Rétrospection
Rétrospection
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RÉSUMÉ
Chris, issu d’une famille modeste, est ancien membre d’un gang de tueurs. Il se
retrouve confronté à Daniel, son ancien chef de gang, pour tenter de récupérer sa
petite amie kidnappée par ce dernier.
Daniel accepte de la libérer, mais impose une condition : Chris doit lui rapporter l’œil
gauche d’un homme qui détient des informations compromettantes sur les activités du
gang. En échange, il lui promet non seulement la liberté de sa petite amie, mais aussi
une somme de cinq millions de francs. Face à ce dilemme, Chris refuse
catégoriquement, affirmant qu’il ne veut plus participer à des actes de violence.
Daniel lui accorde un délai de soixante-douze heures pour réfléchir, le mettant ainsi
sous une pression insoutenable. Chris devra affronter ses propres démons et faire
face à son passé pour trouver un moyen de sauver ses parents et sa petite amie, tout
en restant fidèle à ses principes. Mais pourra-t-il vraiment sortir indemne de ce défi.
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PERSONNAGES :
• CHRIS (28 ans) : Ancien membre d’un gang. Loyal, courageux, profondément
tiraillé par son passé violent et son désir de rédemption. Un homme en lutte
contre lui-même.
• SUNDA (50 ans) : Mère de Chris, épouse de Pierre. Femme de ménage, usée
par une fatigue chronique et par la précarité. Une femme digne, marquée par
les sacrifices.
• PIERRE (60 ans) : Père de Chris, vigile de nuit. Corps affaibli, esprit, esprit
fatigué. Un homme brisé par des années de labeur et l’impuissance face à sa
condition.
• KILA (30 ans) : Ami de Chris. Regard vif, fasciné par le matériel. Apparence et
langage de voyou.
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PROLOGUE
(L'installation du public, suivie d’une voix masculine imposante).
À cette époque, j’étais encore élève. Lui aussi. C’était le genre de personne qui captait
l’attention sans même essayer. Assis au fond de la classe, il semblait indifférent au
monde qui l’entourait. Mais il avait ce regard perçant, comme s’il voyait au-delà des
apparences.
Un regard qui te défie. Qui te donne l’impression qu’il détient des secrets que tu
ignores. Qu’il peut t’ouvrir les portes d’un autre monde. Un monde meilleur. Et moi, j’ai
voulu voir ce monde.
À cet âge-là, on croit encore que certaines rencontres sont des chances.
Tout a commencé avec une simple tige de cigarette qu’il m’a tendue. Un geste banal.
Presque rien. Nos chemins se sont alors croisés. Une simple conversation, une
entente immédiate. Nous parlions de tout et de rien, de rêves d’évasion. De liberté.
D’argent. D’alcool. De vitesse. C’est avec lui que j’ai découvert des horizons que je
n’aurais jamais imaginer.
Il m’a montré des raccourcis vers le succès. Des moyens d’obtenir ce que je voulais
sans attendre. À l’époque, ça semblait excitant. Presque magique : le frisson de
l’interdit, le gout du risque.
Mais ce que je ne savais pas, c’est que chaque pas à ses côtés m’entrainait un peu
plus dans un piège. Un piège dont il me serait presque difficile de sortir.
Il ne m’a offert que des chaines. Des chaines faites de violences, de peur, et de sang.
Le sang d’autrui ! Le sang des miens !
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Acte I
Deux portiers veillent Deux portiers veillent à la sécurité des lieux. Chris, un jeune
homme de vingt-huit ans arrive et tente de négocier son passage. Mais les deux
derniers, de façon provoquante, lui refusent le passage.
PORTEUR 1 : (moqueur)
Daniel n’est pas là, cher ami.
PORTIER 2 :
Va voir ailleurs s’il y est.
Chris, frustré, tente de les raisonner en vain. La tension monte. Après plusieurs refus,
il perd patience. Il se jette sur eux et une violente bagarre éclate. Les portiers ne
peuvent résister à la détermination de Chris. Il finit par les mettre K.O. d'un coup bien
placé.
Essoufflé mais calme, Chris franchit la porte et entre dans le club pour voir Daniel.
Daniel, vêtu d’une soutane musulmane, fait sa prière du soir. Il sent une présence
derrière lui. Il jette discrètement un coup d’œil et aperçoit Chris, immobile, les bras
croisés, qui le fixe.
Daniel poursuit sa prière. Chris, quant à lui, fait quelques pas nerveux en attendant.
Sans s’en rendre compte, il passe devant Daniel. Celui-ci, furieux, interrompt
brusquement sa prière et s’en prend à Chris.
DANIEL : (Criant)
Chris ! Allah Akbar ! Ne répète plus jamais ça.
DANIEL
Tu ne devais pas passer devant, merde. Tu as gâté ma prière. La
prochaine fois, appelle-moi avant de venir, sinon je ne te recevrai pas.
Est-ce que je me fais comprendre ?
CHRIS
C’est noté. Mais tes hommes ont refusé de me laisser entrer. Qu’est-ce
que tu leur as foutu dans la cervelle ?
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DANIEL :
Tu dis qu’ils ne t’ont pas laissé entrer ?
Chris approuve.
Alors comment tu as fait ? J’espère que tu n’as pas fait de bêtises, hein ?
DANIEL :
Hum ! Hum ! Hum ! Eh bien, bravo ! Je constate que tu es toujours en
forme. Je peux donc encore compter sur toi, c’est rassurant. Mais si
jamais tu refais ça, je te démolis moi-même, à la limite de l’irréparable.
