PBrestarticle PMP2011
PBrestarticle PMP2011
➤ Philippe Brest
Docteur en sciences de gestion, NIMEC,
Universités de Caen et de Rouen, 3, rue Claude Bloch, BP 5160, 14075 Caen Cedex
Résumé
Le leadership peut susciter de la méfiance dans les organisations publiques. Dans les
lycées et collèges, il est pourtant attendu des chefs d’établissement d’être capable de
construire et de porter une politique éducative. Pour y faire face et apparaître comme
des leaders crédibles, proviseurs et principaux peuvent s’appuyer sur des aspects du
leadership transformationnel, mais aussi sur le leadership transactionnel ou sur celui
d’une équipe de travail. Malgré des limites, dont un effet dirigeant discuté, ces proces-
sus peuvent conduire à des changements organisationnels touchant l’identité profes-
sionnelle des acteurs concernés et générant de nouveaux comportements au service
des élèves. © 2011 IDMP/Lavoisier SAS. Tous droits réservés
Mots clés : leadership, organisation publique, chef d’établissement scolaire, effet dirigeant, latitude
décisionnelle.
Abstract
Leadership in public sector organizations: the case of secondary school French prin-
cipals. Leadership can cause mistrust in public organizations. However, in secondary scho-
ols, principals are expected to be able to build up and support an educational policy. In order
to face up to it and appear as credible leaders, principals can rely on some aspects of tran-
sactional, transformational and team leadership. In spite of limits, these methods can lead to
organisational changes concerning the professional identity of the actors and generate new
behaviours for the sake of the pupils. © 2011 IDMP/Lavoisier SAS. Tous droits réservés
Introduction
1
IGEN, Inspection générale de l’Éducation nationale ; IGAENR, Inspection générale de l’administration de
l’Éducation nationale et de la recherche.
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le lycée (MEN, 2002). Une certaine latitude décisionnelle du chef d’établissement semble
donc officiellement reconnue, celle-ci pouvant gagner en portée à l’[Link] un chef
d’établissement, par son leadership, peut-il améliorer les conditions de mise en œuvre de
la pédagogie et favoriser l’émergence de ripostes aux difficultés des élèves ? Nous propo-
serons des éléments de réponse dans l’optique transformationnelle, l’une des plus étudiée
du champ du leadership (Northouse, 2007), mais aussi dans la perspective transactionnelle,
complémentaire (Bass, 2008) et sous l’angle du leadership d’une équipe de travail, en raison
du contexte professionnel. L’analyse portera sur des comportements personnels du leader et
sur l’intérêt de sa maîtrise de processus organisationnels. Des limites liées à l’acceptation
du leadership et à la mesure de ses effets dans les EPLE seront ensuite évoquées. L’article
est basé sur des entretiens (Brest, 2010) auprès de responsables du MEN2, démarche nous
ayant permis de mieux appréhender la profession de chef d’établissement.
Depuis la première moitié du XXe siècle, la recherche s’intéresse aux traits des leaders,
comme la détermination ou l’intégrité. L’étude des interactions avec ceux qui suivent ces
personnes génère, à partir des années 50, des travaux distincts portant sur les compétences
nécessaires, où la possibilité d’un apprentissage constitue la différence clé avec l’approche
par les traits. Le style du leader est un autre courant, illustré par la grille d’évaluation de
Blake et Mouton. La prise en compte du contexte génère aussi des recherches. Ainsi, le
leadership situationnel propose de s’adapter aux capacités et à l’engagement des subor-
donnés et d’évoluer entre directivité et soutien. La théorie de la contingence recommande
au leader d’ajuster son action sur la tâche à accomplir ou sur les relations humaines, en
fonction de la qualité de ses relations avec son équipe ou au degré de contrôle du travail.
L’approche path-goal explore la motivation des subordonnés par le leader. La recherche sur
le leadership est active ; le lien avec les cultures organisationnelles (Northouse, 2007) ou les
différences entre leaders féminins ou masculins (Hoyt, 2007) sont des thèmes d’actualité.
