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Rétrospection

La pièce dramatique 'Rétrospection' suit Chris, un ancien membre d'un gang, qui doit faire face à son ancien chef, Daniel, pour sauver sa petite amie kidnappée. Daniel impose à Chris un dilemme moral : commettre un acte violent pour récupérer sa compagne ou rester fidèle à ses principes au risque de perdre tout. Chris est plongé dans une lutte intérieure entre son désir de rédemption et la menace que représente Daniel pour sa famille.

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Rétrospection

La pièce dramatique 'Rétrospection' suit Chris, un ancien membre d'un gang, qui doit faire face à son ancien chef, Daniel, pour sauver sa petite amie kidnappée. Daniel impose à Chris un dilemme moral : commettre un acte violent pour récupérer sa compagne ou rester fidèle à ses principes au risque de perdre tout. Chris est plongé dans une lutte intérieure entre son désir de rédemption et la menace que représente Daniel pour sa famille.

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Rétrospection

Texte dramatique bimédial


(Scène & écran)

Cette pièce est un hommage aux élèves, à la jeunesse,


à cet âge fragile où une rencontre peut infléchir une vie.

p. 1
RÉSUMÉ

Chris, issu d’une famille modeste, est ancien membre d’un gang de tueurs. Il se
retrouve confronté à Daniel, son ancien chef de gang, pour tenter de récupérer sa
petite amie kidnappée par ce dernier.

Daniel accepte de la libérer, mais impose une condition : Chris doit lui rapporter l’œil
gauche d’un homme qui détient des informations compromettantes sur les activités du
gang. En échange, il lui promet non seulement la liberté de sa petite amie, mais aussi
une somme de cinq millions de francs. Face à ce dilemme, Chris refuse
catégoriquement, affirmant qu’il ne veut plus participer à des actes de violence.

Cependant, Daniel ne compte pas abandonner si facilement. Il le menace de tuer ses


parents, en plus de sa petite amie, s’il continue à s’opposer à sa demande. Chris est
alors plongé dans un dilemme moral : céder pour sauver les siens ou maintenir ses
convictions au risque de tout perdre.

Daniel lui accorde un délai de soixante-douze heures pour réfléchir, le mettant ainsi
sous une pression insoutenable. Chris devra affronter ses propres démons et faire
face à son passé pour trouver un moyen de sauver ses parents et sa petite amie, tout
en restant fidèle à ses principes. Mais pourra-t-il vraiment sortir indemne de ce défi.

p. 2
PERSONNAGES :
• CHRIS (28 ans) : Ancien membre d’un gang. Loyal, courageux, profondément
tiraillé par son passé violent et son désir de rédemption. Un homme en lutte
contre lui-même.

• DANIEL (32 ans) : Chef de gang à l’apparence calme et réservé. Manipulateur,


cruel et stratège, il dissimule sa violence derrière une intelligence froide et un
contrôle absolu.

• SUNDA (50 ans) : Mère de Chris, épouse de Pierre. Femme de ménage, usée
par une fatigue chronique et par la précarité. Une femme digne, marquée par
les sacrifices.

• PIERRE (60 ans) : Père de Chris, vigile de nuit. Corps affaibli, esprit, esprit
fatigué. Un homme brisé par des années de labeur et l’impuissance face à sa
condition.

• NICOLAS (31 ans) : Ami proche de Chris. Apparence et langage de voyou.


Loyal à sa manière, incarne la rue et ses codes.

• KILA (30 ans) : Ami de Chris. Regard vif, fasciné par le matériel. Apparence et
langage de voyou.

• DEUX PORTIERS : Deux hommes robustes, discrets. Présences silencieuses


au service de l’ordre établi.

p. 3
PROLOGUE
(L'installation du public, suivie d’une voix masculine imposante).

VOIX OFF MASCULINE :

À cette époque, j’étais encore élève. Lui aussi. C’était le genre de personne qui captait
l’attention sans même essayer. Assis au fond de la classe, il semblait indifférent au
monde qui l’entourait. Mais il avait ce regard perçant, comme s’il voyait au-delà des
apparences.

Un regard qui te défie. Qui te donne l’impression qu’il détient des secrets que tu
ignores. Qu’il peut t’ouvrir les portes d’un autre monde. Un monde meilleur. Et moi, j’ai
voulu voir ce monde.

À cet âge-là, on croit encore que certaines rencontres sont des chances.

Tout a commencé avec une simple tige de cigarette qu’il m’a tendue. Un geste banal.
Presque rien. Nos chemins se sont alors croisés. Une simple conversation, une
entente immédiate. Nous parlions de tout et de rien, de rêves d’évasion. De liberté.
D’argent. D’alcool. De vitesse. C’est avec lui que j’ai découvert des horizons que je
n’aurais jamais imaginer.

Il m’a montré des raccourcis vers le succès. Des moyens d’obtenir ce que je voulais
sans attendre. À l’époque, ça semblait excitant. Presque magique : le frisson de
l’interdit, le gout du risque.

Mais ce que je ne savais pas, c’est que chaque pas à ses côtés m’entrainait un peu
plus dans un piège. Un piège dont il me serait presque difficile de sortir.

Il ne m’a offert que des chaines. Des chaines faites de violences, de peur, et de sang.
Le sang d’autrui ! Le sang des miens !

p. 4
Acte I

Scène I : Devanture gang club.

Deux portiers veillent Deux portiers veillent à la sécurité des lieux. Chris, un jeune
homme de vingt-huit ans arrive et tente de négocier son passage. Mais les deux
derniers, de façon provoquante, lui refusent le passage.

CHRIS (Le suppliant) :


Laissez-moi entrer, s’il vous plait. Je dois voir Daniel. C'est urgent !

PORTEUR 1 : (moqueur)
Daniel n’est pas là, cher ami.

PORTIER 2 :
Va voir ailleurs s’il y est.

Chris, frustré, tente de les raisonner en vain. La tension monte. Après plusieurs refus,
il perd patience. Il se jette sur eux et une violente bagarre éclate. Les portiers ne
peuvent résister à la détermination de Chris. Il finit par les mettre K.O. d'un coup bien
placé.

Essoufflé mais calme, Chris franchit la porte et entre dans le club pour voir Daniel.

Scène II : Vaste bureau modeste.

Daniel, vêtu d’une soutane musulmane, fait sa prière du soir. Il sent une présence
derrière lui. Il jette discrètement un coup d’œil et aperçoit Chris, immobile, les bras
croisés, qui le fixe.

Daniel poursuit sa prière. Chris, quant à lui, fait quelques pas nerveux en attendant.
Sans s’en rendre compte, il passe devant Daniel. Celui-ci, furieux, interrompt
brusquement sa prière et s’en prend à Chris.

DANIEL : (Criant)
Chris ! Allah Akbar ! Ne répète plus jamais ça.

CHRIS (Ignorant ce qu’il a fait)


Quoi ?

Daniel le lorgne du coin de l’œil.

DANIEL
Tu ne devais pas passer devant, merde. Tu as gâté ma prière. La
prochaine fois, appelle-moi avant de venir, sinon je ne te recevrai pas.
Est-ce que je me fais comprendre ?

CHRIS
C’est noté. Mais tes hommes ont refusé de me laisser entrer. Qu’est-ce
que tu leur as foutu dans la cervelle ?

p. 5
DANIEL :
Tu dis qu’ils ne t’ont pas laissé entrer ?

Chris approuve.

Alors comment tu as fait ? J’espère que tu n’as pas fait de bêtises, hein ?

CHRIS : (S’approchant de Daniel)


Je leur ai juste cassé la gueule et je suis entré. Je pense qu’ils ont besoin
de quelques soins médicaux.

