L'économie Du Développement: Economic Growth and Income Inequality
L'économie Du Développement: Economic Growth and Income Inequality
décolonisation et la diffusion des doctrines keynésiennes. Cette nouvelle branche de l’économie se construit autour de l’idée que l’État doit jouer
un rôle moteur pour relancer l’activité, moderniser les structures productives et corriger les défaillances du marché. L’influence du
keynésianisme est déterminante : la dépense publique doit être augmentée pour stimuler la demande, tandis qu’une politique monétaire
expansive doit contribuer à une baisse des taux d’intérêt et donc faciliter l’investissement et l’emploi. Dans les pays nouvellement indépendants,
cette approche justifie une forte intervention de l’État dans la planification et l’industrialisation.
Au moment où cette discipline se développe, la croissance économique est mesurée principalement par le produit intérieur brut, devenu
l’indicateur de référence pour évaluer la richesse créée dans un pays. Pourtant, très rapidement, des limites apparaissent. La croissance, définie
comme l’augmentation du PIB, ne reflète pas l’ensemble des transformations sociales, institutionnelles et humaines nécessaires au
développement. Le PIB ne prend pas en compte la qualité des services publics, les inégalités, l’accès à l’éducation et à la santé, la culture ou
encore les libertés publiques. Il s’agit d’un indicateur indispensable mais trop réducteur pour comprendre la complexité des trajectoires de
développement.
François Perroux joue un rôle majeur en distinguant explicitement la croissance du développement. Selon lui, le développement ne se résume pas
à la hausse du produit réel global ; il correspond à une transformation profonde et cumulative de la société. Perroux le définit comme la
combinaison des changements mentaux et sociaux qui rendent une population capable de faire croître durablement sa production. Le
développement implique donc des progrès qualitatifs, des évolutions institutionnelles, des transformations culturelles et une capacité collective à
projeter l’économie dans le long terme. Cette conception met l’accent sur la dimension multidimensionnelle du développement, qui dépasse
largement les simples aspects économiques.
À partir des années 1970, puis surtout après 2000, les analyses se tournent davantage vers une vision élargie du développement. Les travaux sur
le développement humain, notamment ceux d’Amartya Sen, conduisent à intégrer des éléments tels que la santé, l’éducation, les libertés
individuelles ou encore la réduction des inégalités. Les Objectifs du Millénaire pour le développement, puis les Objectifs de développement
durable, intègrent également des dimensions environnementales et institutionnelles. Les politiques de développement reconnaissent désormais
l’importance de la stabilité macroéconomique, de la qualité des institutions, de la gouvernance et de la participation citoyenne.
L’économie du développement n’est donc plus limitée à la mesure du PIB. Elle se construit aujourd’hui autour d’une conception globale,
multidimensionnelle et centrée sur les conditions réelles d’amélioration de la vie des populations, en tenant compte de la diversité des
expériences nationales et des dynamiques sociales qui les accompagnent.
Le développement économique conduit à la croissance, mais cette croissance, une fois enclenchée, tend à devenir auto-entretenue,
difficilement réversible et génératrice de transformations structurelles profondes. Ces transformations touchent particulièrement la configuration
et l’évolution des différents secteurs d’activité. Les mécanismes économiques automatiques jouent un rôle essentiel : l’expansion des activités
marchandes et monétaires, la modification des habitudes de consommation ou encore l'intégration progressive des économies dans les circuits
d’échanges. À mesure que le développement progresse, la structure productive se transforme également. Le secteur agricole perd de son
importance relative, tandis que le secteur industriel se renforce avant de laisser progressivement la place à une prépondérance des services, ce
qui constitue un schéma typique des économies en transition.
Ces mutations concernent aussi la composition sociale et professionnelle. Les emplois qualifiés, les professions de cadres ainsi que les activités
tertiaires se développent, modifiant la distribution des rôles dans la société. Les mentalités évoluent de manière tout aussi significative : on
observe un recul de la fécondité, une montée de comportements fondés sur la spéculation ou l’individualisation, ainsi qu'une transformation des
aspirations individuelles et collectives. Enfin, les institutions sont elles aussi affectées. Les structures familiales, les formes d’organisation de
l’État, les modes de gouvernance ou encore les systèmes politiques se transforment pour s’adapter à la nouvelle réalité économique et sociale,
révélant ainsi l’ampleur multidimensionnelle du développement.
Depuis les années 1970, le développement économique s’accompagne d’un retournement notable des inégalités. Alors que, durant une
grande partie du XXᵉ siècle, les inégalités entre pays constituaient la principale préoccupation, ce sont désormais les inégalités internes à chaque
pays qui attirent l’attention. Ces inégalités concernent en particulier le patrimoine, qu’il soit foncier, mobilier ou immobilier. La répartition
inégale de la richesse s’explique par la distinction entre patrimoine productif, qui correspond aux investissements destinés à accroître la
production via les entreprises, et patrimoine improductif, qui renvoie à des avoirs dormants ne participant pas directement à l’activité
économique.
Pour analyser ces disparités, plusieurs indicateurs de dispersion et de concentration sont mobilisés, notamment par les organisations
internationales. Ils constituent des outils essentiels pour mesurer les inégalités économiques. En France, cette tâche revient à l’INSEE, qui utilise
le ménage comme unité de base. Cette unité englobe toutes les configurations familiales possibles, et l’ensemble du revenu du ménage est pris en
compte puis pondéré en fonction du nombre de personnes qui le composent, ce qui permet d’obtenir un revenu équivalent par personne.
Afin de mesurer la concentration des ressources monétaires, l’un des indicateurs les plus utilisés est le coefficient de Gini. Élaboré par
l’économiste italien Corrado Gini, cet indice varie entre 0 et 1 : plus il s’approche de 1, plus les inégalités sont fortes ; plus il tend vers 0, plus la
répartition des richesses est égalitaire. Cette réflexion sur les inégalités s’inscrit également dans la continuité des travaux économiques
classiques. En 1955, l’économiste Simon Kuznets publie Economic Growth and Income Inequality, ouvrage fondateur dans lequel il met en
place des outils statistiques destinés à mesurer l’évolution des inégalités dans un contexte de croissance. Il y formule ce qui deviendra la célèbre
courbe de Kuznets, selon laquelle les pays en développement connaissent une hausse des inégalités dans un premier temps, suivie d’une baisse
automatique à mesure que leur économie se modernise. Cette vision, très optimiste, s’inscrit dans la croyance en un modèle de développement
occidental capable de réduire naturellement les inégalités à long terme, même si cette hypothèse a été fortement remise en cause par les
évolutions observées depuis les années 1970.
Il est vrai qu’après la Première Guerre mondiale, on observe une baisse des inégalités de revenus dans plusieurs pays, notamment aux
États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. Les inégalités semblent alors suivre une courbe en cloche, parfois qualifiée de U inversé. Dans
un premier temps, on constate un accroissement des inégalités, marqué par une concentration accrue des richesses. Cette situation évolue
progressivement avec le transfert massif de la main-d’œuvre du secteur agricole vers le secteur industriel, processus qui s’accompagne d’un
exode rural et de la diffusion des activités économiques à travers le territoire, permettant des salaires globalement plus élevés et une réduction
des écarts de revenus. Cette hypothèse, selon laquelle le développement économique s’accompagne d’une baisse des inégalités, a longtemps été
enseignée pendant la Guerre froide, illustrant la « bonne conduite » du système occidental par rapport aux modèles du bloc de l’Est et
contribuant à renforcer le récit d’un développement économique capable de générer automatiquement une redistribution des richesses. Il
convient toutefois de noter que cette époque marque également un changement de paradigme scientifique : les études statistiques sur les
inégalités deviennent possibles grâce aux lois sur les déclarations de revenus, adoptées dans différents pays à partir du début du XXᵉ siècle,
notamment en 1909 au Royaume-Uni, en 1913 aux États-Unis, en 1914 en France, en 1922 en Inde et en 1932 en Argentine. Ces réformes
permettent pour la première fois de disposer de données fiables sur les revenus et la répartition des richesses, ouvrant la voie à une analyse plus
systématique des inégalités économiques.
