CHAPITRE 3: LA TRAITE EUROPENNE EN AFRIQUE, QUELLE PLACE POUR LE CENTRE
DE SAINT-LOUIS?
La traite européenne ou traite atlantique est pratiquée entre 15e et 19e siècle sur trois
continents, d’où son appellation de commerce triangulaire, car intéressant des acteurs
d’Europe, d’Afrique et d’Amérique. Elle a été moins longue que la traite arabe, mais son bilan
est jugé très négatif en Afrique, sur tous les secteurs.
Toutes les puissances européennes du MA ont participé à cette activité. La France y est bien
représentée ; son premier et principal centre commercial négrier est Saint-Louis du Sénégal.
Quels sont les facteurs ayant contribué à cette traite ? Quels sont ces obstacles ?
I. Quelques facteurs généraux
L’esclavage est une pratique courante au Moyen Âge, partout dans le monde : dans toute
l’Europe, en Asie, chez les arabes, en Afrique. En Afrique, on distinguait des esclaves de cases,
des esclaves de guerre. Dans les monarchies, les princes étaient entourés de plusieurs esclaves.
En Europe, les serfs étaient attachés à un domaine, et à une famille appartenant à la classe des
nobles. Dans certaines régions d’Afrique, l’esclavage n’existait pas. Les sociétés égalitaires, les
pays forestiers, chez les fangs de l’Afrique équatoriale, cette pratique n’était pas partout
existante.
Du 15e au 19e siècle, le commerce des esclaves était une des activités principales des
puissances européennes et son développement est lié à plusieurs facteurs.
1. avancées technologiques et intérêts géopolitiques
Au XVe siècle, grâce au développement de la technologie (boussole, gouvernail, caravelle…),
le transport maritime a connu une forte extension; cela a eu pour effet d’entrainer les grandes
découvertes faites par les Européens : découverte de la route des Indes, découverte de
l’Amérique… Le Roi du Portugal, Henri le navigateur, débarque sur les côtes d’Afrique :
-Entre 1442 et 1444, les portugais sont installés sur les franges mauritano-sénégalaises.
-Dans la période comprise entre XVe et XVIe, ils contournent l’Afrique et se retrouvent en
Asie (Inde, Chine, Indonésie …).
-Les portugais étaient maitres de l’Atlantique et de l’océan Indien, donc maitres de l’Afrique
et de l’Asie.
Au même moment l’Espagne contrôlait l’Amérique. Ces deux puissances Ibériques dominaient
le monde avec l’approbation d’une « bulle papale » ou un traité du Pape Alexandre VI, qui
partageait le monde en deux, (traité de Tordésillas, en 1494)
-Une région sous le contrôle des portugais et,
-Une seconde dominait par les espagnols.
L’Espagne comme le Portugal avait une mission, celle de répandre la religion chrétienne dans
les nouvelles terres découvertes par les navigateurs.
Ces découvertes vont entrainer des besoins économiques importants et surtout des besoins
immenses en main d’œuvre surtout en Amérique.
Les rivalités entre Européens ont été fortes et ont pour conséquences de donner plus de
grandeur et d’importance à cette activité qui devient très lucrative. Si la prépondérance
portugaise a couvert les périodes comprises entre la 2e moitié du 15e siècle et la 1ère moitié
du 16e siècle, elle a été suivie par la domination hollandaise du 16e au 17e siècle ; puis la lutte
engagée par Colbert (France) donna la suprématie à la France à partir de la 2e moitié du 17e.
Les anglais vont s’engager plus tard dans la course, parviennent très rapidement à contrôler
les mers, les océans et à s’accaparer du leadership du commerce négrier et du monde.
Les méthodes utilisées par ces Etats d’Europe ont été identiques et les moyens d’action aussi :
- l’installation sur les côtes est suivie de la création de comptoirs et de ports comme Saint-
Louis, Gorée, Arguin, El mina, Sao Tomé, Luanda etc…
- Les marchands vont par la suite se rassembler et créer des compagnies. On y retrouvait des
ducs, des princes, des écrivains (Voltaire) ex : la compagnie du Cap vert et du Sénégal, puis la
compagnie du Sénégal créée par Colbert en 1681.
