al., 2023] : la concentration atmosphérique en CO2 n’a plus qu’une très faible marge de manœuvre et
sera dépassée avant 2030 si elle se poursuit au rythme actuel, l’érosion de la biodiversité a franchi sa limite dès 2009,
la perturbation du cycle de l’azote aussi, et la limite de la perturbation du cycle du phosphore est désormais atteinte
dans certaines régions. La modification des usages des sols et le cycle de l’eau ont aussi franchi leurs limites depuis
2022, surtout la destruction des puits de carbone que sont les forêts, tropicales et boréales, dont la restauration est une
priorité.
(…) Un changement de paradigme des politiques climatiques
Les investissements publics, les politiques industrielles et la planification indicative sont au cœur de ce nouveau récit.
Cette proposition peut être rattachée à l’argument selon lequel le secteur privé ne peut pas innover sans que le secteur
public lui donne un but et une direction [Mazzucato et McPherson, 2019]. L’urgence climatique n’est pas une
externalité que le marché peut surmonter seulement par la tarification, car elle s’imbrique entièrement dans une crise
sociale. S’appuyant sur cette base sociale, le programme du candidat Bernie Sanders en 2020 comprenait une
interdiction des importations et des exportations de pétrole et de gaz, une interdiction de l’exploitation minière des
montagnes et de la fracturation hydraulique, et un moratoire sur les permis de forage sur les terres publiques. Le plan
de Sanders avait aussi pour objectif novateur de dépasser la part équitable des États-Unis dans les réductions

2
d’émissions mondiales afin de compenser au moins partiellement la dette climatique permanente des États-Unis
envers le Sud global.

Les compromis de l’IRA


Adopté le 12 août 2022, l’Inflation Reduction Act (IRA) est l’aboutissement de cette décennie de tentatives de faire
adopter une politique climatique majeure par le Sénat américain. Malgré une ambition fortement réduite par rapport
aux projets initiaux du Build Back Better Act et les compromis qui furent nécessaires à son adoption, l’IRA pose les
bases concrètes d’une forme de planification écologique, qui réponde aux contraintes spécifiques de l’économie
politique des États-Unis. En effet, le soutien apporté au développement des industries vertes aux États-Unis, mais
également aux régions dépendantes des énergies fossiles et aux communautés les plus pauvres, est susceptible de
créer une coalition d’intérêts économiques et sociaux favorables à de futures mesures écologiques. L’IRA prévoit ainsi
369 milliards de dollars de dépenses en faveur du climat sur dix ans. Ces dépenses prennent la forme de crédits
d’impôt pour la production d’électricité décarbonée (ou pour ses usages), de mesures de prêts et de garanties pour
encourager le déploiement rapide de technologies à faibles émissions, ou encore de mesures visant le soutien à
l’efficacité énergétique.
Le traitement préférentiel accordé aux équipements produits aux États-Unis est un élément essentiel de cette loi. Les
crédits d’impôt pour la production d’électricité décarbonée prévoient ainsi une bonification de 10 % si au moins 40 %
de la valeur des équipements est d’origine américaine. Le crédit d’impôt pour l’achat d’un véhicule électrique neuf est
entièrement dépendant du respect de deux critères portant sur l’origine domestique des minerais critiques et de la
batterie (avec des exceptions pour les pays ayant signé un accord de libre-échange avec les États-Unis). Cette
dimension, initialement passée inaperçue, a été tardivement ressentie par l’Union européenne (UE) comme une
menace directe à sa propre stratégie de transition écologique, formalisée dans le Green Deal européen. Une
dynamique internationale de course industrielle verte semble se dessiner, en réaction à ce « nouveau consensus de
Washington » qui fait dire à certains que le néolibéralisme est mort en 2023 et à d’autres qu’il reste bien vivant sous
les traits d’un gigantesque mouvement de privatisation des infrastructures publiques américaines.(…)
La stratégie industrielle verte européenne en réaction à l’IRA
En réaction à l’IRA, et surtout à sa dimension de préférence domestique, la présidente de la CE, Ursula von der
Leyen, a exposé, devant le Forum économique mondial de Davos, la réplique de l’UE. Il s’agit de poser les jalons
d’une politique industrielle européenne qui s’articule autour de quatre volets : une amélioration du cadre
réglementaire favorable aux technologies bas carbone ; un allègement des règles relatives aux aides d’État en parallèle
de la création d’un fonds de souveraineté ; une révolution des talents pour mener à bien la transition ; enfin, des
accords de libre-échange équitables et ouverts en faveur de la neutralité carbone. En découlent à ce jour un Net Zero
Industry Act et un European Critical Raw Materials Act, qui visent à reprendre l’ascendant sur la dynamique
américaine impulsée par l’IRA.

Éléments de géopolitique de la planification écologique


Le système financier, les relations commerciales, les formes de l’aide au développement sont autant de vecteurs par
lesquels un modèle de planification écologique affecte en bien ou en mal le reste du monde. La Chine déploie ainsi un
modèle de développement vu au travers de la notion de civilisation écologique en diffusant ce concept par le biais de
son programme des routes de la soie, sans que ses impacts réels soient à ce jour clairement établis. L’Europe a fait le
pari d’un ajustement aux frontières de l’Union contre la concurrence environnementale « déloyale » déployée par les
pays du reste du monde qui se refusent à mettre en place une tarification du carbone. Cette approche protectrice
pourrait avoir des impacts importants sur un petit nombre de pays en développement et émergents. Elle fait surtout
l’économie d’une vision globale de la transition écologique autre que celle d’une tarification globale unique du
carbone. Les États-Unis réveillent quant à eux les mânes de Roosevelt et du New Deal à travers un plan
d’investissement public sans précédent qui semble vouloir tourner le dos à près de quatre décennies de consensus de
Washington. (...)

Les effets incertains de la fragmentation géopolitique


Par ailleurs, une fragmentation géopolitique accrue rend plus difficile encore la préservation des biens publics globaux
que sont le climat ou les autres limites planétaires. La guerre en Ukraine est bien sûr l’exemple emblématique de cette
3
dynamique de fragmentation. Mais les volontés de découplage technologique et commercial qu’affirment les États-
Unis vis-à-vis de la Chine, ou les esquisses de renversements d’alliances qu’illustre la reprise de discussions entre
l’Arabie saoudite et l’Iran participent aussi de cette multipolarisation du monde. La réémergence d’un bloc
géopolitique des BRICS potentiellement élargi à certains des pays producteurs de pétrole et de gaz redéfinit les règles
du jeu international dans des directions encore largement incertaines. Paradoxalement, cette fragmentation
géopolitique tend à justifier la création de chaînes de production moins étirées et en partie redondantes à l’échelle
globale [Garcia-Saltos et al., 2023], donc des formes de retour de la puissance publique dans l’orientation des
économies. À ce titre au moins, la planification écologique apparaît bien comme une réalité balbutiante au niveau de
certaines nations avancées et émergentes.
Pour autant, la planification écologique reste un horizon lointain pour de nombreuses nations ainsi que dans son
articulation à l’échelle mondiale, la seule signifiante pour répondre à la crise écologique et garantir une viabilité
globale. Il faudrait pour cela voir émerger des institutions nationales et internationales permettant la réinsertion
durable des dynamiques socio-économiques globales dans les limites planétaires déjà dépassées. La coopération
internationale reste le moteur fondamental et à ce jour manquant pour faire de la planification écologique un modèle
global de réintégration collective dans les limites planétaires.
Aglietta, Michel, et Étienne Espagne. « VI/ Géopolitique émergente mais fragmentée
de la planification écologique », CEPII éd., L'économie mondiale 2024. La Découverte, 2023, pp. 87-100.

Document 2:

Le développement durable : une question politique au fort contenu scientifique


Le développement durable est une question politique, en tension entre utopie (Jollivet, 2001) et réalisations concrètes
(Villalba, 2009), dans laquelle la science occupe une place centrale. Cette question complexe porte sur l’amélioration
générale des conditions de vie sur terre des êtres humains sans qu’il soit porté atteinte aux capacités régulatrices et
évolutives de la biosphère. Elle a émergé explicitement il y a une trentaine d’années, si on lui donne comme point de
départ la parution du rapport de la Commission mondiale sur l’environnement et le développement (Cmed) [1][1]Pour
une réflexion sur l’histoire du développement durable et…. C’est dans cet ouvrage, plus connu sous le nom de Rapport
Brundtland, que figure, à côté de bien d’autres, ce que l’on désigne parfois comme la définition « canonique » du
développement durable, à savoir « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité
des générations futures de répondre aux leurs » (Cmed, 1987, p. 51). Structuré en trois parties (Préoccupations
communes, Défis communs et Efforts communs), ce rapport procède à une évaluation générale de l’état du monde sur
les plans environnemental, social et économique, qui aboutit à la description d’une crise générale de la dynamique
mondiale du fait de l’interdépendance d’un ensemble de crises. Selon la Cmed, la réponse à donner à cette situation est
le développement durable. Il s’agit là, avant tout, d’une réponse politique, d’inspiration « socialedémocrate-
écologiste » [2][2]« … en ce qu’elle croit nécessaire de penser la vie commune et…, émanant d’instances onusiennes
qui gèrent les relations internationales depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Cette réponse politique entend
dessiner l’horizon du xxie siècle, ainsi qu’en témoigne l’Agenda 21 (Cnued, 1993), adopté lors de la conférence de Rio
de Janeiro. Pouvant être vu comme une reformulation néo-libérale du rapport Brundtland [3][3]Voir aussi M. Damian
et J.-C. Graz (2001) qui rappellent que la…, ce document se présente comme le programme général des questions,
enjeux et mesures devant être pris en compte et mises en œuvre au cours de ce siècle pour rendre concret le
développement durable.
À partir du Sommet de la terre de Rio de 1992, d’autres acteurs se saisissent de cette problématique, la traduisent dans
leurs termes et leurs logiques, la mettent en œuvre avec leurs propres règles et outils, la mesurent à l’aide de leurs
propres référents et critères : c’est le cas d’autres organisations internationales, à l’image de la Commission européenne,
signataire de l’Agenda 21, qui entend intégrer le développement durable dans l’ensemble de ses politiques (Pallemaerts,
Gouritin, 2007) ; les États, qui se sont engagés à Rio dans les processus de négociation des conventions-cadres relatives
aux changements climatiques et à la biodiversité, déclineront bientôt leur stratégie nationale de développement durable
(Cese, Le Clezio, 2010) ; les collectivités territoriales, qui apparaissent explicitement dans le chapitre 28 de l’Agenda
21, vont faire de même (Scarwell, Roussel, 2006) ; les associations et organisations non gouvernementales, dont
certaines se considèrent comme étant à l’origine de l’idée de développement durable, vont à la fois renforcer leur
capacité à mobiliser leurs adhérents et le grand public pour dénoncer les scandales dans les domaines sociaux,
humanitaires et environnementaux et mettre en avant leur capacité d’expertise pour répondre à ces enjeux,
éventuellement en signant des partenariats avec d’autres acteurs publics ou privés (Chartier, 2010) ; les entreprises,

4
regroupées, par exemple, au sein du Business Council for Sustainable Development (Schmidheiny et BCSD, 1992),
donnent leur propre interprétation du développement durable, notamment dans les termes de la responsabilité sociale
de l’entreprise (Capron, Quairel-Lanoizelée, 2007) ; (….)
Vivien, Franck-Dominique, Jacques Lepart, et Pascal Marty. « Introduction. L'évaluation de la durabilité : une
mise en perspective », Franck-Dominique Vivien éd., L’évaluation de la durabilité. Éditions Quæ, 2013, pp. 7-22.

