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Parcours spirituel de Dat Phan au Village

Dat Phan, ancien moine zen ordonné par Thich Nhat Hanh, partage son parcours de vie depuis le Vietnam jusqu'au Village des Pruniers, où il a appris la pleine conscience et la méditation. Il souligne l'importance de la communauté et de la guérison des souffrances psychologiques dans le bouddhisme, tout en évoquant son désir de retourner à la vie active après plusieurs années au monastère. Son expérience met en lumière la nécessité d'un environnement de soutien pour favoriser la résilience et la guérison personnelle.

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Parcours spirituel de Dat Phan au Village

Dat Phan, ancien moine zen ordonné par Thich Nhat Hanh, partage son parcours de vie depuis le Vietnam jusqu'au Village des Pruniers, où il a appris la pleine conscience et la méditation. Il souligne l'importance de la communauté et de la guérison des souffrances psychologiques dans le bouddhisme, tout en évoquant son désir de retourner à la vie active après plusieurs années au monastère. Son expérience met en lumière la nécessité d'un environnement de soutien pour favoriser la résilience et la guérison personnelle.

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Sources

pour une vie reliée

Dat Phan
Du Vietnam en guerre
Que votre lumière brille
au Village des Pruniers Bang Hai Ja Frère Jean
Michel-Maxime Egger Swami Chidananda Edouard de Broglie
Accroche ta vie à une étoile Joshîn Sensei Bachoux Pierre de Mareuil
Shinge Roko Sherry Marie Nuel
Chayat Roshi Christiane Keller
Mary Chaplin Cécile Massie
Cathy van Hollebeke Agnès Biau
Nathalie Dominguez
Ce numéro est disponible au format pdf 55
JseÉlrmunperue!sriir
nseÉlaan!reèroe isulrio
Mue txn!reè’ldleVeldl
Entretien avec Dat Phan

Ordonné par le Maître zen, Thich Nhat Hanh


en 1998, Dat Phan a quitté la robe monastique P ouvez-vous nous raconter les circonstances qui
vous ont conduit du Vietnam au Village des
Pruniers ?
après son ordination complète. Depuis 2008,
son travail a consisté à amener la pleine
Mon père était pilote d’avion pendant la guerre du
conscience dans différents domaines de la
Vietnam. Quelques jours avant la chute de Saïgon, en
société : l’éducation, les affaires et la santé. Il
avril 1975, nous avons dû quitter la ville et avons vécu
travaille en étroite collaboration avec des dans des camps de réfugiés dans le pays, puis en Thaï-
scientifiques, des psychothérapeutes, des lande. J’avais deux ans et ces événements ont été très
médecins, des dirigeants et des enseignants afin traumatisants. En 1976, nous sommes partis vivre aux
de créer un esprit de communauté et de États-Unis. J’ai grandi dans une famille traditionnelle
coopération visant à sensibiliser davantage la bouddhiste et je trouvais qu’il y avait un grand écart
société. culturel et spirituel entre ce que je vivais à la maison
et dans la société américaine. À la fin de mes études,
Il est auteur de, notamment, La quête de M.
j’ai commencé à travailler. J’ai ensuite rencontré un
Dubois, un conte en pleine conscience (2007)
yogi de tradition tantrique, qui avait pour maître
et Tel quel : Contemplations et Confessions. Shambo Shivananda, et qui m’a initié à la méditation
Avec son épouse, Carole Angevin-Phan, ils ont hindoue. Dans l’ashram que je fréquentais, il y avait
créé, en 2015, Les Cèdres Bleus, un centre de des livres de Thich Nhat Hanh, et j’ai pu ainsi décou-
pratique de la méditation de pleine conscience vrir son enseignement. En posant des questions à mes
dans la tradition zen vietnamienne enseignée parents, j’ai appris que Thây était un maître très
par Thich Nhat Hanh. honoré et respecté au Vietnam, parce qu’il avait quitté