La distinction entre leadership transactionnel et transformationnel (Burns, 1978) est
une étape importante. Le premier concept base la relation entre le leader et son équipe sur
un échange, comme des primes d’objectifs. Dans le second cas, un engagement réciproque
existe entre le leader et les membres du groupe, les menant tous à un niveau plus élevé de
motivation3. Leurs buts, qui pouvaient être séparés mais connexes, comme c’est le cas avec
le leadership transactionnel, finissent par se confondre. Le charisme participe au leadership
transformationnel, mais celui-ci comprend trois autres paramètres : être capable de motiver
les autres, de générer chez eux une stimulation intellectuelle, de montrer de la considération
pour chacun. Bien que les concepts furent séparés à l’origine, un même leader peut combiner
les aspects transactionnels et transformationnels, dans un style directif ou participatif (Bass,
1985, 2008). Outre le comportement du leader, les structures organisationnelles, comme la
dépendance vis-à-vis de la hiérarchie ou la faiblesse des communications ascendantes et
latérales, peuvent brider l’approche transformationnelle (Wright et al., 2009).
2
Cf. Annexe méthodologique.
3
Gandhi est un exemple de leadership transformationnel, portant l’espoir d’un peuple au fil d’un proces-
sus qui l’a lui-même transformé (Burns, 1978).
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Le modèle du leadership d’une équipe de travail, thème exploré au moins depuis les
années 1920 avec le courant des relations humaines, envisage la capacité du leader à
modéliser mentalement un problème relatif au groupe (Zaccaro et al., 2001) : analyse de
la source des difficultés, techniques ou relationnelles, puis choix entre une intervention
interne, au sein de l’équipe, ou recherche d’un support hors des frontières de l’organisation
(Kogler Hill, 2007). La maîtrise de processus organisationnels participe au leadership
d’une équipe ; le traitement et la circulation de l’information, mais aussi la cohésion
et la coordination du groupe sont déterminants. En ce sens, le sensemaking est décisif
(Zaccaro et al., 2001). Influençant la façon dont les individus perçoivent l’organisation,
leur identité et l’environnement, le sensemaking correspond à l’utilisation de références,
au développement d’images qui rationalisent ce que les gens font, surtout si une situation
réelle diffère de celle prévue. Il s’agit d’organiser le flux d’informations, de le comparer
avec des références et de suggérer des actions. La construction du sens est une démarche
sociale, liée aux relations entre les acteurs dans le passé et à leurs anticipations. Elle
s’appuie sur une mise en scène, enactment, comme une réunion, permettant aux membres
de l’organisation de fixer leur attention sur un événement donné (Weick et al., 1995, 2005).
Si le leader influence son équipe, la réciproque existe sous l’effet de la cohésion interne
et des normes du groupe ; le leadership est ainsi fonction des modes de légitimation et
de la culture4 organisationnelle (Bass, 2008).
Le leadership est un objet de recherche ancien dans les organisations publiques. Selon Wart
(2003), la latitude décisionnelle des responsables de ce secteur est étudiée dès la première moitié
du XXe siècle. Lors des années 60 à 80, l’intérêt se tourne vers leur formation, les différences
avec leurs homologues du privé ou leur rôle en matière d’innovation. Dans les années 90 sont
envisagés, entre autres, les liens entre leadership et complexité ou valeurs du service public.
Mais le principal courant de réflexion sur le leadership dans l’administration reste la liberté de
décision des acteurs, avec des évolutions notables. De la fin du XIXe siècle à la seconde guerre
mondiale, il est admis que les responsables administratifs prennent des décisions techniques,
les questions politiques relevant d’un autre niveau, clairement séparé. Ensuite, les questions
politiques et administratives apparaîtront plus entrelacées. Ainsi, de l’après-guerre aux années
80, la reconnaissance de la responsabilité administrative ouvre la voie à une utilisation, modeste,
de la latitude décisionnelle. Depuis les années 90, les réformes des Etats ayant trait au coût, au
fonctionnement des structures ou aux mécanismes de responsabilité incitent à une utilisation plus
marquée de la latitude décisionnelle, dans une optique plutôt transformationnelle. En parallèle,
des questions se posent sur la manière de tenir compte des usagers, de l’intérêt général et de
conjuguer efficacité administrative et idéal démocratique. Le risque est d’envisager une approche
monolithique au lieu d’accepter différents leaderships, selon le contexte.
4
La culture se manifeste dans la production du groupe, comme dans ses croyances, ses valeurs et, pour la
part la plus profonde, dans les idées dont-il semble inconcevable de s’écarter (Schein, 2004).
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Compte tenu des effets espérés du leadership, il semble approprié d’envisager l’impact
d’un leader sur la performance de l’organisation qu’il pilote, son effet dirigeant. Ce thème
est fondamental afin de comprendre le fonctionnement d’une structure et la manière dont sa
performance est influencée par un acteur situé à son sommet hiérarchique (Mackey, 2008).