Document 3:

En montrant comment des communautés locales peuvent gérer des ressources naturelles de façon durable, Elinor
Ostrom a introduit la notion de bien commun en économie.
La formule « une gestion des ressources qui marche en pratique doit également marcher en théorie », appelée parfois
« loi d’Ostrom », n’est banale qu’en apparence. Elle reflète la méthode profondément empirique de la politiste
américaine, qui tranche avec l’approche économique standard où c’est plutôt un raisonnement abstrait, comme
l’analyse coûtbénéfice, qui dicte ce qui « marche » et ce qui « ne marche pas ». C’est précisément en comparant avec
la théorie économique dominante qu’on comprend l’importance de l’approche développée par Elinor Ostrom (1933-
2012), récompensée en 2009 par le prix de la Banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. A travers ses nombreuses
études de terrain, résumées dans les livres comme Governing the Commons [1][1]Gouvernance des biens communs.
Pour une nouvelle approche des… (1990), Ostrom a contribué à la redécouverte de modes de gestion locaux fort
anciens et qui n’ont jamais disparu des sociétés dites « modernes », mais auxquels l’économie et les sciences sociales
s’étaient jusqu’alors peu intéressées.
Elinor Ostrom a obtenu son doctorat en sciences politiques en 1965 à l’université de Californie à Los Angeles, mais
c’est à l’université de l’Indiana, dans la ville de Bloomington, qu’elle a passé toute sa carrière professionnelle. Avec
son mari, Vincent Ostrom, chercheur lui aussi, elle y fonda en 1973 un séminaire interdisciplinaire devenu un centre
d’études des politiques publiques connu sous le nom d’école de Bloomington. Malgré de nombreuses propositions
venant d’universités américaines plus prestigieuses, le couple Ostrom est resté fidèle au centre qu’ils avaient créé, et
où de nombreux chercheurs ont pu étudier et développer une économie politique alternative, proposant de fonder les
politiques publiques sur l’étude des institutions et des acteurs plutôt que sur la théorie du choix rationnel, dominante à
l’époque dans les sciences sociales outreAtlantique.
Le choix de sujet de sa thèse − une étude de la gestion de l’eau dans le monde rural californien – est emblématique
des problématiques qu’elle va traiter toute sa vie : dans quelles conditions une communauté d’utilisateurs arrivetelle à
gérer les ressources qui lui sont communes sans les exploiter de façon insoutenable ? La question est devenue centrale
aujourd’hui, alors que la crise écologique est devenue évidente, mais elle est débattue dès les années 1960. En 1968,
l’écologue américain Garrett Hardin publie dans la revue Science son célèbre article « Tragedy of the Commons ».
Etayée par de nombreux exemples, sa thèse est pessimiste : en l’absence de contraintes extérieures, les individus
cherchent à maximiser leurs gains à court terme et poussent à l’épuisement des ressources. La solution proposée par
l’économie standard consiste à généraliser le droit de propriété individuel, dans l’idée que l’intérêt propre des
propriétaires les poussera à mieux gérer une ressource menacée de surexploitation. Et là où les ressources ne se
laissent pas privatiser – dans le cas des biens inappropriables, comme les océans ou l’air, par exemple –, c’est à l’Etat
d’empêcher la surexploitation et la dévastation. Ainsi, une gestion durable des ressources naturelles reposerait sur la
privatisation des ressources et l’organisation des marchés d’une part, les régulations publiques d’autre part.

Une troisième voie entre l’Etat et le marché


Toute l’œuvre d’Ostrom peut être lue comme un dialogue avec cette approche des ressources, ses travaux de terrain
démontrant qu’en pratique, il existe bel et bien une troisième voie entre l’Etat et le marché [2][2]Une troisième voie
entre l’Etat et le marché : échanges avec…, comme l’affirme le titre d’un livre entretien publié en français en 2017.
Sans nier les nombreux cas de surexploitation, Ostrom montre que dans certaines conditions, les acteurs locaux
peuvent établir une gestion soutenable des ressources naturelles.
De quelles conditions s’agitil ? Ostrom n’a eu de cesse d’affiner son analyse et insiste sur le fait qu’il n’y a aucune
recette unique qui serait applicable partout et en toutes circonstances : les règles de gestion émergent en réponse à la
situation concrète, en fonction des conditions physiques, du contexte local, etc. Elle retient cependant quelques
5
conditions de base qu’elle a pu observer partout (voir encadré) ; ces conditions peuvent être plus ou moins bien
remplies et le résultat final varie d’un cas à l’autre. La gestion en commun n’est donc pas une panacée, mais c’est une
alternative qui présente de nombreux avantages par rapport aux régulations étatiques ou marchandes. D’une part, la
communauté locale est mieux placée que l’Etat pour savoir comment faire, d’autre part, la privatisation est loin de
garantir une gestion durable.

Principes : Les conditions d’une gestion en commun selon Ostrom


Pour une bonne gestion en commun d’une ressource, les utilisateurs doivent être en mesure de communiquer
entre eux et se faire confiance. En étudiant la gestion des systèmes d’irrigation dans des villages indiens, par
exemple, Ostrom montre que là où les localités étaient traversées par des conflits ethniques ou autres, les habitants
n’avaient pas réussi à trouver un mode de gestion communautaire.
Les utilisateurs doivent donc être en mesure d’édicter des règles ensemble, et s’engager à les respecter. Même une très
légère modification non négociée des règles peut influencer le résultat final.
Ces règles doivent aussi être adaptées aux réalités des ressources en question. En étudiant des communautés de
pêcheurs brésiliens, Ostrom montre ainsi que les règles concernent toujours la taille des bateaux. Dans aucun des cas
rencontrés les pêcheurs n’avaient essayé d’introduire un quota de poissons à pêcher par chaque membre, parce qu’ils
estimaient qu’il était difficile, voire impossible, de veiller au respect d’une telle règle.
Enfin, le groupe d’utilisateurs auquel les règles s’appliquent doit être clairement délimité. Le groupe doit posséder la
possibilité de réprimer les membres qui ne respectent pas les règles, bien qu’en réalité, la menace de la sanction se
réalise rarement ; il s’agit dans ce cas de punitions mineures dont la valeur est surtout symbolique.

Au-delà des ressources naturelles


Si Elinor Ostrom s’est surtout intéressée aux ressources naturelles locales (systèmes d’irrigation, pâturages, forêts…),
les principes d’une gestion en commun sont aujourd’hui appliqués ou revendiqués sur un champ bien plus large. On
parle ainsi des communs culturels (création artistique, patrimoine culturel, paysages…), des communs de la
connaissance (logiciels libres, alternatives aux brevets et aux droits de propriété in tellectuelle…), des communs
urbains (parcs gérés par les habitants, jardins partagés, espaces collaboratifs gérés par les utilisateurs…), ou encore
des infrastructures gérées en commun, à l’instar de la gouvernance participative de l’eau inventée dans la ville de
Naples. Ce que l’économiste Benjamin Coriat appelle « le retour des communs » [3][3]Le retour des communs : la
crise de l’idéologie propriétaire,… forme aujourd’hui un vaste mouvement citoyen et politique contre l’appropriation
des ressources, non sans rappeler les révoltes contre le processus des enclosures qui avait détruit la gestion
communautaire et coopérative des terres agricoles anglaises aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Ce nouveau mouvement va plus loin que ne le faisait la politiste américaine en affirmant qu’en principe, n’importe
quel bien peut être institué comme un commun : un commun est une ressource matérielle ou immatérielle quelconque,
une communauté d’utilisateurs et une série de règles qui définissent l’usage de la ressource. L’importance d’Ostrom
reste néanmoins palpable, notamment lors qu’il s’agit de réinventer les communs par le droit : à la place des droits
exclusifs attachés à la propriété individuelle, Ostrom avait retrouvé, dans le sillage de John Commons et des juristes
américains du début du XXe siècle, la notion clé du « faisceau des droits », autrement dit l’idée qu’en découplant le
droit de propriété des droits d’accès et d’usage, on peut promouvoir la gestion collective et responsable d’une
ressource donnée. Cette pluralité de règles juridiques appliquées au même bien est une idée très ancienne ;
aujourd’hui le mouvement des communs s’en inspire pour modifier le rôle de la propriété dans l’organisation
économique et sociale.

• [1] Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Editions de Boeck, 2010.

• [2] Une troisième voie entre l’Etat et le marché : échanges avec Elinor Ostrom, par Martine Antona et François Bousquet (dir.),
Editions Quae, 2017.

• [3] Le retour des communs : la crise de l’idéologie propriétaire, par Benjamin Coriat (dir.), Les liens qui libèrent, 2015.
Wojtek Kalinowski, « Elinor Ostrom et le retour des communs », Les dossiers d’alternatives économiques 2019/3
(N° 17), p 93 à 95

6
Document 4 :

(….) La démonstration de l’impossibilité pour l’espèce humaine de se coordonner pour résoudre les grands
dilemmes d’action collective apparaît dès lors irréfutable : tragédie des biens communs, théorie du passager
clandestin, dilemme du prisonnier sont autant de récits qui se sont imposés comme des évidences et ont
ensuite servi de justification aux idéologues de tous bords pour prôner des solutions institutionnelles
fondées soit sur l’intervention de l’État, soit sur la « main invisible » du marché. Triomphants après la chute
du mur de Berlin et l’effondrement des systèmes de collectivisation étatique des moyens de production, les
fanatiques de l’idéologie néolibérale ont poussé leur avantage à partir des années 1990 en prônant la
privatisation de l’ensemble des biens collectifs, seul moyen selon eux de garantir un fonctionnement
économique efficace. De la brevetabilité des ressources génétiques à la marchandisation de la connaissance,
rien ne devait échapper à la mainmise du marché.
Or, si la privatisation des biens communs pose à l’évidence des problèmes de faisabilité (Comment établir
des titres de propriété privée sur des ressources qui, comme l’atmosphère ou les océans, n’ont pas de
frontière ? Comment justifier moralement le dépôt de brevets sur les semences ?), elle montre aujourd’hui
ses limites : la convergence des crises, financière, sociale et écologique prouve qu’avec la privatisation
comme seul instrument de régulation pour l’accès aux ressources, les conditions mêmes de la survie de la
majorité de l’espèce humaine sont menacées.
Les solutions institutionnelles fondées sur l’idéologie néolibérale buttent sur une réalité humaine bien plus
complexe que ne le laisse entrevoir la sombre prophétie de Hardin : les cas où les individus sont totalement
isolés et prennent leurs décisions seuls, sans interaction avec d’autres acteurs, sont rares ; les cas où des
biens peuvent être qualifiés de res nullius, ne faisant l’objet d’aucun mécanisme d’appropriation, sont
également peu nombreux. En situation réelle de gestion des ressources naturelles, et contrairement aux
situations décrites par le dilemme du prisonnier ou la théorie du passager clandestin, les gens ont souvent la
possibilité de communiquer et cette communication, fondamentale, leur permet d’ajuster leurs décisions en
fonction des choix des autres usagers.