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DU VIETNAM EN GUERRE AU VILLAGE DES PRUNIERS

son pays pour être le messager de son peuple auprès comme un bouleversement, un lâcher-prise, mais pour
du monde entier et avait rencontré de grandes figures moi ce n’était pas un grand événement. C’était dans
de l’époque, comme Martin Luther King. La façon l’ordre des choses. Je n’avais aucun doute, aucune
dont mes parents parlaient de lui a profondément peur. Mon seul problème, au début, était que je ne
résonné en moi. J’ai alors visionné des vidéos des parlais pas le français. Enfant déjà, je sentais intuiti-
enseignements de Thây. « Thây », en vietnamien, veut vement que la famille était quelque chose de plus
dire enseignant, dans le sens de « professeur d’école » large que le noyau familial. Le monastère ressemblait
et non pas de « guru ». C’est une fonction très à un petit village vietnamien. Je me sentais comme
modeste. On appelle également « Thây » un moine chez moi. Il n’y avait pas de Français, juste quelques
ordonné. Américains. On y parlait anglais et vietnamien. Thây
Quelque temps plus tard, j’ai découvert que Thây n’était pas le seul maître réalisé du Village, certains
avait créé au Vietnam une fête nationale, la « céré- de ses élèves avaient un niveau de réalisation très
monie des roses », qui rend hommage à nos parents profonde et étaient en mesure de donner des ensei-
disparus. Lorsque nos parents sont toujours vivants, gnements. Notamment mon maître, Thây Giac Thanh,
ce jour-là, nous portons une rose rouge à notre qui m’a pris sous son aile. J’ai compris qu’on pouvait
boutonnière, et s’ils sont décédés, nous accrochons reconnaître l’œuvre de Thây en observant la réalisa-
une rose blanche. On peut ainsi ressentir de la tion spirituelle de ses disciples.
compassion pour la personne que l’on croise et qui a J’ai écrit à Thây pour lui dire que cette voie me
perdu sa maman ou son papa. Thây parlait de sa mère convenait, que je sentais que j’étais arrivé « chez
avec une grande élégance et une grande affection. Le moi ». Quand j’ai rencontré Thây, c’était comme si je
jour où elle est morte, il a écrit dans son journal : « Le retrouvais quelqu’un que je connaissais depuis
plus grand malheur de ma vie est arrivé ! » Il était déjà toujours. Il m’a invité à marcher à ses côtés. Il m’a
âgé, mais cela montre que l’on est toujours un enfant. dit : « Tu as erré pendant plusieurs vies, et maintenant
Cela m’a bouleversé, car c’était la première fois que tu veux rentrer chez toi pour finir ton travai. » Avant
je rencontrais un maître qui ressentait la perte de sa de m’engager définitivement et devenir moine, j’ai dit
maman comme un acte d’éveil. « Sans ma mère je à Thây que je souhaitais d’abord aller en Inde, pour
n’aurais jamais pu savoir comment aimer, écrivait-il. continuer mon entraînement de brahmacharya, et
Grâce à elle, je suis capable d’aimer mon prochain. ensuite retourner aux États-Unis pour payer mes
Grâce à elle, je peux aimer tous les êtres vivants. » dettes liées à ma bourse d’études. « Et après, je
En 1997, j’ai démissionné de mon travail, j’ai reviendrai », ai-je ajouté. Mais Thây m’a mis devant
vendu tous mes biens et je suis parti pour la France. Je un choix : « Tu restes, tu ne penses pas à tout ça et tu
n’avais jamais quitté les États-Unis. À Paris, j’ai pris pratiques. Tu suis ton chemin. »
le train à la gare Montparnasse jusqu’au Village des Quelques jours plus tard, mon argent a été volé
Pruniers. À ce moment-là, la communauté était dans le monastère. J’étais furieux. Je n’aurais jamais
composée uniquement d’une quinzaine de moines et imaginé que dans un tel lieu spirituel on puisse voler !
de moniales. Aujourd’hui, ils sont presque un millier ! J’en ai parlé à un ancien moine, qui m’a répondu
Lorsque je suis arrivé au Village, Thây était en voyage quelque chose de très zen : « Si quelqu’un t’a pris
aux États-Unis pour donner des enseignements. quelque chose, c’est qu’il en a plus besoin que toi. »
Mais cette réponse ne m’a pas apaisé. J’étais perturbé.
Votre désir était-il de devenir moine ? Je voulais partir. Puis, Sœur Chân Không, que je
considérais comme ma mère spirituelle, est venue vers
Non. Je voulais juste apprendre et pratiquer les moi pour m’inviter à réfléchir et à rester. En
enseignements du bouddhisme zen auprès de Thây. substance, elle m’a dit que pour celui qui est déjà entré
J’étais venu pour faire une retraite de trois mois. dans le courant de la tradition du bouddhisme zen,
J’avais vingt-et-un ans et j’étais l’un des plus jeunes cela ne sert rien de vouloir en sortir. Thây, lui, me fit
retraitants de la communauté. comprendre que mon désir de partir n’était pas en
réalité une question d’argent. J’étais très touché car je
Vous souvenez-vous de ce que vous avez ressenti voyais qu’ils voulaient s’investir avec moi, alors que
lorsque vous êtes arrivé au Village des Pruniers ? je venais juste d’accomplir une retraite de trois mois.
Ma décision a mûri et une voix en moi m’a dit : « Tu
De l’extérieur, les gens percevaient mon choix vas rester, tu vas donner ta vie à cette voie. »

