1
INTRODUCTION
L’histoire du droit international est indissociable de celle de la domination
mondiale. Construit en Europe, sur les fondements de l’État westphalien et de la
logique coloniale, le droit international s’est présenté comme un système normatif
universel, alors même qu’il a longtemps exclu la majorité des peuples du Sud, et en
particulier les sociétés africaines. Pendant des siècles, ces dernières ont été perçues
non comme sujets de droit, mais comme objets de conquête, d’administration et
d’exploitation.
La question de l’existence d’un droit international Africain est liée à la nécessité de
créer un cadre juridique qui soit capable de promouvoir la paix, la justice et le
développement sur le continent. Cela implique de reconnaitre et valoriser les
traditions juridiques, tout en intégrant les principes fondamentaux du droit
international universel.
L’Afrique, dès sa rencontre violente avec la modernité juridique occidentale par la
voie coloniale, a été insérée dans le droit international sans véritablement y être
admise comme sujet égal. De la Conférence de Berlin (1885) à l’indépendance des
États africains dans les années 1960, le droit international s’est imposé comme un
instrument de légitimation des rapports inégalitaires entre puissances coloniales et
peuples dominés. Ce droit, présenté comme universel, a souvent ignoré ou
marginalisé les traditions juridiques africaines, en même temps qu’il limitait leur
capacité d’action normative sur la scène internationale.
Pourtant, depuis les indépendances, l’Afrique a entrepris un processus progressif
de réappropriation normative, visant à créer des institutions continentales, adopter
des normes communes, et promouvoir une vision du droit fondée sur les réalités
sociopolitiques du continent. À travers des instruments comme l’Acte constitutif de
l’Union africaine, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, ou
encore le Traité de l’OHADA, l’Afrique manifeste une volonté croissante de bâtir
un ordre juridique propre un droit international africain.
Cependant, cette dynamique soulève une série de questions fondamentales :
Peut-on réellement parler de droit international africain comme ordre juridique
distinct au sein du système international général ? Ce droit, s’il existe, repose-t-il
sur une spécificité de contenu, de finalité ou de structure ? Comment ce droit
s’articule-t-il avec les normes globales et les modèles juridiques dominants ? Et
2
quelles sont les conditions pour qu’il acquière pleinement légitimité, effectivité et
reconnaissance ?
Plusieurs hypothèses sont possibles à ce questionnement qui constitue la
problématique de ce séminaire :
Le droit international africain constitue une tentative en cours
d’autonomisation normative, articulée autour de principes, d’institutions et de
normes spécifiques qui reflètent une approche africaine des relations
internationales, des droits humains, et de l’ordre juridique régional.
Cette tentative se heurte à plusieurs obstacles structurels, notamment : la
dépendance vis-à-vis des modèles juridiques occidentaux, le faible ancrage interne
des normes adoptées, le manque de cohérence interinstitutionnelle, et l’insuffisance
d’une doctrine juridique panafricaine affirmée.
La reconnaissance d’un droit international africain ne pourra être effective
que s’il s’appuie sur une philosophie juridique propre, une consolidation des
mécanismes communautaires, et une stratégie politique et intellectuelle de
légitimation continentale et internationale.
Du point de vue méthodologique, se servant des approches systématique,
analytique et comparative, ce travail s’efforce de structurer les normes et
institutions africaines dans une logique de système juridique régional. Il met en
lumière les principes structurants du droit international africain, tels que :
- Le principe de non-ingérence/non-indifférence,
- L’intégration communautaire africaine (ex. : droit communautaire comme
preuve de l’unité normative régionale),
- Le primat de la souveraineté fonctionnelle africaine.
Ainsi, en faisant une comparaison avec le Droit Européen, nous tenterons de
démontrer que malgré les apparences de fragmentation, il existe un noyau de
cohérence juridique propre au continent africain.
3
Première Partie
EVOLUTION DU DROIT INTERNATIONAL EN AFRIQUE : CRITIQUE
HISTORIQUE ET DOCTRINALE DU DROIT INTERNATIONAL
CLASSIC
Chapitre I Une construction eurocentrique du droit international et la
marginalisation de l’Afrique
Section I : Les fondements historiques d’un droit international eurocentré
A. Le droit des gens et l’exclusion de la pluralité normative
À l’origine, le droit des gens (jus gentium) n’avait pas vocation à être universel. Il
concernait essentiellement les relations entre les États européens, conçus comme
les seuls détenteurs légitimes de la souveraineté. La pensée juridique européenne,
influencée par des auteurs tels que Francisco de Vitoria, Hugo Grotius et Emer de
Vattel, a élaboré des doctrines qui servaient à réguler les relations entre puissances
chrétiennes, tout en justifiant leur domination sur les « autres », notamment les
peuples non-européens considérés comme « barbares », « païens » ou « sauvages ».
Pour Grotius, souvent considéré comme le père du droit international moderne, la
guerre contre les peuples non civilisés pouvait être justifiée pour faire respecter un
prétendu droit naturel1. Cette idée a été reprise et renforcée au XVIIIe siècle par
Vattel, dont l’ouvrage qui pose comme condition à la reconnaissance d’un État
dans le concert des nations, son adhésion aux critères de « civilisation » : un
gouvernement structuré, des lois écrites, une religion « rationnelle », et des
relations diplomatiques organisées2. Or, les sociétés africaines, largement fondées
sur des traditions orales, des autorités coutumières et des systèmes juridiques
endogènes, étaient d’emblée disqualifiées.
C’est ce qu’analyse Antony Anghie dans son ouvrage Imperialism, Sovereignty
and the Making of International Law (impérialisme, souveraineté et élaboration du
droit ntérnational)), en montrant que la souveraineté occidentale s’est construite
1
Hugo Grotius, De Jure Belli ac Pacis, édition critique de James Brown Scott, publiée par Clarendon Press en 1925,
référence spécifique : Livre II, chapitre 20, §40, p. 502.
2
Emer de Vattel, Le Droit des gens ou Principes de la loi naturelle appliqués à la conduite et aux affaires des nations
et des souverains, A. F. T. de la Roche, 1758, Livre I, chap. I-II, p. 1-20.
