CAMEROUN: LA GUERRE QUI
NE DIT PAS SON NOM
Un reportage de Thomas Cantaloube
MediaPart août 2019
Design et mise en page: JSK
Les «
nouveaux
blancs » à
la tête du
Cameroun
C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
S oixante ans après son indépendance, le Cameroun
reste une nation pauvre où se perpétue un système
de gestion et de contrôle colonial. Plus que d’autres pays
d’Afrique francophone, il représente l’échec volontaire d’une
décolonisation afin que rien ne change.
De notre envoyé spécial au Cameroun. - À Yaoundé, comme
dans de nombreuses capitales d’Afrique de l’Ouest, le centre-
ville est parsemé de bâtiments gouvernementaux, chaque
ministère, sous-ministère ou direction déléguée affichant
fièrement sa raison d’être par le truchement d’un panneau
apposé devant l’entrée. Les fonctionnaires en costume-
cravate malgré la chaleur étouffante une grande partie de
l’année se fraient chaque matin un chemin, à pied ou en
taxi, parmi les ornières et les vendeurs ambulants, vers leur
poste. La grande artère du centre, le boulevard du 20-Mai
comprend, comme la plupart des villes camerounaises, un
espace de parade militaire encadré d’estrades pour accueillir
le président et son gouvernement.
On pourrait croire qu’avec une telle profusion d’apparats
officiels, le Cameroun est un pays bien gouverné. On aurait
tort. Sauf à considérer qu’un État dirigé par un fantôme fait
partie des hypothèses envisagées par les constitutionnalistes
français, puis camerounais, qui ont mis le régime en place
en 1960.
Paul Biya, 86 ans, est président depuis 1982, ce qui n’en fait
pas le chef d’État avec la plus grande longévité, mais presque
(Teodoro Obiang Nguema en Guinée équatoriale détient le
triste record actuel). Auparavant, il avait été premier ministre
pendant sept ans et secrétaire général à la présidence pendant
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
sept également. Autrement dit, il squatte les plus hautes
instances du pouvoir camerounais depuis une époque où le
général de Gaulle n’imaginait pas encore la révolte étudiante
de 1968.
Une affiche de la dernière campagne présidentielle de 2018, toujours en place au cœur
de Yaoundé © Thomas Cantaloube
Mais Paul Biya existe-t-il encore ? L’homme a toujours été
avare d’apparitions publiques et encore plus de déplacements
en province (exception faite pour son village natal), mais son
absence et son silence depuis une décennie sont devenus
tellement notables que plus personne ne sait véritablement
qui dirige le pays. Et lorsqu’il daigne se montrer en public,
comme lors de la fête nationale du 20 mai 2019, son attitude
suscite davantage d’interrogations que de certitudes : une
vidéole montrant hagard, poussé par son épouse à lever les
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bras pour saluer la foule, a fait le tour du pays, assortie de
commentaires où le désespoir l’emportait sur la moquerie.
Pourtant, on peut difficilement dire que les choses
fonctionnent toutes seules au Cameroun. Le pays est plongé
dans une guerre civile dissimulée mais sanglante dans sa
partie anglophone (nous y reviendrons dans un article de cette
série), et des incursions du groupe terroriste Boko Haram
au nord, son économie tourne au ralenti si on la compare à
celles de ses voisins régionaux, ses indices de compétitivité ou
de corruption figurent au plus bas des palmarès mondiaux et,
insulte suprême, la Coupe d’Afrique des nations de football
de 2019 lui a été retirée au dernier moment en raison de
son incapacité à organiser correctement l’événement. Mais
le pire est que tous ces revers, tous ces échecs, se déroulent
dans une forme d’indifférence générale, un « j’menfoutisme
» taciturne partagé aussi bien par les élites locales que par
Paris, l’ancienne puissance tutélaire.
L’histoire récente du Cameroun, au fond, est celle d’une
décolonisation ratée. Une accession à l’indépendance, en 1960,
qui n’a rien changé et qui, selon de nombreux Camerounais,
a, au contraire, contribué à perpétuer et renforcer le système
mis en place par les colons. Le propos de cette série d’articles
dans Mediapart n’est pas d’évaluer le degré de réussite d’une
entreprise de décolonisation (au regard de quoi d’ailleurs ? des
malheureux exemples britanniques, portugais ou belges ?),
mais d’examiner comment et par quels mécanismes la France
et ses affidés au Cameroun, ont fait en sorte qu’un pays riche
en ressources humaines, minérales, agricoles, géographiques et
même linguistiques ne puisse marcher fièrement sur ses deux
jambes soixante ans après son indépendance.
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
« L’État camerounais aujourd’hui est colonial : il est centralisé
et autoritaire », affirme Patrick, ancien syndicaliste étudiant
devenu militant de la société civile (voir Boîte noire). Un
exemple ? Les 10 régions et 58 départements du pays sont
dirigés respectivement par des gouverneurs et des préfets
nommés par la présidence ; 97 % du budget de l’État est
géré au niveau national et 3 % au niveau communal (seule
instance élue). « À l’École nationale d’administration et de
magistrature (Énam), la formation universitaire privilégiée
pour devenir haut fonctionnaire, on enseigne encore le
“commandement”, pas le service public. Pareil au niveau de
la formation militaire, où l’on apprend toujours aux soldats à
considérer le peuple comme un ennemi avec des cours sur les
thèmes de la rébellion, de la sédition, etc. », poursuit Patrick.
Le premier président du Cameroun, Amadou Ahidjo avait
été sélectionné par Paris à l’octroi de l’indépendance. Le
second, Paul Biya, a été formé puis recommandé à Ahidjo
par les Français. Et c’est tout, puisque le Cameroun n’a eu
que deux chefs d’État en soixante ans (un record en Afrique).
« Biya n’a jamais fait de politique militante, n’a jamais été
confronté au débat contradictoire, c’est un homme de
dossiers », rapporte Christophe, vieux militant d’opposition
upéciste (par référence à l’UPC, l’ancien mouvement pro-
indépendance).
On appelle les dirigeants du pays « les nouveaux Blancs »
« Biya a copié le système des colons, ce sont les mêmes
méthodes de contrôle, de division et de répression, continue
Christophe. Il a inventé des divisions ethniques qui n’existaient
pas pour susciter les désaccords entre les citoyens. Il a créé un
système électoral contrôlé de A à Z par le gouvernement,
avec une commission de contrôle composée de gens nommés
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par lui et grassement rémunérés. Enfin, à tout moment, on est
susceptible d’être arrêté par la police et relâché sans décision
judiciaire : c’est le fait du président. »
Maurice Kamto, longtemps homme du sérail devenu
opposant et candidat à la présidentielle de 2018 (où il est
arrivé en seconde position avec officiellement 14 % des voix)
a été arrêté en janvier 2019 parce qu’il proclamait sa victoire
électorale. C’est un sort fréquent pour les opposants ou les
intrigants qui convoitent davantage de pouvoir au sein du
régime. « Tant que tu ne trahis pas Paul Biya, tu fais ce que
tu veux », résume Théophile Yimgaing Moyo, architecte et
président du Mouvement citoyen (MOCI).