L’effet dirigeant s’appuie sur la théorie des échelons supérieurs5 (Hambrick et al., 1984),
reliant performance d’une organisation et caractéristiques de ses responsables. Ces derniers
prennent des décisions menant au succès ou à l’échec, en fonction de leur interprétation de la
réalité à laquelle ils sont confrontés. L’interprétation est influencée par l’âge, la compétence,
l’expérience, la formation, les origines socio-économiques, la rémunération. Grâce à ces facteurs
observables, la théorie ambitionne de mieux prévoir la performance d’une organisation et de
disposer de repères pour agir sur les caractéristiques de ses dirigeants. À l’origine, ce courant
de recherche s’est opposé à celui de l’écologie des populations d’organisations (Hannan et al.,
1977). Selon cette approche, les choix stratégiques sont contraints par des facteurs internes,
les décisions passées, l’information disponible, la résistance au changement, mais aussi par
des facteurs externes : barrières juridiques, accès aux ressources, comportement des autres
acteurs du secteur. Ici, quelle que soit la stratégie adoptée, le succès ou l’échec dépend de
l’action de l’environnement ; le comportement des dirigeants est relégué au second rang.
Afin de rapprocher ces perspectives opposées, les tenants de la théorie des échelons supé-
rieurs vont s’appuyer sur la latitude décisionnelle6 (Hambrick et al., 1987). Elle représente la
capacité d’un chef à peser sur l’organisation qu’il dirige, soit concrètement, par allocation de
ressources, choix d’activités, constitution d’équipes, soit symboliquement, par sa conduite
et ses valeurs. Cette latitude n’est pas absolue, le responsable étant contraint par des forces
contextuelles et ses propres limites. L’environnement pèse ainsi par la réglementation, la
demande, la concurrence, alors que l’organisation présente de l’inertie et des ressources
contingentées ; quant aux limites du responsable, elles sont liées à ses capacités et aspirations.
Si la latitude est forte, alors les caractéristiques du décideur se reflètent dans la stratégie et la
performance de l’organisation, dans le cas contraire elles importent peu. Au fil du temps, la
théorie des échelons supérieurs s’est affinée. Ainsi, les attentes vis-à-vis du dirigeant7 rendent
nécessaire de moduler l’analyse selon les difficultés liées à l’environnement, aux objectifs
de l’organisation et à l’ambition personnelle du responsable (Hambrick et al., 2005). Il est
souhaitable de tenir compte aussi d’aspects socio-économiques propres à chaque pays : l’effet
dirigeant semble ainsi plus marqué aux États-Unis qu’en Allemagne ou au Japon (Crossland
et al., 2007). Enfin, Hambrick (2007) invite à des recherches pour saisir comment les carac-
téristiques d’une personne située en haut d’un organigramme influencent ses décisions.
La mesure de la responsabilité d’un dirigeant dans la performance d’une organisation
est discutée. Les tentatives de calcul et les critiques sur les méthodes utilisées se sont
multipliées depuis l’article, jugé fondateur sur ce point, de Lierberson et al. (1972). Ces
premiers travaux relativisaient l’effet dirigeant, mais la méthode employée sera mise en
5
Upper echelons theory.
6
Managerial discretion, latitude of action ; thème également évoqué ici au sujet du leadership dans les
organisations publiques.
7
Executive job demands.
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cause par Hambrick et al. (1984). Depuis, il est reproché aux travaux successifs de minorer
ou d’exagérer l’effet dirigeant, en fonction du mode de calcul ou de la constitution des
échantillons (Mackey, 2008). Le sujet reste donc ouvert et proche de questions majeures
dans la fonction publique, comme l’évaluation des personnels, le développement des
primes de résultats et la construction d’indicateurs de gestion pertinents (Guérard et al.,
2008). Dans les EPLE, l’effet chef d’établissement est évoqué comme une composante de
l’effet établissement. Ce dernier ambitionne de montrer comment, à identité de contexte,
certains lycées et collèges seraient plus performants que d’autres en termes de scolarité et
de socialisation des élèves. L’effet établissement résulterait d’une synergie de paramètres,
comme l’équipe pédagogique, la culture organisationnelle ou l’effet chef d’établissement.
La mesure de cet effet dirigeant semble particulièrement controversée.