DANIEL :
Hum ! Hum ! Hum ! Eh bien, bravo ! Je constate que tu es toujours en
forme. Je peux donc encore compter sur toi, c’est rassurant. Mais si
jamais tu refais ça, je te démolis moi-même, à la limite de l’irréparable.
Et toi aussi, tu auras besoin de soins médicaux.

Maintenant, va poser tes fesses là-bas !

Il lui désigne une chaise à l’extrême du bureau. Chris boude. Mais Daniel insiste.

Lève-toi et va poser tes fesses là-bas… sur la chaise…

Le flatte avec un faux sourire.

S’il te plait.

Chris se lève calmement et va s’assoir sur la chaise indiquée. À côté, une petite table
sur laquelle se trouve une bouteille de liqueur, un verre vide, un paquet de cigarettes
et un briquet. Chris prend la bouteille pour se servir, mais Daniel l’arrête aussi d’un
geste. Chris hésite, puis repose la bouteille.

DANIEL : (Sourire ironique)


C’est gentil, Chris. Maintenant dis-moi, tu veux boire quelque chose ?

CHRIS : (Sourire ironique)


Non. Une cigarette me suffit.

DANIEL : (S’énervant)
Ma question est pourtant bien claire. Tu bois quelque chose, oui ou
merde ?

Silence. Daniel se lève, s’approche de Chris et le menace du regard. Chris soutient


son regard.

CHRIS : (Tranquillement)
Merde, Daniel !

DANIEL :
Eh ben tant pis ! Merde alors !

Daniel retourne à sa natte.

p. 6
CHRIS :
Puis-je avoir une cigarette ?

DANIEL :
Non. Il ne m’en reste que cinq. Si je t’en donne une seule, je serai
déprogrammé. Désolé !

Alors, qu’est-ce qui me vaut l’honneur de ta visite fraternelle ?

CHRIS :
Ce n’est pas une visite fraternelle. Ma copine a été enlevée hier soir chez
elle en famille. D’après le descriptif des auteurs de cet enlèvement, je me
suis dit que si ce n’était toi, c’était sans doute toi. Est-ce que je me
trompe, Daniel ?

DANIEL :
Voilà une bonne très question qui mérite une très bonne réponse. Eh
ben… Non !

CHRIS :
Non quoi ?

DANIEL :
Non, tu ne te trompes pas ! J’ai bel et bien kidnappé ta petite amie.

CHRIS :
Puis-je lui parler un moment ?

DANIEL :
Oh ! Pas si vite, cher ami. Allons étape par étape. J’ai une question à te
poser.

CHRIS :
Je t’écoute.

DANIEL :
Pourquoi tu nous as lâchée ? Tu as quitté le gang, alors que tu faisais
partie de mes hommes les plus sûrs. Nous avions encore des missions
ensembles. Nous avions tant de choses à nous dire. Tu étais plus qu’un
frère, Chris.

CHRIS :
Je n’ai lâché personne. Je ne voulais plus faire ce sale boulot, alors je
me suis retiré.

DANIEL :
Ce sale boulot ! Est-ce que tu t’entends un peu parler ? Que le cosmique
te pardonne !

CHRIS :
Qu’il en soit ainsi !

p. 7
DANIEL :
Allah Akbar.

CHRIS :
Dis-moi, pourquoi tu as kidnappé ma copine ?

DANIEL :
Parce que j’ai besoin de toi, Chris. J’ai kidnappé ta bien aimée parce que
j’ai farouchement besoin de toi pour une mission.

CHRIS :
Je t’ai pourtant dit que je ne voulais plus…

DANIEL :
Oui, je sais. Tu ne veux plus faire couler le sang. Ça, j’ai compris.
Maintenant, arrête de me casser les oreilles avec ça, bon Dieu. Je te
parle d’une mission, pas de sang. Apprends à écouter avant de parler.
Bref… voici maintenant le TAF.

CHRIS :
Le TAF ?

DANIEL :
Travail à faire.

Il sort une photo et la montre à Chris.

Je veux voir, sur cette table, dans les prochains jours, l’œil gauche de ce
connard. Il détient des secrets qui ne doivent jamais sortir d’ici. Il mérite
une bonne leçon, sinon, il continuera à piailler comme un perroquet. Et
là, c’est notre vie qui est en jeu.

CHRIS :
Quels genres de secrets ?

DANIEL :
De quoi je me mêle ? Contente-toi d’écouter. Les questions viendront
après.

Il lui montre de nouveau la photo.

Il s’appelle Jean-Jacques. Il me fait chanter tous les jours… Ah ! Je


sens que tu as quelque chose à me dire : une question sans doute.
Vas-y, Chris, pose-là.

CHRIS :
Je pense sincèrement que les raisons que tu avances ne justifient pas
que je tue ce type. Je veux savoir la vérité. Qu’est-ce qu’il a vraiment
fait pour que je le tue ?

p. 8
DANIEL : (S’emporte)
Mais… voyons, Chris, il ne s’agit pas de le tuer, merde. Il s’agit
simplement de lui arracher l’œil gauche. C’est tout ce que je te demande,
cher ami. C’est facile à comprendre ça, n’est-ce pas ?

CHRIS :
Mais il faut quand-même que je sache…

DANIEL :
Tu n’as rien à savoir, hormis ce que je suis en train de te dire, Ok ? Ici,
c’est moi qui pose des questions. Toi, écoute-moi attentivement pour ne
rien louper, c’est tout. Maintenant cela dit : quand tu poseras des bonnes
questions, je te donnerai les bonnes réponses. Si on se comprend, c’est
parfait !

Maintenant dis-moi, est-ce que tu as une question par rapport à ce qu’on


s’est dit jusque-là ?

CHRIS : (Sourire ironique)


Non, je n’en ai pas ! Je retiens que je dois t’écouter attentivement pour
ne rien louper, c’est tout. Maintenant cela dit : quand je poserai les
bonnes questions, tu me donneras des bonnes réponses.

Daniel, furieux, revient à Chris.

DANIEL :
Pose ta putain de question tout de suite. Mais qu’est-ce que tu es con !

CHRIS :
Pas d’injures, s’il te plait, restons adultes.

Daniel s’approche brusquement et lui assène un coup de poing au ventre. Chris se


plie de douleur.

DANIEL :
Pose ta putain de question et qu’on en finisse.

CHRIS : (lui tenant tête)


J’ai oublié ma question.

Silence tendu. Ils se fixent tranquillement un instant.

Si je t’énerve tant, fais ce que ton cœur te dicte. Tue-moi.

DANIEL :
Tu sais bien que je ne le ferai pas. J’ai besoin de toi... et tu es mon frère.
Tu as soixante-douze heures pour réfléchir. Réaction ?

CHRIS :
Non !

p. 9
DANIEL :
Question ?

CHRIS :
Non plus !

DANIEL :
Très bien ! Je crois que je vais maintenant me coucher, je me sens un
peu épuisé. En plus, il se fait tard. Toi, tu rentres réfléchir. Bref, je te
raccompagne à la porte, s’il te plait.

CHRIS :
Je peux me débrouiller tout seul. Bonne nuit !

Il se dirige vers la sortie, puis se retourne.

CHRIS :
Ma question me revient.

DANIEL :
Bah, vas-y, pose-la, s’il te plait.

CHRIS :
Pourquoi tu n’arraches pas toi-même l’œil de ce type ?

DANIEL :
Parce que je suis trop bon pour ça. Oui, je trouve que je suis trop bon
pour arracher l’œil gauche d’un pauvre type. Voilà pourquoi je ne le fais
pas moi-même. Je l’aurais volontairement fait s’il s’agissait de son œil
droit. Mais malheureusement, ce n’est pas le cas. Raison pour laquelle
tu le feras, toi.

