Chapitre 11
30e jour d'août 2023, 319 jours avant le Fléau.
Domaine de la SRPE, Valmora.
Arrivée dans le coin de la grange dépourvu de lumière du soleil, Dusk retira sa cape laissant
apparaitre ses attributs de Cerynae. Avec délicatesse, elle décrocha une tresse sombre qui s’était
coincée dans ses bois. Peter l’observait tandis qu’Ashley et Caroline déposaient leurs capes à un
crochet fixé dans une poutre apparente.
- Pourquoi vous vous cachez du soleil ? Est-ce que c’est mortel pour les Cerynae ?
demanda Peter avec un profond respect.
Dusk posa ses étranges yeux sur lui et inspira longuement.
- Mortel, pas vraiment. Mais chez moi… sur Astra, nous ne connaissons pas le jour.
Gouverné par nos trois lunes, notre monde est plongé dans une nuit éternelle. La
puissance de ces astres nous procure protection et soin. C’est ainsi que nous vivons
bien plus longtemps que d’autres espèces. Alors le soleil ne me tue pas mais il me fait
vieillir, plus vite, bien plus vite…
- C’est une jolie manière de détourner le côté mortel, sourit Peter.
- Je n’aime pas ce mot. Tout est fait pour permettre la vie. Seulement nous ne sommes
pas faits pour vivre n’importe où. C’est pour cela que chaque monde abrite ses
propres créatures.
Une pointe de tristesse se glissa dans sa voix. Peter comprit que, malgré son indéniable force, Dusk
était très affectée par la fermeture des portails. Son monde lui manquait et son peuple aussi. Il se
contenta alors d’acquiescer poliment, bientôt rejoint par les filles. Dusk leur demanda de s’asseoir le
temps de leur expliquer l’entrainement du jour. Elle aborda un sujet qui leur était resté flou jusque-là :
les Changeformes. Les Saïjens élémentaires étaient profondément liés à leur élément. Certains avaient
au fil du temps développé la capacité de se transformer en une forme mi-humaine mi-animale. Elle
leur expliqua que dorénavant tous en étaient capables bien que certains le maitrisaient mieux que
d’autres.
- Si on y arrive, on pourra se transformer à volonté après ? demanda Ashley.
- Ce sera votre choix. Certains n’aiment pas cela et préfère garder leur forme de Saïjen
en toute circonstance. D’autres au contraire, se sentent plus proches de leur élément en
étant animal et décident de vivre en meute. D’autres encore aiment alterner en
fonction de leurs besoins, ce sont eux que l’on appelle Changeforme.
- N’importe qui peut être Changeforme ? interrogea Caroline.
- Seulement si vous maîtrisez votre côté sauvage. Certains Saïjens n’arrivent pas à
achever leur transformation ne serait-ce qu’une fois.
- Donc tout est possible, résuma Peter.
- Chacun est différent, reformula Dusk avec un léger sourire.
Elle prit le temps de leur montrer des images de Changeformes dans leur forme bestiale. Les photos
étaient issues des archives de l’Institut de Recherche en Science des Mondes qui les abritait
aujourd’hui sous le nom de Société. L’élément terre était représenté par une sorte de loup-garou
comme ils en avaient vus dans les films et autres livres fantastiques. Certaines photos représentaient
un Lycan sur ses quatre pattes, mâchoire contractée par un grognement laissant apparaitre de longs
crocs acérés. D’autres présentaient la créature debout, son immense corps de loup imposant à côté
d’humains. Ashley s’attarda avec Peter sur les Changeformes de l’élément air dont ils héritaient tous
deux. Les Harpys, sorte d’oiseaux humanoïdes, se dressaient sur leurs pattes pourvues de serres
tranchantes. Leur torse était, par endroits, couvert de plumes qui s’enfonçaient dans leur chair. Ashley
taquina Peter en indiquant les plumes recouvrant certaines parties de leur visage encore humain.
- T’auras enfin de la barbe, rien n’est perdu !
- Je suis sûr que ça t’ira encore mieux qu’à moi, se défendit Peter.
Ashley grimaça visiblement dégoutée à l’idée de voir des plumes pousser sur son visage. Elle passa
une main sur sa joue que Peter retira avec douceur.
- Tu seras quand même très jolie, j’en doute pas.
Satisfaite du compliment, elle pointa les majestueuses ailes d’anges qu’arboraient les Harpys.
- Ça c’est vraiment cool par contre. On pourra voler pour aller où on veut ! s’exclama-t-
elle, fascinée.
- Plus d’embouteillages ? Je suis grave chaud !
