1.
L’INTRIGUE
L'intrigue est souvent la compétence la plus négligée, car on la réduit à tort à une
simple succession d'actions. En réalité, l'intrigue est l'entrelacement organique des
personnages et de leurs actions.
Intrigue vs Histoire : L'histoire est l'organisme complet (thème, univers,
symboles, personnages). L'intrigue n'en est que la colonne vertébrale : la ligne
qui relie et déploie ces éléments dans le temps.
La danse du conflit : L'intrigue ne suit pas seulement le héros ; elle suit la lutte
simultanée du héros et de tous ses adversaires pour un même objectif. C'est cette
interaction constante qui crée le mouvement.
L'approche classique de la structure en trois actes est souvent trop simpliste et
mécanique. Elle échoue particulièrement au milieu du récit (le fameux "problème du
deuxième acte") car elle ne fournit pas de carte assez détaillée pour tisser les fils
complexes de la trame.
L'intrigue n'est pas seulement ce qui arrive, c'est l'ordre dans lequel les événements
sont révélés. Elle gère la curiosité et l'émotion du public en distillant les informations
au moment le plus impactant. Un seul événement mal placé ou illogique peut briser
toute l'immersion, d'où la nécessité d'une précision chirurgicale dans sa construction.
POINT CLEF : Votre intrigue dépend de la façon dont vous cachez et révélez des
informations. Créer une intrigue, c’est « gérer de façon magistrale le suspense
et le mystère, diriger avec art le lecteur dans un espace très élaboré […] toujours
empli de signes à déchiffrer et menacés, jusqu’à la fin, d’être mal interprétés.2 »
1. LES 5 PILIERS DE L'INTRIGUE ORGANIQUE
Une intrigue n'est pas une simple succession chronologique d'événements (« et puis...
et puis... »). Elle doit obéir à une logique interne où chaque pièce est interdépendante.
A. La métamorphose comme boussole
L'intrigue a un but unique : tracer le chemin qui mène à la transformation du héros (ou
démontrer pourquoi il échoue à changer). Tout événement qui ne contribue pas à cette
évolution est superflu.
B. La causalité totale
Dans une intrigue organique, les événements sont liés par une relation de cause à
effet.
L'action B doit être la conséquence inévitable de l'action A.
Si vous pouvez supprimer un événement sans que le reste de l'histoire ne
s'effondre, c'est que cet événement n'est pas essentiel.
C. L'émanation du personnage
L'intrigue ne doit pas être imposée par l'auteur (intrigue mécanique), mais sembler
émaner naturellement du héros.
Le récit avance parce que le héros a un désir et qu'il élabore des stratégies (ses
propres intrigues) pour l'atteindre.
Si le personnage subit l'histoire sans que ses choix ne dictent la suite, il devient
une marionnette et le récit perd son humanité.
D. Proportion et Rythme
Chaque action doit être dosée. La longueur et l'intensité d'une séquence doivent être
proportionnelles à son importance dans la structure globale du récit.
E. L'Unité indissociable
Une intrigue organique forme un tout indivisible. Selon le principe d'Edgar Allan Poe,
la structure est si serrée qu'aucune partie ne peut être déplacée ou supprimée sans
faire s'écrouler l'ensemble de l'édifice.
2. LES STRATEGIES D'INTRIGUE : ENTRE ACTION ET COMPREHENSION
Il existe autant de types d'intrigues que d'histoires, mais elles reposent toutes sur une
contradiction fondamentale : l'intrigue est un artefact façonné par l'auteur, mais ses
événements doivent paraître se développer de leur propre chef, comme une nécessité
biologique.
Historiquement, la narration a évolué entre deux piliers :
L'Action : Le héros agit pour transformer le monde (modèle du Mythe).
La Compréhension : Le héros (et le public) cherche à découvrir une vérité cachée
(modèle du Récit Policier).
Voici les principales stratégies pour structurer ce déploiement organique :
1) L’Intrigue Périple (Le Voyage)
Héritée du mythe, elle suit un héros qui quitte son foyer, affronte une succession
d'adversaires et revient transformé.
• Logique organique : Le déplacement physique symbolise l'évolution intérieure.
• Limites : Elle risque de devenir épisodique. Le héros vainc ses ennemis mais ne
change pas après chaque combat, et les personnages rencontrés disparaissent
souvent trop vite pour créer une tension durable.
• Corrections possibles : Cacher la véritable identité des personnages pour créer des
révélations ultérieures, ou utiliser l'effet "entonnoir" (faire converger tous les
personnages vers une même destination).
2) L’Intrigue à Trois Unités (Temps, Lieu, Action)
Issue de la tragédie grecque, elle se concentre sur une seule action, dans un seul lieu,
sur 24 heures.
Logique organique : L'unité est maximale car les adversaires sont déjà présents
et connus du héros. Le conflit est immédiat et intense.