Un altruisme historique
Cette réalité, dynamique et adaptative, a guidé le travail de recherche d’Elinor Ostrom (1933-2012),
professeure de science politique à l’Université d’Indiana (États-Unis) et lauréate en 2009 du prix de la
banque de Suède en sciences économiques (le « prix Nobel » d’économie). Depuis la soutenance de sa thèse
en 1965 sur l’approvisionnement en eau de plusieurs collectivités locales du Sud de la Californie, elle a mis
en évidence les stratégies déployées par des communautés d’usagers pour assurer la pérennité de ressources
dites « rivales » – chaque unité consommée par un usager diminue d’autant le stock disponible pour tous les
autres – mais« non exclusives » – il est difficile, voire impossible, d’en interdire l’accès. Constatant que des
systèmes coopératifs de gestion des ressources naturelles continuent, malgré leur marginalisation par les
théories dominantes, de perdurer à travers le monde, elle a cherché, avec l’Atelier de théorie et d’analyse
des politiques fondé en 1973 à Bloomington (Indiana, États-Unis), à identifier ce qui fait la robustesse de
ces systèmes. Isolant les grands critères permettant de pérenniser la gestion coopérative d’une ressource,
Elinor Ostrom a su démontrer que des biens communs de petite et moyenne dimension – des pâturages, des
zones de pêche, des systèmes d’irrigation, des massifs forestiers, mais aussi des biens communs immatériels
sans périmètre, comme la connaissance – peuvent échapper à leur destin tragique à la condition que ceux
qui sont directement concernés par leur utilisation puissent mettre au point des mécanismes institutionnels
pour les gérer [5].
L’« école de Bloomington », qui réunit lors de sa création des économistes et des chercheurs en science
politique, fait ensuite appel à des juristes, à des anthropologues et à des spécialistes des sciences cognitives.
7
En combinant plusieurs approches méthodologiques – études de terrain, méta-analyses et recherche
expérimentale en laboratoire –, cet atelier pluridisciplinaire a pu vérifier de manière répétée que la
communication, considérée jusque-là par la théorie des jeux comme du « bavardage » (cheap talk) n’ayant
pas d’impact sur l’issue du jeu, permet en réalité de réguler les comportements et de créer ou de renforcer la
confiance. La dimension d’apprentissage social que revêtent dès lors ces processus de communication
permet, dans certaines conditions, d’éviter la surexploitation des ressources. En 1998, une photo satellite des
zones pastorales situées aux confins de la Chine, de la Russie et de la Mongolie a permis d’observer que les
tribus nomades qui, côté mongol, géraient le territoire avec des systèmes de propriété collective,
rencontraient moins de problèmes de surpâturage que les exploitations situées en Chine, où elles ont été tour
à tour nationalisées puis privatisées, ou encore côté russe, où elles étaient encore sous contrôle étatique [6].
Cette découverte bouleverse profondément la vision dominante qui assène des solutions fondées sur la
perception d’un individu rationnel et égoïste, tourné vers la seule satisfaction de ses désirs individuels. Des
travaux de science cognitive datant des années 1990 appuient cette nouvelle perspective, en affirmant que
nous sommes aussi et surtout des êtres doués d’empathie pour nos semblables.
Reste que le résultat de ce type d’observation tarde à être entendu par les décideurs politiques : parmi les
critères de réussite isolés par Elinor Ostrom – la définition du périmètre de la ressource, l’adéquation entre
règles d’accès et conditions locales, la participation de la majorité des usagers aux processus de décision,
une évaluation efficace et continue par des agents qui sont responsables devant eux, des sanctions graduées,
des mécanismes de résolution des conflits peu coûteux et faciles d’accès –, il en est deux qui buttent sur la
question de l’échelle et de la légitimité des systèmes coopératifs insérés dans des ensembles plus vastes.
Dans un monde de flux mondialisés de matières premières et d’information, la reconnaissance de modes
d’organisation coopératifs locaux par les autorités de niveau supérieur continue de poser problème, tant
l’idée d’institutions coopératives suscite au mieux l’incrédulité dans des sociétés habituées à penser en
termes binaires public-privé, au pire l’hostilité, surtout de la part de ceux qui profitent du statu quo.
Ces profiteurs, « bandits vagabonds [7] » qui sillonnent le globe en pillant les ressources locales,
représentent la principale menace pour les systèmes coopératifs de gestion des ressources naturelles. Ces
prédateurs bénéficient pourtant bien souvent du soutien ou du laisser-faire de pouvoirs publics aveuglés par
l’illusion d’un progrès technique soi-disant créateur d’emplois et d’un certain irénisme qui découle du
« mythe pacificateur [8] » que constitue encore la notion dominante de développement durable, notion qui a
cherché à évacuer la conflictualité inhérente à la question du partage des ressources.
L’idéologie néolibérale n’est pas le seul obstacle à une reconnaissance de la légitimité de la gestion
communautaire des ressources naturelles. À la vision polycentrique, dynamique, des institutions portée par
des communautés d’usagers des biens communs s’opposent des systèmes centralisés, hiérarchiques et
pyramidaux, dont l’universalisme à la française hérité des Lumières est un exemple. Dès lors, la question
qui se pose est non pas de liquider cet universalisme, garant de l’égalité – au moins formelle – des citoyens
devant la loi, mais de forger un pacte social qui fasse une place à la complexité et à la diversité.

Un nouveau pacte social


La réflexion menée sur les biens communs, qui affirme la nécessité de combiner selon les circonstances les
régimes de propriété – publique, privée et collective –, est relativement récente. Les travaux menés dans le
cadre de l’Association internationale pour l’étude des biens communs (International Association for the
Study of the Commons) commencent seulement à aborder les biens communs immatériels menacés
d’enclosure sous le même angle que les biens communs matériels. Par ailleurs, le milieu urbain, lieu de vie
de plus de la moitié de l’humanité depuis la première décennie du xxie siècle, n’a été que peu étudié dans
cette perspective.

8
19Mais ce champ de recherche semble bien être une piste majeure permettant de guider une action de
nécessaire décroissance de l’empreinte écologique, décroissance qui pourrait s’opérer avec des outils
démocratiques, par opposition à un rationnement des ressources dictées de manière autoritaire. Le cas de
l’accès à l’eau qui, il y a dix ans à peine, faisait quasi systématiquement l’objet de partenariats public-privé,
témoigne d’un important changement de perspective : le référendum de 2011 qui a donné une majorité
contre les privatisations en Italie et la remunicipalisation des services de l’eau à Paris, ville de deux millions
d’habitants, prouvent que la réflexion sur les biens collectifs a désormais droit de cité dans le débat
démocratique. Depuis le début des années 2000 et l’émergence du mouvement altermondialiste, les
systèmes autogérés se vivent de manière moins confidentielle. Jardins collectifs et écoquartiers, budgets
participatifs, systèmes d’échanges locaux (SEL), réseaux d’échange de savoirs, villes lentes et en transition,
circuits courts ville-campagne (AMAP, marchés fermiers, biorégions, projets de développement local
autosoutenable [9] ainsi que le dynamisme du secteur de l’économie sociale et solidaire viennent confirmer,
malgré des fragilités évidentes d’organisation dans un monde incrédule ou hostile, la pertinence des modes
d’organisation coopératifs. Les travaux de recherche sur l’« économie fonctionnelle », incitant à l’usage
d’un bien plutôt que sa propriété, ou encore l’adoption de mécanismes institutionnels, comme la fiscalité
écologique, permettant de réorienter en profondeur des systèmes de production qui reposent entièrement sur
l’obsolescence programmée, tendent à renforcer l’hypothèse d’une décroissance possible de l’empreinte
écologique grâce aux systèmes coopératifs. (...)

• [1] Clive Hamilton, Earthmasters. The Dawn of the Age of Climate Engineering, New Haven (Conn.), Yale University Press, 2013.

• [2] Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science, 162, décembre 1968, p. 1243-1248.

• [3] Mancur Olson, The Logic of Collective Action. Public Goods and the Theory of the Groups, New York (N.Y.), Shocken Books,
1965.

• [4] La première expérience du dilemme du prisonnier fut réalisée en 1950 par des mathématiciens qui travaillaient pour le laboratoire
d’idées conservateur RAND Corporation. Elle fut ensuite présentée par Albert W. Tucker sous forme d’une histoire.

• [5] Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Bruxelles, De Boeck,
2010.

• [6] Cf. David Sneath, « State Policy and Pasture Degradation in Inner Asia », Science, 280, 21 août 1998, p. 198.

• [7] L’expression « bandit vagabond » (roving bandit) est notamment utilisée par les océanographes qui tentent d’attirer l’attention sur
la destruction des écosystèmes marins et la surexploitation préoccupante des ressources halieutiques par les navires-usines.

• [8] L’expression est de Pierre Lascoumes.

• [9] Cf. Alberto Magnaghi, Le Projet local, Bruxelles, Mardaga, 2000.

Le Roy, Alice. « Chapitre 8. Gouverner les biens communs pour sortir de la démesure », Agnès Sinaï éd., Penser la
décroissance. Politiques de l’Anthropocène I. Presses de Sciences Po, 2013, pp. 181-194.

9
Document 5 :
(….)

Une nécessaire complémentarité entre les différentes formes de capital


Dans cette vision, la rareté contre laquelle lutte l'activité économique s'enracine dans les sources de basse entropie
matérielles et énergétiques. Il s'agit là, selon les économistes écologiques, d'une rareté absolue, que l'on associe au nom
de Malthus, et non pas d'une rareté relative, que l'on associe à Ricardo et à son analyse de la rente différentielle,
correspondant à la vision des économistes néoclassiques. Cette différence de conception se répercute sur l'analyse des
conditions de la croissance économique. Fabriqué grâce à de la matière et de l'énergie, le capital technique nécessite
aussi de la matière et de l'énergie pour fonctionner. Dès lors, pour les tenants de l'économie écologique, on ne peut
imaginer une substitution complète de ce dernier au capital naturel. Ils mettent en avant l'idée d'une complémentarité
entre le capital naturel et les autres facteurs de production qui opèrent dans le processus de production, parce qu'ils
reposent eux-mêmes sur des sources initiales de basse entropie. Dans ce cadre analytique, l'objectif de la soutenabilité
se définit comme la non-décroissance à travers le temps du stock de capital naturel [Pearce et Turner, 1990, p. 48 ;
Costanza et Daly, 1992, p. 39] qui permet de produire un flux constant de richesses, sous forme de biens et de services
économiques et de services environnementaux telles, par exemple, les capacités d'épuration ou de recyclage offertes par
les systèmes naturels. Bien que l'optimisme des économistes écologiques vis-à-vis de la technique soit modéré, il leur
faut tenir compte des possibilités partielles de substitution qui apparaîtront par le biais d'un progrès dans l'efficacité de
la transformation des flux matériels et énergétiques entrant dans les activités humaines. C'est pourquoi certains auteurs
[Faucheux et O'Connor, 1999] préfèrent raisonner sur le maintien dans le temps d'un stock de « capital naturel critique »,
qui doit être entendu comme l'ensemble des éléments fournis par la nature dont les générations futures ne sauraient se
passer. Cette contrainte, beaucoup plus stricte que celle qui prévalait dans le schéma néoclassique, est parfois qualifiée
de condition de soutenabilité forte.