Un peu à l’écart, Caroline observait les images de Nagas. Sur les photos prises sur terre, les
Changeformes d’eau se tenaient sur une queue de serpent pourvue de nageoires latérales plus ou
moins nombreuses et plus ou moins grandes qui leur servaient à nager rapidement. Les écailles aux
reflets d’océan recouvraient une partie de leur corps. Certaines créatures s’appuyaient sur leurs mains
dont les doigts osseux étaient allongés de fines griffes. D’autres se tenaient droites, arborant fièrement
les solides ailerons qui couronnaient leurs têtes entourées de longs cheveux mouillés. La jeune
adolescente se rongeait les ongles pour apaiser l’anxiété qui s’emparait d’elle. Ses difficultés à
contrôler ses émotions autant que ses pouvoirs la frustraient de plus en plus et l’idée de prendre une
forme bestiale l’angoissait. Une main se posa sur son épaule. Elle repoussa ses mèches blondes pour
découvrir qui se tenait auprès d’elle. Dusk la surplombait. Son allure majestueuse imposait le respect
et la confiance. C’était d’ailleurs la seule que Caroline écoutait sans jamais répliquer. A la manière
d’un cerf, Dusk pencha la tête en la fixant.
- Je sais pas si je vais y arriver…
- Les doutes sont la plus grande limite que l’on s’impose soi-même, affirma Dusk de sa
voix profonde. Tu sais, la plupart des Saïjens élémentaires qui choisissent de garder
leur forme bestiale le font parce qu’ils se sentent plus équilibrer ainsi. Ce sera peut-
être ton cas…
La Cerynae lui accorda un de ses rares sourires avant de se redresser. Caroline inspira longuement.
Dusk récupéra les photos et commença à les guider pour qu’ils apprennent à se transformer.
Jay observait la scène de loin lorsqu’il sentit un violent impact lui couper le souffle. Il tomba à la
renverse découvrant un des anciens étalé à côté de lui. Chase qui l’avait percuté se releva avec un
grognement animal. Jay sentait la colère monter en lui. Il accepta la main que Yann lui tendait pour
l’aider à se relever lorsqu’il entendit le ton condescendant de Lara au loin.
- Eh les nouveaux, si vous faites rien d’intéressant pour changer, sortez du milieu !
lança-t-elle.
Les trois anciens qui s’amusaient à s’affronter lors de faux combats leur faisaient front. Chase, du haut
de son mètre quatre-vingt, toisait les garçons de son air suffisant. Faedyn, cachant son crâne rasé sous
sa capuche, les observait silencieusement comme à son habitude. Yann plaqua une main contre le torse
de Jay pour le retenir mais ce dernier le repoussa pour venir se planter devant Lara. Si les deux autres
ne s’étaient montrés jusque-là ni accueillants, ni agréables, la jeune Invocatrice les provoquait à la
moindre occasion.
- Si vous vous croyez si forts, faites un combat contre nous, provoqua Jay.
- C’est tentant mais William m’en voudrait de te faire pleurer.
Ash grogna entre eux, prêt à défendre sa maîtresse. Jay secoua la tête avec mépris.
- Tu te caches derrière ton Llywarn et vos petits tours de magie à deux balles, mais vous
valez rien en vérité.
- En attendant, on a déjà été envoyés en mission nous…
Yann vint se placer aux côtés de Jay, abandonnant l’idée d’éviter un conflit.
- T’as besoin de nous rabaisser encore ? C’est pas vraiment un signe de confiance en
soi, dit-il avec aplomb.
- Excuse-moi le psychologue de comptoir mais c’est pas à toi que je m’adresse.
- Manque-nous de respect encore une fois et je te montrerai à quoi ressemblent de vrais
pouvoirs, le défendit Jay.
- Insolent.
- Ignorante.
- Idiot.
- Lâche.
Yann tenta de s’interposer, repoussé aussitôt par Chase. Lara siffla envoyant son Llywarn sur Jay qui
se lia immédiatement à son Ombre pour s’éloigner dans un sillage de fumée. Il réapparut derrière
l’Invocatrice et, prêt à attaquer, fit surgir dans sa main une liane de fumée parsemée d’éclairs
turquoises. Lara sentit son arcanum et fit volte-face, envoyant une vague d’énergie qu’il esquiva
vivement. Alors qu’il allait répliquer, les deux Saïjens se firent projeter au plafond sans pouvoir se
défendre. Yann, Chase et Faedyn s’écartèrent pour laisser passer une Niky hors d’elle. Le bras levé,
elle les tenait en respect contre les poutres de la grange devenues plus gluantes que du miel.
