Collège Sainte-Croix 2024/2025
Français
Classe : 2F5
Ce cahier appartient à : …………………………………………………….
Séquence : Poésie et versification
Objectifs :
- Maitriser les codes de la versification
- Appréhender un poème dans son contexte historique
- Connaître quelques grands classiques de la poésie française
- Être capable de comparer des poèmes de tradition différentes
- Être capable d’analyser un poème
Évaluations :
1. Examen écrit : analyse de poème · coefficient 1
2. Projet autour de poèmes · coefficient 0.5
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En plus des textes satiriques, qui caricaturent un défaut par des exagérations, on
retiendra deux grandes tonalités de la poésie classique.
Texte lyrique
… exprime des sentiments (souvent amoureux) à la première personne du singulier.
L'intensité de ces sentiments se traduit par une ponctuation expressive (points
d'exclamation et d'interrogation), des figures comme l'hyperbole et la répétition, ou
par des apostrophes (« ô toi…»).
Qu'avec plaisir je te revois, ô Sirmio, la perle des îles !
Catulle, À la presqu'île de Sirmio, Ier siècle av. J.-C.
Un texte ÉLÉGIAQUE est un texte lyrique dont le sentiment dominant est la tristesse. Le
thème peut être la nostalgie, la mort, la fuite du temps, le deuil ou la rupture amoureuse.
.
Mon pauvre recueil,
Tu portes ma misère et tu portes mon deuil [...]
Et n'aie pas honte de tes taches.
Ce sont mes larmes.
Ovide, Les Tristes, 12 ap. J.-C.
Texte épique
… narre les exploits d'un héros, qui fait partie d’une collectivité (« nous ») et s’oppose
à un adversaire (antithèses et parallélismes).
Le texte épique utilise des verbes d'action, le lexique des armes et de la bravoure et
des figures comme l'hyperbole. Les scènes de combat semblent se dérouler sous nos
yeux grâce au présent de narration.
Vers nos vaisseaux légers ils portent la bataille ;
Du javelot d'airain des deux parts on s'assaille.
Tant que le matin dure et que le jour grandit,
Nous contenons le choc en dépit de la masse.
Homère, Odyssée, chant IX, vers la fin du VIIIe siècle av. J.-C.
Exercice. Surlignez en couleurs les différentes caractéristiques de chaque tonalité.
2
Repérer (formes poétiques)
Dans chacun des extraits suivants, identifiez l'effet produit et la tonalité dominante.
Justifiez votre réponse en relevant les procédés utilisés.
Extrait 1. Tonalité :
Tous les Français ont frappé de bon cœur,
Ils ont occis les païens par milliers.
De cent milliers il ne s'en sauve deux.
Roland a dit : « Nos hommes sont très braves !
Et sous le ciel nul n'en a de meilleurs ».
Anonyme, La Chanson de Roland, XIe siècle.
Extrait 2. Tonalité :
Douce Liberté désirée,
Déesse, où t'es-tu retirée,
Me laissant en captivité ?
Hélas ! de moi ne te détourne !
Retourne, ô Liberté ! retourne,
Retourne, ô douce Liberté.
Philippe Desportes, « Les Amours d'Hippolyte, 1573.
Extrait 3. Tonalité :
Mort m'a saisie par surprise :
Celui qui m'a tant requise
D'amour et pour qui acquise
Était ma foi
Sa pensée a ailleurs mise.
Il ne m'aime ni ne me prise.
Mais de lui je suis éprise
Où que je sois.
Sans repentir nulle fois,
Je lui ai donné ma foi,
Las ! Mon coeur en versera,
Ha ! Larmes maintes,
Jamais il ne s'en détachera,
Toujours il s'y attachera,
Seule Mort l'en détachera,
Qui m'a atteinte.
Christine de Pizan, Le Livre du Duc des vrais amants, 1405.
3
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Composé pour être prononcé d'une façon rythmée, le vers se rencontre en poésie,
mais aussi dans d'autres genres, comme l'épopée médiévale ou le théâtre classique.
Le vers
• Le vers commence par une majuscule et se termine par un retour à la ligne.