Et toi aussi, tu auras besoin de soins médicaux.
Il lui désigne une chaise à l’extrême du bureau. Chris boude. Mais Daniel insiste.
S’il te plait.
Chris se lève calmement et va s’assoir sur la chaise indiquée. À côté, une petite table
sur laquelle se trouve une bouteille de liqueur, un verre vide, un paquet de cigarettes
et un briquet. Chris prend la bouteille pour se servir, mais Daniel l’arrête aussi d’un
geste. Chris hésite, puis repose la bouteille.
DANIEL : (S’énervant)
Ma question est pourtant bien claire. Tu bois quelque chose, oui ou
merde ?
CHRIS : (Tranquillement)
Merde, Daniel !
DANIEL :
Eh ben tant pis ! Merde alors !
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CHRIS :
Puis-je avoir une cigarette ?
DANIEL :
Non. Il ne m’en reste que cinq. Si je t’en donne une seule, je serai
déprogrammé. Désolé !
CHRIS :
Ce n’est pas une visite fraternelle. Ma copine a été enlevée hier soir chez
elle en famille. D’après le descriptif des auteurs de cet enlèvement, je me
suis dit que si ce n’était toi, c’était sans doute toi. Est-ce que je me
trompe, Daniel ?
DANIEL :
Voilà une bonne très question qui mérite une très bonne réponse. Eh
ben… Non !
CHRIS :
Non quoi ?
DANIEL :
Non, tu ne te trompes pas ! J’ai bel et bien kidnappé ta petite amie.
CHRIS :
Puis-je lui parler un moment ?
DANIEL :
Oh ! Pas si vite, cher ami. Allons étape par étape. J’ai une question à te
poser.
CHRIS :
Je t’écoute.
DANIEL :
Pourquoi tu nous as lâchée ? Tu as quitté le gang, alors que tu faisais
partie de mes hommes les plus sûrs. Nous avions encore des missions
ensembles. Nous avions tant de choses à nous dire. Tu étais plus qu’un
frère, Chris.
CHRIS :
Je n’ai lâché personne. Je ne voulais plus faire ce sale boulot, alors je
me suis retiré.
DANIEL :
Ce sale boulot ! Est-ce que tu t’entends un peu parler ? Que le cosmique
te pardonne !
CHRIS :
Qu’il en soit ainsi !
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DANIEL :
Allah Akbar.
CHRIS :
Dis-moi, pourquoi tu as kidnappé ma copine ?
DANIEL :
Parce que j’ai besoin de toi, Chris. J’ai kidnappé ta bien aimée parce que
j’ai farouchement besoin de toi pour une mission.
CHRIS :
Je t’ai pourtant dit que je ne voulais plus…
DANIEL :
Oui, je sais. Tu ne veux plus faire couler le sang. Ça, j’ai compris.
Maintenant, arrête de me casser les oreilles avec ça, bon Dieu. Je te
parle d’une mission, pas de sang. Apprends à écouter avant de parler.
Bref… voici maintenant le TAF.
CHRIS :
Le TAF ?
DANIEL :
Travail à faire.
Je veux voir, sur cette table, dans les prochains jours, l’œil gauche de ce
connard. Il détient des secrets qui ne doivent jamais sortir d’ici. Il mérite
une bonne leçon, sinon, il continuera à piailler comme un perroquet. Et
là, c’est notre vie qui est en jeu.
CHRIS :
Quels genres de secrets ?
DANIEL :
De quoi je me mêle ? Contente-toi d’écouter. Les questions viendront
après.
CHRIS :
Je pense sincèrement que les raisons que tu avances ne justifient pas
que je tue ce type. Je veux savoir la vérité. Qu’est-ce qu’il a vraiment
fait pour que je le tue ?
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DANIEL : (S’emporte)
Mais… voyons, Chris, il ne s’agit pas de le tuer, merde. Il s’agit
simplement de lui arracher l’œil gauche. C’est tout ce que je te demande,
cher ami. C’est facile à comprendre ça, n’est-ce pas ?
CHRIS :
Mais il faut quand-même que je sache…
DANIEL :
Tu n’as rien à savoir, hormis ce que je suis en train de te dire, Ok ? Ici,
c’est moi qui pose des questions. Toi, écoute-moi attentivement pour ne
rien louper, c’est tout. Maintenant cela dit : quand tu poseras des bonnes
questions, je te donnerai les bonnes réponses. Si on se comprend, c’est
parfait !
DANIEL :
Pose ta putain de question tout de suite. Mais qu’est-ce que tu es con !
CHRIS :
Pas d’injures, s’il te plait, restons adultes.
DANIEL :
Pose ta putain de question et qu’on en finisse.
DANIEL :
Tu sais bien que je ne le ferai pas. J’ai besoin de toi... et tu es mon frère.
Tu as soixante-douze heures pour réfléchir. Réaction ?
CHRIS :
Non !
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DANIEL :
Question ?
CHRIS :
Non plus !
DANIEL :
Très bien ! Je crois que je vais maintenant me coucher, je me sens un
peu épuisé. En plus, il se fait tard. Toi, tu rentres réfléchir. Bref, je te
raccompagne à la porte, s’il te plait.
CHRIS :
Je peux me débrouiller tout seul. Bonne nuit !
CHRIS :
Ma question me revient.
DANIEL :
Bah, vas-y, pose-la, s’il te plait.
CHRIS :
Pourquoi tu n’arraches pas toi-même l’œil de ce type ?