- Ravalez votre égo avant qu’il nous mène à notre perte. Nous respectons tous les
peuples ici. Nous sommes un clan. Tâchez de ne pas l’oublier. La Brise-Monde nous a
fait assez de mal pour que vous vous en fassiez entre vous. Ne faites pas la même
erreur que ceux qui nous ont précédés.
Son intervention avait imposé le silence. Elle les relâcha. Lara apaisa sa chute par télékinésie tandis
que Jay s’évaporait dans l’Ombrage pour réapparaitre au sol. Niky se tourna vers Jay et Yann. Elle les
congédia annulant leur entrainement du jour, puis réprimanda les anciens.
Fou de rage, Jay claqua la porte de la chambre que Yann manqua de se prendre en pleine figure. Il
resta à l’entrée, laissant à son colocataire le temps de se calmer. Jay se débattit avec sa cape pour
l’envoyer valser et se mit à faire les cent pas comme un lion en cage. Il ne supportait pas de se faire
rabaisser, et encore moins par quelqu’un qui n’avait pas vécu un quart de ce qu’il avait subi.
- Pour qui elle se prend ? Elle a fait trois missions dans sa vie et pour faire quoi ? La
Société se bat pas contre le Gouvernement. Elle a dû affronter des créatures une fois et
elle se croit supérieure aux autres ?! Et l’autre qui maitrise la terre, il croit aller où
avec ses cailloux à la con ?! Ils auraient pas survécu deux minutes pendant la guerre !
- Mais toi t’as survécu, lança Yann d’un air inquisiteur.
Jay lui jeta un regard noir. Il ne renchérit pas. Conscient qu’il en disait trop, il refusait de se voir
interroger sur tout ce qu’il essayait vainement d’enfouir. Ce n’était vraiment pas le moment. L’attitude
de Lara avait fait remonter quelque chose en lui, un profond sentiment d’injustice, une pression qu’il
avait voulu fuir. Il se battait intérieurement, refoulant ces vieilles blessures qu’il refusait de rouvrir
pour une peste égocentrique. Yann l’observa un instant. Ses yeux oscillaient entre leur couleur brune
naturelle et le turquoise de son Ombre. Ses poings serrés laissaient échapper des trainées de fumée
trahissant son lien encore présent.
- Je suis pas là pour te juger frérot. Je m’en fous que tu parles pas de ton passé mais si
tu continues comme ça, tu vas finir par blesser quelqu’un.
- Tu n’as aucune idée de ce que je ressens, grinça Jay entre ses dents.
Yann se tut, comprenant que parler n’était pas la solution. Jay ne savait pas faire, il le voyait bien,
peut-être n’avait-il jamais appris ? Il sentit une vague d’empathie l’envahir, mais pas comme avant.
C’était plus fort, plus intense, comme si l’arcanum en lui le poussait à agir. Si Niky lui avait appris
qu’il pouvait manipuler les créatures, il n’aimait pas cette idée. Pourtant il sentait cette puissance en
lui. Il se sentait capable d’apaiser Jay. Il n’en fit rien. Il ferma les yeux, cherchant une autre solution.
Guidé par son instinct, il s’approcha de Jay et tendit une main vers lui.
- Qu’est-ce que tu fous ?! lança Jay.
Yann ne répondit pas. Un filament d’arcanum turquoise se déploya doucement quittant ses doigts pour
atteindre le torse de Jay. Il s’y accrocha, comme une main arcanique posée sur son cœur. Jay expira
brutalement en sentant l’arcanum tirer quelque chose de lui. Le lien arcanique agissait comme un
vecteur entre eux. A l’autre bout, Yann accueillit un mélange de colère, de frustration et d’une tristesse
creusée depuis l’enfance. Les émotions de Jay entrèrent en lui comme une lame dans de l’eau calme.
Sans souffrance, Yann vacilla un instant. Son corps trembla sous la charge émotionnelle puis le lien se
rompit. Yann s’effondra un genou à terre et plaqua sa main contre le sol. Brusquement, la charge
arcanique s’évacua provoquant une douce onde de choc sur le parquet. Quelques étincelles turquoises
planèrent dans l’air avant de s’évaporer et Yann releva la tête, les yeux brillants. Jay se laissa tomber
sur un des lits. La tempête émotionnelle qui le bouleversait avait laissé place au calme. Ses yeux
revenus à la normale se posèrent sur Malakai dont il s’était délié. L’Ombre lui jeta un regard surpris
qu’il tourna ensuite vers le jeune Invocateur. Ce dernier se releva, épuisé. Il retira péniblement sa cape
et son T-shirt dévoilant des gouttes de sueur qui perlaient sur son torse. Utiliser ses pouvoirs sans
indication lui avait demandé un grand effort mais il ne s’en plaignit pas. Il se contenta de s’asseoir sur
la chaise qui faisait face à Jay visiblement interloqué.