En réalité, les premières estimations du revenu national remontent à la fin du XVIIᵉ siècle et au début du XVIIIᵉ siècle, notamment en
Grande-Bretagne et en France. Cependant, c’est surtout durant l’Entre-deux-guerres que des tentatives plus abouties de mesure des inégalités et
de la croissance sont mises en place, grâce aux travaux de Simon Kuznets et de Dugé de Bernonville, qui posent les bases de la comptabilité
nationale moderne et de l’analyse statistique des inégalités. La célèbre courbe de Kuznets, selon laquelle les inégalités augmenteraient dans les
premières phases du développement économique avant de décliner automatiquement, a longtemps orienté les politiques et les enseignements
économiques. Cette vision optimiste est cependant remise en cause dès les années 1970. L’économiste Milanovic, par exemple, propose de
parler de « vagues de Kuznets » pour décrire le retour des inégalités, montrant que le déclin observé précédemment n’était ni universel ni
permanent.
Depuis les années 1970, les inégalités connaissent une croissance plus ou moins marquée selon les pays, mais ce phénomène est particulièrement
visible dans les pays riches tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie ou les pays scandinaves. Cette augmentation des
inégalités s’explique en grande partie par l’accroissement des inégalités salariales, bien que, parallèlement, les écarts de niveau de vie entre pays
tendent à se réduire grâce au développement des pays émergents. Thomas Piketty souligne que la période historique au cours de laquelle les
inégalités de revenus ont diminué correspond aux périodes de conflits mondiaux. Ces conflits ont conduit à la mise en place de politiques
fiscales redistributives, souvent accompagnées d’inflation élevée, favorisant un certain rééquilibrage des revenus.
À partir des années 1970, un ensemble de facteurs aggravant les inégalités se met en place, parmi lesquels la stagflation. Cette situation
économique, caractérisée par une croissance faible ou négative accompagnée d’une inflation persistante, a rendu inefficaces les politiques
keynésiennes traditionnelles. La dépense publique n’assurant plus la régulation de la conjoncture économique, les gouvernements se sont
progressivement tournés vers le néolibéralisme. Les différentes crises pétrolières de cette période ont accentué ce phénomène, en fragilisant les
mécanismes de redistribution et en accentuant les écarts de revenus. L’État, qui avait auparavant joué le rôle de régulateur en utilisant la
politique budgétaire et monétaire pour soutenir l’emploi et la production, voit son intervention diminuer, laissant le marché jouer un rôle plus
central dans la répartition des richesses et la dynamique économique.
Un tournant majeur s’opère en 1979 avec l’adoption de politiques néolibérales par la Réserve fédérale américaine. Le président de la
banque centrale décide d’augmenter fortement les taux d’intérêt sur le marché monétaire afin de freiner l’inflation, ce qui renchérit
considérablement le coût de l’emprunt. Cette décision, tout en visant à stabiliser l’économie américaine, a des répercussions considérables à
l’échelle mondiale, notamment en Amérique latine, où de nombreux pays se retrouvent incapables de rembourser leurs dettes accumulées. La
crise de la dette qui en découle illustre la vulnérabilité des économies émergentes face aux politiques monétaires des pays développés. Dans ce
contexte, Thomas Piketty propose une lecture historique des inégalités de revenus entre 1900 et 2010. Selon lui, les inégalités étaient
particulièrement élevées pendant la « Belle Époque », avant de diminuer sensiblement jusqu’aux années 1970. Cette baisse coïncide avec les
périodes de conflits mondiaux qui entraînent des destructions de patrimoines et une inflation généralisée, parfois proche de l’hyperinflation,
comme ce fut le cas durant l’Entre-deux-guerres. La conclusion de Piketty s’oppose donc à celle de Kuznets : contrairement à l’idée d’une baisse
automatique des inégalités avec le développement économique, il soutient que celles-ci ont tendance à se maintenir, voire à augmenter, si l’État
n’intervient pas. Pour limiter ces écarts, Piketty souligne la nécessité de politiques fiscales adaptées, en particulier l’imposition des revenus et
des patrimoines, afin de financer un surcroît de dépenses publiques et garantir une redistribution permettant de réduire les inégalités.
La « règle de Piketty » désigne l’idée selon laquelle, dans les économies capitalistes, le taux de rendement du capital est durablement
supérieur au taux de croissance économique, ce que l’on exprime par la relation r > g. Le taux de rendement du capital, noté r, correspond à
l’ensemble des revenus tirés du capital au cours d’une période donnée, qu’il s’agisse des profits, dividendes, intérêts, loyers ou de tout autre
forme de revenu patrimonial. Le taux de croissance, noté g, mesure quant à lui l’évolution de la production et des revenus dans l’économie.
Piketty montre que lorsque la croissance est faible, les patrimoines accumulés dans le passé se recapitalisent, via l’épargne, plus rapidement que
n’augmentent la production et les revenus. Ce phénomène est d’autant plus fort que le taux d’épargne tend à croître avec la richesse, ce qui
permet aux patrimoines les plus importants d’augmenter plus vite que le reste de l’économie. Pour Piketty, la situation inverse, c’est-à-dire r < g,
constitue une exception historique observée principalement entre 1945 et 1970, période marquée par une croissance exceptionnelle et des
politiques publiques très interventionnistes.
Cependant, cette analyse présente plusieurs limites. Les indicateurs statistiques mobilisés par Piketty s’appuient sur des séries historiques très
longues, ce qui tend à les rendre moins précis et à introduire une certaine forme de flou dans les comparaisons. Par ailleurs, les institutionnalistes
et les néo-marxistes lui reprochent d’adopter une conception trop néoclassique du capital. Selon eux, son analyse ne tient pas compte des
rapports de domination inhérents au capitalisme et n’intègre pas le capital comme catégorie sociale, politique ou légale. Elle ne prend pas non
plus en considération le rôle du capital comme moyen de contrôle des moyens de production par une classe dominante. D’autres critiques
soulignent que Piketty adopte une conception trop large du capital en ne distinguant pas suffisamment le capital productif des placements
financiers ou d’autres formes de patrimoine, alors même que cette masse est profondément hétérogène. Enfin, son approche ne mobilise pas les
apports de disciplines comme la science politique, la géographie ou les études de genre, ni les analyses plus fines des classes sociales, ce qui
limite la portée sociologique et politique de sa réflexion.
Le néolibéralisme trouve son origine dans les années 1930, au moment de la Grande Dépression. Face à l’effondrement économique
mondial, un colloque est organisé afin d’identifier de nouvelles solutions pour surmonter la crise et repenser le rôle de l’État dans l’économie.
Bien que les idées néolibérales émergent à cette époque, elles ne se mettent véritablement en place de façon durable qu’à partir de la fin des
années 1970. Les chocs pétroliers de 1973 et 1979, qui provoquent une stagflation inédite, fragilisent les modèles économiques keynésiens
jusque-là dominants. Ce contexte ouvre la voie à l’arrivée au pouvoir de dirigeants comme Ronald Reagan aux États-Unis et Margaret Thatcher
au Royaume-Uni, qui adoptent et diffusent largement les principes néolibéraux. Ceux-ci reposent notamment sur la dérégulation, la réduction du
rôle de l’État, la privatisation et la priorité accordée au marché comme mécanisme de coordination économique.
L’économie informelle désigne l’ensemble des activités productives qui échappent aux réglementations, à la protection sociale et à
l’enregistrement officiel. Selon les enquêtes macro-économiques réalisées par l’Organisation internationale du travail (OIT), elle représente
environ 60 % du travail mondial, et peut atteindre 80 à 90 % dans certains pays comme l’Inde. Dans les pays développés, sa part est nettement
plus faible : en France, elle est estimée à 6 à 7 %, ce qui inclut les personnes exerçant des activités non déclarées.
Dans les pays en développement, l’économie informelle constitue l’un des principaux mécanismes d’ajustement du marché du travail. Elle
concerne à la fois les zones urbaines, où elle prend souvent la forme de petits commerces, de services et de travail précaire, et les territoires
ruraux, où elle est encore plus répandue. En l’absence d’un véritable État-providence et de protections sociales suffisantes, l’économie
informelle devient la voie logique, voire la seule option, pour accéder à un revenu. Contrairement aux prévisions initiales des économistes,
l’économie informelle ne diminue pas avec le développement économique : dans plusieurs pays, elle continue même de croître sous l’effet de la
pression démographique, du chômage structurel et de la flexibilisation du marché du travail.