Limites : Manque de consistance. Le temps est trop court pour multiplier les
rebondissements complexes. On ne peut souvent compter que sur une seule
grande révélation (ex : Œdipe).
Par conséquent, l’intrigue à trois unités ne laisse généralement assez de temps,
d’adversaires et de complexité d’action que pour un grand rebondissement. Œdipe (le
premier récit policier du monde), par exemple, apprend qu’il a tué son père et couché
avec sa mère. C’est incontestablement un grand rebondissement. Mais pour que
l’intrigue soit consistante, il faut parsemer tout au long de l’histoire de multiples
rebondissements.
3) L’Intrigue à Rebondissements (La "Grande Intrigue")
Elle privilégie la compréhension sur l'action pure. Le héros reste souvent dans un
périmètre défini (une ville) sur une durée plus longue.
Logique organique : Elle repose sur la dissimulation. Les adversaires manipulent
le héros dans l'ombre. Le rebondissement est la scène où le héros découvre
l'attaque portée à sa faiblesse.
Force : Elle offre un maximum de surprise au public. C’est la marque des grands
les récits policiers et les thrillers –, on peut dire qu’elle a connu sa grande époque
au XIXe siècle avec des auteurs tels que Dumas (Le Comte de Monte Cristo, Les
Trois Mousquetaires) et Dickens.
Notez bien la principale différence entre l’intrigue périple et l’intrigue à
rebondissements : avec l’intrigue périple, la surprise est limitée car le héros se
débarrasse d’un grand nombre d’adversaires rapidement. L’intrigue à
rebondissements limite le nombre d’adversaires et cache le plus de choses possibles
à leur sujet. Les rebondissements démultiplient l’intrigue en plongeant sous la surface
de l’histoire.
Dans l’intrigue périple, le héros rencontre un large éventail de représentants de la
société mais les laisse rapidement derrière lui. Dans l’intrigue à rebondissements, le
héros ne rencontre qu’une poignée de gens mais apprend à les connaître en
profondeur.
Bien réalisée, l’intrigue à rebondissements est organique car l’adversaire est le
personnage le plus à même d’attaquer la faiblesse majeure du héros, et les
rebondissements sont les scènes où le héros et le public apprennent comment ces
attaques se sont produites. Le héros doit alors surmonter sa faiblesse et changer, ou
être détruit.
L’intrigue à rebondissements est très populaire car elle offre le maximum de surprise,
ce qui réjouit le public. On l’appelle également « grande intrigue », non seulement
parce qu’elle contient beaucoup de surprises, mais aussi parce que ces surprises sont
souvent choquantes.
4) L’Anti-Intrigue
Typique du XXe siècle, elle délaisse l'action spectaculaire pour explorer la subtilité du
personnage.
Mécanisme : Utilise des digressions, des points de vue multiples ou une
chronologie non linéaire (ex: narration à rebours).
Logique organique : Elle ne rejette pas la structure, mais la fait émaner du
psychisme du héros. La digression devient organique si le personnage est lui-
même un être qui "digresse" (ex: Tristram Shandy). La narration à rebours, elle,
force le public à voir le lien de causalité implacable entre chaque scène.
Le point de vue, le changement de narrateur, la structure narrative en ramifications, et
le temps non chronologique sont des techniques qui jouent sur l’intrigue en changeant
la façon dont l’histoire est racontée dans le but ultime de présenter une vision plus
complexe du personnage humain.
Si ces techniques peuvent donner à l’histoire un aspect fragmenté, elles ne sont pas
nécessairement inorganiques. Les points de vue multiples évoquent parfois un collage,
un montage et une dislocation du personnage, mais ils donnent également un
sentiment de vitalité et produisent un flux de sensations. Si ces expériences apportent
quelque chose au développement du personnage et à l’idée que le public se fait du
personnage, elles peuvent être considérées comme organiques et finalement
satisfaisantes.
Les digressions – très courantes dans les anti-intrigues – sont une forme d’actions
simultanées et parfois d’actions à rebours. Elles sont organiques si, et seulement si,
elles proviennent du personnage lui-même. Vie et opinions de Tristram Shandy,
gentilhomme, par exemple, le roman anti-intrigue par excellence, a souvent été critiqué
pour ses digressions sans fin.
5) L’Intrigue de Genre
Elle utilise des schémas prédéterminés (Western, Braquage, Farce).
Logique organique : Très faible. Ces intrigues sont souvent mécaniques et
génériques. Elles fonctionnent comme des montres suisses : précises et efficaces,
mais parfois déconnectées de la psychologie unique du personnage. La surprise
réside dans le détail, non dans la structure globale.
Les intrigues de genre sont habituellement de grandes intrigues faites de
rebondissements si sidérants qu’ils en viennent parfois à renverser complètement
l’histoire. Mais bien sûr, ces grandes intrigues perdent une partie de leur pouvoir par
le fait même qu’elles sont prédéterminées. Dans une histoire de genre, le public sait
généralement ce qui va se passer, et seuls les détails peuvent encore le surprendre.
