Annales de Toxicologie Analytique, vol.
XII, n° 1, 2000
Le cannabis est-il un produit dopant ?
Is cannabis a doping substance ?
1 2 (1)
Patrick MURA* ', Renaud TROUVÉ ', Gérard MAUCO
(1) Laboratoire de Biochimie et Toxicologie, Centre Hospitalier Universitaire - BP 577 - 86021 POITIERS Cedex
(2) Laboratoire de Physiologie, UPRESS EA 2170, Faculté de Médecine, rue Haute de Reculée
49045 ANGERS Cedex
*Auteur à qui adresser la correspondance : Patrick MURA, Laboratoire de Biochimie et de Toxicologie,
Centre Hospitalier Universitaire - BP 577 - 86021 POITIERS Cedex - Tel : 05 49 44 39 23 - Fax : 05 49 44 38 34
e-mail : [Link]@[Link]
(Reçu le 6 décembre 1999 ; accepté le 5 janvier 2000)
RÉSUMÉ SUMMARY
Les propriétés sédatives et anxiolytiques du principe psy- Sedative and anxiolytic properties of delta-9tetrahydrocan-
choactif principal du cannabis, le delta-9 tetrahydrocanna- nabinol (THC), the main active component of cannabis are
binol (THC), sont connues depuis des millénaires. Cette known from thousand of years. This empirical knowledge
connaissance empirique a été confirmée ces dernières was confirmed in recent years by a better understanding of
années par une meilleure compréhension des mécanismes mechanisms of action of THC. On neurons, its effects consist
d'action du THC. Au niveau neuronal, il induit une diminu- of a decrease in intracellular concentrations of potassium
tion intracellulaire du potassium et une augmentation du and of an increase in calcium concentration. Ultimately, the
calcium. Ceci se traduit par une altération des capacités release of neurotransmitters such as glutamate is inhibited.
d'exocytose de certains neurotransmetteurs, dont le gluta- On the other hand, the areas of the brain where THC has its
mate. Par ailleurs, il est désormais bien établi que les zones effects are the same as those where the benzodiazepines and
du cerveau dans lesquelles le THC exerce ces effets sont les the beta-blockers also act.
mêmes que celles où agissent les médicaments sédatifs et les The sedative properties of cannabis are of interest to athletes
bêtabloquants, substances également utilisées dans la pra- during the days before the competition since they facilitate
tique du dopage. falling asleep, a major concern for high level sportsmen. In
Les propriétés sédatives du cannabis sont recherchées par sports that need a relaxed state during the competition, as it
les athlètes, les jours précédant les compétitions pour favo- is the case for instance in accuracy specialities (shooting,
riser V endormissement, un souci majeur pour ces sportifs de horse riding, ...), cannabis anxiolytic properties are also
haut niveau. Dans les disciplines sportives nécessitant un attractive. Therefore, and even if cannabis could be respon-
état de relaxation important au cours de la compétition, ce sible of lowering biochemical performances, it is used by
qui est le cas pour tous les sports d'adresse (tir, equitation, high level sportsmen for its virtue to improve psychic com-
etc.), les propriétés anxiolytiques du cannabis sont égale- ponents ; it is then logical to ban their use as well as several
ment très attractives. En conséquence, et bien que le canna- drugs that could substitute for natural methods of psycholo-
bis puisse être responsable d'une diminution des perfor- gical preparation.
mances biomécaniques, il est utilisé par les sportifs de haut
niveau pour son aptitude à améliorer les performances psy-
chologiques ; il est donc logique qu'il soit proscrit au même
titre que certaines classes de médicaments destinés à se sub-
stituer aux méthodes naturelles de préparation psycholo-
gique.
MOTS-CLÉS KEY-WORDS
Cannabis, dopage. Cannabis, doping.