4
contre les peuples du Sud. Il parle de la « formule coloniale du droit international
», qui consistait à déclarer des peuples « non souverains » pour mieux les
assujettir3. Le droit international n’était donc pas un cadre de coopération entre
égaux, mais une technologie de pouvoir, au service de l’expansion coloniale.
B. L’héritage de la Conférence de Berlin et la négation des souverainetés
africaines
Un moment charnière de cette construction eurocentrée du droit international est la
Conférence de Berlin de 1884-1885, où les puissances européennes se sont réunies
pour organiser le partage de l’Afrique, sans la participation des Africains eux-
mêmes. L’Acte général de Berlin formalise ainsi le principe d’occupation
effective, selon lequel une puissance pouvait revendiquer un territoire africain si
elle en assurait l’administration. Ce principe a juridiquement avalisé la
colonisation, en niant les structures politiques et juridiques déjà existantes 4.
Selon Jean Comaroff, cette conférence marque l’émergence d’un « droit
international de la colonisation », où les règles sont posées par les puissances
dominantes pour normaliser la conquête et l’exploitation des peuples 5. L’Afrique
devient ainsi un objet passif du droit international, soumis aux normes définies
ailleurs, sans voix ni capacité d’influence.
Ce modèle d’exclusion s’est perpétué jusqu’à l’époque contemporaine, sous des
formes plus subtiles. Même après les indépendances, les structures du droit
international sont restées profondément marquées par cette logique eurocentrée, ce
que montre la suite de notre analyse
Chapitre II. Les dynamiques contemporaines du droit international en
Afrique
Si l’histoire du droit international témoigne d’une marginalisation persistante des
sociétés africaines, les évolutions contemporaines révèlent un double dynamique..
D’une part, une volonté croissante d’appropriation du droit international par les
États africains ; d’autre part, des limites structurelles qui entravent encore la pleine
participation du continent à la formation des normes internationales. Cette tension
3
Antony Anghie, Imperialism, Sovereignty and the Making of International Law, Cambridge University Press,
2004, chap. 1, p. 32-47.
4
Acte général de la Conférence de Berlin, 26 février 1885, art. 34-35, in British and Foreign State Papers, vol. 76
(1884-1885), p. 41-49.
5
Jean Comaroff & John Comaroff, Theory from the South: Or, How Euro-America is Evolving Toward Africa,
Paradigm Publishers, 2012, chap. 2, p. 23-45.
5
entre intégration et subordination constitue le cœur des enjeux actuels du droit
international en Afrique.
Section I : L’intégration croissante de l’Afrique dans le système juridique
international
A. La participation institutionnelle des États africains aux enceintes
internationales
Depuis les années 1960, les États africains ont progressivement intégré les grandes
institutions multilatérales du système international : Nations Unies, Organisation
mondiale du commerce, Banque mondiale, Fonds monétaire international, etc.
Cette participation est à la fois politique et juridique. Elle confère aux États
africains une capacité formelle de négociation normative, leur permettant de
participer à l’élaboration des conventions internationales et à l’évolution de la
coutume.
Le nombre de traités internationaux ratifiés par les États africains est significatif.
Plusieurs États du continent ont, par exemple, joué un rôle actif dans l’élaboration
de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (1982) ou encore dans
les négociations sur le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (1998). De
plus, des juristes africains siègent dans diverses commissions juridiques
internationales, notamment à la Commission du droit international (CDI) des
Nations Unies, où ils tentent d’infléchir la production normative globale 6(c’est la
cas du Professeur Ivon Mingashang, élu membre de la Commission du droit
international des Nations Unies en marge de la 32 ème séance plénière de la
76ème session de l’Assemblée générale des Nations Unies qui s’est tenue le
vendredi 12 novembre 2021 à New-York (Etats-Unis)..
Néanmoins, comme le souligne Makane Moïse Mbengue, cette présence
africaine, bien qu’indéniable, reste structurellement contrainte par des rapports de
force diplomatiques et économiques. Les propositions africaines sont souvent
marginalisées ou reformulées par les puissances dominantes avant d’être intégrées
aux normes adoptées7.
B. L’adoption par l’Afrique de standards internationaux : entre adaptation et
mimétisme
6
Voir la composition des membres de la CDI en 2018–2022, dont l’Afrique représentait 30 % des membres (source :
rapport annuel de la CDI, Nations Unies, 2022, p. 12–15).
7
Makane Moïse Mbengue, « L’Afrique et la formation du droit international », Revue générale de droit
international public, 2018, pp. 382–384.
6
Dans un effort d’harmonisation et de reconnaissance internationale, plusieurs États
africains ont procédé à une internalisation massive des standards juridiques
internationaux. Cela s’observe dans les domaines du droit de l’homme, du droit de
l’environnement, ou encore du droit commercial international.
Un exemple remarquable est l’intégration des droits de l’homme à travers la
ratification de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (1981), qui
elle-même s’inspire en partie des normes universelles mais y ajoute une dimension
communautaire et collective propre à l’Afrique. De même, le droit OHADA
(Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires) constitue
une tentative de codification continentale du droit des affaires, adaptée au contexte
africain, tout en s’appuyant sur des modèles juridiques étrangers8.
Le problème, toutefois, est que cette adoption des normes internationales prend
souvent la forme d’un mimétisme juridique, dans lequel les normes importées ne
correspondent pas nécessairement aux réalités socio-culturelles locales. Dans ses
enseignements, le Professeur Auguste Mampuya explique que, cette tendance à
l’imitation juridique traduit une aliénation normative, où l’Afrique applique un
droit « qui ne parle pas sa langue, ne pense pas son monde et ne résout pas ses
problèmes »9.
Section II : Les limites de la participation africaine au droit international
contemporain
A. La marginalité dans la formation du droit international coutumier
L’une des sources fondamentales du droit international est la coutume, définie par
une pratique étatique générale, constante et acceptée comme droit (opinio juris).
Or, la coutume internationale reste largement façonnée par les États les plus
puissants. La pratique africaine, lorsqu’elle n’est pas ignorée, est souvent
considérée comme locale, régionale, voire non conforme aux standards
internationaux.
Comme le souligne la jurisprudence de la Cour internationale de Justice (CIJ) dans
l’affaire Plateforme continentale (Libye/Malte), la reconnaissance d’une norme
coutumière nécessite une large participation, mais dans les faits, ce sont surtout les
8
Sandra Touzé, « L’Afrique, entre harmonisation et spécificité juridique : le droit OHADA en perspective », Revue
internationale des droits de l’homme, Hors-série, 2014, pp. 58–60..