DANIEL :
Parce que je suis trop bon pour ça. Oui, je trouve que je suis trop bon
pour arracher l’œil gauche d’un pauvre type. Voilà pourquoi je ne le fais
pas moi-même. Je l’aurais volontairement fait s’il s’agissait de son œil
droit. Mais malheureusement, ce n’est pas le cas. Raison pour laquelle
tu le feras, toi.
Lourd silence. Chris se retire calmement. Daniel sort son téléphone, compose un
numéro et met à l’oreille.
Allo ! Oui, mon cher, c’est fait, je viens juste de le libérer, et il a trois jours
pour réfléchir. Il a un peu résisté, certes, mais je crois qu’il ne va pas
tarder à se décider parce que je sais combien il tient à sa chérie. Oui,
son billet d’avion est déjà prêt… je suis d’accord… c’est cela, mon cher.
Oui, mon cher, je suis d’accord avec toi… tout à fait, c’est exactement ce
que tu dis. Mais nous, nous ne faisons pas de politique. Voilà ! Ah ! Ah !
Ah ! Mon cher, en politique, on extermine pour régner. Mais pour mon
cas, il s’agit simplement de donner une leçon à un lâche : Chris !
Ok. Bah, écoute… on reste en contact. Allez, à très vite, mon cher !
ACTE II.
Chris, l’air préoccupé, est assis sur une chaise. Il boit une bière en fumant une
cigarette, tandis qu’une musique gospel résonne, appelant à donner sa vie à Jésus-
Christ. Il hoche lentement la tête au rythme de la musique.
Au bout d’un moment, il se lève et esquisse quelques pas de danse pour se défouler,
mais n’y parvient pas. Ses gestes sont maladroits. Il s’arrête net, essoufflé, et regarde
autour de lui.
Il se rassoit, écrase sa cigarette dans le cendrier avec agacement, puis prend une
autre gorgée de bière. Il soupire profondément.
CHRIS (Chuchotant)
Et si je faisais le mauvais choix ?
SCÈNE II : Cours.
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CHRIS : (À lui-même, d’un ton las)
À quel moment exactement…
À quel moment tout a basculé ?
Je cherche le jour.
L’heure.
Le geste précis.
Il secoue la tête.
Il m’a tendu.
Juste ça.
Une tige.
Un geste.
Un temps.
C’est fou…
Comme on peut perdre sa vie pour un geste aussi petit.
Il respire profondément.
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Ce fils de femme de ménage.
Je voulais un monde meilleur.
Un monde meilleur…
C’est comme ça qu’il disait.
Je maudis ce jour-là.
Je te maudis, Daniel, pour ton calme.
Pour ta lenteur.
Pour ton apparente innocente.
Les visages.
Les silences.
Les sommes.
Les morts qu’on ne nomme plus.
Il respire difficilement.
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Je maudis le jour où mon chemin a croisé le sien.
Silence. Soudain, il entend les grincements du portail. Sunda, sa mère, une femme
d’une soixantaine d’années, entre et le surprend. Stupéfaite, elle s’arrête et le fixe un
instant. Chris esquisse un faux sourire.
Se contient de pleurer.
Elle pleure brièvement. Chris, touché, s'approche d'elle et la prend dans ses bras.
CHRIS :
S’il te plait, maman, arrête de pleurer.
SUNDA :
Je suis simplement heureuse de te voir ainsi. Mais... tu as encore bu.
SUNDA : (Soupirant)
La vie n'est facile pour personne, Chris. Viens manger, j'ai préparé du tô
avec de la sauce gombo.
Elle commence à se diriger vers la sortie, mais Chris la retient avec ses mots.
CHRIS :
Je n’ai pas encore faim, je mangerai après.
SUNDA :
Tu as un souci, Chris ! Qu’est-ce qui ne va pas ?
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CHRIS :
Ça va, maman, ne t’inquiète pas.
SUNDA : (Insistant)
Non, Chris, je veux savoir. Qu'est-ce qui te tracasse vraiment ?
CHRIS :
Je pense à toi, maman. Je pense à papa. Je pense à ma vie... Je suis
censé fonder une famille. Mais dans cette situation ? Je pense à notre
misère, et ça me dévore de l'intérieur.
SUNDA : (Consolante)
Tout ce que Dieu fait est bon, mon fils.
CHRIS :
Oui, mais jusqu’à quand ? Jusqu’à quand, maman ? Demain ? Après-
demain ? Dans un mois ? Dans trois mois ? Ah, je vois ! Dans deux ans
peut-être ! Pourquoi pas dans dix ans ? Jusqu’à quand allons-nous
attendre que les choses changent ?
SUNDA :
Ça va passer, Chris, arrête de pleurer, s’il te plait.
CHRIS :
Si Dieu existait vraiment, la pauvreté n'existerait pas.
CHRIS :
Mais en attendant, il faut que je voyage. Oui, maman, il faut que je parte
chercher un peu d’argent. Ça me torture de te voir servir les autres
comme domestique. Je dois partir parce que ça me ronge de savoir que
papa est vigile. Il passe ses nuits à veiller sur les autres pour des miettes.
Nous ne sommes pas condamnés à la pauvreté. Je dois partir parce que
ça me torture de ne pas pouvoir vous aider… merde ! D’ici soixante-
douze heures, je serai parti. Prie pour moi, maman. Je reviendrai avec
de l’argent.
SUNDA : (Stupéfaite)
L’argent ! Là, il y a quelque chose qui cloche ! Dis-moi, Chris, depuis
quand tu nourris ce rêve de partir ?