« On parle beaucoup des “démocraties illibérales” ces temps-
ci en Occident, ironise Franck Essi, secrétaire général du Parti
du peuple camerounais. Au Cameroun, nous vivons sous une
dictature libérale : Paul Biya tolère la contestation verbale,
mais pas celle qui s’aventure plus loin : manifestations,
recours administratifs, contestation des résultats électoraux…
» De plus, très souvent, pour ne pas dire toujours, politique
et corruption sont imbriquées. Ce qui s’avère bien commode
pour contrôler les dirigeants et les incarcérer si le besoin
s’en fait sentir. « Tous les gens qui ont volé ne sont pas en
prison, mais ceux qui sont en prison ont volé », assène
Théophile Yimgaing Moyo qui juge cruellement les élites
de son pays dont il est pourtant proche par son parcours et
ses liens familiaux avec des membres, passés et présents, du
gouvernement Biya.
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L’ancienne résidence du gouverneur français devenu palais présidentiel puis désormais
musée national. © Thomas Cantaloube
« Quand quelqu’un est nommé à un poste de responsabilité,
même très petit, tout le monde va chez lui faire la fête, car
on sait qu’il va avoir les clés de la caisse, s’attriste Pierre, un
militant environnementaliste. La corruption et les passe-droits
sont devenus la norme dans le pays et il sera très difficile de
revenir en arrière. » Comme le pays manque cruellement de
travail, il est facile d’acheter les gens.
« Quand quelqu’un appelle au téléphone pour vous corrompre
et que vous refusez, ce sont toujours les mêmes arguments :
“Mais tu ne veux pas aider ta famille ? Construire ta maison ?
Payer des études à l’étranger à tes enfants ?”, raconte Franck
Essi. On présente souvent la corruption en Afrique comme
une histoire de famille ou de tribalisme, mais au fond, c’est
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l’expression de l’individualisme occidental ! » Moi avant mes
frères, ma famille avant mon pays, mon bien-être avant celui
de mes concitoyens.
La corruption, les postes attribués selon des principes
clientélistes, la distance entre gouvernants et gouvernés…
pas étonnant qu’au Cameroun on appelle les dirigeants du
pays « les nouveaux Blancs ». Comme si l’on avait remplacé
les visages pâles des administrateurs coloniaux par des figures
d’ébène sans rien toucher par ailleurs. Et c’était sans doute le
but recherché.
Davantage que la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou d’autres
ex-dépendances française plus pauvres, le Cameroun
demeure une nation assujettie et amorphe. Parce que Paris
y a mené une guerre brutale et méconnue avant et après
l’indépendance (nous l’examinerons dans le deuxième article
de cette série), car cela servait ses intérêts de l’époque, la
France a contribué à éradiquer les velléités politiques locales
et installer durablement un régime où colons et colonisés
sont Camerounais.
Même si l’influence de la France a diminué, notamment
parce que les intérêts économiques ne sont plus aussi
prégnants qu’en 1960, elle n’en demeure pas moins un
facteur de la situation camerounaise. Appui militaire dans
la lutte contre les islamistes de Boko Haram, passerelle
vers le bourbier centrafricain, voix du Cameroun assurée à
l’ONU, « la France soutient le régime de Biya au nom de la
stabilité », confirme Franck Essi. Mais aussi de ce qui reste
de ses intérêts économiques, quand bien même la Chine et
la Turquie occupent de plus en plus de place. On compte un
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peu plus de 300 sociétés françaises qui opèrent dans le pays,
dont beaucoup dans le commerce du bois, particulièrement
opaque.
Dernier exemple en date de cette connivence qui perdure, et
qui a beaucoup fait jaser : la construction d’un nouveau pont
à Douala pour franchir la rivière Wouri. L’Agence française
de développement (AFD) avait accepté d’en financer une
bonne partie grâce à un prêt. La suite c’est un connaisseur
du dossier qui la raconte : « Quand les enveloppes des appels
d’offres sont ouvertes, c’est une entreprise chinoise qui
l’emporte avec un coût de réalisation extrêmement inférieur
à la proposition de la Sogea-Satom française (filiale du
groupe Vinci). Cela est évidemment intolérable pour Paris
qui intervient auprès du gouvernement. Résultat : Sogea-
Satom emporte le marché, mais sous-traite toute l’exécution
à l’entreprise chinoise ! Finalement, la société française a
empoché une marge financière considérable sans rien faire
et le Cameroun paye son pont un prix bien plus élevé, dont
le remboursement du prêt à l’AFD. » Pour parachever
l’indignité, deux mois après sa mise en service, l’ouvrage a
été submergé par les eaux à la première grosse pluie…
Pendant ce temps, Paul Biya ne donne aucun signe de vouloir
partir, ni même de promouvoir un successeur. Il demeure
fantomatique, tout comme la main de la France. Les spectres
continuent de hanter le pays depuis soixante ans, éloignant
opposants et réformateurs.
Source : [Link]
blancs-la-tete-du-cameroun
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La sale
guerre de la
France au
Cameroun
C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
D es dizaines, peut-être des centaines de milliers de morts
: c’est le bilan de la guerre française contemporaine la
moins connue. Menée au Cameroun à la fin des années 1950
pour empêcher l’Indépendance, elle se poursuivra ensuite
pour éradiquer toute idée politique divergente.
De notre envoyé spécial au Cameroun.– Une soirée de
juin 2019 dans une villa sur les collines de Yaoundé : une
diplomate du gouvernement de Paul Biya et un militant des
droits humains devisent poliment. Comme ils ne partagent
pas grand-chose politiquement, ils évitent les sujets qui
fâchent. Au détour de la conversation, ils découvrent
néanmoins qu’ils proviennent de la même région et qu’ils ont
tous deux effectué leurs études secondaires dans la ville de
Bafoussam. Et qu’ils possèdent un souvenir en commun. En
janvier 1971, l’une était en quatrième et l’autre en sixième,
lorsqu’ils ont été tirés hors de leurs classes de cours avec tous
leurs camarades pour se rendre au grand carrefour qui fait
office de place centrale de la ville.
Là, ils rejoignent une foule de plusieurs centaines de
personnes, dont tous les écoliers de Bafoussam. L’objet de cette
sortie impromptue : assister à l’exécution publique d’Ernest
Ouandié, leader indépendantiste camerounais devenu
opposant armé au régime mis en place à l’Indépendance en
1960 et condamné à mort par un tribunal militaire quelques
jours auparavant. Le souvenir de cette mise à mort est resté
gravé dans les mémoires de la diplomate et du militant : «
Quel régime oblige des enfants à assister à l’exécution d’un
homme ? » se révoltent encore aujourd’hui les deux témoins
forcés.
