FAKE NEWS : ART, FICTION MENSONGE | DOSSIER PÉDAGOGIQUE
FOCUS LE POUVOIR DES IMAGES
PAR JULIETTE LE TAILLANDIER DE GABORY
Une image vaut mille mots . On prête cette citation à Confucius qui nous dit
combien l’image peut être efficace et l’emporte sur tout argumentaire construit
avec des mots. En effet, saisie immédiatement par le cerveau humain, l’image porte
en elle-même comme une évidence.
RESSOURCE EN + Le soupçon des images Dans sa série Incidental Gesture, le diptyque
Libération I et II représente une femme ton-
Un exemple de
Dès l’Antiquité, les philosophes ont réfléchi due à la Libération, déshabillée et livrée à la
détournement d’image :
à la force des images et l’ont souvent com- foule sans doute pour avoir eu des relations
fiche Un pique-nique
battue, dévalorisant ainsi toute forme avec l’occupant allemand pendant la guerre.
de migrants dans un
d’art qui cherche à représenter le monde L’artiste retravaille la photographie en rhabil-
cimetière à Calais ? issue
en images. Au premier chef, Platon. Pour lant cette femme, lui rendant ainsi sa dignité
du dossier pédagogique
lui, le monde visible n’est qu’une réplique et la réhabilitant rétrospectivement. Dans
de la Semaine de la presse
grossière et illusoire du monde des idées, cette œuvre, Agnès Geoffray s’intéresse à
et des médias à l’École 2017
c’est-à-dire de la seule et unique vérité. Par un fait historique tragique, pour le mettre en
du CLEMI (page 16).
conséquent, la représentation ou image des perspective et ainsi repenser nos mémoires
choses issues du monde visible se trouve douloureuses ainsi que leurs représentations.
éloignée de deux crans de la vérité et est
donc forcément méprisable. Il y a finale- Elle propose une délicate réécriture de l’his-
ment pour le philosophe trois niveaux onto- toire pour faire acte de réparation. L’artiste
logiques : l’idée de la chaise par exemple, se présente comme une iconographe qui
l’objet chaise et l’image de la chaise. Platon sonde, élabore et réactive les images [1]
reprend cette idée à travers la fameuse allé- qui font partie de notre mémoire commune.
gorie de la caverne. Il compare les hommes Autre exemple : l’œuvre intitulée Laura Nel-
à des prisonniers privés de la lumière du son, toujours dans la série Incidental Gesture,
jour, prenant les ombres sur la paroi pour la représente cette femme noire, pendue le
réalité des choses. Ils sont, au sens propre, 25 mai 1911 à un pont sur l’Oklahoma, aux
prisonniers des images visibles et ainsi cou- États-Unis. L’artiste transforme la photogra-
pés de tout accès possible à la vérité. La phie d’archive en effaçant la corde et la vic-
force des images ne fait ainsi aucun doute time semble comme flotter dans les airs.
et cela dès le IVe siècle avant J.-C. (cf. fiche
Photographie et notion de point de vue ).
L’image photographique
à l’épreuve du réel
L’invention de la photographie en 1839 trans-
forme totalement notre rapport à l’image
qui accède alors à un rang quasi-scientifique
de preuve du réel, de témoignage de la réa-
lité passée ou présente. C’est le cas, par
exemple, de la photo d’archives utilisée par
les historiens pour documenter leur travail
d’enquête sur le passé.
Si l’image a le pouvoir de témoigner de la
réalité du monde, elle a aussi la capacité
de l’ajuster, la corriger voire la raccommo-
der, à travers sa représentation et donc la
mémoire que nous en conservons. Comme
c’est le cas dans le travail d’Agnès Geoffray.
Partant de photographies d’archives, consi-
dérées non pas comme des images figées et
closes sur elles-mêmes mais plutôt comme
de la matière première vivante, l’artiste
transforme certains clichés relatant des évé-
[1] Voir le dossier pédagogique
réalisé sur le travail d’Agnès nements historiques douloureux pour en Agnès Geoffray, série Incidental Gestures,
Geoffray par le FRAC Auvergne. atténuer la violence. Libération I et Libération II, 2011.