- Si t’essayes de faire comme si t’étais aussi largué que nous, tu t’y prends très mal,
lâcha Yann avec un petit rire.
- T’essayes de rentabiliser ta licence de psycho ?
- Non, je suis juste sympa, dit Yann qui arracha un sourire à Jay.
Ce dernier soupira longuement, ses traits du visage s’étaient complètement détendus. Yann avait
raison. D’ailleurs il avait toujours les bons mots et Jay n’avait pas l’habitude de ça. Son calme et sa
douceur l’avaient presque agacé au début, pourtant il avait de moins en moins envie de s’en passer. Et
ce qu’il venait de faire… il n’avait jamais rien vu de tel. Il avait l’impression que Yann lui avait pris
une partie de lui. Il se sentait vulnérable et détestait ça. Mais Yann resta silencieux comme une
manière de lui promettre qu’il garderait ses secrets sans même les connaitre. Jay ressentit un profond
respect et une sincère reconnaissance envers lui. Se sentir compris sans avoir à rendre de compte lui
faisait du bien. Voilà longtemps qu’il n’avait pas eu confiance en quelqu’un.
- Ce que tu viens de faire… c’est… original venant d’un Invocateur !
- T’aurais préféré que je t’impose le calme ? dit Yann moqueur.
- Pff t’aurais pas réussi, et puis n’ose jamais faire ça !
- J’ai l’air de vouloir manipuler les gens ?
- T’es quelqu’un de bien Yann, profondément, et c’est rare de nos jours.
- Pas sûr que ça m’aide à survivre face au Gouvernement mais bon…
- Crois-moi, t’es bien plus puissant que tu le penses !
Un silence s’installa entre eux, confortable, rassurant. Jay sourit.
- Un petit conseil, continue de faire les choses par instinct, c’est plutôt stylé !
- Un petit conseil, essayer d’oublier ne répare pas. Je sais pas ce qui t’es arrivé mais tu
peux pas l’effacer…
- Ouais je m’en rends compte…
Il ne dit pas merci mais Yann le comprit. Apaisé, Jay lui proposa d’aller prendre l’air et lui donna
quelques conseils pour reprendre ses forces après avoir utilisé ses pouvoirs. Sur la terrasse, ils
discutèrent pour la première fois de tout et de rien. Des sujets superflus mais qui leur faisaient du bien.
Ils observèrent les autres s’affairer dans le jardin. Ilyana et Mike riaient en observant Nathan
s’entrainer au bâton avec Farok qui ne le ménageait pas. A quelques mètres, Emily était assise dans
l’herbe, le regard perdu dans le vide. Un grimoire posé sur les genoux, ses longs cheveux flottaient au
vent. Jay ne put s’empêcher de la regarder. Yann étouffa un rire.
- Toi t’as choisi de t’intéresser à la seule fille qui t’en voudrait à mort de lui cacher des
choses trop longtemps, lança-t-il.
Jay le repoussa amicalement.
- Comme si on pouvait choisir…
En milieu d’après-midi, Farok invita Nathan à laisser son bâton de côté pour se pencher sur ses
aptitudes de Sablian et Mike se joignit à eux. Même si William s’était montré ferme concernant
l’incapacité du garçon à utiliser ses pouvoirs, il aimait en apprendre plus sur leurs origines. Peuple
respecté en Heoldiurne, les Sablians agissaient en vagabond, arpentant les terres arides du monde des
trois soleils sans jamais faiblir. Au fil des années, l’intense chaleur finissait par leur craqueler la peau
malgré leurs tenues conçues pour se protéger. Farok leur présenta des habits venant tout droit de leur
monde et donnés à la Société des années auparavant lorsque les portails étaient encore ouverts. Le
tissu satiné renvoyait le soleil offrant une protection fluide et fraîche. Leur couleur taupe surprit les
garçons qui s’attendaient à voir des tons beiges rappelant le sable. Mike essaya un large poncho
pourvu d’une capuche trop grande pour lui tandis que Nathan enfilait une sorte de longue veste qui
recouvrait tout son corps. Il parcourut le tissu du bout des doigts et s’arrêta sur une attache faite à
partir de crocs qui le mit mal à l’aise. Farok leur expliqua qu’ils avaient été prélevés sur des Sarpetóns,
de gigantesques reptiles se faufilant sous le sable en quête de proies. Il leur précisa que d’après leur
taille, ces crocs venaient sûrement d’un jeune Sarpetón. Mike écarquilla les yeux en voyant le croc
dépasser de la main de son frère. Il avait du mal à imaginer à quoi pouvait alors ressembler un adulte.