8
Attribuées notamment lors de l’accompagnement hors des cours ; se distinguent des heures
supplémentaires annuelles, liées à la réalisation d’une heure supplémentaire par semaine, pendant toute
l’année scolaire.
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Encadré 1
Un inspecteur général : « un chef d’établissement qui dérive, il faut qu’il aille
loin pour être sanctionné. (…) Si le chef est habile, il peut être récompensé pour
cela ! C’est la carte scolaire, c’est le chef d’établissement qui pique les meilleurs
élèves des établissements moins cotés et qui déstabilise ses collègues ».
Un principal, sur d’anciennes pratiques dans son collège : « il a fallu la visite de
l’inspecteur général pour mettre fin à ce système. Donc, il y avait les classes paires
et les classes impaires. Tous les mauvais élèves étaient dans les classes impaires,
tous les bons étaient dans les classes paires ».
Les parties prenantes dans les EPLE ayant des objectifs différents, les conflits sont
potentiellement courants. Si certains peuvent être ponctuels, avec des parents par exemple,
ceux avec les enseignants peuvent s’étaler dans le temps (Barrère, 2006). Gérer les conflits,
agir dans l’intérêt général, le chef d’établissement doit répondre à des questions concrètes
où l’éthique, ce souci des autres selon l’expression du philosophe Roger-Pol Droit (2009),
tient une place. Par exemple, quelle sera l’hétérogénéité des élèves d’une classe, avec
quels enseignants ? Quels arbitrages sur le nombre d’élèves par classes afin de conserver
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des ressources, ou pas, pour d’autres niveaux9 ? Bien que l’action du chef d’établissement
combine l’obéissance aux normes, la recherche d’efficacité et l’éthique, pour cette dernière
l’institution peine à fixer un cadre opérationnel (Obin, 2006). Si la notion d’intérêt général
(Conseil d’État, 1999) et les grands principes du Code de l’éducation10 peuvent être des
repères, l’approche éthique du leadership reste fonction du point de vue des acteurs. Une
limite importante alors qu’il s’agit d’éviter coercition ou despotisme dans la mise en œuvre
du leadership (Northouse, 2007) ; le recrutement, la formation et l’affectation des décideurs
peuvent en ce sens être des étapes déterminantes11.
Encadré 2
Un proviseur : « quand j’ai décidé d’ouvrir un bureau pour les élèves, avec un
téléphone, Internet, etc... Il n’y en avait pas dans les autres lycées. On m’a dit que
j’allais mettre la révolution dans le lycée. Si on regarde tous les mouvements sociaux
de lycéens qu’il y a eu ces dernières années, c’est ici qu’il y en a eu le moins. Mais,
la maison des lycéens fait partie du truc, le CVL12 fonctionne, ce n’est pas juste sur
le papier. (…) Et on tient compte de leurs remarques, de leurs envies, de leurs avis.
(Auparavant) on ne leur demandait pas de s’exprimer. Si on ne demande pas aux
gens, ils ne disent pas ».
9
Ainsi, pour 120 élèves en sixième, des classes de 30 ou de 24 collégiens mènent à 4 ou 5 divisons, laissant
plus ou moins de ressources disponibles.
10
Les titres de la première partie du Code de l’éducation dressent une liste de principes généraux : droit
à l’éducation ; obligation scolaire et gratuité ; laïcité de l’enseignement public ; liberté de l’enseignement.
11
Cf. Conclusion.
12
Conseil de la vie lycéenne.
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Si le leadership transformationnel peut être directif ou participatif, le débat sur les avan-
tages de l’un ou l’autre style subsiste, dans les établissements scolaires comme ailleurs. Pour
Somech et al. (2006), les avocats du style participatif mettent l’accent sur la combinaison
des connaissances ou la motivation, les défenseurs du style directif soutenant qu’il permet
aussi l’échange d’informations, la fixation de buts élevés stimulant de plus les acteurs.
Dans l’encadré ci-après, un inspecteur général (1) expose sa vision du style directif, puis
les propos d’un principal (2) illustrent la construction d’un processus participatif.