Si ces diverses intrigues de genre semblent organiquement connectées à leurs
personnages principaux, c’est simplement parce qu’elles ont été écrites et réécrites à
foison. Elles sont ainsi dépourvues de toutes fioritures. Mais il manque à ces intrigues
de genre un élément fondamental de l’intrigue organique. En effet, elles n’ont pas été
écrites spécifiquement pour leurs personnages. Dans certains genres, tels que la farce
et l’histoire de braquage, cet aspect mécanique est tellement poussé à l’extrême que
l’intrigue en vient à avoir la complexité et la précision d’une montre suisse – mais aucun
personnage.
6) L’Intrigue à Fils Conducteurs Multiples (Le Groupe)
La stratégie d’intrigue la plus récente, celle des fils conducteurs multiples, a d’abord
été inventée pour le roman et le cinéma, mais a vraiment pris son essor à la télé.
Mécanisme : Avec cette stratégie, chaque histoire, ou épisode hebdomadaire,
comprend entre trois et cinq fils conducteurs d’intrigue. Chaque fil de l’intrigue est
mené par un personnage distinct à l’intérieur d’un groupe, en général une
organisation telle qu’un commissariat, un hôpital ou un cabinet d’avocats.
Logique organique : Elle déplace le focus de l'individu vers la mini-société. Elle
devient organique lorsque chaque fil est une variation sur un même thème. La
juxtaposition des scènes crée alors un choc de compréhension thématique chez le
spectateur.
Et l’auteur passe constamment d’un fil à l’autre, en montage alterné. Quand cette
stratégie est mal mise en pratique, les différents fils n’ont rien à voir les uns avec les
autres et le montage alterné n’est utilisé que pour forcer l’attention du public et
accélérer le rythme de l’histoire. Quand cette stratégie est bien mise en pratique,
chacun des fils conducteurs est une variation sur un thème, et le passage d’un fil à un
autre crée un choc de compréhension au moment où deux scènes sont juxtaposées.
L’intrigue à fils conducteurs multiples est clairement une forme de narration bien plus
simultanée, qui met l’accent sur le groupe, ou la minisociété, et la comparaison entre
les personnages. Mais cela ne signifie pas que cette stratégie d’intrigue ne puisse
jamais être organique. L’approche multiple change simplement d’unité de
développement, la faisant passer du héros individuel au groupe. Quand tous les fils
sont des variations d’un même thème, le public saisit plus facilement ce qui fait notre
humanité commune, ce qui peut être tout aussi révélateur et émouvant que d’observer
le développement d’une seule personne.
CRÉER UNE INTRIGUE ORGANIQUE N° 7
Maintenant que vous avez pris connaissance de quelques-unes des principales
stratégies d’intrigue, la grande question est : comment créer une intrigue organique
pour vos personnages ? Voici la marche à suivre :
1. Examinez de nouveau votre principe directeur, qui est le germe organique de votre
histoire. L’intrigue doit au final être le fruit de ce principe, jusque dans le moindre
détail.
2. Imprégnez-vous de nouveau de votre ligne thématique, c’est-à-dire du débat moral
que vous souhaitez mettre en place, résumé en une phrase. L’intrigue doit
également être une manifestation détaillée de cette ligne.
3. Si vous avez créé une ligne symbolique pour l’ensemble de votre histoire, votre
intrigue, en général, devrait exprimer également cette ligne. Là, vous devez trouver
comment votre séquence de symboles peut s’exprimer via les actions du héros et
de son adversaire (l’intrigue).
4. Déterminez si vous souhaitez ou non utiliser un narrateur. Ce choix aura un grand
impact sur la façon dont vous raconterez au public ce qui se déroule et, par
conséquent, sur la structuration de votre intrigue.
5. Détaillez la structure narrative en utilisant les vingt-deux étapes structurelles de
toute bonne histoire (nous en reparlerons dans quelques instants). Cela vous
fournira la majorité des temps forts (c’est-à-dire des actions ou événements
majeurs) de votre intrigue, et vous garantira – autant qu’une technique le peut –
une intrigue organique.
6. Déterminez si vous souhaitez que votre histoire respecte un ou plusieurs genres.
Si oui, vous devez ajouter à votre intrigue les temps forts spécifiques à ces genres
en les plaçant au bon endroit et en les modifiant de sorte que votre intrigue ne
devienne pas prévisible.
Vous devriez décider de la présence ou non d’un narrateur dans votre récit avant
d’utiliser les vingt-deux blocs de construction pour définir votre intrigue. Cela étant dit,
nous allons procéder à l’envers et commencer par expliquer à quoi correspondent ces
outils puissants et sophistiqués que sont les vingt-deux étapes de la structure
narrative, car c’est la façon la plus simple de les comprendre.