Article available at [Link] or [Link] 43
Annales de Toxicologie Analytique, vol. XII, n° 1, 2000
ne tient pas compte du fait que l'amélioration des per-
Introduction formances peut être d'origine biomécanique ou psy-
En 1977, dans un ouvrage sur le dopage (1), on peut chologique. Dans le premier cas, il s'agit d'améliorer la
lire "H faut relever l'habitude prise par certains sportifs vitesse et/ou la force et/ou l'agilité et/ou le temps de
américains de fumer de la marijuana après une compé- réaction, etc. Dans le deuxième cas, il s'agit d'amélio-
tition pour se relaxer. Fort heureusement, il ne semble rer certains paramètres comme la confiance, la compé-
pas que cette forme de relaxation soit prisée par les titivité, l'agressivité, la concentration, la relaxation. La
sportifs français". Il est vrai qu'à cette époque la loi, quant à elle, prend en compte ces différentes possi-
consommation de cannabis était peu répandue dans les bilités puisqu'elle définit le dopage comme l'utilisa-
pays industrialisés, ne concernant guère que certains tion, au cours des compétitions sportives ou en vue d'y
intellectuels ou marginaux. Les choses ont bien changé participer, de substances ou de procédés de nature à
depuis. Avec cinq à six millions de personnes en ayant modifier artificiellement la performance et inscrits sur
consommé au moins une fois en France dont un à deux une liste déterminée par arrêté. Le cannabis est bien
millions de consommateurs réguliers, le cannabis est le inscrit sur cette liste, et plus précisément dans la liste
stupéfiant de très loin le plus utilisé. Qui plus est, cette des substances interdites relevant de la deuxième clas-
prévalence de consommation connaît depuis quelques se dans la rubrique des narcotiques. Le cannabis répond
années une progression spectaculaire. L'Observatoire t-il à cette définition légale ? Nous tenterons de
Français des Toxicomanies estime que le nombre répondre à cette question à l'aide des données statis-
d'usagers a augmenté de 500.000 entre 1992 et 1997. tiques portées à notre connaissance, des résultats des
Les interpellations pour usage ou usage-revente de can- études sur la pharmacologie, les mécanismes d'action
nabis en 1998 ont été de 72821. Selon l'Office Central et les effets psychiques et physiques des cannabinoïdes,
pour la Répression du Trafic Illicite de Stupéfiants afin de déterminer si le cannabis est effectivement sus-
(Ocrtis), l'usage du cannabis a connu ces dernières ceptible d'être considéré comme un produit dopant.
années une croissance "exponentielle" chez les moins
de seize ans. En effet, le total des mineurs de moins de
18 ans recensés en 1998 comme consommateurs de Présentation du produit
cannabis (10 958) était en augmentation de 20,4 % par Le cannabis est une plante appartenant à la famille des
rapport à 1997. Cette appétence toxicomaniaque pour cannabinacées et à l'ordre des urticales, parmi lesquels
le cannabis s'explique d'une part par l'intérêt trouvé on distingue essentiellement Cannabis sativa sativa
aux effets psychotropes de cette plante qui, selon (chanvre textile) et Cannabis sativa indica (chanvre
Charles Baudelaire, dissémine la personnalité du indien). Ce dernier secrète une résine riche en sub-
consommateur aux quatre vents du ciel (2) et d'autre stances psychoactives dont principalement le delta-9-
part en raison des démonstrations récentes d'une trans tetrahydrocannabinol (THC) et le cannabidiol.
dépendance au cannabis (3-5). Selon les conditions climatiques et de culture, la teneur
en THC peut varier de façon considérable, allant de
A la lumière des résultats de contrôles antidopage et
5 % à 8 % pour les produits en provenance d'Afrique
des déclarations de certains sportifs, il apparaît que ce
du Nord à 25 voire 30 % dans le cas de cultures sous
phénomène ait aussi largement touché le monde spor-
serre de plants sélectionnés ou génétiquement modifiés
tif. La consommation de cannabis est-elle à visée
aux Pays-Bas. Ses principales formes d'utilisation sont
"récréative", comme le déclarent la plupart des sportifs
"l'herbe" (ou kif, marijuana, ...), le "haschich" (ou
contrôlés positifs, ou dans un but de dopage ? En
hasch, shit, ...), et "l'huile". En plus de ces présenta-
d'autres termes, le cannabis possède t-il des vertus
tions traditionnelles, on trouve désormais dans plu-
dopantes ? Avant d'y apporter des éléments de répon-
sieurs pays européens des boissons (thé par exemple),
se, il convient de préciser la définition du dopage. Cette
des shampooings, des teintures ou autres produits cos-
définition est très variable dans la littérature, chaque
métiques contenant du THC. Notons à ce sujet que ces
auteur retenant semble t-il celle qui répond au mieux à
préparations à usage externe sont exclues de la liste des
ses positions vis à vis des "lobbies" de la dépénalisa-
substances interdites, bien qu'il soit précisé que "toute
tion voire de la légalisation de cette substance. Ainsi
substance qui donne après métabolisation dans l'orga-
par exemple, dans un ouvrage récent préfacé par le
nisme, une des substances reprise dans cette liste" est
Secrétaire d'État à la Santé de l'époque, le dopage est
également interdite.
