Manon Lescaut
Lecture linéaire 1
De quoi s'agit-il donc ? lui dis-je. Ah ! monsieur, entrez, répondit-elle, et voyez si ce
spectacle n'est pas capable de fendre le cœur ! La curiosité me fit descendre de mon
cheval, que je laissai à mon palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je
vis, en effet, quelque chose d'assez touchant.
Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en
avait une dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en tout autre
état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la saleté de son
linge et de ses habits l'enlaidissaient si peu que sa vue m'inspira du respect et de la
pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre,
pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait pour se cacher
était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment de modestie. Comme les six gardes
qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le
chef en particulier et je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il
ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de l'Hôpital, me dit-il, par
ordre de M. le Lieutenant général de Police. Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été
renfermée pour ses bonnes actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle
s'obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la ménager
plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards pour elle, parce qu'il me
semble qu'elle vaut un peu mieux que ses compagnes.
Voilà un jeune homme, ajouta l'archer, qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la
cause de sa disgrâce ; il l'a suivie depuis Paris, sans cesser presque un moment de
pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la
chambre où ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie
profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était mis fort
simplement ; mais on distingue, au premier coup d'œil, un homme qui a de la naissance
et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se leva ; et je découvris dans ses yeux, dans
sa figure et dans tous ses mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté
naturellement à lui vouloir du bien.
Lecture linéaire 2
Je laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n’étant plus le maître de
mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos appartements. J’aperçus dans
celui de Manon une lettre cachetée qui était sur sa table. L’adresse était à moi, et
l’écriture de sa main. Je l’ouvris avec un frisson mortel ; elle était dans ces termes :
« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur, et qu’il n’y a que toi au
monde que je puisse aimer de la façon dont je t’aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre
chère âme, que, dans l’état où nous sommes réduits, c’est une sotte vertu que la fidélité
? Crois-tu qu’on puisse être bien tendre lorsqu’on manque de pain ? La faim me
causerait quelque méprise fatale : je rendrais quelque jour le dernier soupir en croyant
en pousser un d’amour. Je t’adore, compte là-dessus ; mais laisse-moi pour quelque
temps le ménagement de notre fortune. Malheur à qui va tomber dans mes filets ! Je
travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t’apprendra des
nouvelles de ta Manon ; il te dira qu’elle a pleuré de la nécessité de te quitter. »
Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à décrire ; car
j’ignore encore aujourd’hui par quelle espèce de sentiments je fus alors agité. Ce fut
une de ces situations uniques, auxquelles on n’a rien éprouvé qui soit semblable : on ne
saurait les expliquer aux autres, parce qu’ils n’en ont pas l’idée ; et l’on a peine à se les
bien démêler à soi-même, parce qu’étant seules de leur espèce, cela ne se lie à rien
dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d’aucun sentiment connu.
Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est certain qu’il devait y entrer
de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux, s’il n’y fût pas entré
encore plus d’amour !
Lecture linéaire 3
Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur
qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le
porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois
que j'entreprends de l'exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse
endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son
sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait
froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce
mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible,
qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce discours que pour un
langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations de
l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de
ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que
la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes
sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus
d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la
force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez
rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et
misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Lecture linéaire 4 Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857.
Charles les regardait. Il croyait entendre l'haleine légère de son enfant. Elle allait grandir
maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de
l'école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d'encre, et portant au
bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup ;
comment faire ? Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et
qu'il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en
économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d'épargne ; ensuite il achèterait des
actions, quelque part, n'importe où ; d'ailleurs, la clientèle augmenterait ; il y comptait,
car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu'elle eût des talents, qu'elle apprît le piano.
Ah ! Qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle
porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille ! On les prendrait pour
les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d'eux, sous la lumière de la
lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s’occuperait du ménage; elle emplirait
toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son
établissement : on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide ; il la rendrait
heureuse ; cela durerait toujours.
Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d'être endormie ; et tandis qu'il
s'assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays
nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans
parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité
splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des
cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes.
On marchait au pas à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de
fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner
des cloches, hennir des mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines,
dont la vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramides au pied
des statues pâles, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans
un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des
cabanes. C'est là qu’ils s'arrêtaient pour vivre : ils habiteraient une maison basse à toit
plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient
en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large
comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu'ils
contempleraient.