Encadré 3
(1). (Le chef d’établissement) « ne va pas afficher des interrogations, mais des
certitudes. C’est-à-dire qu’il ne va pas se contenter de mettre les chiffres en face du
regard de ses chers collègues professeurs en disant : « que pensez-vous de cela ? »
Il va dire : « (…) j’analyse ces chiffres de cette manière-là » (…) « je vous propose
de faire ceci », c’est-à-dire qu’il indique le chemin (…) « J’ai une expérience, voilà
ce que j’ai fait dans mon précédent établissement, je vous propose un an d’expéri-
mentation (…) et au bout d’un an, je suis d’accord, je vous écouterai, on regardera
ce qu’on fera. Mais tout d’abord, rentrons dans l’action ».
(2). « J’ai posé le diagnostic. Après, on a essayé de constituer des groupes de
travail, avec réunions, bilans, comptes rendus. (…) Pour chaque groupe, j’avais
identifié une personne qui était censée restituer. (…) la conseillère d’orientation
(…) pilotait un groupe, le CPE13 en pilotait un, un prof a piloté un groupe. Après,
on a fédéré tout ça. Et les parents d’élèves : il y en avait un dans chaque groupe.
(… Associer les élèves ?) Cela me paraît très compliqué dans un collège. Ce sont
des gamins. Ou alors, sur des choses très précises concernant la vie scolaire. (…)
Par contre, j’ai rencontré des collègues qui sont en lycée et qui ont fait intervenir
des élèves pour une partie de l’auto-évaluation ».
Le principal (2) construit des équipes hétérogènes, sur la base des fonctions exercées
par les membres ou de leur place dans la communauté éducative. Dans ce cadre, il existe
un potentiel pour la réflexion et le style participatif est adapté. Si l’équipe est homogène,
les ressemblances réduisent la capacité du groupe à la réflexion ; le supérieur peut être
13
Conseiller principal d’éducation.
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plus directif, afin d’encourager critiques et débats (Somech, 2006). À d’autres moments
de l’entretien, ce principal montre qu’il sait aussi être directif. Dans ce cas, l’interlocu-
teur (1) laisse entendre comment, pour assurer sa crédibilité, un chef d’établissement peut
s’appuyer sur son expérience. Il peut aussi se référer à des sources institutionnelles de
pouvoir, normes nationales, textes obligatoires, habitudes issues de leur interprétation. Ces
normes donnent des bases stables pouvant paradoxalement servir le leadership, pourtant
tourné vers le changement. Ainsi, la planification de réunions entre enseignants peut être
favorable à l’innovation (Spillane et al., 2008). Enfin, la logique de type objectif-résultat,
inscrite dans le cadre de l’évaluation des chefs d’établissement et pilotée par le rectorat
(MEN, 2002) est un autre moyen d’imposer une décision.
Un chef d’établissement doit sans doute favoriser les initiatives locales. Nous avons
constaté qu’il existe dans les lycées et collèges une profusion d’actions, touchant loca-
lement un nombre variable d’élèves et de parties prenantes, de manière plus ou moins
coordonnée autour de projets d’établissement dont la précision et l’ambition varient. La
motivation des acteurs est ici un point clé et le leadership transformationnel apporte des
leviers d’action, en particulier par l’utilisation de structures participatives s’appuyant
sur la motivation intrinsèque14 des acteurs (Paarlberg et al., 2010). Ceci semble d’autant
plus justifié en raison des limites évoquées de l’approche transactionnelle dans les
établissements scolaires.
Il peut être nécessaire de rechercher des ressources hors de l’organisation. C’est l’une des
facettes du leadership d’une équipe de travail ; développer réseaux et alliances, représenter l’équipe,
négocier, faire circuler l’information sont des tâches que le leader doit maîtriser (Kogler Hill, 2007).
Ces relations interorganisationnelles permettent aussi de renforcer son pouvoir ou de le légitimer
en se rapprochant d’organisations symboliques (Galaskiewicz, 1985). Dans le milieu éducatif,
réseaux d’organisations publiques ou actions conjointes avec des acteurs privés sont souvent
désignés par le vocable partenariats. Au MEN, citons les dispositifs institutionnels suivants :
• les bassins d’éducation et de formation, cadre de mise en œuvre des politiques acadé-
miques, sous la prééminence des chefs d’établissement (IGEN, 2003) ;
• les politiques interministérielles locales, reliant établissements scolaires, collectivités
territoriales, autres ministères, associations (IGEN, IGAENR, 2003) ;
• la formation professionnelle, source de partenariats privilégiés avec les entreprises ;
• les agréments du MEN aux associations intervenant dans les établissements scolaires.