défini comme "l'utilisation d'une ou plusieurs sub-
stances stimulantes ou anabolisantes en vue d'amélio-
rer artificiellement des performances physiques et - par
extrapolation - intellectuelles" (6). Selon cette défini- Les affaires de dopage au
tion le cannabis, ne pouvant être considéré ni comme
un stimulant ni comme un anabolisant, serait donc à
cannabis en France
exclure de la liste des produits dopants. Cette définition Fin 1995, un gardien de but célèbre, Fabien Barthez, est
44
Annales de Toxicologie Analytique, vol. XII, n° 1, 2000
suspendu pour une durée de 4 mois (dont 2 avec sursis) capacités de concentration mentale. Des dysfonction-
après un contrôle positif au cannabis. Il promet de nements à ce niveau sont responsables de distorsions
"s'impliquer" dans des campagnes contre l'usage des caractéristiques de la notion du temps et de l'espace, de
stupéfiants. Cette même année, 83 sportifs avaient été difficultés à se concentrer et de l'apparition d'un état
contrôlés positifs à cette substance. rêveur.
En février 97, Bernard Lama, footballeur et gardien de • l'hippocampe, impliqué dans les phénomènes de
but tout aussi célèbre, est suspendu de compétitions mémorisation et de codage des informations sensorielles.
pour la même raison, pour une durée 2 mois. Il déclare Il y a ainsi une concordance entre la neurotoxicité
l'année suivante "Dès mon contrôle positif, je me suis induite par le cannabis et le rôle des différentes zones
parfaitement renseigné médicalement et légalement. Je dans lesquelles on observe une densité importante des
suis depuis les dossiers actuels avec attention Cette récepteurs C B l (15).
même année, environ 30 % des contrôles positifs
Des concentrations bien moindres de récepteurs C B l
l'étaient pour la mise en évidence de cannabis dans les
ont aussi été retrouvées au niveau de l'utérus, des
urines.
gonades, du cœur et de la rate.
Par ailleurs, ces récepteurs sont absents au niveau du
Pharmacologie et méca- bulbe, impliqué dans les fonctions basales de l'organis-
me (cardio-vasculaires, respiratoires). Ceci explique
nismes d'action. pourquoi un surdosage massif en cannabis n'est pas
mortel.
Après inhalation de la fumée de cannabis, environ 20 %
du THC sont absorbés et passent dans le flux sanguin, Le ligand naturel de ces récepteurs est l'anandamide
un passage dans le sang très rapide, puisque le pic plas- (16), un dérivé naturel de l'acide arachidonique. Il
matique est obtenu en 7 à 8 minutes. Ingéré par voie diminue l'activité de la cellule nerveuse. Ce neuro-
digestive, seuls 5 à 6 % du THC sont absorbés (7). Le transmetteur n'est pas stocké par les neurones mais
THC étant très lipophile, il quitte rapidement le sang réside dans leur membrane sous forme d'un précurseur
pour aller se fixer sur les tissus de l'organisme riches en phospholipidique, la N-arachidonyl-phosphatidylétha-
lipides et donc tout particulièrement au niveau du cer- nolamine, dont il est libéré sous l'influence d'une phos-
veau. Un temps de rétention particulièrement long dans pholipase. Ses effets sont analogues à ceux du THC,
ces tissus explique les effets prolongés de cette sub- mais sa durée d'action est beaucoup plus courte (17).
