Rousseau et la démocratie délibérative
Rousseau et la démocratie délibérative
(Version auteur)
Jean-Jacques Rousseau tient une place équivoque dans les théories contemporaines de la démocratie
délibérative. La conception épistémique, radicale et unanimiste de la démocratie développée dans le
Contrat social exerce une influence essentielle sur des auteurs tels que J. Habermas, S. Benhabib, J.
Cohen, D. Estlund ou B. Manin. Toutefois, alors que la délibération publique paraît absente de
l’Assemblée des citoyens, ces philosophes en font le fondement premier de la légitimité politique. Cet
article montre comment ces théories doivent être comprises comme autant de tentatives d’atteindre les
fins politiques de Rousseau par des voies non rousseauistes. Elles font du vote l’instrument d’une
découverte collective du bien commun, affirment la co-originarité de la souveraineté et des droits
individuels, et fondent en dernière instance la légitimité sur l’unanimité.
Mots clés : Jean-Jacques Rousseau, démocratie délibérative, légitimité, volonté générale, bien
commun, unanimité, droits individuels, Jürgen Habermas, Joshua Cohen, Seyla Benhabib, David
Estlund, Bernard Manin.
Title : Jean-Jacques Rousseau and deliberative democracy: Common good, individual rights and
unanimity
Keywords : Jean-Jacques Rousseau, deliberative democracy, legitimacy, general will, common good,
unanimity, individual rights, Jürgen Habermas, Joshua Cohen, Seyla Benhabib, David Estlund,
Bernard Manin.
Jean-Jacques Rousseau tient une place à part dans les théories contemporaines de la
démocratie délibérative. Si la plupart des écrits associés à ce thème depuis plus de vingt ans se
situent avant tout dans le prolongement des œuvres politiques de John Rawls et de Jürgen
Habermas, Rousseau est pour ce courant une référence à la fois centrale et ambivalente. Parmi
les penseurs politiques classiques, il est le plus fréquemment cité, et pourtant ces citations
restent souvent allusives, voire embarrassées.
En effet, si les partisans de la démocratie délibérative aiment à se réclamer de Rousseau
comme d’une figure tutélaire vénérable dans leur effort pour interpréter l’idéal démocratique
en terme de promotion du bien commun, de protection de la liberté individuelle et de recherche
de l’unanimité, ils se heurtent à l’absence apparente de toute délibération dans l’Assemblée du
Contrat social comme à un douloureux désaveu du fondement même de leurs théories. Les
invocations de la philosophie rousseauiste dans cette littérature sont, il est vrai, en partie
instrumentales, et s’appuient sur une lecture partielle, sinon tronquée, de la philosophie
rousseauiste, car souvent limitée au Contrat social. Elles sont d’autant plus surprenantes
qu’elles prétendre tirer une théorie de la démocratie pertinente pour des sociétés complexes et
pluralistes d’une œuvre préoccupée avant tout par le gouvernement d’une République de petite
taille et aux mœurs homogènes. Il serait pourtant trompeur de n’y voir que des hommages de
pure forme.
En empruntant une voie que Rousseau paraît avoir rejetée, celle de la délibération, les théories
de la démocratie délibérative s’efforcent de réaliser la fin de la politique rousseauiste : la
conciliation de la liberté du citoyen et de la souveraineté du peuple. Mais elles s’efforcent en
même temps d’en éviter les apories – l’indétermination de la volonté générale quand elle n’est
pas exprimée par la volonté majoritaire et la thèse paradoxale selon laquelle il faut parfois forcer
les hommes à être libres. Il n’est pas certain qu’elles y parviennent, mais elles réussissent au
moins, en renouant avec la visée politique du Contrat social, et en la redéployant au sein des
débats contemporains, à renouveler la théorie démocratique.
Après avoir présenté de manière succincte le socle théorique commun aux théories
délibératives de la démocratie et avoir examiné le problème que pose l’absence de la
délibération dans le Contrat social, nous abordons trois aspects du projet délibératif qui
constituent autant de reprises, plus ou moins explicites et convaincantes, de la politique
rousseauiste : la formulation d’une conception épistémique de la démocratie centrée sur la
découverte du bien commun, le projet radical d’une auto-fondation du corps politique
permettant de penser la co-originarité des droits individuels et de la souveraineté du peuple, et
l’enracinement de la légitimité dans l’unanimité.
La démocratie délibérative
1
Joshua Cohen, « La délibération et la légitimité politique » [1989], trad. C. Girard, in C. Girard et A. Le Goff
(éds.), La démocratie délibérative. Textes Fondamentaux, Paris, Hermann, 2010 (à paraître).
sont nécessaires pour que celle-ci soit possible. Il s’agit, en ce sens, d’une conception radicale
de la démocratie.
Troisièmement, la démocratie délibérative s’oppose aux conceptions qui pensent la politique
démocratique en termes de négociation ou d’alternance entre des groupes politiques opposés :
la délibération ne doit pas permettre de départager des groupes concurrents ou de faire
apparaître une majorité stable, elle vise l’émergence d’un consensus de tous les citoyens. Ce
n’est pas le fait majoritaire, mais le consentement de tous qui constitue le fondement ultime de
la légitimité politique. C’est une conception unanimiste de la démocratie.