• Il se définit par sa métrique, c'est-à-dire le nombre de ses syllabes.
❯ Dans la poésie française, les vers sont généralement pairs :
12 syllabes 10 syllabes décasyllabe
octosyllabe 6 syllabes
❯ Il existe également des vers impairs, dans la chanson médiévale, les fables ou
dans la poésie moderne :
9 syllabes ennéasyllabe 7 syllabes
octosyllabe 5 syllabes
Les vers de plus de 8 syllabes contiennent une césure, une sorte de coupure.
❯ L'alexandrin a sa césure entre les deux ________________________ (moitiés du vers) :
Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée
Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée. (Boileau, L'Art poétique, 1674)
Prononcer le vers
• Une syllabe se termine sur un son vocalique (o, ou, ain…). Elle est parfois
accompagnée de consonnes. → Analyser la poésie
• Le son [ə], appelé E caduc ou « muet » :
❯ est prononcé quand il est devant une consonne ;
❯ n'est pas prononcé quand il est devant une voyelle ou en __________ de vers.
Quelle peine est plus dure
Que celle que j’endure (Mellin de Saint-Gelais, « Chanson XII », vers 1540)
___________________ synérèse
prononcer 2 voyelles prononcer 2 voyelles
en 2 syllabes en une syllabe
« pa/ssi/on » « /hier/ »
4
Repérer
Comptez le nombre de vers. Placez les diérèses ou synérèses. Indiquez la césure [//]
et les e caducs [(e)].
Prononcez ensuite les vers en faisant entendre leur rythme.
Extrait 1.
Et je ne hais rien tant, que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d'embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles.
Molière, Le Misanthrope, 1666.
Extrait 2.
Mais elle était du monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
François de Malherbe, « Consolation à M. Du Périer […] », 1607.
Extrait 3.
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi.
Jean de La Fontaine, « Les Animaux malades de la peste », Fables, 1668.
Interpréter
Extrait 1. Prononcez les deux premiers vers. Quel est l'effet produit ?
Extrait 2. Les vers brefs provoquent-ils une accélération ou un ralentissement du
rythme ? Comment interpréter cet effet ?
Extrait 3. Cette fable est-elle isométrique ou hétérométrique ?
Quel passage le rythme met-il en valeur ? Quel effet cela produit-il ?
5
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La rime
Les rimes peuvent être…
suivies (ou plates) _________________ embrassées
AABB ABAB ABBA
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel; Venise pour le bal s'habille. Pâle étoile du soir, messagère lointaine,
Je viens, selon l'usage antique et solennel, De paillettes tout étoilé, Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
Célébrer avec vous la fameuse journée Scintille, fourmille et babille De ton palais d'azur au sein du firmament,
Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée. Le carnaval bariolé. Que regardes-tu dans la plaine ?
Jean Racine, Athalie, 1691 Gautier, Émaux et Camées, 1852 Alfred de Musset, Le Saule, 1835
❯ On évalue la richesse de la rime d’après le nombre de sons prononcés en commun :
• rime _____________________ : un son → vie / poésie → /i/
• rime _________________________ : deux sons → fagoté / pâté → /t/ + /é/
• rime riche : trois sons ou plus → mélancolie / folie → /o/ + /l/ + /i/
La strophe
❯ On nomme les strophes selon le nombre de vers dont elles se composent :
1 vers 2 vers distique
3 vers tercet 4 vers quatrain
5 vers 6 vers
7 vers septain 8 vers
Formes poétiques
Texte poétique dont les premières lettres de
1 Le haiku chaque vers forment un mot lorsqu’on les lit à
la verticale
Court poème d’origine japonaise composé de
2 La ballade
trois vers libres.
Poème dont la disposition graphique sur la
3 L’acrostiche
page forme un dessin
Poème narratif contenant un refrain (même
4 Le calligramme vers répété an fin de strophe). Il se termine par
un envoi, c'est-à-dire une strophe plus courte.
Poème en vers Texte en vers qui n'obéit pas à une structure
5
libres régulière : ni mètre, ni rimes, ni strophes.
Exercice. Reconstruisez un sonnet puis définissez-en les caractéristiques.
