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Dissertation Rimbaud

Le document explore la relation entre le poème 'Sensation' d'Arthur Rimbaud et son recueil 'Cahier de Douai', en mettant en lumière la polysémie de l'expression 'aller loin'. Il aborde les thèmes de l'errance, de l'émancipation et de la critique sociale, tout en soulignant comment Rimbaud, à travers ses expériences et ses réflexions, préfigure son avenir poétique. Enfin, le document invite à considérer Rimbaud comme un 'aventurier du rêve', reliant ses aventures amoureuses et son désir de liberté à son parcours créatif.

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Dissertation Rimbaud

Le document explore la relation entre le poème 'Sensation' d'Arthur Rimbaud et son recueil 'Cahier de Douai', en mettant en lumière la polysémie de l'expression 'aller loin'. Il aborde les thèmes de l'errance, de l'émancipation et de la critique sociale, tout en soulignant comment Rimbaud, à travers ses expériences et ses réflexions, préfigure son avenir poétique. Enfin, le document invite à considérer Rimbaud comme un 'aventurier du rêve', reliant ses aventures amoureuses et son désir de liberté à son parcours créatif.

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Sujet 1

Dans le poème « Sensation », Arthur Rimbaud écrit : « j’irai loin, bien loin. » Selon vous, le Cahier
de Douai répond-il à ce projet ?
Pistes et perspectives pour le correcteur