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CHRIS : (Hésitant, mais sincère)
Je ne sais pas. Mais le matin, quand tu es rentrée du travail, je t’ai
entendue te plaindre de ta fatigue incessante... Et papa aussi veut arrêter
ce travail de vigile, mais il est obligé de continuer juste pour payer les
l’eau et l’électricité… pour survivre, maman. C’est pour ça que je dois
partir.
CHRIS : (Déterminé)
Je lui parlerai demain matin, à sa descente. Mais je partirai quand même.
SUNDA :
Mon heure s’approche. Je dois aussi me préparer pour partir.
CHRIS :
Je sais, mais je déteste ton travail. Je le maudis.
SUNDA :
Pas plus que moi-même. Si j’avais le choix, je l’aurais arrêté depuis
longtemps. Ne perdons pas la foi.
CHRIS :
Je l’ai déjà perdu il y a longtemps. S’il te plait, maman, essaie de changer
de travail. Celui-ci me déshonore.
SUNDA :
Je n’ai pas encore trouvé mieux. Sois fort, surtout tient bon.
CHRIS :
Ici, je t’aide : la vaisselle, le ménage, la cour… même la lessive, parce
que ta santé ne te l’a jamais permis. Mais ailleurs, je suis sûr qu’on te fait
baver comme un âne.
Pierre, le père de Chris, manifestement souffrant, se repose sur une natte. Chris entre,
s’approche de son père et le réveille.
PIERRE : (S’asseyant)
Chris ! Qu’est-ce qu’il y a encore ?
CHRIS :
S’il te plait, papa… je voudrais qu’on parle un peu.
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PIERRE :
Chris, je suis très fatigué et j’ai sommeil. Je viens à peine de descendre.
Ça ne peut pas attendre demain ? C’est mon jour de repos.
CHRIS :
Non, papa, ça ne peut pas attendre demain, il faut qu’on parle tout de
suite.
PIERRE :
Je t’écoute.
CHRIS :
Papa… je risque de voyager la semaine prochaine. J’hésitais à vous en
parler, maman et toi, parce que rien n’était clair dans ma tête.
Maintenant, la décision est prise : mardi prochain je pars.
PIERRE :
Tu pars ! Tu Voyage mardi prochain, et c’est maintenant que tu m’assois
pour me le dire. C’est très bien ! Et c’est où tu pars ?
CHRIS :
En fait, papa… la destination reste… heu… je dirais… discrète pour
l’instant. Mais…
PIERRE :
Ferme-la. Tu me prends pour un enfant, c’est ça ? Dis clairement que tu
veux reprendre ton sale boulot.
Chris, cette fois tu risques de ne plus être mon enfant. Tu crois que tu es
le seul à vivre dans la pauvreté, hein ? Tu crois que tu es le seul à être
assoiffé d’argent ? Et puis, quel sale argent !
Sunda…
Sunda entre.
SUNDA :
Qu’est-ce qu’il y a encore ?
PIERRE : (à Chris)
Répète à ta mère ce que tu viens de me dire.
CHRIS : (Hésite)
Elle le sait déjà…
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PIERRE : (très déçu) :
Ah ! C’est donc un complot !? Pauvre de moi…
SUNDA :
Non, Pierre, ce n’est pas ça…
PIERRE :
Alors comment tu qualifies ça, toi ? Peut-être que c’est moi qui ne
comprend plus bien le français.
SUNDA :
Je t’explique. Hier quand je suis rentrée du travail, Chris m’a parlé de son
voyage. Tu étais déjà parti au travail, toi. Je lui donc ordonné de t’en
parler aujourd’hui.
PIERRE : (à Chris)
Tu n’iras nulle part, Chris. Tu restes ici. D’ailleurs, je ne veux plus
entendre ces paroles sortir de ta bouche.
CHRIS :
Papa, ce voyage est très important pour moi. Il faut que tu me le
permettes. Il faut absolument que je parte.
PIERRE :
Donc, tu me défies maintenant, c’est ça ?
CHRIS :
Non papa…
PIERRE :
Imbécile.
CHRIS :
Pardonne-moi, papa.
PIERRE :
Pardonne-moi aussi de ne pas avoir pu me contrôler. Écoute, Chris…
réfléchis un peu. Si, malgré ton passé, Dieu permet encore que tu sois
vivant, c’est une grâce. Tu es notre seul enfant. On ne veut pas te perdre.
Notre seul espoir, c’est toi. Si tu meurs aujourd’hui, qui s’occupera de ta
mère ? Moi, je sais que mes jours sont comptés, parce que ce que je vis
ces derniers temps, Dieu seul le sait.
Il se contient de pleurer.
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Chris, je suis malade. Je suis constamment malade, mon fils. Mon petit
salaire de vigile ne me permet pas d’honorer toutes les ordonnances
qu’on me prescrit toutes les deux semaines. Ne pars pas, s’il te plait.
Nous avons besoin de toi.
Il se retire en pleurant. Chris, les larmes aux yeux, le regarde partir. Sunda tente de le
consoler.
SUNDA :
Chris ! C’est maintenant que nous avons le plus besoin de toi. Ton père
souffre vraiment. Je n’aurai pas la force de m’en occuper toute seule. S’il
te plait, ne pars pas, reste avec nous. Nous avons besoin de toi à nos
côtés. Arrête de pleurer, s’il te plait. Dieu se souviendra de nous un jour.
SCÈNE IV : QG
Kila, trente-cinq ans, un type à l’allure de voyou, avec un accent particulier, fait les cent
pas, l’air découragé. Il va s’asseoir sur un banc, se relève presque aussitôt et inspecte
les alentours pour voir si quelqu’un arrive. Il reprend place, sort de sa poche une tige
de cigarettes et l’allume. Une minute plus tard, Chris arrive. Pensif, très déçu, il s’assoit
calmement sans dire un mot. Kila l’observe attentivement.