Il est aisé de voir, à partir de cette caractérisation minimale – qui ne rend certes pas justice à
la diversité des théories délibératives contemporaines mais décrit le socle théorique commun à
nombre d’entre elles – en quoi la politique délibérative rejoint la politique rousseauiste. Dans
cette perspective, les lois politiques ne sont légitimes que si elles correspondent à un accord de
tous les citoyens sur la nature du bien commun, car c’est seulement ainsi que peuvent être
conciliées l’autonomie individuelle et la souveraineté collective. Comme Cohen le soulignait
dans un article antérieur, spécifiquement consacré à un examen de lectures contemporaines de
Rousseau, c’est là précisément le projet du Contrat social : en voulant le bien commun, chaque
citoyen peut se voir protégé par la force commune tout en restant libre. Dans une société où,
selon la formule de Rousseau, chacun met en commun sa personne et sa puissance sous la
suprême direction de la volonté générale, « l’autorité politique repose en dernière instance sur
une conception partagée du bien commun » 1.
Mais parce que c’est la délibération publique qui doit, selon les théories de la démocratie
délibérative, produire cet accord constituant le fondement premier de l’association politique, il
est tout aussi aisé de comprendre que les références à Rousseau dans cette littérature soient
souvent allusives et parfois négatives, l’érigeant alors en contre-modèle.
Il est fort difficile, en effet, de trouver la trace d’une délibération dans le Contrat social, du
moins si l’on entend par délibération, comme le font nos auteurs, un échange public de raisons
et d’opinions en vue de la prise de décision collective. C’est le passage fameux du chapitre 3
du livre II du Contrat Social qui est habituellement invoqué pour établir le caractère non-
1
Joshua Cohen, « Reflections on Rousseau. Autonomy and Democracy », Philosophy and Public Affairs,
vol. 15, no3, 1986, pp. 275-297.
délibératif de la détermination de la volonté générale chez Rousseau : « Si, quand le peuple
suffisamment informé délibère, les citoyens n'avaient aucune communication entre eux, du
grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération
serait toujours bonne »1.
Mais en quoi peut consister une délibération sans communication ? Affirmant qu’il n’y a pas
de délibération collective chez Rousseau, Bernard Manin souligne que le terme « délibération »,
qui revient fréquemment dans le Contrat Social, y désigne un résultat (la décision qui a été
prise), et non un processus (la pesée des options qui précède la prise de décision)2. Il y a sans
doute un processus délibératif à l’œuvre, mais il est individuel et solitaire : chaque citoyen doit
opiner seul.
Si la communication compromet la qualité de la délibération, c’est parce qu’elle rend possible
l’émergence de factions. Quand les citoyens réunis en assemblée communiquent entre eux, ils
risquent de se constituer en associations partielles, en groupes d’opinion dotés de volontés
particulières qui menacent alors de s’imposer aux dépens de la volonté générale : « Il importe
donc, pour avoir bien l’énoncé de la volonté générale, qu’il n’y ait pas de société partielle dans
l’État, et que chaque Citoyen n’opine que d’après lui »3.
Le danger factionnel vient notamment de ce que dans le débat public, les orateurs les plus
habiles risquent d’influencer les autres citoyens et de les gagner à leur opinion : c’est par la
persuasion politique que se constituent les associations partielles. Dans le Discours sur
l'économie politique, Rousseau voit là l’unique raison susceptible d’expliquer qu’une
assemblée démocratique prenne une décision injuste :
Cela n'arrivera jamais que le peuple ne soit séduit par des intérêts particuliers, qu'avec du crédit et de
l'éloquence quelques hommes adroits sauront substituer aux siens. Alors autre chose sera la
délibération publique, et autre chose la volonté générale. Qu'on ne m'oppose donc point la démocratie
d'Athènes, parce qu'Athènes n'était point en effet une démocratie, mais une aristocratie très tyrannique,
gouvernée par des savants et des orateurs4.
Il n’est pourtant pas entièrement certain que Rousseau ait voulu exclure tout débat de la prise
de décision collective. Il est possible que ce soit seulement une forme particulière de
communication qui soit en cause ici, celle, précisément, qui consiste à former une association
d’opinion, un corps intermédiaire entre le citoyen individuel et le corps politique. C’est ce
1
Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, II, 3, in Œuvres Complètes, t. III, Paris, Gallimard, 1964, p. 371.
2
Bernard Manin, « Volonté générale ou délibération ? Esquisse d’une théorie de la délibération politique », Le
débat, vol. 33, 1985, p. 78.
3
J.-J. Rousseau, Du contrat social, II, 3, op. cit. p. 372.
4
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’économie politique, in Œuvres Complètes, t. III, Paris, op. cit., p. 246.
qu’affirment plusieurs spécialistes de Rousseau1, mais également de nombreux théoriciens de
la démocratie délibérative. Joshua Cohen ou Philip Pettit affirment ainsi que ce n’est pas « le
dialogue et le débat, avec la formation du jugement individuel qu’ils favorisent »2 que rejette
Rousseau, mais « la division de la population en factions organisées »3. David Estlund souligne
de son côté que Rousseau n’affirme pas qu’il faille éviter la communication : de ce qu’en
l’absence de communication le résultat du vote exprimerait infailliblement la volonté générale,
on ne peut déduire qu’en cas de communication le résultat du vote s’en écarte nécessairement.
Rousseau signale simplement que le fait de la communication rend possible la dérive
factionnelle4. Soutenant lui aussi que ce n’est pas le débat en tant que tel, mais plutôt les
tractations par lesquelles les membres de l’Assemblée passent des alliances stratégiques qu’il
faut éviter, Waldron affirme qu’il est difficile de comprendre l’insistance de Rousseau sur la
nécessité de réunir l’assemblée du peuple en un même lieu si elle n’est pas motivée par le souci
de réunir les conditions d’une délibération commune5.