stance ; ce phénomène est en outre facilité par l'exis- Certains mécanismes d'action du cannabis, respon-
tence d'un cycle entéro-hépatique et par la réabsorption sables de sa neurotoxicité, sont désormais bien établis
rénale. La demi-vie d'élimination du THC est de 20 à (18). En l'absence de THC, le récepteur C B l est cou-
57 heures chez les consommateurs exceptionnels et de plé à une protéine G inhibitrice. L'adenylate cyclase,
3 à 13 jours chez les consommateurs réguliers (8). On une enzyme membranaire, joue alors pleinement son
considère cependant que 20 % de la quantité fixée dans rôle en synthétisant l'AMP cyclique. Ce dernier inter-
les tissus possède une demi-vie d'environ 2 à 3 mois. vient en activant une protéine kinase A, qui permet de
Les produits d'élimination sont très variés, le composé maintenir le canal potassique en position fermée. Les
le plus abondant dans l'urine étant l'acide 11-nor-delta- ions potassium restent ainsi à l'intérieur du neurone. En
9-tétrahydrocannabinoI-carboxylique (THC-COOH). présence de THC, la protéine G inhibitrice est libérée et
n'est donc plus liée au récepteur. Elle va alors s'asso-
Des cibles cellulaires du THC ont été identifiées (9) : il
cier à l'adénylate cyclase et inhibe sa fonction. La syn-
s'agit des récepteurs C B l et CB2.
thèse d'AMP cyclique est alors arrêtée, et il n'y a plus
Les récepteurs CB2 sont des récepteurs membranaires d'activation de la protéine kinase A. Par voie de consé-
(10), surtout présents dans la rate et les cellules héma- quence, le canal potassique reste en position ouverte, et
topoïétiques (11). Absents du système nerveux central, on assiste à une fuite du potassium vers l'extérieur du
ils constituent les bases moléculaires de l'activité neurone. D'autres systèmes de transduction, faisant
immunodépressive du cannabis (12). intervenir une phospholipase C seraient également cou-
Les récepteurs C B l sont aussi des récepteurs membra- plés aux récepteurs C B l et conduiraient, lorsque le
naires, protéines constituées de 473 acides aminés (13- THC est présent, à un accroissement des concentrations
14). Au niveau du cerveau, on les retrouve en très grand intracellulaires de calcium.
nombre dans les structures suivantes : Toutes ces modifications métaboliques sont respon-
• le ganglion basai et le cervelet. Ces deux zones sont sables de dysfonctionnements neuronaux dont une
très largement impliquées dans la motricité et le contrô- inhibition du relargage de certains neurotransmetteurs
le postural. comme le glutamate, en diminuant les capacités d'exo-
• le cortex frontal, impliqué dans la vision, le goût, les cytose.
45
Annales de Toxicologie Analytique, vol. XII, n° 1, 2000
Toutefois, si la découverte des récepteurs CB1 et CB2 lement très attractives. L'effet anxiolytique serait la
a permis d'expliquer une partie des effets du THC et conséquence de l'augmentation du flux sanguin céré-
d'autres cannabinoïdes, des contradictions se font jour. bral (26).
Elles sont certainement les conséquences des interac- Les propriétés myorelaxantes intéressent également le
tions membranaires non réceptorielles ou transmem- sportif, au décours de la compétition.
branaires directes du T H C avec des systèmes biochi-
Le pouvoir analgésique du cannabis, proposé par
miques variés (19).
ailleurs comme application thérapeutique du THC, a
été mis en évidence par de nombreuses études (27-28).
Les effets du cannabis Cette propriété peut également attirer le sportif. Ces
Ils sont variables selon la quantité consommée, la qua- propriétés analgésiques dépendent toutefois des pro-
lité du produit, la tolérance du sujet, la structure de sa duits consommés, de la voie d'administration, intravei-
personnalité et son état d'esprit du moment, le contexte neuse, patch, fumé, de la dose (une dose élevée pouvant
dans lequel s'inscrit la consommation et bien entendu favoriser l'hyperalgie), du type de douleur et des condi-
selon qu'il a été pris isolément ou associé à d'autres tions expérimentales de mesure (29). Il convient donc
produits psychotropes (autres drogues, alcool, médica- de discriminer les emplois du cannabis en analgésie, en
ments). Il s'agit à la fois d'un psychostimulant et d'un gardant à l'esprit que ses effets sont infiniment moins
antidépresseur dont, par certains aspects, les effets se intenses que ceux des opiacés.
rapprochent également de ceux des hallucinogènes (20).
