0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
49 vues47 pages

Reckless : Histoire de la famille Azer

Le document présente un extrait d'un livre intitulé 'Reckless' de Lauren Roberts, où le protagoniste Kai se remémore des souvenirs liés à sa famille royale tout en se préparant pour une mission importante. Il interagit avec Gail, une figure maternelle, et se rend dans un jardin pour honorer la mémoire d'une personne chère. Parallèlement, un autre personnage, Paedyn, lutte avec des souvenirs douloureux et des blessures physiques après une confrontation avec le roi.

Transféré par

u154989977
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
49 vues47 pages

Reckless : Histoire de la famille Azer

Le document présente un extrait d'un livre intitulé 'Reckless' de Lauren Roberts, où le protagoniste Kai se remémore des souvenirs liés à sa famille royale tout en se préparant pour une mission importante. Il interagit avec Gail, une figure maternelle, et se rend dans un jardin pour honorer la mémoire d'une personne chère. Parallèlement, un autre personnage, Paedyn, lutte avec des souvenirs douloureux et des blessures physiques après une confrontation avec le roi.

Transféré par

u154989977
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Reckless

L AU R E N RO B E RT S

Traduit de l’anglais (États-Unis)


par Marie Demay
®
est une marque déposée,
propriété des Éditions Denoël.

Titre original :
reckless

© Lauren Roberts, 2024.


Publié en accord avec Simon & Schuster UK Ltd
1st Floor, 222 ­Gray’s Inn Road, London, WC1X 8HB.
Carte et arbre généalogique © Jojo Elliott, 2023.
POWERLESS est une marque déposée de ­Lauren’s Library LLC.
© Éditions Denoël & Gallimard, 2025, pour la traduction française.
Pour les âmes audacieuses
qui osent aimer et être aimées.
Les Braves, Bienveillants
et Brutaux
Pallias Azer

Ari Cadix

Seraphina Azer
22gg 33ff

Galen Raye

Tristan Azer
Harlan Azer

Elowyn Moyra
Mareena Ophir

Cedric Azer

Adeline Cadix

Arabelle Azer
22gg 11ff
Arbre généalogique
a
de
de la
la Terr nce Ophir

famille Azer

[Link]
[Link] 11
Roland Azer

Tyra Cadix 33gg

Elara Azer

Aiden Hayes

11gg 33ff

Ava Azer

Favian Azer

Samora Ophir
Edric Azer

Myla Rowe Kai Azer

Landon Azer
Kitt Azer
Aspen Moyra

Iris Moyra
COMMENCEMENT
C OMMENCEMENT
PPREMIÈRE
REMIÈRE ÉPOUSE D’E
ÉPOUSE D ’EDRIC
DRIC A
AZER
ZER
DE LA P
DE LA PESTE
ESTE

Valery Azer BANISSEMENT


ANNISSEMENTDEDE TOUS
TOUS OO
LES
LES RDINAIRES
RDINAIRES PAR
PAR EDRICAZER
EDRIC AZER

Koen Moyra Légende


11gg 33ff

Famille royale
Famille royale tandorienne
tandorienne gg –– garçon
garçon

Familleroyale
Famile royaleizramie
izramie ff –– fille
fille

Famille royale
Famille royale dorienne
dorienne Décédé
Décédé

23/05/2025
23/05/2025 15:49
15:49
PROLOGUE

Kai

L es couloirs sont déserts à cette heure.


Comme ils le sont tous les ans.
Je prends mon temps et les traverse lentement pour profiter
de quelques instants de paix. Mais les minutes de calme volées ne
sont guère plus ­qu’un chaos étouffé.
Je tente ­d’ignorer cette pensée en virant dans un passage
sombre. L ­ ’écho de mes bottes est doux sur le tapis vert éme-
raude. Le château endormi me réconforte, une solitude comme
celle-­ci est rare pour un membre de la famille royale.
Royale.
Je ­m’autorise presque à éclater de rire en y pensant. ­J’oublie
vite ce que ­j’étais avant tout ça. Un prince avant de devenir un
Exécuteur. Un garçon avant de devenir un monstre.
Mais ­aujourd’hui, je ne suis personne. A ­ ujourd’hui, je ne fais
que prendre le rôle qui aurait dû me revenir.
Une lueur pâle filtre sous la porte des cuisines. Je réussis à
esquisser un léger sourire en la remarquant.
Chaque année. Elle est là chaque année.
Je pousse doucement les battants et surgis dans la flaque de
lumière créée par la flamme tremblante de plusieurs bougies.
Une odeur sucrée de pâte et de cannelle flotte dans l­’air ­jusqu’à
­m’envelopper de douceur et de souvenirs.

13
— Tu te lèves un peu plus tôt chaque année.
Je réponds à l­’expression souriante de Gail en étirant légè-
rement les lèvres. Son tablier est taché de cannelle, son visage
blanchi de farine. Je m ­ ’assieds sur le même plan de travail qui
­m’accueille depuis que je suis assez grand pour ­l’atteindre.
­J’appuie mes paumes sur la surface derrière moi et mes cicatrices
collent contre le bois.
La normalité de cette scène est réconfortante.
Je souris à la femme qui m ­ ’a pratiquement élevé et hausse
paresseusement une épaule :
— Je dors un peu moins chaque année.
Les mains q­ u’elle pose sur ses hanches m ­ ’indiquent q­ u’elle
tente de réprimer une envie de me sermonner :
— Tu ­m’inquiètes, Kai.
— Ça ne change pas de d­ ’habitude, si ? je demande d­ ’une voix
légère.
— Je suis sérieuse, répond-­elle en désignant tout mon corps
du doigt. ­T’es trop jeune pour avoir à gérer ce genre de choses.
­J’ai l­’impression q­ u’hier encore, tu courais dans ma cuisine avec
Kitt…
Elle perd ses mots en mentionnant mon frère, et cela me force
à ramener une conversation mourante à la vie :
— En fait, je sors tout juste du bureau de Père…
Je ­m’arrête assez longtemps pour expirer par le nez :
— … du bureau de Kitt.
Gail acquiesce lentement de la tête.
— Il ne ­l’a pas quitté depuis son couronnement, ­n’est-­ce pas ?
— Non. Et je n ­ ’y suis pas resté longtemps, dis-­je en pas-
sant la main dans mes cheveux décoiffés. Il voulait seulement
­m’informer de ma première mission.
Elle garde un long moment le silence :
— ­C’est elle, hein ?
Je hoche la tête.
— ­C’est elle.
— Et vas-­tu… ?

14
— Accomplir ma mission ? Faire ce que ­l’on me demande ? je
termine à sa place. Évidemment. ­C’est mon devoir.
Un autre long silence.
— Et ­s’est-­il souvenu de la date ?
Je lève lentement la tête et lui offre un sourire triste en ren-
contrant son regard.
— Son travail ­n’est pas de se souvenir.
— ­C’est vrai, soupire-­t‑elle. Eh bien, j­’en ai fait q­ u’une seule
cette année de toute façon. J­’me suis dit q­ u’il ne pourrait pas se
joindre à toi.
Elle ­s’écarte pour dévoiler la brioche au miel brillante qui
repose à côté du four. Je glisse du plan de travail et souris en
avançant vers elle. Elle attend que je lui aie embrassé la joue pour
me tendre ­l’assiette.
— Va-­t’en maintenant, me houspille-­t‑elle. Va passer un peu
de temps avec elle.
— Merci, Gail, dis-­je à voix basse. Pour chacune de ces
années.
— Et toutes celles qui suivront.
Elle me fait un clin ­d’œil avant de me pousser vers la porte.
Je lance un regard en arrière vers la femme qui a été une
mère pour moi quand la reine ne le pouvait pas. Elle ­n’était
­qu’affection et câlins chaleureux, sermons mérités et approbation
longtemps attendue.
­J’ai peur de ce que les frères Azer seraient devenus sans elle.
— Kai ?
Je suis presque à la porte lorsque je ­m’arrête pour me retour-
ner vers elle.
— Nous ­l’aimions tous, déclare-­t‑elle dans un filet de voix.
— Je sais, ­j’affirme en hochant la tête. Elle le savait.
Puis mes pieds me ramènent dans le couloir sombre hors des
cuisines.
­L’odeur de sucre, de cannelle et ­d’un temps plus joyeux qui
émane de la brioche sur l­’assiette posée dans ma paume est ten-
tante. Mais au lieu d­ ’en prendre un morceau, je me concentre