 Présentation et problématisation du sujet


Le sujet invite le candidat à interroger la polysémie de l’expression « aller loin ».
Au sens littéral, elle fait référence au déplacement spatial : Rimbaud est un jeune poète en
mouvement, qui convoque dans sa poésie ses promenades, ses errances – moments suspendus de
communion avec le monde et d’exploration personnelle et poétique. Et si Rimbaud va loin, c’est
aussi pour prendre ses distances avec une société conformiste et étouffante.
Au sens figuré, « aller loin, bien loin » peut suggérer que le poète est celui qui dépasse les bornes, et
fait preuve d’une forme d’insolence : par rapport aux conventions sociales, à de grandes figures
mythologiques ou littéraires, à l’ordre politique.
Le candidat peut aussi se demander si le Cahier de Douai préfigure déjà la destinée du poète : œuvre
de jeunesse, elle témoigne d’un génie poétique en puissance ; elle annonce aussi déjà combien
Rimbaud ira loin dans la création, en renouvelant puis dépassant les codes poétiques. On valorisera
les copies qui articulent la notion d’« éloignement » à celle d’« émancipation », comprise dans le
parcours.
Du fait de ce jeu polysémique, le sujet se prête bien à un traitement thématique, qui consacrerait une
partie à chaque acception du terme. Cependant, la formulation du sujet invite le candidat à traiter la
question de façon dialectique : on appréciera alors sa capacité à nuancer sa réflexion, notamment en
prenant appui sur le complément circonstanciel « bien loin », dont la portée peut être interrogée
s’agissant du Cahier de Douai.
 Pistes pour la dissertation
On envisagera que les candidats explorent certaines des pistes suivantes au cours de leur réflexion,
sans attendre de traitement exhaustif de l’ensemble de ces entrées.
L’intention d’aller « loin, bien loin » fait référence explicitement aux motifs de la promenade
et de l’errance présents dans le recueil :
o Le candidat peut mobiliser ici la dimension autobiographique de l’œuvre et convoquer les
références aux fugues dont témoignent le Cahier de Douai. Nombreux sont les marqueurs spatio-
temporels qui permettent de situer l’écriture des poèmes par rapport aux fugues de l’année 1870. «
À la Musique » est écrit « place de la gare, à Charleville », « Rêvé pour l’hiver » « en wagon » le 7
octobre ; Rimbaud erre « depuis huit jours », « déchir[ant] [s]es bottines aux cailloux des chemins »
dans « Au Cabaret-Vert ».
o Le Cahier de Douai présente ainsi la figure du poète vagabond : les verbes de mouvement (au
premier rang desquels « aller », qui évoque tantôt l’errance passée dans « Ma bohème », tantôt la
promesse d’une fugue à venir dans « Sensation », « Les Reparties de Nina », « Rêvé pour l’hiver »)
et le champ lexical du voyage y sont récurrents. Le poète se présente pauvre, dans le dénuement, «
comme un bohémien », avec ses attributs (« mon paletot », « culotte » avec « un large trou », « mes
souliers blessés »…)
o De nombreux poèmes rendent compte avec poésie d’une errance dans la nature : le poète fuit « la
place taillée en mesquines pelouses » pour se perdre sur les « sentiers » et les « chemins », éclairés
par les « étoiles ». Le voyage du poète peut aussi être perçu comme un chemin intérieur, de l’ordre
de l’exploration de soi :
o Le recueil exprime la découverte des premiers émois amoureux de « Première soirée », à « Ma
Bohème » : sensualité et érotisme parcourent son écriture et témoignent de l’exploration par le
poète adolescent de son propre désir. Le corps féminin et ses apparats y apparaissent à plusieurs
reprises et éveillent les baisers du poète « brûlé de belles fièvres » (« À la Musique »).
o Le poète prend ses distances avec l’étouffante société bourgeoise pour mieux se trouver, pour
s’épanouir dans un rapport harmonieux au monde : la fugue lui permet de se connecter à ses
sensations et de rechercher un état de plénitude (« Sensation »).
o Aller loin, pour mieux revenir ? On peut se demander si le mouvement est la condition pour
trouver son « moi » poétique. La forme circulaire de « Roman », dont la dernière strophe reprend la
première, invite à envisager cet aller-retour : l’escapade dans la nature, la rencontre amoureuse ne
sont que des occasions de mieux revenir à l’écriture poétique. Chemin faisant, il est aussi à la
recherche de son écriture poétique singulière, « égren[ant] dans [s]a course des rimes » (« Ma
Bohème »).
Le poète est un jeune homme qui porte un regard insolent sur la société du Second Empire ;
aussi il peut aller loin dans ses propos :
o Il critique la société bourgeoise et ses valeurs : Charleville est caricaturée sans complaisance dans
« À la musique » et l’injustice sociale est soulignée par le contraste entre le peuple bourgeois qui y
est représenté et les pauvres enfants qui apparaissent ensuite dans « Les Effarés ».
o Rimbaud remet en question la religion et ses codes moraux (« Le Châtiment de Tartufe »), avec
lesquels contraste la grivoiserie de certains poèmes. Il formule de vives attaques à l’égard de la
religion (« Le Mal ») : « Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées / Des autels ».
o Rimbaud critique enfin la politique de Napoléon III et dénonce les horreurs de la guerre en
utilisant toutes les virtualités de sa palette poétique, de la satire irrévérencieuse (« Rages de César »,
« L’Éclatante victoire de Sarrebrück ») au tableau pathétique (« Le Dormeur du Val »). Pour ce
faire, il nous invite ponctuellement à voyager dans le temps, à nous éloigner dans le passé pour
mieux commenter le présent (« Le Forgeron »).
Rimbaud ouvre sa voie vers le renouvellement des codes poétiques :
o Il fait place dans sa poésie à des détails prosaïques (tels « des tartines de beurre et du jambon qui
fût à moitié froid » dans « Au Cabaret-Vert »), notamment dans sa représentation des corps (l’anus
de « Venus anadyomène », les « tétons énormes » dans « Au Cabaret-Vert »), et convoque
alternativement un lexique recherché proche du Parnasse (« Soleil et chair ») et un vocabulaire
enfantin ou familier (« Les Reparties de Nina »).
o Il joue avec un héritage mythologique (« Soleil et chair », « Venus anadyomène ») et littéraire
(Shakespeare, Hugo, Villon, Molière) qu’il s’approprie pour faire œuvre nouvelle. Entre imitation et
rupture, le jeune poète cherche sa voix singulière et prend des libertés, renversant ici la
représentation de la figure de Vénus déesse de la beauté ou proposant une réécriture satirique de la «
Ballade des pendus ».
o Il se permet enfin des infractions aux formes poétiques traditionnelles : s’il use souvent de
l’alexandrin et du sonnet, c’est pour mieux en éprouver les limites. Le déplacement de la césure, les
nombreux enjambements, rejets et contre-rejets, l’usage ponctuel de strophes irrégulières en
déstructurent le rythme et témoignent de la quête de liberté de l’auteur.
o Néanmoins le projet exprimé au futur dans « Sensation » reste encore inaccompli ; Rimbaud est
sur la voie d’une émancipation poétique qui se concrétisera avec plus de force dans la suite de son
œuvre. On valorisera une copie qui voit dans le Cahier de Douai un tremplin vers l’émancipation
véritable qui se réalisera ultérieurement (le « poète voyant »), et mobilise en ce sens des références
à d’autres œuvres de Rimbaud.