KILA :
Tu ne me salues même pas, Chris ?
CHRIS :
Salut, Kila.
Kila lui tend la main, en vain. Il tente de le taquiner, mais Chris n’y répond pas. Kila se
calme et adapte la même attitude détachée que Chris et fumant en silence.
KILA :
Dis-moi, Chris… ça te dis qu’on aille manger quelque chose ? J’ai la
dalle, moi.
CHRIS :
On y va.
KILA :
Mais… tu as un peu d’argent sur toi, hein ?
CHRIS :
Non. Je n’ai rien. Je galère.
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KILA :
Tout ça, c’est Nicolas… un faux type ! Il me doit vingt-cinq mille francs.
En fait, je lui vendu à crédit ma paire de chaussures qu’on m’a ramené
des Etats-Unis. Il devait me gérer depuis avant-hier, mais il ne l’a pas
fait. Je suis sûr qu’aujourd’hui il va le faire. Donc, si tu as un peu
d’argent… tu me prêtes. Comme ça, dès que Nicolas me gère, moi, je te
rembourse.
CHRIS :
Kila, je t’ai déjà dit que je n’ai rien.
KILA : (Insistant)
Même pas un billet de mille francs ?
Silence.
CHRIS :
Kila, je t’ai déjà dit que je n’ai rien sur moi ! Alors colle-moi la paix, pour
l’amour du ciel, putain ! Arrête de m’emmerder ! Moi-même, je suis
incapable de m’offrir ne serait-ce qu’un thé, tu comprends ça, oui ou
merde ? Fous-moi la paix si tu ne veux pas qu’on en vienne aux mains,
toi et moi. Je ne rigole pas. Je n’ai rien et je suis en galère ! C’est clair
pour toi ?
À ces mots, Nicolas, trente-deux ans, un ami à eux, arrive et réplique aussitôt, sur un
ton de voyou, mais avec une fausse amabilité.
CHRIS : (Posément)
Chez ton grand-père !
NICOLAS :
Bâtard-là !
Il tente de lui donner un coup de poing. Chris se lève brusquement pour se défendre.
Ils sont sur le point de se battre. Kila, qui observe la scène, éclate d’un rire moqueur
et les encourage.
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KIL :
Qu’est-ce que vous attendez ? Battez-vous. Allez, allez, battez-vous.
NICOLAS : (à Kila)
Je dis… toi aussi bâtard. Méfie-toi de moi, hein.
KILA :
Nicolas, tu ne peux pas m’insulter bâtard.
NICOLAS
Je dis encore bâtard. Regarde, faut pas jouer avec moi, hein…
KILA
Ton bâtard, toi-même… un peu de respect pour ma personne.
NICOLAS
Espèce de vaurien.
KILA
Agronome.
NICOLAS
Chat de brousse…
KILA
Mangoustan !
NICOLAS
Là, tu dépasses les limites, mon pote, maintenant arrête. Tête
d’assassins !
KILA
Toi-même tête d’assassin. I going to sleep, et toute ta famille.
NICOLAS :
On ne dit pas peau de l’âne, ventre de chiot. Avec ce français, tu risques
de réveiller Armand Jean du Plessis de Richelieu. On dit…
Peau / de / l’âne !
CHRIS : (à Nicolas)
Toi, c’est François 1er que tu risques de réveiller, salopard.
NICOLAS
Chris… ça va ?
KILA :
Quelle question insensée !
NICOLAS :
Ne recommence pas, s’il te plait.
NICOLAS :
Si tu le dis. Alors, de quoi vous parliez avant que je n’arrive ?
CHRIS :
Kila me disait que tu lui devais…
KILA
Je disais à Chris que je te devais vingt-cinq mille francs.
KILA : (à Nicolas)
Sinon… ça va ? Tout va comme tu veux ?
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NICOLAS
Ventre de chiot, tu es un médecin ? Ne me pose plus jamais ce genre de
question, salopard.
KILA
Ce n’est pas à cause de tes vingt-cinq mille francs que tu vas me parler
comme ça, hein…
NICOLAS
Ventre de chiot. Paie mes vingt-cinq mille francs, et tu verras si je vais
bien ou pas. Charpentier que tu es…
CHRIS
Est-ce que vous allez enfin vous comporter comme des adultes ? Vous
êtes insupportable. Et vous me cassez les tympans. Maintenant taisez-
vous.
NICOLAS (à Chris)
Décolle tes fesses de ce putain de banc et rentre chez toi.
KILA (à Chris)
Tu n’es pas obligé de rester là…
CHRIS
Ici, ce n’est pas votre barraque.
NICOLAS
La tienne non plus… si tu as des problèmes expose-les…
CHRIS (Criant)
Oui, j’ai des problèmes ! Des sérieux problèmes, les gars. Et vous, vous
m’en rajouter d’autres. Assez !
CHRIS (Calmement)
Daniel a kidnappé ma petite amie. Pour qu’il la libère, il m’a confié une
salle mission que je n’ai pas envie d’exécuter. De toute façon, je ne vis
plus dans mon passé.
KILA :
C’est quoi cette mission ?
CHRIS :
Arracher l’œil gauche d’un type, soi-disant parce qu’il détient des secrets
compromettants pour le gang. En échange, je récupère ma petite amie
et cinq millions.
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KILA :
Voilà que tu parles bien français : cinq millions ! Moi, à ta place, j’y vais.