15
sur le chemin familier ­jusqu’aux jardins, ce même chemin que
­j’emprunte chaque année depuis les cuisines.
Je passe vite les larges portes qui me séparent des parterres
à ­l’extérieur. Je lance à peine un regard aux Impériaux qui la
gardent et à ­l’homme inutile qui dort à ­l’arrière. Les rares qui
sont déjà réveillés prétendent ne pas remarquer la pâtisserie que
­j’emporte avec moi dans les ténèbres.
Je suis le chemin pavé de pierres entre les rangées de fleurs
colorées que je ne peux apercevoir dans la pénombre. Des statues
couvertes de lierre parsèment le jardin. Beaucoup ont perdu des
morceaux de pierre, trop souvent renversées dans des incidents
avec lesquels je ­n’ai évidemment rien à voir. La fontaine coule
au centre et me rappelle les journées de chaleur étouffante où
notre stupidité compréhensible nous faisait sauter dans ­l’eau, Kitt
et moi.
Mais je suis là pour ce qui se trouve au-­delà des jardins.
Je marche ­jusqu’à ­l’étendue ­d’herbe sur laquelle ont un jour
reposé les tapis colorés du second bal des Épreuves. Je ne laisse
pas mes pensées dériver plus loin à propos de cette nuit-­là et je
suis la lumière de la lune qui dépose des petites touches claires
sur sa silhouette.
Le saule pleureur dégage une aura mystérieuse et hantée,
ses feuilles bruissent dans la brise douce. Mon regard court sur
chaque branche. Sur chaque racine qui disparaît dans la terre.
Chaque centimètre est beau et fort.
Je repousse le rideau de feuilles pour me placer sous ­l’arbre à
qui je viens rendre visite aussi souvent que la vie me le permet.
Mais je ne rate jamais cette date, une brioche au miel à la main.
Je passe les doigts sur l­’écorce rugueuse du tronc et en suis les
motifs familiers.
Je m­ ’assieds rapidement à ma place habituelle au pied de
­l’arbre, un bras enroulé autour de mon genou levé. ­J’installe
­l’assiette en équilibre sur une racine particulièrement épaisse et
tire une petite boîte ­d’allumettes de ma poche.
— Je ­n’ai pas trouvé de bougie cette année, je suis désolé.

16
­J’enflamme une allumette et fixe la faible flamme qui s­’élève
maintenant au sommet du morceau de bois.
— Alors on devra faire sans.
­J’enfonce ­l’allumette au centre de la brioche en souriant légè-
rement à cette image pathétique. Je la regarde brûler un moment,
éclairer ­l’immense arbre ­d’une lueur tremblante.
Puis je baisse les yeux et passe la main sur ­l’herbe douce à côté
de moi :
— Joyeux anniversaire, A.
Je souffle la bougie de fortune et laisse le noir nous avaler tous
les deux.
1

Paedyn

M on sang ne ­m’est utile que s­’il peut rester à l­’intérieur de


mon corps.
Mon esprit ne ­m’est utile que ­s’il peut rester concentré.
Mon cœur ne ­m’est utile que ­s’il peut rester entier.
Dans ce cas, je suis complètement inutile à présent.
Mon regard balaie le parquet sous mes pieds et se perd sur
le bois usé. Cette simple vision, si habituelle, inonde mon cer-
veau de souvenirs. Je dois faire un effort pour cligner des yeux
afin de repousser les images fugaces de mes petits pieds au-­dessus
de grandes bottes qui dansent au rythme ­d’une mélodie fami-
lière. Je secoue la tête et tente de faire ­s’évaporer ce vestige,
même si j­’aimerais désespérément pouvoir me plonger dans le
passé puisque mon présent ­n’est, en ce moment, pas très plaisant
à vivre.
… seize, dix-­sept, dix-­huit…
Je souris et ignore la douleur qui me pince la peau.
Trouvé.
Mes pas sont mal assurés et raides, mes muscles courbaturés se
tendent à chaque mouvement vers ce qui semble être un simple
morceau de parquet. Je tombe à genoux, me mords la langue
pour contrer la douleur et agrippe le bois en essayant ­d’ignorer la
couleur carmin qui tache mes doigts.

19
Le sol semble être aussi têtu que moi et refuse de bouger. Sa
détermination ­m’impressionnerait ­s’il ­n’était pas ­qu’un foutu
morceau de bois.
Je ­n’ai pas le temps pour ça. Je dois sortir ­d’ici.
Un grognement frustré ­s’échappe de ma gorge et je cligne des
paupières avant de cracher :
— ­J’aurais juré que tu étais le compartiment secret. ­N’es-­tu
pas la dix-­neuvième lame de bois à partir de la porte ?
Je fusille le parquet du regard et un rire hystérique passe mes
lèvres. Je penche la tête en arrière pour regarder le plafond :
— Par la Peste, voilà que je parle au sol maintenant, je
marmonne.
Une preuve de plus de la folie dans laquelle je ­m’enfonce.
Même si je ­n’ai personne ­d’autre à qui parler de toute façon.
Cela fait quatre jours que je me suis traînée ­jusqu’à la maison
de mon enfance, hantée et à moitié morte. Pourtant, mon corps
comme mon esprit sont loin ­d’être guéris.
­J’ai peut-­être esquivé le trépas à chaque coup ­d’épée du roi,
mais il a tout de même réussi à tuer une partie de moi ce jour-­là,
après l­’Épreuve finale. Ses mots m’ont tailladée plus violemment
que n ­ ’importe quelle lame. Il m ­ ’a bardée de coups de vérité en
jouant avec moi, en me narguant, en me parlant de la mort de
mon père le sourire aux lèvres.
« Ne veux-­tu pas savoir qui a tué ton père, Paedyn ? »
Un frisson me parcourt la colonne vertébrale et le timbre froid
du roi résonne sous mon crâne.
« Disons simplement que la première fois où tu as croisé un prince
­n’était pas celle où tu as sauvé Kai dans la ruelle. »
Si la trahison est une arme, il ­l’a utilisée contre moi ce jour-­là
et a enfoncé sa lame émoussée dans mon cœur brisé. ­J’expulse un
souffle tremblant en repoussant les images du garçon aux yeux
gris aussi perçants que l­’épée que je l­’ai vu plonger dans la poi-
trine de mon père il y a tant ­d’années.
Je titube pour me remettre debout et fais jouer mon poids sur
les lames de parquet alentour. Je guette un indice sous forme de

