Tout a commencé un jeudi soir, devant un plat de pâtes trop cuites.
Camille et Romain, en couple depuis un an,
mangeaient en silence après une semaine très chargée. Romain travaillait sur un gros projet informatique, Camille
terminait un rapport important pour son école d’ingénieurs. Les deux avaient les yeux fatigués, la tête pleine de
chiffres, de mails, de réunions.
Au bout de quelques minutes, Camille pose sa fourchette et soupire.
— J’en peux plus. Si je vois encore un tableau Excel, je hurle.
Romain rit doucement.
— Pareil. J’ai l’impression de vivre dans mon ordinateur.
Elle le regarde.
— On devrait partir.
— Partir où ?
— N’importe où. À la mer, par exemple. Juste un week-end.
Romain réfléchit quelques secondes. L’idée lui semble un peu folle, mais séduisante.
— Ce week-end ?
— Oui. On prend un train samedi matin, on revient dimanche soir. Une nuit dans un petit hôtel. Pas de travail, pas
d’ordinateur.
Ils sortent leurs téléphones, ouvrent une appli de réservation. Camille tape "mer", puis le nom d’une ville à deux
heures de train. Ils regardent les prix, comparent les horaires. Un hôtel simple, près de la plage, a encore une
chambre disponible. Romain hésite.
— C’est un peu cher…
— Oui, mais on n’a rien fait depuis des mois. On n’est pas obligés d’aller au restaurant. On peut acheter des
sandwichs, des fruits.
— C’est vrai. Et on peut marcher au bord de l’eau, respirer un peu.
— Alors, on réserve ?
Ils se regardent dans les yeux. Romain clique sur "Réserver". C’est décidé.
Le samedi matin, ils se retrouvent à la gare avec de petits sacs à dos. Pas de valise, pas d’ordinateur, juste
quelques vêtements, des livres, et un vieux appareil photo de Romain. Le train est presque plein, des familles, des
couples, des groupes d’amis. Camille s’installe à côté de la fenêtre, pose la tête sur l’épaule de Romain.
— Tu réalises ? On est vraiment en train de partir.
— Oui, et ça fait déjà du bien.
En arrivant dans la ville côtière, ils sentent tout de suite l’air différent. Plus frais, plus humide, avec une odeur de
sel et d’algues. Ils marchent jusqu’à l’hôtel, posent leurs affaires, et sortent directement voir la mer. Le ciel est
un peu gris, mais la lumière reste jolie. Des enfants courent sur le sable, des chiens laissent des traces de pattes,
quelques courageux se baignent malgré le vent.
Camille enlève ses chaussures et marche doucement dans l’eau froide.
— Aïe, c’est glacé !
Romain rit, mais la rejoint. Ils se promènent longtemps, sans parler beaucoup. Parfois, ils s’arrêtent pour regarder
les vagues, les reflets sur l’eau. Romain sort son appareil et prend des photos : les nuages, le phare au loin, les
mouettes qui tournent.
Le soir, ils trouvent une petite crêperie avec vue sur le port. Le serveur est bavard, il leur raconte que la saison est
encore calme, que l’été, la ville est pleine de touristes. Ils commandent des galettes salées, puis des crêpes au
caramel. Romain lève son verre de cidre.
— À notre week-end improvisé.
— À notre fuite, corrige Camille en souriant.
De retour à l’hôtel, ils s’endorment tôt, sans regarder leurs téléphones. Le matin, ils se réveillent avec la lumière
qui passe à travers les rideaux. Pas de réveil, pas d’alarme, seulement le bruit lointain des vagues. Ils descendent
prendre le petit-déjeuner à l’hôtel : croissants, jus d’orange, café un peu trop léger, mais délicieux dans ce
contexte.
Après le petit-déjeuner, ils louent deux vélos pour quelques heures. Romain n’a pas fait de vélo depuis longtemps,
il a peur d’être ridicule, mais finalement, tout revient vite. Ils longent la côte, s’arrêtent sur une petite plage
presque vide, s’assoient dans le sable. Camille sort un carnet de son sac.
— Tu travailles ? s’exclame Romain, choqué.
— Non, c’est juste pour écrire. J’ai envie de noter ce qu’on fait, ce que je ressens.
— Tu écris un roman sur moi, c’est ça ?
— Bien sûr, tu es un personnage très dramatique.
L’après-midi, ils prennent un dernier café face à la mer, en silence. Le temps semble plus lent, plus doux. Ils
savent qu’ils vont bientôt reprendre le train, retourner aux mails, aux réunions, aux dossiers. Mais quelque chose a
changé : ils se sentent plus légers, plus proches. Ils ont partagé des moments simples, sans écran, sans stress.
Dans le train du retour, Camille regarde par la fenêtre les paysages qui défilent.
— On devrait faire ça plus souvent, dit-elle.
— Oui. Peut-être pas tous les week-ends, sinon on va être ruinés.
— Non, mais parfois. Quand on sent que ça devient trop.
Romain hoche la tête.
— Deal. Quand Excel commence à te faire peur, on réserve un train.
Ils rient ensemble. Le week-end est presque fini, mais ils savent déjà qu’ils garderont longtemps le souvenir du
vent froid, des crêpes trop sucrées, de la lumière sur la mer, et de cette décision rapide qui a mis un peu d’air
dans leur vie trop sérieuse.