Farok en profita pour lancer l’entrainement, précisant que c’était justement grâce à leur maîtrise du
sable que les Sablians pouvaient survivre face aux prédateurs d’Heoldiurne.
Installée près de la fenêtre de la bibliothèque, Ilyana observait les garçons. Nathan qui avait gardé
manteau de satin agitait ses bras au bord du lac. Créé par Niky à partir de sable d’Heoldiurne et d’eau
venant d’Astra, ce lac était l’unique option pour que le jeune Sablian puisse s’entrainer. Mais, entre
l’arcanum résiduel de l’eau d’Astra et celui des créatures qui nageaient dans les profondeurs, il peinait
à se concentrer sur le sien. De temps à autres, il réussissait toutefois à faire remonter des geysers de
sable brillant d’arcanum orange sous les encouragements de Mike et de Farok. Ilyana souriait
bêtement en contemplant le tissu épouser ses mouvements.
- Allo la terre ?! se moqua Emily.
Ilyana sursauta et laissa échapper un gloussement en sentant ses joues se teinter légèrement.
- Vas-y, continua Emily en lui indiquant le lac. Je vois bien que t’en as marre.
- Mais on n’a toujours pas avancé sur le problème de Mike…
- On recule tu veux dire ?
Emily se rendait bien compte que ses recherches ne menaient à rien mais son besoin viscéral de
retrouver un sentiment de contrôle quelque part, n’importe où, la poussait à continuer. Ilyana, elle,
avait lâché l’affaire depuis un moment déjà. Elle restait là seulement pour soutenir son amie. La
rouquine insista d’un signe de tête. Après quelques secondes d’hésitation, la jeune fille resserra ses
macarons, s’étira puis flanqua un baiser sur la joue d’Emily avant de sortir. Une minute à peine s’était
écoulée lorsqu’elle réapparut dans la bibliothèque. Emily lui tendit un petit pot presque vide qu’elle
avait laissé sur la table. La lotion de calderys préparée avec William avait soulagé sa douleur à
l’épaule, et Emily lui rappelait régulièrement d’en remettre. Ilyana fourra la lotion dans sa poche avec
un grand sourire.
- Tu veux pas venir un peu avec nous ? tenta-t-elle sans grand espoir.
- Non, c’est bon merci. L’arcanum noir qui est apparu pendant le rituel de Mike est
celui du Cauchemar. C’est la seule info dont on est sûre. Donc je vais voir ce que je
peux trouver sur les créatures du Cauchemar, peut-être que ça me donnera une piste !
- Mmh…
Emily se leva pour chercher un livre, l’esprit déjà loin. Ilyana l’observa un instant. Elle sentait son
amie se renfermer de plus en plus et pour la première fois depuis toujours elle avait du mal à cerner ses
émotions. Inquiète mais refusant de la brusquer, elle choisit de lui laisser du temps. Pour autant, elle
garderait un œil sur elle et cette nouvelle obsession d’enquête. Alors qu’elle s’éloignait, elle croisa
Yann faisant le chemin inverse. D’un geste, il lui confirma qu’elle pouvait se détendre, il allait prendre
le relais.
Restée seule entre les livres, Emily en profita pour communiquer librement avec son Ombre. Toujours
mal à l’aise de discuter avec une créature que les autres ne voyaient pas, elle attendait un peu
d’intimité pour le faire. Lexa observait les grimoires par-dessus l’épaule de sa Rêveuse qui parcourait
les étagères à la recherche d’informations sur le Cauchemar. Etrangement, ce lieu maudit semblait peu
documenté. Emily en avait conclu que personne ne s’y risquait et Lexa lui confirma.
- C’est dangereux là-bas. Pas étonnant que même les érudits n’aient pas voulu y faire
voyage, affirma l’Ombre. Ou du moins ceux assez fous pour le faire n’en sont pas
revenus…
Un frisson parcourut le dos d’Emily. Elle jeta un regard choqué à Lexa, lui reprochant presque d’être
aussi glauque. Mais la créature l’ignora, elle savait de quoi elle parlait, du moins plus que la plupart
des gens. Inexplicablement attirée par une étagère en hauteur, Emily grimpa sur une chaise. Elle
dénicha alors un vieux grimoire dont la couverture était parsemée d’éclairs noirs symbolisant
l’arcanum du Cauchemar. Elle esquissa un sourire, ravie que son instinct de Médium l’ait menée
jusqu’à lui. Mais ce sentiment de victoire ne fut que de courte durée. Alors qu’elle feuilletait les pages
jaunies et abimées par le temps, rien ne semblait pouvoir être en lien avec Mike.