La pauvreté est une notion qui se mesure différemment selon les pays, mais en France, l’approche la plus courante consiste à partir du
revenu médian, c’est-à-dire le revenu qui partage la population en deux : 50 % gagnent plus, 50 % gagnent moins. En 2022, ce revenu médian
est d’environ 1 800 euros par mois. À partir de cette donnée, on calcule le seuil de pauvreté monétaire, fixé à 60 % du revenu médian, ce qui
correspond à environ 1 200 euros par mois. Toute personne disposant de moins que ce seuil est considérée comme pauvre au sens statistique.
Cependant, la manière de mesurer la pauvreté n’est pas universelle. Certains pays ne se basent pas sur le revenu médian mais privilégient
d’autres indicateurs, par exemple la consommation. Cette approche est souvent utilisée dans des contextes où les revenus sont difficiles à
déclarer ou à mesurer, notamment dans les pays où l’économie informelle est importante. Dans ce cas, la pauvreté correspond à l’incapacité
d’accéder à un panier minimal de biens essentiels.
L’origine du calcul de la pauvreté absolue remonte à des travaux anciens, notamment ceux de Benjamin Seebohm Rowntree. Dans son
ouvrage Poverty: A Study of Town Life, publié en 1901, il propose une méthode consistant à déterminer un seuil minimal de subsistance à partir
du nombre de calories nécessaires à un être humain pour vivre correctement, soit environ 2 000 calories par jour. Cette approche se concentre
sur les besoins physiologiques essentiels et non sur la position relative d’un individu par rapport au reste de la population.
La pauvreté absolue désigne une situation dans laquelle un individu ne dispose pas des ressources nécessaires pour satisfaire ses besoins
fondamentaux, c’est-à-dire se nourrir, se loger, se vêtir, accéder à l’hygiène de base ou à l’eau potable. Contrairement à la pauvreté relative, qui
compare le niveau de vie d’un individu à celui du reste de la société, la pauvreté absolue repose sur un seuil fixé à partir des besoins
physiologiques et matériels indispensables à la survie. L’une des premières tentatives rigoureuses pour mesurer cette forme de pauvreté est
menée par Benjamin Seebohm Rowntree, qui publie en 1901 Poverty: A Study of Town Life. Dans cette étude, il cherche à établir un seuil de
pauvreté scientifiquement fondé en déterminant le minimum vital dont un être humain a besoin. Pour cela, il calcule notamment l’apport
calorique quotidien nécessaire au maintien de la santé, qu’il estime à environ 2 000 calories par jour. À partir de ce besoin énergétique, Rowntree
élabore un panier minimal de biens comprenant la nourriture, les vêtements, le logement et le combustible, afin de définir un seuil monétaire en
dessous duquel une personne est en situation de pauvreté absolue.
Cette approche a profondément marqué les méthodes modernes de mesure de la pauvreté. Aujourd’hui encore, les institutions internationales
s’en inspirent : la Banque mondiale utilise un seuil de pauvreté extrême fondé sur la capacité à satisfaire les besoins fondamentaux, fixé autour
de 2,15 dollars par jour, tandis que les Nations unies intègrent la pauvreté absolue dans leurs indicateurs de développement humain. La pauvreté
absolue reste donc un outil essentiel pour identifier les situations de privation les plus sévères, notamment dans les pays en développement où
l’accès aux biens de première nécessité n’est pas garanti.
Cependant, cette méthode présente des limites. Elle ne tient pas suffisamment compte des différences culturelles, climatiques ou structurelles
entre les pays, qui peuvent modifier la nature des besoins fondamentaux. Elle ignore également les dimensions non monétaires de la pauvreté,
comme la santé, l’éducation, la sécurité ou les libertés individuelles. Ces limites ont conduit à compléter la mesure de la pauvreté absolue par
d’autres indicateurs, tels que l’Indice de Développement Humain ou l’Indice de Pauvreté Multidimensionnelle, qui permettent d’appréhender la
pauvreté sous des angles plus larges que la simple satisfaction des besoins physiques. Ainsi, si la pauvreté absolue constitue une base essentielle
pour comprendre la privation matérielle, elle ne permet pas à elle seule de saisir toute la complexité des situations de pauvreté dans le monde
contemporain.
La pauvreté relative est une notion qui s’inscrit dans une approche comparatiste des inégalités. Elle ne se définit pas en termes de
besoins vitaux, comme la pauvreté absolue, mais par rapport aux standards de vie jugés normaux dans une société donnée. Une personne est
considérée comme pauvre dans ce cadre lorsqu’elle ne peut pas accéder aux modes de vie considérés comme courants par la majorité de la
population. Cette approche met donc l’accent sur l’écart entre les individus et la moyenne sociale, et non sur la survie physique.
Le principal outil de mesure de la pauvreté relative repose sur un seuil de revenu, souvent fixé à 50 % ou 60 % du revenu médian. Cependant,
cette méthode présente un certain degré d’arbitraire : le choix du pourcentage exact peut influencer fortement le nombre de personnes
considérées comme pauvres. De plus, il existe généralement une concentration importante de la population autour de ce seuil, ce qui rend les
mesures sensibles aux variations du revenu.
La pauvreté relative peut également produire des paradoxes apparents. Par exemple, si les revenus de l’ensemble de la population doublent, la
pauvreté relative peut rester inchangée, car le seuil augmente en proportion. De même, si les revenus globaux augmentent mais que la part des
revenus en bas de la distribution croît moins vite que celle des revenus élevés, la pauvreté relative peut augmenter malgré une amélioration
générale des revenus. Ainsi, la pauvreté relative reflète non seulement le niveau de ressources d’un individu, mais aussi la structure des
inégalités au sein de la société. Elle est donc particulièrement utile pour analyser les disparités économiques et sociales et comprendre les
mécanismes d’exclusion dans les sociétés modernes.
La pauvreté monétaire, qui se définit généralement par le fait de disposer d’un revenu inférieur à un certain seuil, permet de mesurer
de manière simple et quantifiable le manque de ressources d’un individu ou d’un ménage. Elle repose souvent sur le revenu monétaire
disponible, c’est-à-dire les revenus perçus après impôts et transferts sociaux, et fixe un seuil comme 60 % du revenu médian pour identifier les
personnes pauvres. Cette approche présente l’avantage de permettre des comparaisons internationales et des analyses statistiques, mais elle
comporte également plusieurs limites importantes.
Tout d’abord, la définition du revenu monétaire varie d’un pays à l’autre. Certains pays considèrent le revenu avant impôts,
d’autres après impôts et transferts sociaux, ce qui rend les comparaisons complexes et parfois arbitraires. Ensuite, les revenus ne sont pas
stables : les fluctuations économiques et personnelles peuvent faire passer un individu au-dessus ou en dessous du seuil de pauvreté d’une année
à l’autre. C’est pourquoi les économistes recommandent généralement d’observer les revenus sur trois à quatre ans pour mieux apprécier la
situation réelle de pauvreté.
Par ailleurs, la pauvreté monétaire ne prend pas en compte plusieurs dimensions importantes de la précarité. Elle ignore l’ incertitude des
ressources et les situations de fragilité liées au chômage, aux contrats précaires ou aux dépenses imprévues. Elle ne considère pas non plus la
possession d’un logement, la production domestique, les réseaux de relations sociales qui peuvent soutenir un individu, ni l’offre de
services publics et sociaux qui compense partiellement un faible revenu. En conséquence, la pauvreté monétaire donne une image partielle de la
privation et ne reflète pas toujours les conditions réelles de vie.
Une autre manière d’aborder la pauvreté repose sur l’approche subjective, qui s’éloigne des seuls indicateurs monétaires ou
physiques pour se concentrer sur la perception que les individus ont de leur propre situation. Cette approche s’appuie sur les jugements et
ressentis des personnes elles-mêmes, en mesurant par exemple le sentiment de pauvreté, la peur de tomber dans la pauvreté, ou encore
l’anticipation d’une situation future de privation. Elle permet de comprendre comment les individus évaluent leur statut social, leur place dans la
société et leur capacité à se projeter dans l’avenir.