9
Mampuya Auguste, cours de Droit International Public approfondi, DES/DEA, DIPRI/UNIKIN, 2025, inédit.
7
États occidentaux qui sont considérés comme les « formateurs » valides de
coutume internationale.10
Ce biais a conduit à l’invisibilisation des pratiques africaines, pourtant riches en
contenu normatif. Des concepts tels que le palabre, la restitution communautaire,
ou encore la solidarité intergénérationnelle, restent étrangers à la structuration des
normes coutumières globales, malgré leur pertinence dans les sociétés africaines.
D’où l’appel de plusieurs juristes à un pluralisme juridique international, dans
lequel les traditions normatives africaines seraient reconnues comme sources
légitimes du droit international11.
B. L’influence limitée des juridictions africaines dans la jurisprudence
internationale
La jurisprudence, sans être une source de droit, joue un rôle croissant dans le
développement du droit international, notamment à travers les décisions des
juridictions internationales ou régionales. Or, les juridictions africaines, qu’il
s’agisse de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) ou de
la Cour de justice de la CEDEAO, restent encore faiblement citées dans la doctrine
et la jurisprudence internationales.
Cela tient à plusieurs facteurs : la faible accessibilité de leurs décisions, le manque
de moyens, mais surtout une dévalorisation épistémique des productions juridiques
africaines. La jurisprudence africaine est ainsi perçue comme marginale,
périphérique, alors qu’elle pourrait enrichir de manière significative le droit
international, notamment en matière de droits collectifs, de justice transitionnelle et
de réconciliation communautaire.
Le professeur Mamadou Hébié, aujourd’hui juge à la CIJ, plaide pour une
revalorisation des jurisprudences africaines dans le droit international. Il affirme
que « l’Afrique n’est pas seulement le terrain du droit international ; elle peut en
être le laboratoire »12.
10
CIJ, Affaire du différend relatif à la délimitation de la plate-forme continentale entre la Libye et Malte, arrêt du 3
juin 1985, Recueil 1985, p. 29, § 27.
11
Jean d’Aspremont, « Pluralisme juridique et sources du droit international », European Journal of International
Law, vol. 22, n° 3, 2011, pp. 659–665.
12
Hébié, M., La reconnaissance des sources africaines du droit international, conférence prononcée à l’Université
de Yaoundé II, le 10 mars 2023, notes de l’intervention, pp. 3–4
8
Deuxième Partie
Vers l’émergence d’un droit international africain
CHAPITRE. I. ENTRE RUPTURE EPISTEMOLOGIQUE ET
REAPPROPRIATION NORMATIVE
Section. I. Les nouveaux courants doctrinaux africains : vers une
épistémologie juridique endogène
Face aux limites structurelles évoquées, une pensée critique africaine du droit
international émerge progressivement. Elle est portée par des universitaires,
juristes, diplomates et acteurs de la société civile, soucieux de questionner la
prétendue universalité du droit international moderne.
Des auteurs comme Issa G. Shivji affirment que le droit international tel qu’imposé
à l’Afrique n’est pas neutre, mais chargé d’idéologie et d’histoire coloniale. Dans
ses travaux, il appelle à une « démondialisation sélective » du droit, c’est-à-dire
une réévaluation des normes importées à la lumière des réalités africaines 13.
Makau Mutua, pour sa part, critique le paradigme du droit international des droits
de l’homme, qu’il qualifie de discours civilisateur, perpétuant une forme de
paternalisme occidental à l’égard de l’Afrique 14. Il plaide pour une africanisation
de la normativité juridique à travers une reconstruction des priorités locales,
centrée sur la justice sociale, la souveraineté et la mémoire des peuples.
Section. II. Une normativité inadaptée aux contextes africains
Les principes fondamentaux du droit international, souveraineté, égalité des États,
non-ingérence, masquent souvent des rapports de domination bien réels. En
Afrique, ces principes sont fréquemment utilisés pour justifier le maintien de
régimes autoritaires, ou pour empêcher des actions humanitaires légitimes.
De plus, de nombreux instruments juridiques internationaux (droit international
humanitaire, droits de l’homme, justice pénale internationale) se heurtent à une
faible effectivité sur le terrain, en raison de leur inadéquation avec les réalités
sociales, économiques et politiques du continent.
13
Issa G. Shivji, The Concept of Human Rights in Africa, Dakar, CODESRIA, 1989, pp. 13–15.
14
Makau Mutua, « Savages, Victims, and Saviors: The Metaphor of Human Rights », Harvard International Law
Journal, vol. 42, n° 1, 2001, pp. 201–204
9
Section. III. Le Problème de la réception juridique
Le pluralisme juridique, caractéristique des ordres normatifs africains, reste
largement ignoré par le droit international
Le droit coutumier, pourtant fondamental dans de nombreuses communautés
africaines, ne bénéficie d’aucune reconnaissance comme source formelle du droit
international.
Ce décalage normatif entre juridicité locale et standardisation internationale
contribue à l’ineffectivité des normes importées. Il alimente un sentiment de
dépossession juridique et renforce la perception du droit international comme un
outil étranger aux réalités africaines.
Chapitre II. LA QUESTION D’UN DROIT INTERNATIONAL AFRICAIN :
ENTRE EXISTENCE ET SPECIFICITE
L’idée d’un droit international africain ne relève pas simplement d’une
revendication politique ou identitaire. Elle s’appuie sur une réalité juridique
observable, tant dans les dynamiques de codification continentale, les mécanismes
institutionnels propres à l’Afrique, que dans une conception substantiellement
différente de la normativité. Cette spécificité, plusieurs auteurs africains et afro-
diasporiques l’ont théorisée, tandis que certaines pratiques continentales l’illustrent
clairement. Il ne s’agit donc pas seulement de « localiser » le droit international,
mais de reconnaître l’émergence d’un véritable système normatif régional, porteur
d’une autre rationalité juridique, parfois en tension avec les normes classiques du
droit international public.