La confrontation du Contrat social aux autres textes rousseauistes permet par ailleurs d’étayer
l’hypothèse d’une délibération rousseauiste par d’autres arguments6. Bruno Bernardi rappelle
ainsi la défense offerte par Rousseau, dans sa Lettre à d’Alembert, de la pratique des cercles de
citoyens, où « les hommes entre eux, dispensés de rabaisser leurs idées à la portée des femmes
et d’habiller galamment la raison, peuvent se livrer à des discours graves et sérieux sans crainte
du ridicule »7. La suite du passage célèbre les vertus intellectuelles – et masculines – du débat
argumenté :
Si le tour de la conversation devient moins poli, les raisons prennent plus de poids; on ne se paye
point de plaisanterie ni de gentillesse. On ne se tire point d’affaire par de bons mots. On ne se ménage
point dans la dispute ; chacun se sentant attaqué de toutes les forces de son adversaire, est obligé
d’employer toutes les siennes pour se défendre et c’est ainsi que l’esprit acquiert de la justesse et de la
vigueur.
1
C’est le cas de Bruno Bernardi : « On a beaucoup moqué l’idée paradoxale d’une délibération sans
communication. Il convient, pour commencer, de ne pas se tromper sur le sens de ce dernier terme, il veut dire ici
former une communauté intermédiaire entre l’individualité et la communauté politique ». Voir Bruno Bernardi,
La fabrique des concepts. Recherches sur l’invention conceptuelle chez Rousseau, Paris, Honoré Champion, 2006,
p. 219.
2
Philip Pettit, « Deliberative Democracy, the Discursive Dilemma and Republican Theory », in. J. Fishkin et P.
Laslett (éds.), Debating Deliberative Democracy, Oxford, Blackwell, 2003, p. 140. Pettit suit sur ce point la lecture
d’Estlund, qui attribue l’émergence des factions au phénomène de la déférence : certains citoyens, intimidés ou
impressionnés par d’autres, abandonnent leur pouvoir de juger par eux-mêmes. Mais si Rousseau affirme que
chaque membre de l’Assemblée ne doit « opiner que d’après lui », il n’affirme pas pour autant que la déférence
soit une condition nécessaire la constitution de factions : elles peuvent émerger si certains citoyens opinent de
manière coordonnée, en fonction d’intérêts particuliers qui leur sont communs.
3
J. Cohen, « Reflections on Rousseau », op. cit., p. 292.
4
David Estlund, Jeremy Waldron, Bernard Grofman et Scott L. Feld, « Democratic Theory and the Public Interest:
Condorcet and Rousseau Revisited », The American Political Science Review, vol. 83, n° 4, 1989, pp. 1318-1319.
5
Ibid., p. 1323.
6
J.-J. Rousseau, Du contrat social, éd. Bruno Bernardi, Paris, Garnier-Flammarion, n. 74, p. 206.
7
Jean-Jacques Rousseau, Lettre à d’Alembert, in Œuvres Complètes, t. V, Paris, Gallimard, 1995, p. 96.
Mais plus que sur cet éloge des cercles de citoyens en tant que lieux propices aux débats
raisonnés, c’est dans les Lettres écrites de la montagne qu’apparaît, selon Bernardi, un « modèle
bien déterminé de la délibération » chez Rousseau1. Celui-ci y distingue trois actes distincts au
sein de la prise de décision : « Délibérer, opiner, voter, sont trois choses très différentes, et que
les Français ne distinguent pas assez. Délibérer, c’est peser le pour et le contre ; opiner, c’est
dire son avis et le motiver ; voter, c’est donner son suffrage, quand il ne reste plus qu’à recueillir
les voix »2. La délibération ici, est bien un processus3, et non simplement un résultat – processus
dont rien n’indique qu’il soit d’ordre privé ou individuel. Ces trois actes correspondent par
ailleurs aux séquences successives de la prise de décision dans un système électoral précis :
« On met d’abord la matière en délibération. Au premier tour on opine ; on vote au dernier »4.
Il est dès lors envisageable que ce soit seulement après avoir opiné, c’est-à-dire pris position,
et non au moment de délibérer, qu’il importerait de ne pas communiquer. La première séquence,
la délibération, ne se limiterait pas alors forcément à une délibération intérieure de chacun, mais
permettrait un échange d’opinions et d’arguments, du moins tant que cette pesée collective du
pour et du contre n’implique pas d’exprimer publiquement son opinion. Le risque de voir des
groupes d’opinions se former n’apparaît en effet que lorsque chacun a fait connaître clairement
la position qui est la sienne, et qu’il devient possible, pour ceux qui ont des avis et des intérêts
communs, de se compter et de s’associer en fonction de ceux-ci. C’est là la source de la
« scission secrète, [la] confédération tacite, qui pour des vues particulières sait éluder la
disposition naturelle de l’assemblée »5. Une telle interprétation suppose toutefois que les
citoyens puissent débattre tout en se dissimulant les uns aux autres leurs opinion réfléchie,
même une fois qu’ils l’ont arrêtée. Il s’agirait là d’un mode fort restrictif, en un sens assez peu
plausible, de délibération collective. Mais il devient plus plausible si l’on considère que c’est
seulement une fois les opinions entièrement fixées – quand la délibération est achevée – que les
opinions des uns et des autres ne doivent plus être partagées. Après tout, le souci de ne pas voir
1
Selon Bernardi la délibération, entendue comme résultat et comme processus, est au cœur de la problématique
rousseauiste : « La délibération est cette boîte noire dans laquelle entre la pluralité des voix des citoyens et de
laquelle sort l’unité de la volonté générale déclarée. Le Contrat social a-t-il un autre objet que d’essayer de
comprendre comment peut fonctionner cette boîte noire ? » (Bernardi, La fabrique des concepts, op. cit., p. 216).