- J’ai parlé à Malakai, annonça Lexa.
- Malakai ?
- C’est l’Ombre de Jay. On se croise souvent depuis que vous êtes à la Société.
Emily n’y avait jamais vraiment pensé. Peut-être était-ce pour ça que Jay savait autant de choses. Peut-
être que Malakai était mieux renseigné que Lexa. Elle observa son amie d’un air interrogateur.
- Il m’a dit que Mike était bien un Sablian. Autrement il n’aurait pas pu contrôler le
sable ni faire apparaitre l’arcanum orange d’Heoldiurne. Mais pour ce qui est de son
lien avec le Cauchemar, il n’en sait pas plus. Il avait l’air troublé cependant…
Troublé ? Emily réfléchit un instant. Jay lui avait dit qu’il n’avait jamais rien vu de tel. Et les
protecteurs avaient difficilement caché leur inquiétude. Personne ne savait ce qui pourrissait les
pouvoirs de Mike et pourtant cela semblait inquiéter tout le monde. Emily sentait au plus profond
d’elle-même la gravité de la situation. Ça et les Stryges… quelque chose de sombre agissait en
cachette et elle commençait à comprendre pourquoi son père cherchait à la protéger. Elle passa ses
doigts sur les pages illustrant les créatures bannies dans le Cauchemar. Certaines ressemblaient à des
gargouilles aux visages monstrueux, d’autres à de sombres serpents, d’autres encore se dressaient sur
des pattes d’araignée… Un frisson la parcouru de nouveau à l’idée que ces choses n’étaient pas que
des dessins. Elle s’appuya contre le dossier de sa chaise. La fatigue l’empêchait de réfléchir
correctement. Ou peut-être était-ce la frustration de ne pas y voir plus clair. Au-dessus d’elle se
dressaient les immenses bibliothèques recouvrant les murs de la pièce jusqu’au plafond. Elle en avait
marre de rester plantée là sans que rien n’avance, prisonnière d’un passé qui n’était plus. Comment
pourrait-elle se rendre utile en apprenant l’Histoire ? Elle avait besoin de concret.
- Lexa ? interpella-t-elle en se redressant. Tu as vu d’autres créatures que celles-là dans
le Cauchemar ?
Lexa regarda les illustrations du coin de l’œil, comme si la vision de ces monstres la terrifiait.
- Je n’y ai passé que peu de temps, il faut être fou pour vouloir rester près de ces
choses… mais je n’ai jamais vu de créature humanoïde autre que les Ombres. Rien qui
ressemble à Mike.
- Tu penses que tu pourrais y retourner ? Voir si tu trouves quelque chose ?
L’Ombre fronça les sourcils. Ses runes perdaient un peu de leur éclat comme pour indiquer sa peur. Si
elle ne s’était que rarement rendue dans le Cauchemar, son atmosphère lourde la hantait. Les créatures
qui s’y trouvaient incarnaient le vice sous toutes ses formes. Et le bruit courait que certaines Ombres
s’étaient faites capturées, servant de jouet à ces monstres sans morale. Ses runes blêmirent un peu
plus. Emily reprit d’une voix plus douce :
- Juste pour observer. Tu peux peut-être demander à Malakai de t’y accompagner. Je
peux en parler à Jay…
- Pas sûr qu’il accepte de s’en séparer, lança Yann qui venait d’entrer. Et puis William
se rendrait bien compte qu’il ne peut plus utiliser ses pouvoirs…
- Et ? Il sait que je cherche ce qui est arrivé à Mike. C’est le seul truc que j’ai le droit de
faire. Je peux au moins le faire à ma manière. Puis faut qu’on trouve des réponses et
c’est clairement pas dans leurs vieux bouquins qu’on va les trouver !
Lexa hésitait à raconter ce qu’elle savait des dangers de ce monde-prison. Elle s’en voulait encore
d’avoir caché ce qu’elle savait à Emily et ne voulait surtout pas se risquer à perdre sa confiance. Elle
ne supporterait pas d’être renvoyée de nouveau, d’errer encore dans ce foutu Ombrage. Alors, malgré
ses craintes, elle accepta la mission. Dans une profonde inspiration, elle força ses runes à reprendre de
l’éclat, rassurée à l’idée de ne pas être seule. Après un hochement de tête, elle disparut dans
l’Ombrage pour retrouver Malakai. Emily soupira.