Sujet 2
On a dit de Rimbaud qu’il était un des « grands aventuriers du rêve ». Cette affirmation éclaire-t-
elle votre lecture des Cahiers de Douai ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé. Votre réflexion prendra appui sur
le recueil d’Arthur Rimbaud au programme, sur le travail mené dans le cadre du parcours associé à
cette œuvre et sur votre culture personnelle.
Introduction
[Accroche] Quel adolescent n’a pas rêvé d’aventures extraordinaires ? Pour autant, dire du jeune
Rimbaud, poète et fugueur, qu’il est « un des grands aventuriers du rêve » dépasse ce simple
constat. [Explication du sujet] Être un aventurier du rêve signifie que les territoires inconnus qu’on
explore sont ceux du rêve, ce rêve qui peut se comprendre au sens propre (image créée pendant le
sommeil), ou figuré (idéal à atteindre). [Problématique] Comment Rimbaud lie-t-il aventure et rêve
dans les Cahiers de Douai ? [Annonce du plan] S’agit-il d’aventures amoureuses plus ou moins
rêvées ? [I] Du rêve de liberté propre à tout esprit d’aventure ? [II] Ou du rêve d’un autre monde,
celui de la poésie ? [III]

I. Le rêve et l’aventure amoureuse


1. L’aventure amoureuse rêvée
Sur les vingt-deux poèmes du recueil, six sont consacrés à des aventures amoureuses. Excepté
« Première soirée », les tentatives de séduction restent bien souvent à l’état de rêves. C’est
principalement au conditionnel que « Les Reparties de Nina » évoquent une promenade amoureuse.
Le plaisir réside dans la conquête plus que dans la réalisation du désir, ce qu’exprime bien le
premier vers de « Roman » : « On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans ». Situation initiale et
situation finale sont identiques, seul existe le plaisir d’un moment parfait où nature et amour, en
harmonie, provoquent une ivresse des sens qui se suffit à elle-même.
C’est cette même « fièvre » que l’on retrouve dans les trois derniers quatrains de « À la musique » :
le jeu de séduction passe par le regard qui, des « mèches folles » à la « bottine », reconstruit un
corps. Rien ne se passe si ce n’est la montée du désir.

2. Dérision et autodérision
« Les Reparties de Nina », « Roman », « Première soirée » sont des poèmes empreints de légèreté.
Si le corps peut y être évoqué de manière « fort déshabillée », on n’y trouve jamais la lourdeur du
sentiment ou du lyrisme romantique.
Au contraire, Rimbaud se moque souvent de la figure du poète amoureux. Ainsi des « Reparties de
Nina », construit comme une poésie amoureuse, qui nous surprend par sa chute : la réponse
laconique, voire triviale, de Nina, « Et mon bureau ? », détruit toute l’idéalisation et le charme de
l’évocation.
Rien de lyrique non plus dans les deux sonnets qui semblent faire une suite : « Au Cabaret-Vert » et
« La Maline ». La scène se passe à l’auberge où le jeune fugueur trouve chaleur et réconfort. Il
devient l’objet de tentatives de séduction de la part des servantes, aussi appétissantes que les mets
qu’elles servent. Les images, mi-enfantines mi-érotiques, renvoient à une figure maternelle plus
qu’à un grand amour.
[Transition] Si la poésie amoureuse de Rimbaud peut relever du rêve, elle ne suffit pas à combler le
goût de l’aventure du jeune poète.
II. L’aventure et le rêve de liberté
1. L’aventure, c’est la liberté rêvée
Dans « Sensation », le futur, contrairement au conditionnel des « Reparties de Nina » ou au futur de
« Rêvé pour l’hiver », est affirmatif. Les répétitions de « j’irai » et sa reprise dans « sentirai »
(« Sensation ») sonnent comme une profession de foi.
« Rêveur » placé à l’attaque du troisième vers appartient en même temps au second vers (un rejet) –
c’est parce que le poète va dans les sentiers qu’il est rêveur — et au troisième vers – c’est parce
qu’il est rêveur qu’il peut éprouver les sensations qui le mettent en relation avec la nature. L’accord
avec la nature se manifeste par les synesthésies (la couleur bleue du ciel, la chaleur de l’été, le
picotement des herbes, la fraîcheur et le vent) qui mettent tous les sens en éveil.
Seule manque l’ouïe : « Je ne parlerai pas, je ne penserai rien ». Et c’est parce qu’il est ce
« Rêveur » qu’il peut laisser son esprit vagabonder et s’ouvrir. C’est à cette condition que, loin des
paroles des hommes, en toute liberté, le poète pourra avoir accès à l’infini mystère de la nature, de
l’amour et de la poésie.