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Dans le zen, on dit qu’un maître peut connaître le Il existe d’autres écoles dans le bouddhisme,
Bouddha en nous. J’imagine qu’à ce moment-là, je qu’est-ce qui a fait que vous avez décidé de suivre
n’étais pas assez mûr pour percevoir cette présence Thich Nhat Hanh ?
en moi. Finalement, j’ai pris mes vœux monastiques
et je suis resté de nombreuses années au monastère. C’était le moment propice. Ce choix était aussi lié
La vie avec Thây était très simple. Il disait : « On à ma propre histoire. Comme Thây, j’ai été témoin de
connaît vraiment un maître en le voyant vivre au beaucoup de violence pendant la guerre. Pour les vété-
quotidien. » En anglais, on dit : « He walks the rans de notre famille, ces drames ont été difficiles à
walk. » Ce qui signifie en réalité : « Il fait ce qu’il dit vivre et ont entraîné des relations dysfonctionnelles.
et dit ce qu’il fait. » Dans la vie de Thây, il n’y avait Les moines bouddhistes vietnamiens m’avaient beau-
pas de contradictions. Il vivait la simplicité qu’il coup inspiré par leur engagement pour la paix. Ils ont
prônait. Il dormait sur un matelas à terre et sa chambre traversé les champs de bataille en marche méditative,
était très dépouillée. Tous ses actes avaient pour but malgré les balles qu’on leur tiraient dans les genoux.
d’œuvrer pour le bien de l’humanité. Il m’a beaucoup Ils ont mis leur corps devant les tanks pour les empê-
inspiré. Un jour, je lui ai dit : « Thây, tu connais telle- cher d’entrer dans le village. Par cet acte de courage
ment de choses, pourquoi tu ne nous les montres et de non-violence, ils ont montré leur amour spiri-
pas ? » Il a répondu : « Si nous parlons avec érudition, tuel, leur compassion. J’ai toujours cru que c’était une
cela va toucher juste quelques personnes, mais si nous voie juste. Leur engagement pour le monde était puis-
parlons avec notre cœur, cela touchera tout le monde. sant, tangible. Je n’avais jamais vu une telle dévotion
Même un enfant. » C’est ce que j’essaie de cultiver avant cela. Être dans la voie du bouddhisme engagé
en moi. demande des années de pratique. J’ai senti que ma vie