Cette approche a été notamment développée et défendue par Nicolas Duvoux, qui insiste sur l’importance de la dimension sociale et
psychologique de la pauvreté. Selon lui, il ne s’agit pas seulement de mesurer les ressources matérielles, mais aussi de saisir la manière dont les
personnes perçoivent leur position sociale, leur sécurité économique et leur avenir. Au niveau individuel, cela implique de se demander : «
Quelle est ma place dans la société et quel est mon devenir ? » Au niveau collectif, cette approche permet également de comparer des
expériences sociales différentes selon les générations, par exemple entre les Trente Glorieuses, période de forte croissance et de sécurisation
économique, et la France contemporaine sous Macron, marquée par une plus grande précarité et des inégalités croissantes.
Cependant, l’approche subjective présente des limites. Elle peut être influencée par la peur du déclassement, c’est-à-dire l’angoisse de perdre
son statut social, ou par des comportements de consommation où certaines personnes dépensent de l’argent qu’elles n’ont pas, faussant ainsi
l’évaluation de leur situation réelle. Malgré ces limites, l’approche subjective reste utile pour compléter les mesures objectives de la pauvreté,
car elle met en lumière les dimensions psychologiques, sociales et générationnelles de l’exclusion et de la privation.
Une autre manière d’appréhender la pauvreté repose sur l’approche en termes de conditions d’existence ou de privations, qui se
concentre moins sur le revenu monétaire que sur l’accès effectif aux biens et services nécessaires à une vie décente. Cette approche ne mesure
pas simplement le manque isolé d’un bien ou d’une ressource, mais le cumul des difficultés rencontrées pour accéder à des biens et usages
considérés comme ordinaires dans la société. Elle s’intéresse donc aux obstacles concrets qui empêchent les individus de mener une vie
conforme aux standards sociaux en matière de logement, de nourriture, de santé, d’éducation ou de loisirs.
Au niveau européen, cette approche a été formalisée à travers une liste de 13 privations possibles. Une personne est considérée comme en
situation de pauvreté ou d’exclusion si elle cumule au moins 5 de ces privations, ce qui permet de rendre compte des situations complexes où
les difficultés s’additionnent et créent une véritable exclusion sociale. Cette méthode présente l’avantage de dépasser la simple dimension
monétaire pour intégrer des éléments concrets de la vie quotidienne et d’évaluer les conditions réelles d’existence des individus. Elle permet
ainsi de mieux comprendre la pauvreté comme un phénomène multidimensionnel, où le cumul des manques et des obstacles structurels crée des
situations de privation durable.
L’approche par les capabilités, développée par Amartya Sen, offre une vision de la pauvreté et du bien-être centrée sur les possibilités
réelles d’action et d’accomplissement des individus, plutôt que sur les seules ressources ou revenus. Dans ce cadre, un accomplissement
(achievement) correspond à ce qu’une personne parvient réellement à faire ou à être, c’est-à-dire les réalisations effectives dans sa vie
quotidienne. Par exemple, se nourrir correctement, se loger dignement, accéder à l’éducation ou participer à la vie sociale constitue autant
d’accomplissements.
La notion de capabilité complète cette idée en se concentrant sur ce que la personne peut faire ou être, autrement dit sur l’ensemble des options
réellement accessibles et parmi lesquelles elle peut choisir. Les capabilités reflètent donc l’éventail de possibilités offertes à un individu, en
tenant compte non seulement des ressources disponibles, mais aussi des contraintes sociales, culturelles ou institutionnelles qui peuvent limiter
ses choix.
Enfin, cette approche insiste sur la liberté réelle de l’individu, c’est-à-dire sa capacité effective à transformer ses ressources et opportunités en
accomplissements concrets. La liberté réelle ne se limite pas à avoir des options théoriques ; elle implique que la personne dispose des moyens
de concrétiser n’importe quelle option qui lui est disponible. Ainsi, la pauvreté peut être comprise comme une privation de capabilités, c’est-à-
dire comme une situation où l’individu n’a pas la possibilité de réaliser les modes de vie ou les activités qu’il valorise. Cette perspective
multidimensionnelle permet de mieux appréhender les obstacles sociaux, économiques et institutionnels qui limitent le développement humain et
la liberté individuelle.
L’approche relationnelle de la pauvreté, développée par Serge Paugam dans Les formes élémentaires de la pauvreté (2005), propose
de considérer la pauvreté non pas comme une simple absence de ressources ou une condition objective, mais comme un statut social qui se
construit à travers les relations entre les individus et la société. Selon cette perspective, la pauvreté ne se définit pas comme une « réalité sociale
substantielle » isolée, mais à travers la relation d’assistance et d’interdépendance qui lie les personnes dites pauvres aux autres membres de la
société.
Cette approche met l’accent sur la dimension sociale et interactionnelle de la pauvreté. Une personne pauvre n’est pas seulement quelqu’un qui
manque de revenus ou de biens matériels, mais quelqu’un dont la position sociale se manifeste dans les rapports de dépendance ou
d’exclusion vis-à-vis des institutions et des réseaux sociaux. La pauvreté devient alors un phénomène relationnel : elle se mesure à la façon dont
les individus sont intégrés, reconnus ou stigmatisés au sein de leur environnement social, et à la manière dont les mécanismes de protection ou
d’assistance interviennent dans leurs vies.
Les causes économiques du sous-développement renvoient principalement aux obstacles structurels qui entravent la croissance et
l’autonomisation économique des pays en développement. Elles mettent en lumière les rapports de domination qui se sont installés entre pays
développés et pays du Sud à travers les échanges internationaux. L’idée centrale est que les pays en développement occupent une place
défavorable dans l’économie mondiale, ce qui limite fortement leurs possibilités de développement autonome.
L’une des approches majeures pour comprendre ces mécanismes est celle développée par la Commission économique pour l’Amérique latine,
appelée CEPAL et fondée notamment grâce aux travaux de Raúl Prebisch. Cette école propose une analyse en termes de rapport
centre/périphérie. Selon cette perspective, les pays du Sud sont intégrés à l’économie mondiale essentiellement comme fournisseurs de
ressources primaires, qu’il s’agisse de matières premières agricoles, énergétiques ou minières. Ces produits se vendent peu cher, génèrent des
revenus faibles et, surtout, très instables car dépendants des fluctuations du marché mondial. Cette instabilité empêche tout investissement
pérenne dans les infrastructures ou l’industrialisation.
En parallèle, ces mêmes pays doivent importer des produits manufacturés venant du centre, c’est-à-dire des pays développés. Or ces produits se
vendent à un prix bien plus élevé. Le résultat est un déséquilibre structurel : la balance commerciale est constamment défavorable aux pays en
développement, ce qui limite leur capacité à accumuler du capital et donc à financer leur propre croissance. Pour la CEPAL, le sous-
développement n’est pas un simple retard mais une conséquence directe d’une spécialisation défavorable dans le commerce international.
Pour sortir de cette situation, les économistes de la CEPAL estiment qu’il est nécessaire que ces pays se détachent progressivement de cette
dépendance aux matières premières. Ils devraient mettre en place des politiques protectionnistes afin de protéger leurs industries naissantes,
favoriser la production locale et, plus généralement, conserver davantage de richesse à l’intérieur de leurs frontières. Cette logique s’apparente à
une forme de mercantilisme moderne, qui donne à l’État un rôle central dans la construction d’un appareil productif autonome.
Une autre analyse importante du sous-développement est celle proposée par les approches néomarxistes. Ces auteurs, parmi lesquels
on peut citer Samir Amin ou André Gunder Frank, considèrent que les rapports économiques internationaux reposent sur un mécanisme
d’exploitation. Selon eux, la division internationale du travail n’est pas simplement inégale : elle est construite pour maintenir le Sud dans un état
de dépendance au profit du Nord. Cette perspective transpose la lutte des classes au niveau mondial : les pays développés représenteraient une
forme de bourgeoise mondiale, tandis que les pays en développement seraient assimilés au prolétariat de l’économie internationale.
Dans cette perspective, le sous-développement n’est pas un état naturel ni une étape vers la croissance, mais le résultat même du système
capitaliste mondial. Les relations économiques entre États ne sont pas neutres : elles créent et reproduisent des rapports d’exploitation. Les
partisans de cette approche considèrent qu’un véritable développement des pays pauvres nécessite une rupture avec le fonctionnement du marché
mondial. Cela peut passer par des politiques économiques autonomes, un contrôle accru de l’État sur les secteurs clés ou même l’adoption de
réformes socialistes visant à transformer en profondeur la structure économique.