6
Repérer (formes poétiques)
À quelle forme poétique appartiennent les poèmes suivants ?
Extrait 1. François Villon, La Ballade des contre-vérités, 1456.
Voulez-vous que vérité vous die ?
Il n’est jouer qu’en maladie,
Lettre vraie qu'en tragédie,
Lâche homme que chevalereux,
Orrible son que melodie,
Il s’agit d’un·e :
Ne bien conseillé qu'amoureux.
Extrait 2. Guillaume Apollinaire, Colombe Poignardée et jet d’eau, 1918.
Il s’agit d’un·e :
Repérer (rimes)
Comment les rimes sont-elles disposées ? Quelle est leur richesse ?
Extrait 3. Pierre de Ronsard, « Quand vous serez bien vieille », Sonnets pour Hélène, 1578.
Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Extrait 4. Charles Baudelaire, « Parfum exotique », Les Fleurs du mal, 1857.
Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
Interpréter
Extrait 2. D’après vous que représente le dessin ? Comment le relier au thème du poème ?
Extrait 3. Observez des exemples de « vanités ». Quelle portée symbolique voyez-
vous dans l’association à la rime des termes chandelle/belle ?
Extrait 4. Comment pouvez-vous expliquer la richesse de la rime finale ?
7
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Les textes poétiques contiennent souvent des figures de construction ou de
prononciation, telles que l’enjambement, l’assonance ou l’allitération.
Assonance et allitération
L’assonance et l’allitération sont des jeux sur les sonorités à l'intérieur des vers qui
jouent sur la répétition d’un même son.
❯ L'assonance répète un son _______________ (une voyelle). Elle répète ce qui « sonne ».
❯ L'allitération répète un son consonantique (une consonne). Elle répète une « lettre ».
Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;
Charles Baudelaire, « Le Flacon », Les Fleurs du Mal, 1857.
Rejet, contre-rejet et enjambement
❯ On parle de _________________ quand un groupe syntaxique se termine au début
du vers suivant. Cela crée un effet de rupture ou une mise en valeur.
Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire,
Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ? (Racine, Phèdre, 1677)
❯ On parle de contre-rejet quand un groupe syntaxique débute à la ______________
d'un vers et se poursuit sur le suivant. Cela crée un effet de rupture ou une mise en
valeur.
Excusez ma douleur. Cette image cruelle
Sera pour moi de pleurs une source éternelle. (Racine, ibid.)
❯ On parle d'enjambement quand un groupe syntaxique déborde sur le vers suivant
de façon symétrique. Cela crée un effet de ____________________________ .
C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours
Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours. (Racine, ibid.)
Analyse du texte de Victor Hugo.
8
Guide d’analyse
Remplissez le guide suivant avec vos techniques d’analyse. Quelles questions vous posez-
vous pour analyser un poème ?
Autour du texte (paratexte)
• Auteur et courant
• Genre et tonalité
Les vers et les rimes
• Analyse des vers
• Analyse des rimes
Les effets stylistiques
• Jeux de sonorité
• Jeux de formes
9
10
La Ballade des pendus, François Villon (1489)
11
Je vis, Je meurs, Louise Labé (1555)
Je vis, je meurs, je me brûle et me noie,
J’ai chaud extrême en endurant froidure,
La vie m’est trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint lourd tourment j’endure ;
Mon bien s’en va et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis, quand je crois ma joie être certaine
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
« Je vis, je meurs… », Sonnets (1555)
12
Les Grenouilles qui demandent un roi, Jean de La Fontaine (1668)
Les Grenouilles, se lassant
De l'état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin (1), les soumit au pouvoir monarchique.
Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
Que la gent (2) marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux,
Dans les joncs, dans les roseaux,
Dans les trous du marécage,
Sans oser de longtemps regarder au visage
Celui qu'elles croyaient être un géant nouveau.
Or c'était un Soliveau (3),
De qui la gravité fit peur à la première
Qui, de le voir s'aventurant,
Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha, mais en tremblant.
Une autre la suivit, une autre en fit autant :
Il en vint une fourmilière ;
Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusqu'à sauter sur l'épaule du Roi.
Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.