20
grincement tandis que je tourne la bague ­d’argent autour de mon
pouce. Tout mon corps est douloureux, ­jusqu’à mes os qui me
paraissent si fragiles. Les blessures que ­j’ai récoltées lors de la der-
nière Épreuve et de mon combat avec le roi ­n’ont été pansées
que rapidement. Mes doigts défaillants étaient secoués de sanglots
qui rendaient ma vision floue et mes points de suture maladroits.
Après ­m’être échappée en boitant de l­’arène de la Coupe
vers l­’Allée des Pillards, j­’ai difficilement rejoint le baraquement
blanc que ­j’appelais mon chez-­moi et que la Résistance appelait
son quartier général. Mais seul le vide m ­ ’a accueillie. Il n
­ ’y avait
aucun visage familier dans la pièce secrète sous mes pieds. Je me
suis retrouvée seule avec ma douleur et mon désarroi.
Seule à nettoyer mon corps en vrac, mon cerveau et mon
cœur qui saigne.
Le bois craque. Je souris.
Je me jette à nouveau au sol et soulève une lame pour révéler
le compartiment sombre qui se cache dessous. Ma bêtise me fait
secouer la tête et je marmonne :
— ­C’est la dix-­neuvième lame à partir de la fenêtre, Pae, pas
de la porte…
Je plonge la main dans ­l’obscurité et mes doigts se referment
autour du manche inconnu ­d’une dague. Mon cœur me fait plus
mal que le reste de mon corps. ­J’aimerais sentir le métal paré de
volutes de la lame de mon père contre ma paume.
Mais j­’ai choisi de privilégier ma soif de sang plutôt que ma
sentimentalité en enfonçant ma précieuse arme dans la gorge du
roi. Mon seul regret est que ce soit lui qui ­l’ait trouvée avant de
me promettre de me la rendre en me la plantant dans le dos.
Je sors la lame polie à la lumière et des yeux bleus vides me
renvoient mon clignement de paupières. Cette vision me sur-
prend assez pour éloigner mes pensées haineuses. Ma peau est
couverte de coupures, parsemée ­d’entailles. Je déglutis en voyant
­l’estafilade qui descend le long de mon cou, tapote l­’épiderme
déchiqueté du bout des doigts. Je secoue la tête et glisse la dague
dans ma botte, geste qui écarte mon reflet effrayé.

21
Je repère un arc et un carquois plein de flèches aiguisées
cachés au fond de la trappe. L’ombre d’un sourire se pose sur
mes lèvres en pensant à ­l’expression de Père qui ­m’apprenait
à tirer et au tronc noueux qui était ma seule cible, derrière la
maison.
En glissant ­l’arme et ses munitions en travers de mon dos, je
passe en revue celles qui sont encore cachées dans le sol. Après
avoir ajouté quelques couteaux de jet acérés dans mon sac, à côté
des rations et des gourdes qui y sont déjà rangées, je me relève
avec difficulté.
Je ne me suis jamais sentie aussi fragile, aussi abîmée. Cette
idée me fait bouillir de rage et je saisis un couteau à ma ceinture
pour le lancer dans le bois usé du mur devant moi. Une douleur
fulgurante parcourt mon bras levé lorsque la marque au-­dessus de
mon cœur ­s’étire en suivant mon mouvement.
Un rappel. Un symbole de ce que je suis. Ou plutôt de ce que
je ne suis pas.
O pour Ordinaire.
­J’envoie la lame s­’enfoncer dans le bois en serrant les dents.
La cicatrice me pique et jubile de marquer mon corps pour
toujours.
« … je laisserai ma marque sur ton cœur pour que tu ­n’oublies pas qui
­l’a brisé. »
Je me dirige lentement vers la lame, prête à la tirer du mur,
lorsque le bois craque sous mes pieds et attire mon attention.
Même si je sais que les planchers instables sont courants dans
les maisons des bas-­fonds, la curiosité me conduit à me pencher
pour inspecter le sol.
Si chaque craquement du bois cachait un compartiment secret, notre
maison en serait pleine…
La lame se soulève et mes sourcils remontent de la même
manière sur mon front, surpris. Je laisse échapper un rire iro-
nique et glisse le bras dans la cachette dont ­j’ignorais ­l’existence.
­C’était idiot de ma part de penser que la Résistance était le seul secret
de Père.

22
Mes doigts effleurent le cuir élimé avant de tirer un épais car-
net débordant de papiers qui menacent de ­s’en échapper. Je le
feuillette et reconnais ­l’écriture désordonnée ­d’un médecin.
Le journal de Père.
Je le fourre dans mon sac en sachant très bien que je ne dis-
pose ni du temps ni de l­’environnement suffisamment sécurisé
­qu’il me faudrait pour étudier son travail. Je suis restée ici trop
longtemps, ­j’ai déjà passé trop de jours blessée et faible à craindre
­qu’on me retrouve.
La Voyeuse qui a assisté au meurtre du roi en a probablement
projeté ­l’image à travers tout le royaume. Je dois quitter Ilya et
­j’ai déjà gâché ­l’avance ­qu’il ­m’a si gracieusement offerte.
Je me dirige vers la porte, prête à me faufiler à ­l’extérieur puis
dans les rues où je pourrai disparaître au milieu du chaos de la
Pillards. À partir de là, ­j’essaierai de traverser ­l’Écorché pour
atteindre la ville de Dor où les Élites n ­ ’existent pas et où il n
­ ’y a
que des Ordinaires.
­J’avance vers la porte et la rue silencieuse qui se trouve
derrière…
Et je ­m’arrête, un bras tendu.
Silence.
Il est presque midi, ce qui veut dire que la Pillards et ses alen-
tours devraient résonner des jurons des marchands et des piaille-
ments des enfants. Le quartier devrait bourdonner de couleurs et
de mouvements.
Quelque chose ne va pas…
La porte tremble, quelque chose – ­quelqu’un – la force de
­l’extérieur. Je bondis en arrière, mes yeux cherchent tout autour
de la pièce. Je réfléchis à dévaler l­’escalier secret j­usqu’au sous-­
sol où se tenaient les réunions de la Résistance, mais l­’idée
­d’être acculée là-­dessous me donne la nausée. ­C’est alors que
mon regard tombe sur le foyer de la cheminée et je soupire
­d’agacement malgré ma situation.
Pourquoi est-­ce que je me retrouve toujours dans un conduit de
cheminée ?

23
La porte cède dans un craquement alors que je n ­ ’ai pu escala-
der que la moitié du conduit sale, les pieds appuyés d’un côté et
des briques enfoncées dans mon dos.
Un Robuste.
Seul un Élite à la force extraordinaire pourrait détruire aussi
rapidement ma porte renforcée et barricadée. Le son de lourdes
bottes ­m’indique que cinq Impériaux viennent de pénétrer chez
moi.
— Ne restez pas les bras ballants. Fouillez cet endroit et
prouvez-­moi que vous savez vous rendre utiles.
Je me raidis et glisse légèrement contre le conduit couvert de
suie. Un frisson descend le long de ma colonne vertébrale en
entendant cette voix froide, celle dont le timbre a pu résonner
aussi bien comme une caresse que comme un ordre par le passé.
Il est là.
La voix qui s­’élève ensuite est rauque et appartient à l­’un des
Impériaux :
— Vous avez entendu ­l’Exécuteur. Au boulot.
­L’Exécuteur.
Je me mords la langue, pour ­m’empêcher de lâcher un rire
amer ou de crier, je n ­ e sais pas bien. Mon sang s­’échauffe en
entendant ce titre et me rappelle tout ce ­qu’il a fait, la moindre
de ses manœuvres malveillantes commises dans ­l’ombre pour le
roi. D­ ’abord pour son père, maintenant pour son frère, grâce à
mes actions pour éliminer le premier.
Sauf ­qu’il ­n’est pas là pour me remercier. Non, il est venu
pour me tuer.
« Peut-­être que si je me débarrasse de toi, je retrouverai mon courage.
Alors je te donne un peu ­d’avance. »
Et comme cette avance ­m’a été bénéfique.
Je ne peux pas risquer q­ u’il m ­ ’entende me tortiller dans la che-
minée, alors ­j’attends en écoutant les pas lourds qui parcourent la
maison à ma recherche. Mes jambes se mettent à trembler et ont
du mal à me maintenir en hauteur. Mes plaies me font grimacer
de douleur.

