- Je ne serai jamais un bon médecin, dit Olivier à Clara d'un ton désespéré.
- Tu exagères!
- Je n'ai même pas deviné ce qui arrivait à un pigeon!
- Tu n'es pas vétérinaire, plaida la jeune fille.
Clara regardait les oiseaux qui picoraient méthodiquement sur les trottoirs du boulevard
Saint-Germain® et elle songeait qu'elle ne les avait jamais vraiment observés. Qu'est-ce
qu'elle connaissait aux pigeons? Ils s'égaillaient place Saint-Michel, roucoulaient sur les
épaules des statues, leur manquaient souvent de respect, s'envolaient jusqu'aux gargouilles
de Notre-Dame et se disputaient les bouts de baguette que leur lançaient les Japonais en
mal de photo.
Les pigeons appartenaient à Paris au même titre que la tour Eiffel ou l'île Saint-Louis. On ne
les remarquait pas, on les aurait même piétinés s'ils n'avaient été si prompts à éviter un
mauvais coup. Ils connaissaient la nervosité des citadins, leurs jeux de jambes pour fendre
la foule ou leur agressivité au volant. Compte tenu des milliers de personnes qui couraient
chaque jour dans la Ville lumière, c'était miraculeux qu'il n'y ait pas davantage de décès
chez. ces oiseaux qui s'entêtent à vivre au ras des caniveaux. Les vieux pigeons devaient
fréquenter les bords de la Seine où les touristes et les amoureux marchent, s'assoient,
admirent les ponts et s'embrassent très lentement. Avec beaucoup de chance, un
promeneur pouvait jeter son cornet de pâte sucrée quand il avait fini de déguster un sorbet à
la mangue ou aux fraises des bois acheté chez Berthillon. Mais c'était extrêmement rare: on
ne fait pas la queue chez le célèbre glacier pour dédaigner ensuite ses cornets. Il valait
mieux compter sur les bambins
les bancs des squares.
qui vous poursuivent sans jamais vous attraper et qui oublient ensuite leurs sandwiches sur
Clara ignorait combien d'années peut vivre un pigeon, s'ils pondent plusieurs œufs par
semaine et s'il y en avait de nombreuses espèces à Paris. En fait, elle s'intéressait surtout
aux palombes rôties que sa mère servait à Pâques et qui baignaient dans une sauce
parfumée au
Grand Marnier.
Clara n'aurait jamais avoué sa gourmandise à Olivier, qui venait de consacrer toute sa
journée au salut d'un pigeon.
En se levant, son ami avait tiré les rideaux de sa chambre de bonne comme à l'accoutumée.
Le ciel était plombé, mais des éclats opalescents laissaient espérer quelques éclaircies pour
la fin de la matinée. Si le jeune homme pestait en montant les escaliers jusqu'au sixième
étage de l'immeuble, il se réjouissait chaque jour d'avoir une vue imprenable sur les toits de
Paris. Quand il rentrait de la faculté de médecine, il contemplait sa ville avec émotion, il
imaginait tous les malades qui attendaient ses soins : il guérirait bientôt un ulcère dans le
Marais, une angine dans Chinatown-sur-Seine, une fracture à Montmartre ou une crise de
sciatique à Pantin. Quelle chance il aurait d'être médecin!
Olivier travaillait dur, étudiait tard la nuit, mangeait mal et sortait peu, mais, contrairement à
d'autres internes, il n'avait pas l'impression de sacrifier sa jeunesse : l'anatomie, la
microbiologie, la pathologie et l'histologie le passionnaient également. Le jour où il ouvrirait
son cabinet serait le plus beau de sa vie. Il avait trouvé un buste d'Esculape 10 en bronze
aux puces de Saint-Ouen et il avait hâte de l'installer dans son bureau.
Dans deux ans et demi.
En ouvrant l'unique fenêtre de sa mansardel1, Olivier remarqua qu'un pigeon était
immobilisé à l'extrémité de la corniche de l'appartement de M. Weil, son voisin d'en face.