2
Jean-Jacques Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, in Œuvres Complètes, t. III, op. cit., p. 833.
3
Mais comme le remarque Bernardi, la délibération dont il est question ici est celle des « tribunaux » – terme
général renvoyant au gouvernement aussi bien qu’aux assemblées de magistrats, mais non à l’assemblée
souveraine. Il en va de même aux livres III et IV du Contrat Social, où le terme « délibération » désigne bien le
processus et non son résultat : là aussi, il est question du gouvernement, et non de l’Assemblée des citoyens.
« C’est bien là que semble résider la difficulté ultime : ce modèle, Rousseau se refuse à le mettre en œuvre pour
penser les délibérations de l’assemblée souveraine, l’assemblée des citoyens » (Bernardi, op. cit., p. 217).
4
J.-J. Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, op. cit., p. 833.
5
J.-J. Rousseau, Discours sur l’économie politique, in Œuvres Complètes, t. III, op. cit., p. 246-247.
les votes s’influencer les uns les autres justifie souvent la pratique commune du vote simultané
à bulletins secrets : votant l’un après l’autre et de manière publique, les votants risqueraient de
s’influencer et de former des coalitions de dernière minute. Rousseau nous dit que l’assemblée
qui, sans communiquer, pourrait exprimer par le vote la volonté générale, est déjà
« suffisamment informée », sans nous donner d’indication sur l’origine de cette information –
sans se prononcer sur la part qu’y jouent, ou non, les discussions politiques préalables.
Cohen souligne de son côté que dans ces mêmes Lettres écrites de la montagne, Rousseau
affirme à maintes reprises la fonction délibérative des assemblées législatives. Ainsi, quand il
critique la limitation du pouvoir des Conseils Généraux de Genève, qui en fait un « simulacre
de liberté », Rousseau dénonce les entraves posées à la délibération collective :
D’ailleurs on ne peut rien proposer dans ces assemblées, on n’y peut rien discuter, on n’y peut
délibérer sur rien […] N’est-il pas contre toute raison que le corps exécutif règle la police du corps
législatif, qu’il lui prescrive les matières dont il doit connaître, qu’il lui interdise le droit d’opiner, et
qu’il exerce sa puissance absolue jusque dans les actes faits pour la contenir ? » 1.
1
J.-J. Rousseau, Lettres écrites de la Montagne, in Œuvres Complètes, t. III, op. cit., p. 830.
2
Ibid., p. 856.
3
J. Cohen, « Reflections on Rousseau », op. cit., n. 16, p. 291-292.
l’inscription des théories contemporaines de la démocratie délibérative dans la droite lignée du
Contrat social.
L’accent mis par ces théories sur la délibération apparaît dès lors comme une tentative, sinon
anti-rousseauiste, du moins non rousseauiste, de réaliser les fins politiques de Rousseau : penser
l’autogouvernement comme découverte collective du bien commun, poser la co-originarité de
la souveraineté et des droits individuels, fonder la légitimité sur l’unanimité.
Dans un autre article, intitulé « Une conception épistémique de la démocratie »1, Cohen
invoque explicitement Rousseau afin de défendre, contre les attaques de William Riker, les
théories dites « populistes » de la démocratie, c’est-à-dire les théories qui voient dans le vote
l’expression d’une volonté générale des citoyens. Selon Riker2, ces théories sont incohérentes,
car les théories du choix social – qui s’intéressent à la détermination de choix collectifs à partir
de préférences individuelles – montrent que les résultats produits par des votes à la majorité
sont instables, contingents et cycliques – ils ne peuvent donc pas exprimer une volonté
cohérente. Riker insiste notamment sur le fait qu’un même ensemble de préférences
individuelles peut produire des résultats collectifs totalement différents selon le type de
procédure majoritaire employé – ce sont les institutions majoritaires, et non une quelconque
volonté générale, qui déterminent les résultats du vote. Cohen reproche à Riker de ne pas
comprendre que les théories « populistes » sérieuses ne considèrent pas le vote comme le
révélateur infaillible de la volonté générale, mais comme un indicateur faillible de ce qu’elle
est. Ces théories ne confondent donc pas le résultat majoritaire et la volonté générale, mais
voient dans le premier une procédure imparfaite pour découvrir la seconde. Ce sont des théories
épistémiques de la démocratie et la philosophie politique de Rousseau en est, pour Cohen, le
meilleur exemple.
Les théories épistémiques de la démocratie comprennent, affirme Cohen, trois éléments : i)
un critère non procédural permettant d’évaluer la justesse des décisions, ii) une interprétation
cognitive du vote, et iii) une compréhension de la prise de décision comme processus
d’ajustement des croyances.
Les deux premiers critères sont clairement satisfaits par la politique du Contrat Social.
1
Joshua Cohen, « An Epistemic Conception of Democracy », Ethics, vol. 97, n° 1, 1986, p. 26-38.