24
— Vérifiez les bibliothèques dans le bureau. Vous devriez
trouver un passage secret derrière ­l’une ­d’entre elles, ordonne
­l’Exécuteur ­d’un ton sec, presque las.
Et je me raidis à nouveau. Un membre de la Résistance doit
lui avoir avoué ce petit secret sous la torture. Les battements de
mon cœur s­’accélèrent tandis que je me rappelle le combat san-
glant entre Ordinaires, Fatals et Impériaux dans la Coupe après
­l’Épreuve finale.
Un combat sanglant dont je ne connais toujours pas ­l’issue.
Les pas des gardes ­s’éloignent, le bruit de leur fouille ­s’adoucit
tandis ­qu’ils rejoignent ­l’escalier et le sous-­sol.
Silence.
Et pourtant, je sais q­ u’il est toujours dans la pièce. Seuls
quelques petits mètres nous séparent. Je peux presque sentir sa
présence, tout comme ­j’ai senti la chaleur de son corps contre le
mien, celle de son regard gris sur mon corps.
Le plancher grince. Il est tout proche. Je tremble de colère,
la vengeance court dans mes veines et ­j’ai désespérément envie
de faire couler son sang. Heureusement que je ne peux pas voir
son visage, car si j­’apercevais une de ses stupides fossettes en cet
instant, je ne pourrais pas ­m’empêcher ­d’essayer de la lui arracher
avec les ongles.
Mais je décide plutôt de calmer ma respiration en sachant que,
si je l­’affrontais maintenant, ma fureur ne serait pas suffisante
pour le vaincre. Et je compte bien gagner quand je combattrai
enfin ­l’Exécuteur.
— ­J’imagine que ­c’est mon visage que tu as vu en lançant ce
couteau.
Sa voix est calme, pensive, plus proche de celle du garçon que
­j’ai connu. Des souvenirs submergent mon esprit et réussissent à
faire battre mon cœur plus vite.
— Pas vrai, Paedyn ?
Et voilà. La dureté est de retour dans la voix de l­’Exécuteur,
effaçant Kai au profit du commandant.
Mon cœur bat la chamade contre ma cage thoracique.

25
Il ne peut pas savoir que je suis là. ­C’est impossible ­qu’il…
Le son ­d’une lame arrachée du mur abîmé ­m’indique ­qu’il
a récupéré mon couteau planté dans le bois. ­J’entends le bruit
familier du mouvement de ­l’acier dans les airs et je peux presque
le voir en train de faire tourner nonchalamment l­’arme entre ses
doigts.
— Dis-­moi, ma belle, est-­ce que tu penses souvent à moi ?
Sa voix ­n’est ­qu’un murmure, comme si ses lèvres étaient col-
lées contre mon oreille. Je frissonne, car j­’en connais précisément
la sensation.
­S’il sait que je suis là, alors pourquoi ­n’a-­t‑il pas…
— Est-­ce que je hante tes rêves comme tu hantes les miens ?
Ma respiration ­s’arrête une seconde.
Alors, il ne sait pas que je suis là, il ­n’en est pas sûr.
Son aveu me le prouve.
En tant ­qu’Ordinaire entraînée et modelée pour agir comme
une Médium, ­j’ai appris grâce à mon père à lire les gens, à ras-
sembler des informations et à observer en quelques secondes.
Et ­j’ai eu bien plus que quelques secondes pour lire Kai Azer.
­J’ai percé ses multiples masques et façades et aperçu le garçon
en dessous, appris à le connaître, à me soucier de lui. Et avec
toutes les trahisons qui se tiennent maintenant entre nous, j­’ai
conscience ­qu’il ne déclarerait pas rêver de moi ­s’il savait que je
bois toutes ses paroles.
­J’entends ­l’ironie dans sa voix ­lorsqu’il prononce ces mots :
— Où es-­tu, petite Médium ?
Ce surnom est risible étant donné que lui comme le reste du
royaume savent désormais que je ne le suis pas. Je suis tout sauf
une Élite.
Rien ­d’autre ­qu’une Ordinaire.
De la suie me chatouille les narines et je dois plaquer une main
sur mon nez pour retenir un éternuement, ce qui me rappelle les
nombreuses nuits passées à cambrioler les boutiques le long de la
Pillards en ­m’échappant par les cheminées étroites.
Étroites. Oppressantes. Suffocantes.

26
Mes yeux passent sur les briques qui m ­ ’entourent dans
­l’obscurité. ­L’espace est si exigu, si encombré qu’il me fait facile-
ment paniquer.
Calme-­toi.
La claustrophobie choisit le pire moment pour se frayer un
chemin ­jusqu’à la surface et me rappeler à quel point je suis sans
défense.
Respire.
Je le fais. Profondément. La paume toujours plaquée sur mon
nez a une odeur vaguement métallique, un parfum âpre, fort, qui
me pique les narines.
Du sang.
Je détache ma main tremblante de mon visage. Même si je ne
peux pas voir le pourpre qui tache mes doigts, je peux pratique-
ment le sentir coller à ma peau. Du sang est toujours coincé sous
mes ongles éraflés et je ne sais pas ­s’il ­s’agit du mien, de celui du
roi ou…
­J’inspire pour essayer de reprendre mes esprits. ­L’Exécuteur est
bien trop proche de moi, à faire les cent pas sur le plancher, le
bois grinçant à chacun de ses pas.
Me faire attraper parce que je me suis mise à pleurer serait aussi
embarrassant que ­d’être découverte à cause ­d’un éternuement.
Et je ne laisserai aucune de ces possibilités se produire.
Au bout ­d’un moment, les Impériaux reviennent bruyamment
dans la pièce en contrebas.
— Aucun signe ­d’elle, Votre Altesse.
Il y a un long silence avant que « Son Altesse » ne soupire :
— ­C’est bien ce que je me disais. Vous êtes tous inutiles.
Son ordre suivant est plus acéré que la lame ­qu’il fait toujours
nonchalamment tourner dans sa main :
— Sortez.
Les Impériaux ­n’attendent pas une seconde et se précipitent
vers la porte, loin de lui. Je ne les blâme pas.
Mais il est toujours là et laisse le silence ­s’étirer entre nous. ­J’ai

27
à nouveau la main sur le nez et ­l’odeur du sang mélangée à celle
de la cheminée étroite me fait tourner la tête.
Des souvenirs envahissent mon esprit : mon corps recouvert
de sang séché, mes gémissements lorsque ­j’essayais de frotter ma
peau pour la nettoyer en ne réussissant ­qu’à la tacher un peu plus
de rouge. La vue et ­l’odeur ­d’autant de sang ­m’ont donné la nau-
sée, ­m’ont fait penser à mon père en train de mourir dans mes
bras et à Adena qui a fait la même chose.
Adena.
Des larmes me brouillent la vue et ­m’obligent à éloigner ­d’un
battement de cils ­l’image de son corps sans vie dans le sable de la
Fosse. La puanteur métallique m ­ ’emplit à nouveau les narines et
je ne supporte pas cette odeur, cette image, cette sensation…
Respire.
Un lourd soupir interrompt mes pensées. Sa voix est aussi fati-
guée que je le suis.
— Heureusement que tu ­n’es pas là, dit-­il doucement, ­d’un
ton que je ne croyais plus jamais entendre. Car je ­n’ai pas encore
retrouvé mon courage.
Puis ma maison prend feu.
2

Kai

L es flammes me lèchent les chevilles et je me dirige tranquil-


lement vers la porte.
Des vagues de chaleur s­’écrasent contre mon dos, la fumée
­s’accroche à mes vêtements. Je sors sous le ciel nuageux de
­l’après-­midi maintenant pollué par des fumerolles noires qui
­s’élèvent au-­dessus de nous.
Mes lèvres tressautent en découvrant l­’expression atterrée
des Impériaux qui doivent se concentrer pour refermer leurs
mâchoires tandis que les flammes consument la maison derrière
moi. Leur regard glisse lentement vers moi et remonte avec diffi-
culté ­jusqu’à mon col avant de redescendre vers leurs pieds, gêné.
Ils ­s’immobilisent lorsque je ­m’élance vers eux ­d’un pas
souple.
Ils pensent que je suis devenu fou.
Un bruit de verre brisé retentit ­lorsqu’une fenêtre explose, et
des éclats acérés se répandent dans toute la rue. Les Impériaux
ont un mouvement de recul, protègent leur visage. Cette image
me fait sourire.
Ils ont peut-­être raison. Je suis peut-­être devenu fou. Fou de
rage, ­d’inquiétude, sous le coup de la trahison.
La tension qui pulse en permanence dans mes veines semble
être la seule constante dans ma vie à présent, si bien que les