La référence aux modèles bioéconomiques


Sans négliger une action sur les prix, l'option instrumentale privilégiée par les économistes écologiques pour atteindre
un tel objectif consiste à établir des limites quantitatives quant aux ressources exploitées et aux rejets effectués dans les
milieux naturels. Ce faisant, ils affichent leur scepticisme vis-à-vis de l'analyse néoclassique en termes d'internalisation
des externalités. Le concept d'externalité sous-entend que les situations qu'il caractérise sont anormales – la norme étant
constituée par la relation marchande –, alors que la logique même de l'activité économique est de transformer la nature
et de susciter des interdépendances entre les acteurs. Autre motif de doute, conçu par Pearce [1976] : compte tenu du
fait que la procédure d'internalisation des externalités porte sur des « nuisances », c'est-à-dire des pollutions qui ont un
impact sur les fonctions objectifs (utilité ou profit) des agents économiques, la prise en compte des dommages infligés
à l'environnement peut intervenir trop tard, les agents commençant à peine à percevoir une diminution de leur bien-être,
alors même que certains seuils écologiques critiques sont déjà franchis.
Rompant avec cette idée qui vise à faire entrer à l'intérieur de la sphère économique ce qui, au départ, lui est extérieur,
les économistes écologiques, à l'image du schéma des trois sphères de Passet [1979, p. 11], conçoivent l'économie
comme un sous-système d'un système englobant, constitué par l'ensemble des activités humaines, lui-même compris
dans le système plus vaste formé par la Biosphère, le problème étant alors de mettre en place des relations d'insertion
– ou d'encastrement, dirait Polanyi [1944] – entre ces différents systèmes : insertion de l'économique dans la sphère des
activités sociales, elle-même devant s'insérer dans la Biosphère. Les modèles auxquels se réfèrent explicitement les
économistes écologiques [Costanza et Daly, 1992] pour définir des limites écologiques à l'activité humaine sont ceux
de l'économie forestière ou des pêcheries, les premiers ayant été élaborés à partir du XVIIIe siècle (voir encadré ci-
dessus), les seconds ayant connu leur essor depuis les années 1960. Dans ces modèles bioéconomiques, la ressource
biologique est considérée comme une sorte de capital naturel dont il importe d'optimiser la gestion dans le long terme.
Un des objectifs à atteindre est celui du rendement soutenable maximum (maximum sustainable yield), autrement dit la
quantité maximale de ressources susceptible d'être exploitée à chaque période sans remettre en question leur capacité à
se régénérer. Autre intérêt de ces domaines d'activité, c'est qu'ils ont été très tôt obligés de réfléchir aux institutions de
régulation susceptibles de répondre aux caractéristiques particulières de ces ressources : accès libre et temps de
reproduction qui dépasse largement l'horizon du calcul économique habituel (voir les encadrés p. 64 et 66-67). Le

10
problème est que les résultats de ces modèles sont obtenus dans un cadre statique, avec une hypothèse de parfaite
connaissance du stock de ressources disponibles – ce qui est rarement vérifié dans la réalité.

La gestion des forêts : le premier débat sur le développement soutenable ?


Les questions soulevées par la gestion des forêts constituent, selon Vatin [2005], le premier débat sur le développement
soutenable. Très tôt, en Europe, on a considéré que celles-ci n'étaient pas des biens comme les autres. À partir de la
Révolution française, elles ont même symbolisé les limites naturelles que rencontraient les évolutions sociales voulues
par l'instauration du Code civil et la promotion du régime de la propriété privée. Après avoir abrogé la réglementation
de Colbert, les pouvoirs publics ont rapidement pris conscience que la privatisation des forêts allait se traduire par
leur dégradation accélérée. Une nouvelle politique se met alors en place sous la Restauration, fondée sur une nouvelle
administration, avec la création d'un corps d'ingénieurs publics et de nouvelles règles agronomiques et juridiques. Les
nouvelles techniques de coupe visent au traitement des peuplements forestiers en futaie et non plus en taillis, allongeant
ainsi l'horizon temporel dans lequel s'inscrivent les hommes de l'art. Dans ces conditions, le temps de régénération de
la ressource en bois risque fort d'entrer en contradiction avec la gestion financière à court terme qui obéit à la logique
de l'accumulation capitaliste. Ce débat est d'autant plus important que, selon la doctrine alors en vigueur, le couvert
forestier a des incidences environnementales qui vont bien au-delà de la conservation des éléments végétaux. Depuis
la seconde moitié du XVIIIe siècle, le lien est fait entre les phénomènes de déforestation, l'érosion des sols et le
changement climatique. Cela oblige à définir des règles de gestion spécifiques pour ce capital naturel, comme on le
désigne à l'époque, aussi bien en termes d'objectifs à atteindre que d'institutions les mieux à même de les faire respecter.
En ce qui concerne le premier point, l'optimum technico-économique est défini par un prélèvement de la ressource en
bois correspondant à la production de la ressource depuis la dernière coupe. En ce qui concerne le second, l'intervention
de l'État, qui n'est pas contraint par une rentabilité financière immédiate, est requise. Pendant longtemps, cette doctrine
économique forestière, où la propriété publique occupe une place centrale, va prévaloir, y compris chez des économistes
libéraux (voir par exemple l'encadré sur Cournot, p. 58). Toutefois, si les forêts occidentales vont être protégées, ce
n'est pas le cas des forêts tropicales, jugées longtemps inintéressantes. La question des forêts s'est internationalisée sur
le tard. Il faut attendre les années 1980 pour que l'on s'intéresse à l'ampleur des déboisements au niveau mondial.

À partir des années 1980, la réflexion sur la gestion des ressources naturelles a commencé à prendre un tour nouveau
avec l'essor de l'écologie globale et la reconnaissance des problèmes globaux d'environnement. La lutte contre les
pollutions et la gestion des ressources naturelles doivent désormais être considérées à l'échelle de la planète. Malgré
l'impressionnante acquisition de connaissances en matière d'environnement, force est de reconnaître avec Clark [1989],
grand spécialiste de gestion des pêches, que la science de la Biosphère qu'appelait de ses vœux Vernadsky [1929] n'en
est encore qu'à ses débuts. En l'absence, notamment, d'indicateurs fiables (voir encadré p. 68), on est encore loin de
pouvoir donner un contenu opérationnel à une bioéconomie globale. Il s'agirait alors, comme le préconise Daly [1996,
p. 45], de définir la taille optimale de l'activité humaine sur la planète – une question macroéconomique, de son point
de vue, qui n'a jamais été posée par les économistes. Cela conduirait à déterminer la quantité optimale de capital créé
par les hommes et la quantité optimale de capital naturel à maintenir en l'état ; des limites qui ne peuvent être appréciées
que relativement au niveau de vie et à la taille de la population humaine que l'on juge acceptables.

Le difficile aménagement des pêches de l'Atlantique nord


Le domaine des pêcheries est un autre lieu de réflexion, avant l'heure, de la soutenabilité. S'il est possible de trouver
l'expression d'inquiétudes très anciennes au sujet de l'épuisement des ressources fournies par la mer [Revéret, 1991],
l'idée prédominante chez les pêcheurs et les scientifiques jusqu'au début du XXe siècle est néanmoins celle de leur
caractère inépuisable. En un siècle, ce point de vue va changer radicalement. Il est vrai que la première moitié du
XXe siècle va voir l'exploitation industrielle des mers se développer rapidement. Au point où, en 1949, après une série
de réunions internationales, sont créées la Commission et la Convention internationales des pêches de l'Atlantique du
Nord-Ouest, des institutions qui vont perdurer jusque dans les années 1970 et qui ont pour mission d'assurer une saine
gestion des stocks de poissons. Dès les années 1950, une politique de gestion des pêches se met ainsi en place, en
s'appuyant sur le développement de la quantification des prélèvements des ressources, la délimitation de secteurs
géographiques de pêches et l'élaboration des premiers modèles bioéconomiques [Gordon, 1954]. L'objectif à atteindre,
stipulé dans les textes de la convention de 1949, est celui du rendement maximum soutenable. Pour ce faire, les
11
politiques mises en œuvre jusque dans le milieu des années 1970, qui portent sur certaines espèces pêchées dans
certains secteurs géographiques, vont reposer sur le contrôle de l'intensité de l'effort de pêche (avec, par exemple, des
réglementations qualitatives concernant la taille des mailles des filets). Dans les années 1970, après une période de
forte croissance de l'activité, pendant laquelle on se met à prospecter de nouvelles ressources et de nouvelles zones
géographiques, les indices récurrents de surpêche amènent les politiques à intégrer des contraintes quantitatives.
L'accent va être mis de plus en plus sur la question de l'appropriation des ressources. Les États vont alors reprendre la
main en ce qui concerne le contrôle des ressources en instaurant, à partir du milieu des années 1970, des zones
économiques exclusives situées dans la limite des 200 milles marins. Un nouveau pas est franchi dans les années 1990
avec la mise en place par certains États de systèmes de quotas transférables ; la question étant maintenant de savoir
sur quels critères répartir ces quotas entre les acteurs intervenant au niveau national. À cette occasion, les objectifs à
atteindre en matière de gestion de pêche de certains pays, tels que le Canada [Revéret, 1991, p. 133], apparaissent plus
larges : les critères de rendement soutenu sont censés ne plus reposer uniquement sur des éléments biologiques et
économiques, ils cherchent désormais à intégrer des considérations en termes de revenu, d'emploi, de satisfaction du
consommateur. On note aussi la création de réserves marines. Autre élément important, la reconnaissance du principe
de précaution qui a été initialement formulé dans le domaine de la protection du milieu marin, à l'occasion de la
deuxième conférence internationale sur la protection de la mer du Nord en 1987, avant d'être repris par la déclaration
ministérielle de Bergen en mai 1990 et la FAO en 1994. Malgré cela, depuis cette période, les prélèvements annuels de
ressources marines plafonnent autour de 80 à 100 millions de tonnes. La FAO estime aujourd'hui que 70 % des stocks
pêchés commercialement sont en situation de surexploitation. L'objectif de soutenabilité est donc, plus que jamais, à
l'ordre du jour.

En réalité, adopter une approche aussi globale et monolithique ne présente guère d'intérêt. En effet, le capital naturel
n'est pas un ensemble homogène. Il est constitué d'un ensemble de ressources et de milieux qui diffèrent les uns des
autres par leurs caractéristiques écologiques, les jeux d'acteurs qui les exploitent et, le cas échéant, les éléments de
régulation déjà en place pour les gérer. Il convient donc de définir des règles particulières pour ces différents types de
capital naturel [Pearce et Turner, 1990, p. 43]. Ces principes doivent être entendus, selon Daly [1990], comme des règles
minimales de prudence : 1) les taux de prélèvement des ressources naturelles renouvelables doivent être égaux à leurs
taux de régénération ; 2) les taux d'émission des déchets doivent être égaux aux capacités d'assimilation et de recyclage
des milieux dans lesquels ils sont rejetés ; 3) l'exploitation des ressources naturelles non renouvelables doit se faire à
un rythme égal à celui de leur substitution par des ressources naturelles renouvelables. Ces propositions reprennent
certaines idées formulées en leur temps par les économistes conservationnistes nord-américains, contre lesquelles
s'élevèrent Hotelling [1931] et, à sa suite, les néoclassiques. Daly [1979, p. 97] se réfère, par exemple, aux travaux de
Ise [1925]. Soucieux de l'épuisement des ressources énergétiques et forestières, ce dernier préconisait le relèvement de
leurs prix par les pouvoirs publics, par le biais de taxes, afin de peser sur la demande de ces ressources et de couvrir
leur coût de reproduction, dans le cas de ressources renouvelables, et leur coût de substitution par d'autres ressources,
dans le cas de ressources non renouvelables. D'autres conservationnistes, rappellent Hays [1959] et Smith [1982],
recommandaient l'instauration de systèmes de permis pour l'exploitation des ressources naturelles. (...)
Vivien, Franck-Dominique. « III. Le développement soutenable grâce à une économie écologique ? », Franck-
Dominique Vivien éd., Le développement soutenable. La Découverte, 2007, pp. 57-82.