Il respire très profondément.

Ta question est vraiment intéressante. Mais ne t’inquiète pas, Jean-


Jacques ne mourra pas. Il va vivre avec la peur. Une peur qui lui
rappellera chaque jour qu'il a eu tort de me lâcher, lui aussi, et de se
mêler encore des affaires qui ne le regardent plus. Et toi, tu es la
personne qui va lui apprendre cela. Ta curiosité est-elle satisfaite ?

Lourd silence. Chris se retire calmement. Daniel sort son téléphone, compose un
numéro et met à l’oreille.

Allo ! Oui, mon cher, c’est fait, je viens juste de le libérer, et il a trois jours
pour réfléchir. Il a un peu résisté, certes, mais je crois qu’il ne va pas
tarder à se décider parce que je sais combien il tient à sa chérie. Oui,
son billet d’avion est déjà prêt… je suis d’accord… c’est cela, mon cher.

Il s’arrête, écoute attentivement.

Mais il ne faudra pas commettre de bêtises en confondant l’œil gauche à


l’œil droit. À supposer que cela arrive ainsi, vous n’aurez qu’à reprendre
p. 10
tout depuis le début pour que j’aie ce qui m’est dû, c’est-à-dire l’œil
gauche de Chris. Vous l’accueillerez comme un roi, c’est un ordre. Ainsi,
il vous fera aveuglément confiance sans rien soupçonner.

Son ton devient plus intense.

Oui, mon cher, je suis d’accord avec toi… tout à fait, c’est exactement ce
que tu dis. Mais nous, nous ne faisons pas de politique. Voilà ! Ah ! Ah !
Ah ! Mon cher, en politique, on extermine pour régner. Mais pour mon
cas, il s’agit simplement de donner une leçon à un lâche : Chris !

En fait… le problème est que je ne peux pas toucher à un seul cheveu


de Chris. Crois-moi, j’ai vraiment partagé des moments inoubliables avec
lui. Et c’est depuis l’école primaire. Donc, je n’aurai pas le courage
d’arracher personnellement son œil juste par plaisir de lui faire payer. Je
n’ai pas totalement perdu le sens de l’humain, tu sais. J’ai encore un peu
de compassion pour lui.

Il acquiesce, visiblement satisfait de son plan.

Ok. Bah, écoute… on reste en contact. Allez, à très vite, mon cher !

Il raccroche, un sourire satisfait aux lèvres.

ACTE II.

SCÈNE I : À un bar modeste.

Chris, l’air préoccupé, est assis sur une chaise. Il boit une bière en fumant une
cigarette, tandis qu’une musique gospel résonne, appelant à donner sa vie à Jésus-
Christ. Il hoche lentement la tête au rythme de la musique.

Au bout d’un moment, il se lève et esquisse quelques pas de danse pour se défouler,
mais n’y parvient pas. Ses gestes sont maladroits. Il s’arrête net, essoufflé, et regarde
autour de lui.

CHRIS (À lui-même, d’un ton las)


C’est ridicule…

Il se rassoit, écrase sa cigarette dans le cendrier avec agacement, puis prend une
autre gorgée de bière. Il soupire profondément.

CHRIS (Chuchotant)
Et si je faisais le mauvais choix ?

SCÈNE II : Cours.

Le lendemain, Chris est au milieu de sa séance d'entraînement. Des écouteurs vissés


dans ses oreilles, il écoute de la musique à plein volume et tente maladroitement de
chanter. Malgré ses efforts, son esprit reste perturbé. Il coupe la musique et reste
silencieux.

p. 11
CHRIS : (À lui-même, d’un ton las)
À quel moment exactement…
À quel moment tout a basculé ?

Je cherche le jour.
L’heure.
Le geste précis.

Je reviens toujours au même endroit.

Une salle de classe.


Le fond
Un regard qui ne demandait rien
Et qui promettait tout.

Pourquoi j’ai levé les yeux ce jour-là ?


Pourquoi j’ai soutenu son regard
Au lieu de baisser la tête ?

Si je n’avais pas croisé Daniel…


Si son chemin n’avait jamais touché le mien…

Ma vie aurait peut-être été étroite.


Modeste.
Fatiguée.
Mais elle aurait été droite.

Il n’a pas forcé.


Il n’a jamais forcé.
C’est ça le pire.

Il secoue la tête.

Il m’a tendu.
Juste ça.
Une tige.
Un geste.

Un temps.

C’est fou…
Comme on peut perdre sa vie pour un geste aussi petit.

Il respire profondément.

Je voulais autre chose.


Je voulais sortir.
Je voulais aller vite.
Je voulais…
Ne plus être ce fils de vigile.

p. 12
Ce fils de femme de ménage.
Je voulais un monde meilleur.

Un rire bref, cassé.

Un monde meilleur…
C’est comme ça qu’il disait.

Il ne parlait jamais du pris.


Pas sang.
Pas des cris.
Pas des nuits sans sommeil.
Pas des visages qui te regardent encore quand tu es seul.

Qu’est-ce qui m’attend après les soixante-douze heures de réflexion ?

Je maudis ce jour-là.
Je te maudis, Daniel, pour ton calme.
Pour ta lenteur.
Pour ton apparente innocente.

Je maudis cette curiosité en moi.


Cette faim de plus.
Cette impatience qui m’a fait croire que la vie devrait aller plus vite.

Daniel m’a montré un monde


Et moi, j’ai confondu la profondeur avec le vertige.

Il m’a parlé de liberté


Et j’ai abandonné la mienne
Il m’a parlé de choix
Et j’ai cessé d’en faire.

Aujourd’hui tout revient.


Tout.

Les visages.
Les silences.
Les sommes.
Les morts qu’on ne nomme plus.

Il respire difficilement.

Si je pouvais revenir à cet instant…


Pas pour corriger.
Juste pour refuser.
Juste pour dire non.
Avant que ce mot ne devienne impossible.

Mais le temps n’écoute pas les regrets.


Il encaisse.
Et il présente la facture plus tard.

p. 13
Je maudis le jour où mon chemin a croisé le sien.

Parce que ce jour-là,


Je n’ai pas seulement rencontré Daniel.
J’ai rencontré celui que je devais devenir.

Silence. Soudain, il entend les grincements du portail. Sunda, sa mère, une femme
d’une soixantaine d’années, entre et le surprend. Stupéfaite, elle s’arrête et le fixe un
instant. Chris esquisse un faux sourire.

SUNDA : (Émue, avec un large sourire)


Ton sourire… Oui, Chris, ton sourire !

Se contient de pleurer.

Tu ne peux pas t’imaginer combien ton sourire m’a manqué ! Je le revois


enfin aujourd’hui. Même si Dieu me rappele à lui aujourd’hui, je partirais
en paix, le cœur léger, car il a exaucé mon vœu. Allez, mon fils, souris.
Souris encore.

Elle est au bord des larmes.

Que le monde voie ton sourire et comprenne que la pauvreté ne doit


jamais ôter à l'humain sa joie de vivre.

Elle pleure brièvement. Chris, touché, s'approche d'elle et la prend dans ses bras.

CHRIS :
S’il te plait, maman, arrête de pleurer.

SUNDA :
Je suis simplement heureuse de te voir ainsi. Mais... tu as encore bu.

CHRIS : (D’un ton menaçant, se détachant légèrement)


Oui, maman. J’ai pris un peu d’alcool pour effacer ce qui me pèse dans
la tête. Maintenant ça va.

SUNDA : (Soupirant)
La vie n'est facile pour personne, Chris. Viens manger, j'ai préparé du tô
avec de la sauce gombo.

Elle commence à se diriger vers la sortie, mais Chris la retient avec ses mots.