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DU VIETNAM EN GUERRE AU VILLAGE DES PRUNIERS

devait être ainsi. utilise notre spiritualité pour couvrir notre souffrance,
J’ai aussi pris conscience de l’importance de la ce qui entraîne la formation de pathologies, de
notion de collectif, de sangha. Thây disait que le futur névroses, avec les abus que nous connaissons malheu-
Bouddha ne serait pas une personne mais une commu- reusement dans certaines écoles bouddhistes ou dans
nauté. Il nous a formé à cela au Village. Il nous a l’Église catholique. Les énergies ne sont pas transfor-
appris à vivre comme une conscience collective, en mées. Les gens veulent la verticalité alors qu’il n’y a
repensant les notions de supériorité, d’infériorité, pas eu de guérison préalable de leurs souffrances.
d’égalité, de pouvoir. Thây insistait sur le fait que l’on peut apprendre la
méditation, étudier le bouddhisme, mais tant qu’on ne
Au Village des Pruniers, il est apporté une guérit pas ses blessures, tout cela peut être contre-
grande attention à la prise de conscience de nos productif. Cette vision était quelque chose de très
souffrances psychologiques. Thich Nhat Hanh puissant dans le travail proposé par Thây. Dans son
savait trouver les mots et offrir les bonnes livre Prendre soin de l’enfant intérieur, il nous
pratiques pour aider des personnes à emprunter enseigne comment guérir cet enfant qui souffre :
un chemin de guérison… « Nous pouvons passer des années et des années à
négliger cet enfant blessé, écrit-il. Dès l’instant où
Oui, c’est un aspect fondamental de l’enseignement nous prenons conscience de son existence, (…) c’est
de Thây. Il disait : « Avant d’être dans la transcen- alors que nous commençons à produire l’énergie de
dance, il faut descendre. » Sans racines profondes, un la pleine conscience. (…) Cette énergie va nous
arbre ne peut pas monter très haut, il sera emporté par accueillir et nous soigner... » Même si on ne peut pas
le vent à la moindre tempête. J’ai vécu au Village guérir complètement les souffrances de notre enfant
pendant des années avec une souffrance que j’ai tenté intérieur, on peut prendre soin de lui en lui adressant
de recouvrir par une aspiration spirituelle. En anglais, de la compassion, de l’amour. On peut prendre soin
on appelle cette attitude « spiritual by-passing ». On de notre cœur.

