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Le document explore comment Bruxelles, en tant que capitale d'un ancien empire colonial, cache une histoire congolaise sous ses façades et ses monuments. À travers une analyse de l'architecture, de la toponymie et des statues, l'auteur met en lumière la propagande coloniale et les récits oubliés, tout en plaidant pour une mémoire critique et une réécriture de l'histoire urbaine. L'article souligne l'importance de reconnaître et d'intégrer ces récits dans le paysage contemporain de la ville.

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Titre : Les Pavés de la Mémoire : Comment les rues de Bruxelles racontent l’histoire oubliée

du Congo

Sous-?tre : Derrière les façades Art Nouveau, une cartographie invisible. Une enquête sur les
traces matérielles et symboliques de la colonisa?on dans la capitale européenne.

Par Antoine Delaunay, Docteur en histoire urbaine

Publié dans la revue Mémoire des Lieux, n°47 – Janvier 2024

Chapô : Une ville est un palimpseste. Sous le bitume moderne, les noms des places et les
statues de bronze, dorment des récits enfouis. À Bruxelles, capitale d’un État qui fut aussi un
empire colonial, la mémoire de la présence congolaise n’est ni dans un musée ni dans un
mémorial officiel. Elle est, liZéralement, sous nos pieds et à la vue de tous. Il suffit de savoir
regarder. CeZe enquête est une dérive à travers les rues, pour décrypter le récit de pierre
que la ville a inscrit à son âge d’or, et qui parle d’un autre con?nent.

Introduc?on : L’invisible omniprésence

Bruxelles se visite souvent au fil de ses guildes, de ses chocolats et de ses bandes dessinées.
Peu de guides men?onnent qu’entre 1885 et 1960, elle fut la capitale administra?ve d’un
territoire privé 80 fois plus grand qu’elle : l’État indépendant du Congo, propriété
personnelle du roi Léopold II, puis le Congo belge. CeZe histoire n’a pas été effacée ; elle a
été esthé?sée, intégrée au décor. Elle se niche dans l’ornementa?on d’une façade, dans le
nom d’un square, dans la posture d’un bronze. Faire ceZe histoire sor?r de l’invisibilité
demande une lecture cri?que de l’espace public. C’est un travail d’archéologie du présent.

I. L’architecture, musée inconscient de la propagande coloniale

Notre parcours commence à l’écart des grands boulevards, dans le quar?er des Squares. Ici,
les hôtels de maître construits entre 1890 et 1910 arborent une décora?on exubérante. Il
faut lever les yeux. Sur une corniche, un visage sculpté émerge, aux traits caricaturaux :
lèvres épaisses, nez épaté. C’est une « tête de nègre », un mo?f décora?f courant de l’Art
Nouveau belge, inspiré des « mascarons » classiques mais exo?sé. Il n’est pas seul. On
trouve des palmiers stylisés, des éléphants, des mo?fs géométriques présentés comme «
tribaux ». Pour l’historien de l’art Pierre L., que j’accompagne, ces éléments ne sont pas
anodins. « À l’époque, c’est une manière d’affirmer la prospérité nouvelle ?rée du
caoutchouc et de l’ivoire. C’est un exo?sme de paco?lle qui réduit un con?nent en?er à une
poignée de clichés décora?fs. L’habitant de Bruxelles, sans même s’en rendre compte,
intègre ceZe image d’un Congo ressource et soumis, simplement en marchant dans sa rue. »

Le point d’orgue de ceZe propagande en pierre est le Cinquantenaire. Son arc de triomphe,
construit avec les fruits de l’industrie coloniale, est liZéralement soutenu par des atlantes
représentant des Congolais. Leur musculature est puissante, leur expression est stoïque ou
résignée. Ils portent le poids du monument, métaphore architecturale transparente : le
colonisé porte l’édifice de la na?on colonisatrice. « C’est la rhétorique de la ‘mission
civilisatrice’ traduite en béton, » commente Pierre. « Ils sont forts, beaux dans leur
‘sauvagerie’, mais ils sont à leur place : en support. »

II. La toponymie : le récit des vainqueurs figé dans le plan de ville

Les noms de rues sont la mémoire officielle d’une ville. À Bruxelles, ils forment une véritable
cartographie de l’aventure coloniale. Il y a bien sûr l’avenue du Roi Léopold II, artère
majestueuse menant à la Basilique. Mais le réseau est plus fin.

· La place Stevens, du nom de l’explorateur qui « ouvrit » le bassin du Congo.

· Les rues Stanley (l’agent de Léopold II) et Livingstone (l’explorateur écossais).

· L’avenue Brugmann – moins évident –, du nom du bourgmestre qui aida financièrement les
expédi?ons.

· Sans oublier les noms de lieux : l’avenue du Congo, la place des Gueux (qui fait référence
aux premiers colons, pas aux Congolais).