CHRIS :
Je n’ai pas encore faim, je mangerai après.

Sunda s’arrête net et se tourne vers Chris, inquiète.

SUNDA :
Tu as un souci, Chris ! Qu’est-ce qui ne va pas ?

p. 14
CHRIS :
Ça va, maman, ne t’inquiète pas.

SUNDA : (Insistant)
Non, Chris, je veux savoir. Qu'est-ce qui te tracasse vraiment ?

Chris détourne le regard, en proie à une lutte intérieure.

CHRIS :
Je pense à toi, maman. Je pense à papa. Je pense à ma vie... Je suis
censé fonder une famille. Mais dans cette situation ? Je pense à notre
misère, et ça me dévore de l'intérieur.

SUNDA : (Consolante)
Tout ce que Dieu fait est bon, mon fils.

Chris, soudain pris d'une colère désespérée, élève la voix.

CHRIS :
Oui, mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quand, maman ? Demain ? Après-
demain ? Dans un mois ? Dans trois mois ? Ah, je vois ! Dans deux ans
peut-être ! Pourquoi pas dans dix ans ? Jusqu’à quand allons-nous
attendre que les choses changent ?

Il pleure un moment, les poings serrés. Sunda tente de le consoler.

SUNDA :
Ça va passer, Chris, arrête de pleurer, s’il te plait.

CHRIS :
Si Dieu existait vraiment, la pauvreté n'existerait pas.

SUNDA : (Le prenant dans ses bras)


La vie est une épreuve, mon fils. Une expérience que les dieux nous font
traverser. Qui sait ? Peut-être que demain tout sera différent.

CHRIS :
Mais en attendant, il faut que je voyage. Oui, maman, il faut que je parte
chercher un peu d’argent. Ça me torture de te voir servir les autres
comme domestique. Je dois partir parce que ça me ronge de savoir que
papa est vigile. Il passe ses nuits à veiller sur les autres pour des miettes.
Nous ne sommes pas condamnés à la pauvreté. Je dois partir parce que
ça me torture de ne pas pouvoir vous aider… merde ! D’ici soixante-
douze heures, je serai parti. Prie pour moi, maman. Je reviendrai avec
de l’argent.

SUNDA : (Stupéfaite)
L’argent ! Là, il y a quelque chose qui cloche ! Dis-moi, Chris, depuis
quand tu nourris ce rêve de partir ?

p. 15
CHRIS : (Hésitant, mais sincère)
Je ne sais pas. Mais le matin, quand tu es rentrée du travail, je t’ai
entendue te plaindre de ta fatigue incessante... Et papa aussi veut arrêter
ce travail de vigile, mais il est obligé de continuer juste pour payer les
l’eau et l’électricité… pour survivre, maman. C’est pour ça que je dois
partir.

SUNDA : (Soupçonne quelque chose)


Je n’ai pas grand-chose à dire. Mais si tu veux mon avis, ne pars pas.
Parle d’abord avec ton père.

CHRIS : (Déterminé)
Je lui parlerai demain matin, à sa descente. Mais je partirai quand même.

SUNDA :
Mon heure s’approche. Je dois aussi me préparer pour partir.

CHRIS :
Je sais, mais je déteste ton travail. Je le maudis.

SUNDA :
Pas plus que moi-même. Si j’avais le choix, je l’aurais arrêté depuis
longtemps. Ne perdons pas la foi.

CHRIS :
Je l’ai déjà perdu il y a longtemps. S’il te plait, maman, essaie de changer
de travail. Celui-ci me déshonore.

SUNDA :
Je n’ai pas encore trouvé mieux. Sois fort, surtout tient bon.

CHRIS :
Ici, je t’aide : la vaisselle, le ménage, la cour… même la lessive, parce
que ta santé ne te l’a jamais permis. Mais ailleurs, je suis sûr qu’on te fait
baver comme un âne.

Tu n’as aucune idée de combien je souffre de ça.

Sunda le regarde longtemps, partagée entre la tristesse et résignation. Puis, sans un


mot, elle se retourne et s’en va, laissant Chris seul.

SCÈNE III : Cour.

Pierre, le père de Chris, manifestement souffrant, se repose sur une natte. Chris entre,
s’approche de son père et le réveille.

PIERRE : (S’asseyant)
Chris ! Qu’est-ce qu’il y a encore ?

CHRIS :
S’il te plait, papa… je voudrais qu’on parle un peu.

p. 16
PIERRE :
Chris, je suis très fatigué et j’ai sommeil. Je viens à peine de descendre.
Ça ne peut pas attendre demain ? C’est mon jour de repos.

CHRIS :
Non, papa, ça ne peut pas attendre demain, il faut qu’on parle tout de
suite.

PIERRE :
Je t’écoute.

CHRIS :
Papa… je risque de voyager la semaine prochaine. J’hésitais à vous en
parler, maman et toi, parce que rien n’était clair dans ma tête.
Maintenant, la décision est prise : mardi prochain je pars.

PIERRE :
Tu pars ! Tu Voyage mardi prochain, et c’est maintenant que tu m’assois
pour me le dire. C’est très bien ! Et c’est où tu pars ?

CHRIS :
En fait, papa… la destination reste… heu… je dirais… discrète pour
l’instant. Mais…

PIERRE :
Ferme-la. Tu me prends pour un enfant, c’est ça ? Dis clairement que tu
veux reprendre ton sale boulot.

Il est stupéfait. Il appelle sa femme.

Sunda ! Sunda ! Viens écouter ton fils.

Énervé, il tourne de nouveau vers Chris.

Chris, cette fois tu risques de ne plus être mon enfant. Tu crois que tu es
le seul à vivre dans la pauvreté, hein ? Tu crois que tu es le seul à être
assoiffé d’argent ? Et puis, quel sale argent !

Sunda…

Sunda entre.

SUNDA :
Qu’est-ce qu’il y a encore ?

PIERRE : (à Chris)
Répète à ta mère ce que tu viens de me dire.

CHRIS : (Hésite)
Elle le sait déjà…

p. 17
PIERRE : (très déçu) :
Ah ! C’est donc un complot !? Pauvre de moi…

SUNDA :
Non, Pierre, ce n’est pas ça…

PIERRE :
Alors comment tu qualifies ça, toi ? Peut-être que c’est moi qui ne
comprend plus bien le français.

SUNDA :
Je t’explique. Hier quand je suis rentrée du travail, Chris m’a parlé de son
voyage. Tu étais déjà parti au travail, toi. Je lui donc ordonné de t’en
parler aujourd’hui.

Elle se tourne vers Chris.

Chris, tu vois la merde dans laquelle tu es en train de me mettre ?

PIERRE : (à Chris)
Tu n’iras nulle part, Chris. Tu restes ici. D’ailleurs, je ne veux plus
entendre ces paroles sortir de ta bouche.

CHRIS :
Papa, ce voyage est très important pour moi. Il faut que tu me le
permettes. Il faut absolument que je parte.

PIERRE :
Donc, tu me défies maintenant, c’est ça ?

CHRIS :
Non papa…

Pierre lui donne une gifle.

PIERRE :
Imbécile.

Chris se met à genou.

CHRIS :
Pardonne-moi, papa.

PIERRE :
Pardonne-moi aussi de ne pas avoir pu me contrôler. Écoute, Chris…
réfléchis un peu. Si, malgré ton passé, Dieu permet encore que tu sois
vivant, c’est une grâce. Tu es notre seul enfant. On ne veut pas te perdre.
Notre seul espoir, c’est toi. Si tu meurs aujourd’hui, qui s’occupera de ta
mère ? Moi, je sais que mes jours sont comptés, parce que ce que je vis
ces derniers temps, Dieu seul le sait.