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DU VIETNAM EN GUERRE AU VILLAGE DES PRUNIERS

L’autre illusion est de croire que nous sommes Revenons à votre parcours au Village des
quelqu’un de spécial, ou que l’on va obtenir une Pruniers. Après avoir pris vos vœux monastiques,
conscience spéciale lorsqu’on pratique la méditation. vous avez vécu plusieurs années auprès de Thich
En réalité, tout le monde a une nature de Bouddha ! Nhat Hanh. Puis, un jour, vous avez décidé de
quitter la robe. Que s’est-t-il passé ?
Aujourd’hui, vous êtes spécialiste de la guérison
des traumas : quelles sont les conditions pour Dans la tradition zen, on parle d’apprivoiser le
qu’une résilience ait lieu ? Comment avez-vous buffle pour maîtriser la conscience, le cœur et l’esprit.
vécu personnellement ce processus de guérison ? Mais la dernière étape, c’est le « retour sur la place
du marché ». J’ai dit à Thây que je ne pourrai pas
C’est un processus qui demande du temps, du « retourner au marché » si je restais au monastère.
soutien et un environnement adapté. Dans l’Évangile Tout était parfait pour moi au Village, mais après avoir
de Matthieu, on peut lire cette parabole : « Le royaume lu et appris les beaux enseignements du bouddhisme
des Cieux est comparable à une graine de moutarde zen, je voulais savoir si j’étais capable de marcher
qu’un homme a prise et qu’il a semée dans son dans le monde. Je désirais être complètement engagé
champ. » Mais si on jette la graine de moutarde sur le dans le monde. Je me sentais prêt à être un mari, un
béton, elle ne germera pas ! Ce processus a besoin du père… Maître Dogên nous invite à « être intime avec
champ d’énergie de la communauté. On peut faire un les 10 000 choses » et à « s’oublier soi-même ». C’est
travail individuel avec un thérapeute, mais la guérison très poétique. Mais étais-je capable de le vivre hors
sera difficile car lorsque nous sortons de son cabinet, du monastère ? À chaque fois que je voyais ma
nous retournerons dans un monde qui est profondé- famille, on me disait : « Tu peux parler de la paix car
ment agité et traumatisé. Dès qu’on marche dans la tu vis dans un monastère, mais si tu avais un travail et
rue, on sent déjà la solitude, les gens se referment, les des enfants, on verrait où tu en es ! » Je me suis dit :
traumas sont masqués par la consommation, la pour- « C’est un défi auquel je veux me confronter ! » « Qui
suite du « faire ». En arrivant au Village des Pruniers, est le véritable homme ou la véritable femme derrière
j’ai observé que le fait de ralentir, de cesser toutes ce sac d’os, de chair et de sang ? » interroge Maître
distractions, faisait remonter de l’inconscient des souf- Linji dans un koan. Je suis alors entré dans le monde
frances enfouies, refoulées. Ce n’était pas agréable à sans identité, sans passeport, sans argent, sans rien.
vivre. Mais dans une sangha, le travail de guérison est En 2001, j’étais aux États-Unis, au Parc aux cerfs,
facilité par le fait que l’on est dans un lieu où on se l’un des grands monastères fondés par Thây. Thây
sent en sécurité. On est accompagné par l’amour, la m’avait envoyé là-bas avec mon maître Thây Giac
compassion, la sagesse. C’est le premier fondement de Thanh, à qui j’ai fait part de ma décision. Il m’a béni
la guérison. Quand j’étais jeune, je ne me suis jamais et m’a dit : « Fais ce que tu dois faire. » Il était
senti en sécurité chez moi. confiant. Thich Nhat Hanh, lui, ne voulait pas que je
La deuxième condition est une pratique continue parte, car à ses yeux je n’avais pas fini mon entraîne-
de la méditation. Cela permet de rester en contact avec ment. Ce qui avait créé un doute en moi. Mais je
notre cœur, nos sensations, nos émotions. Et la troi- sentais qu’il fallait que je suive mon désir. Je ressen-
sième condition est la pratique de la compassion. La tais le même élan que celui qui m’avait fait quitter les
compassion envers soi-même et envers les autres va États-Unis pour me rendre en France et rejoindre le
guérir le trauma en profondeur. La philosophie boud- Village des Pruniers.
dhiste nous enseigne l’interdépendance : l’individuel Quelque temps plus tard, j’ai rencontré mon épouse,
et le collectif ne sont pas séparés. Au début, je pensais elle aussi engagée dans la voie bouddhiste. Nous
que j’étais le seul à souffrir et que je pourrais guérir en voulions vivre une vie normale. J’avais plusieurs acti-
exprimant de la colère, du rejet, de la violence. Mais vités professionnelles, je travaillais sur un marché, je
j’ai découvert que lorsque je prenais soin de ma souf- transportais le poisson dans un supermarché, je
france, je prenais également soin de la souffrance de donnais des cours d’anglais à des enfants. Et j’ai vu
ma mère et de mon père. L’émotion que je vivais que j’étais en paix. Bien sûr, il y avait des difficultés.
n’était pas seulement la mienne. Il s’agissait aussi de Je constatais que la vie de couple faisait remonter
la souffrance de ma famille, de mon peuple. Si je d’autres sortes de souffrance qui étaient enfouies. Mais
n’avais pas eu cet environnement bienveillant aux si j’étais resté moine, je n’aurais pas connu les condi-
Pruniers, la guérison n’aurait pas été possible. tions adéquates pour faire ce travail intérieur !