12
Document 6 :

Renforcer et harmoniser les instruments des politiques climatiques et énergétiques européennes


Dans l’état actuel, le budget de l’UE n’est pas suffisant pour atteindre les objectifs climatiques, mais il peut jouer un
rôle plus important dans la coordination entre les politiques nationales et européennes, qui souffrent d’un manque de
cohérence. La coordination entre les politiques énergétiques nationales devrait être assurée au niveau européen, en
définissant des instruments communs et non contradictoires. Les politiques européennes sur le climat et l’énergie
utilisent différents instruments politiques visant à modifier les incitations économiques afin d’influencer le
comportement des acteurs et qu’ils réduisent leurs émissions de GES. L’UE dispose principalement de trois types
d’instruments : la réglementation, la taxation et le système d’échange de quotas d’émissions, qui peuvent être classés
en deux groupes (Gorlach 2013) :

• Instruments réglementaires : il s’agit des réglementations fondées sur la contrainte, obligation d’information
(rapport d’évaluation), soutien technologique, élimination des barrières financières et de l’information sur les
technologies vertes et approche volontaire ;
• Instruments économiques : cela concerne principalement les taxes, l’échange de droits d’émission et
l’élimination des mesures entraînant des effets pervers.
Bien que l’UE soit sur la bonne voie pour atteindre ses objectifs de réduction de ses émissions de GES d’ici 2020, le
respect des engagements pour la décennie suivante n’est toutefois pas assuré dans un contexte de reprise économique.
De nouveaux besoins de consommation et l’absence de consensus sur la mise en œuvre des instruments ambitieux entre
les États membres pourraient empêcher l’UE d’atteindre ses objectifs de long terme (réduction de 80 à 95 % de ses
émissions de gaz à effet de serre, en application de l’Accord de Paris). Il existe par exemple des politiques énergétiques
opposées dans un certain nombre de pays, notamment en Allemagne, où la transition énergétique a été motivée par sa
décision d’abandonner et de remplacer l’énergie nucléaire en augmentant la part des énergies renouvelables. Mais cela
ne suffit pas à compenser une production importante de charbon qui pourrait entraîner une augmentation des émissions
de CO2 dans l’UE après 2020. Dans cette situation, l’Allemagne risque de ne pas atteindre son objectif de réduction
des émissions de GES de 40 % d’ici 2020 (Hedberg, 2017).
Des stratégies contradictoires peuvent avoir des effets négatifs, ralentir la tendance actuelle des investissements dans
les capacités renouvelables et donc empêcher l’UE de respecter les engagements définis dans les INDC de ses États
membres. Le rôle de l’UE est de fournir les signaux nécessaires, en s’appuyant sur une feuille de route spécifique sur
la trajectoire de réduction des émissions de chaque secteur d’activité (transports, énergie, industrie, construction,
agriculture, etc.) incluant des politiques nationales cohérentes avec l’Accord de Paris pour 2050. Ce type d’instrument
devrait être inclus dans le débat sur le paquet [4][4][Link]
une énergie propre pour les Européens présenté par la Commission européenne et actuellement en négociation au
Parlement européen. Les mesures de l’UE pour augmenter le coût des émissions sont largement considérées comme le
meilleur moyen de parvenir à la décarbonisation de l’économie, pourtant elles ont mis en évidence des difficultés de
réalisation en raison de l’opposition de certains États membres tels que la Pologne et les États membres les plus
dépendants des énergies fossiles. La révision en cours de la directive sur la taxation de
l’énergie [5][5][Link] et la prochaine proposition du
budget de l’UE 2021-2027 offrent une excellente occasion d’augmenter les niveaux actuels de taxation appliqués aux
carburants, aux combustibles de chauffage et à l’électricité afin d’être en cohérence avec les engagements climatiques
à moyen-long terme de l’UE.
Le système européen d’échange de quotas d’émission (EU-ETS) est le plus ancien et le plus important système
d’émission. Sa mise en œuvre en trois phases de 2005 à 2020 est peu concluante, en raison de l’absence d’incitations
pour diminuer les GES – notamment à cause du trop faible prix atteint sur le marché carbone européen, ne permettant
pas, par exemple, de décourager l’utilisation de centrale au charbon. Ce prix a stagné autour de 5-10 € pour les deux
dernières années. Toutefois on observe une évolution à la hausse liée à l’anticipation des réductions des quotas de
carbone pour la période 2019-2023, avec un prix qui a augmenté à plus de 18 euros en août 2018. La tonne de carbone
pourrait se rapprocher de 40 euros d’ici 2023, selon les prévision de l’étude Carbon Tracker (Lewis 2018). La récente
réforme de l’EU-ETS (phase IV, 2021-2028) permet une amélioration de la réduction de quotas excédentaires,

13
notamment avec la création de la réserve de stabilité du marché qui sera opérationnelle à compter du 1er janvier 2019,
mais qui pourrait être sans effet significatif sur le prix en cas de chocs non anticipés déstabilisant le marché et se
traduisant par une retombée du prix (Quemin et Trotignon, 2018). En l’état, cette réforme permet seulement un quart
des réductions de CO2 nécessaires pour atteindre l’objectif de l’Accord de Paris.
Dans ce contexte, la mise en œuvre d’un prix plancher du carbone dans l’EU-ETS pourrait permettre une
décarbonisation plus efficace. Cependant, dans la situation actuelle d’impasse politique, un prix minimum du carbone
pourrait être envisageable au niveau national ou entre les pays voisins désireux de le rejoindre, alternative soutenue par
le gouvernement français. Une coalition d’États membres volontaires pourrait être formée avec la France, les Pays-Bas,
le Royaume-Uni et la nouvelle administration allemande, et élargie au fil du temps. Mais la réaction négative de
l’Allemagne en août 2018 concernant la proposition de la Commission européenne favorable à une ambition climatique
renouvelée montre les difficultés à mettre en œuvre une telle coalition.
Si les instruments de fiscalité carbone sont effectivement des leviers efficaces dans l’orientation générale de l’économie
vers une réorientation de la demande vers des activités moins émettrices, la question de l’importance de l’évolution du
tissu productif européen est aussi centrale, que ce soit pour développer les technologies nécessaires à la décarbonisation,
mais également pour doter l’UE d’entreprises compétitives opérantes sur l’ensemble des segments d’activité de la
transition énergétique, et qui puissent disposer de la taille critique suffisante pour se positionner comme des acteurs
mondiaux de ce changement.
Rivera, Gissela Landa, et al. « Construire une politique énergétique et climatique européenne cohérente », Revue de
l'OFCE, vol. 158, no. 4, 2018, pp. 383-401.

Document 7 :

