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REVUE DE UTIÉRATURE

L'occupation en thérapie et la thérapie


comme occupation
• Occupation~based therapy and therapy as an occupation

Résumé:
L'intention de cet article est de montrer à travers une analyse de la littérature
comment l'approche occupationnelle peut être élaborée dans les interventions,
particulièrement celles qui extraient la personne de son cadre de vie habituel. Les
propriétés de l'occupation sont inventoriées pour expliquer ce qui devrait être
mis en œuvre dans une approche occupationnelle. Sont présentées l'efficacité et
la fréquence des interventions reposant sur l'occupation ainsi que les obstacles
rencontrés par les ergothérapeutes dans leur pratique. Il est montré que la thé-
rapie emploie plutôt des activités que des occupations. En effet, les propriétés du
concept d'occupation ne sont généralement pas satisfaites dans le contexte des Sylvie MEYER
thérapies. Enfin, il est constaté que les patients souffrent de privations occupa-
Ergothérapeute dipl., MSc SI.
tionnelles dans les milieux de soins; en conséquence, les ergothérapeutes peu-
vent s'attacher à soutenir les occupations des personnes dans ces milieux et Professeure associée
1
Haute école de travail social et
surtout à développer des pratiques véritablement fondées sur l'occupation en de la santé Lausanne
construisant la thérapie elle-même comme une occupation. Abeille 14
1010 Laùsanne
Mots clés: [Link]©[Link]
• Occupation
• Thérapie
• Sens
• Milieu d'intervention

Summary:
The intention of this article is, through an analysis of the literature, to show how
the occupational approach can be developed in interventions, particularly those
.that extract the client fram his usual living environment. The characteristics of
occupations are inventoried to explain what should be done in an occupational
approach. The effectiveness and frequency of occupation-based interventions,
and barri ers encountered by occupational therapists in their practice are pre-
sented. It is shown that therapy uses activities rather than occupations because
the properties of the concept are not satisfied in the context of therapies. Finally, .
it is noted that patients have occupations and endure occupational deprivation in
healthcare settings and that, as a result, occupational therapists can focus on
( supporting the occupations of people in these environments and, above ail, deve-
loping practices truly based on occupation by elaborating the therapy itself as an
occupation.

Keywords:
• Occupation
• Therapy
• Meaning
• Healthcare setting
INTRODUCTION L'APPROCHE OCCUPATIONNELLE
L'occupation est le concept central de l'ergothérapie
EN ERGOTHÉRAPIE
et d'innombrables àuteurs exhortent les ergothéra- Fischer (2013) dans un article renommé distingue,
peutes à développer des approches occupationnelles. dans l'approche occupaÜonnelle, trois visions de
Par là, il faut entendre des interventions dont les in- l'occupation en thérapie: des interventions centrées
dications sont des dysfonctions occùpationnelles et ou fondées sur l'occupation (centered) , basées sur
non des diagnostics médicaux, dont les buts et les celle-ci (based) et ciblant (focused) l'occupation. La
moyens sont des occupations. En définissant les oc- centration sur l'occupation est le concept supérieur
cupations comme « l'ensemble des activités et des qui place celle-ci au cœur de l'ergothérapie. Par là, il
tâches de la vie quotidienne auxquelles les individus faut comprendre endosser le paradigme occupation-
et les différentes cultures donnent un nom, une struc- nel qui va de pair avec une approche centrée sur la
ture, une valeur et une signification» (Townsend, 2002, personne et ainsi toujours faire de l'occupation un
p. 207), il est aisé de saisir pourquoi les interventions point d'ancrage des décisions cliniques et des argu-
s'attachent aux dysfonctions occupationnelles et ments auprès de tiers. Essentiellement, cette position
visent les occupations, mais il est ardu de les utiliser s'oppose à une centration sur les fonctions corpo-
en thérapie, particulièrement a l'hôpital. En effet, relles telle qu'elle est présente dans le modèle bio-
l'hôpital n'est pas le lieu habituel de réalisation des médical et qui s'exprime par exemple dans la
occupations des patients. Notre propos est de dé- formule: « l'ergothérapie a pour but la réappropria-
velopper, en s'appuyant sur la littérature profession- tion et le maintien des compétences· motrices, co-
nelle, une réflexion sur les occupations en thérapie et gnitives et affectives » .