Section I. Existence d’un Doit International Africain : Position doctrinale
De manière progressive, le droit international africain s’est construit dès la base
sous un autre angle, à l’échelle sous régionale, par le droit communautaire africain,
avec l’émergence à partir de la décennie 1990, de certaines communautés
économiques régionales ou sous régionales africaines s’inspirant du modèle
européen d’intégration. Il s’agit de l’Union Economique et Monétaire Ouest-
Africaine (UEMOA), de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit
des affaires (OHADA), de la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique
Centrale (CEMAC), du Marché Commun de l’Afrique Australe et Orientale
(COMESA), de la Communauté pour le développement de l’Afrique australe
10
(SADC), de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE). Les transformations
normatives et institutionnelles de l’Union africaine et de la Communauté
économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest les rapprochent, à certains égards, de
caractéristiques des organisations internationales africaines sus-évoquées. 15
Eu égard à cette présentation, l’on conviendrait avec le Professeur Blaise Tchikaya
que « l’inégalité de puissance des États dans les relations internationales serait, en
grande partie, liée au contenu du droit qu’ils appliquent dans leurs échanges, à son
élaboration et à son écriture ». C’est ainsi que se résume en quelque sorte la pensée
qui a fait émerger dès les années 2000, l’idée de mettre en place au sein de l’Union
Africaine (UA) une Commission de l’Union Africaine pour le Droit International
(CUADI)16. Il s’agit d’« une institution de réflexion et de codification du droit
international composée d’Africains et acquise à la pensée et aux causes africaines
», qui permit à l’Afrique de faire irruption dans la codification du droit
international. Ainsi, par l’entrée en jeu de l’Afrique dans la diversification des
relations, et par le biais d’une volonté d’harmoniser des efforts entre les différentes
nations pour maintenir la paix, la sécurité internationale et la coopération
internationale et de développer les relations amicales entre les nations, on est passé
d’un droit de coexistence à un droit de coopération.
Le Professeur Joseph Marie Bipoun-Woum, s’est fixé la tâche difficile de donner
une présentation du droit international africain. L’intitulé de son ouvrage pose
évidemment le problème essentiel de savoir s’il existe un droit international
africain ; et, dans l’affirmative, ce droit international africain diffère sensiblement
du droit international général et des autres droits internationaux particuliers fondés
sur un régionalisme17.
Pour leur part, Moise Cifende Kaciko et Stefaan Smis précisent que les États
africains, fort d’un projet commun de société et d’une coopération accrue, ont
développé un droit international spécifiquement africain assurant ainsi
l’inculturation du droit international général et opérant subtilement, par moment et
par endroit, une dissidence normative par rapport au droit international général
encore dominé par les grandes puissances. Le Code de droit international africain
rend compte de cette tension, mieux, de cette symbiose entre le général et le
particulier. Cet ensemble de règles juridiques propres aux africains reflète les
15
Kazadi Mpiana, J. ; « La problématique de l’existence du droit communautaire africain. L’option entre mimétisme
et spécificité », in Revue libre de Droit, université Sanpienza, Italie 2014, PP38-78
16
Tchikaya B., « Les orientations doctrinales de la commission de l’union africaine sur le droit international », in
Revue québécoise de droit international,30 (1), 2017, p115.
17
Joseph-Marie Bipoun-Woum ; Le droit international africain : problèmes généraux, règlement des conflits (1970)
327 p. Disponible sur [Link]
11
efforts d’inculturation et d’appropriation des règles générales ainsi que du souci
constant de répondre aux besoins spécifiques de l’Afrique 18. À cet égard, porter un
regard négatif sur une possible existence du droit international africain, serait de la
mauvaise foi, puisque Alvarez qui, développant ses conceptions historico-
sociologiques du droit international, a affirmé, le premier, qu’« il y a aussi... un
droit international africain », à côté d’un droit international européen, d’un droit
international américain, etc19.
Cependant, le Professeur François Borella n’étant pas tout à fait d’accord avec le
terme, l’a amenuisé, en parlant de « la conception africaine du droit international ».
Il s’interroge : « le corps de règles mis en place par les États africains était-il
spécifique ? » C’est une question que se poseront certains, parmi lesquels M.
Gautron20. À cette interrogation s’ajoutait une autre, celle M. Gonidec relative à
l’« existence du droit international africain 21. Ces deux auteurs à travers ces
questions expriment non seulement leur scepticisme quant à l’existence d’un droit
particulier aux africains mais aussi sur son efficacité et sa capacité à satisfaire les
problèmes en Afrique.
C’est sans doute cette crainte qu’exprimait le Professeur Joseph Marie Bipoun-
Woum, lorsqu’il soulève la question d’un système africain de règlement pacifique
des conflits.17 Selon lui, le droit international africain comme le droit international
universel devraient contribuer à promouvoir la paix et la stabilité sociale. En
revanche, la résurgence des conflits se présenterait comme ‘une menace grave’
posant le problème de la survie de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA)
devenue Union africaine (UA). Ce qui implique de manière claire la capacité des
États africains de rendre effectif leur propre droit.
D’après nos recherches, deux thèses s’opposent quant à la qualification du droit
international africain : la thèse d’assimilation et celle d’assujettissement.
Selon les tenants de la thèse d’assimilations (notamment Anoh B. Adouko,
Junior-Golson Dokodo-Zima), le Droit international Africain est le prolongement
du Droit Universel et Européen.
18
M Cifende Kaciko & S Smis Code de droit international africain (2013) 714 p, disponible sur
[Link]
19
A. Alvarez cité par Bipoun-Woum, [Link]. (n 9) 3.
20
François Borella, « Le Régionalisme africain et l’Organisation de l’Unité africaine », in Annuaire Français de Droit
international, 1963, pp853
21
Pierre François Gonidec, « Les droits africains. Evolution et sources », in Revue internationale de droit
comparé, 1978, pp. 694-696
12
Par contre, les tenants de la thèse de l’assujettissement, postulent pour la
domination du droit Universel, instrument du colonialisme qui suborne totalement
les intérêts de la colonie aux intérêts du métropole.
§1. Le droit communautaire africain comme preuve de l’existence d’un droit
international africain
Le développement progressif du droit communautaire africain constitue une preuve
tangible de l’émergence d’un droit international africain distinct, fondé sur les
réalités politiques, culturelles et économiques du continent. En effet, l’unification
progressive de normes juridiques au sein des différentes communautés
économiques régionales (CER) traduit une volonté normative propre à l’Afrique,
visant à dépasser les frontières étatiques classiques au profit d’une intégration
juridique à vocation continentale.