2
William H. Riker, Liberalism against Populism. A Confrontation between the Theory of Democracy and the
Theory of Social Choice, Prospect Heights, Waveland Press, 1982.
D’une part, en effet, la bonne décision n’est pas, chez Rousseau, toute décision produite par
le vote des citoyens, mais seulement la décision qui exprime la volonté générale. Celle-ci
constitue donc le critère non procédural que doit satisfaire la décision du peuple pour être juste :
Il s'ensuit de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité
publique: mais il ne s'ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On
veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours: jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent
on le trompe, et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce qui est mal1.
D’autre part, il est clair que le vote chez Rousseau a une fonction cognitive et non expressive.
Il ne s’agit pas, quand l’on vote, d’exprimer ce que l’on veut en tant qu’homme particulier, mais
de dire ce que l’on croit que chacun devrait vouloir en tant que citoyen. C’est pourquoi les
errements du peuple peuvent s’expliquer comme autant d’erreurs : il est possible de se tromper
dans la détermination de ce qu’est la volonté générale. Le chapitre sur les suffrages est
également explicite à cet égard :
Quand on propose une loi dans l’assemblée du peuple, ce qu'on leur demande n'est pas précisément
s'ils approuvent la proposition ou s'ils la rejettent, mais si elle est conforme ou non à la volonté
générale, qui est la leur: chacun en donnant son suffrage dit son avis là-dessus; et du calcul des voix
se tire la déclaration de la volonté générale2.
Le troisième trait des théories épistémiques s’applique par contre difficilement à la pensée de
Rousseau – et Cohen n’aborde pas ce point –, précisément parce que chacun opinant seul, il n’y
a pas de place pour la transformation des opinions individuelles sous l’effet de l’échange
discursif – il n’y a pas d’ajustement des croyances. Chaque citoyen paraît pouvoir accéder
immédiatement à la connaissance de la volonté générale.
De fait, la théorie du Contrat Social se laisse plus facilement interpréter comme une théorie
épistémique strictement agrégative que comme une théorie épistémique délibérative, dans
laquelle l’agrégation des préférences exprimées par les faits succède à un échange public de
raisons et d’opinions. Bernard Grofman et Scott Feld ont d’ailleurs proposé, dans leur article
« La volonté générale de Rousseau – Une perspective condorcetienne », une lecture de ce type.
Elle articule trois axiomes : 1) il existe un bien commun, 2) les individus peuvent se tromper
dans leur appréciation du bien commun, 3) si les individus en votant expriment leur opinion sur
le bien commun indépendamment les uns des autres (donc sans communication), alors le vote
majoritaire est le meilleur moyen de découvrir ce bien commun.
1
J.-J. Rousseau, Du contrat social, II, III, op. cit., p. 371.
2
Ibid., IV, II, p. 440-441.
Grofman et Feld justifient ce dernier principe en invoquant le « théorème du jury » élaboré
par Condorcet vingt ans après le Contrat social, et souvent repris et développé depuis1. Selon
ce théorème, si l’on suppose 1) qu’il existe une opinion juste sur un sujet donné ; 2) qu’en
moyenne, chaque individu a plus d’une chance sur deux d’avoir une opinion juste sur ce sujet,
et 3) que les opinions des individus sont indépendantes les unes des autres, alors la probabilité
que la majorité du groupe ait une opinion juste augmente avec le nombre de ses membres,
jusqu’à tendre vers 1. Grofman et Feld poussent leur lecture condorcetienne de Rousseau
jusqu’à expliquer son refus des factions – qui font « qu’il n’y a plus autant de votants que
d’hommes mais seulement autant que d’associations »2 – par le souci de ne pas voir décroître
le nombre d’électeurs, ce qui réduirait la probabilité que le résultat majoritaire soit juste.
Mais cette interprétation du Contrat social est problématique. Estlund et Waldron la critiquent
à la fois au nom de la fidélité au texte de Rousseau et au nom de l’idéal délibératif. Tout d’abord,
le problème des factions n’est pas tant pour Rousseau celui du nombre de votants que celui de
l’objet du vote : celui-ci doit exprimer la volonté générale du corps politique, et non les volontés
générales des associations partielles :
Ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix, que l’intérêt commun qui les unit : car
dans cette institution chacun se soumet nécessairement aux conditions qu’il impose aux autres ; accord
admirable de l’intérêt et de la justice qui donne aux délibérations communes un caractère d’équité
qu’on voit s’évanouir dans la discussion de toute affaire particulière, faute d’un intérêt commun qui
unisse et identifie la règle du juge avec celle de la partie3.
En conséquence, le danger posé par les factions n’est pas la réduction du nombre de votants
se prononçant sur le bien commun, ce qui réduirait la probabilité que le jugement collectif soit
juste, c’est bien plutôt que les membres des factions ne se prononcent pas, en votant, sur le bien
commun mais sur tout autre chose : sur le bien particulier qui est commun seulement aux
membres de chaque faction. Comme le souligne Estlund, « là où les individus ne sont pas
préoccupés par le même objet, les considérations condorcetiennes ne sont clairement pas
pertinentes »4.
1
Nicolas de Condorcet, Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité
des voix, Paris, 1785.
2
J.-J. Rousseau, Du contrat social, II, III, op. cit., p. 371-372.
3
Ibid., II, IV, p. 374.