d'envisager cette dernière comme une occupation
La centration sur l'occupation consiste à compren-
en se fondant sur divers travaux de recherche.
dre les patients comme des êtres occupationnels, à
s'intéresser à leurs difficultés occupationnelles dans
LES CARACTÉRISTIQUES leur vie de tous les jours et à concevoir le pouvoir de
DES OCCUPATIONS l'occupation comme agent de changement. Cette
Mettre en place des pratiques professionnelles in- centration conduit à déployer des interventions qui
cluant une approche occupationnelle nécessite de habilitent les patients à reprendre, modifier ou créer
maîtriser ce concept dans une compréhension con- des occupations et qui leur donnent des moyens de
temporaine et complexe - sans le confondre avec le contrôler leurs performances, leur engagement, leur
concept d'activité. Les occupations sont ce que les participation ou leurs environnements. Par exemple,
gens font et la manière dont ils le font, rarement ou établir un profil ou un diagnostic occupationnel
habituellement. Elles sont individuelles, partagées, (Trouvé, 2018), tout comme organiser les espaces
interdépendantes ou collectives. EII~s occupent du de thérapie de façon à permettre la réalisation d'ac-
temps et changent au fil du temps. Elles existent dans.· tivités de la vie de tous les jours (Marchalot, 2018),
l'environnement physique, social et culturel, et orga- s'inscrit dans une telle démarche. La centration sur
nisent la vie et contribuent à la société. Elles sont l'occupation peut en pratique se décliner de deux
associées à des rôles, transmettent et fabriquent la façons: cibler l'occupation et se baser sur l'occupa-
culture (Johnson et Dickie, 2019). À travers elles, l'in- tion.
dividu a une identité: il est; il se construit un avenir: Cibler l'occupation signifie que l'ergothérapeute se
il devient; et il appartient à son environnement social donne comme tâche de développer des objectifs
(Hitch, Pépin et Stagnitti, 2014). Les occupations as- occupationnels non seulement comme fins à l'inter-
surent, renforcent, limitent ou empêchent la survie, le vention mais aussi comme cibles durant l'intervention
bien-être et la santé. (Fisher, 2013). Se baser sur l'occupation signifie que
Plus spécifiquement, les occupations sont intention- l'occupation est l'ingrédient de base de l'intervention
nelles et mobilisent l'attention . Leur réalisation, comme autant dans les évaluations que dans les traitements.
leur organisation et leur évaluation exigent des habi- L'occupation sort alors de la seule pensée de l'ergo-
letés et des fonctions corporelles, et en retour les ren- thérapeute pour se traduire dans des pratiques vi-
forcent. Par leurs performances occupationnelles, sibles par des tiers. Autrement dit, l'ergothérapeute
les individus modifient les divers aspects de leur en- engage le patient dans l'exercice d'occupations qui
vironnement et, réciproquement, ceux-ci influencent favorisent leur acquisition ou leur entraînement dans
leurs occupations et leurs performances. Enfin, toute des conditions qui peuvent par ailleurs être modi-
occupation est située dans une succession d'occu- fiées, par exemple s'habiller au moyen d'une seule
pations dans un contexte social, physique et inten- main. Ces occupations appartiennent à la vie de
tionnel qui lui donne sens (Madsen et Josephsson, tous les jours de la personne. Elles ont donc le pou-
2014). Ce sens est une propriété socialement cons- voir de l'aider car elles vont à la rencontre de ses
trUite qui émerge de la transaction entre l'environne- propres buts et rendent ainsi la thérapie facilement
ment, les circonstances et les acteurs (Cole, 2016; intelligible (Doig et Fleming, 2016).