Effets indésirables et/ou toxiques
Effets sédatif, anxiolytique et analgésiant En dehors de ces effets susceptibles de "modifier artificiel-
Les effets myorelaxant et anticonvulsivant sont connus lement les performances", le cannabis compte à son actif
depuis longtemps (20), semblables à ceux exercés par toute une pléiade d'effets indésirables et toxiques (30).
les benzodiazepines. Ils seraient liés à l'action conju- • Des effets cardio-vasculaires consistant en une tachy-
guée non seulement du THC, mais aussi d'autres can- cardie et une hypotension orthostatique sans incidence
nabinoïdes comme le cannabidiol. Cet état de relaxa- sauf chez des sujets hypertendus ou porteurs d'une patho-
tion, pouvant aller jusqu'à une forte somnolence, est logie cardiaque (31). Des effets plus sévères avec dou-
accompagné d'une légère euphorie et d'une distorsion leurs coronariennes peuvent apparaître chez les sujets pré-
des perceptions visuelles et auditives. Ces modifica- disposés, voire une franche toxicité cardiovasculaire avec
tions comportementales, qui par ailleurs font du canna- perturbation des flux calciques pour des doses élevées
bis un des facteurs majeurs de l'insécurité routière (18, (32-34).
21-25), peuvent constituer dans certaines disciplines • Une toxicité pulmonaire aiguë voisine voire supérieure
sportives un handicap certain (Figure 1). à celle du tabac, avec la possibilité de réactions inflam-
Les propriétés sédatives du cannabis sont recherchés matoires, de syndromes obstructifs, etc (35). Le THC
par les athlètes le jour précédant les grandes compéti- induit une modification de la perméabilité alvéolaire et
tions pour favoriser un endormissement rapide, souci une faible dépression respiratoire, accompagnée d'une
majeur pour ces sportifs de haut niveau. dilatation bronchique fugace. Ceci explique qu'un usage
Dans les disciplines sportives nécessitant un état de fréquent et prolongé s'accompagne généralement d'une
relaxation important au cours de la compétition, ce qui rétention accrue de goudrons dans les voies aériennes et
est le cas pour tous les sports d'adresse (tir, equitation, une carboxyhémoglobinémie nettement augmentée (36),
etc.), les propriétés anxiolytiques du cannabis sont éga- autant de facteurs aggravant les effets du tabagisme géné-
ralement associé.
• Des signes digestifs fréquents. A forte exposition, et sur-
tout lorsque le cannabis est ingéré, ils se traduisent par des
vomissements, une diarrhée et des douleurs abdominales.
• Sur les fonctions de reproduction, l'usage fréquent et
prolongé du cannabis est responsable d'une diminution
significative du nombre des spermatozoïdes et d'une aug-
mentation du nombre de spermatozoïdes anormaux chez
l'homme ainsi que d'une perturbation du cycle menstruel
chez la femme associée à une modification des concen-
trations d'hormones sexuelles (37,38).
• Des effets sur le système immunitaire, se traduisant par
une suppression de la production d'anticorps et de cer-
taines cytokines tandis que d'autres cytokines comme les
46
Annales de Toxicologie Analytique, vol. XII, n° 1, 2000
cytokines pro-inflammatoires sont produites en excès. Le
THC favoriserait de façon très significative la survenue Références
d'infections bactériennes et virales (39).
• Un pouvoir cancérogène de la fumée de cannabis indé- 1. Rapp J.P. Le doping des sportifs. Paris : Editions
niable et admis par la collectivité scientifique. Le risque médicales et Universitaires, 1977.
de cancérisation de la muqueuse bucco-pharyngée, même 2. Baudelaire C. Du vin et du hachish, 1851.
chez le sujet jeune, ou des tissus bronchique et pulmonai- 3 Aceto M.D., Scates S.M., Lowe J.A., Martin B.R.
re est hé à une concentration importante de substances Dependence on D-9-tetrahydrocannabinol : studies
particulièrement carcinogènes tels que le benzopyrène ou on precipitated and abrupt withdrawal. J.P.E.T.