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Si l’artiste retouche des photographies, c’est
pour porter attention aux représentations
victimaires, loin de toute idée de manipula-
tion malveillante, comme c’est le cas d’une
fake news. En revanche, Agnès Geoffray dit
bien s’inspirer de la pratique des régimes tota-
litaires de retoucher les images, la photogra-
phie agissant comme instrument du pouvoir.
La première violence est l’exaction représen-
tée, la seconde est de figer pour l’éternité un
individu dans un statut de victime, par le biais
de la photographie. Toute cette falsification
de l’histoire en vue de la propagande, com-
ment la photo retouchée était un médium de
l’État. La propagande fait partie d’ailleurs
de la typologie des fake news (cf. fiche Fake
news, infox, de quoi parle-t-on ? ).
Images, vidéos
et fake news
Dans la société d’hypermédiatisation que l’on Alain Josseau, G255, 2020.
connaît aujourd’hui, l’image a pris une nouvelle
ampleur. Nous avons des capacités infinies
d’en produire de nouvelles et de les diffuser L’image artificielle
massivement. La réalité est connue d’abord et
avant tout par les images qui en existent : nous et la création
vivons de plus en plus dans un monde virtuel de nouveaux mondes
où les images tiennent lieu de réalité.
L’image truquée, retravaillée peut servir
Or une image est un espace potentiel de comme support aux fake news qui circulent
construction, de trucage, de détournement. sur internet. Elle peut aussi devenir un objet
Le vrai et le faux peuvent s’y entremêler, artistique en tant que telle. Totalement arti-
notamment grâce aux outils numériques de ficielle, sans rapport aucun avec la réalité,
plus en plus sophistiqués qui permettent à elle fait apparaître de nouveaux mondes,
tout un chacun de retravailler les images. Elles des paysages imaginaires, comme c’est le
peuvent donc tromper, manipuler et empor- cas de l’œuvre de Joan Fontcuberta. Dans
ter alors l’adhésion du public. Les fausses infor- la série Orogenesis, l’artiste part d’œuvres
mations circulent ainsi à travers des milliers de très célèbres de l’histoire de l’art et les réin-
photos ou vidéos montées de toutes pièces. terprète à l’aide d’un logiciel d’images de
synthèse conçu pour des utilisations scien-
Alain Josseau, dans son œuvre G255, nous tifiques et militaires. Il génère ainsi de nou-
montre les coulisses de la fabrication d’une velles images qui représentent des paysages
fausse image vidéo, telle qu’il en existe sur spectaculaires et idéaux. Inspirés de l’imagi-
les réseaux sociaux. Il crée la maquette d’une naire romantique, ces paysages rappellent
ville détruite par la guerre qu’il filme avec la aussi l’industrie touristique et les produits
caméra de son téléphone portable. En ména- que peuvent nous vendre les agences de
geant dans son dispositif un arrière-plan vert voyage. Par ce stratagème, Joan Fontcuberta
(ce vert G255 utilisé au cinéma, à la télévision questionne notre perception des images qui
ou sur internet pour incruster des images), il seraient censées refléter la réalité.
nous montre que cette scène pourra ensuite
être intégrée à n’importe quel fond. Cette
scène de guerre pourra donc s’être déroulée
dans n’importe quelle ville, dans n’importe
quel pays, en fonction de ce que souhaite lui
faire dire l’auteur. Une vidéo de téléphone
portable qui peut sembler être un témoin
brut de la réalité peut aussi la détourner et
la recomposer totalement.
Alain Josseau nous alerte ainsi sur la signi-
fication des images qui nous entourent et
qui se substituent bien souvent à la réalité.
L’image est d’abord et avant tout un espace
hybride où réalité et mensonge s’entre-
mêlent constamment. Joan Fontcuberta, série Orogenesis, Rousseau, 2002.
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