Réorienter l’économie : une dernière chance pour sauver le climat


Par Michel Aglietta , Billet du 15 novembre 2021, CEPII
Les scénarios publiés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) cet été
sont très inquiétants. Existe-t-il encore des voies de sortie ? La récente COP26 a-t-elle débouché sur des
avancées majeures ?
Le message dirimant du dernier rapport du GIEC est effectivement que la crise climatique a atteint un seuil critique.
Les scientifiques ont été surpris par l’accélération de la survenue des événements extrêmes depuis fin 2019. C’est
pourquoi l’éventualité d’un retour au « normal » pré-crise apparaît comme une dangereuse illusion.
Cependant, il est encore possible d’agir pour contenir l’augmentation de la température, par rapport à ce qu’elle était
en moyenne entre 1850 et 1900, à 1,5 degré à l’horizon 2050. Mais il faut agir vite, pour être en mesure de ramener
les émissions nettes de gaz à effet de serre (GES) à zéro en 2050.
À cet égard, la COP26 a fait des avancées, avec l’accord sur la suppression du méthane carboné, qui doit être
remplacé par la production d’un méthane vert par électrolyse, et celui sur la reforestation et l’afforestation, limitant
ainsi l’artificialisation des sols. Mais cela est loin d’être suffisant.
Pour tenir l’objectif d’émissions nettes de GES nulles en 2050, il faudrait parvenir à une avancée généralisée de
l’électricité dans les usages de l’énergie et promouvoir l’hydrogène vert là où la décarbonation ne peut passer par
l’électricité. Il faudrait également développer différentes techniques de capture et de stockage du carbone pour
compenser une décarbonation incomplète.
Il s’agit donc de réorientations drastiques qui devront, en outre, être complétées par une mutation des modes de
consommation vers la sobriété dans les pays riches, par des choix techniques qui ménagent l’environnement et les
ressources, et par une aide financière conséquente aux pays en développement vulnérables.
Il faudrait, enfin et surtout, que l’instrument clé pour piloter la décarbonation, la hausse progressive du prix du
carbone et son application à toute l’industrie, aux bâtiments et aux transports soit agréé à l’échelle planétaire. Ensuite,
les recettes fiscales, que cette taxation du carbone permettrait, devront être transférées vers les populations
vulnérables à l’intérieur des nations et des pays riches vers les pays pauvres au niveau international, pour éviter à ces
14
derniers d’être piégés pour des décennies dans des structures productives à haute intensité carbone, ce qui les
empêcherait de répondre à l’urgence climatique. Car le climat est, par essence, une préoccupation globale.
Est-ce que cela implique une transformation radicale de nos sociétés ?
Parvenir à un monde à 1,5 °C de réchauffement implique un coût de transition considérable, car il requiert un
changement substantiel d’attitude des gouvernements à l’égard du lobby du carbone.
Un article paru dans la revue scientifique Nature en septembre 2021, évalue que 60 % des réserves de pétrole et de
gaz, 90 % de celles de charbon devront être échouées d’ici 2050, c’est-à-dire qu’elles devront rester dans le sol, et
pour toujours.
Cela veut dire que la production de pétrole et de gaz devra baisser chaque année de 3 % et celle de charbon de 7 %
jusqu’à 2050. Or, en l’absence d’une tarification du carbone, aucun pays producteur de pétrole et de gaz n’a annoncé
d’objectif de réduction de sa production.
Tant qu’une hausse substantielle et durable du prix du carbone n’aura pas été décidée, il ne sera pas possible de
parvenir à une écologie politique qui consisterait à intégrer les considérations de soutenabilité dans la régulation de la
finance et dans la gouvernance des entreprises, et à incorporer l’objectif climatique de zéro émission nette dans les
politiques budgétaires et monétaires.
Cette transformation radicale réclame également que les gouvernements retrouvent le sens de la planification
stratégique pour donner un cap de long terme aux entreprises privées de tous les secteurs et gagner la confiance des
citoyens, pour qu’ils s’engagent dans la transformation des modes de vie.
Est-ce que vous observez une prise de conscience politique face à cette urgence climatique ? L’Europe semble
avoir une longueur d’avance…
Les pays européens, France en tête, ont porté l’Accord de Paris de 2015 et sont engagés vers la neutralité carbone en
2050. Mais leur inertie dans la mise en œuvre des intentions formulées dans cet Accord est malheureusement restée
très forte.
C’est pourquoi la Commission européenne a pris les devants. Elle a présenté un plan ambitieux le 14 juillet dernier, «
Fit for 55 », qui définit les actions requises d’ici 2030 pour respecter l’Accord de Paris. Il s’agit de réduire les
émissions de GES de 55 % d’ici 2030 par rapport à 1990, soit une baisse de 40 % par rapport à 2005, pour atteindre la
neutralité carbone en 2050. Ces objectifs ne sont pas seulement des ambitions, mais des obligations qui seront
inscrites dans la première loi climat européenne, que la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, devrait
faire promulguer en mars 2022.
Grâce au choix du nucléaire, la France est un pays bien plus décarboné que ses voisins. Il lui est donc possible
d’atteindre la neutralité carbone par un mix énergétique nucléaire/renouvelables, à condition de prolonger les
centrales existantes et de construire des centrales de 3e génération EPR2 pour remplacer progressivement les centrales
en fin de vie. C’est la stratégie annoncée par le président français Emmanuel Macron.
Cependant, cette transition écologique risque d’avoir un coût social très important. Cette dimension est-elle
suffisamment prise en compte ?
Pour que la transition soit équitable, la solidarité doit être un impératif catégorique, que ce soit au niveau des États ou
du Green Deal européen.
C’est pourquoi la Commission prévoit un nouveau fonds social pour le climat, afin de soutenir financièrement les
citoyens les plus affectés par la hausse transitoire des coûts de l’énergie et de la mobilité.
Ce fonds sera alimenté par la hausse de recettes fiscales attendues de l’extension du système d’échange de quotas
d’émissions aux bâtiments et aux transports, complété par une partie des recettes de la taxe carbone aux frontières. Il
devrait ainsi disposer de 72,2 milliards d’euros aux prix actuels pour la période 2025-2032.
La transition énergétique nécessite aussi de coordonner les actions entre pays européens et de soutenir, grâce au fonds
de modernisation, les pays qui ont un niveau de vie plus faible, une plus grande part d’énergies fossiles et une
intensité énergétique plus élevée.
15
Peut-on concilier transition écologique et croissance économique ? Ne faut-il pas privilégier plutôt la
décroissance ?
Non, la décroissance serait catastrophique pour l’adhésion indispensable des populations. Au contraire, décarbonation
et croissance doivent aller de pair. Pour ce faire, un fonds d’innovation, pour décarboner les secteurs couverts par le
mécanisme d’ajustement aux frontières, sera mis en place pour financer des investissements des petites et moyennes
entreprises (PME) en énergies propres et usages de ces énergies. La Commission vise ainsi à susciter 260 milliards
d’euros d’investissements supplémentaires par an dans les énergies propres pour le chauffage des bâtiments, par la
construction de pompes à chaleur éliminant le chauffage au fioul, ou en aidant à financer la transition dans les
transports terrestres (qui font 25 % des émissions de GES en Europe et qui sont la principale cause de pollution
atmosphérique).
Il faudrait également investir massivement pour transformer le mix énergétique et baisser l’intensité énergétique, car
les usages de l’énergie représentent 75 % des émissions en Europe. À cette fin, l’objectif prévu par la directive
européenne pour l’énergie renouvelable est de porter la part des renouvelables dans le mix énergétique de 20 % en
2019 à 40 % en 2030.
La transition verte ne saurait oublier que les crises du climat et de la biodiversité doivent être résolues ensemble pour
respecter les limites planétaires. Restaurer la biodiversité, c’est améliorer le fonctionnement des écosystèmes, donc la
productivité du capital naturel et accroître la capacité de capture des puits de carbone. C’est pourquoi une stratégie
pour la forêt et une initiative pour l’agriculture sont nécessaires pour y parvenir.
Propos recueillis par Isabelle Bensidoun
Cet article est publié dans le cadre de la série du CEPII « L’économie internationale en campagne », un partenariat
CEPII–The Conversation.
[Link]

Document 8 :

Transports, logement, alimentation, énergie : le gouvernement fixe de nouveaux objectifs pour baisser les
émissions de CO₂ en France
Les deux outils de pilotage de la politique climatique et énergétique du pays, la stratégie nationale bas carbone et la
programmation pluriannuelle de l’énergie, sont soumis à consultation publique à partir de lundi.
Par Audrey Garric , Le Monde, 04/11/2024
Ce sont des documents essentiels pour permettre à la France d’accélérer la transition énergétique et la lutte contre le
dérèglement climatique, qui auront des conséquences concrètes sur le quotidien des Français, en matière de transports,
de logement ou d’alimentation. Le gouvernement a mis en consultation publique, lundi 4 novembre et jusqu’au
15 décembre, les deux outils de pilotage de la politique climatique et énergétique du pays : la 3e stratégie nationale
bas carbone (SNBC) et la 3e programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La première porte sur l’horizon 2030,
la seconde sur 2035, et toutes deux visent l’atteinte de la neutralité carbone d’ici à 2050.
Ces feuilles de route affichent des ambitions élevées, mais les interrogations restent entières sur la capacité de la
France à les tenir. Leur présentation accuse plus d’un an de retard en raison de nombreux reports et de la dissolution
de l’Assemblée nationale, en juin. Ces derniers mois, le Haut Conseil pour le climat a plusieurs fois mis en garde
contre un « risque de recul de l’ambition de la politique climatique » faute d’adoption de ces textes, qui avaient déjà
fait l’objet de consultations.
« Aller plus vite et plus loin » : la SNBC trace le chemin vers une baisse des émissions brutes de gaz à effet de serre
non plus de 40 % mais de 50 % entre 1990 et 2030, une conséquence de la nouvelle ambition climatique européenne.

16
Les rejets carbonés doivent ainsi être réduits d’environ 5 % par an entre 2022 et 2030, contre 2 % de réduction
annuelle en moyenne de 2017 à 2022.

« Plan de bataille »
Malgré les bons résultats de 2023 (− 5,8 %), la marche est encore haute : la France doit passer de 373 millions de
tonnes équivalent CO2 (MtéqCO2), hors importations, en 2023 à 270 MtéqCO2 en 2030. (...)

Pour y parvenir, le gouvernement détaille son « plan de bataille » secteur par secteur. Dans les transports, le plus
polluant (un tiers des rejets), le gouvernement souhaite baisser les émissions de 31 % entre 2022 et 2030, un effort
colossal alors qu’elles ont stagné jusqu’à présent. Il mise sur de nombreux leviers, dont la progression des véhicules
électriques (pour atteindre les deux tiers des ventes de véhicules neufs), des bornes de recharge (400 000 publiques,
contre 130 000 aujourd’hui), et une forte hausse des transports en commun (+ 25 %). Mais aussi un doublement du
fret ferroviaire et du réseau de pistes cyclables (pour atteindre 100 000 kilomètres) ou encore une tarification carbone
du transport aérien progressivement augmentée.
Pour réduire les émissions de 9 % en 2030 par rapport à 2022 dans l’agriculture, le gouvernement prend également
des hypothèses très ambitieuses : 21 % de grandes cultures en bio (alors que la tendance est au repli et s’établissait à
10,4 % en 2023), le doublement des surfaces de légumineuses entre 2020 et 2030, une diminution de 26 % du recours
aux engrais azotés, et le développement de pratiques agroécologiques dans les cultures et les élevages. Le document
mise également sur une évolution des régimes alimentaires, vers moins de protéines animales.
Dans les autres secteurs, les bâtiments doivent réduire leurs émissions de 44 %, grâce au remplacement de 75 % des
chaudières au fioul d’ici à 2030 (soit 300 000 foyers concernés par an), et de 20 % à 25 % de celles au gaz,
l’installation d’un million de pompes à chaleur d’ici à 2027, une hausse des aides pour les rénovations « d’ampleur »
afin d’atteindre 400 000 maisons individuelles et 200 000 logements par an en 2030. L’industrie doit baisser ses
émissions de 37 % grâce à l’utilisation d’électricité, de biomasse ou d’hydrogène décarboné ou au captage et stockage
du CO2.

« Il faut des mesures supplémentaires »


La feuille de route est fidèle à l’esprit macroniste de « limiter le recours à la norme et à la contrainte ». Elle manque
également d’indications sur les moyens, tant financiers qu’en matière de nouvelles mesures, pour parvenir à remplir
les objectifs. Si le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher assure que la France « est sur la bonne trajectoire », Anne
Bringault, la directrice des programmes de l’association écologiste Réseau Action Climat, juge que « le document, tel
quel, ne permet pas d’atteindre nos objectifs pour 2030, qui impliquent des changements extrêmement profonds ». « Il
faut des mesures supplémentaires, et expliquer comment, concrètement, on verdit les flottes d’entreprise ou on baisse
la consommation de viande rouge ». En septembre 2023, le Secrétariat général à la planification écologique estimait
que seulement 45 % des baisses d’émissions prévues d’ici à 2030 étaient couvertes par des mesures existantes. Les
coupes récentes dans le budget vert risquent par ailleurs de freiner la transition.
L’ensemble de ces objectifs concerne les émissions brutes françaises, c’est-à-dire sans l’absorption du CO2 par les
puits de carbone comme les forêts ou les sols. La deuxième cible, une réduction de 55 % des émissions nettes d’ici à
2030, qui intègre les puits et correspond à l’objectif européen, n’est plus évoquée. « C’est inadmissible que le
gouvernement ne s’applique pas l’objectif européen », réagit Anne Bringault. « Cet objectif n’est pas abandonné,
mais il y a des incertitudes sur les puits de carbone », assure le cabinet d’Agnès Pannier-Runacher.
En cause : la forte mortalité des forêts, liée au réchauffement climatique (sécheresses, incendies), aux maladies et à
des coupes trop importantes. Le gouvernement table sur une « sortie de crise légère » après 2027. Selon ses calculs,
les puits pourraient ainsi absorber 19 MtéqCO2 en 2030, soit autant qu’aujourd’hui (mais moins que les 44 MtéqCO2
prévues dans la précédente SNBC), ce qui paraît trop ambitieux aux yeux des acteurs de la forêt.
Le gouvernement doit encore finaliser la trajectoire pour l’horizon 2030-2050, une période pour laquelle les arbitrages
seront les plus difficiles à prendre. La version finale de la SNBC fixera également un objectif de réduction de
l’empreinte carbone à l’horizon 2050, qui inclut les émissions importées.

17
Sur le plan énergétique, l’objectif de la France est de diminuer sa dépendance au charbon, au pétrole et au gaz. La part
des énergies fossiles dans la consommation d’énergie finale doit passer de 60 % en 2022 à 42 % en 2030 et à 30 %
en 2035. Pour y parvenir, la PPE s’appuie sur deux piliers : la réduction de la consommation d’énergie (avec un
objectif de − 28,6 % entre 2012 et 2030), grâce à la sobriété et à l’efficacité énergétiques, et l’accélération de la
production d’énergie décarbonée avec le développement des énergies renouvelables et la relance du nucléaire.