Ainsi, qu’il s’agisse de l’analyse de la CEPAL ou de l’approche néomarxiste, les facteurs économiques du sous-développement sont compris
comme des phénomènes structurels liés à la position des pays dans l’économie mondiale. Les deux perspectives s’accordent sur l’idée que le
marché mondial, tel qu’il fonctionne, contribue à maintenir les pays en développement dans une situation de dépendance. Elles diffèrent
toutefois sur l’ampleur de la rupture nécessaire pour sortir de cet état : la CEPAL propose une transformation progressive fondée sur
l’industrialisation protégée, tandis que les néomarxistes prônent une rupture radicale avec le capitalisme mondial.
Les facteurs institutionnels constituent une dimension essentielle pour comprendre les causes du sous-développement. Ils renvoient à
l’idée que la pauvreté et le retard de croissance ne proviennent pas seulement de conditions économiques défavorables, mais également d’un
cadre institutionnel inadapté ou insuffisant. Cette thèse s’inscrit souvent dans une comparaison implicite avec les pays occidentaux, dont le
développement s’est appuyé sur des institutions stables, protectrices et favorables à l’investissement.
Le retard institutionnel peut se manifester dans plusieurs domaines, notamment dans la juridiction du travail. Lorsqu’un pays ne dispose pas de
règles claires concernant la sécurité de l’emploi, la protection des travailleurs ou les conditions de travail, l’activité économique en est
directement fragilisée. L’absence de droits sociaux stables décourage la main-d’œuvre, réduit la productivité et limite la capacité des entreprises
à se projeter à long terme. Le marché du travail devient alors incertain, segmenté et peu attractif, ce qui contribue à maintenir la production dans
un état de faiblesse structurelle.
La question de la propriété privée constitue un autre pilier institutionnel fondamental. Dans de nombreux pays en développement, l’accès à la
propriété, notamment foncière, reste complexe, mal encadré ou soumis à des régimes coutumiers peu sécurisés. Sans titre de propriété clair, les
individus ne peuvent ni investir durablement, ni utiliser leur terrain comme garantie pour obtenir du crédit. Cela freine l’essor d’un secteur privé
dynamique et limite l’accumulation de capital. En ce sens, l’insécurité juridique et la faiblesse des droits de propriété deviennent des obstacles
majeurs au développement économique.
La nouvelle économie institutionnelle, portée notamment par Douglas Cecil North, apporte un cadre théorique incontournable pour comprendre
ces phénomènes. North explique que ce sont les institutions qui définissent les « règles du jeu » de la vie économique. Il distingue les institutions
formelles, telles que les lois, la Constitution ou les contrats, et les institutions informelles, comme les normes sociales, les coutumes ou les
traditions. Ce sont l’ensemble de ces mécanismes, formels et informels, qui structurent les incitations économiques et créent un environnement
plus ou moins favorable à l’innovation, à l’investissement ou à la coopération.
Selon North, les institutions possèdent des rendements d’échelle croissants. Une fois qu’un problème institutionnel a été résolu, les solutions
tendent à se standardiser et à être réutilisées pour résoudre des problèmes similaires. Cette dynamique engendre ce que l’on appelle un « sentier
de dépendance institutionnelle » : les choix institutionnels effectués à un moment donné conditionnent les trajectoires de développement futures.
Ainsi, un mauvais choix institutionnel initial peut enfermer durablement un pays dans un fonctionnement inefficace, alors qu’un cadre
institutionnel efficace peut produire une spirale vertueuse de croissance, de confiance et d’innovation.
Les analyses contemporaines de la croissance endogène, développées à partir des années 1980 par des économistes comme Paul Romer ou
Robert Lucas, prolongent cette idée en mettant l’accent sur le rôle des investissements publics dans certains biens fondamentaux. L’éducation, la
santé, la recherche, les infrastructures ou encore les technologies produisent des externalités positives qui renforcent la productivité globale de
l’économie. La croissance n’est plus seulement vue comme le résultat de l’accumulation de capital ou du progrès technique exogène, mais
comme un processus alimenté de l’intérieur par des choix politiques et institutionnels.
Dans cette perspective, les écarts de développement entre pays peuvent s’expliquer par une insuffisance d’investissement public dans ces
secteurs clés. Lorsque l’État est trop faible, trop corrompu ou trop endetté pour financer l’éducation, les transports ou la recherche, il laisse
s’installer un cercle vicieux : faible capital humain, faible productivité, faible croissance et donc faible capacité d’investissement. Les politiques
institutionnelles deviennent alors un déterminant majeur de la trajectoire de développement, au même titre que les facteurs économiques ou
historiques.
Ainsi, les facteurs institutionnels permettent de comprendre que le sous-développement n’est pas seulement un manque de ressources, mais aussi
un manque de règles du jeu adaptées pour favoriser la croissance, l’innovation et la stabilité. Le développement économique apparaît alors
comme un processus où les institutions jouent un rôle central, en structurant les comportements, les opportunités et les capacités d’action des
individus et des entreprises.
La chronologie des politiques de développement depuis la Seconde Guerre mondiale met en évidence une succession de paradigmes
qui reflètent les transformations de la pensée économique et les évolutions géopolitiques. Trois grandes périodes se distinguent nettement.
Entre 1950 et 1980, les politiques de développement sont dominées par une forte intervention de l’État, conformément à l’héritage de Keynes et
à l’expansion de l’État-providence dans les pays industrialisés. L’idée centrale est que le marché ne peut pas, à lui seul, impulser la
transformation économique nécessaire à la sortie du sous-développement. C’est l’État qui doit agir comme moteur de la croissance, en planifiant
l’économie, en finançant de grands projets industriels et en orientant les investissements. L’exemple de l’Algérie indépendante est emblématique
de cette période : les autorités mettent en œuvre une stratégie d’industrialisation par substitution aux importations, financée par les revenus
pétroliers et gaziers. Cette stratégie repose sur le principe du « big push », une grande poussée initiale permettant de surmonter les blocages
structurels du développement grâce à de vastes projets industriels, notamment dans les industries lourdes. Durant cette période, le
développement est pensé comme une transformation structurelle pilotée d’en haut.
À partir des années 1980 et jusqu’aux années 2000, un tournant idéologique majeur s’opère. Sous l’effet des crises économiques, de l’inflation,
des chocs pétroliers et de l’endettement massif de nombreux pays du Sud, on assiste à un retour en force de l’économie de marché et à une vague
de libéralisation. Le néolibéralisme s’impose alors comme doctrine dominante, influencé par les politiques menées par Reagan aux États-Unis et
Thatcher au Royaume-Uni, mais aussi par le tournant de la rigueur en France en 1983. Ce basculement est accompagné par le Consensus de
Washington, qui définit un ensemble de politiques d’ajustement structurel imposées aux pays en développement par les institutions financières
internationales. Ces politiques prônent l’ouverture commerciale, la déréglementation, les privatisations, la réduction des déficits publics et la
libéralisation financière. L’objectif affiché est de créer un environnement favorable au marché et à l’investissement privé, mais cette période se
caractérise aussi par une mise en concurrence intense, une hausse des inégalités et des critiques croissantes envers les effets sociaux des
réformes.
À partir des années 2000, un nouveau cycle s’ouvre marqué par une remise en question profonde des grandes doctrines antérieures. Le
Consensus de Washington est critiqué pour son caractère trop uniforme et pour les effets délétères qu’il a pu produire sur les populations les plus
vulnérables. Les politiques de développement adoptent alors une perspective plus humaine, multidimensionnelle et centrée sur la personne. Les
Objectifs du millénaire pour le développement, puis les Objectifs du développement durable, introduisent une vision élargie du développement
qui ne se limite plus à la croissance économique, mais inclut l’éducation, la santé, l’égalité entre les sexes, la lutte contre la pauvreté, la
préservation de l’environnement et la participation des populations.
Parallèlement, la stabilité macroéconomique reste un objectif central : il s’agit de maintenir des taux de change cohérents, de contrôler les
déficits budgétaires, de garantir une assiette fiscale large et fiable et de lutter contre l’inflation, mais cette approche est désormais complétée par
une forte dimension sociale. La lutte contre les inégalités, en particulier entre les hommes et les femmes, devient un enjeu majeur, tout comme le
développement de politiques sociales plus robustes. On parle parfois de « Processus de Washington augmenté » pour désigner cette tentative
d’intégrer les aspects humains et sociaux dans les politiques économiques.