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
Ce n’est que des années plus tard que tous deux découvriront
qui était Ernest Ouandié, instituteur devenu combattant
politique, dirigeant de l’Union des populations du Cameroun
(UPC), le parti phare de la lutte pour les indépendances
africaines dans les années 1950 contre lequel la France
déclencha une des plus sales guerres de son histoire : un conflit
pour empêcher la décolonisation qui s’est ensuite transformé
en éradication des voix révoltées contre un régime féal mis
en place par Paris. Ironie du sort : Ernest Ouandié sera
réhabilité 20 ans plus tard et proclamé « héros national » par
les successeurs de ceux qui l’avaient tué…
La sale guerre du Cameroun fait partie des pans les moins
connus de l’histoire de France contemporaine, malgré
l’ouvrage pionnier et primordial Kamerun ! Une guerre
cachée aux origines de la Françafrique de Thomas Deltombe,
Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, paru en 2011. Non
seulement cette guerre s’est avérée particulièrement cruelle
et sanglante (les estimations vont de plusieurs dizaines de
milliers de morts à plusieurs centaines de milliers), mais elle a
été menée à rebours complet de l’histoire, d’abord par Paris
pour empêcher le Cameroun d’accéder à l’indépendance,
puis par les dirigeants camerounais (avec l’appui des Français)
pour combattre ceux qui se rebellaient contre l’installation
d’un régime fantoche et dictatorial.
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
Les dirigeants de l’UPC au milieu des années 1950. De gauche à droite : Osendé
Afana, Abel Kingué, Ruben Um Nyobè, Félix Moumié et Ernest Ouandié.
L’objectif non avoué de ce conflit armé était d’écarter toute
contestation des élites dirigeantes, qu’elles soient françaises
ou camerounaises, en éloignant les citoyens ordinaires
de la politique afin de préserver les intérêts et l’assise des
gouvernants. Ce qui explique à la fois la longévité incroyable
du président Paul Biya (voir le premier épisode de notre série)
et l’absence de révoltes ou de manifestations sérieuses dans
le pays depuis des décennies, contrairement à la plupart des
autres pays d’Afrique francophone.
« Le Cameroun est un des seuls pays du continent africain où
aucun des pionniers de l’Indépendance ou de la mouvance
nationaliste n’a jamais occupé de responsabilité importante,
confie un ancien ministre camerounais. Les élites dirigeantes
qui sont arrivées au pouvoir à partir de 1960 n’avaient aucune
légitimité politique, aucune base populaire : elles se sont
donc appuyées sur la coercition et sur Paris pour gouverner.
» Le seul opposant viable bénéficiant d’un appui populaire
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était l’UPC, et il était occupé à se battre pour sa survie dans
les forêts du Cameroun depuis des années, et il continuerait
ainsi pendant encore 15 ans. Sans jamais avoir la possibilité
de faire entendre sa voix. Ce qui, en fin de compte, était
bien la volonté des Français et des nouveaux responsables de
Yaoundé.
« Au milieu des années 1950, lorsque la France a perdu
l’Indochine et qu’elle voyait poindre les difficultés en Algérie,
elle a voulu leur substituer le Cameroun, explique Théophile
Yimgaing Moyo, architecte et militant politique de longue
date. Le Cameroun occupait une place stratégique dans le
golfe de Guinée, mais surtout, ses nombreuses ressources,
bois, minerais et plus tard pétrole, avaient été soigneusement
cartographiées et répertoriées. Cela a conduit Paris à
renforcer son contrôle sur le Cameroun et à lâcher la bride
aux autres : Sénégal, Côte d’Ivoire, Congo… »
Dans le même temps, l’Union des populations du Cameroun
(UPC), créée en 1948, s’agite en faveur de l’Indépendance en
s’appuyant sur la spécificité du pays qui n’est pas légalement
une colonie, mais une tutelle de l’ONU administrée par la
France (et la Grande-Bretagne pour les régions du nord-ouest).
Le leader charismatique de l’UPC, Ruben Um Nyobè, se rend
plusieurs fois à New York et il publie des lettres détaillant les
arguments en faveur de la levée de la tutelle. L’UPC d’Um
Nyobè, puis de Félix Moumié, puis d’Ernest Ouandié, devient
une des figures intellectuelles majeures de la lutte en faveur de
la décolonisation : le parti et ses représentants sont accueillis au
Caire, au Ghana de Kwame Nkrumah et dans d’autres foyers
de la contestation panafricaine. Un certain Nelson Mandela
rencontre Ouandié en 1960.
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
L’UPC ne demande pas la lune : juste les mêmes droits pour
tous les citoyens, blancs comme noirs, et l’indépendance à
échéance de dix ans. Mais c’en est trop pour la France de la
IVe, puis de la Ve République. Paris fait interdire l’UPC en
1955, qui prend alors les armes et le maquis. Les théoriciens
militaires de la guerre contre-insurrectionnelle sont rapatriés
d’Indochine en direction d’Alger et de Yaoundé.
« L’Indépendance a échu à ceux qui la voulaient le moins »
Paul Mbanga a dix ans en 1956, il vit dans une petite ville
à 100 kilomètres de la capitale, en pleine région acquise à
l’UPC. Aujourd’hui, c’est un homme posé, qui parle avec la
précision de celui qui n’a rien oublié : « À partir de 1955,
on a instauré un couvre-feu, des permis de circulation, puis
on a regroupé tous les habitants vivant dans la brousse au
sein des villages, les obligeant à quitter leurs champs. Puis
on leur a demandé de construire des clôtures autour de leurs
concessions. Tout cela dans le but de couper la population de
ceux qu’on appelait les “maquisards”. La logique était que
quiconque était arrêté en dehors des villages sans permis de
circulation était forcément un rebelle. »
« À cela s’est ajouté un élément psychologique : on a
demandé aux gens de dénoncer les maquisards et on les a
obligés à apprendre, à réciter et à écrire des slogans sur les
murs comme “En forêt se cachent la bête féroce et l’homme
criminel”, ou alors “UPC= tsé-tsé”. Il fallait même parfois
passer des examens. Si l’on n’y arrivait pas, on était fichés.
» Tout cela est orchestré par le haut-commissaire français
Roland Pré, puis par son successeur Pierre Messmer, futur
ministre des armées du général de Gaulle. Les fonctionnaires,
pour la plupart blancs, se voient distribuer des armes.
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Les rebelles de l’UPC, ceux qui les ont aidés et tous ceux qui
ont été dénoncés, parfois à tort, car certains profitent de la
situation pour régler des querelles de village, sont rassemblés
dans une dizaine de camps répartis sur le territoire. Une fois,
bien entendu, que l’on a brûlé leur maison et leur champ,
et abattu leur bétail. « Il y avait de nombreuses exécutions
sommaires », reprend Paul Mbanga. « On abattait les gens
d’une balle dans le dos, ou alors on leur liait pieds et poings
avant de les jeter dans une rivière. Ceux qui échappaient à
cette justice expéditive se retrouvaient dans des camps où l’on
pratiquait la torture : on suspendait les gens par les mains, on
les attachait à une batterie électrique ou on les plongeait dans
un bac d’eau rempli de piments… »
Les fosses communes, jamais recensées, jamais répertoriées,
sont légion dans la forêt camerounaise. Selon la poignée
d’historiens qui ont étudié la période, il y aurait eu des
dizaines de milliers de morts. Un câble diplomatique de
l’ambassade de Grande-Bretagne fait état de 75 000 morts
et, quelques années plus tard, Le Monde évoquera 120 000
morts en citant une source gouvernementale. Aujourd’hui,
certains militants camerounais parlent de centaines de
milliers de victimes.