1. Définition et fondements du droit communautaire africain
Le droit communautaire africain peut être défini comme l’ensemble des règles
juridiques produites par les organisations régionales africaines ayant pour but
l’intégration économique, politique ou sociale des États membres. Il repose sur
deux piliers fondamentaux :
- La création de normes supranationales, contraignantes pour les États
membres (ex : actes uniformes OHADA, règlements CEDEAO, traités
communautaires) ;
- La constitution de juridictions communautaires, dotées d’un pouvoir
d’interprétation et de sanction, comme la Cour commune de justice et
d’arbitrage (CCJA), la Cour de justice de la CEDEAO (CJCEDEAO) ou
encore la Cour de justice de l’Union africaine (CJUAC)
Ce système juridique présente des caractéristiques autonomes, souvent inspirées du
droit international européen, mais adaptées au contexte africain par une logique de
coopération souple et de solidarité régionale.
2. L’architecture institutionnelle : diversité et complexité intégrative
13
Le droit communautaire africain repose sur une architecture composée de plusieurs
communautés régionales, dont les plus influentes sont la CEDEAO, la CEMAC, la
SADC, la COMESA et l’OHADA.
Chacune de ces communautés possède ses propres institutions normatives et
juridictionnelles, mais toutes tendent vers une harmonisation régionale du droit, en
vue de former à terme un espace juridique panafricain cohérent. Ce projet est
clairement affirmé dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine, document
stratégique fixant l’objectif de construire « l’Afrique que nous voulons » autour
d’un cadre juridique intégré
3. La jurisprudence des juridictions communautaires africaines : un vecteur
d’autonomisation du droit
a. La CJCEDEAO : gardienne des droits humains communautaires
La Cour de Justice de la CEDEAO a progressivement imposé une lecture extensive
de ses compétences en matière de droits fondamentaux, bien que ces derniers ne
soient pas expressément mentionnés dans son traité constitutif22.
b. La CJUAC : moteur de l’intégration continentale
Créée en 2008, la Cour de justice de l’Union africaine a vocation à centraliser
l’interprétation du droit africain intégré. Bien que peu active jusqu’ici, sa mise en
place reflète la volonté politique de dépasser la fragmentation institutionnelle en
Afrique.
4. Le droit communautaire comme embryon de supranationalité africaine
Malgré les lenteurs dans la ratification des textes et les chevauchements
institutionnels fréquents, le droit communautaire africain produit des effets
juridiques concrets :
22
Affaire Hadijatou Mani Koraou c. République du Niger, arrêt n° ECW/CCJ/JUD/06/08 du 27
octobre 2008, disponible sur le site de la Cour ou dans African Human Rights Law Reports, vol.
2008, pp. 199–213. En ligne sur [Link]
14
- Il prime dans plusieurs cas sur les législations nationales, comme c’est le
cas des actes uniformes de l’OHADA, qui s’imposent directement aux
juridictions internes des États membres ;
- Il oblige à l’harmonisation des lois internes dans les domaines économiques,
commerciaux ou sociaux…
Ces éléments témoignent d’une logique juridique autonome qui, bien que dérivée
du droit international classique, affirme sa propre normativité et incarne un
embryon de supranationalité continentale.
5. L’unification progressive vers un droit international africain intégré
À travers la mise en œuvre de plusieurs traités continentaux — la Charte
africaine des droits de l’homme et des peuples (1981), le traité d’Abuja (1991)
ou encore le Protocole de Malabo (2014), l’Union africaine s’efforce de
construire un espace juridique commun, centré sur :
• La mutualisation normative dans les domaines du commerce, de la paix et des
droits humains ;
• La défense de valeurs africaines comme la solidarité, la dignité humaine ou la
souveraineté des peuples ;
• La réappropriation du droit par les Africains…
§2. Une doctrine africaine en faveur d’un droit international spécifique
A. L’africanisation des normes : entre réinvention et rupture
La doctrine africaine du droit international n’est pas monolithique, mais elle
converge souvent vers une même critique : le droit international classique ne
reflète ni les structures sociales, ni les priorités, ni les valeurs africaines. Pour
Tiyambe Zeleza, il s’agit de « décoloniser l’imaginaire juridique africain 23», afin
d’ouvrir la voie à un droit international contextualisé aux réalités culturelles et
historiques du continent africain¹.
De son côté, Makau Mutua souligne que l’Afrique, au-delà de sa marginalisation
institutionnelle dans les enceintes internationales, développe des pratiques
normatives régionales autonomes, orientées vers la consolidation d’un ordre
juridique propre24. Antony Anghie, quant à lui, démontre que l’Afrique
contemporaine constitue un espace privilégié de contestation de l’universalité
23
Paul Tiyambe Zeleza, « The Inventions of African Identities and Languages: The Discursive and Developmental
Implications », in Selected Proceedings of the 36th Annual Conference on African Linguistics, édité par Olaoba F.
Arasanyin & Michael A. Pemberton, Somerville (MA) : Cascadilla Proceedings Project, 2006, pp. 14–27.
15
hégémonique du droit international, notamment par la réintroduction de concepts
traditionnels tels que la justice restaurative ou la souveraineté solidaire 25.
Mais c’est sans doute le Professeur Auguste Mampuya qui va le plus loin dans la
théorisation d’un droit international africain en tant que système distinct. Pour lui,
il ne s’agit pas d’adapter le droit international existant, mais de refonder ses bases
épistémologiques. Dans ses enseignements, lorsqu’l donnait des orientations pour
la réaction de ce séminaire, il a insisté que :« le droit international africain doit
émerger comme un système juridique autonome, enraciné dans les valeurs, les
institutions et les trajectoires propres aux sociétés africaines. Ce n’est pas une
variante régionale, c’est une norme qui s’invente depuis l’Afrique. A l’absence des
éléments spécifiques qui le distingue du Droit International Universel ou des autres
systèmes régionaux, il, est difficile de parler du droit international Africain » ⁴
Section. II. DE LA SPECIFICITE DU DROIT INTERNATIONAL
AFRCAIN
Dans cette section, nous voulons démontrer quelques aspects spécifique du Droit
International Africain qui le distingue tant du Droit Universel (sans s’opposer à lui)
que du droit européen et même américain.