2. objets échangés et chiffres
«Pourvu qu’on ait du fer et de l’eau de vie, on est assuré de traiter or, captifs et ivoire (morfil)»
( [Link]. Zerbo). Cependant la verroterie est la marchandise sur laquelle les marchands ont le
plus de profit. Les mousquets et fusils seront partie aussi du trafic. Ces produits européens
sont échangés contre: peaux, gomme, ivoire, or et surtout esclaves.
Le long de la côte, sept points de vente, ou sept secteurs de vente sont installés: Sénégal,
Siérro Léone, Guinée, Côte d’Ivoire, Côte de l’or, Dahomey st le secteur Congo-Angola.
Chaque secteur avait la réputation de fournir des esclaves bien particuliers. Selon Ki Zerbo,
- les noirs du Cayor (Sénégal) sont des esclaves qui machinent des révoltes
- les bambara sont réputés doux et robustes
- les congolais sont gais et bons ouvriers...
Ils étaient vendus après un examen anatomique complet et approfondi, aussi marqué au fer
comme du bétail, attachés et entassés au fond des bateaux, en proie souvent également avec
des épidémies et une mortalité très élevée. Au cours de la traversée, les révoltes sont
fréquentes et noyées dans le sang parfois à coup de fusils, de fouets.
Avant d’arriver en Amérique, les esclaves sont à nouveau mis en examen, lavés, polis afin d’être
plus présentables. La vente est exécutée sans difficulté si le produit est de bonne qualité: jeune,
robuste. Ce produit si «compétitif» est comparu comme « un bois d’ébène, qui a été abattu,
débité, vendu, transporté et livré comme du vrai bois ».
Quelle est l’ampleur de la traite? combien de noirs captifs ont été vendus?
De nombreux chiffres sont avancés :
- W E Du Bois donne le chiffre de 15 millions d’esclaves, - ce qui fait s’y ajoute, pour 1’esclave
atteignant l’Amérique, 4 ont péri en route, à cause des difficultés de la traversée et la forte
mortalité 60 millions. Il faut ajouter encore «ceux de la traite arabe, d’environ, 90 à 100
millions».
- P. de Pommegorge a évalué que l’Afrique livrait 45 000 esclaves par an.
- Dans sa thèse, sur la traite des noirs, Queneuil donne le chiffre de 80 millions.
- Ducasse relève que 100 millions ont été arrachés à l’Afrique depuis le 15e siècle.
Somme toute, les chiffres portés par les historiens prouvent que la déportation a été massive
et quelle aura des conséquences fortes sur l’évolution de la démographie en Afrique. Certains
assimilent ce trafic à un génocide. Qu’en est il au centre comme celui de Saint-Louis (Sénégal)
?
II. Saint-Louis, premier centre de traite français en Afrique
L’engagement des autorités françaises à la traite a débuté à la fin du 17e siècle et plus
précisément aux années 1680- 1685. La France s’investit à ce secteur par la promulgation du
Code Noir « destiné à organiser juridiquement l’esclavage dans les plantations sucrières aux
Antilles et à Saint-Domingue ». (Dozon). Les esclaves devant exploiter les terres des Caraïbes
pour le compte de la France seraient originaires d’Outre Atlantique, d’Afrique principalement.
Les premiers à fouler le sol américain provenaient du comptoir de Saint-Louis.
Le XVIIe siècle est le point de départ pour Saint-Louis, (précisément l’année 1659, année où
la ville devint une concession pour la France), île où les français ont mis pied et appela en
l’honneur du roi de France, Louis XIII. Elle ne tarda pas à devenir un solide comptoir qui joua
un rôle important dans le commerce triangulaire piloté par les compagnies.
Sur l’Atlantique, les français sont engagés sur plusieurs établissements dans la traite négrière
au cours du XVIIIe siècle au Sénégal. Ils étaient à Gorée, Rufisque, Joal, Portudal et à Saint-
Louis. Mais cette dernière fut le centre principal du commerce des esclaves en cette période,
d’où sa convoitise par les grandes puissances européennes en cette période.