Jupin en a bientôt la cervelle rompue :
« Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue ! »
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
Qui les croque, qui les tue,
Qui les gobe à son plaisir ;
Et Grenouilles de se plaindre,
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ! votre désir
À ses lois croit-il nous astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ;
(1) Jupiter
Mais ne l'ayant pas fait, il vous devait suffire
(2) Groupe d’individus,
Que votre premier Roi fut débonnaire et doux :
communauté, peuple
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire. » (3) Personne dépourvue
d’autorité
13
Le Trésor et les deux hommes, Jean de La Fontaine (1668)
Un Homme n'ayant plus ni crédit, ni ressource,
Et logeant le Diable en sa bourse (1),
C'est-à-dire, n'y logeant rien,
S'imagina qu'il ferait bien
De se pendre, et finir lui-même sa misère ;
Puisque aussi bien sans lui la faim le viendrait faire,
Genre de mort qui ne duit (2) pas
À gens peu curieux de goûter le trépas.
Dans cette intention, une vieille masure
Fut la scène où devait se passer l'aventure.
Il y porte une corde, et veut avec un clou
Au haut d'un certain mur attacher le licou.
La muraille, vieille et peu forte,
S'ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor.
Notre désespéré le ramasse, et l'emporte,
Laisse là le licou, s'en retourne avec l'or,
Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire.
Tandis que le galant (3) à grands pas se retire,
L'homme au trésor arrive, et trouve son argent
Absent.
Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ?
Je ne me pendrai pas ? Et vraiment si ferai (4),
Ou de corde je manquerai.
Le lacs était tout prêt ; il n'y manquait qu'un homme :
Celui-ci se l'attache, et se pend bien et beau (5).
Ce qui le consola peut-être
Fut qu'un autre eût pour lui fait les frais du cordeau.
Aussi bien que l'argent le licou (6) trouva maître.
L'avare rarement finit ses jours sans pleurs :
Il a le moins de part au trésor qu'il enserre (7),
Thésaurisant pour les voleurs, (1) expression
Pour ses parents, ou pour la terre. populaire pour
Mais que dire du troc que la Fortune fit ? exprimer la pauvreté
Ce sont là de ses traits ; elle s'en divertit. (2) duire : convenir
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente. (3) rusé compère
(4) je ferai ainsi
Cette Déesse inconstante
(5) bel et bien
Se mit alors en l'esprit
(6) se dit aussi de la
De voir un homme se pendre ; corde qui sert à
Et celui qui se pendit étrangler les pendus
S’y devait le moins attendre. (7) enferme
14
Le Lac, Alphonse de Lamartine (1820)
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges S'envolent loin de nous de la même vitesse
Jeter l'ancre un seul jour ? Que les jours de malheur ?
Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière, Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir, Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Où tu la vis s'asseoir ! Ne nous les rendra plus !
[…]
Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ; Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux, Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Tes flots harmonieux. Que vous nous ravissez ?
Tout à coup des accents inconnus à la terre Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Du rivage charmé frappèrent les échos ; Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Laissa tomber ces mots : Au moins le souvenir !
[…]
« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices ! Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Suspendez votre cours : Que les parfums légers de ton air embaumé,
Laissez-nous savourer les rapides délices Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Des plus beaux de nos jours ! » Tout dise : Ils ont aimé !
15
Demain dès l’aube, Victor Hugo (1856)
Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harlfeur.
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
16
Rêve intermittent d’une nuit triste, Marceline Desbordes-Valmore (1860)
Ô champs paternels hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles !
Ô frais pâturage où de limpides eaux
Font bondir la chèvre et chanter les roseaux !
Ô terre natale ! à votre nom que j'aime,
Mon âme s'en va toute hors d'elle-même ;
Mon âme se prend à chanter sans effort ;
À pleurer aussi, tant mon amour est fort !
J'ai vécu d'aimer, j'ai donc vécu de larmes ;
Et voilà pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes ;
Voilà, mon pays, n'en ayant pu mourir,
Pourquoi j'aime encore au risque de souffrir ;
Voilà, mon berceau, ma colline enchantée
Dont j'ai tant foulé la robe veloutée,
Pourquoi je m'envole à vos bleus horizons,
Rasant les flots d'or des pliantes moissons.