§1. Les normes spécifiques du Droit International Africain
1) Le principe de non-ingérence et l’émergence du droit d’ingérence en
Afrique selon l’Union africaine
Traditionnellement, le droit international repose sur le principe sacro-saint de la
non-ingérence, érigé comme un pilier de la souveraineté étatique depuis la Charte
des Nations Unies (art. 2 §7). En Afrique, ce principe a été longtemps invoqué par
les régimes postcoloniaux pour se protéger de toute critique externe, parfois au
détriment des droits fondamentaux des peuples. Toutefois, avec l’émergence d’un
droit international africain autonome, l’Union africaine a opéré une relecture
critique de ce principe en introduisant un droit d’ingérence humanitaire
régional, appelé principe de non-indifférence. Cette transformation radicale
témoigne d’une philosophie juridique africaine nouvelle, orientée vers la
protection collective, la paix et la sécurité humaine.
24
Mutua Makau. "Why Redraw the Map of Africa: A Moral and Legal Inquiry." Michigan Journal of International
Law, vol. 16, no. 4, Summer 1995 (publication effective en 1994), pp. 1113–1176
25
Antony Anghie, « Third World Approaches to International Law and the Political », International Community Law
Review, vol. 8, n° 1, 2006, pp. 3–27.
16
Contrairement au principe onusien de non-ingérence, le droit international
africain, à travers l'article 4(h) de l’Acte constitutif de l’Union africaine, introduit
le principe de non-indifférence. Il permet une intervention dans un État membre
en cas de crimes graves (génocide, crimes contre l’humanité, guerre civile). Elle
repose sur
Une logique de solidarité régionale,
Une responsabilité collective des États membres, afin, elle
S’affirme comme un dépassement du principe westphalien de souveraineté
absolue.
Exemple concret : L’intervention de l’UA au Burundi en 2015, envisagée
malgré le refus du gouvernement, illustre la portée de cette norme.
L’Union africaine a ainsi développé une dialectique propre entre non-ingérence et
non-indifférence :
La non-ingérence reste la règle dans les relations ordinaires entre États
membres.
La non-indifférence s’impose lorsqu’un État viole gravement ses obligations
fondamentales envers ses citoyens
Cette évolution repose sur le principe d’interdépendance continentale : les conflits
internes ont souvent des effets transfrontaliers (réfugiés, trafics, terrorisme,
déstabilisation régionale). Le Professeur Makane Moïse Mbengue y voit « une
africanisation du droit international, où la solidarité continentale transcende la
souveraineté classique.
Devant la crise politique au Burundi, l’UA décide d’envoyer la Mission africaine
de prévention et de protection au Burundi (MAPROBU), composée de 5 000
hommes. Le gouvernement burundais s’y oppose.
Cette tentative marque :
La volonté réelle d’appliquer l’article 4(h) ;
Une limite politique, en l’absence d’unanimité des chefs d’État ;
Un débat doctrinal sur la souveraineté conditionnée.
Les suspensions politiques et sanctions ciblées
17
Dans les cas du Mali (2020, 2021), de la Guinée (2021), du Tchad (2021) et du
Niger (2023), l’Union africaine et la CEDEAO ont suspendu les régimes
putschistes, démontrant une volonté de régulation interne du continent selon des
normes africaines de gouvernance
2) La normativité collective : peuples, groupes, et droits communautaires
Le droit africain consacre des droits collectifs qui ne trouvent que peu
d’équivalents dans d’autres régions du monde :
Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
Droit au développement (article 22 de la Charte africaine)
Droits des minorités et des peuples autochtones
La jurisprudence de la Commission africaine des droits de l’homme dans
l’affaire Centre for Minority Rights Development (Kenya) and Minority Rights
Group International (on behalf of Endorois Welfare Council) c/ Kenya a reconnu
pour la première fois les droits collectifs d’un peuple autochtone sur ses terres
ancestrales, combinant ainsi droit à la culture, au développement et à
l’environnement26.
3) Une articulation originale entre droits et devoirs
La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (1981) innove en
intégrant dans son texte une partie consacrée aux devoirs de l’individu envers la
communauté (articles 27 à 29). Cette norme, héritée des traditions
communautaires africaines, rompt avec l’approche libérale du sujet de droit.
Elle engage :
Une responsabilité morale du citoyen,
Une vision holistique des rapports sociaux,
Un équilibre entre droits et obligations.
4) Une norme d’intégration juridique économique spécifique : l’OHADA
26
CADHP, Centre for Minority Rights Development (Kenya) and Minority Rights Group International on
behalf of Endorois Welfare Council v. Kenya, Communication 276/2003.
18
Comme développé précédemment, l’OHADA constitue une norme d’intégration
continentale unique en matière de droit des affaires. Elle repose sur :
Une uniformisation du droit pour sécuriser les investissements,
Une hiérarchie normative contraignante (actes uniformes),
Une juridiction supranationale autonome (la CCJA).
Cela constitue un exemple pionnier d’intégration continentale par le droit, fondé
sur des besoins économiques plus que politiques.
5) Des principes structurants distinctifs du droit international africain
A. La centralité du communautarisme et du consensus
Contrairement à la logique individualiste et compétitive qui domine dans les
instruments juridiques internationaux classiques, le droit international africain
valorise l’interdépendance des peuples et des États. Cette logique repose en partie
sur le principe Ubuntu, philosophie bantoue selon laquelle « Je suis parce que
nous sommes ». Ce Principe structure :
La gestion des conflits par la médiation communautaire, souvent préférée
à l’affrontement judiciaire (ex. : rôle de la diplomatie préventive dans
l’UA) ;
Les processus de réconciliation et de justice transitionnelle, comme en
Afrique du Sud avec la Commission Vérité et Réconciliation ou au Rwanda
avec les juridictions Gacaca.
B. Le principe d’intangibilité des frontières coloniales : un réalisme juridique
propre
L’Afrique a adopté une posture juridique spécifique en choisissant de conserver
les frontières issues de la colonisation, malgré leur artificialité. Dès 1963,
l’Organisation de l’unité africaine (OUA) inscrit dans son Acte constitutif le
principe de l’intangibilité des frontières, afin de prévenir les conflits frontaliers.