CeZe toponymie raconte une histoire très spécifique : celle des « grands hommes » blancs,
explorateurs et administrateurs. Elle occulte complètement la résistance congolaise, les
figures intellectuelles ou ar?s?ques locales, et bien sûr, la violence du système. « Quand
vous dites ‘je vous retrouve à la place Stevens’, vous invoquez, sans le savoir, tout un récit
na?onal qui glorifie la conquête, » explique l’historienne Karima M. « Renommer une rue est
un acte poli?que extrêmement fort, car c’est réécrire le récit partagé. C’est pour cela que
c’est si lent et si conflictuel. »

III. Les statues et leur ombre portée : la bataille des symboles


L’espace public est aussi un champ de bataille mémoriel. La statue équestre de Léopold II sur
la place du Trône est régulièrement barbouillée de peinture rouge. Des collec?fs réclament
son retrait depuis des décennies. Mais d’autres statues, moins visibles, perpétuent un
imaginaire plus insidieux.

Dans le jardin du Musée royal de l’Afrique centrale, à Tervuren, se dressent des allégories en
bronze : « La Belgique apportant la civilisa?on au Congo ». Une femme blanche, vêtue à
l’an?que, pose une main protectrice sur les épaules d’un homme africain à demi nu, qui la
regarde avec gra?tude. Ce groupe sculptural, conçu pour l’Exposi?on universelle de 1897,
est l’incarna?on parfaite de l’idéologie coloniale.

La réponse à ces monuments est récente et fragile. En 2018, une fresque murale
représentant Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance assassiné, a été inaugurée sur un
immeuble de la Chaussée de Wavre. Elle fait face, à quelques kilomètres de là, au palais de
jus?ce, symbole du pouvoir d’État. Ce dialogue visuel est puissant, mais isolé. L’ar?ste qui l’a
réalisée, un Congolais de la diaspora, me confie : « Ici, on nous a longtemps dit que notre
histoire n’était pas une histoire belge. CeZe fresque, c’est une manière de dire : nous
sommes aussi dans ce paysage. Notre héros a sa place sur vos murs. »

IV. Vers une cartographie cri?que : des plaques, des parcours, et des trous noirs

Comment faire émerger ceZe mémoire mul?ple sans effacer le passé ? Plusieurs ini?a?ves
tentent de complexifier le récit urbain.

· Les plaques explica?ves : Depuis 2021, certaines statues, comme celle de Stanley, sont
accompagnées d’une plaque contextuelle qui men?onne les « violences commises contre les
popula?ons congolaises ». C’est un premier pas, jugé insuffisant par certains, vers une
déconstruc?on in situ.

· Les parcours guidés alterna?fs : Des associa?ons comme « Mémoire Coloniale » organisent
des marches où l’on apprend à décrypter la ville. On y parle des fortunes bâ?es sur le
caoutchouc, des « zoos humains » de Tervuren, et des liens entre certaines grandes familles
industrielles belges et l’exploita?on coloniale.

· Les « contre-monuments » éphémères : Lors de commémora?ons, des collec?fs installent


des stèles de papier, des projec?ons lumineuses ou des performances pour créer une
mémoire temporaire, cri?que, qui interroge le permanent.
Mais le plus révélateur, peut-être, sont les trous noirs de ceZe cartographie. Où est la rue
Simon Kimbangu, le prophète indépendan?ste emprisonné à vie par les Belges ? Où est la
place des Tirailleurs Sénégalais (en fait congolais) morts pour libérer la Belgique en 1944-45
? Leur absence est aussi éloquente qu’une statue. Elle montre ce que la mémoire officielle a
choisi d’oublier.

Conclusion : La ville comme chan?er mémoriel

Bruxelles n’est pas un cas unique. Lisbonne, Paris, Londres portent toutes les s?gmates de
leurs empires. Mais Bruxelles a ceZe par?cularité d’avoir été la capitale d’une entreprise
coloniale par?culièrement brutale et priva?sée, et d’avoir amnésié ceZe période avec une
certaine efficacité.

Aujourd’hui, la ville est un chan?er mémoriel en mouvement. Le débat est vif, douloureux,
et essen?el. Faut-il déboulonner ? Ajouter des contextes ? Construire de nouveaux
monuments ? Il n’y a pas de réponse simple. Ce qui est certain, c’est que l’histoire ne se
règle pas par l’oubli.

Se promener dans Bruxelles avec ces clés de lecture, c’est voir une ville double. La ville de
l’âge d’or, triomphante, qui a inscrit sa domina?on dans la pierre. Et la ville contemporaine,
mul?culturelle, où les descendants de ceux qui étaient représentés comme des atlantes ou
des mascarons habitent, travaillent, et réclament une part dans le récit. Les pavés de la
mémoire ne sont pas fixes. Ils sont remués par les pas de ceux qui marchent aujourd’hui, et
qui demandent que la ville raconte enfin toutes ses histoires, surtout les plus difficiles à
entendre.

Encadré : I?néraire d’une décolonisa?on de regard (à pied, 2h)

1. Départ : Gare du Nord. Observer la fresque publicitaire ancienne qui montre des produits
coloniaux.

2. Place de la Liberté / Place des Gueux. Lire le nom et réfléchir à qui sont les « gueux »
célébrés.

3. Square de l’Amazone. Chercher les mo?fs « exo?ques » sur les façades Art Nouveau.

4. Place du Trône. Observer la statue de Léopold II et les graffi?s.

5. Fin : Parc de Bruxelles. Chercher le buste discret du général Storms, connu pour sa cruauté
au Congo. Noter l’absence de toute explica?on.

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