29
muscles de mes épaules sont durs et mes dents fermement ser-
rées. Le tapotement de mes doigts sur la dague à mon côté me
donne envie de relâcher ma frustration sur un de mes nombreux
Impériaux incapables.
Je suis les volutes gravées autour de la garde, leur motif fami-
lier contre ma peau. Comment pourrais-­je oublier cette lame qui
a été tant de fois portée à ma gorge ?
Comment pourrais-­je oublier la lame que ­j’ai retirée du cou tranché de
mon père ?
Cela fait cinq jours que ­j’ai vu le manche de cette arme dépas-
sant de son corps. Cinq jours de deuil et, pourtant, je n ­ ’ai pas
versé une seule larme. Cinq jours pour me préparer et, pourtant,
aucun plan ­n’a pu me libérer entièrement ­d’elle. Cinq jours pour
­n’être que Kitt et Kai. Frères avant de devenir roi et Exécuteur.
­L’avance que je lui ai donnée est maintenant suffisante.
Mais il semblerait ­qu’elle ­l’ait utilisée à bon escient, ­qu’elle ait
profité de ma faiblesse, de ma couardise, de mes sentiments pour
elle, et q­ u’elle se soit enfuie. Je me retourne pour me retrouver
face aux flammes. ­J’admire le chaos coloré qui consume sa mai-
son et la pare de rouge, ­d’orange, de noir de suie et…
­D’argenté.
Je cligne des yeux puis plisse les paupières pour voir à tra-
vers l­’épaisse fumée étouffante expulsée par le toit qui vient de
­s’effondrer. Je passe la main dans mes cheveux avant de presser
mes paumes contre mes yeux fatigués.
Oui, je suis réellement devenu fou.
— Monsieur !
Je laisse retomber mes bras et reporte lentement mon regard
vers le garde assez courageux pour s­’adresser à moi en criant. Il
­s’éclaircit la gorge et regrette probablement sa décision.
— Je, euh… Je crois avoir vu quelque chose, Votre Altesse.
Il pointe la charpente détruite du doigt et une silhouette qui
titube dans la fumée entre les flammes. Une silhouette aux che-
veux argentés.
Elle est donc ici.

30
Je ­n’arrive pas à savoir si je suis soulagé ou non.
— Amenez-­la-­moi.
Mon ordre résonne dans l­’air et les Impériaux réagissent
le temps ­d’un battement de cœur. Apparemment, elle aussi.
Je ­l’aperçois à peine. Elle saute ­d’un morceau de toit effondré
à celui de la maison voisine et se remet à courir dès q­ u’elle l­’a
atteint.
Les Impériaux ­s’élancent le long de la rue en contrebas. Les
Robustes et Boucliers sont inutiles alors ­qu’elle bondit de bâti-
ment en bâtiment. Mes doigts passent sur mon crâne avant de
glisser sur mon visage. Leur incompétence ne me surprend pas.
­D’une main, je joue avec le couteau que j­’ai récupéré dans le
mur avant de me diriger vers le bas de la rue. J­’ai vite rattrapé
mes Impériaux. Le pouvoir de chacun ­d’entre eux vibre sous ma
peau, me suppliant de le laisser sortir. Mais ils me sont inutiles
tant que je ne peux pas la forcer à redescendre à terre. Je regrette
de ne pas avoir pris un Télé pour la déplacer ­jusqu’à moi dans la
rue ­d’une simple pensée.
Pour rester sur les toits, elle doit pouvoir sauter de l­’un à
­l’autre. C ­ ’est pour cela que, ­d’un mouvement de poignet,
­j’envoie le couteau voler vers elle.
Je le regarde atteindre sa cible et découper sa cuisse au
moment où elle ­s’élance dans le vide. Son cri de douleur me fait
tressaillir. Une sensation aussi frustrante ­qu’étrangère.
Elle percute violemment la surface dure du toit et se recroque-
ville vainement pour amortir la chute. Je la regarde se relever
dans un mouvement saccadé ; le sang coule le long de sa jambe.
Ses traits sont flous à cette distance, et je peux prétendre ­qu’elle
­n’est q­ u’une simple silhouette anonyme boitillant sur le bord
­d’un toit.
Elle ­n’est pas stupide. Elle sait ­qu’elle ne réussira pas ce saut.
Je fusille du regard les Impériaux qui la fixent, stupéfaits :
— Dois-­je tout faire à votre place ? je lâche froidement. Allez
la chercher.
Mais mon regard se pose à nouveau sur le toit. Vide.

31
­C’était idiot de ma part de penser ­qu’elle me rendrait la tâche
facile.
— Retrouvez-­la, ­j’aboie en passant la main dans mes cheveux.
Les gardes se séparent et ­s’élancent dans des directions oppo-
sées à travers les rues. Je me suis assuré ­qu’elles soient prati-
quement désertes, précisément pour ce genre de situation. La
capacité q­ u’ont les voleurs à se mêler à la foule est dangereuse.
Elle leur permet de se laisser avaler par le chaos, de se fondre
parmi les autres. ­C’est exactement ce ­qu’elle ferait si je ­n’avais
pas nettoyé la Pillards pour la journée.
Je descends ­l’Allée à grandes enjambées en jetant un coup
­d’œil dans les ruelles adjacentes. Des cris étouffés résonnent et
se répondent sur les murs des maisons et des boutiques miteuses.
Je continue silencieusement mes recherches et le rythme de mes
pas se brise lorsque je repère une silhouette étalée au fond ­d’une
ruelle sombre.
Je ­m’accroupis à côté de ­l’Impérial et inspecte son uniforme
jadis ­d’un blanc immaculé et maintenant imprégné de sang. Le
liquide écarlate déborde de la plaie ouverte par le couteau de jet
profondément enfoncé dans sa poitrine pour couler dans les plis
du tissu.
Quelle petite chose perfide.
Mes doigts contre sa gorge cherchent un pouls même si je sais
­qu’ils ne trouveront aucun battement. Je soupire et laisse tom-
ber mon crâne dans mes mains. Mon corps tout entier me paraît
alourdi par ­l’épuisement, par le poids de mes inquiétudes.
­J’ai déjà enterré ­quelqu’un qui a essayé de la tuer.
Simplement parce que ­j’ai pensé que ­c’était ce ­qu’elle aurait
voulu. ­J’ai porté le corps de Sadie à travers les ombres de la forêt
des Murmures pendant la première Épreuve, car je savais que
Paedyn était en train de perdre ses moyens lorsque je lui ai dit
de faire tourner cette bague autour de son pouce. Si ­j’avais eu
le choix, je ­n’aurais jamais enterré le corps de ­quelqu’un qui
a cherché à la tuer. Mais ce ­n’est pas à moi que je pensais en
faisant cela.

