irradie.
On tente de retrouver ses derniers films, on se
souvient de sa réapparition récente dans Signs and
Wonders, de Jonathan Nossiter, on en cherche de plus
anciens, on achoppe sur des manques. « Je me suis sou—
vent absentée... » confie—t—elle, expliquant en partie sa
carrière aussi libre qu‘énigmatique. Des films, il y en
a, certes ; de fameux même (Les Damnés, Max mon
Charlotte Rampling fait un come—back amour, La Chair de l‘orchidée), mais beaucoup
tent obscurs, oubliés, voire inconnus. Jusqu‘à Sous le
res—
éblouissant dans ‘‘Sous le sable” sable, où, comme pour solder cette vie dans l‘ombre,
elle s‘expose en pleine lumière, sans fard. A Paris, la
Une si
rumeur enfle déjà depuis un bon mois : come—back res—
plendissant, renaissance émouvante, etc.
Elle traîne avec elle un certain nombre de clichés :
actrice glacée, mystérieuse, perverse... Les a—t—elle culti—
vés ? « Il y a une volonté de ne jamais me mettre dans
longue
une situation convenue. Du coup, je crois, on me juge
distante et mystérieuse. » Présence vague à l‘écran, elle
apparaît et se dérobe souvent, ouvrant en large la porte
des phantasmes. Elle est peut—être la dernière actrice
à incarner le mythe de la vamp jusqu‘au bout, c‘est—à—
dire jusqu‘au vampire : sexe, mystère et mort entre—
mélés. Cette part obscure et sulfureuse, les cinéastes
absence
l‘ont surlignée, au risque souvent de l‘annuler.
Tout a commencé avec le retentissant scandale de
Portier de nuit, de Liliana Cavani, en 1973. Casquette
nazie sur cheveux courts tailladés, bretelles sur torse
nu : l‘image est restée gravée, même dans l‘esprit de
ceux qui n‘ont pas vu cette histoire SM entre un ancien
tortionnaire et sa victime. Le film est ce qu‘il est (très
”Glacée”, ”mystérieuse”, ”perverse”... Charlotte Rampling ali— moyen), mais au moins faut—il reconnaître que réalisa—
trice et acteurs se sont sacrément mouillés. « Sans Dirk
mente tous les phantasmes alors que son seul objectif est Bogarde, qui était un ami proche depuis Les Damnés,
je n‘aurais pas fait le film. » Elle évoque en frissonnant
de sortir des sentiers battus. De Richard Lester à François les séquences incroyablement violentes des camps, tour—
nées dans un hôpital désaffecté de la banlieue romaine.
Ozon, Visconti ou Oshima, parcours d‘une actrice qui ne craint Le film, aujourd‘hui ? « Je l‘ai revu il y a dix ans. La photo,
les doublages, tout ça lui donne un côté démodé. Reste
pas d‘afficher ses zones d‘ombre. la force du sujet, cette relation sadomasochiste. »
Pour se défaire de ce personnage encombrant, elle
Il y a bien sûr la fourrure de sa voix. Le geste alangui change carrément de stratosphère, embarquant dans
— un cigarillo au bout des doigts. Et puis ce regard plissé une science—fiction symboliste (Zardoz, de John Boor—
(bedroom eyes, dit—elle) contraire à tous les canons de man). Mais les rôles ambigus reviennent : rôles de reve—
la beauté. La légende — confirmée — veut qu‘un impré— nantes ou de survivantes (La Chair de l‘orchidée), de
sario faisant son métier d‘imprésario lui ait vivement manipulatrice dépravée (On ne meurt que deux fois),
conseillé dans les années 60, époque où tous les man— d‘épouse tranquillement zoophile (Max mon amour, l‘un
nequins comme elle avaient les yeux écarquillés, de de ses meilleurs films) ou bien de « femme la plus fabu—
faire quelque chose pour soulever ses paupières tom— leuse du monde deux jours par mois, et le reste du temps
bantes (surtout la gauche). Croisé quelque vingt ans totalement félée » (Stardust Memories). « J‘ai choisi
plus tard à Hollywood, l‘homme, déconfit, dut bien des personnages qui me correspondaient, même incons—
admettre qu‘il s‘était ridiculement mis le doigt dans l‘œil, ciemment, à tel ou tel moment. Ça ne m‘a jamais inté—
si l‘on peut dire. Ces pétales endormis sur ses yeux effi— ressé de jouer, de camper, d‘être une comédienne. »
lés vert émeraude font beaucoup pour le charisme de Est—ce à dire que sa carrière est un miroir ? Un peu,
« Je me suis souvent Charlotte Rampling. Des bedroom eyes qui laissent ima— et elle ne s‘en cache pas : être actrice fut pour elle un
absentée... », confie giner la nuit et l‘interdit, une certaine lassitude aussi. exutoire, l‘exorcisme de divers démons et drames, dont
Charlotte Rampling Et si le cinéma — surtout français — était passé à côté le décès d‘une sœur, son aînée, fauchée à 23 ans, et
pour expliquer d‘elle ? C‘est la première chose que l‘on se dit à la la maladie de sa mère « presque morte de chagrin ». Elle
sa carrière aussi sortie du troublant Sous le sable, de François Ozon, dans évoque cela sans détours, avec le calme de ceux qui
libre qu‘énigmatique. lequel Charlotte Rampling, de tous les plans ou presque, sont libérés après avoir été longtemps poursuivis. «J‘avais «>
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—)2O ans. Quand on a cet âge—là, les deuils importants, médaillé d‘or aux jeux Olympiques de Berlin en 1936.