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DU VIETNAM EN GUERRE AU VILLAGE DES PRUNIERS

Après huit ans, un événement s’est produit. Alors Que souhaitez-vous, à votre tour, transmettre de
que je travaillais comme formateur d’anglais dans une l’héritage de Thich Nhat Hanh ?
grande entreprise française, le directeur de centre de
formation me donna le feu vert pour créer un projet J’ai reçu beaucoup de Thây. Il répétait souvent :
qui apporterait plus de bonheur aux employés. Nous « J’ai fait la moitié du chemin, c’est à vous de faire le
étions en 2010 et on parlait moins de méditation reste. » La bodhicitta, l’esprit d’éveil, est cet élan qui
qu’aujourd’hui. Avant de me lancer dans ce nous pousse, nous motive. C’est notre aspiration
programme « Restons zen », je voulais recevoir la profonde. Son héritage est comme le courant d’un
bénédiction de Thây que je n’avais pas revu depuis fleuve dont chacun de nous est une goutte d’eau. On
huit ans. Je lui ai écrit une lettre dans laquelle je lui se sent transporté. « Enjoy the ride ! » (« profitez du
racontais ma nouvelle vie. Il m’a demandé de venir voyage ! »), disait-il. Je vis ce voyage comme une
aux Pruniers pour reprendre mes vœux de bodhi- ballade, une promenade, et non comme une course de
sattva. J’ai accepté. Quand je suis arrivé dans la salle fond. Comme une invitation au miracle de l’instant
où avait lieu la cérémonie, Sœur Chân Không est présent…
venue vers moi avec un grand sourire malicieux : « Tu L’instant présent a différents niveaux de profon-
n’as pas besoin de reprendre tes vœux ! C’est toujours deur. Quand on ouvre la première porte, on entre dans
en toi ! », me lança-t-elle. En fait, ils voulaient tester le carpe diem, une attitude qui nous encourage à faire
mon orgueil. J’ai été très touché car j’ai compris que ce qui nous plaît, en jouissant de la vie. Notre société
c’était une manière de me réintégrer dans le Village et utilise beaucoup ce premier niveau, en vivant l’ins-
de recevoir leur bénédiction. tant présent à travers la consommation, par exemple,
Entre 2011 et 2016, avec la formation « Restons pour ne plus penser. Lorsqu’on ouvre la deuxième
zen », j’ai eu la grande joie de former à la pleine porte, nous pénétrons dans un espace où nous sommes
conscience plus de 3 000 personnes dans 25 villes conviés à ne plus courir, à ne plus être dans le devenir,
différentes, au sein de grandes entreprises, en France, mais à être là, ici et maintenant. En poussant la troi-
en Espagne et au Royaume-Uni. sième porte, on découvre ce que Thây appelait « le
monde de l’inter-être ». Quand je marche, l’univers
En 2015, avec votre épouse, vous avez créé Les marche. « Avec une tasse de thé, je bois tout l’Océan
Cèdres Bleus, un centre de pratique de la médita- pacifique », disait un maître zen. Dans cette dimen-
tion de pleine conscience... sion, la vision de la réalité devient limpide. Il y a juste
l’amour, la compassion, la sérénité, la joie. La source
Pour créer ce projet, nous avons vendu notre coule. Il n’y a rien à chercher. Nulle part où aller.
maison et acheté un lieu d’inspiration cistercienne, Personne à devenir.
datant du XVIIe siècle, qui se situe en Haute-Loire, près
de Saint-Étienne. Depuis, nous tentons de faire vivre Propos recueillis par Nathalie Calmé
cette communauté bien-aimée. Notre approche est
celle de la Voie du Cœur, fondée sur une vision inté-
grale de la pleine conscience inspirée des maîtres zen
vietnamiens et de la résistance à la non-violence lors
de l’occupation française puis américaine au Vietnam
(1887-1975). Nous avons l’honneur et la confiance,
avec cette approche, de collaborer et de travailler avec
des personnes de toutes les disciplines contempla-
tives, scientifiques, sociales et économiques. Par Pour aller plus loin :
exemple, dans des services de cancérologie à l’hô- Les Cèdres Bleus
pital, auprès de la Ligue contre le cancer, dans des Les Mazeaux - La Seauve-sur-Semene - tél. 06 66 60 14 23
[Link]
entreprises et des écoles… Nous construisons cette Dat Phan anime également des retraites dans le cadre
sangha tous ensemble. Les participants à ces forma- de l’Université A Ciel Ouvert :
tions deviennent des amis. Dans le bouddhisme, le • une randonnée-retraite dans le désert de Mauritanie, du 10 au 17
dharmakaya signifie « le corps de l’univers ». La février 2024 - Le vrai miracle est de marcher sur terre.
• 2 retraites sur le site de Pierre Chayel (Ain)
terre-mère est comme un dharmakaya… et nous du 23 au 27 mai 2024 et du 9 au 13 octobre 2024
sommes des cellules de ce grand corps. voir : [Link]

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