La puissance du photovoltaïque multipliée par six


La mise en service de l’EPR de Flamanville (Manche) et l’augmentation de la puissance des réacteurs actuels, ainsi
que l’allongement de leur durée de vie, doivent de leur côté permettre d’atteindre une production de
360 térawattheures (TWh) par an et, si possible, de 400 TWh par an en 2030-2035, contre 279 TWh en 2022. Le
document confirme en outre le lancement d’un programme de construction de six EPR 2 et la mise à l’étude de la
construction de huit supplémentaires.
Concernant les énergies renouvelables, le photovoltaïque doit voir sa puissance installée multipliée par six entre 2022
et 2030. L’éolien en mer devra atteindre 18 gigawatts (GW) de capacité à l’horizon 2035 (contre 0,6 GW en 2022),
tandis qu’un objectif de doublement est fixé à l’éolien terrestre sur la même période, de 21 GW à 40-45 GW. La
chaleur renouvelable, le biogaz, l’hydroélectricité, les biocarburants et l’hydrogène sont également appelés à être
déployés davantage. Une accélération toutefois insuffisante pour atteindre les 44 % de renouvelables que Bruxelles
attend de la France en 2030.
Ces documents seront adoptés par décret et non gravés dans la loi, comme le prévoit pourtant le code de l’énergie, le
gouvernement ayant abandonné en avril la loi de programmation énergie-climat. Ils devraient être publiés à la fin du
premier trimestre 2025 pour la PPE et au deuxième semestre pour la SNBC, selon le cabinet d’Agnès Pannier-
Runacher, et compléteront le 3 e plan national d’adaptation au changement climatique, présenté le 24 octobre, avec
toutefois une ambition et des moyens réduits.
Audrey Garric

Baisse des émissions de CO₂ : le gouvernement dévoile, avec retard, un texte-clé pour la stratégie climatique
La stratégie nationale bas carbone, une feuille de route qui doit permettre à la France d’atteindre la neutralité en 2050,
a été mise en consultation vendredi 12 décembre. Le document, très ambitieux, risque de se heurter aux difficultés
budgétaires.
Par Audrey Garric, Le Monde, Publié le 12 décembre 2025 à 11h00, modifié le 16 décembre 2025
Tout un symbole. Vendredi 12 décembre, dix ans jour pour jour après l’adoption de l’accord de Paris sur le climat, la
France a enfin mis en consultation un document essentiel afin d’accélérer la lutte contre le dérèglement climatique : la
version intégrale de la 3e stratégie nationale bas carbone (SNBC), l’outil de pilotage de la politique climatique du
pays. Ses objectifs portent désormais jusqu’en 2050, date à laquelle le pays doit atteindre la neutralité carbone. (…)

Tendances inquiétantes
La SNBC accroît considérablement les efforts à fournir par la France. Il s’agit désormais de réduire les émissions
brutes de gaz à effet de serre (GES) de 50 % d’ici à 2030 par rapport à 1990 (contre 40 % précédemment), pour suivre
la relève des ambitions européennes. Les rejets carbonés devront ainsi être abaissés d’environ 5 % par an d’ici à 2030,
puis de 7 % par an entre 2030 et 2050, contre 3 % de réduction en moyenne ces sept dernières années. Or, les
dernières tendances sont inquiétantes : les émissions n’ont diminué que de 1,8 % en 2024 et ne devraient enregistrer
qu’une très légère décrue de 0,8 % cette année.
La feuille de route fixe aussi pour la première fois des objectifs de réduction de l’empreinte carbone française. Il
s’agit de parvenir à une baisse de 71 % à 79 % d’ici à 2050 par rapport à 2010, pour atteindre entre 2,3 et 3,1 tonnes
équivalent CO2 par habitant, contre autour de 9 tonnes aujourd’hui. Il s’agit de s’attaquer non plus à la seule pollution
sur le sol français, mais aussi à celle générée par les importations de biens et services produits à l’étranger.
Pour parvenir à ces objectifs, la SNBC décline une centaine d’actions secteur par secteur, censés aiguiller les
politiques publiques de l’Etat, des collectivités mais aussi des entreprises. Dans les transports, le secteur le plus
polluant, le gouvernement souhaite baisser les émissions de 26 % entre 2023 et 2030, un effort colossal alors qu’elles
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ont stagné jusqu’à présent. Il mise sur de nombreux leviers, dont la progression des véhicules électriques (pour
atteindre les deux tiers des ventes de véhicules neufs), le doublement du fret ferroviaire ou encore une hausse des
transports en commun (25 %).
Une « consommation moindre de viandes »
Dans l’agriculture, le gouvernement prend également des hypothèses très ambitieuses : 21 % de grandes cultures en
bio en 2030 (contre 6 % en 2023), le doublement de la consommation de légumineuses entre 2020 et 2030, une
diminution de 30 % du recours aux engrais azotés d’ici à 2030 et de 50 % d’ici à 2050. Concernant la viande,
première source d’émissions du secteur, le document évoque « une consommation globale moindre de viandes et de
charcuterie, en particulier importées », sans toutefois mentionner d’objectif chiffré.
Les bâtiments doivent réduire leurs émissions de 60 % d’ici à 2030, grâce à 250 000 rénovations d’« ampleur » de
logements par an d’ici à 2030 (contre moins de 100 000 aujourd’hui), le remplacement de 60 % des chaudières au
fioul et de 20 % de celles au gaz, ou encore l’installation de 8,8 millions de pompes à chaleur (PAC), au même
horizon. Par rapport à la version de 2024, la SNBC réduit fortement la voilure sur les rénovations, mais l’augmente
pour les PAC. L’industrie, elle, vise une « réindustrialisation verte », et une utilisation accrue d’électricité, de
biomasse ou d’hydrogène décarboné ainsi que de captage et stockage du CO2.

Alors que la 3e programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) est toujours attendue, la SNBC rappelle aussi les
grands objectifs énergétiques : sortir des fossiles d’ici à 2050 (charbon en 2027, pétrole en 2045 et gaz en 2050) et
réduire notre consommation d’énergie finale, grâce à l’efficacité énergétique et à la sobriété.
Mais la SNBC le reconnaît : atteindre la neutralité carbone constitue « un défi majeur » compte tenu de la mortalité en
hausse des arbres des forêts. Ces puits de carbone naturels pâtissent des sécheresses, incendies, maladies et de coupes
trop importantes. Le gouvernement prévoit des mesures pour protéger et renouveler ces espaces, et imagine une sortie
de crise après 2030, mais de fortes incertitudes demeurent. Malgré tout, la SNBC vise toujours une baisse des
émissions nettes de GES (en intégrant les puits) de 55 % d’ici à 2030, soit l’objectif européen.
[Link]
cle-pour-la-strategie-climatique-avec-pres-de-trois-ans-de-retard_6657017_3244.html

19
Document 9 :

Rexecode, « enjeux-economiques-de-la-decarbonation-en-france », document-de-travail-n.83-mai-2022

20
[Link]
france-document-de-travail-n.83-mai-2022
21
N° 315  Octobre 2022

Croissance et décarbonation de l'économie

Pierre-Louis GIRARD, Claire LE GALL, William MEIGNAN, Philippe WEN

 L'activité économique s'accompagne d'émissions de gaz à effet de serre pour produire, construire, transporter...
Toutefois, l'intensité carbone de l'activité, c'est-à-dire la quantité d'émissions par unité produite, peut varier, par
exemple selon les technologies employées. Si un découplage entre émissions territoriales et activité économique
a pu être observé dans plusieurs pays ces dernières années, l'atteinte des objectifs climatiques nécessitera une
réduction plus rapide et massive des émissions et donc, pour préserver la croissance, une amplification de ce
découplage, y compris sur les émissions importées (Graphique).

 Des mesures de politiques publiques seront nécessaires pour rendre possible une forte diminution des émissions
de gaz à effet de serre. Les politiques environnementales ont pour objectif d'inciter ou de contraindre les agents
à modifier leurs comportements et à réorienter leurs investissements vers les activités sans ou à faibles émissions.
Plusieurs familles d'instruments peuvent être mobilisées à cette fin, dont la tarification du carbone, la
réglementation, ou le soutien financier public.

 Du point de vue macroéconomique, la transition


vers la neutralité carbone pourrait avoir deux Quatre exemples d'évolution des émissions territoriales de gaz
principaux effets : une hausse du coût relatif des à effet de serre et de l'activité économique de 2005 à 2018
émissions de carbone et une forte augmentation
des investissements dans la décarbonation. Sujet
d'un nombre croissant de travaux sur la question,
l'effet macroéconomique de la transition reste, à ce
jour, très incertain. Si, ces deux effets cumulés
peuvent, dans certains scénarios, obérer la
croissance économique et générer de l'inflation
pendant la phase de transition écologique, le coût
de la transition resterait bien inférieur au coût de
l'inaction face au changement climatique.

 Les effets économiques pendant la phase de


transition dépendent en particulier des frictions et
coûts d'ajustement de l'économie. Pour en modérer
Source : Banque mondiale (PIB en USD constants 2015) et CAIT Data:
les effets négatifs, les politiques de décarbonation Climate Watch (émissions de gaz à effet de serre en tCO2eq).
peuvent être accompagnées de mesures visant à Note : PIB renvoie au produit intérieur brut et GES aux émissions de gaz à
effet de serre territoriales. La France a connu un découplage absolu (hausse
soutenir la transition des acteurs les plus
du PIB et réduction des émissions) ; le Mexique un découplage relatif
vulnérables. À cet égard, les politiques de formation (croissance des émissions plus faible que celle du PIB) ; et l'Arabie saoudite
professionnelle ont un rôle important à jouer pour pas de découplage (croissance des émissions plus forte que celle du PIB).
Au niveau mondial, le découplage est relatif.
faciliter les réallocations d'emplois.

Direction générale du Trésor


1. Quel lien entre croissance et émissions de gaz à effet de serre ?
Les activités économiques humaines peuvent être à environnementale augmenterait avec le
l'origine de multiples dégradations de l'environnement, développement économique jusqu'à un certain seuil, à
à travers les émissions de gaz à effet de serre dont la partir duquel elle diminuerait (cf. Graphique 1). Selon
concentration atmosphérique de plus en plus élevée les auteurs, cette relation en U inversé s'expliquerait
est à l'origine du changement climatique, mais par le fait que, dans un premier temps, la priorité des
également avec l'artificialisation des sols, la pollution sociétés est de subvenir à leurs besoins fondamentaux
(air, eau, bruit) ou d'autres pressions exercées sur la et que ce n'est qu'après y être parvenu que celles-ci 
biodiversité. Ces dégradations de l'environnement se préoccuperaient des problématiques
constituent, au sens économique, des externalités environnementales. Passé ce seuil, plus le niveau de
négatives, c'est-à-dire qu'elles ont un coût social qui développement d'un pays augmente, plus sa capacité à
n'est supporté ni par le producteur, ni par le atténuer les effets négatifs de l'activité économique sur
consommateur. On se concentre ici sur l'aspect l'environnement augmenterait. Il y aurait donc
climatique, pour lequel un objectif de « neutralité « découplage » entre activité économique et pollution.
carbone »1 a été adopté au niveau de l'Union Cette proposition de Grossman et Krueger fait
européenne et de la France d'ici 20502, et sur les liens néanmoins débat, à la fois sur sa réalité et sur le seuil
entre les émissions de gaz à effet de serre et l'activité auquel la pollution s'infléchirait, qui pourrait
économique. éventuellement dépasser les niveaux de
développement observés aujourd'hui6.
Les émissions de gaz à effet de serre peuvent être
décomposées selon une identité comptable proposée
Graphique 1 : Courbe de Kuznets environnementale
par Kaya et Yokobori (1997)3, dite « équation de
Kaya », permettant d'identifier les grands leviers
d'action :
PIB GES
GES = POP  ------------  -----------
POP PIB

Les émissions de gaz à effet de serre GES sont égales


au produit de la population (POP), du revenu (PIB) par
habitant -----------
PIB-
POP
et de l'intensité carbone de l'économie
GES
-----------
PIB
. Cette dernière peut être à son tour décomposée
entre l'intensité énergétique de l'économie et l'intensité
carbone de l'énergie utilisée. Réduire l'intensité
carbone de l'économie permet de réduire les émissions
à population et activité économique données.
Source : Grossman et Krueger (1995).