Reed et Hocking, 2013). Pierce (2016) souligne qu'il est nécessaire de con-
sidérer les occupations dans la perspective des
patients. Elles ne sont donc pas des activités artis- des thérapies. Lorsque les interventions ont lieu dans
tiques ou artisanales, de jeu ou de loisirs en groupe, le milieu de vie ou de travail, à l'école ou dans l'espace
au prétexte qu'elles auraient en elles-mêmes du sens public, l'exercice est facilité et devrait être fréquent
ou simplement que le · patient peut y exercer des parce que les occupations des personnes sont jus-
habiletés ou des fonctions qui lui font défaut et que . tement disponibles dans le milieu où elles sont habi-
l'ergothérapeute s'emploie à rééduquer, par exemple tuellement mises en œuvre. Cependant, lorsque la
améliorer l'équilibre debout et l'endurance en faisant personne est extraite de son milieu et se trouve dans
de la menuiserie. Les occupations respectent les sou- un environnement spécialisé réservé aux divers trai-
haits ou les routines de la personne, par exemple se tements, l'exercice est plus délicat et peut-être plus
laver selon sa routine et non celle voulue par les thé- rare. Marchalot (2018), qui critique les carences de
rapeutes. Elles sont, de plus, aussi réelles ou réalistes l'équipement et de l'agencement des locaux d'ergo-
que possible et non pas simulées - par exemple re- thérapie pour la réalisation d'activités de la vie de
produites sur un ordinateur. . tous les jours, assoit cette perception.
Évidemment, on perçoit tout de suite les limites en Plusieurs études ont mesuré l'étendue des pratiques
thérapie parce que les occupations des gens sont basées sur l'occupation. En Australie, Di Tommaso
souvent inaccessibles faute de pouvoir se rendre dans et ses collègues (2016) montrent que les huit ergo-
l'environnement adéquat ou parce qu'elles exigent thérapeutes de leur étude qualitative ne voient pas
des habiletés què la personne n'a présentement pas. toujours l'intérêt de se servir de l'occupation comme
L'ergothérapie est ainsi plus ou moins basée sur moyen de traitement, il suffit de l'avoir comme but et
l'occupation selon les circonstances (Fischer 2009). de parler avec la personne de ses occupations. Les
mêmes auteurs, en 2019, dans une étude auprès de
L'efficacité des approches basées jeunes diplômés révèlent des interventions plutôt ba-
sur l'occupation sées sur les déficiences à rééduquer. Aux États-Unis,
L'efficacité des interventions est toujours un enjeu Colaianni et Provident (2010), qui enquêtent par ques-
pour une profession qui doit afficher des preuves tionnaire auprès de 105 ergothérapeutes, découvrent
scientifiques. En ergothérapie celle-ci est toujours qu'el']viron la moitié des patients de ces 105 ergothé-
difficile à montrer, néanmoins les approches basées rapeutes ont l'occasion de réaliser diverses occupa-
sur l'occupation sont plutôt prometteuses. C'est par tions dans les interventions. Mais celles-ci occupent
exemple la conclusion de la revue systématique de moins du tiers du temps des séances. Dans le do-
Weinstock-Zlotnick et Mehta (2019) dans le domaine maine de la main, l'étude de portée de Burley et de
des thérapies de la main. De même, dans le domaine son équipe (2018) fait état de la faiblesse des théra-
des conséquences des accidents vasculaires céré- pies basées sur l'occupation et plus généralement
braux (AVC), l'étude de portée de Wolf et de ses col- des interventions centrées sur l'occupation. Asbhi et
lègues (2015) montre que les thérapies basées sur ses collègues (2015), qui s'intéressent à 18 ergothé-
l'occupation sont fondées pour les AVQ. Les preuves rapeutes en santé mentale en Australie, découvrent
sont cependant plus disparates pour les activités une pratique plutôt marginalisée, même dans des
instrumentales de la vie quotidienne (AIVQ) et insuffi- interventions communautaires. De leur côté, Hess-
santes pour les thérapies basées sur les loisirs des April et ses étudiants (2017), en Afrique du Sud, ex-
personnes, faute d'un nombre suffisant d'études. plorent les pratiques de quatre ergothérapeutes et
Les preuves sont aussi bien réelles dans l'étude de découvrent des interventions basées sur l'occupa-
Nielsen et collègues (2019) pour des personnes
tion. Enfin, Baillargeon-Desjardins (2019), en France,
âgées à domicile, ou encore dans celle de HÇirdison
dans une enquête par questionnaire auprès · de 50
et Roll (2017) qui concerne les troubles musculo-
ergothérapeutes, met en évidence plusieurs pra-
squelettiques associés au travail.