- T’aurais voulu y aller toi-même pas vrai ? dit Yann. J’arrive pas à savoir si tu es
vraiment courageuse ou complètement folle !
- Aucune idée, mais si je suis pas déjà folle, je risque de le devenir ! T’en aurais pas
marre d’être coincé là depuis une semaine toi ?!
Yann sourit en s’asseyant en face d’elle.
- Bah je te dirai ça dans une semaine !
Il lui expliqua alors la dispute entre Jay et Lara et comment Niky avait fini par les punir. Plus
d’entrainements pour eux. Jay et Lara s’étaient retrouvés en session d’apaisement des tensions menée
par Niky et lui avait été envoyé ici. William lui avait conseillé de faire des recherches sur les créatures.
Etant en capacité de les invoquer et de les contrôler, il était important qu’il les connaisse. Si l’idée
d’en apprendre plus sur les espèces vivant dans les autres mondes l’intéressait, il n’arrivait toujours
pas à accepter de manipuler les autres. Il espérait que ses recherches lui permettraient de trouver une
autre manière d’utiliser ses pouvoirs.
- On t’a envoyé remplir ton pokedex quoi ! se moqua Emily.
Yann éclata de rire. Gêné par ses tresses qui lui tombaient sur le visage, il essayait désespérément de
les faire tenir en arrière. Emily lui tendit un chouchou avec un sourire timide.
- J’ai vu ta sœur, dit-elle maladroitement.
Les mains du jeune homme abandonnèrent ses tresses en un chignon trop lâche. Ses yeux bleus
brillant d’espoir, il interrogea Emily.
- C’était pas très efficace, expliqua-t-elle un peu mal à l’aise. Mais j’ai trouvé une
manière de provoquer une vision d’elle pour savoir comment elle allait…
- Et alors ?
- Elle est en vie.
- Elle va bien ?
Emily se rappela de sa vision, de l’aura faible d’Eleya, de son regard vide. Elle ne voulait pas lui
mentir mais elle ne voulait pas non plus l’inquiéter pour rien. Ses ressentis n’étaient pas clairs et ses
compétences trop bancales pour être sûre de son interprétation. Alors qu’elle cherchait ses mots, elle
esquissa un sourire qui se voulait rassurant.
- Oui… elle a l’air… fatiguée. Je crois que j’ai senti son arcanum faible. Mais c’est
sûrement parce qu’elle a beaucoup utilisé ses pouvoirs !
Yann baissa les yeux. La réponse ne le rassurait pas complètement. Emily tendit une main hésitante
pour la poser sur son bras.
- Elle est vivante et… je suis sûre qu’elle va bientôt revenir.
Le jeune Invocateur posa une main sur la sienne pour la remercier. Son visage afficha alors un air
malicieux.
- Ouais j’ai fait le bon choix, lança-t-il.
Emily haussa les sourcils par curiosité, le pressant d’élaborer sa pensée.
- C’était soit la bibliothèque avec toi, soit je bossais les créatures avec Lara…
- Genre t’as hésité ?! s’offusqua Emily.
Etait-elle insupportable aux yeux des autres ? Peut-être. Après tout, même Ilyana lui avait demandé de
faire des efforts. Mais elle avait l’impression d’en avoir fait… sûrement pas assez mais de là à être
comparée à la peste de service…
- Bah t’es désagréable aussi mais ça t’arrive d’être drôle.
La bienveillance qui émanait de lui adoucit sa blague qu’Emily reçut tout de même avec une pointe de
vexation. Malgré tout, il n’avait pas tort et elle appréciait la douceur avec laquelle il la poussait à
s’ouvrir un peu plus. Elle se leva pour récupérer quelques livres et fiches faites par Ilyana et les posa
devant l’Invocateur.
- Tiens ! ça m’arrive d’être sympa aussi, dit-elle avec un petit regard coupable.
- Quel honneur ! C’est mon coloc de chambre qui va être jaloux ! lança-t-il avec un clin
d’œil taquin.
- Jay ? Pourquoi il serait jaloux ?!
Le ton à la fois gêné et paniqué d’Emily l’amusa beaucoup. Il fronça les sourcils avec une moue
théâtrale.
- C’est vrai ça, pourquoi ?!