on ne les fait pas. On occulte, on fait comme si ça n‘étais « C‘est un personnage de roman, extrêmement beau,
pas arrivé, car c‘est trop lourd à porter. Les films que mais secret et autoritaire. » Si intransigeant qu‘aujour—
j‘ai faits ensuite étaient sans doute choisis pour creu— d‘hui encore il bannit toute discussion autour des films
ser cette angoisse, cette souffrance. Et tout cela nous de sa fille. Enfant renfermée sous son emprise, Char—
amène à Sous le sable... » lotte se sent libérée le jour où, à 13 ans, elle passe
En France de 9 ans à 12 ans (son père était en poste sur scène avec sa sœur pour chanter en français de
à Fontainebleau), elle y apprend la langue. Puis la famille vieilles rengaines. « J‘ai senti comme une lumière m‘ani—
repart. Elle adopte définitivement le pays en 1978 par mer de l‘intérieur. Mes proches ne m‘avaient jamais
amour pour Jean—Michel Jarre (dont elle est séparée vue comme ça. » Plus tard, elle récidive dans un club de
aujourd‘hui). Mais elle reste anglaise. « Une pure Anglaise, Picadilly (« avec une jupe un peu courte »), révant d‘en
sans origine du Pays de Galles, d‘Ecosse ni d‘Irlande », faire son métier. Mais les parents, intraitables, la pla—
précise—t—elle. On l‘imagine aristocratique jusqu‘au bout cent illico dans une école de dactylos.
des ongles, façon James Ivory ou Virginia Woolf. Elle C‘est là qu‘elle est repérée pour faire des photos (« une
vient en fait de la bonne bourgeoisie. La famille de sa pub pour Cadbury‘s »). Le Swinging London déferle alors.
mère est propriétaire d‘une usine de tissus. Et puis, il Jésus—Christ est menacé par les Beatles, filles et garçons
y a le père : un colonel, ancien athlète de haut niveau, font leur révolution en s‘éclatant. La jeunette Rampling
est un temps cover—girl à Chelsea, fonce au volant de sa
Mini—Cooper et débute avec deux copines (« elles le sont
Ci—contre, dans toujours ») — Jacqueline Bisset et Jane Birkin — dans
le sulfureux Portier le loufoque Le Knack, de Richard Lester. Puis elle obtient
de nuit, de Liliana un premier rôle de fille effrontée dans Georgy Girl. La
Cavani, en 1973. voie est tracée, mais la comédie s‘arrêtera là. Hormis
Et, ci—dessous un musical excentrique avec Adriano Celentano (« un
à droite, dans homme vraiment délicieux, avec un grain de folie ») et
son premier film une incursion chez Woody (« il m‘a dit : arrête tes rôles
Le Knack, de Richard plombés, tu as un talent pour la comédie »), elle vouera
Lester, réalisé son âme au noir. « Après le décès de ma sœur, avec
à l‘époque du laquelle j‘étais très soudée, la futilité est retombée. J‘ai
PROD DB
Swinging London. quitté l‘Angleterre, j‘ai rejoint d‘autres pays. » —>
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-)Quète ou fuite, son existence ressemble de fait à un long
voyage. Principales escales : l‘Italie, l‘Espagne, les Etats—
Unis, la France. Jeune, elle a la bougeotte frénétique,
part deux ans seule en Afghanistan, emprunte toutes les
routes, des méditatives aux plus sombres (« mes tra—
versées du désert »). Plus tard, il y a sa carrière italienne,
américaine... Le terme galvaudé d‘actrice internationale
lui irait plus qu‘à n‘importe quelle autre. Elle préfère celui
de « décalée ». Sa filmographie, éloge du métissage, laisse
réveur. Elle tourne en Italie des films sur l‘Allemagne (Les
Damnés, Portier de nuit), à Paris avec un cinéaste japo—
nais (Max mon amour), en Irlande avec un cinéaste fran—
çais (Un taxi mauve). Une envie de pays de l‘Est ? Elle
accepte un film roumain, Asphalt Tango, de Nae Caran—
fil. « Après la chute du Mur, je voulais voir comment c‘était.