Il se contient de pleurer.

p. 18
Chris, je suis malade. Je suis constamment malade, mon fils. Mon petit
salaire de vigile ne me permet pas d’honorer toutes les ordonnances
qu’on me prescrit toutes les deux semaines. Ne pars pas, s’il te plait.
Nous avons besoin de toi.

Il se retire en pleurant. Chris, les larmes aux yeux, le regarde partir. Sunda tente de le
consoler.

SUNDA :
Chris ! C’est maintenant que nous avons le plus besoin de toi. Ton père
souffre vraiment. Je n’aurai pas la force de m’en occuper toute seule. S’il
te plait, ne pars pas, reste avec nous. Nous avons besoin de toi à nos
côtés. Arrête de pleurer, s’il te plait. Dieu se souviendra de nous un jour.

Petit à petit Chris se calme.

Je te conseille de sortir échanger les idées avec tes amis. Tu en as peut-


être besoin. Mais fais attention à l’alcool, ça ne t’aide pas.

Chris, tout pensif, s’en va.

SCÈNE IV : QG

Kila, trente-cinq ans, un type à l’allure de voyou, avec un accent particulier, fait les cent
pas, l’air découragé. Il va s’asseoir sur un banc, se relève presque aussitôt et inspecte
les alentours pour voir si quelqu’un arrive. Il reprend place, sort de sa poche une tige
de cigarettes et l’allume. Une minute plus tard, Chris arrive. Pensif, très déçu, il s’assoit
calmement sans dire un mot. Kila l’observe attentivement.

KILA :
Tu ne me salues même pas, Chris ?

CHRIS :
Salut, Kila.

Kila lui tend la main, en vain. Il tente de le taquiner, mais Chris n’y répond pas. Kila se
calme et adapte la même attitude détachée que Chris et fumant en silence.

KILA :
Dis-moi, Chris… ça te dis qu’on aille manger quelque chose ? J’ai la
dalle, moi.

CHRIS :
On y va.

KILA :
Mais… tu as un peu d’argent sur toi, hein ?

CHRIS :
Non. Je n’ai rien. Je galère.

p. 19
KILA :
Tout ça, c’est Nicolas… un faux type ! Il me doit vingt-cinq mille francs.
En fait, je lui vendu à crédit ma paire de chaussures qu’on m’a ramené
des Etats-Unis. Il devait me gérer depuis avant-hier, mais il ne l’a pas
fait. Je suis sûr qu’aujourd’hui il va le faire. Donc, si tu as un peu
d’argent… tu me prêtes. Comme ça, dès que Nicolas me gère, moi, je te
rembourse.

CHRIS :
Kila, je t’ai déjà dit que je n’ai rien.

KILA : (Insistant)
Même pas un billet de mille francs ?

Silence.

Dans ce cas, file-moi au moins cinq-cents francs parce qu’il faut


absolument que je mange quelque chose.

Chris s’énerve et déverse sa colère sur Kila.

CHRIS :
Kila, je t’ai déjà dit que je n’ai rien sur moi ! Alors colle-moi la paix, pour
l’amour du ciel, putain ! Arrête de m’emmerder ! Moi-même, je suis
incapable de m’offrir ne serait-ce qu’un thé, tu comprends ça, oui ou
merde ? Fous-moi la paix si tu ne veux pas qu’on en vienne aux mains,
toi et moi. Je ne rigole pas. Je n’ai rien et je suis en galère ! C’est clair
pour toi ?

Kila reste figé sur le banc, complètement abasourdi.

En plus, je ne travaille pas à l’action sociale.

À ces mots, Nicolas, trente-deux ans, un ami à eux, arrive et réplique aussitôt, sur un
ton de voyou, mais avec une fausse amabilité.

NICOLAS : (l’air sérieux)


Je dis… bâtard-là, mais où est-ce que tu travailles ?

Chris réplique aussitôt, spontanément.

CHRIS : (Posément)
Chez ton grand-père !

Nicolas se fâche contre Chris. Lourd silence.

NICOLAS :
Bâtard-là !

Il tente de lui donner un coup de poing. Chris se lève brusquement pour se défendre.
Ils sont sur le point de se battre. Kila, qui observe la scène, éclate d’un rire moqueur
et les encourage.

p. 20
KIL :
Qu’est-ce que vous attendez ? Battez-vous. Allez, allez, battez-vous.

Nicolas se retourne alors contre lui.

NICOLAS : (à Kila)
Je dis… toi aussi bâtard. Méfie-toi de moi, hein.

Kila s’énerve à son tour.

KILA :
Nicolas, tu ne peux pas m’insulter bâtard.

NICOLAS
Je dis encore bâtard. Regarde, faut pas jouer avec moi, hein…

KILA
Ton bâtard, toi-même… un peu de respect pour ma personne.

NICOLAS
Espèce de vaurien.

KILA
Agronome.

NICOLAS
Chat de brousse…

KILA
Mangoustan !

NICOLAS
Là, tu dépasses les limites, mon pote, maintenant arrête. Tête
d’assassins !

KILA
Toi-même tête d’assassin. I going to sleep, et toute ta famille.

Nicolas s’emporte, attrape Kila par le col pour le menacer.

NICOLAS : (Agressif, le brutalisant)


N’insulte plus jamais ma famille, espèce de ventre de chiot ! Je ne le
permets à personne, Kila.

Il le relâche brusquement et le force à s’assoir sur le banc.

Ton oreille gauche.

KILA : (Le boudant)


Peau de l’âne.

NICOLAS (étonné, l’air moqueur)


Peau de quoi ? Répète un peu, je vais t’enseigner le français...
p. 21
KILA :
Je dis peau de l’âne ! Tu vas faire quoi ?

Nicolas éclate de rire.

NICOLAS :
On ne dit pas peau de l’âne, ventre de chiot. Avec ce français, tu risques
de réveiller Armand Jean du Plessis de Richelieu. On dit…

Il découpe les mots.

Peau / de / l’âne !

Chris, étonné, le fixe, puis éclate de rire à son tour.

CHRIS : (à Nicolas)
Toi, c’est François 1er que tu risques de réveiller, salopard.

Il rit jusqu’aux sanglots. Kila et Nicolas le regardent, inquiets.

NICOLAS
Chris… ça va ?

KILA :
Quelle question insensée !

NICOLAS :
Ne recommence pas, s’il te plait.

CHRIS : (Se calmant)


Rien de grave. Rassurez-vous.

NICOLAS :
Si tu le dis. Alors, de quoi vous parliez avant que je n’arrive ?

CHRIS :
Kila me disait que tu lui devais…

Kila interrompt aussitôt.

KILA
Je disais à Chris que je te devais vingt-cinq mille francs.

Il prend Chris en témoin.

N’est-ce pas Chris ?

Chris le toise sans répondre.

KILA : (à Nicolas)
Sinon… ça va ? Tout va comme tu veux ?

p. 22
NICOLAS
Ventre de chiot, tu es un médecin ? Ne me pose plus jamais ce genre de
question, salopard.

KILA
Ce n’est pas à cause de tes vingt-cinq mille francs que tu vas me parler
comme ça, hein…

NICOLAS
Ventre de chiot. Paie mes vingt-cinq mille francs, et tu verras si je vais
bien ou pas. Charpentier que tu es…

La tension remonte. Chris s’interpose.

CHRIS
Est-ce que vous allez enfin vous comporter comme des adultes ? Vous
êtes insupportable. Et vous me cassez les tympans. Maintenant taisez-
vous.

NICOLAS (à Chris)
Décolle tes fesses de ce putain de banc et rentre chez toi.

KILA (à Chris)
Tu n’es pas obligé de rester là…

CHRIS
Ici, ce n’est pas votre barraque.