Sous Colbert, (homme d’Etat français au 17e), les compagnies françaises sont devenues plus
compétitives. De 1664 à 1767, sept compagnies se sont succédées pour le contrôle du
commerce à Saint-louis à l’exemple de la compagnie des Indes occidentales, de compagnie
royale, de la compagnie du Sénégal ..
L’essor spectaculaire de Saint-Louis est dû à sa position privilégiée sur le fleuve Sénégal, c’est
à dire, sur un grand courant naturel de pénétration à l’intérieur des terres en direction du
soudan occidental.
Cette ville était le poumon économique de la Concession avec l’or et les esclaves comme
principaux produits de traite. Pour Saugnier, c’est « le lieu des bonnes affaires […]. On se
procure chez cette nation beaucoup d’esclaves que les caravanes y conduisent de diverses
contrées de l’Afrique. On y traite en abondance, or, morphil (ivoire), pagnes et mille autres
objets comme des esclaves en grand nombre.
Saint-Louis aurait été le plus grand centre de traite négrière en Afrique n’eussent été les
difficultés de la navigation sur le fleuve Sénégal et la concurrence des Anglais, solidement
implantés en Gambie, qui parvenaient à détourner vers ce pays une partie des caravanes qui
allaient au Galam.
Environ deux tiers des esclaves vendus provenaient du commerce de Galam, soit en moyenne
1 300 à 1 500 esclaves par an. Certaines années, le nombre d’esclaves traités au Galam était
supérieur à 3 000. L’apogée du commerce de Galam fut atteinte entre 1720 et 1750.
Le Galam, principal pourvoyeur d’esclaves, était situé dans le Haut Sénégal en amont de Bakel
, dans la zone de confluence entre le fleuve et la Falémé. «L’intérêt de cet établissement résidait
dans le voisinage des mines d’or du Bambouk, dont la richesse passait pour fabuleuse» (Mbaye Guèye,
1998).
Saint louis c’est aussi un important comptoir de traite négrière ayant généré un certain rapport
servile, et un environnement de violence largement étayé par l’historiographie de la
Sénégambie. Les royaumes wolofs (Walo, Cayor, Baol, Jolof) n’ont cessé de se faire la guerre et
de se livrer à la chasse à l’homme pour le vendre ou le troquer auprès des divers
intermédiaires dudit commerce (Jean P. Dozon).
Ce trafic a fortement enrichi les familles blanches installées dans la concession et à partir du
18e, dans les opérations de traite, en a profité les commerçants, traitants et courtiers
constitués de métis surtout, lesquels, en 1789, n’ont pas hésité d’envoyer leurs «cahiers de
doléances» aux Etats généraux en France pour réclamer la suppression de l’exclusif et la
libération du commerce.
Ceci donna naissance à une dynastie métisse, fondement de la haute bourgeoisie saint-
louisienne au 18e siècle, fortement dominée par des femmes influentes, ambitieuses, appelées
: «signares». La base de la richesse de cette nouvelle classe dans la société à Saint-Louis repose
sur la détention de nombreux captifs.
Conclusion
Si la traite arabe a été très longue avec des effets négatifs pour les africains, la traite européenne
était caractérisée par ses effets dévastateurs qui n’ont épargné aucun secteur de la vie
courante. Elle a installé un état de guerre, une violence généralisée sur toute l’Afrique. Avec
les mauvais traitements et le génocide subi par l’Afrique, des sociétés issues des milieux
religieux, des intellectuels s’élèvent pour faire abolir cette traite des esclaves, c’est la marche
vers l’abolition.
Mais l’Europe, après tout, s’est fondamentalement transformée grâce aux profits considérables
accumulés lors de ce trafic. En Amérique l’arrivée des esclaves a contribué à propager la culture
africaine partout du nord au sud; une nouvelle société plus métissée, plus colorée est en
devenir.