Ce n’est qu’un œil gauche, pas les deux. Tu exécutes et après, on fait la
fête.
NICOLAS : (à Kila)
Toi, l’argent t’a bouffé le cerveau.
KILA :
J’ai juste donné mon avis. Donne le tien.
S’adressant à Chris.
NICOLAS
Moi, je pense qu’il veut te faire tuer. Il n’a juste pas le courage de le faire
lui-même. Réfléchis bien, mon pote. Tu es piégé.
KILA
C’est faux, ce n’est pas un piège…
NICOLAS :
Kila, je ne t’ai pas sonné, donc, arrête de me contredire.
KILA :
Puisque tu ne proposes rien de concret.
NICOLAS :
Un mot de plus, tu paies tout de suite mes vingt-cinq mille francs, sinon
je te casse la gueule, je ne rigole pas.
CHRIS :
J’ai soixante-douze heures pour me décider, putain ! Mon père est
gravement malade, avec des tas d’ordonnances qu’il n’a jamais pu
honorer. Ma mère c’est un autre cas. Merde !
NICOLAS :
Tiens bon, mon gars, ça va aller.
NICOLAS :
Mon argent.
KILA :
Tu m’as vu parler ?
NICOLAS :
Ventre de chiot. Reste tranquille.
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Nicolas revient à Chris.
Tu dois faire attention à toi parce que tu es sur une pente très glissante.
C’est dangereux parce que ça pourrait même couter la vie aux parents.
KILA : (à Nicolas)
Je peux parler ? S’il te plait.
NICOLAS :
Ventre de choit. Parle, mais tu as trente secondes.
KILA :
Moi, je pense qu’il ne va pas s’en prendre aux parents...
Nicolas l’interrompt.
NICOLAS : (à Chris)
Ne l’écoute, Chris, il délire. Ce que je coudrais ajouter, c’est que les
femmes, tu peux toujours t’en faire autant que tu voudras. Mais l’œil de
quelqu’un c’est sa vie. Et Dieu agit aux honnêtes et réagit aux méchants.
KILA : (à Chris)
Mais le méchant, dans toute cette histoire, c’est Daniel.
NICOLAS :
J’avais dit trente seconde…
KILA :
Ça restait onze secondes.
Revient à Chris.
Donc… voilà… Chris… je disais que le méchant, dans cette histoire c’est
Daniel. Toi, tu es comme une sorte de marionnette à qui on veut imposer
un rythme. Mais… personnellement… je te sais malin, tu vois ce que je
veux dire ?
CHRIS :
Non ! Sois plus clair.
NICOLAS :
Les onze secondes sont épuisés.
CHRIS : (à Nicolas)
Ajoute-lui une minute, s’il te plait.
NICOLAS : (à Kila)
Une minute de temps additionnel. Top chrono !
KILA : (à Chris)
Voilà… C’est simple. Essaie de te faire payer avant la mission. Là, on
prend l’argent et on se casse.
p. 25
NICOLAS :
Tu es trop bête, ventre de chiot.
KILA :
C’est encore mon avis, hein. Chris, toi, tu as besoin d’argent, c’est tout
ce que je retiens, moi. Quant aux parents… que Dieu veille sur eux !
CHRIS :
Amen !
NICOLAS :
Ouais, j’oubliais. En tout cas meilleure santé aux parents.
CHRIS :
Merci.
NICOLAS :
Bon, je file, j’ai des urgences !
KILA :
Tu n’as vraiment pas cinq cents francs sur toi ? J’ai terriblement faim !
NICOLAS :
Ventre de chiot ! Je suis ta banque ? Mes vingt-cinq mille francs d’abord.
Il repart sur le bac, sort une tige de cigarette, l’allume et tire quelques coups avant de
la passer à Chris. Celui-ci tire quelques coups à son tour.
KILA :
Chris, tu n’as vraiment rien pour moi ? Je crève, sans blague.
Daniel met de l’ordre dans son bureau. De temps en temps, il se sert un peu de liqueur
dans un verre, qu’il boit à petites gorgées. Chris, complètement désemparé, entre.
Daniel l’accueille chaleureusement.
DANIEL :
Mon cher Chris ! Alors… tout va comme tu veux ?
CHRIS :
Pas mal.
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DANIEL :
Très bien ! Ta chère petite amie se porte aussi bien. Je t’ai demandé,
hier, de prévenir avant de débarquer… en ait, je m’apprêtais à sortir, tu
vois ce que je veux dire ?
CHRIS :
Je comprends. Sinon, je t’ai appelé ce matin et… tu m’as raccroché…
DANIEL :
C’est vrai, tu as parfaitement raison. D’ailleurs, tu fais bien d’en parler.
J’en profite donc pour tr demander de ne plus jamais me parler d’argent
au téléphone. Je t’explique pourquoi, sans que tu me le demandes.
Toi et moi, nous ne pouvons pas parler d’argent sans parler de la mission
par laquelle cet argent te sera donné. Les choses sont liées, tu ne trouves
pas ? Et les murs ont des oreilles.
CHRIS :
Je n’attends que ça, Daniel. Je suis venu te voir pour qu’on parle
sérieusement, pas pour entendre des boniments.
DANIEL :
Très bien ! Bah, pose tes fesses là ! Je te dois une tige de cigarette.
L’autre jour, il ne m’en restait que cinq, donc je ne pouvais rien faire pour
toi. Désolé pour ça.
Prends-en une.
CHRIS :
Non, merci, je n’en veux pas.
DANIEL :
Comment ça ? Tu es en train de me dire que tu as arrêté de fumer ?