32
La mort m ­ ’est familière. À la fois amie et ennemie, et bien
trop présente dans ma vie. Mais pour elle, la mort est dévasta-
trice, quelle ­qu’en soit la victime.
En cet instant, ­j’imagine ­qu’elle doit être en train de faire
tourner sa bague autour de son doigt en se mordant l­’intérieur
des joues pour se forcer à laisser derrière elle ­l’homme ­qu’elle
vient ­d’assassiner au lieu de lui donner une véritable sépulture. Je
suis sûr que ­c’est ce ­qu’elle aimerait désespérément faire.
— Tu sais, elle t­’aurait enterré si elle n ­ ’était pas trop occupée à
me fuir, je murmure au corps à mes pieds.
Ces paroles me prouvent que je suis bel et bien devenu fou.
Je retire le masque qui cache le visage de l­’Impérial, ce qui me
donne une vue plus dégagée sur ses yeux bruns vitreux, avant de
refermer ses paupières.
— Le moins que je puisse faire est de ­t’enterrer pour elle.
Je ne me suis jamais demandé ce qui arrivait au corps de mes
soldats. Pourtant, je me retrouve à porter un homme sur mon
épaule à cause d­ ’une fille qui déteste donner la mort. Je grogne
sous le poids de ­l’Impérial en me demandant pourquoi Peste je
­m’embête à faire tout ça.
­Qu’a-­t‑elle fait de moi ?
Ses membres rebondissent contre mon épaule à chaque pas.
La prochaine tombe que je creuserai sera-­t‑elle la sienne ?
3

Paedyn

J e suis surprise ­qu’il ­n’entende pas les battements frénétiques


de mon cœur ni ne sente le regard brûlant que je fais courir
sur lui.
Je modifie mon point ­d’équilibre et mon torse glisse le long
des tuiles rugueuses tandis que je regarde discrètement au-­dessus
du bord du toit. La douleur engourdit ma jambe et attire mon
attention vers le vulgaire morceau de tissu qui fait office de ban-
dage autour de ma cuisse. Je me mords la langue pour retenir
un cri et le chapelet de mots colorés qui ­l’accompagnerait. Un
odieux rouge carmin transpire déjà sur l­’ourlet de ma chemise
de rechange, déchirée à la va-­vite, et me force à reporter mon
attention sur la silhouette en contrebas, car je ne supporte pas de
regarder une seconde de plus cette blessure.
Je ne supporte pas non plus de le contempler, lui.
Je sais déjà ce ­qu’il ­m’aurait répondu si ­j’avais prononcé cela
devant son sourire en coin : « Tu es une très mauvaise menteuse,
Gray. »
Cette pensée me fait lever les yeux au ciel, mais ils redes-
cendent sur lui et j­’observe les ondulations noires qui tombent
à leur guise sur son front. Il est accroupi à côté de ­l’homme
à qui j­’ai planté un couteau dans la poitrine. Ses traits sont
sinistres, ses yeux gris inspectent le visage du soldat. Puis il

34
laisse tomber sa tête dans ses mains et semble à la fois frustré et
épuisé.
Poser les yeux sur ­l’Exécuteur ­m’emplit de rage, mais je me
concentre sur lui plutôt que sur la tache de sang qui fleurit sur le
torse du garde en uniforme blanc.
Je déglutis. Penser à cela me donne la nausée. Lorsque j­’ai
lancé ce couteau dans sa poitrine, les larmes me sont montées
aux yeux et ont brouillé ma vision, m ­ ’empêchant de le voir
­s’effondrer au sol.
Je suis désolée. Je suis tellement, tellement désolée.
Je ne sais pas ­s’il ­m’a entendue implorer son pardon, ­s’il a vu le
chagrin dans mon regard avant que je ne me traîne ­jusqu’au toit
­d’une boutique en entendant des pas résonner.
Je cligne des yeux pour chasser ce souvenir, les larmes, et me
concentrer plutôt sur ­l’Exécuteur à quelques mètres de moi.
Je pourrais le tuer. Ici et maintenant.
Je serre tout à coup un autre couteau de jet entre mes pha-
langes maculées, la main tremblante.
« Promets-­moi de rester en vie assez longtemps pour pouvoir me plan-
ter un couteau dans le dos. »
Ses mots prononcés au premier bal résonnent dans mon
esprit.
Il se pourrait bien que je tienne ma promesse.
Son dos est exposé de telle façon que je pourrais aisément
enfoncer ma lame. Le manche de ­l’arme se couvre de sueur dans
ma paume, mais je resserre ma prise.
Fais-­le.
­J’ai soudain la gorge nouée et je tente furieusement d­ ’avaler
ma salive. ­L’homme à mes pieds a tué mon père. Il a tué des
dizaines ­d’Ordinaires au nom du roi. Et je suis sa prochaine cible.
Je hais mon hésitation.
Fais. Le.
Je lève le bras, mes doigts tremblent autour du couteau. Ma
marque me brûle à cause du mouvement qui étire ma peau et me
rappelle ce qui y est gravé.

35
O pour Ordinaire.
Il bouge soudain et enlève le masque de l­’Impérial pour lui
fermer les paupières avec une douceur qui n ­ ’appartient pas à
­l’Exécuteur et que ­j’aurais aimé ne pas voir.
— Tu sais, elle ­t’aurait enterré si elle ­n’était pas trop occupée
à me fuir.
Ma respiration se coupe et mon cœur bat la chamade.
Il a raison. Si ­j’avais pu, ­j’aurais tiré ­l’homme ­jusqu’au terrain
de terre battue le plus proche et je lui aurais creusé une tombe.
Comme si cela pouvait racheter tout ce que ­j’ai commis de mal.
Comme si cela pouvait réparer le fait que je n ­ ’ai pas enterré ma
meilleure amie ni mon père.
La symétrie de leur mort me rend malade. Ils se sont tous les
deux vidés de leur sang dans mes bras et je me suis juste enfuie.
— Le moins que je puisse faire est de ­t’enterrer pour elle.
Cette unique phrase soufflée d­ ’une voix tendre me frappe
aussi vivement ­qu’un couteau et ­j’en lâche presque celui que je
tiens dans la main. Je le fixe, stupéfaite. Il balance ­l’homme sur
son épaule et se relève en titubant.
Kai.
Voilà qui se trouve devant moi. Pas l­’Exécuteur. Pas l­’un de
ses nombreux masques. Juste Kai.
Et je hais cette image.
Je hais avoir à nouveau aperçu ce garçon. Car il est beaucoup
plus simple de le haïr quand il ­n’est pas lui, mais ­l’Exécuteur
­qu’on ­l’a forcé à devenir.
Je le regarde quitter la ruelle, l­’homme que ­j’ai tué sur le dos.
Kai n ­ ’accomplit jamais rien sans raison, c­ ’est pour cela que sa
gentillesse me laisse sans voix.
Quand il disparaît dans un virage, je me demande soudain
pourquoi moi, je lui ai témoigné de la gentillesse.

36
Les étoiles sont de petites charmeuses qui font sans arrêt des
clins ­d’œil dans la pénombre.
Mais elles sont de bonne compagnie et ­m’entourent de toutes
leurs constellations. Cela fait des heures que je suis allongée sur le
toit de cette boutique délabrée à regarder le jour devenir crépus-
cule, le crépuscule ­s’effacer dans la nuit.
Le soleil était passé sous la ligne ­d’horizon lorsque l’écho des
Impériaux a commencé à ­s’éloigner. Au bout ­d’un moment, le
bruit de leurs bottes sur les pavés inégaux s’est éteint tandis que
je fixais le ciel en espérant ­qu’il ­s’assombrisse.
Lorsque les dernières touches de mauve ont disparu du
dôme de nuages en ne laissant q­ u’une couverture noire prête à
­s’enrouler autour d­ ’Ilya, je finis par me remettre sur pied et j­’étire
mes muscles. Tout mon corps me fait mal, sensation à laquelle je
me suis habituée, mais la plaie fraîchement reçue dans la journée
est particulièrement douloureuse. À cause de mon mouvement
brusque, du sang se met à couler sur ma cuisse et se fraie un che-
min carmin le long de ma jambe. Je ne supporte pas de sentir sur
moi ce liquide collant qui me rappelle le sang que je ­n’arriverai
jamais à nettoyer de mes mains.
Je descends tellement lentement du toit que c­ ’en est embarras-
sant, mais je me glisse dans l­’ombre dès que mes pieds touchent
le sol. Je boitille dans les allées silencieuses en évitant les sans-­abri
qui ont commencé à se rassembler dans leurs coins de rue habi-
tuels pour la soirée.
Les Impériaux sont partout. Ils patrouillent à pas lents le long
des rues en tournant la tête, me cherchant du regard dans le noir.
Cela me rend la tâche à la fois compliquée et extrêmement aga-
çante. ­Je les esquive dans la lumière mourante et essaie tant bien
que mal de ne pas laisser une traînée de sang sur les pavés en lou-
voyant dans les ruelles.
Je prends un virage vers une rue sombre au sol inégal et…
Une main rugueuse se pose sur mon épaule, sa poigne tout
sauf douce. Je baisse la tête et aperçois des bottes cirées noires du
coin de ­l’œil tandis que ­l’odeur ­d’amidon ­m’assaille. Je ­n’hésite