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En 2019, on vend toujours le drapeau français aux côtés de celui du Cameroun dans
les rues de Yaoundé. © Thomas Cantaloube
Le gouvernement français abat Ruben Um Nyobè dans
une opération militaire en 1958, puis fait empoisonner son
successeur Félix Moumié à Genève en 1960. Tout cela se
produit dans une indifférence quasi générale : Paris maintient
le silence sur ce qui se passe au Cameroun et la presse
s’intéresse essentiellement à l’Algérie. Après l’indépendance
en 1960, les Français font un pas de côté : ils ne sont plus
directement à la manœuvre mais la guerre se poursuit grâce à
des conseillers militaires et l’entourage du premier président,
Amadou Ahidjo, choisi par la France pour la souplesse de
son échine.
La répression est moins ouvertement violente mais elle
devient un phénomène persistant. En 1962, une loi « anti-
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
subversion » est adoptée qui, selon un juriste, « vide de toute
substance l’exercice des libertés et droits fondamentaux
reconnus par la Constitution ». Elle ne sera abolie qu’en
1990. Les « maquisards » de l’UPC ne se battent plus pour
l’Indépendance formelle mais réelle : ils dénoncent désormais
un régime autoritaire qui prend ses ordres à Paris.
David Ekambi Dibonguè intègre l’UPC en 1974, il se rend
deux ans plus tard pour épargner les menaces sur sa famille.
Aujourd’hui, il forme des jeunes à l’informatique dans la ville
de Douala : « Je suis resté sept mois entre les mains de la
Brigade mixte mobile, où j’ai été torturé à l’électricité, au
fouet, au réfrigérateur, à la balançoire… Puis j’ai été transféré
dans un “centre de rééducation civique”, qui était en fait un
camp de concentration. » L’artisan de cette politique est Jean
Fochivé, haut fonctionnaire camerounais formé en France
au SDECE (ancêtre de la DGSE) et encadré par des agents
français dans les années 1960.
« Je n’en veux pas à Fochivé en tant qu’individu, mais à ce
qu’il représente : un système anti-démocratique, dictatorial,
fasciste et surtout néocolonial, plaide David Ekambi. Les
dirigeants français ont reproduit en Indochine, en Algérie et
au Cameroun ce que certains de leurs concitoyens avaient
vécu sous le nazisme. Le Cameroun est le seul pays d’Afrique
noire où la volonté d’émancipation des populations
autochtones sera réprimée aussi violemment. »
Pourquoi un tel acharnement ? « Tout d’abord, avant
l’Indépendance, il s’agissait de faire un exemple », estime
Paul Mbanga. « Comme l’UPC était intellectuellement
puissant et que son message était populaire au Cameroun et
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ailleurs en Afrique, abattre l’UPC permettait d’envoyer un
message aux autres nationalistes : ne levez pas la tête trop
haut ! » Dans le contexte de la guerre froide, l’UPC a été
très vite dépeint comme un mouvement communiste, ce que
le parti n’avait jamais été. En conséquence de quoi, il s’est
rapproché de ceux qui voulaient bien l’aider, c’est-à-dire les
autres parias comme le Guinéen Sékou Touré ou le Ghanéen
Kwame Nkrumah, ainsi que des Chinois, qui lui fournirent
des armes.
« Lorsqu’il y a eu des tentatives de discussions entre la
France et l’UPC, les demandes d’Um Nyobè ont été jugées
inacceptables par Paris, rappelle l’ancien ministre. Et quand
il a fallu négocier l’Indépendance, la France s’est évidemment
rapprochée de ceux qui avaient des exigences minimales et
qui ont accepté toutes les conditions de Paris, notamment les
droits sur le sous-sol, les accords de coopération, le maintien
de conseillers militaires et politiques. L’Indépendance a échu
à ceux qui la voulaient le moins. »
Tout un appareil gouvernemental et politique s’est ainsi
constitué de gens sans assise populaire et sans vision ni
ambition sur l’avenir d’un Cameroun indépendant. « Les
élites ont trahi le peuple », résume l’ancien ministre, qui
estime qu’il en est toujours ainsi aujourd’hui. « Les partis
politiques se créent sans base militante, juste pour obtenir
des places à la table gouvernementale, et chacun pense à sa
propre carrière plutôt qu’au bien du pays. »
Après 1960, il a fallu continuer à combattre l’UPC, qui
refusait d’abandonner la lutte et qui bénéficiait toujours
d’une grande popularité au sein de la population. D’où, avec
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l’appui de conseillers et de formateurs français, la persistance
d’opérations militaires dans le « maquis », de la torture et
des camps de concentration, jusque dans les années 1980.
Cette répression, outre qu’elle a fini par anéantir l’UPC,
a également instillé une idée toxique dans l’esprit des
Camerounais.
« Depuis notre enfance, on nous a montré que la politique
était quelque chose de dangereux, qui pouvait conduire à la
mort ou à l’emprisonnement, s’attriste le militant écologiste
qui a assisté à 11 ans à l’exécution d’Ernest Ouandié. Encore
aujourd’hui, les Camerounais ont peur d’exprimer une
opinion politique divergente de celle du gouvernement. Nous
avons été marqués par tous les décès et les années en prison
de personnes dans nos villages ou nos familles qui ont voulu
défendre l’idée d’un Cameroun autonome et démocratique. »
Source : [Link]
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La
mémoire
étouffée du
Cameroun
C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
Y aoundé et Paris entretiennent depuis des décennies un
silence coupable sur la guerre d’indépendance et les
années de répression qui ont suivi, dans le but de priver les
Camerounais de toute référence politique et donc d’imaginer
des alternatives à la situation actuelle.
De notre envoyé spécial au Cameroun.– Il faut rouler fort
loin dans la vaste banlieue de Douala, puis s’enfoncer dans
le dédale d’un quartier où à peine un bâtiment sur dix est
en dur, franchir les ornières gigantesques creusées par les
pluies, enjamber un égout à ciel ouvert, puis marcher sur
une planche en bois et écarter la tôle ondulée qui fait office
de porte pour enfin pénétrer dans la maison, ou plutôt la
cabane, de Mathieu Njassep. À quatre-vingts ans, il a des
problèmes de vue et se déplace avec difficulté, mais possède
encore tous ses esprits, ce qui, au regard de la vie qu’il a
menée, représente une forme de triomphe sur l’adversité.
Dans la plupart des pays d’Afrique, Mathieu Njassep serait
une figure révérée. Au Cameroun, il vit dans un bidonville
aux crochets de sa fille. On dit fréquemment que l’histoire
est écrite par les vainqueurs et, assurément, Mathieu Njassep
n’en fait pas partie. Pour autant, l’homme qui a écrit un livre
s’intitulant L’avenir nous donnera raison sait bien que sa
stature morale est infiniment supérieure à celle de ceux qu’il
a combattus et de ceux qui persistent à l’ignorer, qui sont
souvent les mêmes, ou leurs héritiers.
Mathieu Njassep a dévoué sa vie à une cause : celle d’un
Cameroun indépendant. Il a rejoint très tôt l’Union des
populations camerounaises (UPC), le parti phare de la
lutte pour la décolonisation du pays dans les années 1950,
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
qui s’est ensuite engagé dans la lutte armée en faveur de
l’indépendance puis contre le régime dictatorial mis en place
à partir de 1960 (voir le deuxième épisode de notre série). Au
début des années 1960, il est devenu le secrétaire personnel
d’Ernest Ouandié, leader de l’UPC à l’époque. Il a ainsi passé
dix ans dans le maquis à fuir la répression sanglante d’un
pouvoir déterminé à éradiquer toute idée de contestation et
même de pluralisme politique. Il a vu le napalm largué par
les avions français, il a senti l’odeur des villages brûlés, il a
tâté de la torture et des chaînes aux pieds pendant des années.