NICOLAS
La tienne non plus… si tu as des problèmes expose-les…

CHRIS (Criant)
Oui, j’ai des problèmes ! Des sérieux problèmes, les gars. Et vous, vous
m’en rajouter d’autres. Assez !

Silence. Kila et Nicolas s’assoient près de lui, inquiets.

CHRIS (Calmement)
Daniel a kidnappé ma petite amie. Pour qu’il la libère, il m’a confié une
salle mission que je n’ai pas envie d’exécuter. De toute façon, je ne vis
plus dans mon passé.

KILA :
C’est quoi cette mission ?

CHRIS :
Arracher l’œil gauche d’un type, soi-disant parce qu’il détient des secrets
compromettants pour le gang. En échange, je récupère ma petite amie
et cinq millions.

p. 23
KILA :
Voilà que tu parles bien français : cinq millions ! Moi, à ta place, j’y vais.
Ce n’est qu’un œil gauche, pas les deux. Tu exécutes et après, on fait la
fête.

NICOLAS : (à Kila)
Toi, l’argent t’a bouffé le cerveau.

KILA :
J’ai juste donné mon avis. Donne le tien.

S’adressant à Chris.

Tu comptes encore pour Daniel, Chris. C’est d’ailleurs pour ça qu’il te


propose cinq millions. Donc, arrête de trop réfléchir.

NICOLAS
Moi, je pense qu’il veut te faire tuer. Il n’a juste pas le courage de le faire
lui-même. Réfléchis bien, mon pote. Tu es piégé.

KILA
C’est faux, ce n’est pas un piège…

NICOLAS :
Kila, je ne t’ai pas sonné, donc, arrête de me contredire.

KILA :
Puisque tu ne proposes rien de concret.

NICOLAS :
Un mot de plus, tu paies tout de suite mes vingt-cinq mille francs, sinon
je te casse la gueule, je ne rigole pas.

CHRIS :
J’ai soixante-douze heures pour me décider, putain ! Mon père est
gravement malade, avec des tas d’ordonnances qu’il n’a jamais pu
honorer. Ma mère c’est un autre cas. Merde !

NICOLAS :
Tiens bon, mon gars, ça va aller.

Kila approuve de la tête. Nicolas lui tend la main.

NICOLAS :
Mon argent.

KILA :
Tu m’as vu parler ?

NICOLAS :
Ventre de chiot. Reste tranquille.

p. 24
Nicolas revient à Chris.

Tu dois faire attention à toi parce que tu es sur une pente très glissante.
C’est dangereux parce que ça pourrait même couter la vie aux parents.

KILA : (à Nicolas)
Je peux parler ? S’il te plait.

NICOLAS :
Ventre de choit. Parle, mais tu as trente secondes.

KILA :
Moi, je pense qu’il ne va pas s’en prendre aux parents...

Nicolas l’interrompt.

NICOLAS : (à Chris)
Ne l’écoute, Chris, il délire. Ce que je coudrais ajouter, c’est que les
femmes, tu peux toujours t’en faire autant que tu voudras. Mais l’œil de
quelqu’un c’est sa vie. Et Dieu agit aux honnêtes et réagit aux méchants.

KILA : (à Chris)
Mais le méchant, dans toute cette histoire, c’est Daniel.

NICOLAS :
J’avais dit trente seconde…

KILA :
Ça restait onze secondes.

Revient à Chris.

Donc… voilà… Chris… je disais que le méchant, dans cette histoire c’est
Daniel. Toi, tu es comme une sorte de marionnette à qui on veut imposer
un rythme. Mais… personnellement… je te sais malin, tu vois ce que je
veux dire ?

CHRIS :
Non ! Sois plus clair.

NICOLAS :
Les onze secondes sont épuisés.

CHRIS : (à Nicolas)
Ajoute-lui une minute, s’il te plait.

NICOLAS : (à Kila)
Une minute de temps additionnel. Top chrono !

KILA : (à Chris)
Voilà… C’est simple. Essaie de te faire payer avant la mission. Là, on
prend l’argent et on se casse.

p. 25
NICOLAS :
Tu es trop bête, ventre de chiot.

KILA :
C’est encore mon avis, hein. Chris, toi, tu as besoin d’argent, c’est tout
ce que je retiens, moi. Quant aux parents… que Dieu veille sur eux !

CHRIS :
Amen !

NICOLAS :
Ouais, j’oubliais. En tout cas meilleure santé aux parents.

CHRIS :
Merci.

NICOLAS :
Bon, je file, j’ai des urgences !

Nicolas s’en va. Kila tente de le rattraper.

KILA :
Tu n’as vraiment pas cinq cents francs sur toi ? J’ai terriblement faim !

NICOLAS :
Ventre de chiot ! Je suis ta banque ? Mes vingt-cinq mille francs d’abord.

Nicolas le repousse et s’en va, laissant Kila embarrassé.

KILA : (Se soliloquant)


Cauchemar !

Il repart sur le bac, sort une tige de cigarette, l’allume et tire quelques coups avant de
la passer à Chris. Celui-ci tire quelques coups à son tour.

KILA :
Chris, tu n’as vraiment rien pour moi ? Je crève, sans blague.

Chris lui remet sa cigarette et se retire tranquillement.

SCÈNE V : Bureau de Daniel.

Daniel met de l’ordre dans son bureau. De temps en temps, il se sert un peu de liqueur
dans un verre, qu’il boit à petites gorgées. Chris, complètement désemparé, entre.
Daniel l’accueille chaleureusement.

DANIEL :
Mon cher Chris ! Alors… tout va comme tu veux ?

CHRIS :
Pas mal.

p. 26
DANIEL :
Très bien ! Ta chère petite amie se porte aussi bien. Je t’ai demandé,
hier, de prévenir avant de débarquer… en ait, je m’apprêtais à sortir, tu
vois ce que je veux dire ?

Chris hoche la tête avec un peu d’ironie.

CHRIS :
Je comprends. Sinon, je t’ai appelé ce matin et… tu m’as raccroché…

DANIEL :
C’est vrai, tu as parfaitement raison. D’ailleurs, tu fais bien d’en parler.
J’en profite donc pour tr demander de ne plus jamais me parler d’argent
au téléphone. Je t’explique pourquoi, sans que tu me le demandes.

Toi et moi, nous ne pouvons pas parler d’argent sans parler de la mission
par laquelle cet argent te sera donné. Les choses sont liées, tu ne trouves
pas ? Et les murs ont des oreilles.

Donc, à l’avenir, si tu as quelque chose à me dire, viens directement me


voir. Je ne suis pas un monstre. Je te prêterai une oreille attentive.

CHRIS :
Je n’attends que ça, Daniel. Je suis venu te voir pour qu’on parle
sérieusement, pas pour entendre des boniments.

Daniel esquisse un sourire ironique.

DANIEL :
Très bien ! Bah, pose tes fesses là ! Je te dois une tige de cigarette.
L’autre jour, il ne m’en restait que cinq, donc je ne pouvais rien faire pour
toi. Désolé pour ça.

Il lui lance un paquet de cigarettes.

Prends-en une.

CHRIS :
Non, merci, je n’en veux pas.

Il lui rend le paquet.

DANIEL :
Comment ça ? Tu es en train de me dire que tu as arrêté de fumer ?

CHRIS :
S’il te plait Daniel, est-ce qu’on parler sérieusement ? Je ne suis pas
venu pour parler de cigarettes…

DANIEL :
Je sais. Allez, parle, je t’écoute.

p. 27
CHRIS :
Bon ! J’ai réfléchi.

DANIEL :
Très bien ! La suite, s’il te plait.