[…]
« Rêve intermittent d’une nuit triste », Poésies inédites, 1860
17
L’Horloge, Charles Baudelaire (1857)
Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : » Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d’effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible,
Le plaisir vaporeux fuira vers l’horizon
Ainsi qu’une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! – Rapide, avec sa voix
D’insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j’ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !
Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or !
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente, souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l’heure où le divin Hasard,
Où l’auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le repentir même (oh ! la dernière auberge !),
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard ! »
18
Paul Verlaine
Il pleure dans mon cœur (1874) Chanson d’automne (1866)
Il pleure dans mon cœur Les sanglots longs
Comme il pleut sur la ville ; Des violons
Quelle est cette langueur De l’automne
Qui pénètre mon cœur ? Blessent mon coeur
D’une langueur
Monotone.
Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Tout suffocant
Pour un cœur qui s’ennuie, Et blême, quand
Ô le chant de la pluie ! Sonne l’heure,
Je me souviens
Il pleure sans raison Des jours anciens
Dans ce cœur qui s’écœure. Et je pleure
Quoi ! nulle trahison ?…
Et je m’en vais
Ce deuil est sans raison.
Au vent mauvais
Qui m’emporte
C’est bien la pire peine
Deçà, delà,
De ne savoir pourquoi
Pareil à la
Sans amour et sans haine
Feuille morte.
Mon cœur a tant de peine !
Paul Verlaine, Poèmes saturniens
19
Marine, Arthur Rimbaud (1886)
Les chars d’argent et de cuivre –
Les proues d’acier et d’argent –
Battent l’écume, –
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l’est,
Vers les piliers de la forêt, –
Vers les fûts de la jetée,
Dont l’angle est heurté par des tourbillons de lumière.
Recueil : __________________________
Les Colchiques, Guillaume Apollinaire (1901)
Le pré est vénéneux mais joli en automne
Les vaches y paissant
Lentement s’empoisonnent
Le colchique couleur de cerne et de lilas
Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là
Violâtres comme leur cerne et comme cet automne
Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne
Les enfants de l’école viennent avec fracas
Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica
Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères
Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières
Qui battent comme les fleurs battent au vent dément
Le gardien du troupeau chante tout doucement
Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent
Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne
Recueil : __________________________
20
La Nuit je suis le vagabond, Joyce Mansour (1970)
La nuit je suis le vagabond dans le pays du cerveau
Étiré sur la lune de béton
Mon âme respire domptée par le vent
Et par la grande musique des demi-fous
Qui mâchent des pailles de métal lunaire
Et qui volent et qui volent et qui tombent sur ma tête
A corps perdu
Je danse la danse de la vacuité
Je danse sur la neige blanche de mégalomanie
Tandis que toi derrière ta fenêtre sucrée de rage
Tu souilles ton lit de rêves en m’attendant
« La Nuit je suis le vagabond », La Poésie surréaliste (1970)
Toi-moi, Andrée Chedid (1975)
Par l'univers-planète univers à toute bride
Par l'univers-bourdon dans chaque cellule du corps
Par les mots qui s'engendrent
Par cette parole étranglée
Par l'avant-scène du présent
Par vents d'éternité
Par cette naissance qui nous décerne le monde
Par cette mort qui l'escamote
Par cette vie
Plus bruissante que tout l'imaginé
TOI
Qui que tu sois!
Je te suis bien plus proche qu'étranger.
« Toi-moi », Poèmes pour un texte (1970-1991)
21
AUTRES VOIES POÉTIQUES
Paroles, Jacques Prévert (1945) · florilège
Petit Pays, Gaël Faye (2013) Qu’ils ont de la chance, Disiz (2017)
Écrire, Nekfeu (2019) Trousse poétique (2017-2019)
22
POÉTESSES ENGAGÉES
Requiem, Anna Akhmatova (2020)
Contexte Poésie animée
The Hill we climb, Amanda Gorman (2020)
Texte original et traduction Texte lu par la poétesse
S’ESSAYER AUX CALLIGRAMMES
23
POÉTESSES ENGAGÉES
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