2. L’aventure et la liberté, enfin


« Sensation » a été écrit en mars 1870, « Ma Bohême » est daté d’octobre 1870 : la fugue a eu lieu.
Les sonorités en [ɛ] sont les mêmes que dans « Sensation », mais cette fois c’est le passé
(l’imparfait) qui domine.

info
Les tsiganes (ou gitans) sont appelés bohémiens, parce qu’on les croyait originaires de Bohême.
Les Bohémiens, dès le xvie siècle, sont les symboles de la liberté et de l’errance.
« Ma Bohême » exprime le bonheur de la fugue et de l’aventure, et c’est en « Petit-Poucet rêveur »
et en poète qu’il la vit. Le rêve n’est plus un avenir imaginé, mais une condition (être rêveur) pour
que l’aventure ait lieu.
La nature magnifiée l’accueille en son sein : la Grande-Ourse remplace le Cabaret-Vert et ce n’est
plus le « frou frou » des vêtements féminins qu’il entend, mais celui des étoiles. Le poète vit dans
un monde à sa mesure, dans lequel il invente sa propre poésie et que sa poésie transforme.
[Transition] Ce désir de liberté trouve en partie sa source dans le rejet des valeurs qui règlent la vie
du monde qui l’entoure.

III. Un autre monde


1. Le refus du monde qui l’entoure
Rimbaud s’insurge contre l’injustice. Dans « Les Effarés », à la manière de Hugo dans
Melancholia, il dénonce la misère des enfants. Le long réquisitoire du Forgeron (« Le Forgeron »)
montre la misère du peuple et son asservissement, mais aussi sa révolte et son désir d’émancipation.
Rimbaud se révolte contre le monde étriqué de la bourgeoisie. Si le jeune fugueur fuit l’autorité de
sa mère, il exècre aussi la médiocrité de la bourgeoisie. Il en fait une caricature féroce dans « À la
musique » : la laideur physique renvoie à la laideur des sentiments attachés à l’argent et à des
préoccupations mesquines.
Mais ce qui le choque le plus, c’est la mort des idéaux : mourir pour quoi ? Les « Morts de Quatre-
vingt-douze et de Quatre-vingt-treize » sont morts pour la liberté, pour « briser le joug qui pèse/sur
l’âme et sur le front de toute humanité ». Les guerres menées par Napoléon III ne font que servir
l’ambition personnelle de l’Empereur, ridiculisé par Rimbaud dans plusieurs de ses poèmes.

2. Le chemin de la création poétique


Le rêve de liberté absolue se heurte parfois à la réalité : c’est la mort d’Ophélie au « grand front
rêveur ». « Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle ! » s’exclame le poète. Le « cœur »
d’Ophélie, comme celui du poète, « écoutait le chant de la Nature » et « l’Infini terrible effara [son]
œil bleu ».
Dans « Ma Bohême » se lisent aussi la difficulté et le danger : « les poches crevées », le « large
trou » de la culotte, le « paletot » devenu « idéal », les « souliers blessés », tout évoque la difficulté
du chemin de l’aventure et les sacrifices qu’il faut accomplir pour être le serviteur (le « féal ») de la
poésie.

à noter
Lettre de Rimbaud à Izambard : « Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens,
les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. »
La poésie crée un monde, crée le monde, et ouvre sur des visions propres à chaque poète. Dans le
monde créé par les vers de Rimbaud, les visions peuvent prêter à sourire : les « ombres
fantastiques » riment avec « élastiques ». Mais elles peuvent aussi ouvrir sur des mondes plus
étranges, ainsi des « tigres lascifs » et des « panthères rousses » de « Soleil et Chair », poème dans
lequel Rimbaud appelle à un renouveau de l’homme et à un monde vibrant « comme une immense
lyre ». Tout doit devenir poésie.

Conclusion
[Synthèse] Si la poésie amoureuse de Rimbaud peut relever à la fois du rêve et de l’aventure, elle ne
suffit pas à faire de lui un « aventurier du rêve », car l’aventure, pour Rimbaud, est liée à un idéal de
liberté. Cet idéal de liberté prend sa source dans le refus du monde étriqué qui caractérise le Second
Empire, et trouve sa résolution dans la création poétique d’un autre monde, celui de la création
d’images et de visions. Celui de la Poésie.
[Ouverture] C’est en cela que les Cahiers de Douai annoncent les poèmes en prose d’Illuminations
(1886), après lesquels Rimbaud n’écrira plus et choisira la vie d’aventurier.