CHRIS :
Je refuse cette mission. Ça va à l’encontre de mes convictions. Tu ferais
mieux de trouver quelqu’un d’autre. Un des portiers, par exemples.

Un léger sourire se dessine sur le visage de Daniel.

DANIEL : (Calmement)
Je te comprends parfaitement. Mais, à ce que je sache, on s’était donné
soixante-douze heures pour que tu puisses bien réfléchir. Ne t’excite pas
à vouloir me répondre à la vite.

S’il te plait, Chris, va encore réfléchir. Tu as le reste de la journée et celle


de demain. Donc, pas de précipitation.

CHRIS :
Je viens de te communiquer ma vraie décision, Daniel. Je n’en trouverai
pas de meilleure, crois-moi.

DANIEL :
Une très mauvaise décision, cher ami. C’est pour ça que je te demande
d’aller encore bien réfléchir. Mais avant, permets-moi de partager avec
toi un proverbe.

CHRIS
Je t’écoute.

DANIEL :
Une racine qui brule !

CHRIS : (Rigole)
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

DANIEL :
Tu rigole parce que mon proverbe te semble stupide, n’est-ce pas ? Et je
trouve ça normal, parce que dans la vie, il existe aussi des personnes
stupides.

Oui, Chris, il existe des gens stupides qui ne prennent pas le temps
d’analyser ou de comprendre la délicatesse de la situation dans laquelle
ils se trouvent. Heureusement qu’il existe des gens bons comme moi, qui
ne manque pas l’occasion de les corriger.

Une racine qui brule n’est pas du tout stupide.

CHRIS :
D’accord. Mais ce n’est pas un proverbe.

p. 28
DANIEL :
Je te rappelle que je ne suis pas linguiste. Mais je ne suis pas non plus
con. Je suis parfaitement conscient de mes propos.

Une racine qui brule.

Il va se servir un verre et boit une gorgée.

Dis, tu veux boire quelque chose ?

CHRIS :
Du whisky, s’il te plait.

DANIEL :
Oh ! Désolé, il ne m’en reste plus qu’une moitié de verre pour le soir. Par
contre, il y a du vin... là, sur la table. Je le prends souvent, moi, quand je
suis un peu embarrassé face à une situation plus ou moins complexe. Et
ça aide beaucoup. Vas-y, serre-toi à satiété.

CHRIS :
Bon, je crois que je vais rentrer.

DANIEL : (Avec autorité)


Nous n’avons pas encore fini, Chris. Il faut qu’on règle quelque chose.

CHRIS :
Je crois pourtant t’avoir dit que je ne pas intéressé.

DANIEL :
Une racine qui brule ! Je te conseille de ne pas essayer de m’énerver,
parce que je n’ai pas du tout envie de m’attaquer à ta famille : ton père
et ta mère.

Mais si tu m’y oblige, je n’aurai pas d’autre choix que de les exterminer.
Ensuite, je les découperai en petits morceaux. Je ne rigole, Chris. Tu
peux compter sur moi.

CHRIS : (Enervé)
Je te défends de toucher à un seul cheveu de mes parents…

DANIEL :
Ça dépendra de toi, mon cher. En plus de ta petite amie, je me ferai le
plaisir de me servir tes parents, toi y compris.

CHRIS : (Très confus)


Mais, Daniel… qu’est-ce que tu me veux au juste ?

DANIEL : (S’emportant)
Que tu t’exécutes, bordel ! Cette mission, il n’y a que toi qui peux me
l’accomplir, personne d’autre. Allah Akbar !

p. 29
Qu’est-ce que ça t’écoute d’arracher l’œil gauche d’un idiot, hein ? Tu as
déjà fait pire que ça, d’ailleurs.

Alors, tu t’exécutes ou je vous extermine, ta famille et toi. Tu as


aujourd’hui et demain. Maintenant, dégage. Dégage, putain.

Chris, furieux, se retire.

ACTE III

SCÈNE I. Cour familiale Chris.

Pierre est couché sur une vieille natte. Sunda entre avec un gobelet d’eau et un sachet
de médicaments qu’elle lui tend. Pierre les prend soigneusement, avale quelques
comprimés et rend le reste des médicaments à Sunda. En voulant se rallonger sur la
natte, son téléphone portable sonne dans une de ses poches. Il le sort et décroche.

PIERRE :
allô ! Oui, contrôleur… très mal ! J’ai mal et des démangeaisons partout.
C’est l’arthrose, en plus du diabète qui me fatigue trop ces derniers
temps.

Non, chef, je ne suis pas à mon poste, je suis couché à la maison… j’ai
très mal aux articulations.

Écoute, je ne te permets pas de me parler sur ce ton. Je peux avoir de


ton père, tu comprends ça ? Donc, un peu de respect pour moi. Et puis,
être vigile ne fait pas de moi un être privé de soins…

Chris, hors de lui, entre. Il s’arrête à l’entrée et observe de loin ses parents.

Ce n’est pas un salaire de trente mille francs qui va me soigner, encore


moins m’enterrer si je meurs en venant au travail…

D’accord. Coupe mon salaire si ça peut te faire plaisir.

Il raccroche violemment et dépose le téléphone sur la natte. Chris s’approche, confus,


pour comprendre ce qui se passe. Pierre, furieux, se confie à Sunda et Chris.

Qu’il coupe mon salaire s’il le veut. Salopard ! Je suis vigile, certes, mais
en attendant, je suis malade. Mon corps réclame autre chose que le
travail.

Et puis, quel travail ? Un travail pour lequel je passe mes nuits assis à
veiller sur des gens pendant qu’ils dorment. Un travail qui me condamne
à la régression.

SUNDA : (Essaie de le consoler)


Pierre… calme-toi, s’il te plait. Qu’est-ce qu’il a dit ?

p. 30
PIERRE :
Que je devais d’abord l’aviser avant de prétexter la maladie pour ne pas
être au travail. Pour lui, je ne suis pas malade, je fais semblant.

Et il me fait savoir que je dois déposer une lettre de demande


d’absence… n’importe quoi.

Menaçant.

Tous sont des salopards. Des gens qui préfèrent les procédures à
l’humain. Je n’ai pas eu la force d’aller au travail, ce n’est quand même
pas celle de marcher quinze kilomètres pour déposer une lettre de
demande d’absence que je vais avoir.

Et je t’explique, mais tu refuses de comprendre. Coupe mon salaire… ne


me le paie même plus si tu veux. Imbécile !

CHRIS :
Papa, ce travail te fait encore plus souffrir…

PIERRE :

Ça m’a quand même permis d’acheter ces quelques médicaments. Et


pour ma famille, j’irai jusqu’au bout. Je ferai pire s’il le faut.

D’ailleurs, je vais au travail.

Sunda et Chris tentent de le retenir en vain.

C’est mon devoir de m’occuper de vous. Tant que je vivrai, je me battrai


toujours pour vous. C’est ça être un père.

Un père doit souffrir, doit se sacrifier pour sa famille jusqu’à son dernier
souffle.

J’y vais. À demain, Sunda. Je vous aime beaucoup, tous les deux.

Chris, veille sur ta mère.

Pierre s’en va. Chris est encore plus désemparé.

CHRIS :
Maman ! J’avais promis de ne plus voyager. Je change d’avis. Je
voyagerai, coûte que coûte. Oui, maman, il faut absolument que je parte.
S’il te plaît, parle avec papa… essaie de le convaincre.

Ce voyage pourrait nous être très bénéfique. Je sais de quoi je parle,


maman.

Sunda le regarde avec suspicion.

SUNDA : (Furieuse)

p. 31
Alors de quoi tu parles ? Dis-le-moi, Chris, de quoi tu parles ? Tu es en
train de reprendre ton sale boulot, n’est-ce pas ? Ecoute-moi bien, Chris.
Je suis ta mère. Je t’ai porté dans mon ventre pendant neuf mois.