4
D. Estlund, [Link], B. Grofman et S.L. Feld, « Democratic Theory and the Public Interest: Condorcet and
Rousseau Revisited », op. cit., vol. 83, n° 4, 1989, p. 1319. Estlund ajoute que si Rousseau redoute bien que
l’émergence de factions réduise le nombre de votants, c’est que le grand nombre rend plus probable que les
« petites différences » d’opinions, liées à l’influence qu’exerce néanmoins sur chacun son intérêt particulier,
s’annulent les uns les autres. Estlund reproche de plus à Grofman et Feld de supposer que la condition
condorcetienne d’indépendance suppose l’absence de communication. De même que, pour Rousseau, c’est la
communication qui produit des factions, et non celle qui supporte la délibération, qu’il faut éviter, pour Condorcet,
c’est la communication qui rend les votes dépendants les uns des autres, et non celle qui permet une meilleure
information, qui est problématique.
De plus, le théorème du jury de Condorcet implique également que si la probabilité moyenne
qu’un individu ait une opinion juste est inférieure à une chance sur deux, c’est alors la
probabilité que l’opinion majoritaire soit erronée qui augmente avec le nombre de participants
et tend vers 1. Or, rappelle Waldron, Rousseau lui-même met en doute la capacité des individus
à choisir justement :
Comment une multitude aveugle qui souvent ne sait ce qu’elle veut, parce qu’elle sait rarement ce
qui lui est bon, exécuterait-elle d’elle-même une entreprise aussi grande aussi difficile qu’un système
de législation ? De lui-même le peuple veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas
toujours1.
1
J.-J. Rousseau, Du contrat social, II, VI, op. cit., p. 380.
2
Ibid, II, VII, op. cit., p. 383.
3
La thèse affirmant que la délibération constitue un moyen fiable d’améliorer la qualité épistémique de la
procédure électorale fait l’objet de nombreux débats. Voir David Estlund, Democratic Authority. A philosophical
framework, Princeton, Princeton University Press, 2007.
C’est précisément parce que la règle de majorité constitue une procédure faillible de
détermination du bien commun qu’il importe de protéger les individus contre les errements
possibles des décisions du peuple. Mais comment sauvegarder les droits et libertés individuelles
si le suffrage majoritaire est la seule source de légitimité politique et si rien ne doit contraindre
la décision du souverain ?
L’issue proposée par Rousseau consiste notamment à faire intervenir le législateur :
Les particuliers voient le bien qu'ils rejettent ; le public veut le bien qu'il ne voit pas, Tous ont
également besoin de guides. Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés à leur raison; il faut
apprendre à l'autre à connaître ce qu'il veut. Alors des lumières publiques résulte l'union de
l'entendement et de la volonté dans le corps social; de là l'exact concours des parties, et, enfin la plus
grande force du tout. Voilà d'où naît la nécessité d'un législateur1.
Cet appel à une figure extérieure au peuple, qui incarne une « rationalité idéalisée », apparaît
à Seyla Benhabib comme le signe d’un renoncement de Rousseau à la démocratie radicale,
c’est-à-dire à l’idée d’auto-fondation démocratique. Ce renoncement prend la forme d’un
compromis entre le principe de légitimité (seul le peuple est souverain) et le principe de
rationalité (la décision majoritaire doit exprimer la volonté générale). L’intervention du
législateur permet que les lois promeuvent le bien commun, mais restreint par là même la
souveraineté du peuple. Dans son article « Rationalité délibérative et modèle de légitimité
démocratique »2, Benhabib estime que si Rousseau est conduit à affirmer, de manière
paradoxale, qu’il faut forcer les citoyens à vouloir la volonté générale, c’est-à-dire les
contraindre à être libres, c’est « en partie parce qu’il n’a pas permis que les mécanismes
institutionnels incorporent le débat et la délibération rigoureuse dans la détermination de la
volonté générale ». Non seulement la délibération publique permet la circulation de
l’information et la remise en cause des préconceptions individuelles, mais, ajoute Benhabib,
elle force chacun à chercher des arguments qui soient acceptables par tous les autres citoyens :
elle rationnalise en ce sens le processus de formation des opinions individuelles, qui a plus de
chance d’aboutir à une bonne décision. On retrouve ici le troisième élément constitutif des
conceptions épistémiques de la démocratie telles que les définit Cohen, celui qui distingue les
conceptions délibératives des agrégatives : la compréhension de la prise de décision comme
processus d’ajustement des préférences individuelles, permettant leur alignement sur le bien
1
J.-J. Rousseau, Du contrat social, II, VI, op. cit., p. 380.
2
Seyla Benhabib, « Deliberative Rationality and Models of Democratic Legitimacy », Constellations, vol. 1, 1994,
pp. 25-53.
commun. La procédure délibérative doit donc permettre selon Benhabib de dépasser le dilemme
rousseauiste entre rationalité et légitimité, ou entre droits individuels et règle majoritaire.
L’idée avait déjà été formulée par Habermas, dont Benhabib s’inspire explicitement. Dans son
article « La souveraineté populaire comme procédure », Habermas présente son projet
délibératif comme prolongeant et dépassant la pensée de Rousseau. Nous avons hérité de la
Révolution française la dialectique entre droits de l’Homme et démocratie radicale : comment
les concilier sans donner de priorité normative ni aux premiers, comme le font les libéraux, ni
à la seconde, comme le font les tenants de l’égalitarisme ? Comment, en d’autres termes, ne pas
subordonner la volonté du peuple démocratique à une Constitution protégeant des droits
préalablement définis, sans exposer pour autant les droits individuels à l’arbitraire majoritaire ?