CHRIS :
S’il te plait Daniel, est-ce qu’on parler sérieusement ? Je ne suis pas
venu pour parler de cigarettes…
DANIEL :
Je sais. Allez, parle, je t’écoute.
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CHRIS :
Bon ! J’ai réfléchi.
DANIEL :
Très bien ! La suite, s’il te plait.
CHRIS :
Je refuse cette mission. Ça va à l’encontre de mes convictions. Tu ferais
mieux de trouver quelqu’un d’autre. Un des portiers, par exemples.
DANIEL : (Calmement)
Je te comprends parfaitement. Mais, à ce que je sache, on s’était donné
soixante-douze heures pour que tu puisses bien réfléchir. Ne t’excite pas
à vouloir me répondre à la vite.
CHRIS :
Je viens de te communiquer ma vraie décision, Daniel. Je n’en trouverai
pas de meilleure, crois-moi.
DANIEL :
Une très mauvaise décision, cher ami. C’est pour ça que je te demande
d’aller encore bien réfléchir. Mais avant, permets-moi de partager avec
toi un proverbe.
CHRIS
Je t’écoute.
DANIEL :
Une racine qui brule !
CHRIS : (Rigole)
Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
DANIEL :
Tu rigole parce que mon proverbe te semble stupide, n’est-ce pas ? Et je
trouve ça normal, parce que dans la vie, il existe aussi des personnes
stupides.
Oui, Chris, il existe des gens stupides qui ne prennent pas le temps
d’analyser ou de comprendre la délicatesse de la situation dans laquelle
ils se trouvent. Heureusement qu’il existe des gens bons comme moi, qui
ne manque pas l’occasion de les corriger.
CHRIS :
D’accord. Mais ce n’est pas un proverbe.
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DANIEL :
Je te rappelle que je ne suis pas linguiste. Mais je ne suis pas non plus
con. Je suis parfaitement conscient de mes propos.
CHRIS :
Du whisky, s’il te plait.
DANIEL :
Oh ! Désolé, il ne m’en reste plus qu’une moitié de verre pour le soir. Par
contre, il y a du vin... là, sur la table. Je le prends souvent, moi, quand je
suis un peu embarrassé face à une situation plus ou moins complexe. Et
ça aide beaucoup. Vas-y, serre-toi à satiété.
CHRIS :
Bon, je crois que je vais rentrer.
CHRIS :
Je crois pourtant t’avoir dit que je ne pas intéressé.
DANIEL :
Une racine qui brule ! Je te conseille de ne pas essayer de m’énerver,
parce que je n’ai pas du tout envie de m’attaquer à ta famille : ton père
et ta mère.
Mais si tu m’y oblige, je n’aurai pas d’autre choix que de les exterminer.
Ensuite, je les découperai en petits morceaux. Je ne rigole, Chris. Tu
peux compter sur moi.
CHRIS : (Enervé)
Je te défends de toucher à un seul cheveu de mes parents…
DANIEL :
Ça dépendra de toi, mon cher. En plus de ta petite amie, je me ferai le
plaisir de me servir tes parents, toi y compris.
DANIEL : (S’emportant)
Que tu t’exécutes, bordel ! Cette mission, il n’y a que toi qui peux me
l’accomplir, personne d’autre. Allah Akbar !
p. 29
Qu’est-ce que ça t’écoute d’arracher l’œil gauche d’un idiot, hein ? Tu as
déjà fait pire que ça, d’ailleurs.
ACTE III
Pierre est couché sur une vieille natte. Sunda entre avec un gobelet d’eau et un sachet
de médicaments qu’elle lui tend. Pierre les prend soigneusement, avale quelques
comprimés et rend le reste des médicaments à Sunda. En voulant se rallonger sur la
natte, son téléphone portable sonne dans une de ses poches. Il le sort et décroche.
PIERRE :
allô ! Oui, contrôleur… très mal ! J’ai mal et des démangeaisons partout.
C’est l’arthrose, en plus du diabète qui me fatigue trop ces derniers
temps.
Non, chef, je ne suis pas à mon poste, je suis couché à la maison… j’ai
très mal aux articulations.
Chris, hors de lui, entre. Il s’arrête à l’entrée et observe de loin ses parents.
Qu’il coupe mon salaire s’il le veut. Salopard ! Je suis vigile, certes, mais
en attendant, je suis malade. Mon corps réclame autre chose que le
travail.
Et puis, quel travail ? Un travail pour lequel je passe mes nuits assis à
veiller sur des gens pendant qu’ils dorment. Un travail qui me condamne
à la régression.
p. 30
PIERRE :
Que je devais d’abord l’aviser avant de prétexter la maladie pour ne pas
être au travail. Pour lui, je ne suis pas malade, je fais semblant.
Menaçant.
Tous sont des salopards. Des gens qui préfèrent les procédures à
l’humain. Je n’ai pas eu la force d’aller au travail, ce n’est quand même
pas celle de marcher quinze kilomètres pour déposer une lettre de
demande d’absence que je vais avoir.
CHRIS :
Papa, ce travail te fait encore plus souffrir…
PIERRE :
Un père doit souffrir, doit se sacrifier pour sa famille jusqu’à son dernier
souffle.
J’y vais. À demain, Sunda. Je vous aime beaucoup, tous les deux.
CHRIS :
Maman ! J’avais promis de ne plus voyager. Je change d’avis. Je
voyagerai, coûte que coûte. Oui, maman, il faut absolument que je parte.
S’il te plaît, parle avec papa… essaie de le convaincre.