Une nouvelle réflexion émerge également sur le rôle de l’État. Plutôt que d’être un acteur omniprésent ou, à l’inverse, un simple gardien de la
concurrence, l’État devient un guide : il fixe le cadre, assure un socle minimal de protection sociale et garantit l’accès aux services publics
fondamentaux, tandis que le secteur privé est incité à compléter ces dispositifs. L’idée n’est plus de remplacer le marché, ni de s’y soumettre,
mais de construire une complémentarité plus efficace. Cela correspond à l’émergence d’une microéconomie du développement qui met en avant
l’importance des comportements individuels, des incitations et des politiques ciblées.
Finalement, la chronologie des politiques de développement révèle une évolution significative : d’une vision étatiste et planificatrice durant les
Trente Glorieuses, on est passé à une phase de libéralisation intense, puis à un modèle plus hybride où l’on reconnaît la diversité des trajectoires
nationales et l’importance d’un développement à la fois économique, social et humain.
Mouvements critiques et remise(s) en cause
À partir de la fin des années 1990, un ensemble de mouvements critiques, réunis sous le terme d’altermondialisme, remet profondément en cause
les politiques de développement dominantes et en particulier les prescriptions néolibérales issues du Consensus de Washington. Cette
contestation trouve sa source dans les nombreux échecs attribués aux politiques de libéralisation, de privatisation et d’ouverture financière
imposées aux pays en développement. Pour les altermondialistes, ces politiques n’ont pas apporté la croissance promise ; au contraire, elles ont
souvent accru la dépendance financière, accentué les inégalités et fragilisé les structures sociales.
L’un des arguments centraux de ces mouvements concerne la financiarisation excessive de l’économie mondiale. L’ouverture rapide des
marchés financiers a conduit à une forte volatilité des capitaux, ceux-ci entrant et sortant massivement des économies selon les variations de la
confiance internationale. Cette instabilité a empêché la mise en place d’investissements durables, indispensables à la construction
d’infrastructures, au développement industriel ou à la consolidation du capital humain. Plutôt que d’attirer des capitaux productifs, de nombreux
pays ont dû faire face à des crises financières à répétition, mettant en évidence les limites d’une libéralisation trop brutale.
Les critiques portent également sur l’orientation des économies vers les marchés d’exportation, souvent encouragée par les institutions
internationales. L’ouverture commerciale a conduit de nombreux pays à réorienter leurs productions vers les biens exportables, au détriment des
biens essentiels répondant aux besoins élémentaires de leurs populations. Cette spécialisation forcée a parfois fragilisé la sécurité alimentaire,
déstructuré les agricultures locales et rendu les économies plus dépendantes des fluctuations du marché mondial.
Un autre argument majeur repose sur l’observation de pays d’Asie de l’Est tels que la Corée du Sud, Taïwan ou la Chine, qui ont connu des
croissances rapides et durables sans appliquer les recettes du Consensus de Washington. Au contraire, ces pays ont construit leur développement
sur des stratégies protectionnistes, un contrôle strict des capitaux, le maintien d’un secteur public puissant et des plans industriels ambitieux. Ils
ont également soutenu leur agriculture et instauré des politiques d’investissement massives dans l’éducation, la technologie et les infrastructures.
Cette réussite asiatique démontre que les politiques néolibérales ne constituent pas la seule voie possible vers le développement et remet
structurellement en cause l’universalité des modèles imposés par les institutions internationales.
Malgré ces critiques, les politiques de développement contemporaines restent, dans leur essence, attachées à l’économie de marché. Toutefois,
sous l’influence des échecs passés et des mouvements contestataires, elles se sont nettement réorientées. Il est désormais admis que l’État doit
jouer un rôle actif dans certains secteurs clés tels que la santé, l’éducation ou la protection sociale. Ces domaines ne peuvent être abandonnés au
marché sans risquer une aggravation des inégalités ou une dégradation des conditions de vie.
Les institutions politiques et judiciaires sont également reconnues comme des éléments essentiels du développement. La présence d’une justice
indépendante, d’un parlement fonctionnel, d’administrations compétentes et d’une société civile active contribue à instaurer un climat de
confiance, à garantir l’État de droit et à assurer la transparence des décisions publiques. Ces éléments institutionnels renforcent la stabilité et
rendent possible une croissance plus équitable et durable.
Ainsi, les mouvements critiques des années 1990 ont ouvert un débat profond sur les trajectoires de développement. Ils ont permis de mettre en
lumière les limites du modèle néolibéral et ont encouragé une vision plus pluraliste et nuancée du développement, où l’action publique, la
régulation institutionnelle et la prise en compte des besoins essentiels de la population occupent une place centrale.
Élargissement des objectifs et nouveaux horizons : Depuis les années 2000, les politiques publiques de développement connaissent
un élargissement significatif de leurs objectifs et une transformation profonde de leurs horizons. Le développement n’est plus envisagé
uniquement à travers la croissance économique, comme cela avait été le cas durant la seconde moitié du XXᵉ siècle. Désormais, l’accent est mis
sur un ensemble d’objectifs sociaux, environnementaux, institutionnels et humains, qui permettent de concevoir le développement de manière
véritablement multidimensionnelle.
Cet élargissement correspond à une prise de conscience internationale : la croissance économique, si elle est nécessaire, ne garantit ni la
réduction des inégalités, ni la préservation de l’environnement, ni l’amélioration du bien-être humain. C’est ainsi que les politiques de
développement ont intégré des objectifs environnementaux majeurs, comme la lutte contre le changement climatique, la protection de la
biodiversité ou la gestion durable des ressources naturelles. Parallèlement, les objectifs sociaux ont gagné en importance : réduction de la
pauvreté, accès à l’éducation, amélioration de la santé, égalité entre les sexes, inclusion des populations marginalisées ou encore lutte contre les
discriminations.
Les conditions institutionnelles, juridiques et sociales sont également reconnues comme essentielles à un développement durable. La sécurité des
personnes, les droits fondamentaux, la justice indépendante, l’accès aux services publics ou encore la qualité des administrations deviennent des
éléments centraux du développement. Cette conception rejoint l’idée que le progrès ne peut être envisagé sans un cadre institutionnel solide,
garant de la stabilité, de la confiance et de la prévisibilité. Les objectifs macroéconomiques, tels que la stabilité budgétaire, la stabilité du taux de
change ou la maîtrise de l’inflation, restent importants, mais ils s’inscrivent désormais dans une vision plus large qui inclut la dimension
institutionnelle et sociale.
Cette transformation s’accompagne d’une diversification croissante des acteurs impliqués dans le développement. Alors que les États et les
organisations internationales dominaient historiquement ce domaine, d’autres acteurs occupent désormais une place de plus en plus importante.
Les ONG, les associations locales, les fondations privées, les grandes entreprises multinationales (FTN), les think tanks et même certains
philanthropes participent activement à la conception, au financement et à la mise en œuvre des politiques de développement. Cette pluralité
d’acteurs entraîne un brouillage croissant entre les sphères publique et privée, ce qui complexifie les modes de gouvernance, les modalités de
financement et les responsabilités de chacun.
En parallèle, les lieux de production d’analyses et d’expertises se sont multipliés. On ne se contente plus des rapports des institutions financières
internationales ou des analyses étatiques : il existe désormais une diversité de centres de recherche, d’universités, de laboratoires indépendants,
d’ONG spécialisées et d’organisations multinationales qui produisent des diagnostics et des recommandations souvent divergents. Cette pluralité
favorise la créativité, la confrontation des idées et l’émergence de nouvelles approches, mais elle peut aussi conduire à des conceptions
différentes, voire contradictoires, du développement et de la manière d’y parvenir.
Ainsi, les politiques de développement au XXIᵉ siècle ne se limitent plus à une vision économique. Elles adoptent une perspective globale dans
laquelle se croisent les enjeux environnementaux, sociaux, institutionnels et politiques, tout en intégrant une variété d’acteurs aux intérêts et aux
stratégies parfois hétérogènes. Le développement devient alors un espace complexe, polycentrique et multidimensionnel, où les objectifs se
diversifient et où les approches se renouvellent constamment.