Elle esquisse un sourire ironique, chargé de rage.

Je vais convaincre ton père de te laisser voyager. Et tu vas voyager. Mais


je vais aussi demander à mes ancêtres de te rendre au centuple tout ce
que tu feras à autrui, en bien comme en mal. Si cela ne s’accomplit pas,
Chris, c’est que tu n’es pas sorti de mon ventre. Tu voyageras comme tu
le souhaites. Je vais de ce pas préparer ta valise.

Sunda se retire. Chris reste figé, comme hypnotisé. Son téléphone portable sonne.
C’est Daniel.

CHRIS :
Je maudis le jour de notre rencontre, Daniel.

VOIX DE DANIEL :
Merci pour l’information. Alors, comment ça va ?

CHRIS :
Parle, je t’écoute.

VOIX DE DANIEL :
Je ne te dérange pas j’espère ?

CHRIS : (Criant)
Je t’écoute, bordel. Parle.

VOIX DE DANIEL :
Du calme, cher ami. Il me semble que tu n’es pas d’humeur, qu’est-ce
qui t’arrive ? Dis-moi, est-ce que tu as besoin de mon assistance… ?

CHRIS :
Va te faire voir.

VOIX DE DANIEL :
C’est noté ! Je t’appelle simplement pour te rappeler que l’échéance c’est
demain. Je t’attendrai à seize heures pour connaitre ta décision finale.

Ah, j’oubliai ! Ton billet d’avion est déjà prêt sur ma petite table.

CHRIS :
Tu sais quoi, Daniel ?

DANIEL :
Non. Dis-moi, s’il te plait.

CHRIS :
Tu es la représentation même du diable.

p. 32
VOIX DE DANIEL :
D’accord. C’est encore noté ! À demain, Chris.

Silence lourd.

SCÈNE II : Bureau modeste Daniel.

Daniel, vêtu d’une soutane blanche, s’ennuie dans dans son bureau. Il fait les cent
pas, regardant par moments l’heure à sa montre-bracelet. Il va s’asseoir sur son tapis
de prière. Une minute plus tard, il se relève et se sert un peu de vin dans un verre, qu’il
boit à petites gorgées avant de rejoindre sa natte de prière.

Chris, parfaitement serein, entre et s’arrête au milieu de la pièce, fixant Daniel.

DANIEL :
Enfin, tu es là ! Tu es légèrement en retard, mais ça va, ce n’est pas bien
grave. Comment ça va ?

CHRIS :
Selon toi ?

DANIEL :
Bah, je ne sais pas. Bon ! Va poser tes fesses là-bas, s’il te plait.

Chris va s’asseoir à contrecœur.

Fais-toi le plaisir. Sers-toi ce que tu veux.

CHRIS :
Je ne veux rien.

DANIEL :
Très bien… comme tu veux, grand. Dans ce cas, allons droit au but. Tu
t’es enfin décidé ?

CHRIS :
Oui, Daniel, je me suis enfin décidé.

DANIEL :
C’est la bonne décision ou la mauvaise ?

Silence de Chris.

Il y a un adage qui dit qu’on réponde les imbéciles par le silence. Mais
dans ton cas, il ne s’agit pas de cela. Ton silence témoigne plutôt, ou du
moins consent à la réponse que j’attends de toi.

CHRIS :
Sinon ?

p. 33
DANIEL :
Sinon, tu as déjà la réponse, Chris. Si tu as pris la mauvaise de décision,
tu sais ce qui va se passer. Tu as été prévenu.

Il boit une gorgée de vin.

Alors… quelle est ta décision ?

CHRIS : (sourire ironique)


Je n’irai nulle part, Daniel.

Daniel, très énervé, devient étrangement calme. Il vide son verre d’un trait, va se servir
du whisky, le boit sur place d’un seul coup et repose violemment le verre sur la table.
Pensif, il caresse nerveusement la bouteille de whisky, la mâchoire serrée. Un sourire
chargé de rage se dessine sur son visage.

DANIEL : (Calmement)
Va-t’en, s’il te plaît. Dégage.

Chris s’en va. Daniel vide la bouteille du whisky qu’il tient, sort immédiatement son
téléphone portable d’une de ses poches et compose un numéro. Ça sonne.

Occupez-vous de sa mère. Sa confidente ! Vous en avez pour cinq


minutes.

Il regagne son tapis de prière.

SCÈNE III : Cour familiale Chris.

Pierre, assis à même le sol, près du corps de Sunda couvert de sang, se contient de
pleurer. Un moment après, Chris arrive. Hypnotisé, il reste figé, désemparé.

CHRIS :
Autrefois, j’ai fait tomber la pluie sur des maisons d’autrui pour mon pain
quotidien

Et la vie continuait à battre son plein !

Aujourd’hui, ma récolte empoisonnée fait saigner mon cœur

Et je trouve cela injuste.

La récolte empoisonnée de mes actes me fait oublier mon brave père


que je n’ai jamais vu se fondre en larme.

La récolte empoisonnée de mes actes me rappellera toujours les larmes


chaudes de mon père pendant le froid.

La récolte empoisonnée de mes actes m’arrache la joie de vivre

Puisque tu n’es plus, chère mère

Toi qui m’a gardé dans ton ventre neuf mois durant
p. 34
Toi sur qui je déposais ma saleté d’enfance

Toi qui me couvrait quand il faisait froid, maman

Toi à qui je me confiais

Toi qui prenait ma défense même quand j’avais tort…

Toi auprès de qui je me sentais en sécurité

Toi… qui…

Va en paix maman !

Pierre, près du corps de sa femme, assis. Le regard fuyant. La voix cassée, mais
tenue.

PIERRE :
Chris…
Quand tu étais élève,
Je croyais bien faire.

Je partais tôt,
Je rentrais tard,
Et quand je rentrais,
J’étais déjà fatigué pour t’écouter.

Je me disais :
L’essentiel c’est qu’il mange.
L’essentiel c’est qu’il étudie.
L’essentiel c’est qu’il ne manque de rien.

Je t’ai abandonné simplement, voilà la vérité.

Pas d’un coup.


Pas en partant.
Mais petit à petit,
Jour après jour,
Absence après absence.

Je n’étais pas là
Quand tu revenais de l’école
Avec des questions plein la tête.
Je n’étais pas là
Quand tu cherchais un exemple
Et que tu trouverais une chaise vide.

Je te donnais de l’argent,
Mais je te retirais ma présence.

Je t’ai simplement vu grandir de dos.

p. 35
Et pendant que je veillais les maisons des autres
Mon propre fils apprenais à se défendre seul.

Je n’ai pas vu
quand tu changeais.
Je n’ai pas voulu voir
Quand tu t’endurcissais.

Je me disais :
Il était fort.
Il se débrouillera.

Encore un mensonge.

Un enfant livré à lui-même


Ne devient pas fort.
Il devient dangereux.
Pour lui.
Pour les autres.

Si tu es tombé,
Ce n’est pas seulement à cause du monde.
C’est aussi à cause de moi.

Parce que je n’étais jamais là


Pour te dire non.
Jamais là
Pour te dire stop

Jamais là
Pour t’apprendre à avoir peur
De ce qui détruit.

Je t’ai nourri, oui.


Je t’ai scolarisé, oui.
Mais je ne t’ai pas élevé.

Et maintenant,
Je paie le prix d’un père
Qui a préféré suivre
Plutôt que d’aimer pleinement.

Un long silence.

Je voulais t’ouvrir l’avenir, fils


Et j’ai oublié d’habiter ton présent.

Il se tourne vers Chris et le regarde attentivement.

FIN !

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