Olivier avait parfois l'occasion de saluer ce vis-à-vis à l'aspect sévère, vêtu d'une chemise
blanche et d'un costume marron en toute occasion, même en pleine canicule. Il vivait seul,
mangeait surtout du poisson et ne sortait jamais sans parapluie. En fait, il ressemblait à son
parapluie, long, sec, guindé. Olivier ne l'avait jamais vu se pencher à sa fenêtre pour jouir
des parfums du genêt qui poussait dans un coin de la cour intérieure ou humer l'odeur du
bœuf braisé de Mme Dumouchel, la veuve du cinquième gauche. La corniche était
anormalement large et un faucon aurait pu y tenir à l'aise. Si le pigeon restait là sans
bouger, ce n'était certainement pas parce que M. Well lui avait donné des graines. Olivier
croisa le regard marron du pigeon, cerclé d’orange brulé, avant de refermer la fenetre, puis il
oublia. L'étudiant reposa son manuel de biochimie trois heures plus tard. Il s'étira, retourna à
la
inhabituel...
fenêtre et constata alors que le pigeon n'avait pas bougé de l'encorbellement. C'était
L'oiseau s'était tassé sur lui-même, enfonçant sa tête sous son aile comme s'il avait envie
d'oublier le monde. Ses plumes ardoise et anthracite, tachetées de blanc, semblaient plus
ternes qu'au début de la journée. Ce pigeon était malade!
il ala raie Dure tre et Tay et lener os omale mal et.
Comment sauver ce pigeon?
M. Weil était absent, Olivier descendit donc au rez-de-chaussée en espérant que la
concierge soit dans sa loge : elle accepterait peut-être de monter avec lui, de lui ouvrir la
porte de l'appartement de M. Weil afin qu'il attrape le pigeon et l'amène chez lui pour le
soigner.
La concierge refusa, se plaignant d'être déjà obligée de distribuer le courrier à tous les
étages deux fois par jour. De toute façon, elle n'avait pas la clé.
L'oiseau n'avait pas bougé d'un millimètre, indifférent aux rayons de soleil, à la brise et aux
quelques congénères qui s'étaient arrêtés, le temps d'une pause, sur le balcon de
l'appartement voisin. Ces pigeons n'avaient pas remarqué la détresse d'un des leurs, ils
avaient lissé leurs plumes, puis d'un coup d'aile désinvolte ils étaient tous repartis vers le
macadam. Olivier sentit croître sa responsabilité envers l'oiseau abandonné par les siens. Il
ne le laisserait pas mourir sous ses yeux!
Il tenta d'imaginer un système qui lui permettrait de capturer l'oiseau sans le blesser.
Une perche? Une canne à pêche munie d'un panier dans lequel il aurait déposé des graines
pour y attirer l'oiseau? Non, hormis le fait qu'il ne possédait aucune gaule, il y avait toutes
les chances que le malade soit terrifié et chute en bas de la corniche pour éviter l'intrusion.
Olivier téléphona à la Société protectrice des animaux et leur raconta le drame. Une femme
à la voix aiguë lui répondit que l'organisme avait autre chose à faire que de s'occuper d'un
pigeon qui devait mourir de sa belle mort.
Olivier raccrocha avant d'insulter son interlocutrice; il avait honte pour elle. Comment
pouvait-on témoigner d'une telle indifférence? Si elle n'avait envie que de s'occuper de
siamois blue point ou de sharpeis, elle devrait chercher un emploi chez un éleveur qui
partagerait son snobisme! Toutes les créatures ont le droit de vivre, pas seulement celles
qui sont décoratives ou amusantes. Est-ce qu'il choisirait ses malades? Refuserait-il les plus
laids, les moins intelligents? Il se promit d'écrire à un journal pour faire connaître son
indignation.
Mais avant, il devait trouver de l'aide.
Il appela les pompiers. L'homme qui lui répondit commença par rire, puis il lui expliqua qu'on
ne dérangeait pas les pompiers de Paris pour un pigeon groggy, déjà qu'ils étaient bien
bons d'aller cueillir les chats coincés dans les arbres. Comme Olivier se taisait, outré, le
pompier changea de ton et lui demanda très doucement s'il se sentait bien.
- Moi, oui. Mais ce pigeon, en face, tombera du sixième étage si l'on ne fait rien pour lui.
- Vous êtes certain que c'est un pigeon?
- J'ai des yeux pour voir.
