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Portrait de Jacques Rivette, cinéaste unique

Jacques Rivette, figure emblématique de la Nouvelle Vague, a construit une carrière cinématographique unique, alliant secret et hasard. Son approche du cinéma, marquée par une extrême pudeur et une méthode d'improvisation, a influencé la critique et la création cinématographique en France. Malgré ses périodes de repli, Rivette a su se réinventer grâce à ses amis et à sa passion pour le cinéma, créant des œuvres mémorables qui interrogent la nature même de la fiction.

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Portrait de Jacques Rivette, cinéaste unique

Jacques Rivette, figure emblématique de la Nouvelle Vague, a construit une carrière cinématographique unique, alliant secret et hasard. Son approche du cinéma, marquée par une extrême pudeur et une méthode d'improvisation, a influencé la critique et la création cinématographique en France. Malgré ses périodes de repli, Rivette a su se réinventer grâce à ses amis et à sa passion pour le cinéma, créant des œuvres mémorables qui interrogent la nature même de la fiction.

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Ciné

inemaMmc
Critique érudit, intransigeant et féroce

avant d‘être un pilier de la Nouvelle Va—

gue, Jacques Rivette s‘est construit, en

quarante ans, un parcours de cinéaste

unique, entre aventure et maîtrise, culte

du secret et goût du hasard.

« Il ressemblait au chat d‘Alice au pays des merveilles.


Il était tout petit. On le voyait à peine. Il semblait ne pas
manger. Quand il souriait, il disparaissait entièrement
derrière ses dents superbes. Il n‘en était pas moins
féroce pour autant. » Ce portrait est signé Claude Cha—
brol et il évoque le Jacques Rivette des années 50, quand
un groupe de jeunes gens aux dents certes superbes,
mais surtout longues, critiques à droite, à gauche, puis
aux Cahiers du cinéma allaient révolutionner le cinéma
français et lancer la Nouvelle Vague. Cinquante ans plus
tard, montant les marches du festival de Cannes pour
la projection de Va savoir, Rivette n‘a pas beaucoup
changé — même si les années ont blanchi et clairsemé
sa chevelure, émacié un peu plus son visage. Quelque
chose en lui — le nez, les sourcils, le sourire, justement,
pétillant et matois, que sais—je encore ? — a toujours
irrésistiblement évoqué François Mitterrand, un autre
féroce... L‘image du chat du Cheshire est d‘autant plus
adaptée que l‘ami à géométrie variable de la petite Alice
a le don d‘apparaître et de disparaître à volonté. C‘est
aussi, paraît—il, l‘un des talents de Jacques Rivette,
qui, entre deux films, s‘isole, débranche son téléphone,
sait rester introuvable pour ceux qui le cherchent.
« Il est tellement secret que si on dit quoi que ce soit
sur ses films ou sur sa vie on a l‘air d‘être terriblement
indiscret et de le trahir », lance Bulle Ogier — comé—
dienne fétiche, employée dans six films — à la caméra
de Claire Denis dans Jacques Rivette, le veilleur. « Pour
le joindre, il y a toute une série de barrières à franchir

Portrait de Jacques Rivette, réalisateur de ‘‘Va savoir”