1996 ; 278 : 1290-5.
le benzanthracène. Ainsi par exemple, la teneur en benzo-
pyrène est 70 % plus élevée dans la fumée de cannabis 4. Tanda G., Pontieri E., Di Chiara G., Cannabinoid
que dans la fumée de tabac (40,41). and heroin activation of mesolimbic dopamine
transmission by a common m u l opioid receptor
• Une inversion de la profondeur de vision binoculaire, mechanism. Science 1997 ; 276 : 2048-50.
qui se traduit par une illusion de la perception visuelle 5. De Fonseca F.R., Carrera M.R., Navarro M., Koob
(42), ainsi qu'un délai de réponse à une stimulation sono- G., Weiss F. Activation of corticotropin-releasing
re pouvant persister des semaines (43). factor in the limbic system during cannabinoid
withdrawal. Science 1997 ; 276 : 2050-4.
• Une ébriété, une détérioration de la vigilance, une bais-
se des capacités de mémorisation, une modification des 6. Soucard T. Dopage. In : Richard D., Senon J.L., ed.
capacités psychomotrices et de la perception du temps Dictionnaire des drogues, des toxicomanies et des
dépendances. Paris : Larousse-Bordas, 1999 ; 154-8.
(20-44).
7. Lemberger L., Silberstein L.D., Axelrod J., Kopin
I.J. Marihuana : studies on the disposition and
Discussion et conclusion metabolism of delta-9-tetrahydrocannabinol in
man. Science 1970 ; 170 : 1320-2.
Compte tenu des nombreux effets délétères voire toxiques
du cannabis, de la très grande variabilité de ses effets 8. Baselt R.C., Cravey R.H. Disposition of toxic drugs
(selon l'individu mais aussi selon l'origine du produit et and chemicals in man. Foster City : Chemical
Toxicology Institute, 1995 ; 713-7.
de sa teneur en principe psychoactif), la question de son
efficacité réelle ne mériterait-elle pas d'être posée ? A 9. Devane W.A., Dysarz E.A., Johnson M.R., Melvin
L.S., Howlett A.C. Determination and characteriza-
notre connaissance, aucune étude contrôlée et en double
tion of a cannabinoid receptor in rat brain. Mol.
aveugle n'a été menée sur ce thème. Mais de telles études Pharmacol. 1988 ; 34 : 605-13.
ont-elles été menées pour les bêtabloquants, les anaboli-
10. Munro S., Thomas K.L., Abu-Shar M. Molecular
sants ou la cocaïne ? A notre connaissance, la réponse est characterisation of a peripheral receptor for canna-
également négative. Pourtant, aucune polémique n'entou- bis. Nature 1993 ; 365 : 61-65
re ces substances sur leurs statuts de produits dopants, très 11. Bayewitch M., Rhee M.H., Avidor Reiss T., Breuer
certainement du fait que ces produits ne sont pas, à l'in- A., Mechoulam R., Vogel Z. Delta9-tetrahydrocan-
verse du cannabis, des "phénomènes de société". nabinol antagonizes the peripheral cannabinoid
Toujours est-il que, parmi les nombreux effets de l'usage receptor-mediated inhibition of adenyl cyclase. J.
Biol. Chem. 1996 ; 271 : 9902-5.
du cannabis, les effets sur le comportement sont unani-
mement reconnus par la collectivité scientifique. On note 12. Ameri A. The effects of cannabinoids on the brain.