- Vous avez bu un peu?
- Pas du tout, je ne suis ni ivre ni fou!
- Ce n'est pas ce que j'ai dit...
Il y eut un silence puis le pompier pria Olivier de lui décrire exactement l'endroit où était
posé le pigeon.
- Vous êtes donc au même niveau que lui?
- C'est ça.
- Et vous avez envie d'aller le chercher?
- C'est ça.
- Il ne faut pas! C'est trop haut. Ne bougez surtout pas.
Olivier se taisait, intrigué; il n'avait évidemment pas l'intention de sauter jusqu'au balcon
de M. Weil.
- C'est trop haut, répéta le pompier. Et dangereux. Vous pourriez tomber. On va discuter
gentiment. Vous ne voulez pas mourir pour un pigeon, non?
- Pensez-vous que je veux me suicider? Je viens de réussir mes premiers examens! Le seul
problème que j'ai, c'est ce pigeon qui n'a pas bougé de son perchoir depuis des heures.
C'est anormal.
Il sembla à Olivier que la voix du pompier avait maintenant des accents métalliques.
- Il y a des gens qui sont gravement blessés, qui ont besoin de nous et vous nous dérangez
vraiment pour un pigeon? Vous devriez vous amuser à autre chose, monsieur!
Olivier n'eut pas le temps de lui dire qu'il respectait le travail des pompiers, qu'étant futur
médecin, il savait à quel point il compterait sur eux, mais que sauver des hommes ne devait
pas faire oublier les autres créatures. Mais si elle était aussi belle que sa voix le laissait
croire, elle lui plairait infiniment. Il tenait à impressionner favorablement son père.
M. Courville avait une poignée de main ferme, un sourire franc. Olivier lui offrit un thé, puis il
désigna le malade à travers la vitre.
- Il est là depuis des heures. l'espère qu'il n'est pas mort. Non, il respire encore.
- Oui, mon garçon.
Il y avait une telle gaieté dans la voix de M. Courville qu'Olivier reprit espoir : on sauverait
l'oiseau!
- C'est qu'il n'est pas bien malade...
M. Courville ne put retenir plus longtemps son fou rire. Après quelques hoquets, il s'essuya
les yeux, puis il tapota l'épaule d'Olivier.
- Tu sais, je n'avais pas tant ri depuis longtemps. Dommage que Sophie ne m'ait pas
accompagné.
- Si c'est pour vous moquer de moi...
- Mais non, mon petit. Je suppose que tu as été élevé en ville? Tu es un vrai Parigot13?
Ton pigeon n'est ni faible ni abandonné. Il couve ses œufs...
- Des œufs?
- C'est étrange qu'il se soit installé là, mais l'encorbellement est très large. Et le coin, bien
abrité. Il aura peut-être remarqué que ton voisin n'ouvre jamais sa fenêtre.
L'oiseau couvait! Comment avait-il pu être aussi bête?
M. Courville rassura Olivier: il n'était pas le premier à commettre cette erreur. Il n'avait pas à
en avoir honte, au contraire. Il avait voulu secourir un oiseau, Sophie approuverait cette
touchante sollicitude. D'ailleurs, elle souhaitait qu'il la rappelle pour lui donner des nouvelles
du volatile.
- Elle va bien rigoler, gémit Olivier.
- Mais ma fille a un si joli rire.
M. Courville mentionna une visite prochaine dans la forêt d'Ermenonville. Serait-il des leurs?
Olivier accepta, raccompagna l'homme jusqu'au rez-de-chaussée avant de rejoindre Clara
au Rendez-vous des Amis.
- Je serai un bien mauvais médecin, répéta-t-il. Incapable de comprendre qu'un oiseau est
en train de couver! ferait le meilleur des praticiens.
Clara prit la main de son ami d'enfance entre les siennes. Non, tant de compassion en
- Et tu as fait rire Sophie, les femmes aiment les hommes qui savent les amuser...
Olivier commanda un quatre-quarts, puis l'émietta pour le lancer aux pigeons. Ceux-ci
s'élevèrent dans un frou-frou de plumes avant de se poser à ses pieds. Il sembla même à
190• Olivier qu'un pigeon tout noir lui avait adressé un clin d'œil.