Cette position, contraire au principe d’autodétermination du droit international
classique, a été validée par la Cour internationale de justice dans l’affaire du
différend frontalier entre le Burkina Faso et le Mali (1986), où elle affirme que le
principe de uti possidetis juris, bien que né en Amérique latine, a été «
19
expressément adopté par les États africains et doit y être appliqué de manière
rigoureuse »27.
C. L’hostilité de principe à l’impunité et l’intégration du droit pénal
international
Dans une dynamique de souveraineté pénale, l’Union africaine a mis en place une
Cour africaine de justice et des droits de l’homme (CAJDH), dotée d’une
section pénale compétente pour juger des crimes graves tels que le crime
d’agression, la corruption, ou encore l’apartheid. Cette initiative, formalisée par le
Protocole de Malabo (2014), fait de l’Afrique la seule région du monde dotée
d’une juridiction pénale régionale, en rupture avec la dépendance exclusive à la
Cour pénale internationale (CPI).
6) Des pratiques continentales illustrant une logique juridique propre
A. La Charte africaine des droits de l’homme et des peuples : un texte sui
generis
Adoptée en 1981, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples
(CADHP) incarne une vision holistique et communautaire des droits
fondamentaux. Elle se distingue par :
L’affirmation de droits collectifs, comme le droit au développement, à un
environnement sain, ou à l’autodétermination ;
L’intégration des devoirs de l’individu envers la communauté, ce qui rompt
avec l’approche individualiste des autres instruments régionaux;
La reconnaissance explicite des dimensions économique, sociale et culturelle
des droits, au même titre que les droits civils et politiques.
La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) et la
Commission africaine ont contribué à l'interprétation dynamique de cette Charte,
notamment à travers l’Affaire Tanganyika Law Society, où elles ont affirmé le
principe de la démocratie constitutionnelle comme droit fondamental 28.
27
CIJ, Affaire du différend frontalier (Burkina Faso/Mali), arrêt du 22 décembre 1986, Recueil 1986, p. 554
28
Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, Tanganyika Law Society et The Legal
and Human Rights Centre c. République-Unie de Tanzanie, Affaire n°009/2011, arrêt du 14 juin
2013.
20
B. L’architecture africaine de paix et de sécurité (AAPS)
L’Union africaine a développé une architecture de sécurité continentale unique,
fondée sur :
Le Conseil de paix et de sécurité (CPS) ;
Une Force africaine en attente, composée de brigades régionales ;
Des mécanismes de prévention (Panel des sages, Mécanisme continental
d’alerte rapide).
Cette architecture repose sur le principe de non-indifférence inscrit à l’article 4(h)
de l’Acte constitutif de l’UA, qui autorise des interventions militaires en cas de
crimes graves, tels que le génocide ou les crimes contre l’humanité. Ce principe
dépasse le cadre de la non-ingérence classique du droit international et se
rapproche de la doctrine de la responsabilité de protéger (R2P), tout en affirmant
une souveraineté normative africaine.
7) Le droit communautaire comme embryon de supranationalité africaine
Malgré les limites (lenteur des ratifications, chevauchements institutionnels), le
droit communautaire africain produit des effets juridiques notables :
Il prime dans plusieurs cas sur les législations nationales (ex : acte uniforme
OHADA) ;
Il engage les États membres à une harmonisation des lois internes ;
Il prévoit des sanctions en cas de non-respect des décisions judiciaires
communautaires.
Ces éléments renforcent l’idée selon laquelle le droit communautaire africain
constitue un droit dérivé du droit international, mais qui développe ses propres
logiques normatives, juridiques et institutionnelles
Section II : Comparaison entre le droit international africain et les
régionalismes européen et américain
À travers l’émergence de ses institutions et normes propres, l’Afrique s’est
engagée dans un régionalisme juridique dont la nature diffère sensiblement des
modèles européens et interaméricains. Cette comparaison permet de mettre en
lumière les spécificités du droit international africain, mais aussi les limites et
potentialités de sa structuration.
21
1. Régionalisme normatif européen : supranationalité et intégration juridique
forte
L’Union européenne (UE) représente le modèle le plus avancé d’intégration
régionale :
Existence d’un ordre juridique supranational contraignant ;
Primauté du droit communautaire sur les droits nationaux (CJUE)⁵ ;
Monnaie unique, marché intérieur, libre circulation.
L’approche européenne repose sur une rationalité juridique centralisatrice,
fortement technocratique, et conçue autour de l’État-nation transformé en État-
membre (Shaw, 2021⁴).
2. Régionalisme interaméricain : protection des droits individuels
L’Organisation des États américains (OEA) s’est surtout illustrée dans la
protection des droits humains :
Existence de la Cour interaméricaine des droits de l’homme ;
Système contraignant pour les États ayant ratifié la Convention américaine
(Pacte de San José).
L’Organisation des États américains (OEA) est une organisation régionale fondée
en 1948 par la Charte de Bogotá, visant à promouvoir la solidarité, le
développement économique, la démocratie, et la sécurité collective sur le continent
américain. Elle regroupe 35 États membres (incluant tous les pays d’Amérique
latine et des Caraïbes ainsi que les États-Unis et le Canada).
3. Droit international africain : un régionalisme solidaire et culturellement
enraciné
Le régionalisme africain se distingue :
Par une philosophie de l’unité fondée sur la solidarité historique
(panafricanisme) ;
Par des normes moins supranationales mais plus consensuelles (logique de
l’Ubuntu) ;
Par une volonté d’équilibre entre respect de la souveraineté et protection
collective.
22
À la différence du modèle européen, l’Afrique ne cherche pas à créer un super-État
fédéral, mais un espace intégré respectueux des identités multiples. Le droit y est
souvent instrument de réconciliation plus que de contrainte.