37
pas un instant à crocher du pied la cheville de ­l’homme. Je tire et
­l’envoie voler au sol, stupéfait. En quelques secondes, je suis sur
lui et sors la dague de ma botte avant de frapper sa tempe avec la
poignée de ­l’arme pour étouffer son cri de surprise.
­L’Impérial longiligne est à peine adulte. Il gît maintenant
inconscient sur les pavés sombres. Les battements sauvages de mon
cœur ­m’obligent à prendre une inspiration avant de le traîner avec
difficulté pour le cacher plus profondément dans ­l’ombre.
Mon trajet j­usqu’à l­’Écorché est lent et douloureux. Jamais je
­n’aurais imaginé me sentir soulagée à la vue de la vaste étendue
de sable devant moi. Mais après avoir passé des heures à avancer
furtivement dans ­l’ombre en manquant de justesse ­d’être décou-
verte, ce paysage me fait sourire malgré la vague de douleur ­qu’il
déclenche en moi.
Seuls quelques rares Impériaux sont stationnés à la frontière
du désert, car les citoyens de Dor et de Tando sont assez intelli-
gents pour éviter de venir visiter Ilya au risque ­d’être pris pour
des Ordinaires. ­L’isolement est la spécialité du royaume. Tout
cela pour assurer la pérennité de cette société élitiste, pour éviter
qu’elle ne soit corrompue par ceux qui ­n’ont pas de pouvoir.
Cette pensée me rend hargneuse. La vérité ­qu’elle renferme
me donne la nausée.
La fureur me fait avancer et je progresse à pas lourds dans le
sable. Les grains se dispersent sous mes semelles avant de finir
inévitablement par se glisser dans mes chaussures, rendant ainsi
mon voyage encore plus inconfortable.
Les heures s­’égrènent et je marche droit devant moi. Je
­m’occupe en fouillant ma mémoire fatiguée pour tenter de me
souvenir des cartes que père étalait devant moi quand ­j’étais
enfant. Je ne suis pas certaine de la distance sur laquelle ­s’étend
le désert, ce qui me fait me sentir stupide d­ ’avoir cru pouvoir y
survivre malgré mes blessures.
Comme si ­j’avais le choix.
Je soupire et me soumets à ­l’idée que je suis à présent encer-
clée par la mort, incapable de prendre une autre direction que

38
celle qui se trouve droit devant. Je me rappelle vaguement les
cartes et soupçonne que, si je continue à marcher à ma vitesse
actuelle, je pourrai atteindre Dor ­d’ici environ cinq jours. Enfin,
si je réussis à marcher quasiment sans ­m’arrêter, mais alors je fini-
rai probablement par ­m’évanouir et la mort pourra me prendre
après tout ce temps.
Il ­n’y a ­qu’un seul moyen de le savoir.
La nuit se rafraîchit et la température baisse au fur et à mesure
que je ­m’enfonce dans le désert. Ma veste sale pleine de poches
est bien plus utile pour voler que pour me réchauffer. ­C’est
exactement pour cela ­qu’Adena ­l’a créée. Je passe le pouce sur le
tissu rêche vert olive et me souviens des douces mains brunes qui
ont cousu le vêtement.
« Tu promets de la porter pour moi ? »
­L’image ­d’Adena mourant sur mes genoux en prononçant
sa dernière volonté surgit dans mon esprit et me fait accélérer.
Même si ­j’en avais le temps, je sais que je serais incapable de dor-
mir pendant ce voyage. Ou alors, pour toujours.
Car dans ces moments silencieux où le sommeil vient
­m’emporter, je vois Adena mourir encore et encore. Comme si
le mouvement de mes paupières qui se ferment invitait mon esprit
à me faire revivre cette horreur. La branche émoussée à travers sa
poitrine, ses doigts attachés et brisés, son corps couvert de sang…
Mon propre sang se met à bouillir lorsque je pense au sourire
de Blair au moment de lancer le bâton vers le dos d­ ’Adena à la
simple force de son esprit.
Je la tuerai.
Je ne sais pas exactement comment, où, ni même quand, mais
Adena ­n’était pas la seule à ne faire des promesses que si elle était
certaine de pouvoir les tenir.
Je fouille dans mon sac et en tire la veste usée qui appartenait
à mon père pour l­’enfiler. Elle est bien trop grande, et pour-
tant, aucun vêtement ne ­m’est jamais mieux allé que celui-­ci.
­J’enfonce mes mains dans les poches et frissonne légèrement tout
en continuant ­d’avancer sur le sable.

39
Les heures passent et volent la pénombre pour la remplacer
par des touches ­d’orange qui emplissent le ciel et promettent
­l’arrivée ­d’un soleil de plomb.
Je prends de courtes pauses, tout juste assez longues pour
reposer mes jambes courbaturées en avalant mes rations et mon
eau chaude. J­’inspecte fréquemment mes plaies, tout particulière-
ment la plus fraîche sur ma cuisse.
Un cadeau de sa part.
Ce sillon sanglant est de son fait, j­’en suis certaine. Un jet
aussi précis ne peut venir que de lui, tout comme l­’idée de me
transpercer pour me faire descendre des toits. Je ­n’en attendais
pas moins de ­l’Exécuteur calculateur qui tente désespérément de
­m’attraper.
Raison de plus pour accélérer.
Je force mes jambes à avancer plus vite en essayant de le
repousser de mes pensées.
Il est à mes trousses.
Mes lèvres tressaillent à cette réflexion et tirent sur la cicatrice
qui descend le long de ma mâchoire.
Et je ­n’hésiterai plus.
4

Kai

— Tu fais peur à voir.


Les yeux de Kitt passent sur les taches écarlates qui maculent ma
chemise à cause de ­l’Impérial que ­j’ai enterré et dont il ­n’a pas
besoin de connaître le sort.
Pour elle.
Au mieux, je frise la trahison.
Au pire, je suis pathétique.
Le regard scrutateur du roi rencontre enfin le mien, et nous
nous fixons dans une expression à demi amusée. Un sourire de
familiarité se forme involontairement sur mes lèvres à la simple
sensation que nous sommes frères. Des frères dont les noms ne
sont pas précédés de titres. Des frères qui, pendant un instant de
béatitude, ignorent les allégeances forgées dans le sang.
­C’est la première fois depuis des jours ­qu’il me laisse le voir.
Le voir lui.
Sa tristesse a cédé la place à la fatigue, ses yeux rieurs sont
hantés, ses joues légèrement creusées et sa mâchoire assombrie
par un début de barbe. Mon inspection se heurte à la même che-
mise froissée ­qu’il porte depuis trois jours, mal boutonnée, les
manches éclaboussées ­d’encre.
— Tu ­n’es pas dans un meilleur état, je réponds.