tiques basées sur des occupations de soins person-
Divers auteurs estiment que les patients tirent profit
nels, de cuisine, de loisir.
des approches basées sur les occupations parce
qu'ils les comprennent (Purcell et al., 2019). Ils y trou-
Les difficultés des ergothérapeutes
vent du sens et leur confèrent de la valeur (Biguelius,
Ecklung et Erlandsson, 2010). Les ergothérapeutes Certains ergothérapeutes n'ont pas été socialisés à
de leur côté perçoivent des bénéfices psychosociaux la centration sur l'occupation, ne se sont pas appro-
pour leurs patients associés aux interactions que cette prié le paradigme occupationnel et ne savent pas
approche génère parce qu'elle provoque une pratique comment l'introduire dans les interventions. Les
centrée sur la personne (Colaianni et al., 2015). jeunes diplômés, pourtant formés, rencontrent éga-
Iement des problèmes et renoncent faute d'expé-
La fréquence des thérapies basées rience (Di Tommaso et al., 2019). Il leur manque les
sur les occupations mots pour en faire état dans les échanges interpro-
Il est malaisé de savoir quelle est la fréquence des fessionnels et ainsi communiquer une identité pro-
thérapies basées sur l'occupation dans l'ensemble fessionnelle spécifique (Ashbi et al., 2015; Gillen et
Gerber, 201.4). Le concept est par ailleurs difficile à Les règles institutionnelles ne sont pas les seules
enseigner dans sa complexité (Howarth, Morris et responsables. Ashbi et ses collègues (2017), dans le
Cox, 2018) et tout autant à acquérir, si bien que les domaine de la santé mentale et en Australie, sou-
étudiants n'y parViennent pas toujours (Fortune et lignent que le modèle biomédical dominant ainsi que
Kennedy-Jones, 2016). Il est parfois élusif dans l'en- le cadre de référence psychologique éloignent les
seignement, même aux États-Unis (Krishnagiri et al., ergothérapeutes de leur propre discipline. Ils ne leur
2017). Il n'est donc pas étonnant que, dans un con- permettent guère de soutenir les occupations des
texte hostile comme peuvent l'être les milieux hospi- patients par une centration sur l'occupation, y com-
taliers et dans un univers où l'accès à la littérature pris lorsque ces patients sont suivis à domicile. T ou-
scientifique disciplinaire est laborieux, les ergothéra- jours en Australie, mais en santé physique et en soins
peutes rencontrent des difficultés, voire résistent. aigus, l'équipe de Britton (2016) montre la difficulté
Les ergothérapeutes peinent souvent à poser des des ergothérapeutes à rester dans leur conception
objectifs occupationnels ou le font de manière vague professionnelle propre dans un monde qui laisse peu
(Margot-Cattin et al., 2012). Leurs interventions n'ont de place à celle-ci. L'ergothérapie comme profes- .
alors pas de direction explicitement orientée vers des sion minoritaire et marginale n'a pas assez de pou-
cibles occupationnelles. Les objectifs plus spécifi- voir pour imposer sa vision de l'intérêt des patients.
ques, notamment SMART (Spécifiques, Mesurables, Hélas, des ergothérapeutes finissent par adopter le
Agréés, Réalistes et Définis dans le temps) qui de- modèle dominant sans en avoir conscience lorsqu'ils
vraient permettre, au fil des séances, de grader l'in- déclarent par exemple qu'il faut d'abord s'attacher
tervention vers l'atteinte des occupations visées sont à remédier aux déficiences (Burley et al., 2018; Di
fréquemment absents (Plant et Tyson, 2018; Page Tommaso et al., 2019). Les ergothérapeutes peinent
et al., 2015). Ce manque empêche d'énoncer expres- également à équiper leur service du matériel facilitant
sément comment dans une succession de tâches à des interventions basées sur l'occupation faute .