Mathieu Njassep chez lui en juin 2019. © Thomas Cantaloube
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
Finalement arrêté avec Ouandié en 1971, il a eu la chance de
voir sa condamnation à mort commuée en prison à vie, avant
d’être élargi en 1985 – à chaque fois par la volonté princière
des deux présidents omnipotents que le pays a connus,
d’abord Ahmadou Ahidjo puis Paul Biya qui n’ont jamais
justifié leur décision. Depuis, Mathieu Njassep consacre son
temps à l’Association des vétérans du Cameroun (Asvecam),
dans un silence tout aussi pesant que l’ostracisme dont il est
frappé.
En 1991, l’Assemblée camerounaise a décidé de reconnaître
la qualité de « héros national » aux trois leaders historiques
de l’UPC : Ruben Um Nyobè, Félix Moumié (tous deux
assassinés par la France) et Ernest Ouandié (fusillé par son
gouvernement). Mais le processus de réhabilitation s’est arrêté
là. Au musée national de Yaoundé, le décret d’application
de la loi est reproduit, ainsi que les clichés des morts, mais
aucune information supplémentaire n’est livrée aux visiteurs.
Un peu plus loin, des dizaines de photos de personnalités
emblématiques du Cameroun sont présentées en mosaïque
sur un vaste mur : seul un des trois militants y figure, noyé
parmi Roger Milla, Samuel Eto’o, Manu Dibango et, bien
entendu, Paul Biya au centre.
« Ces trois hommes ont été réhabilités, mais rien ne porte
leur nom dans le pays, s’attriste Albert Moutoudou, un
ingénieur qui a fait sa carrière en France avant de rentrer au
pays pour sa retraite et qui milite aujourd’hui dans ce qu’il
reste de l’UPC. Il n’y a même pas un hôpital au nom de
Félix Moumié qui était médecin, aucune école baptisée pour
Ouandié l’instituteur. » Lorsque la veuve d’Ernest Ouandié
est décédée il y a quelques années, son fils, qui voulait se faire
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
bien voir du gouvernement, avait prévu un chapiteau pour
accueillir les officiels lors des obsèques. Pas un seul n’est venu
et la tente est restée vide.
C’est le choix du président Paul Biya, et donc de l’ensemble
des autorités camerounaises : ne jamais évoquer, dans la
mesure du possible, la guerre d’indépendance ni celle qui
s’est ensuivie dans les années 1960 et 1970, ne jamais faire
référence à l’UPC ni à ses héros. Étouffer la mémoire dans
l’œuf, tel un nouveau-né qu’on ne veut pas voir grandir.
« Nous avons été victimes d’un lavage de cerveau collectif,
on a empêché les gens de connaître leur histoire, raconte
Christophe, un vieux militant de l’UPC, sous pseudonyme.
Dans les années 1970, beaucoup de gens sont allés en prison
parce qu’ils posaient des questions sur la mort d’Ouandié.
Jusqu’aux années 1990, on ne pouvait pas prononcer le
nom d’Um Nyobè en public sous risque de se faire arrêter.
Quand nos parents évoquaient ces histoires, ils le faisaient
en chuchotant au coin du feu et nous, leurs enfants, pensions
qu’ils racontaient des légendes, de la fiction… »
La guerre puis la dictature post-indépendance font partie des
souvenirs enterrés
« Lorsque j’étais écolier à la fin des années 1950 – début des
années 1960 –, chaque matin, lorsque je me rendais en classe,
il y avait du sang par terre et sur les murs. Dans la journée,
j’entendais des tirs d’armes à feu au loin, se remémore Albert
Moutoudou. Je ne comprenais pas trop de quoi il s’agissait,
et il n’y avait personne pour m’expliquer. C’est uniquement
quand je suis arrivé en France pour mes études universitaires
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
que j’ai réalisé ce qui se passait au Cameroun, au moment
de la mort d’Ouandié, qui avait été défendu par plusieurs
personnalités françaises à l’appel du réseau d’Henri Curiel. »
L’un des rares intellectuels à se pencher sur le sujet avec
précision est le grand écrivain camerounais Mongo Beti.
Mais son ouvrage Main basse sur le Cameroun, autopsie
d’une décolonisation, publié en 1972 aux Éditions Maspero,
est immédiatement interdit. À Yaoundé, bien entendu, mais
aussi en France, sur demande expresse de Jacques Foccart,
le tout-puissant et occulte conseiller aux affaires africaines
du gaullisme pendant quarante ans. Il faudra attendre 1976
pour que l’écrivain et son éditeur puissent enfin distribuer
leur livre, aujourd’hui considéré comme un « classique » de
l’histoire de l’Afrique, dans les librairies de l’Hexagone.
Car en France aussi, malgré un intérêt sporadique (François
Mitterrand notamment avait demandé à défendre Ouandié
avant sa condamnation, mais il n’avait pas eu le droit de
se rendre au Cameroun), la guerre puis la dictature post-
indépendance font partie de ces souvenirs enterrés au fond
du jardin et recouverts d’une chape de béton armé.
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
Le bâtiment des Archives nationales à Yaoundé. © Thomas Cantaloube
En 2009, le premier ministre François Fillon, en visite
à Yaoundé, avait répondu à un journaliste local qui
l’interrogeait sur les crimes de la France au moment de la
décolonisation du pays : « Je dénie absolument que des forces
françaises aient participé en quoi que ce soit à des assassinats
au Cameroun. Tout cela est de la pure invention ! » Mensonge
ou ignorance de la part du chef de gouvernement français ?
Peu importe finalement, car son attitude s’avérait identique à
celle de tous les gouvernants français qui n’ont jamais voulu
s’exprimer sur le sujet. Seul François Hollande fera un pas,
bancal comme souvent, en faveur de la vérité en 2015 lors
d’un voyage officiel à Yaoundé : « Sur la question de l’histoire,
c’est vrai qu’il y a eu des épisodes extrêmement tourmentés et
tragiques même, puisque après l’indépendance, il y a eu une
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
répression en Sanaga-Maritime et en pays bamiléké… » Il
n’ira néanmoins pas plus loin, passant sous silence les années
les plus dures de 1955-59, quand Paris était à la manœuvre
sans intermédiaire.
Dans son habitation sommaire, le vieux combattant Mathieu
Njassep possède toujours la copie d’une lettre adressée au
président Hollande au nom de l’Asvecam, missive qui avait
également été envoyée à son prédécesseur Nicolas Sarkozy
et qui demandait « la reconnaissance d’un contentieux
historique et des crimes commis injustement contre le peuple
camerounais ». Il n’a jamais reçu la moindre réponse. Il soupire
tristement : « Nous sommes simplement des combattants qui
voulaient libérer leur pays… On préfère nous ignorer plutôt
que de nous écouter ou nous répondre. »
Quand on connaît la résistance obtuse qui existe en France à
l’examen de la guerre d’Algérie dans toutes ses composantes,
aussi bien sur place qu’en métropole, on comprend mieux la
cécité étatique qui entoure la guerre du Cameroun. Celle-ci
n’a mobilisé que des militaires professionnels, et en nombre
assez faible comparativement aux conflits indochinois ou
algériens. La presse de l’époque n’a quasiment rien écrit sur
le sujet, et tous les camps politiques sont « mouillés », de la
SFIO (ancêtre du Parti socialiste) aux gaullistes.