41
À ma surprise, un semblant de sourire étire toujours mes
lèvres.
Kitt cligne des yeux en remarquant ses mains tachées et les
parchemins noircis éparpillés devant lui comme s­’il voyait la
scène pour la première fois. Puis il soupire et rassemble les docu-
ments qui ­l’absorbaient tellement en une pile vacillante.
— Je vais bien. Je suis un peu fatigué, ­c’est tout.
— Tu sais ­qu’il y a un remède tout simple à cela… ­N’est-­ce
pas ?
­J’ai ­l’air timide alors que ­j’essaie de trouver le juste milieu
entre détendre l­’atmosphère et tenter de lui faire entendre raison.
Mon attitude ­m’agace.
Kitt est différent. Nous sommes différents. Je ne sais plus dis-
tinguer mon frère de mon roi.
Sa réponse ne vient pas et je termine ­d’un ton calme, mais
inquiet :
— Tu devrais essayer de te reposer. De dormir un peu.
Je désigne le siège de cuir abîmé dont il a hérité ­d’un mouve-
ment de la tête :
— Tu ­n’as pas quitté ce fauteuil depuis des jours.
— Je dormirai quand je serai mort.
Le son que Kitt produit pour accompagner ces mots ne peut
être décrit que comme un toussotement étranglé :
— Désolé, dit-­il en riant à demi et en secouant la tête ­d’un air
apparemment amusé. Trop tôt ?
Je me force à sourire face à celui qui m ­ ’apparaît comme un
étranger. Dans une autre vie, si ­j’avais entendu ces mêmes mots
dans la bouche de Kitt, ils ­n’auraient pas eu cet arrière-­goût âcre,
­n’auraient pas été prononcés avec ce sourire fou sur le visage. Le
deuil ­l’a transformé en un homme qui me fait peur.
— Très bien, je soupire, tu dormiras quand tu seras mort.
Même si tu ­n’as pas ­l’air de réellement vivre non plus.
Mes yeux cherchent les siens et le supplient plus intensément
que les mots ­n’en sont capables :
— Tu n ­ ’as pas quitté le bureau depuis ton couronnement.

42
Nous pourrions aller nous promener dans les jardins pour voir la
reine.
Je déglutis en pensant à ce que le deuil a fait ­d’elle :
— Les docteurs disent que son état empire. Elle ne quitte
pas son lit et ils craignent… ils craignent que son temps ne soit
compté.
Il ­s’immobilise et reste longtemps silencieux après ma sug-
gestion. Son hésitation ne devrait pas me surprendre. Kitt n ­ ’est
pas proche de ma mère. Car c­ ’est exactement ce ­qu’elle est : ma
mère. Pas la sienne.
Je ­m’éclaircis la gorge et dévie rapidement vers des sujets plus
attrayants.
— Nous pourrions aller voir Gail dans les cuisines. Elle ­n’aura
de cesse de demander à te voir tant que tu n ­ ’auras pas mangé une
de ses brioches au miel…
— Je suis très bien là où je suis, merci.
Je cligne des yeux. Quelle façon royale de me congédier.
Je hoche lentement la tête et recule ­d’un pas vers la porte :
— Eh bien, si je ne peux rien faire ­d’autre…
Votre Majesté.
Je ravale ces mots avant q­ u’ils ne puissent s­’accrocher à la fin
de ma phrase. Je tends la main vers la porte, prêt à ­m’échapper…
— ­C’est son sang ?
Je vacille et fais volte-­face.
Ses yeux verts sont fixés sur les taches qui maculent ma che-
mise. Je reste immobile et silencieux un long moment. Je lui
laisse simplement le temps de ­m’étudier tandis que ­j’essaie de
déchiffrer ce qui se trame dans son esprit.
Quand je prends enfin la parole, ­c’est la question à laquelle
­j’évite moi-­même de répondre qui passe mes lèvres :
— Serais-­tu plus déçu que ça le soit ou que ça ne le soit pas ?
Il avale sa salive. Prend une profonde inspiration. Sourit ­d’une
expression tout sauf joyeuse.
— Je ­n’en sais rien.
Un autre long silence ­s’étire.

43
— Et toi ?
— Je ­n’en sais rien.
Pathétique.
— Est-­ce ce que ça ­l’est ?
Kitt ne me regarde pas en posant sa question.
— Son sang, je veux dire.
Je soupire, soudain fatigué au souvenir des événements de ce
matin.
— Non.
Soulagé ? Déçu ? ­J’ai ­l’impression de ne plus savoir faire la
différence entre ces deux émotions en prononçant ce mot qui
semble pourtant si simple.
— Je vois, marmonne Kitt. Mais elle était là, ­j’imagine ?
— Oui. Je ­l’ai fait sortir de force de la maison.
Kitt lève un sourcil avant que ­j’aie pu terminer.
— ­J’y ai mis le feu.
— Je vois.
Nous nous dévisageons avec méfiance. Elle est un sujet ­qu’il
vaut mieux éviter, pourtant elle ­n’est jamais loin de nos pensées.
Une torture pour lui comme pour moi.
— Le sang ? demande Kitt en me désignant du menton,
impatient.
— Un Impérial ­qu’elle a poignardé. Elle ­l’a tué dans la péri-
phérie des bas-­fonds.
Son rire sans vie fait son retour.
— Elle a vraiment pris la mauvaise habitude de poignarder les
gens, hein ?
Je ­m’éclaircis la gorge et essaie de ne pas dépasser les limites de
Kitt, que je ­n’arrive plus à définir.
— Oui, eh bien, moi aussi. Et je me suis assuré q­ u’elle ne
­s’échappe pas saine et sauve.
— Alors…, commence Kitt ­d’un ton bien trop familier.
Je vois le reflet de Père dans son regard, sa réincarnation dans
chacun des mots de Kitt.
— ­Qu’es-­tu en train de me dire, Exécuteur ?

44
Je me raidis légèrement :
— Je crois q­ u’elle se dirigeait vers l­’Écorché pour essayer de
traverser j­usqu’à Dor ou Tando. Je ne suis pas certain q­ u’elle y
arrive. Mais, encore une fois, elle a pris la mauvaise habitude de
rester en vie.
Ma voix est plate et présente ­l’Exécuteur ­qu’il attend que je
sois.
— Je vais faire rassembler des hommes et des chevaux habitués
au désert pour la poursuivre, ­j’indique. Nous partirons au plus
vite.
Une pause.
— Votre Majesté.
Merde. Je ­n’ai pas pu ­m’en empêcher, hein ?
Kitt me scrute et le titre ne semble pas l­’affecter le moins du
monde. Il a plutôt ­l’air curieux.
— Puis tu me ­l’amèneras.
Je hoche la tête.
— Le feras-­tu ?
Je le fixe en respirant lentement.
— As-­tu une seule raison de croire que je ­n’obéirai pas ?
Kitt hausse les épaules et s­’adosse à son siège pour croiser ses
bras tachés ­d’encre sur sa chemise froissée.
— ­C’est juste que, eh bien… Je connais tes antécédents.
Je me raidis. Nous nous étudions et discutons en silence de
la seule chose dont nous ­n’avons jamais parlé à voix haute. Le
commentaire de Kitt était subtil, mais son manque de foi en ma
loyauté et en ma capacité à accomplir ses ordres était très clair.
Ma réponse est distante :
— ­C’est différent. Et tu le sais.
— Vraiment ? dit-­il ­d’un ton innocent qui me trouble. Tu
­n’avais aucun lien avec ces enfants, pourtant, tu les as quand
même absous, ils ont échappé au châtiment malgré leurs crimes.
— Kitt…, je commence avant q­ u’il ne me coupe brutalement.
— Écoute, je ne dis pas que sauver ces enfants était une mau-
vaise chose.

45
Reckless
Lauren Roberts

Cette édition électronique du livre


Reckless de Lauren Roberts
a été réalisée le 26 juin 2025 par Olympe.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage,
(ISBN : 9782073049131 – Numéro d’édition : 619968).
Code produit : Q02403 - ISBN : 9782073049179.
Numéro d’édition : 619973.

Ce document numérique a été réalisé par Soft Office

Vous aimerez peut-être aussi