5. L’unification progressive vers un droit international africain intégré
À travers la mise en œuvre de plusieurs traités continentaux, la Charte africaine des
droits de l’homme et des peuples (1981), le traité d’Abuja (1991) ou encore le
Protocole de Malabo (2014), l’Union africaine s’efforce de construire un espace
juridique commun, centré sur :
• La mutualisation normative dans les domaines du commerce, de la paix et des
droits humains ;
• La défense de valeurs africaines comme la solidarité, la dignité humaine ou la
souveraineté des peuples ;
• La réappropriation du droit par les Africains
6. Défis et critiques du droit d’ingérence africain
Malgré ses avancées, ce mécanisme reste confronté à plusieurs obstacles :
– manque de moyens techniques et financiers pour des interventions efficaces,
– réticences des États à accepter des interventions extérieures,
– confusion normative entre la Charte de l’UA et la Charte des Nations Unies (art.
51 et art. 103),
– double standard observé dans certaines crises ignorées (Éthiopie, Soudan).
Ces limites n’invalident pas la légitimité du droit d’ingérence africain, mais
révèlent le besoin de consolidation et de clarification juridique
Section III : Défis contemporains et conditions de légitimation du droit
international africain
Alors que les fondements idéologiques du droit international africain ont été
identifiés, il reste à examiner les obstacles systémiques, politiques et doctrinaux à
son affirmation effective, ainsi que les conditions nécessaires à sa légitimation, tant
sur le plan continental qu’international.
23
3.1. L’enjeu de l’effectivité normative
L’un des premiers défis auxquels fait face le droit international africain est celui de
l’effectivité de ses normes. Si les textes existent en nombre :chartes, traités,
protocoles…, leur application demeure souvent incomplète ou non contraignante,
en raison de plusieurs facteurs :
Faiblesse des mécanismes de suivi : de nombreuses institutions régionales
manquent de moyens humains et financiers pour assurer la mise en œuvre
effective des normes adoptées (ex. CADHP, CEDEAO).
Résistances étatiques : les États, dans leur majorité, restent réticents à toute
limitation de leur souveraineté, notamment lorsqu’il s’agit d’accepter des
décisions contraignantes émanant d’organes régionaux.
Défaut de justiciabilité : en l’absence d’une Cour suprême continentale
pleinement fonctionnelle, certaines normes régionales demeurent sans
sanction, en cas de violation.
3.2. Le pluralisme normatif : richesse ou source de fragmentation ?
Le pluralisme juridique africain, bien que considéré comme un atout en termes
d’adaptation, peut aussi devenir un facteur d’instabilité juridique. La coexistence
de plusieurs sources, droit étatique, communautaire, coutumier, religieux, entraîne
des conflits normatifs récurrents :
Par exemple, les décisions de la Cour de justice de la CEDEAO ne sont
pas toujours appliquées ou intégrées dans les ordres juridiques nationaux.
Des incohérences apparaissent entre les systèmes communautaires
régionaux, en raison de différences en termes de règles de compétence, de
hiérarchie normative ou d’effectivité institutionnelle.
Cette absence d’unité juridique hiérarchisée affaiblit la force du droit international
africain.
3.3. L’autonomisation doctrinale : une urgence intellectuelle
Le développement du droit international africain souffre également d’un déficit
doctrinal profond. La production théorique reste dominée par des auteurs
occidentaux, même lorsqu’elle traite des problématiques africaines. L’émergence
d’une doctrine juridique purement panafricaine est donc un impératif.
24
Des figures telles que Makau Mutua, Tshepo Madlingozi, Kéba Mbaye,
Abdulqawi Yusuf ou Auguste Mampuya ont produit des œuvres, mais elles
restent. marginale dans les universités et publications juridiques globales.
Il est impératif de promouvoir une pensée juridique propre au continent, capable
de produire :
Des catégories conceptuelles africaines ;
Une critique des paradigmes classiques eurocentrés ;
Des normes adaptées aux réalités sociales et culturelles du continent.
3.4. L’intégration dans le système international globalisé
Le droit international africain doit aussi affronter le défi de sa légitimation
externe. Pour être reconnu comme une composante à part entière du droit
international général, il doit :
S’articuler avec les normes onusiennes (en matière de droits humains, de
paix et de sécurité) ;
Défendre sa jurisprudence (CADHP, CEDEAO, etc.) dans les enceintes
internationales ;
Renforcer ses institutions pour devenir un interlocuteur crédible auprès de la
CIJ, du Conseil de sécurité, ou encore de l’OMC.
Cette reconnaissance passe aussi par une diplomatie juridique africaine active,
capable de porter les positions africaines dans les forums mondiaux (ex. réformes
du Conseil de sécurité, positions vis-à-vis de la CPI, etc.).
25
CONCLUSION
L’analyse développée dans ce travail a mis en lumière la dynamique propre par
laquelle l’Afrique construit, adapte et applique un ensemble de normes
internationales régionales, dont la cohérence et l’opérationnalité démontrent
l’existence d’un droit international africain distinct, bien que complémentaire du
droit international général.
La démarche a consisté à dégager les normes spécifiques, les fondements
idéologiques et les mécanismes institutionnels (OHADA, UA, CER, droit
d’ingérence, etc.) qui témoignent de l’existence fonctionnelle de ce droit.
L’approche panafricaine est ici capitale : à travers la codification régionale
(comme le droit OHADA), la solidarité sécuritaire (ex. article 4(h) de l’UA), ou
encore le principe de non-indifférence, l’Afrique affirme une volonté normative
qui dépasse la simple imitation du droit européen ou américain.
Ces éléments constituent un réservoir normatif et institutionnel qui atteste que
l’Afrique, bien qu’influencée par le droit international classique, réinvente son
propre ordre juridique régional, orienté vers ses réalités historiques, politiques et
sociologiques. Ce droit, certes en construction, s’appuie à la fois:
sur des principes universels adaptés (ex. souveraineté, intégration
économique) ;
sur des réalités régionales (pluralité des États faibles, post-conflits, solidarité
continentale) ;
et sur une philosophie de responsabilisation mutuelle, chère à des penseurs
africains comme Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo.
Le droit international africain n’est donc ni un droit d’exclusion, ni un simple reflet
du droit occidental ; il est une manifestation d’un pluralisme juridique, fondé sur
une logique d’affirmation identitaire, d’intégration solidaire et de projection
continentale. A ce stade, parler d’un Droit International Africain serait précipité les
choses. Le Droit International Africain est un droit en construction qui peine à se
démarquer du Droit International Général car, la plupart de normes sont soit calqué
du modèle européen, soit expression de l’application des normes Universelles.