SUNDA : (Furieuse)
p. 31
Alors de quoi tu parles ? Dis-le-moi, Chris, de quoi tu parles ? Tu es en
train de reprendre ton sale boulot, n’est-ce pas ? Ecoute-moi bien, Chris.
Je suis ta mère. Je t’ai porté dans mon ventre pendant neuf mois.
Sunda se retire. Chris reste figé, comme hypnotisé. Son téléphone portable sonne.
C’est Daniel.
CHRIS :
Je maudis le jour de notre rencontre, Daniel.
VOIX DE DANIEL :
Merci pour l’information. Alors, comment ça va ?
CHRIS :
Parle, je t’écoute.
VOIX DE DANIEL :
Je ne te dérange pas j’espère ?
CHRIS : (Criant)
Je t’écoute, bordel. Parle.
VOIX DE DANIEL :
Du calme, cher ami. Il me semble que tu n’es pas d’humeur, qu’est-ce
qui t’arrive ? Dis-moi, est-ce que tu as besoin de mon assistance… ?
CHRIS :
Va te faire voir.
VOIX DE DANIEL :
C’est noté ! Je t’appelle simplement pour te rappeler que l’échéance c’est
demain. Je t’attendrai à seize heures pour connaitre ta décision finale.
Ah, j’oubliai ! Ton billet d’avion est déjà prêt sur ma petite table.
CHRIS :
Tu sais quoi, Daniel ?
DANIEL :
Non. Dis-moi, s’il te plait.
CHRIS :
Tu es la représentation même du diable.
p. 32
VOIX DE DANIEL :
D’accord. C’est encore noté ! À demain, Chris.
Silence lourd.
Daniel, vêtu d’une soutane blanche, s’ennuie dans dans son bureau. Il fait les cent
pas, regardant par moments l’heure à sa montre-bracelet. Il va s’asseoir sur son tapis
de prière. Une minute plus tard, il se relève et se sert un peu de vin dans un verre, qu’il
boit à petites gorgées avant de rejoindre sa natte de prière.
DANIEL :
Enfin, tu es là ! Tu es légèrement en retard, mais ça va, ce n’est pas bien
grave. Comment ça va ?
CHRIS :
Selon toi ?
DANIEL :
Bah, je ne sais pas. Bon ! Va poser tes fesses là-bas, s’il te plait.
CHRIS :
Je ne veux rien.
DANIEL :
Très bien… comme tu veux, grand. Dans ce cas, allons droit au but. Tu
t’es enfin décidé ?
CHRIS :
Oui, Daniel, je me suis enfin décidé.
DANIEL :
C’est la bonne décision ou la mauvaise ?
Silence de Chris.
Il y a un adage qui dit qu’on réponde les imbéciles par le silence. Mais
dans ton cas, il ne s’agit pas de cela. Ton silence témoigne plutôt, ou du
moins consent à la réponse que j’attends de toi.
CHRIS :
Sinon ?
p. 33
DANIEL :
Sinon, tu as déjà la réponse, Chris. Si tu as pris la mauvaise de décision,
tu sais ce qui va se passer. Tu as été prévenu.
Daniel, très énervé, devient étrangement calme. Il vide son verre d’un trait, va se servir
du whisky, le boit sur place d’un seul coup et repose violemment le verre sur la table.
Pensif, il caresse nerveusement la bouteille de whisky, la mâchoire serrée. Un sourire
chargé de rage se dessine sur son visage.
DANIEL : (Calmement)
Va-t’en, s’il te plaît. Dégage.
Chris s’en va. Daniel vide la bouteille du whisky qu’il tient, sort immédiatement son
téléphone portable d’une de ses poches et compose un numéro. Ça sonne.
Pierre, assis à même le sol, près du corps de Sunda couvert de sang, se contient de
pleurer. Un moment après, Chris arrive. Hypnotisé, il reste figé, désemparé.
CHRIS :
Autrefois, j’ai fait tomber la pluie sur des maisons d’autrui pour mon pain
quotidien
Toi qui m’a gardé dans ton ventre neuf mois durant
p. 34
Toi sur qui je déposais ma saleté d’enfance
Toi… qui…
Va en paix maman !
Pierre, près du corps de sa femme, assis. Le regard fuyant. La voix cassée, mais
tenue.
PIERRE :
Chris…
Quand tu étais élève,
Je croyais bien faire.
Je partais tôt,
Je rentrais tard,
Et quand je rentrais,
J’étais déjà fatigué pour t’écouter.
Je me disais :
L’essentiel c’est qu’il mange.
L’essentiel c’est qu’il étudie.
L’essentiel c’est qu’il ne manque de rien.
Je n’étais pas là
Quand tu revenais de l’école
Avec des questions plein la tête.
Je n’étais pas là
Quand tu cherchais un exemple
Et que tu trouverais une chaise vide.
Je te donnais de l’argent,
Mais je te retirais ma présence.
p. 35
Et pendant que je veillais les maisons des autres
Mon propre fils apprenais à se défendre seul.
Je n’ai pas vu
quand tu changeais.
Je n’ai pas voulu voir
Quand tu t’endurcissais.
Je me disais :
Il était fort.
Il se débrouillera.
Encore un mensonge.
Si tu es tombé,
Ce n’est pas seulement à cause du monde.
C’est aussi à cause de moi.
Jamais là
Pour t’apprendre à avoir peur
De ce qui détruit.
Et maintenant,
Je paie le prix d’un père
Qui a préféré suivre
Plutôt que d’aimer pleinement.
Un long silence.
FIN !
p. 36