14
La motivation extrinsèque est liée à un comportement destiné à éviter une chose ou dans l’espoir d’une
autre. La motivation intrinsèque permet de mener une action pour elle-même ; le sentiment d’autodéter-
mination est alors essentiel (Deci et al., 1985).
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15
Il ne s’agit pas seulement de changer un comportement, sous forme d’apprentissage en simple boucle,
mais de faire évoluer également les valeurs qui sous tendent l’activité, ce qui constitue un apprentissage
en double boucle (Argyris et al., 1996 [2002]).
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But de notre exploration d’actions visant l’émergence de réponses aux difficultés des
élèves, l’innovation peut être la recombinaison d’idées anciennes, un schéma qui modi-
fie l’ordre présent ou une approche perçue comme nouvelle par les individus impliqués
(Van de Ven, 1986). Le leadership transformationnel favorise l’innovation par ses effets
positifs sur la collecte et le traitement de l’information, conforté en cela par son impact
favorable sur l’apprentissage organisationnel (García-Morales et al., 2008). L’innovation
participe aussi à la stimulation intellectuelle inhérente au leadership transformationnel
(Trottier et al, 2008). Face aux difficultés des élèves et en appoint des grandes réformes,
le chef d’établissement peut s’attacher à trouver des solutions novatrices à des problèmes
quotidiens, qu’il s’agisse d’une innovation radicale ou du transfert d’une pratique observée
ailleurs. Cette démarche tournée vers l’innovation ordinaire (Alter, 2005) peut s’appuyer
16
Face à une menace, les individus développent des actions semblant les protéger, mais qui évitent
surtout de s’interroger sur les causes de la situation et donc de la corriger (Argyris et al., 1996 [2002]).
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5. Discussion
Des contraintes institutionnelles et culturelles pèsent sur le leadership des chefs d’éta-
blissement et la mesure des effets de leurs actions reste délicate.
S’il est nécessaire d’intégrer (Lawrence et al., 1967 [1989]) des établissements en
partie différenciés, l’IGEN (2001) considère toutefois que les textes relatifs à l’EPLE ont
une conception restrictive de son autonomie, la subordonnant aux directives du ministère
et du rectorat ou aux orientations de la collectivité de rattachement. « L’autonomie des
établissements ne résiste guère aux tendances profondes du système à la centralisation et
à l’uniformisation, sauf à développer une très forte volonté tant des autorités politiques
et académiques que des établissements eux-mêmes » (p. 7) ; et un principal nous confie :
« on est autonome, mais avec une laisse très courte ». Une situation identique existe en
Angleterre, où la promotion du leadership transformationnel contraste avec les prescriptions
réelles du gouvernement et son contrôle (Currie et al., 2007).
En interne, proviseurs et principaux ressentent des difficultés face au développement de
leur rôle pédagogique (IGEN-IGAENR, 2008). Le leadership d’un chef d’établissement vise
17
Entre autres l’art.34 sur l’expérimentation pédagogique de la loi d’orientation et de programme pour
l’avenir de l’École (2005), les pôles dédiés dans les rectorats, des dispositifs comme l’aide personnalisée ou
le programme « ambition-innovation-réussite ».
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Si les contraintes sur leur latitude décisionnelle n’empêchent pas certains responsables
de construire des politiques d’établissement remarquées18 et s’ils peuvent influer sur la
motivation des enseignants (Leithwood et al., 2008), l’impact des chefs d’établissement sur
les élèves est discuté. Mais préalablement, peut-on envisager l’effet dirigeant dans le secteur
public, celui-ci étant plutôt étudié dans le secteur privé ? La proximité des fonctions entre
responsables du privé et du public est acceptée (Desmarais et al., 2008), le transfert semble
donc possible, au risque de transférer aussi les difficultés de la mesure de l’effet dirigeant.
Ainsi, des membres de l’IGAENR (2005) estiment que l’organisation d’un EPLE peut influer
sur la performance des élèves et l’effet chef d’établissement est revendiqué par des membres
de la profession, en France (Picquenot, 2001), comme en Angleterre (Currie et al., 2007).