De surcroît, c’est Paris qui a installé le premier président
camerounais Ahmadou Ahidjo et a ensuite entretenu les
meilleures relations du monde avec son successeur, en place
depuis 1982, Paul Biya. Les conseillers civils et militaires
français faisaient partie des meubles dans tous les ministères
durant les premières années de l’indépendance, au point que
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
tout le monde répétait : « Le vrai pouvoir se situe à l’ambassade
de France. » Les dizaines ou peut-être les centaines de milliers
de morts, sachant qu’aucun bilan définitif n’existe, sont donc
imputables autant aux pouvoirs français que camerounais.
Du côté de Yaoundé, l’étouffement de cette mémoire
participe de l’anesthésie générale qui entoure l’interminable
présidence de Paul Biya. Mais c’est surtout la volonté des
gouvernants camerounais en poste depuis 1960 de nier toute
légitimité, même historique, à ceux qui avaient une autre
approche de l’indépendance du pays, et un autre projet
d’émancipation, où la laisse française aurait été bien plus
longue, voire inexistante.
Car, de l’antépénultième haut-commissaire français Pierre
Messmer jusqu’à Biya, en passant par Ahidjo, il y a une même
lignée ininterrompue, un même courant de pensée colonial
puis néocolonial (ou « autocolonial » si le terme existe), et
donc les mêmes responsabilités, la même volonté d’écarter
par la force la possibilité d’une alternative, qui fut autrefois
l’UPC, dont les idées irriguent aujourd’hui les mouvements
d’opposition citoyens.
En étouffant la mémoire, on prive les citoyens camerounais
de références et de racines, et l’on « perpétue l’idée qu’il faut
fuir la politique et ne pas s’engager politiquement, comme
le souligne Patrick un ancien militant étudiant. La majorité
des Camerounais connaît à peine les noms d’Um Nyobè, de
Moumié ou d’Ouandié et ne sait certainement pas pour quelles
idées ils se battaient. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils sont morts
et que leurs compagnons ont été exécutés ou emprisonnés.
Cela n’encourage pas la participation politique… »
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
Dans sa cahute, Mathieu Njessap, qui se bat pour continuer,
justement, à encourager le débat politique et à laisser des
traces de cette mémoire réprimée, lâche cette jolie formule :
« Les Français ont choisi des masques pour continuer à nous
exploiter. » Des masques qui servent à dissimuler, mais qui,
comme les Vénitiens l’ont montré, peuvent également être
doués de leur vie propre et parfois maléfique. En espérant que
le lendemain, tout sera oublié, effacé. Afin que le spectacle
du pouvoir se perpétue.
Source : [Link]
etouffee-du-cameroun
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Cameroun:
la guerre
qui ne dit pas
son nom
C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
D ans les régions occidentales du Cameroun anglophone
se déroule un conflit brutal et sanglant que Yaoundé
voudrait étouffer, réminiscence exacte de la guerre
d’Indépendance. Soixante ans après, le Cameroun demeure
un État gouverné par une pensée coloniale.
De notre envoyé spécial au Cameroun.– Officiellement, il ne
s’agit pas d’une guerre. Il est question tout au plus « d’opérations
anti-terroristes », selon l’expression gouvernementale. Pourtant,
dès que l’on s’aventure dans les deux régions occidentales qui
composent le Cameroun anglophone, on est saisi par l’ambiance
militarisée qui y règne. À quelques dizaines de kilomètres à peine
de Douala, la capitale économique du pays, des blindés filent à
toute vitesse sur les routes et dans les villes, les canons de leurs
mitrailleuses lourdes pas toujours dirigés vers le ciel, comme
l’exigent les précautions de sécurité hors des théâtres de combat.
Des groupes de soldats ont réquisitionné des bâtiments entiers
aux carrefours principaux et disposé des sacs de sable devant
toutes leurs ouvertures. Les contrôles routiers sont bien plus
fréquents que d’ordinaire et l’on croise une multitude d’unités :
policiers, gendarmes, membres du bataillon spécial amphibie, de
l’armée de terre et du redoutable BIR (bataillon d’intervention
rapide) à l’emblème du lion, qui répond directement aux ordres
de la présidence de la République. Ces derniers sont souvent
coiffés d’une cagoule qui les rend menaçants.
Les habitants du Cameroun anglophone n’ont pas vraiment
l’impression de vivre dans la tranquillité et l’harmonie. Ils
réduisent leurs déplacements au minimum et ont pris l’habitude
de se calfeutrer au moindre bruit suspect. « Il ne se passe pas
un jour sans qu’on entende le son des armes à feu, raconte
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
un commerçant d’engrais de Buéa, la grande ville du sud
anglophone. Il y a une semaine, je suis resté pendant 12 heures
dans mon entrepôt parce que ça tirait juste à côté. Je n’osais pas
sortir. »
Il réside pourtant en périphérie de la ville, là où l’habitat est encore
dense. Mais dès que l’on pousse un peu plus loin vers la forêt,
ce n’est plus seulement la présence des militaires qui inquiète
la population, mais celle de miliciens armés, communément
surnommés les « Amba boys », qui ont pris les armes il y a un
peu plus de deux ans et qui sont déterminés à prendre Buéa.
Le monument de la réunification à Buéa, en zone anglophone, avec son slogan qui,
de l’avis des habitants de la région, s’apparente davantage à une menace qu’à une
proclamation. © Thomas Cantaloube
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
Contrairement à ce que soutient Yaoundé, il y a donc bel et
bien une guerre au Cameroun, guerre qui, par un étrange
effet de miroir avec les années pré- et post-Indépendance,
est niée par les autorités (voir les articles précédents de notre
série). L’International Crisis Group annonce le chiffre de 1 800
victimes, et l’ONU celui de plus de 500 000 déplacés intérieurs
ou réfugiés au Nigeria voisin, mais, de l’avis de tous (ONG,
experts, militants politiques), le bilan est certainement bien
plus élevé tellement ce qui se déroule à l’ouest du Cameroun
est entouré d’opacité.
D’après le Conseil norvégien pour les réfugiés, cette crise «
humanitaire et de déplacement de personnes est la plus négligée
au monde ». En réponse à cette interpellation en juin 2019, le
Secrétaire général de l’ONU António Guterres s’est déclaré
« profondément préoccupé par la détérioration persistante
des conditions de sécurité dans les régions du Nord-Ouest et
du Sud-Ouest du Cameroun, […] ainsi que par la situation
alarmante des droits de l’homme dans les deux régions : la
violence et les abus sont apparemment perpétrés tant par les
forces gouvernementales que par les groupes armés ».
Le pire dans cette situation qui se détériore depuis maintenant
deux ans et demi est que cette guerre était parfaitement évitable
à ses débuts et qu’elle pourrait sans doute se régler de manière
pacifique si l’inamovible président fantôme Paul Biya daignait
sortir de sa torpeur pour s’asseoir à une table de négociations.