38 Télérama n° 2700 — 10 octobre 2001


et abandonné au bout de deux jours le tournage de
l‘opus 3, Marie et Julien, avec, excusez du peu, Albert
Finney et Leslie Caron. Deux ans plus tard, il tourne
dans la douleur son film suivant, Merry—go—round, qu‘il
juge rétrospectivement « malheureux et boiteux » et qui
ne sortira qu‘en 1983. Puis le silence. C‘est le cercle
des intimes — Bulle Ogier, son mari, le cinéaste et
producteur Barbet Schroeder, le directeur de la photo
William Lubtchansky, la scénariste Suzanne Schiffman,
disparue l‘an passé — qui le force littéralement à
reprendre le collier et à tourner, pour trois francs six
sous, Le Pont du Nord, dont le succès critique augu—
rera de la deuxième époque (en cours à ce jour) de
l‘œuvre rivettienne.
Quand il va moins bien — parce que « le cinéma est
un système un peu maniaco—dépressif qui vous fait pas—
ser par des phases alternées d‘euphorie et de profonde
déprime », explique le coscénariste de ses huit derniers
films, Pascal Bonitzer —, Jacques Rivette n‘est pas au
fond de son lit. Il est à coup sûr dans une salle obscure.
« C‘est un cinéphage », dit Laurence Côte. « II est dans
l‘intimité radicale de la fiction sous toutes ses formes,
ajoute Martine Marignac. I/ passe sa vie à aller au
cinéma, mais aussi à lire, à écouter de la musique. Il
est clair que la réalité du monde l‘agresse. »
La réalité, il la vivra donc par le prisme du cinéma.
Les premiers jours de Jacques Rivette à Paris, à l‘au—
tomne 1949, ressemblent à ce qui sera, plus tard, l‘em—
ploi du temps de ses personnages. Pour ce jeune Rouen—
nais de 21 ans, à la phénoménale érudition — on lui
attribue la capacité de retenir un texte par cœur dès la
seconde lecture —, il est question, l‘après—midi même
de son arrivée, de déambulations dans la capitale : de
sa petite chambre en banlieue à la place Saint—Sulpice,
où un jeune libraire (Jean Gruault, alors comédien et
dont Rivette fera un scénariste pour lui—même, puis
pour Resnais et Truffaut) lui présente une jeune ciné—
phile, Suzanne Schiffman (future complice sur cinqg
films) ; de la place Saint—Sulpice au Studio Parnasse,
où un jeune critique, Maurice Schérer — qui se choisira

plus tard le pseudonyme d‘Eric Rohmer —, anime la pro—
et de codes à respecter, raconte l‘actrice Laurence Côte, jection des Dames du bois de Boulogne. Tout est là,
qui a joué à trois reprises sous la direction de Jacques déjà : le hasard des rencontres au gré des déplace—
Rivette, au cinéma et au théâtre. Prévenir sa produc— ments dans Paris, la formation de bandes qui com—
trice, appeler à certaines heures où il a plus de chance plotent — à la façon de l‘Histoire des Treize, de Balzac,
de répondre, attendre et espérer. Mais, de sa part, ce référence majeure de Rivette — pour s‘emparer, à défaut
n‘est pas de la coquetterie. » Non, plutôt « une extrême du monde, du cinéma.
pudeur et une grande timidité », explique Martine Mari— Le coup d‘Etat sera d‘abord théorique : c‘est aux
gnac, la productrice en question, qui évoque « de longues Cahiers du cinéma que Rivette fait ses griffes. Le lea—
périodes de repli : on sait juste qu‘il ne va pas bien, qu‘il der des « hitchcocko—hawksiens » écrit peu, mais chaque
n‘a pas envie de nous parler. Au début, c‘est un peu intervention est décisive. Premier texte en 1953 (sur
inquiétant, et puis—on s‘habitue. Le cercle d‘amis sert à Boris Barnet). Deux ans plus tard, une très remarquée
le pousser à réapparaître ». Lettre à Roberto Rossellini. Puis une critique restée
Loués soient ses amis : à la fin des années 70, célèbre de Kapo, de Pontecorvo, en 1961, où il stig—
Jacques Rivette va moyen—moyen. II n‘est pas sorti matise un travelling « abject » et conclut en assurant
indemne d‘un projet aussi ambitieux qu‘irréalisable : le cinéaste de « son plus profond mépris ». Il introduit
tourner quatre films (les Scènes de la vie parallèle) ainsi le vocabulaire de la morale dans la critique de
dans la même année 1975. Après Duelle et Noroît (iné— cinéma, laquelle ne sera plus jamais tout à fait la même.
dit à ce jour), il a craqué, physiquement et moralement, « Rivette [...] représentait une sorte de terrorisme ciné— «>