réaliser, des progrès sont favorisés quant aux habile- d'accès à des ressources financières suffisantes
tés et aux performances. C'est pourtant l'unique (Britton et al., 2016) mais aussi faute d'intérêt les
moyen d'expliquer à des tiers, notamment les autres conduisant à réclamer de tels équipements (Marcha-
professionnels, la raison pour laquelle un enchaîne- lot, 2018).
ment précis de tâches est proposé dans des envi-
ronnements spécialement agencés . . LA THÉRAPIE COMME OCCUPATION
Les éléments contextuels limitant la pratique Pratiquer l'ergothérapie avec des occupations
basée sur l'occupation comme base et pas seulement comme but ou
comme objectif à court terme est difficile et rencon-
Les éléments contextuels limitant la pratique basée
tre des obstacles tant personnels que contextuels
sur l'occupation peuvent être mis en rapport avec
des contraintes de gestion ou avec des effets ,de pour les ergothérapeutes. Les auteurs comme les
pouvoir associés aux modèles dominants. Ainsi, Di thérapeutes qui ont participé aux diverses études ne
Tommaso et ses collègues (2019), dans le contexte sont par ailleurs pas toujours pOintus sur les distinc-
australien, font état d'une pression à la rentabilité qui tions entre approche centrée et basée sur l'occupa-
empêche le recours à l'occupation, laquelle apparaît tion. Plus étonnamment, personne ne se demande si
comme un luxe parce que les patients doivent les occupations utilisées en thérapie répondent bien
«d'abord dépasser leurs limitations avant de pouvoir au concept d'occupation. À notre sens, il s'agit bien
participer à des occupations». Or, lorsqu'ils sont en plus souvent d'activités que d'occupations, y com-
mesure de le faire, le temps imparti à la prestation est pris chez Fisher (2009, 2013), tout au moins si les
terminé ... De même, Carrier et ses collègues (2016) caractéristiques conceptuelles des occupations évo-
montrent que des ergothérapeutes en santé com- quées dans le présent document doivent être satis-
munautaire au Canada sont empêchés d'avoir une faites et si la définition d'activité est «une suite
pratique centrée sur l'occupation tant la pression à structurée d'actions ou de tâches qui concourt aux
l'efficacité immédiate et les restrictions d'intervention occupations» (Meyer, 2013, p. 59).
sont fortes. En outre, pour des raisons administra-
tives, les ergothérapeutes doivent documenter l'état Les activités en thérapie
. des patients et de leur environnement en s'appuyant Les ergothérapeutes qui se centrent sur le patient
sur des instruments de mesure non basés sur les oc- prennent du temps pour saisir ses dysfonctions oc-
cupations et ces tâches professionnelles occupent cupationnelles et ses priorités puis pour négocier
presque tout leur temps avec une incitation forte des objectifs pertinents et atteignables. Ils en pren-
à sortir rapidement les patients de l'établissement nent également pour proposer des moyens adaptés,
(Britton, Rosenwax et McNamar, 2016). En Afrique notamment des tâches permettant la performance
du Sud, Hess-April et ses étudiants (2017) font état d'habiletés et d'activités dan~ un environnement
de problèmes associés aux règles institutionnelles adapté mais inhabituel, comme le sont les services
qui empêchent certaines occupations, notamment à d'ergothérapie. Ils cherchent à rendre l'environnement
l'extérieur de l'hôpital. aussi écologique que possible lorsque la thérapie
tend à être à base occupationnelle, bien qu'elle ne se qui vont soutenir les performances et les progrès en
déroule pas dans l'environnement de vie de la per- créant une relation interindividuelle dans laquelle la
sonne (Boyt Schell et Gillen, 2019; Doig et Fleming, . personne peut exprimer ses émotions, être reconnue,
2016; Fischer, 2009). En effet, les habiletés ou les poser des questions, demander de l'aide, faire con-
tâches proposées et entraînées dans un milieu de fiance. Ranner et ses collègues (2016) vont plus loin
soins visent à produire des effets dans la vie quoti- et montrent qu'il existe entre ergothérapeutes et pa- .