Le Contrat social nous indique la voie à suivre : « Rousseau, le précurseur de la Révolution
française, comprend la liberté comme autonomie du peuple, comme participation égale de tous
à la praxis de l’auto-législation »1. La solution rousseauiste, notamment reprise par Kant,
consiste, selon Habermas, à réaliser « l’unification de la raison pratique et de la volonté
souveraine, des Droits de l’homme et de la démocratie » : c’est l’exercice même de la
souveraineté populaire qui doit garantir les droits individuels.
Mais la co-originarité des droits et de la souveraineté suppose que le vote populaire exprime
effectivement la volonté générale – le problème perdure donc. Demander au citoyen qu’il veuille
le bien commun plutôt que son bien particulier, c’est trop exiger de lui, affirme Habermas, en
particulier dans les sociétés pluralistes contemporaines :
La surcharge morale du citoyen vertueux projette une longue ombre sur toutes les variétés radicales
du rousseauisme. L'hypothèse des vertus républicaines n'est réaliste que pour une communauté
pourvue d'un consensus normatif préalablement assuré par la tradition et l'éthos : « Or moins les
volontés particulières se rapportent à la volonté générale, c'est-à-dire les mœurs aux lois, plus la force
réprimante doit augmenter ». Les objections libérales contre le rousseauisme peuvent ainsi s'appuyer
sur Rousseau lui-même : les sociétés modernes ne sont pas homogènes2.
1
Jürgen Habermas, « La souveraineté populaire comme procédure : un concept normatif d’espace public » trad.
M. Hunyadi, in C. Girard et A. Le Goff (éds.), La démocratie délibérative, op. cit.
2
Ibid.
3
Ibid.
rousseauistes, Habermas fait de la délibération à l’œuvre dans les espaces publics informels la
procédure par laquelle l’opinion exerce une influence rationalisante sur la volonté. La charge
morale propre à la théorie normative ne pèse plus alors sur les seules épaules des membres de
l’Assemblée au moment du vote, mais est répartie sur « plusieurs niveaux du processus
procéduraliste de formation de l’opinion et de la volonté » et est « décomposée en plusieurs
petites particules »1. La délibération, ici encore, doit résoudre la tension entre droits individuels
et démocratie radicale, et permettre, en s’éloignant de Rousseau, d’achever le projet
rousseauiste2.
Une difficulté est bien sûr commune aux conceptions délibératives de Habermas et de
Benhabib, mais aussi de Cohen : même si l’on reconnait les effets rationalisants de la procédure
délibérative, ils ne sauraient rendre infaillible la détermination collective du bien commun.
Même s’il débat, le peuple peut se tromper – la délibération ne rend l’erreur que moins probable.
Ces trois auteurs proposent, pour résoudre cette difficulté, de concevoir les droits et libertés
individuelles qu’il importe de protéger comme des pré-requis de la délibération, c’est-à-dire
comme des conditions de possibilité de l’échange public d’opinions et d’arguments. Dans une
telle perspective, il est toujours possible qu’une majorité de citoyens décident, au cours de la
délibération, de sacrifier certains droits ou libertés qui sont pourtant nécessaires au bon exercice
de la délibération, et renoncent par là-même à celle-ci. Mais ils renoncent alors à la démocratie
en même temps qu’aux droits individuels : ceux-ci et celle-là sont inséparables. Le problème,
plus tard reconnu par Cohen lui-même, est qu’il est difficile d’interpréter l’ensemble des libertés
individuelles reconnues comme fondamentales dans les sociétés libérales contemporaines
comme des pré-requis de la délibération – en quoi le droit à la vie privée ou la liberté
d’expression artistique sont-elles nécessaires à l’échange public d’opinions et de raisons ?3 De
nombreux théoriciens de la démocratie délibérative insistent par ailleurs sur le caractère
provisoire et révisable des résultats produits par une procédure délibérative reconnue comme
faillible – mais la réversibilité des lois ne saurait suffire à garantir leur légitimité, d’autant plus
que leurs effets sur les individus sont quant à eux souvent irréversibles.
1
Ibid.
2
Pour une tentative récente de fonder la co-originarité des droits et de la souveraineté qui s’appuie également sur
Rousseau mais n’emprunte pas la voie délibérative, voir Corey Brettschneider, Les droits du peuple, trad. Y.
Meinard, Paris, Hermann, 2009.
3
Voir Joshua Cohen, Procedure and Substance in Deliberative Democracy, in S. Benhabib (éd.), Democracy and
Difference: Contesting the Boundaries of the Political, Princeton, Princeton University Press, 1996.
L’intégration de la délibération à une théorie de la démocratie d’inspiration rousseauiste ne
suffit donc pas à fonder la co-originarité des droits et de la souveraineté. Loin de le dissoudre,
la voie délibérative nous ramène au paradoxe rousseauiste.
1
J.-J. Rousseau, Du contrat social, IV, II, op. cit., p. 439.
2
Ibid, II, IV, op. cit., p. 373.
3
Robert Derathé, Jean-Jacques Rousseau et la science politique de son temps, Paris, Vrin, 1988, p. 235.
l'unanimité ; […] plus l'affaire agitée exige de célérité, plus on doit resserrer la différence
prescrite dans le partage des avis: dans les délibérations qu'il faut terminer sur-le-champ,
l'excédant d'une seule voix doit suffire »1.