Il réussit à arracher un rire à la jolie rousse qui ne put s’empêcher de rougir au passage. Ils se mirent
au travail entre sérieux et taquineries. Partager ce qu’elle avait appris jusque-là avec Yann lui donnait
enfin la sensation d’être utile. Mais, ces derniers jours, un sentiment s’était glissé en elle et avait
grandi jusqu’à devenir inévitable, oppressant. Ce besoin d’action concrète, d’informations actuelles…
Peut-être n’était-ce pas seulement sa frustration. Peut-être était-ce son instinct de Médium qui lui
indiquait à quel point tout ça était futile face au danger grandissant dans l’obscurité…
***
Université Marie Curie, d’Eastwood.
Lorenza activa la rune de dissimulation qu’Helena avait gravée sous sa clavicule pour laisser
place à une apparence humaine. Si elle avait refusé de prendre une voiture pour rejoindre la Société,
les quelques jours de marche commençaient à la fatiguer. Arrivée à mi-chemin, elle s’autorisa une
pause. Elle sortit de la forêt dense qui entourait la ville d’Eastwood pour rejoindre la route. L’axe
principal était large et les véhicules y passaient à une vitesse folle. D’après ses piètres connaissances
sur les humains, cela signifiait qu’elle s’était assez éloignée de la ville pour ne pas être embêtée. Mais,
peut-être un peu trop pour trouver une auberge ou un café pour se reposer un peu. Elle marcha le long
de la route. Les vrombissements de moteurs lui cassaient les oreilles. Au bout d’un moment, éprouva
une once de regret d’avoir refusé encore de toucher aux machines humaines.
J’y serais déjà avec leurs foutus tas de ferrailles… grommela-t-elle entre ses dents.
Elle aperçut alors des bâtiments qui se dessinaient à l’horizon de l’autre côté de la route.
Ils construisent vraiment n’importe où…
Elle traversa la grande voie ignorant les klaxons des voitures qu’elle esquivait avec une assurance
presque insolente. En se dirigeant vers l’espèce de mini-ville qui se dressait devant elle, elle tomba sur
un immense panneau :
UNIVERSITE MARIE CURIE - EASTWOOD
SECTION DELTA
-PÔLE SCIENTIFIQUE-
Elle ne comprit pas la moitié de ce qu’elle avait lu mais son regard fut attiré par un plan du campus
non loin de là. Ses yeux le fouillèrent à la recherche d’un endroit proposant de la nourriture.
Visiblement, un « cyber-café » se trouvait en face du pôle de recherches en biologie. En marchant
dans la direction indiquée, elle se demanda pourquoi l’endroit était désert. Tant pis, si personne n’était
là pour la servir, elle se servirait elle-même. La douleur qui lui tiraillait les jambes commençait à être
difficile à ignorer mais elle ne broncha pas. Soudain, ses oreilles frétillèrent. Elle s’arrêta net, se
concentrant sur les bruits qu’elle percevait. Plusieurs voix s’entremêlaient, des cris étouffés, des bruits
sourds… Elle fronça les sourcils. Ce vacarme lui donnait mal à la tête. Par réflexe, sa main vint se
poser sur le manche de la longue corde noire qui lui servait d’arme. A l’angle du chemin, elle
découvrit au loin un grand bâtiment allongé et haut de plusieurs étages. Elle accommoda sa vision : sur
la façade, le symbole delta accompagnait la mention « Pôle de recherches en biologie ». Elle plissa les
yeux. Le bâtiment semblait pencher. Un nuage de poussière s’échappait du flanc droit encastré dans le
sol comme s’il avait été victime d’un tremblement de terre. Lorenza rechigna à l’idée de sauver des
humains mais prit le temps d’observer la scène. Même si elle ne l’était qu’à moitié, ses capacités
d’Alfár faisaient d’elle une traqueuse émérite. Dissimulée dans l’Ombrage, elle réajusta sa vision pour
distinguer les silhouettes qui se dessinaient peu à peu dans la poussière. Une femme sortit en premier
et se retourna vivement vers le trou béant du bâtiment. Lorenza eut à peine le temps de voir une
Ombre à ses côtés que la Rêveuse s’y lia. Elle ouvrit les mains créant des boules de fumée noire
parsemées d’éclairs turquoises, prête à se défendre. Une jeune femme la rejoignit. Poursuivie par une
Stryge, cette dernière fit un vol plané alors que la boule d’arcanum de la Rêveuse la frappait en pleine
tête. Les cheveux châtains de la jeune femme tombaient sur son visage transpirant. Son nez aquilin
était barré d’une blessure qui saignait encore. Visiblement affaiblie, elle remercia la Rêveuse et se
positionna derrière elle. Lorenza aperçut alors une rune gravée sur son bras qu’elle reconnut aussitôt.
C’était la même que celle de James…
Celle de la Société.