En touriste, on ne voit rien. C‘est toujours mieux quand
on travaille. » Elle tourne moins en France qu‘à l‘étran—
ger. Signe de déracinement ? « Je ne sais pas... C‘est vrai
que j‘accepte rarement les projets trop typés français.
J‘ai besoin de découvrir une autre langue, une autre
culture. Cela relance l‘envie. »
Détachée, elle a très rarement cédé aux sirènes de
l‘argent, des productions faciles. « J‘ai passé une sorte
de pacte avec moi—même : ne jamais vendre mon âme
à qui que ce soit. Cela peut apparaître grandiloquent
ou pathétique, mais c‘est la vérité. J‘ai toujours voulu
faire uniquement des choses auxquelles je crois. C‘est
une forme d‘idéalisme moral : il faut qu‘il y ait quelque
chose de sacré. » On s‘étonne du mot, venant d‘une
scandaleuse. « J‘ai accompli des choses audacieuses,
mais toujours en gardant une forme d‘intégrité. Elle hniscrmniers rrrc
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! .— —
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m‘est venue de Luchino Visconti, qui m‘avait dit : vous
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pouvez choisir entre les facilités et ce qui grandira votre a
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âme., » Visconti, voilà un homme qui a compté (« il véhi— r‘ot nrnr . wr a à8
culait quelque chose d‘extraordinaire avec ses yeux fois avec le même cinéaste. « J‘aurais presque peur
Max mon amour,
d‘aigle »). Au moment des Damnés et après, elle s‘ins— de décevoir. C‘est comme un amour : on est très amou—
de Nagisa Oshima,
talle dans sa grande maison, où vivait aussi Helmut Ber— reux et puis on ne l‘est plus. Pour une première colla—
tourné en 1986.
ger. « On devait tourner ensemble un autre film... » Mais boration, on se lance dans le vide, sans filet. Après,
celui qui aurait pu devenir son Pygmalion disparaît. on connaît trop la personne. »
De l‘Angleterre originelle, elle a gardé ce nez constellé Elle semble aujourd‘hui pacifiée. Assagie. « J‘ai tout
de taches rousses et cet accent têtu que l‘on recon— arrêté, l‘alcool, la cigarette, la drogue », glisse—t—elle
naît de film en film. Elle continue de fauter avec charme en riant. Elle a aussi mis le frein sur les excès de vitesse,
sur le genre des mots, dit « une » soir et « un » publicité après avoir longtemps filé à toute allure dans les plus
(comme Jane Birkin, en nettement moins prononcé). Elle beaux bolides et les vieilles voitures qu‘elle collection—
rend interchangeables le masculin et le féminin, excite nait. « Oh, ça rouille ! Il faut sans arrêt les bichonner...
l‘androgynie. C‘est un objet d‘adoration pour hétéros Il me reste juste une Cadillac et un Messerschmitt. »
et homos, esthètes et jet—set, qui fut top model vénéneux L‘avion ?!? « Presque. Vous savez, c‘est cette petite voi—
avant l‘heure, plus Kate Moss que Claudia Schiffer. Quand ture faite avec les ”bits and pieces” du chasseur. Une
elle pose devant les plus grands photographes, il y a tou— sorte de bubble—car, avec deux roues à l‘avant et une
jours un détail indécent qui fait la différence. Luxe, calme roue à l‘arrière. » Difficile de pousser plus loin le raffi—
et décadence. Galatée de Helmut Newton, elle est deve— nement excentrique...
nue un modèle de femme dominatrice et sophistiquée. Quand elle rit ou sourit, ses yeux mi—clos se ferment
Pensant tout haut, volontiers abstraite, elle est plus tout à fait. Comme si la joie devait autant s‘extérioriser
prolixe que dans ses films (« J‘apprends beaucoup sur que s‘intérioriser. Quelque chose d‘elle reste enfoui, sous
moi dans les interviews »). Etrangère au calcul, à la capi— Lire aussi terre, sous le sable. Elle est morte un jour, c‘est sûr. Mais
talisation, elle n‘a jamais eu cette force d‘aller voir les La critique en partie, puisque, c‘est connu, on meurt deux fois. Après
cinéastes, de se créer des opportunités. Il faut qu‘on de Sous le sable, avoir éveillé en nous un désir de fatigue et d‘abandon,
tambourine à sa porte « Alors, forcément, les gens se de François Ozon, elle peut entamer une autre vie. Qui sait, une nouvelle
lassent... » Libre, solitaire, elle n‘a jamais tourné deux page 44. carrière. Solaire, celle—là © Jacques Morice
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