La pauvreté intégrée est une approche qui dépasse la simple dimension monétaire de la pauvreté pour inclure l’ensemble des
privations vécues par les individus dans leur quotidien. Elle se définit comme la combinaison de plusieurs manques ou difficultés qui limitent la
capacité d’une personne à participer pleinement à la vie sociale et économique. Ces privations peuvent concerner l’accès aux biens matériels de
base, comme la nourriture, le logement ou les vêtements, mais aussi les services essentiels, tels que la santé, l’éducation et la protection sociale.
La pauvreté intégrée prend également en compte les contraintes liées aux opportunités économiques, à l’emploi et à la sécurité des revenus, ainsi
que les obstacles à la participation sociale et civique.
Ce concept s’appuie sur l’idée que la pauvreté n’est pas seulement un manque d’argent, mais une expérience vécue dans toutes ses dimensions,
qui affecte le bien-être, les capacités d’action et le sentiment d’appartenance à la société. Ainsi, une personne peut être considérée comme pauvre
même si elle dispose d’un revenu monétaire suffisant, mais qu’elle est exclue des systèmes de soins, d’éducation ou de logement, ou qu’elle
rencontre des discriminations qui limitent ses choix et sa liberté d’action. La pauvreté intégrée inclut donc à la fois la dimension objective
(mesurable, comme le revenu ou l’accès aux services) et la dimension subjective (perception de la privation et sentiment de vulnérabilité),
reflétant l’expérience réelle des individus dans leur contexte social, économique et culturel.
Cette approche est inspirée des travaux sur les privations multidimensionnelles et sur les capabilités d’Amartya Sen, qui insistent sur la
nécessité de considérer ce que les personnes peuvent réellement faire ou être, et non uniquement ce qu’elles possèdent. Elle permet ainsi de
mieux comprendre la pauvreté comme un phénomène complexe et intégré, où les expériences vécues, les obstacles institutionnels et les
inégalités structurelles s’entrelacent pour limiter les opportunités de développement humain et social.
La pauvreté marginale désigne une situation dans laquelle les individus ou les groupes se trouvent aux marges de la société, ne
disposant pas des ressources minimales pour participer pleinement à la vie économique, sociale et politique. Elle se caractérise par une exclusion
partielle ou totale des biens et services essentiels, ainsi que des réseaux sociaux et institutionnels qui permettent l’intégration dans la société.
Contrairement à la pauvreté monétaire classique, qui se limite souvent à un seuil de revenu, la pauvreté marginale met l’accent sur l’isolement
social et l’incapacité à accéder aux opportunités fondamentales pour vivre dignement.
Dans l’expérience vécue, les personnes vivant dans la pauvreté marginale peuvent avoir un logement précaire, un accès limité aux soins de santé,
à l’éducation ou à l’emploi, et subir des discriminations ou des stigmatisations. Elles rencontrent des difficultés à satisfaire leurs besoins de base
de manière régulière et sont souvent contraintes de recourir à des stratégies de survie comme le travail informel, le recours à la charité ou à
l’entraide communautaire. Ce type de pauvreté accentue le sentiment de vulnérabilité et de dépendance vis-à-vis de la société et des institutions,
et limite la capacité à se projeter dans l’avenir.
La pauvreté marginale est également étudiée à travers la dimension relationnelle, comme l’a souligné Serge Paugam, qui met en avant la
pauvreté comme statut social, perçue et vécue au travers des relations d’interdépendance et d’assistance. Ainsi, les expériences vécues montrent
que la pauvreté marginale ne se réduit pas à un manque matériel : elle englobe l’exclusion sociale, la fragilité économique, et l’impossibilité de
bénéficier des droits et protections fondamentaux.
La pauvreté disqualifiante désigne une forme de pauvreté où les individus subissent non seulement un manque de ressources
matérielles, mais également une dévalorisation sociale qui limite leur capacité à être reconnus comme acteurs à part entière dans la société. Cette
notion met l’accent sur le rapport social et symbolique à la pauvreté : les personnes touchées se trouvent exclues ou stigmatisées, ce qui affecte
leur dignité, leur identité et leur capacité à exercer des droits sociaux, économiques et politiques. La pauvreté disqualifiante va donc au-delà de la
privation matérielle, en combinant l’expérience vécue de manque et l’expérience sociale de rejet ou de marginalisation.
Dans la vie quotidienne, cette forme de pauvreté se manifeste par des situations où les individus sont perçus comme « incapables » ou « non
compétents » par la société, ce qui les empêche d’accéder à l’emploi stable, à des services de qualité, à des institutions publiques ou à des
réseaux sociaux. Les expériences vécues incluent par exemple l’exclusion du marché du travail formel, la difficulté à obtenir un logement
décent, l’accès limité à l’éducation et à la santé, ou encore la stigmatisation liée à l’assistance sociale. Ces expériences renforcent le sentiment de
désaffiliation et peuvent engendrer une perte de confiance en soi et en la société.
Cette approche est notamment développée par Serge Paugam, qui décrit la pauvreté disqualifiante comme un processus de désaffiliation sociale
et institutionnelle, dans lequel les personnes pauvres sont progressivement isolées et privées de leur statut de citoyens à part entière. Elle illustre
que la pauvreté n’est pas seulement une question économique, mais aussi un phénomène social et symbolique, profondément ancré dans les
rapports d’interdépendance et de reconnaissance au sein de la société.
Arménie
Un État enclavé et vulnérable
L’Arménie indépendante depuis 1991 se construit sans véritable tradition de longue durée d’État souverain, ce qui explique une identité
collective très marquée par la mémoire du génocide de 1915 et une « identité refuge » face à l’insécurité régionale. Le pays est enclavé pour des
raisons géopolitiques, avec une frontière fermée avec la Turquie et des conflits récurrents avec l’Azerbaïdjan autour du Haut-Karabakh, ce qui
restreint ses débouchés et renforce sa vulnérabilité.
Ces tensions régionales se traduisent par une militarisation massive : une part très importante des dépenses publiques est consacrée à
l’armement, faisant de l’Arménie l’un des États les plus militarisés au monde, au détriment d’autres secteurs comme la santé ou la protection
sociale. La proximité politique, économique et sécuritaire avec la Russie reste structurante, même après la « révolution de velours » de 2018 qui
a porté au pouvoir des élites plus ouvertes vers l’Occident, car la dépendance énergétique et financière envers Moscou limite les marges de
manœuvre.
Une démographie marquée par l’exode et la sélection prénatale
Sur le plan démographique, la population résidente est passée d’environ 3,53 millions en 1989 à 2,96 millions en 2020, ce recul reflétant la force
des vagues migratoires liées à l’instabilité politique et économique. Plus de 7 millions d’Arméniens vivent hors du pays (Russie, États-Unis,
Europe), et leurs transferts financiers représentent une part significative du PIB, ce qui crée à la fois une dépendance et un lien vital avec la
diaspora.
Le pays est confronté au vieillissement et à un déséquilibre marqué du rapport de masculinité à la naissance (114 garçons pour 100 filles, contre
une norme de 105), signe d’une sélection prénatale en faveur des garçons. Ce phénomène, combiné à une fécondité relativement basse (environ
1,7 enfants par femme au début des années 2010) et aux migrations masculines, peut avoir des effets sociaux à long terme (tensions sur le
marché matrimonial, risques de violences), même si la sélection recule aujourd’hui dans le Caucase selon le document.
Une économie en transition et sous dépendance
Économiquement, l’Arménie est classée comme pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure, avec un PIB par habitant (en PPA)
d’environ 14 231 dollars en 2018, mais une croissance très volatile depuis les années 1990. Après l’indépendance, la chute de la production
s’explique par la perte des débouchés vers le marché russe, la dégradation des termes de l’échange et le conflit avec l’Azerbaïdjan, ce qui a
provoqué chômage, pauvreté et migrations.
La transition vers l’économie de marché s’est faite sous l’influence de la Banque mondiale et du FMI, via des réformes inspirées du « Consensus
de Washington » : privatisation de 90% des terres, libéralisation des prix et du commerce, politiques monétaires strictes contre l’hyperinflation
(passée d’environ 5 000% en 1994 à 1% en 1999) et baisse durable de la dépense publique à 24–25% du PIB. L’économie reste cependant très
sensible aux chocs extérieurs, notamment aux crises de 2008–2009 et de 2014 en Russie, en raison des transferts de la diaspora et de la forte
intégration commerciale avec ce pays.