En fonction de son niveau, l'activité économique peut


avoir une influence différente sur les émissions de gaz Qu'en est-il alors concrètement au niveau mondial ?
à effet de serre. Grossman et Krueger (1995)4 Les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de
proposent une relation dite « courbe de Kuznets manière continue jusqu'en 2019, quoiqu'en ralentissant
environnementale »5, où la dégradation durant la décennie 2010. Les seules observations

(1) Ou « zéro émission nette » : les émissions de gaz à effet de serre résiduelles sont égales aux absorptions de gaz à effet de serre (puits de
carbone naturels et technologiques).
(2) Cet objectif s'appuie sur les travaux du Groupe intergouvernemental d'étude sur le climat (GIEC), qui rappelle que limiter le réchauffement
climatique à +1,5°C, comme visé par l'Accord de Paris de 2015, implique que les émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial
cessent d'augmenter avant 2025, diminuent de 43 % d'ici 2030, et que l'objectif de zéro émission nette de CO2 soit atteint d'ici 2050. IPCC
(2022), "Climate Change 2022: Mitigation of Climate Change", Contribution of Working Group III to the Sixth Assessment Report of the
Intergovernmental Panel on Climate Change.
(3) Kaya Y. et Yokobori K. (1997), "Environment, energy, and economy: strategies for sustainability", Tokyo: United Nations University Press.
(4) Grossman G. M. et Krueger A. B. (1995), "Economic Growth and the Environment", The Quarterly Journal of Economics, 110(2):353-377.
(5) Initialement, la courbe de Kuznets porte sur la relation, croissante puis décroissante, entre les niveaux de richesse et d'inégalité d'un pays.
(6) Voir la méta-analyse de Purcel sur des pays en développement. Purcel A.A (2020), "New insights into the environmental Kuznets curve
hypothesis in developing and transition economies: a literature survey", Environmental Economics and Policy Studies, 22 (4).

#TrésorEco  n° 315  Octobre 2022  p.2 Direction générale du Trésor


récentes de baisse des émissions mondiales, liées à la diminué depuis 2005 mais de façon moins forte et
crise financière mondiale puis aux confinements de la régulière que les émissions territoriales8. Au niveau des
crise Covid, ont été suivies d'un rebond. émissions territoriales, Hubacek et al. (2021)9 notent
qu'entre 2015 et 2018, 32 pays (sur 116 observés) ont
Au niveau national, la baisse des émissions de gaz à réussi à réaliser un découplage « absolu » entre
effet de serre dans certains pays pourrait correspondre émissions de gaz à effet de serre territoriales et activité
en partie à un déplacement de ces émissions vers économique, c'est-à-dire une réduction des émissions
d'autres pays aux politiques climatiques moins tout en augmentant leur PIB (ce chiffre est ramené à 23
ambitieuses, parfois qualifiés de « havres de pollution » dans une approche en empreinte). Le principal moteur
(on parle alors de « fuites de carbone » dans le cas des de ce découplage est la réduction de l'intensité carbone
gaz à effet de serre7). La pollution « produite » serait en de l'économie, plus rapide que les autres facteurs de
partie transformée en pollution « importée », sans l'équation de Kaya. Sur période plus longue, 5 des
bénéfice environnemental agrégé : l'approche en 25 principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre –
« empreinte » (c'est-à-dire en émissions liées à la dont la France – ont connu un découplage « absolu »
consommation y compris les émissions importées) peut de leurs émissions par rapport à leur PIB10 entre 2005
donc nuancer les observations sur les émissions et 2018 (cf. Graphique 2). Hubacek et al. définissent
territoriales d'un pays. également le découplage « relatif », pour les cas où la
croissance des émissions est inférieure à la croissance
Les données internationales ne permettent pas d'établir
du PIB.
des évolutions de l'empreinte (sauf pour le dioxyde de
carbone) : dans le cas de la France, l'empreinte a

Graphique 2 : Évolution des émissions de gaz à effet de serre et de l'activité économique de 2005 à 2018 dans
les 25 pays aux émissions les plus élevées en 2018

Source : Banque mondiale (PIB en USD constants 2015) et CAIT Data: Climate Watch (émissions de gaz à effet de serre en tCO2eq).
Note : Entre 2005 et 2018, la France a vu son PIB augmenter de 15,5 % et ses émissions de gaz à effet de serre (GES) diminuer de 16,8 %. Les
pays figurant dans l'aire verte sont ceux qui ont connu un découplage absolu entre 2005 et 2018 ; ceux qui se trouvent sous la droite verte ont
connu un découplage relatif pendant la même période.

(7) L'Heudé W., Chailloux M. et Jardi X. (2021), « Un mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne », Trésor-Éco
n° 280.
(8) L'Heudé et al. (2021), op. cit. Haut Conseil au Climat, « Maîtriser l'empreinte carbone de la France », 2020. SDES du Ministère de la
transition écologique (Commissariat général au développement durable), « Estimation de l'empreinte carbone de 1995 à 2020 », 2021.
(9) Hubacek K., Chen X., Feng K., Wiedmann T. et Shan Y. (2021), "Evidence of decoupling consumption-based CO2 emissions from economic
growth", Advances in Applied Energy, 4, 1-10. Voir également Le Quéré C., Korsbakken J.I., Wilson C., Tosun J., Andrew R., Andres R. J.,
Canadell J. G., Jordan A., Peters G. P. et van Vuuren D. P. (2019), "Drivers of declining CO2 emissions in 18 developed economies", Nature
Climate Change 9, 213-217.
(10) Un découplage dit « absolu » correspond à une réduction des émissions concomitante d'une hausse du PIB, tandis qu'un découplage dit
« relatif » correspond à une croissance des émissions plus faible que celle du PIB.
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Les objectifs climatiques, et en particulier la neutralité rapport à 1990, ils impliquent un doublement du rythme
carbone en 2050, requièrent cependant au niveau annuel de réduction des émissions sur la période 2020-
agrégé une baisse beaucoup plus rapide et massive 2030 par rapport à 2005-201911. À moins d'accepter
des émissions qu'un simple découplage absolu. Pour une réduction massive de l'activité, ces objectifs
l'Union européenne, dont l'objectif intermédiaire est de impliquent d'accélérer fortement la réduction de
réduire les émissions nettes de 55 % d'ici 2030 par l'intensité carbone de nos économies.

2. Deux interprétations de la « croissance verte »


Le découplage nécessaire entre les émissions de gaz à toutefois limitée14. Cette interprétation englobe
effet de serre et la croissance économique a amené également les argumentaires techno-optimistes selon
plusieurs institutions internationales telles que l'OCDE lesquels la transition devrait s'accompagner
ou la Banque mondiale à communiquer autour du d'innovations de rupture décarbonées, qui pourraient
concept de « croissance verte », que l'OCDE définit être source de nouveaux gains de productivité
comme une « croissance économique qui permet une significatifs. Les critiques de cette approche soulignent
préservation significative de l'environnement ». Celui-ci à la fois la forte incertitude quant à l'émergence de ces
se distingue du concept de « décroissance », selon technologies et à leur capacité à avoir un effet
lequel la transition écologique ne serait possible d'entraînement sur le reste de l'économie15.
qu'avec une réduction de la production. La
« croissance verte » fait l'objet de deux interprétations L'autre interprétation, vers laquelle un consensus tend
quant à la forme qu'elle pourrait prendre et à ses à se former, suggère que la transition écologique
implications macroéconomiques12. induirait des bénéfices à long terme – au regard des
effets négatifs de l'inaction climatique – mais serait
L'une soutient que la transition écologique serait coûteuse à court terme. Ainsi, selon Pisani-Ferry
bénéfique à l'économie dès le court terme : les (2021)16, la sortie des énergies fossiles nécessaire à la
investissements pour assurer la transition réduction massive et rapide des émissions de gaz à
soutiendraient la demande, et à travers elle l'activité et effet de serre pourrait être apparentée à un choc d'offre
l'emploi13. Cette interprétation recourt aux arguments négatif, et le surcroît d'investissement nécessaire pour
keynésiens usuels, sous l'hypothèse supplémentaire réaliser la transition se ferait au détriment de la
qu'un investissement « vert » aura davantage de consommation ou d'autres investissements à court
bénéfices économiques à court terme qu'un terme. Les coûts cumulés pour l'activité économique
investissement « brun ». L'investissement vert (par resteraient cependant en-deçà des coûts
exemple, dans la rénovation thermique des bâtiments) qu'engendrerait le changement climatique en cas
serait plus intensif en emplois et aurait un impact d'inaction, qui pourraient représenter au-delà de –15 %
économique plus concentré localement. La littérature du PIB mondial en 2050 pour une hausse de la
empirique sur les mesures de stimulus vertes est température de 2 à 3°C17.

(11) Commission européenne (2020), Étude d'impact de la communication « Accroître les ambitions de l'Europe en matière de climat pour 2030
– Investir dans un avenir climatiquement », SWD(2020) 176 final.
(12) Jacobs M. (2013), "Green Growth, in Handbook of Global Climate and Environmental Policy", Oxford: Wiley Blackwell.
(13) Bowen A., Fankhauser S., Stern, N. et Zenghelis D. (2009), "An outline of the case for a 'green' stimulus", Grantham Research Institute on
Climate Change and the Environment, London School of Economics, Policy Brief.
(14) Agrawala S., Dussaux D. et Monti N. (2020), "What policies for greening the crisis response and economic recovery? Lessons learned from
past green stimulus measures and implications for the COVID-19 crisis", OECD Environment Working Paper n° 164.
(15) Jacobs M. (2013), op. cit.
(16) Pisani-Ferry J. (2021), "Climate Policy is Macroeconomic Policy, and the Implications Will Be Significant", Peterson Institute for International
Economics, Policy Brief.
(17) Burke, M., Hsiang, S. & Miguel, E. (2015), "Global non-linear effect of temperature on economic production", Nature 527, 235-239,
Lancesseur N., Labrousse M. Valdenaire M. et Nakaa M. (2020), « Impact économique du changement climatique : revue des
méthodologies d'estimation, résultats et limites », Document de travail de la DG Trésor n° 2020-04 et, Carantino B., Lancesseur N., 
Nakaa M. et Valdenaire M. (2021), « Effets économiques du changement climatique », Trésor-Éco n° 262.
IPCC (2022), op. cit., Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change.

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