Les racines de cette histoire sont profondes. Après la défaite de
l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, le « Kamerun
» a été confié en « mandat » à la France et au Royaume-Uni, qui
ont plaqué des identités séparées sur les habitants de la région
: aux uns Shakespeare, la Common Law et l’Indirect Rule,
aux autres Molière, le code civil et l’administration coloniale
centralisée. Puis, lors de l’accession à l’indépendance en 1960,
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
les populations du Cameroun britannique ont dû choisir :
rejoindre le Nigeria ou rallier le Cameroun, majoritairement
francophone. Lors d’un référendum en 1961, la partie sud
choisit de rallier Yaoundé dans ce qui devient alors un pays
bilingue : la République fédérale du Cameroun. Deux étoiles
sont tissées sur le drapeau pour symboliser la réunion des deux
cultures.
Mais, au fur et à mesure des années, le pouvoir central rogne
cette spécificité. Beaucoup d’anciens se souviennent encore
des engins de chantier ou du matériel municipal qui faisaient
la fierté de ces deux régions plus riches que le reste du pays,
emportés par Yaoundé en zone francophone pour ne plus
jamais revenir. Le pétrole également, qui commence à être
exploité dans les années 1960 et 1970, se trouve à l’ouest, mais
sa manne est siphonnée par la capitale.
Le 20 mai 1972, un plébiscite organisé dans tout le pays
supprime le fédéralisme et le rebaptise « République unie du
Cameroun ». Puis, en 1984, l’Assemblée nationale réforme
la Constitution et proclame la « République du Cameroun
», dénomination qui était en vigueur du temps du mandat
colonial français. Étrange retour en arrière. Officiellement, le
pays est bilingue et les caractéristiques juridiques et scolaires
héritées de la colonisation britannique sont reconnues dans les
deux régions anglophones.
Mais, dans la pratique, c’est le centralisme jacobin et français
qui est appliqué, parce que les élites à Yaoundé ont été formées
en France, à commencer par les deux seuls présidents qu’a
connu le pays en 59 ans d’indépendance, Ahmadou Ahidjo
et Paul Biya. Mais aussi parce que Paris n’a jamais aimé le
fédéralisme. « Avoir affaire à un État fédéral obligeait la France
et ses entreprises à faire approuver deux fois les contrats : une
première fois par le gouvernement national et une seconde fois
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
par l’exécutif de l’État fédéré, confie un ancien ministre de
Paul Biya. Cela déplaisait profondément à Paris, qui a toujours
vu Yaoundé comme une capitale sous contrôle, ce qui n’aurait
pas été le cas des pouvoirs régionaux, encore moins chez les
anglophones, qui ont une approche plus indépendante. »
Aujourd’hui, la plupart des francophones ne parlent pas
anglais, le gouvernement nomme dans les deux régions
anglophones des enseignants et des juges qui ne sont pas
bilingues, les examens nationaux et de nombreux textes de lois
ne sont rédigés qu’en français, et 80 % à 90 % des programmes
des chaînes de télévision nationales sont diffusés dans la langue
de Victor Hugo… Régulièrement, les citoyens anglophones se
plaignent et protestent, mais sans effet.
Une maison et sa récolte brûlées par l’armée à Kumbo, en zone anglophone, en mai
2019.
Car, au fond, ni Yaoundé ni Paris ne comprennent l’opportunité
d’un État bilingue et biculturel dans le monde moderne. Tout
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
ce qui intéresse les deux capitales, c’est le contrôle absolu :
aucune tête ne doit dépasser. Le cardinal Christian Tumi, 88
ans, archevêque émérite de Douala, formé en Angleterre, en
France et en Suisse, raconte l’anecdote suivante, tellement
parlante : « Il y a une vingtaine d’années, je me trouvais à
Rome pour un rassemblement des évêques du monde entier.
L’ambassade de France organise alors une réception pour
tous les prélats francophones. Lors du cocktail, un diplomate
français m’aborde et commence à discuter. Une fois qu’il a
compris que je suis camerounais, il me dit : “C’est bien ce
que vous avez fait avec les anglophones : vous êtes parvenus
à les assimiler complètement !” Je lui réponds alors : “Je suis
moi-même anglophone, Monsieur.” Il s’est enfui à l’autre
bout de la salle… »
Les méthodes rappellent celles employées puis transmises par
l’armée française
Les anglophones ne veulent pas être « assimilés » ; ils
veulent continuer à préserver les spécificités qu’ils estiment
constitutives de leur identité. Ainsi, en octobre 2016,
les avocats anglophones descendent dans la rue pour se
plaindre. L’un d’entre eux raconte : « On vivait des situations
complètement absurdes dans les tribunaux où la victime était
anglophone, le ou les prévenus anglophones, le procureur
anglophone, les avocats anglophones, mais le juge envoyé par
Yaoundé ne parlait pas anglais et ne maîtrisait pas les rouages
élémentaires de la Common Law et insistait pour que toute
l’audience ait lieu en français… »
Les juristes sont rejoints par les étudiants, des enseignants, et
tout un pan de la population, qui se sent stigmatisée et mise à
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
l’écart. Durant des semaines, puis des mois, le gouvernement
ignore puis réprime, coupe l’Internet et finit par envoyer
les militaires. Les manifestants qui, au départ, réclamaient
seulement de la considération et la reconnaissance de leur
culture propre, en viennent à demander, pour certains,
le retour au fédéralisme et, pour d’autres, la création d’un
État indépendant, l’Ambazonie, au nom inspiré par la baie
d’Ambas, située au pied du mont Cameroun.
Des jeunes anglophones qui n’avaient rien d’autre à faire que
de se tirer la bourre pour survivre de petits boulots prennent les
vieilles pétoires de leur père, quelques militaires anglophones
désertent et tous gagnent les forêts de l’ouest camerounais :
les « Amba boys » sont nés. Ils sont désorganisés, n’ont pas
de commandement unifié, mais ils ont la hargne des guérillas
et rien à perdre sauf la vie. « Les “Ambas boys” sont face à
leurs tombes, mais ils sont heureux où ils sont », soupire un
chauffeur de taxi, qui les aurait rejoints s’il n’avait eu une
famille à protéger. « Comme j’ai 30 ans, je suis une cible pour
l’armée. J’avais un travail, une voiture, maintenant j’ai tout
perdu en étant contraint de fuir à Douala. »
Depuis deux ans, les ONG alertent sur les violations des droits
humains et les crimes de guerre en zone anglophone. Ils sont
commis par les deux camps, mais les témoignages recueillis à
la fois par Mediapart et par des organisations civiles soulignent
la violence des forces armées camerounaises : maisons
et villages brûlés, arrestations sans motif, rançonnement
des populations, viols, pillages… Le rapport de force et de
menace n’est de toute manière pas équilibré : il y a d’un côté
des rebelles dans la brousse, parfois appuyés par des soutiens
(financiers et logistiques) au Nigeria ; de l’autre des unités
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
régulières armées par le gouvernement ; d’un côté des jeunes
qui possèdent de la famille dans les villages autour desquels
ils gravitent ; de l’autre des militaires en campagne.