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-) matographique, expliquera plus tard Jean—Luc Godard. trouve la réponse : « un cinéma où l‘on n‘imposerait
[...] J‘aimais beaucoup un film et si Rivette disait ”C‘est rien ». André S. Labarthe, producteur de la série, raconte :
de la connerie”, je disais comme lui. Il y avait un côté « Renoir se souciait tellement de la caméra [...] qu‘à
stalinien dans ces rapports—là. Avec Rivette, c‘est comme un moment il s‘adresse à Rivette et lui demande : ”Est—
s‘il avait détenu la vérité cinématographique, différente ce que ça tourne ?” Et Rivette, plus renoirien que Renoir,
de celle des autres. » Rivette est peut—être le Saint— de répondre du tac au tac : ”Ça tourne comme la Terre
Just de la bande, mais son immense culture — littéraire autour du Soleil, vous savez. Ça n‘a plus d‘importance.”
et philosophique — sert pour emmener la revue sur le Je ne sais pas si cela suffit pour parler de révolution
chemin de la modernité. copernicienne, mais je suis sûr que cela nous renseigne
Coup d‘Etat pratique, ensuite, sans quitter les sur le cinéma que Rivette va faire à partir de L‘Amour
Cahiers, qu‘il dirigera de fait de 1963 à 1965. Lui qui fou : un tournage qui tournerait comme la Terre autour
a découvert le cinéma dans le Journal de tournage du Soleil, sans début ni fin. »
de La Belle et la Bête, de Cocteau, a déjà signé un pre— Deux films mythiques et impressionnants —L‘Amour
mier court métrage, Aux quatre coins, quand il était à fou (1969, durée : 4h10), et Out 1 : Noli me tangere
et Jean—
Rouen. Il poursuit son apprentissage à Paris, réalise (1970, durée : 12h30) — sont le fruit de cette première
1e on dans
trois films brefs, participe à ceux du reste de la bande, méthode fondée sur l‘improvisation. Et puis, dès Céline
L‘Amour fou, 1968
sert d‘assistant stagiaire à Jacques Becker (pas de et Julie vont en bateau (1973—74, durée : 3h05), Rivette
(en ut). Dominique
chance, c‘est sur un film médiocre, Afi Baba) et à Jean a compris que « l‘impro était une fausse liberté. J‘en suis
Labourier et Bulle
Renoir (sur French Cancan). Il franchit un palier en tour— arrivé au canevas ; une vieille tradition théâtrale, au
Ogier dans Céline et
nant quasi clandestinement (et pendant plus d‘un an, fond, si l‘on remonte à la commedia dell‘arte ». Ses films
Julie vont en bateau,
interruptions comprises) Paris nous appartient, qui sort suivants n‘auront donc pas davantage de scénario, mais
1974 (ci—de
en décembre 1961. Puis c‘est le scandale de La Reli— comme base une quinzaine de pages, entre traitement
gieuse, interdit par la censure au printemps 1966, fina— et déclaration d‘intentions, obtenues après de longues
lement « libéré » l‘été suivant. L‘affaire le rend célèbre, séances de discussion avec ses coauteurs. « Quelque
mais Rivette s‘est « ennuyé pendant le tournage ». Lassé chose de virtuel, remarque Pascal Bonitzer. Des par—
d‘avoir passé trop de temps sur ce projet, il s‘inter— cours de personnages et de sentiments sont fixés au
roge : « Que pourrait être un film non préparé ? » premier jour de tournage parce qu‘il faut un plan de tra—
C‘est en consacrant à Jean Renoir un documentaire vail, mais il reste une part importante de hasard. On sait
(dans la célèbre série « Cinéastes de notre temps ») qu‘il en gros ce qui va se passer, mais la fiction réserve

