Le Haut-Elfe Silanar naquit dans la province reculée et austère de Cothique, où les journées de dur
labeur s’étirent aussi longuement que la brume à la surface de l’océan. Depuis sa plus tendre
enfance, il fut élevé dans la fierté et le service du nom familial. Sa mère, en effet, n’était autre
qu’une des dames les plus nobles et les plus respectables de la région. Cette distinction
aristocratique se doublait d’une valeur martiale plus prestigieuse encore du côté paternel, qui
descendait en droite ligne d’un des plus fidèles amiraux de Finubar.
Sitôt que Silanar fut en âge de tenir un arc et une rame, son père prit l’habitude de le faire
embarquer avec lui dans ses expéditions punitives contre les côtes de la Norsca, infestées de
barbares à la barbe plus hirsute encore que les fourrures d’ours qui leur permettaient de se soustraire
au jugement meurtrier de l’hiver. Le jeune marin-guerrier acquit bien vite une réputation d’archer
hors-pair, et suscitait l’admiration de soldats pourtant chevronnés. L’habileté de Silanar était telle,
qu’il décochait sa flèche parmi les tempêtes les plus furieuses comme s’il se trouvait sur la terre
ferme, et ses comparses finirent par lui concéder l’honneur de la première sagette : en quelque
circonstance que ce fût, Silanar, ravissant l’initiative à l’ennemi, tirait le premier.
Cette épopée glorieuse finit cependant par prendre une tournure bien plus funeste. Lors du raid d’un
village norscan, le chaman de la tribu parvint à attirer un redoutable monstre marin qui réduisit à
néant la flotte de Silanar. Vainqueurs mais naufragés, le jeune guerrier et son père n’eurent d’autre
choix que d’errer en terre chaotique dans la quête désespérée d’une échappatoire. Constamment
soumise aux déprédations de la faim, du froid et des bêtes, la force expéditionnaire se réduisit
bientôt à une poignée de survivants plus décharnés que les affreux pics qu’ils traversaient
inlassablement. Leur souffrance devait prendre fin à quelque centaine de kilomètres de Malefosse,
sous la charge cacophonique d’une troupe de trolls norses. Mais le prince Yuri Kagan, surgissant de
nulle part, fondit sur les abominations à la tête d’un escadron de Lanciers Ailés. Pour prix de ce
sauvetage héroïque, il réclama le transfert du jeune Silanar à sa cour durant 9 années : une pour
chaque troll abattu. Le père accepta. Silanar ne demande qu’une grâce : celle de revoir sa mère
avant de prendre son nouveau service.
Alors que le navire prêté par Yuri Kagan se hâtait de ramener Silanar et son père au logis, ce dernier
mourut. L’affliction qui avait emporté ce père héroïque était toutefois bien étrange : le médecin de
bord, un Haut-Elfe digne de confiance, jura que ses poumons avaient progressivement gelé. Son
instinct aiguisé subodorait l’usage d’une magie ancienne et terrifiante. Mais tandis que Silanar
rentrait porter la nouvelle à sa mère, une nouvelle tragédie le saisit. L’ombre du dieu lubrique,
l’Ennemi éternel, avait saisi la demeure familiale. Un culte libidineux poussait sa très révérée
parente à délaisser la gestion du foyer pour des réunions secrètes, dans le secret confus et
malveillant d’une grotte perdue dans la montagne. Là, des rythmes naggarothiens résonnaient toute
la nuit, tirés de tambours cousus de peaux tout sauf animales. Une ombre démoniaque et cornue
projetait les reflets de sa danse abominable sur les parois de la caverne. Parmi les caresses
subjuguées que recevait sa poitrine velue, se trouvaient les mains de la mère de Silanar.
Orphelin d’une mère en pleine déchéance et jugeant que le serment qui le liait à Yuri Kagan avait
rejoint le néant en même temps que son père, Silanar vola ne partie de la fortune familiale et
s’enfuit en un lieu méconnu. Avec le fruit de son larcin, il racheta une armurerie, monta une troupe
de lames-à-louer et fit, durant un temps, des affaires très fructueuses avec Danya Klassner.
Dès que l’horizon s’étrécissait et que son navire prenait de l’allure, Silanar se répétait mentalement
les promesses qu’il s’était faites en démarrant son exil.
Ne jamais tourner le dos au Chaos.
Toujours être le premier à tirer.
Abattre la bête qui lui avait arraché sa mère.