Commerce extérieur et structures productives
La balance commerciale est durablement déficitaire, même si les déficits récents sont moins prononcés que par le passé, et l’Arménie importe de
Russie près des trois quarts de ses matières premières énergétiques. Les échanges avec l’Iran restent encore limités malgré des relations
bilatérales pacifiées, ce qui fait de l’ouverture vers Téhéran une alternative stratégique potentielle pour briser l’enclavement et diversifier les
partenaires.
Le pays exporte principalement des produits primaires mais voit monter la part des produits manufacturés (plus de 30% des exportations selon le
document), avec des secteurs comme le diamant taillé, les minerais ou l’agro-alimentaire. La diversification géographique reste néanmoins
incomplète, les principaux partenaires demeurant la Russie, la Chine, l’Allemagne et plus largement l’Union européenne, ce qui laisse planer un
risque de dépendance commerciale.
Informalité, protection sociale et pauvreté
Le marché du travail est marqué par une économie informelle très importante : 52% de l’emploi total serait informel, surtout dans l’agriculture
mais aussi dans les services qui représentent un tiers du PIB. Cette informalité limite la base fiscale, rend plus difficile le financement de
politiques publiques ambitieuses et contribue à la fragilité sociale.
Les dépenses sociales sont faibles et seulement la moitié de la population bénéficie d’une couverture sociale, ce qui renforce la vulnérabilité des
ménages face aux chocs économiques. Malgré une amélioration relative, la pauvreté reste élevée, avec un taux d’environ 26,4% en 2019, un très
faible pourcentage de la population vivant avec moins de 1,90 dollar par jour (1,1%), un IDH de 0,759 (84e rang en 2021) et des inégalités
modérées (coefficient de Gini à 27,2% en 2023 selon le document).
En somme, le document brosse le portrait d’une Arménie prise entre héritages historiques lourds, dépendances extérieures fortes (Russie,
diaspora, institutions financières internationales) et volonté de réforme, où la question centrale est de savoir comment desserrer ces contraintes
pour transformer la croissance fragile en développement plus inclusif et souverain.
Argentine
Pour l’Argentine, le document dresse le portrait d’un pays relativement riche et doté d’importants atouts productifs et humains, mais miné par
une instabilité macroéconomique chronique (inflation, crises, volatilité de la croissance) et par des structures productives trop peu diversifiées.
Cette combinaison explique que, malgré un niveau de développement élevé en Amérique latine, la pauvreté, l’informalité et les inégalités restent
importantes.
Niveau de développement et caractéristiques générales
L’Argentine a longtemps été présentée comme l’économie la plus riche d’Amérique latine au XXe siècle, portée par de puissants propriétaires
fonciers tournés vers l’exportation de produits primaires. Aujourd’hui, elle est classée pays à revenu intermédiaire supérieur par la Banque
mondiale, avec une population d’environ 45,6 millions d’habitants en 2024 et un PIB par habitant projeté pour 2025 autour de 31 379 dollars, ce
qui la place au 68e rang mondial.
Les indicateurs sociaux montrent un niveau de développement relativement élevé : l’IDH s’élève à 0,865 (47e rang mondial), ce qui traduit un
bon capital humain, notamment en matière de formation des ingénieurs. Toutefois, l’indice de Gini d’environ 42 en 2020 signale des inégalités
encore marquées, même si elles ont diminué sur les vingt dernières années.
Situation économique et structures productives
La croissance du PIB est caractérisée par de fortes amplitudes, avec des phases d’expansion et de récession qui se succèdent, ce qui traduit une
grande instabilité. L’un des problèmes centraux est l’inflation, souvent très élevée, pouvant atteindre des niveaux proches de l’hyperinflation, ce
qui traduit la difficulté à maintenir la valeur de la monnaie nationale sur les marchés des changes.
Sur le plan productif, l’Argentine conserve un avantage comparatif important dans le secteur primaire, qui représente environ un tiers des
exportations, notamment avec la filière du soja. Le pays dispose aussi de ressources fossiles significatives (gaz et pétrole de schiste), ce qui
l’expose au risque de « maladie hollandaise », c’est-à-dire de surévaluation de la monnaie et de désindustrialisation si la rente primaire n’est pas
bien gérée.
Marché du travail, protection sociale et pauvreté
Le document souligne un taux d’emploi informel très élevé, proche de 50% selon l’OIT, soit davantage que dans plusieurs pays voisins. Cette
informalité coexiste avec un système de protection sociale capable en principe de couvrir aussi les travailleurs informels, même qu’une partie de
la population reste en dehors de cette protection.
Le chômage est généralement inférieur à 10%, mais il peut monter jusqu’à 20% lors des grandes crises, accentuant la précarité. La pauvreté
demeure élevée, touchant particulièrement les zones urbaines, les jeunes et certaines régions comme le nord -est du pays, ce qui reflète la
combinaison d’inflation, d’instabilité et de faibles gains de productivité.
Problèmes structurels mis en avant
Le texte insiste sur plusieurs blocages structurels : la productivité, la compétitivité et le niveau d’investissement sont jugés trop faibles, ce qui
alimente les déséquilibres macroéconomiques et freine la montée en gamme de l’économie. La spécialisation persistante dans les ressources
agricoles, sans progression notable des exportations à haute valeur ajoutée, témoigne d’une structure productive qui a peu évolué vers l’industrie
ou les services sophistiqués.
Enfin, l’instabilité économique et les crises récurrentes sont liées à des changements fréquents de politiques économiques en fonction des
alternances politiques, ce qui nuit à la visibilité des agents privés et décourage les investissements de long terme. Dans cette perspective, l’enjeu
pour l’Argentine est de rompre ce cycle inflation-crise-ajustement en consolidant ses institutions économiques, en stabilisant sa monnaie et en
diversifiant davantage son appareil productif.
Ghana
Pour le Ghana, le document présente un pays qui a connu une forte instabilité politique après l’indépendance, mais qui est parvenu à une
démocratisation relative et à une croissance soutenue depuis les années 2000, tout en restant marqué par une pauvreté encore élevée, une très
forte informalité et une protection sociale incomplète.
Trajectoire politique et transition démocratique
Le Ghana devient indépendant en 1957, mais traverse jusqu’en 1992 une période d’instabilité marquée par plusieurs coups d’État militaires, sur
fond de régime autoritaire sous Kwame Nkrumah (répression des opposants, censure, monopartisme). La Constitution de 1992 instaure un
régime républicain multipartite, avec une première alternance politique en 2000 et, depuis, des élections compétitives, une participation
relativement élevée, un pluralisme médiatique et des mécanismes de surveillance démocratique qui soutiennent la « transition démocratique ».
Données démographiques et capital humain
La population est d’environ 34,5 millions d’habitants en 2024, soit une multiplication par 3,5 depuis 1960, ce qui traduit une dynamique
démographique forte. L’espérance de vie à la naissance est d’environ 65 ans, avec un indice synthétique de fécondité de 3,3 enfants par femme et
une population très jeune (36% ont moins de 15 ans), ce qui constitue à la fois un potentiel de « dividende démographique » et un défi en termes
d’emploi et de services sociaux.
Informalité, protection sociale et pauvreté
L’une des caractéristiques majeures est l’extrême importance de l’économie informelle : environ 90% de l’emploi total, principalement dans
l’agriculture, tandis que l’emploi formel se concentre dans le secteur public. La protection sociale reste peu développée, même si elle est plus
avancée que dans plusieurs pays voisins, ce qui laisse une grande partie de la population exposée aux chocs économiques et aux risques sociaux.
La pauvreté demeure élevée mais en diminution, avec 39% de la population qui vivait avec moins de 3 dollars par jour en 2016, et un IDH de
0,512 plaçant le pays au 145e rang mondial, dans la catégorie des IDH moyens. Les inégalités économiques augmentent, le coefficient de Gini
passant d’environ 38% en 1992 à plus de 42% aujourd’hui, ce qui montre que la croissance ne bénéficie pas de manière homogène à l’ensemble
de la population.