dienne de la personne et dans son propre environ- tients le partage d'une compréhension de la situa-
nement. tion initiale, celui d'expériences autour des occupa-
Ainsi, une intervention centrée sur l'occupation re- tions, des objectifs et des connaissances, et même
court à des activités - et non à des occupations, qui un partage des difficultés, par exemple l'absence de
appartiennent au répertoire d'activités comprises solution pour un problème rencontré par le patient. À
dans les occupations de la personne. C'est d'ailleurs travers ces échanges, les ergothérapeutes permet-
parce que le patient établit ce lien que la thérapie est te nt aux patients d'augmenter leur pouvoir d'agir pour
motivante et intelligible (Almhdawi et a/., 2016; Co- contrôler leurs activités de la vie de tous les jours. Un
laianni, 2015; Purcell et a/., 2019). Ce qui est acquis tel engagement des ergothérapeutes est perçu par
dans les activités en thérapie sera alors transférable les patients qui le valorisent positivement alors qu'ils
dans d'autres activités qui appartiennent aux occu- perçoivent et évaluent négativement le détachement
pations de la personne ou qui leur sont suffisamment (Palmadottir, 2006) .
similaires pour que le transfert soit efficace. Cette Ainsi, une activité banale de thérapie, par exemple
similitude porte sùr la succession des étapes et les s'entraîner à s'habiller est une occupation partagée
éléments déterminants de l'environnement qui ont entre l'ergothérapeute et son patient. Elle occupe du
des exigences proches: prendre une douche dans la temps, se déroule dans l'environnement physique,
douche du service ressemble au fait de prendre une social et culturel du service d'ergothérapie et dans
douche chez soi, mais ne l'est pas tout à fait. L'écart des circonstances particulières. Elle change au fil du
entre les deux situations peut être vu comme un dé- temps en raison des progrès, vise la santé et le bien-
faut d'approche écologjque (Fischer, 2009), mais a être, et permet à la personne de devenir. En fait, elle
aussi de l'intérêt parce que le patient ne se trouve a les propriétés d'une occupation à condition de la
pas exactement en face de ses difficultés. Émotion- considérer dans l'ensemble des dimensions du con-
nellement, il ya un avantage par rapport à l'épreuve cept. Cette occupation va en outre prendre sens
de l'échec chez soi qui favorise l'appropriation de la dans la transaction entre les personnes, les circons-
situation de handicap et la construction d'une nou- tances et les éléments environnementaux (Cole, 2016;
velle identité (Mattingly et Fleming, 1994). À càndi- Reed et Hocking, 2013). Elle est unique et contin-
tion cependant que l'ergothérapeute aide le patient à gente aux protagonistes de la thérapie, qui selon Price
faire la relation (Techene, 2019)... . et Miner (2007) co-créent des occupations sensées
Soulignons que même lorsque la thérapie se déroule à travers le processus d'intervention. Les patients en
dans le lieu de vie du patient, les activités ou les oc- réadaptation post-AVC rencontrés par Purcell et ses
cupations qui sont effectuées avec l'ergothérapeute collèges (2019) vont jusqu'à dire que la thérapie, en
ne sont pas celles de sa vie quotidienne, puisque lien avec leurs difficultés dans leurs activités, est leur
justement un ergothérapeute s'y immisce et observe, occupation principale durant cette étape de leur vie.
agit ou communique durant leur réalisation. Ce point Finalement, rien n'empêche un ergothérapeute habile
de vue est bien exprimé dans la définition de l'occu- de transformer un ensemble d'activités, par exemple
pation de Pierce (2001, p. 13) comme « expérience des exercices qui n'ont rien à voir aVec la vie quoti-
personnelle, spécifique et non répétable». Dès lors, dienne antérieure et extérieure à l'hôpital ni avec la
les activités réalisées par le patient en thérapie con- future vie de la personne, en une expérience occu-
tribuent sans doute à plusieurs occupations futures. pationnelle, certes transitoire, mais intéressante,
Mais ces activités sont aussi enchâssées · dans le sensée et qui compte (Kuo, 2011) .