Prog. Neurobiol. 1999 ; 58 : 315-48.
principalement une sedation caractérisée par un état de
relaxation et une facilité accrue d'endormissement, une 13. Hollister L.E. Marijuana and immunity. I. of
Psychoactive Drugs 1992 ; 24 : 159-64.
désinhibition et une diminution de l'anxiété. Ces effets
s'expliquent par les mécanismes d'action des cannabi- 14. Julien R.M.. Ed. A Primer of Drug Action. New
York : W.H. Freeman and Company, 1997.
noïdes, qui sont désormais bien connus. Ces modifica-
tions neurocomportementales induites par l'usage de can- 15. Kobayashi H., Suzuki T., Kamata R., Saito S., Sato
I., Tsuda S., Matsusaka N. Recent progress in the
nabis sont les raisons pour lesquelles son dépistage sera
neurotoxicology of natural drugs associated with
désormais obligatoire en France chez les conducteurs dependence or addiction, their endogenous agonists
impliqués dans un accident mortel de la circulation rou- and receptors. J. Toxicol. Sci. 1999 ; 24 : 1-16.
tière (45). De tels effets sont aussi recherchés par bon 16. Devane W.A. Isolation and structure of a brain
nombre de sportifs de haut niveau, si l'on en juge par le constituant that binds to to the cannabinoid recep-
nombre important de contrôles positifs au cours des der- tor. Science 1992 ; 258 : 1946-9.
nières années. Au plan théorique, nous pouvons donc 17. Romero J., Garcia Palomero E., Lin S.Y., Ramos
considérer le cannabis comme un dopant psychologique, J.A., Makriyannis A., Fernandez Ruiz J.J.
dont l'usage se substituerait aux techniques de prépara- Extrapyramidal effects of methanamide, an analog
tion psychologique autorisées, telles que le training auto- of anandamide, the endogenous C B l receptor
gène, l'hypnose et la sophrologie. ligand. Life Sci. 1996 ; 58 : 1249-57.
47
Annales de Toxicologie Analytique, vol. XII, n° 1, 2000
18. Mura P., Piriou A. Le cannabis. In : Mura P., ed. 31. Aronow W.S., Cassidy J. Effect of marihuana and
Alcool, médicaments, stupéfiants et conduite auto- placebo marihuana smoking on angina pectoris.
mobile. Elsevier, Paris, 1999, pp. 59-74. N.E.J.M. 1974 ; 291 : 65-7.
19. Nahas G., Harvey D.,Sutin K. Agurell S. Receptor 32. Trouvé R., Nahas G. Cardiac dynamics of the
and nonreceptor membrane mediated effects of Langendorff perfused heart. Proc. Soc. Exp. Biol.
T H C and cannabinoids. In : Nahas G. ed. Med. 1985 ; 180 : 303-11.
Marihuana and Medicine. Totowa : Humana Press, 33. Nahas G., Trouvé R. Effects and interactions of
1998 ; 781-805. cannabinoids on the isolated heart, Proc. Soc. Exp.
Biol. Med. 1985 ; 1 8 0 : 3 1 2 - 6 .
20. Moreau J. Du haschich et de l'aliénation mentale.
Paris : De Fortin et Masson, eds. ; 1845. 34. Trouve R., Nahas G. Cardiovascular effects of
Marihuana and cannabinoids. In : Nahas G. ed.
21. Bech P., Rafaelsen L., Rafaelsen O.J. Cannabis and Marihuana and Medicine. Totowa : Humana Press,
alcohol : effects on estimation of time and distance. 1998 ; 291-304.
Psychopharmacologia 1973 ; 32 : 373-81. 35. Tashkin D.P., Shapiro B.J., Frank I.M.A. Acute pul-
22. Blanquard D., Coudane H., Aussedat M„ Peton P., monary physiologic effects of smoked marijuana
Page! E., Niziolek S. Influence de la consommation and oral delta-9-tetrahydrocannabinol in healthy
de cannabis sur les accidents de la voie publique. men. N.E.J.M. 1973 ; 289 : 336-41.