Sujet 3
On dit de Rimbaud qu’il est un poète de la révolte : comment s’exprime-t-elle dans les Cahiers
de Douai ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en vous appuyant sur les Cahiers
de Douai, sur les textes que vous avez étudiés dans le cadre du parcours associé et sur votre culture
personnelle.
Introduction
[Accroche] C’est un adolescent à l’étroit dans son univers familial, scolaire, social, conscient des
enjeux politiques de son époque qui écrit les poèmes composant les Cahiers de Douai. [Sujet] On
dit de lui qu’il est un poète de la révolte. [Problématique] On peut se demander comment Rimbaud
se libère de tous ces liens dans son écriture poétique et cela dès ses premiers poèmes qui composent
les Cahiers de Douai. [Annonce du plan] Nous verrons d’abord comment le poète parvient à se
démarquer de l’influence de ses prédécesseurs ; puis nous traiterons des différents thèmes qui font
le socle de ses révoltes ; enfin, nous verrons comment il crée sa propre voix poétique à la recherche
d’une nouvelle langue.

I. Comment se défaire des modèles littéraires ?


1. L’empreinte des anciens
« Soleil et chair », long poème construit sur le modèle latin, chante la création du monde par les
dieux de la mythologie. Mais, dans « Venus Anadyomène », le poète montre son insolence en
faisant de Vénus un personnage repoussant.
Dans « Ophélie », poème à la césure régulière et au rythme lent, Rimbaud semble s’aligner sur les
poètes romantiques qui ont souvent repris la figure d’Ophélia, personnage de Hamlet de W.
Shakespeare. Mais le huitième quatrain éclate avec violence dans une vision poétique : « Ciel !
Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !/Tu te fondais à lui comme une neige au feu : /Tes
grandes visions étranglaient ta parole/– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu ! »
Rimbaud s’empare aussi du Tartuffe de Molière dans « Le Châtiment de Tartufe », mais va plus loin
que le dramaturge. Il fait le portrait d’un personnage répugnant, en montre l’obscénité, et par-delà,
celle de la religion hypocrite derrière laquelle Tartuffe se cache.

2. L’influence des modernes


Rimbaud, en envoyant ses poèmes à Théodore de Banville, cherche à se faire publier dans la revue
Le Parnasse contemporain. Il doit donc faire allégeance au Parnasse tout en affirmant sa différence.
Si les références mythologiques de « Soleil et chair » s’inscrivent dans la veine parnassienne, « Bal
des pendus », poème réaliste et grimaçant, va à l’encontre des principes du Parnasse qui s’érige
contre le réalisme et la laideur.
Rimbaud admire Baudelaire. Des similitudes existent entre « Le Buffet » de Rimbaud et « le gros
meuble à tiroirs » de Baudelaire (Spleen LXXVI). Mais si Baudelaire en fait la métaphore de son
« triste cerveau », Rimbaud en révèle avec plaisir les secrets comme s’il feuilletait un vieux livre
d’histoires.

citation
« Un gros meuble à tiroirs encombrés de bilans,/De vers, de billets doux, de procès, de
romances,/Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,/Cache moins de secrets que mon
triste cerveau. » Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », 1857.
[Transition] C’est donc dans la reprise et la réappropriation que Rimbaud s’émancipe des
influences littéraires qui ont nourri sa culture poétique. Mais cette émancipation s’exprime aussi
dans le choix des thèmes traités.

II. Les thématiques du refus


1. La mesquinerie bourgeoise tournée en dérision
« À la musique » est composé comme un diptyque. Les six premiers quatrains font un tableau sans
pitié des « bourgeois poussifs ». Le gandin, le notaire, les rentiers, les employés de bureau, leur
femme, les épiciers et même les voyous, nul n’échappe au regard méprisant du poète.
Ils sont méprisables dans leur aspect physique qui montre leur suffisance et dans la petitesse de
leurs préoccupations liées à l’argent et à l’apparence.
À l’inverse, l’autoportrait de Rimbaud, au rythme plus vif, le montre en étudiant débraillé. Nul
besoin, comme les pioupious, de caresser les bébés ou de parler pour enjôler les bonnes, le jeu des
regards suffit pour exprimer le désir.