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Cinémamagazine

des aléas parce que les personnages n‘ont pas un par— « que les autres cinéastes inventent aussi leur film
cours univoque, ils font plutôt des allées et venues. » entre ”Moteur” et ”Coupez”, mais ils le font alors avec
Ces dernières années, ses dialogues ne sont plus plus de points d‘appui, et une moins grande atten—
improvisés, ils sont désormais écrits au jour le jour, tion au hasard. Rivette me permet de ne jouer qu‘avec
portés aux acteurs la veille du tournage ou le matin ce qui se passe dans l‘instant de la prise : j‘adore jouer
même. Rivette s‘explique (1) : « J‘aime bien dire : le pré— avec des parcelles de temps et de narration infimes.
sent du film, c‘est la scène que nous tournons aujour— Ne jamais se poser la question de la macroéconomie
d‘hui, et je ne veux savoir que celle—là. Bien sûr, il est du rôle, c‘est une école » !
nécessaire de savoir celle que nous tournerons demain, Avec Rivette, la liberté est surveillée et la cinéphi—
il est inévitable de la prévoir : ce sont des amis qui s‘oc— lie étaye les rapports humains. La cinéphilie sous toutes
cupent de cela sur le tournage : quelqu‘un qui peut ses formes... A Jeanne Balibar, Rivette a parlé « d‘un
avoir cette avance d‘un ou deux jours sur le moment
précis dans lequel moije m‘obstine. » Christine Lau—
rent et Pascal Bonitzer sont ces éclaireurs d‘aujour—
d‘hui ; ils ont remplacé ceux d‘hier, Suzanne Schiff—
man ou Eduardo de Gregorio.
Pour les acteurs, cette méthode de tournage à vue
est « soit très excitante, soit très inquiétante, remarque
Pascal Bonitzer. I/ y a eu des échecs ». Comme avec A lire
Jeanne Moreau, qui, après avoir accepté d‘être la figure la critique de
centrale de La Bande des quatre (1988), n‘est « jamais ”Va savoir” p. 6.
rentrée dans le jeu ». Son rôle a échu à Bulle Ogjer, sauf
que ce n‘était plus le même, puisque les personnages
ont leur vie propre, davantage liés à ceux qui les inter—
prètent qu‘au metteur en scène... De ceux de Va savoir,
Jacques Rivette trouve important « qu‘ils gardent une
part de leur mystère, que l‘on se demande ce qu‘ils pen—
sent à tel ou tel moment du film. Moi, je ne sais pas ce
qu‘ils pensent, et je suis très content de ne pas le savoir.
Personne ne le sait. Dans la vie, on dit tout le temps des
film avec Robin Wright Penn sorti en plein milieu de l‘été,
A gauche,
il y a trois ans, que personne n‘avait vu » ; avec Laurence
Emmanuelle Béart
Côte, pendant Haut bas fragile (1994—1995), c‘était
et Michel Piccoli
de Melanie Griffith dans Working Girl qu‘il était ques—
dans La Belle
tion, sans compter de longues discussions sur Les Contre—
Noiseuse (1991).
bandiers de Moontfieet. Laurence Côte jouait Ida, cette
Ci—dessus, Bruno
jeune femme qui « a l‘impression, partout où elle va,
Todeschini et
d‘être rattrapée par quelque chose survenu dans son
Marianne Denicourt
passé ». Rivette l‘avait choisie parce que la comédienne
dans Haut, bas,
avait écrit quelques scènes autobiographiques sur la
fragile (1995).
recherche de ses parents qui lui avaient plu et qui avaient
Et, à droite :
inspiré le personnage. Le cinéaste et son interprète argu—
La Religieuse, avec
mentent donc : Stewart Granger aurait—il dû avouer au
Anna Karina, qui fit
choses sans les penser. Si les personnages de cinéma, jeune héros de Moontfleet qu‘il était son père ? « Oui,
dans mes films, ont ce genre d‘existence, je suis très scandale en 1966.
il a eu tort de ne pas le faire », dit l‘actrice ; « Non, il a
content ». De la direction d‘acteurs comme un exer— eu raison », répond le metteur en scène. Finalement,
cice de la liberté, en quelque sorte : « Jacques donne aux Ida/Laurence Côte ne dit pas à Sarah/Anna Karina
acteurs la possibilité d‘être auteurs de leur jeu et de qu‘elle est sa fille. Comme chez Fritz Lang...
signer », dit ainsi Sergio Castellitto, un des interprètes Quant au ton souriant de Va savoir, il obéirait selon
de Va savoir, enchaînant avec humour : « J‘ai été impres— Rivette au vieil adage de Howard Hawks : « Quand on
sionné par l‘autorité de ses doutes. Quand on lui deman— a une histoire, il faut d‘abord essayer de la faire en comé.—
dait si ce qu‘on avait fait était bien ou pas, il répondait die et puis, si on n‘y arrive pas, en sombre drame. » Si
avec une autorité impressionnante : ”Je ne sais pas”. » on lui suggère que les histoires croisées d‘amour et
« I! me laissait beaucoup penser à ce queje vou— de théâtre de Va savoir pourraient évoquer, en infini—
lais, renchérit Jeanne Balibar. /! ne m‘empêchait pas ment plus léger, celles de L‘Amour fou (Bulle Ogier quit—
de révasser de mon côté, et je crois que ça se voit dans tant Jean—Pierre Kalfon pendant une répétition d‘An—
le film. Jacques Rivette est — avec Mathieu Amairic — le dromaque), Pascal Bonitzer n‘est pas d‘accord : « Jacques
seul cinéaste avec qui j‘ai travaillé qui écrive ainsi le a un certain nombre de thèmes récurrents, dont l‘amour
film au fur et à mesure. » La comédienne espère et le théâtre font partie, mais, dans L‘Amour fou, il y a —)

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