Journal de Médecine Légale 1989 ; 287-90. 36. Tashkin D.P., Coulson A.H., Clark V A . , Simmons
23. Marquet P., Delpla P.A., Kerguelen S. et coll. M., Bourque L.B., Duann S. Spivey G.H., Gong H.
Respiratory symptoms and lung function in habi-
Prevalence of drugs of abuse in urine of drivers
tual heavy smokers of marijuana alone, smokers of
involved in road accidents in France : a collaborati- marijuana and tobacco, smokers of tobacco alone
ve study. J. Forensic Sci 1998 ; 43 : 806-11. and non smokers. Am. Rev. Resp. Dis. 1987 ; 135 :
24. Pepin G., Mura P., Kintz P., Dumestre-Toulet V., 209-15.
Ghysel M.H., Goullé J.P., Gruson A., Lhermitte 37. Kolodny R.C., Masters W.H., Kolodner A.B., Toro
M.A., Lachâtre G., Marka C , Molinaro R., G. Depression of plasma testosterone levels after
Tourneau J., Vallon J.P. Recherche de stupéfiants chronic intensive marihuana use. N.E.J.M. 1974 ;
dans le sang de conducteurs d'automobiles : résul- 290 : 872-4.
tats d'une compilation française d'expertises toxi- 38. Hembree W.C., Zeidenberg P., Nahas G.G.
cologiques. Toxicorama 1999 ; 11 : 12-6. Marihuana effects upon human gonadal function.
In : G.G. Nahas, W.D.M. Paton and J. Idanpaan-
25. Mura P., Pépin G., Marquet P., Goullé J.P, Deveaux Heikkila, eds. Marihuana : Chemistry,
M., Tourneau L, Ghysel M.H., Molinaro R., Biochemistry and Cellular Effects. New York :
Lhermitte M.A., Dumestre-Toulet V , Kintz P. Place Springer-Verlag.
des stupéfiants dans les accidents mortels et corpo- 39. Hollister L.E. Marijuana and Immunity J. of
rels en France. Résultats de 169 analyses sanguines Psychoactive Drugs 1992 ; 24 : 159-64.
réalisées en 1998 et 1999 à la demande d'une auto-
40. Taylor F.M. Marijuana as a potential respiratory
rité judiciaire. Toxicorama 1999 ; 11 : 225-31. tract carcinogen : A retrospective analysis of a
26. Mathew R.J., Wison S.R.T. Acute changes in cere- community hospital population. Southern Med J.
bral blood flow associated with marijuana smoking. 1988 ; 81 : 1213-6.
Acta Psychiat. Scand. 1989 ; 79 : 118-28. 41. Donald P.J. Marijuana and upper aerodigestive tract
27. Holdcroft A., Smith M., Jacklin A., Hodgson H., malignancy in young patients. In : Nahas G.G. and
Latour C , eds. "First International Colloquium on
Smith B., Newton M., Evans F. Pain relief with oral
Illicit Drugs". Advances in the Biosciences. Oxford :
cannabinoids in familial Mediterranean fever. Pergamon Press 1991 ; 39-54.
Anaesthesia 1997 ; 52 : 483-6.
42. Emrich H.M., Leweke F.M. Schneider U. Towards
28. Consroe P., Sandyk R. Potential rôle of cannabi- a cannabinoid hypothesis of schizophrenia : cogni-
noids for therapy of neurological disorders. tive impairments due to dysregulation of the endo-
In : Murphy L., Bartke A., eds. genous cannabinoid system. Pharmacol. Biochem.
Marijuana/Cannabinoids. Neurobiology and Behav. 1997 ; 56 : 803-7.
Neurophysiology. Boca Raton : CRC Press, 1992 ; 43. Solowij N., Michie P.T., Fox A.M. Differential
459-524. impairments of selective attention selective altera-
29. Dubois M., Nahas G., Sutin K. Cannabinoids in the tion due to frequency and duration of cannabis use.
Biol. Psychiatry 1995 ; 37 : 731-9.
treatment of pain. In : Nahas G. ed. Marihuana and
Medicine. Totowa : Humana Press, 1998 ; 573-7. 44. Schwartz R.H., Gruenewald PJ, Klitzner M. Short-
term memory impairment in cannabis-dependent
30. Mura P., Piriou A. In : Kintz P, ed. Toxicologie et adolescents. Am. J Dis Child. 1989 ; 143 : 1214-9.
pharmacologie médicolégales. Paris : Elsevier ;
45. Journal Officiel de la République Française, 19 juin
1998, p. 543-54. 1999, p. 9017.
48