2. Les attaques contre Napoléon III, le politique, la religion


En 1870, date des Cahiers de Douai, Napoléon III est Empereur des Français et déclare la guerre
aux Prussiens. Rimbaud montre son opposition à Napoléon III et à la guerre franco-prussienne dans
plusieurs sonnets.
Il utilise la structure du sonnet pour dénoncer les prétentions bonapartistes. Dans « Morts de Quatre-
vingt-douze… », il exalte l’héroïsme des soldats morts pour les idéaux de la Révolution française
(onze premiers vers) et réserve la chute pour dénoncer la manipulation des bonapartistes. Dans
« L’Éclatante Victoire de Sarrebrück », le poète achève de ridiculiser l’Empereur dans les deux
tercets.
C’est aussi sous la forme du sonnet qu’il s’attaque à l’Empereur de manière directe – « Rages de
Césars » – ou indirecte – « Le Mal », dans lequel sont mis en accusation et le Dieu qui se rit de la
guerre et l’Empereur qui l’a déclarée.

3. La dénonciation de la misère
Dans « Le Forgeron », Rimbaud reprend une anecdote historique et dresse un tableau précis des
rapports de classe entre paysans, ouvriers et la noblesse qui abat sa puissance sur les classes pauvres
et les maintient dans la misère.
Le poème « Les Effarés » montre les enfants pauvres, affamés et gelés regardant le boulanger cuire
son pain dans la chaleur de son fournil. Ils n’ont droit ni à la chaleur ni au pain, mais au « vent
d’hiver ».
« Le Forgeron », en alexandrins réguliers, à la forme emphatique, est une accusation argumentée ;
« Les Effarés », composé de tercets de deux octosyllabes et d’un tétrasyllabe, joue sur l’émotion.
Les tétrasyllabes forment un poème interne (« Leurs culs en rond »/« Le lourd pain blond »/« Dans
un trou clair »/« Chante un vieil air »/« Chaud comme un sein »/« On sort le pain »/« Et les
grillons »/« Sous leurs haillons »/« Qu’ils sont là, tous »/« Entre les trous »/« Du ciel rouvert »/« Au
vent d’hiver »).
[Transition] Nous avons vu les principaux thèmes sur lesquels Rimbaud exerce sa critique et la
manière dont il ajuste sa voix à la thématique traitée, mais il prend aussi d’autres voies pour clamer
son goût pour la liberté.

III. Une liberté créatrice


1. La « liberté libre »
Cette révolte contre toutes les autorités et les injustices va de pair avec la revendication d’une
liberté totale, comme il l’écrit à Izambard en novembre 1870 : « Que voulez-vous, je m’entête
affreusement à adorer la liberté libre. »
Cette liberté vraiment libre, Rimbaud la trouve dans la fugue et le vagabondage, dont il raconte des
épisodes dans « Au Cabaret-Vert », ou dont il dit le bonheur dans le célèbre « Ma Bohême ».
Il n’y a ici plus d’attache aux anciens, d’appropriation ni de prise en compte d’un contexte politique
et social, mais une relation totalement personnelle au cosmos, à la nature et à l’écoute des
sensations.

2. Une poésie inventive


Cette expérience de la liberté contribue à l’invention d’une poésie qui, sous des dehors de légèreté
(« Roman »), cherche une « langue nouvelle ».

citation
« En attendant, demandons aux poètes du nouveau, – idées et formes. Tous les habiles croiraient
bientôt avoir satisfait à cette demande. – Ce n’est pas cela ! » Rimbaud, Lettre dite du Voyant,
Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871.
Rimbaud prend des libertés avec la langue, il crée des néologismes – on « Robinsonne »
(« Roman ») – et emploie des expressions triviales relevant d’un lexique familier, voire grossier.
Dans ses vers, le poète semble s’amuser à tordre la langue et la syntaxe. Les nombreux rejets
perturbent la cohérence syntaxique, et parfois même le sens : « Tout plein, c’est un fouillis de
vieilles vieilleries,/De linges odorants et jaunes, de chiffons/De femmes ou d’enfants, de dentelles
flétries » (« Le Buffet »).

Conclusion
[Synthèse] Les Cahiers de Douai forment un riche recueil dans lequel s’expriment les différentes
facettes de l’écriture poétique du jeune Rimbaud : réappropriation parfois insolente de la poésie de
ses prédécesseurs, révolte ouverte face aux événements et à la société de son époque, revendication
d’une liberté totale le menant à la création d’une poésie inventive.
[Ouverture] C’est cette nouvelle poésie qu’il expose dans les Lettres dites du « Voyant » dans
lesquelles il porte un jugement critique sur les poètes du xix e siècle et énonce les principes d’une
poésie radicalement nouvelle.

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