« Il règne une atmosphère de peur, rapporte une femme de
60 ans, qui tient un stand sur le marché de Kumbo. Tous
les jours il y a des coups de feu et on ne sait jamais si on va
pouvoir ouvrir la boutique ou pas. » Elle décrit une situation
où les militaires sont en ville, mais avec des « Amba boys
» qui y font des incursions régulières. Le marché se trouve
fréquemment pris dans la ligne de tir. À tel point que, chose
incroyable, « [elle est] obligée d’acheter la nourriture à
Douala pour l’emmener à Kumbo, alors que toute [s]a vie,
[elle a] fait l’inverse. »
À Douala, à Yaoundé et dans toutes les villes du centre du
pays, les écoles débordent sous l’afflux d’enfants qui ont été
envoyés chez des connaissances en zone francophone ou
alors dont la famille s’est exilée. « Je ne connais pas un seul
ami anglophone qui n’accueille pas au moins un réfugié chez
lui, souvent davantage, souligne un médecin de Yaoundé.
Le plus remarquable, c’est que tout se passe bien : il n’y a
aucune animosité entre les deux communautés linguistiques,
[ce qui montre] justement l’absurdité de ce conflit. »
La plupart des écoles en zone anglophone sont fermées
depuis deux ans, de même que de nombreux commerces
et entreprises. L’armée, qui est censée garantir l’ordre et la
libre circulation, envenime le problème : « À Kumbo, tous
les bâtiments qui sont encore debout le sont parce que leurs
propriétaires ont payé 15 000 francs CFA (23 euros) aux
militaires, rapporte un chef d’entreprise de Douala. Les
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
sociétés, si elles veulent pouvoir continuer à fonctionner,
doivent verser 3 millions de francs CFA (4 500 euros). »
« Il n’y a pas une localité qui ne soit touchée : ce sont parfois
quelques maisons brulées, mais aussi des dizaines de villages
entiers qui ont été rasés, raconte John, qui a fait ses études
et vit à Yaoundé, mais dont toute la famille réside encore à
l’ouest. Mon oncle, qui avait 65 ans, a été tué sans raison,
juste parce que l’armée passait dans son village et voulait
faire un exemple. La maison de ma tante a été brûlée parce
qu’elle est infirmière et qu’elle était accusée d’avoir soigné
des rebelles. Les “Amba boys” ont beau être dans la forêt,
l’armée détruit les villages parce qu’elle applique une logique
de punition collective ! »
Ces méthodes dites « contre-insurrectionnelles » rappellent
étonnamment celles employées puis transmises par l’armée
française lors de la guerre d’Indépendance puis de la
répression contre l’UPC dans les années 1960 et 1970 :
tentatives de couper les rebelles des populations en effrayant
ces dernières, arrestations indiscriminées, blackout sur
l’information, emploi d’unités spéciales. Parmi ces dernières,
on compte le bataillon d’intervention rapide (BIR) et les forces
spéciales. Formées, partiellement équipées et entraînées par
les Français, les Américains et les Israéliens, ces deux unités
ont été particulièrement renforcées ces dernières années
pour lutter dans le nord du pays contre Boko Haram. Mais
depuis que la menace internationale du groupe islamiste a
faibli, nombre de leurs soldats ont été affectés dans les régions
anglophones.
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U N R E P O R TA G E D E T H O M A S C A N TA L O U B E
Monument de la réunification à Yaoundé. © Thomas Cantaloube
« Cela s’est fait discrètement, il n’y a pas eu d’annonce,
confie un proche du gouvernement camerounais, car Paris
et Washington ne sont pas ravis de voir dégarni un front
qu’ils jugent crucial pour aller mener une guerre civile dont
ils ne voient pas la nécessité et qui s’avère particulièrement
violente. » Le BIR, notamment, a été accusé de torture par
Amnesty International lorsqu’il opérait contre Boko Haram.
D’ailleurs, selon cette même source, ainsi qu’une autre dans
les milieux diplomatiques français, la France et les États-
Unis auraient fait part de leur mécontentement auprès de
Yaoundé, mais sans véritable effet.
« Il y a beaucoup d’acteurs camerounais qui ont intérêt à
ce que les soldats continuent d’être déployés, principalement
la haute hiérarchie militaire ainsi que ceux qui fournissent
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C A M E R O U N : L A G U E R R E Q U I N E D I T PA S S O N N O M
l’intendance et la logistique. Des budgets importants ont été
votés, et pourtant les soldats se plaignent de ne rien avoir
pour leur mission, continue cet informateur. Sans compter la
perception que le gouvernement a de cette crise, qu’il perçoit
comme une menace existentielle. »
« Paul Biya ne veut pas résoudre cette crise car elle touche à la
forme de l’État camerounais, analyse un militant d’opposition
de la société civile, qui préfère rester anonyme. Or, Biya
possède la mainmise sur tout l’État aujourd’hui. S’il introduit
une once de décentralisation ou de fédéralisme, il perd du
pouvoir : de nomination, de décision et de financement. »
D’où l’approche extrêmement brutale dès les premières
manifestations pacifiques de 2016, qui s’est poursuivie par
le déploiement de l’armée et qui perdure aujourd’hui, le
gouvernement refusant de s’asseoir à une table pour discuter.
Plusieurs ministres ont fait savoir publiquement que rien
n’était négociable : aucun fédéralisme, aucune autonomie
locale et, bien entendu, aucune indépendance.
Sentant le risque de perdre une parcelle de leur pouvoir,
Biya et son clan ont contribué à radicaliser la situation et
ne donnent aucun signe de volonté de la résoudre. En 2016,
l’Ambazonie n’était que le rêve fumeux de quelques jusqu’au-
boutistes. Désormais, de nombreux anglophones estiment
qu’il leur sera difficile d’oublier ce qui se passe depuis deux
ans et demi et de continuer à vivre dans un même État uni.
En s’obstinant à ne rien lâcher, Biya risque de tout perdre.
Aujourd’hui, quatre des dix régions administratives du
Cameroun sont en situation de conflit ouvert ou larvé : les
deux territoires de l’Ouest anglophones, le Nord, confronté
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à Boko Haram qui, même diminué, demeure une menace,
et l’Est, où les groupes armés centrafricains font de la
contrebande et organisent la déstabilisation de Bangui.
Un lieu commun fréquemment employé lors de la période
coloniale jusqu’à aujourd’hui établit que « le Cameroun, c’est
l’Afrique en miniature ». Parce qu’il y aurait tout dans ce
pays de cocagne du golfe de Guinée : les richesses naturelles
et écologiques, la variété des paysages et des cultures, le
capital humain… Mais, désormais, le Cameroun reflète une
Afrique du passé, celle de la tutelle coloniale absolue, de
l’enrichissement d’une poignée au détriment de la majorité.
Alors que le reste de l’Afrique, à commencer pas le Nigeria
voisin, se développe à grande vitesse, rattrape son retard en
termes de communications, d’éducation et d’infrastructures,
invente et se mondialise, Yaoundé demeure désespérément
obtus, arc-bouté sur la vision imposée et léguée par la France
qui, elle-même, préfère continuer à soutenir un vassal pauvre
plutôt que d’appuyer un État moderne et indépendant.
Comme si le Cameroun n’avait jamais été décolonisé.
Source : [Link]
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