contexte de la thérapie. Autrement dit, la thérapie ne
met pas vraiment en œuvre les occupations habi- Les occupations hospitalières
tuelles du patient, mais elle en crée qui appartiennent En sus de la thérapie comme occupation, les parti-
à l'espace-temps de ·Ia thérapie et il est possible cipants à l'étude de l'équipe de Purcell (2018) ont
d'en tirer parti. deux autres occupations: se reposer, car les théra-
pies sont épuisantes, et les activités récréatives, no-
Les aspects occupationnels de la thérapiè tamment jouer aux cartes entre patients. Durant les
La thérapie n'est pas cantonnée à la réalisation de week-ends, lorsque les thérapies 'l'ont pas lieu, l'en-
tâches qui vont à la rencontre des occupations nui domine. Plusieurs auteurs se sont intéressés à
usuelles ou futures des patients. Elle est aussi déve- l'ennui durant les hospitalisations, souvent dans le
loppée par des interactions patient-ergothérapeute domaine de la santé mentale et lorsque la personne
est soumise à des restrictions de liberté qui précisé- CONCLUSION
ment se traduisent par de la privation occupation-
Quelques éléments clés doivent ici être retenus de
nelle qui va à l'encontre des objectifs d'intervention
l'analyse de la iittérature traitant des pratiques cen-
(Bowser et al., 2018). Mais les autres domaines de
trées sur l'occupation. 1) De nombreux auteurs qui
l'ergothérapie ne sont pas en reste.
valorisent des pratiques basées sur l'occupation,
L'étude de portée de Kenah et de ces collègues
confondent malheureusement occupation et activité.
(2018) indique que l'ennui est un phénomène cou-
2) En thérapie, les opportunités d'agir et les perfor-
rant chez les personnes hospitalisées en réadapta-
mances démontrées par les patients sont des activi-
tion consécutivement à des atteintes cérébrales. Le
tés qui prennent sens en rapport avec les occupations
phénomène est mal connu et multifactoriel. L'envi-
de la personne. 3) Les ergothérapeutes peuvent
ronnement tant intérieur qu'extérieur qui manque
transformer les activités utilisées comme moyens de
d'espaces communs à vivre y contribue. De même,
thérapie en occupations, mais à condition de les
l'absence d'opportunité de réaliser des activités de
• construire comme telles dans le contexte de la thé-
la vie de tous les jours ou de loisir qui ne soient pas
rapie, de la réadaptation ou de l'hospitalisation en
passives, comme regarder la télévision, limite les
leur conférant des propriétés occupationnelles dé-
performances et les engagements occupationnels.
passant le «faire ». 4) Lorsque les patients sont ex-
L'organisation rigide des routines comme l'absence
traits de leur milieu de vie, les ergothérapeutes
de contrôle sur celles-ci par les patients restreignent
devraient davantage porter leur attention sur les oc-
leur autonomie. Clarke, Stack et Martin (2018) ob-
cupations ou leur absence dans le milieu de soins
servent que des personnes âgées hospitalisées
pour en favoriser l'émergence et la diversité. 5) Les
passent leur temps à attendre sanS aucune activité
écoles d'ergothérapie ont intérêt, pour promouvoir
significative dans laquelle s'engager tout en souhai-
les services de la profession aux patients, à mieux
tant le faire. Le rôle de patient, passif et isolé, tel qu'II
outiller les ergothérapeutes à une compréhension
est produit par le modèle biomédical vient renforcer
étendue de la centration sur l'occupation et à sa
et légitimer l'absence d'engagement occupationnel
communication dans la collaboration interprofes- .
(Steel et Linsley, 2015). Les ergothérapeutes ont donc
sionnelle comme à la perception de son écart avec le
beaucoup de raisons pour sortir de leurs services
modèle biomédical. .
spécialisés et de leurs séances de thérapie pour dé-
fendre des opportunités occupationnelles dans les
milieux de soins et ainsi pour faire bénéficier les per-
sonnes hospitalisées comme les autres professions
de leurs compétences.

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Pour référencer cet article


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