Lors de nos entretiens, un recteur d’académie et un inspecteur général expriment clairement
l’importance à leurs yeux de cet effet. Pourtant, la recherche académique estime l’effet établis-
sement plutôt modeste et l’effet chef d’établissement encore plus difficile à cerner, du moins en
France (Barrère, 2006). Il pourrait en être différemment au Royaume-Uni ou aux États-Unis,
où le style de direction mêlant respect d’objectifs, évaluation, participation, est mieux accepté
comme variable clé des établissements performants (Meuret, 2003). Mais, même dans ce cadre,
la difficulté de la mesure maintient la littérature dans le flou19. Pour réduire l’incertitude, il
18
Pour des exemples concrets : Chapon (2009), Vincent (2009), Forestier (2007), Dupuis (2006), La voix du
Nord (2006). Au sujet de l’innovation pédagogique : Audoin et al. (2006), Viaud (2005).
19
Ainsi Currie et al. (2007) expriment un optimisme prudent sur la relation entre leadership et performance
scolaire, mais font état de travaux ne trouvant pas de lien, ceci alors que Leithwood et al. (2008) affirment
le contraire.
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est proposé d’évaluer l’impact du chef d’établissement, non pas uniquement au travers des
résultats des élèves mais, en tenant compte de toutes leurs connaissances, compétences et de
leur développement (Barker, 2007). De plus, selon le contexte, le chef d’établissement voit
son rôle varier : former des élites, comme dans certains lycées où la part d’élèves en classes
préparatoires est forte, ou lutter contre les déterminismes sociaux dans des établissements plus
modestes, mais aussi importants pour la démocratisation de l’enseignement ; la question de la
performance s’apprécie alors de manière relative. Finalement, la réussite d’un élève passant
par la combinaison de variables familiales, scolaires, comme l’effet classe, l’effet enseignant,
mais aussi « le climat de l’établissement », la recherche laisse « ouverte la question de la
place des politiques menées par la direction » (Felouzis et al., 2007).
Conclusion
Les désaccords autour de la mesure de l’effet chef d’établissement peuvent être perçus
comme une incitation à la recherche sur leur leadership plutôt qu’un obstacle. L’approche
transformationnelle, qui trouve un écho important dans la littérature, peut servir un chef
d’établissement, tout comme le leadership transactionnel et le leadership d’une équipe de
travail. Un principal comme un proviseur peut exercer son leadership en s’appuyant sur
des caractéristiques personnelles, son éthique, sa considération pour les autres, son style
directif ou participatif. Sa maîtrise d’aspects structurels et collectifs, comme les réseaux et
alliances, l’apprentissage organisationnel et l’innovation, peut renforcer son action. Afin
d’améliorer le fonctionnement d’un établissement scolaire au profit des élèves, ces dif-
férentes perspectives peuvent se conjuguer, livrant nombre de combinaisons. Un agencement
particulier est-il préférable ? Nos entretiens montrent des comportements variés face au
diagnostic de l’EPLE, au style directif ou participatif, ou encore des interrogations au sujet,
entre autres, de l’étendue de l’autonomie des chefs d’établissement, des repères éthiques
nécessaires, de la manière de stimuler l’innovation. Rien ne milite en faveur d’un modèle
type de leadership dans les EPLE, ce qui corrobore un constat de même nature réalisé en
Angleterre (Currie et al, 2007). Selon le contexte, les chefs d’établissement doivent savoir
s’appuyer sur un aspect du concept ou un autre, guidés par leurs considérations éthiques.
La sélection des décideurs et le contenu de leurs formations sont alors des sujets fon-
damentaux (Mintzberg, 2005), tout comme leurs affectations. Or, au MEN, il existe des
différences entre académies lors des formations initiales et continues des chefs d’établis-
sement (Obin, 2007) et les affectations des personnels de direction semblent sensibles au
genre et au corps d’origine des candidats. Ainsi, parmi les chefs d’établissement adjoints
récemment nommés, les femmes le sont plutôt en collèges, les hommes agrégés plutôt dans
les lycées les plus rémunérateurs. La disparité hommes-femmes se maintenant au fil des
carrières (Thaurel-Richard, 2007 ; MEN, 2010). Les débats sur la carte scolaire montrent
que les établissements ont aussi des traits distinctifs (Dupuis, 2009). Il serait donc envi-
sageable, lors des nominations, de lier le style de leadership d’un postulant à un EPLE
donné. En parallèle, la création d’un contexte favorisant l’innovation dans les EPLE est une
responsabilité du MEN et suppose d’accepter une organisation moins bureaucratique des
établissements car, si l’innovation permet l’adaptation, elle transforme aussi les structures
organisationnelles et les pratiques des acteurs (Van de Ven, 1986), ce que les témoignages
recueillis corroborent.
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