Cela n’est toutefois possible que dans la mesure où chaque citoyen, même celui qui se trouve
être minoritaire, doit reconnaître la décision majoritaire comme exprimant sa propre volonté.
En effet, dès lors que la décision majoritaire exprime la volonté générale, il doit voir dans ce
résultat la preuve de son erreur : il doit admettre qu’il s’est trompé sur le contenu de la volonté
générale, et donc sur le contenu de sa propre volonté en tant que citoyen.
Quand donc l'avis contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m'étais
trompé, et que ce que j'estimais être la volonté générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût
emporté, j'aurais fait autre chose que ce que j'avais voulu; c'est alors que je n'aurais pas été libre2.
C’est pourquoi une décision prise à la majorité peut obliger tous les citoyens, et non seulement
ceux qui l’ont défendu :
Hors [le] contrat primitif, la voix du plus grand nombre oblige toujours tous les autres; c'est une suite
du contrat même. Mais on demande comment un homme peut être libre et forcé de se conformer à des
volontés qui ne sont pas les siennes. […] Je réponds que la question est mal posée. […] Le citoyen
consent à toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à celles qui le punissent quand
il ose en violer quelqu'une. La volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté générale:
c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres3.
Cette thèse, qui justifie la substitution de la majorité à l’unanimité comme règle pratique, a
fait l’objet de nombreuses critiques. Affirmer que le citoyen qui est contraint à respecter une
loi qu’il n’a pas effectivement voulue reste néanmoins libre, car l’adoption majoritaire de cette
loi prouve qu’il la veut en réalité – puisque la majorité doit exprimer la volonté générale – paraît
pour le moins paradoxal.
Brettschneider reproche ainsi à Rousseau de procéder à une « attribution fallacieuse » en
affirmant que les individus veulent en réalité ce qu’ils devraient vouloir et non ce qu’ils
affirment vouloir, c’est-à-dire en confondant le contenu psychologique des volontés effectives
et le contenu normatif de la volonté juste4. Mais cette critique suppose que Rousseau attribue
au citoyen minoritaire une volonté qu’il n’a pas, or le sens du passage cité plus haut semble tout
autre : ce que le citoyen minoritaire doit accepter, c’est qu’il ne comprend pas en quoi consiste
sa volonté constante, c’est-à-dire sa volonté d’être libre. Vouloir être libre implique de vouloir
la volonté générale : celui qui se trompe en exprimant, par son vote, une volonté particulière,
1
J.-J. Rousseau, Du contrat social, IV, II , op. cit., p. 441.
2
Ibid., p. 441.
3
Ibid., p. 440.
4
C. Brettschneider, Les droits du peuple, op. cit., p. 105.
ne comprend donc pas ce qu’il veut en voulant être libre. Rousseau n’attribue pas un état
psychologique fictif, déterminé par une exigence normative, aux individus concrets ; il affirme
simplement que les hommes – du moins ceux à qui s’adresse le Contrat social – veulent être
libres, même s’ils ne voient pas toujours ce que cela signifie. Il n’est donc pas nécessaire que
tous les citoyens consentent effectivement pour que la loi soit légitime et respecte l’autonomie
de chacun : il suffit que « tous les caractères de la volonté générale [soient] encore dans la
pluralité ; quand ils cessent d’y être, quelque parti qu’on prenne, il n’y a plus de liberté » 1 .
Cette conception de la légitimité se retrouve, sous différentes formes, dans les théories de la
démocratie délibérative. Habermas et Cohen font ainsi de l’unanimité des citoyens la fin
véritable de la délibération. L’unanimité est certes encore moins évidente et spontanée dans les
sociétés complexes et hétérogènes que dans la République rousseauiste, mais elle est
précisément ce que doit viser l’échange public d’arguments et d’opinions sur le bien commun.
La contrainte de la publicité agit chez ses auteurs comme la contrainte de généralité dans le
Contrat social : elle élimine les décisions incompatibles avec le bien commun. Seules les
options qui peuvent être acceptées par tous les citoyens – qui ne sacrifie l’intérêt d’aucun d’entre
eux – devraient résister à l’épreuve délibérative. L’unanimité effective faisant presque toujours
défaut dans la pratique, il faut certes le plus souvent clore la délibération par un vote à la
majorité. Mais, comme chez Rousseau, la décision majoritaire peut conserver la légitimité de
la décision unanime si elle en conserve les propriétés : selon la formule de Cohen, « les résultats
[de la délibération] sont légitimes d’un point de vue démocratique si et seulement s’ils
pourraient faire l’objet d’un accord libre et raisonné entre égaux »2. L’unanimité hypothétique,
et non effective, demeure le critère départageant les décisions majoritaires justes et injustes.
Tout le problème, dès lors, est de savoir comment déterminer si une décision pourrait faire
l’objet d’un accord unanime, en l’absence effective d’un tel accord. Soucieux de maintenir une
conception strictement procédurale de légitimité, Habermas affirme qu’il n’y a pas d’autre
moyen que les délibérations effectives pour déterminer ce qui pourrait en droit faire l’objet d’un
accord de tous ; il se prive en conséquence de tout critère extérieur permettant d’évaluer les
débats réels. A l’inverse, Cohen, sous l’influence de Rawls, entend trouver un tel critère dans
une conception substantielle, et non seulement procédurale, de la démocratie, qui permette de
tracer les frontières du raisonnable et du déraisonnable3 ; mais il est alors confronté à un
dilemme insoluble : invoquer soit une conception riche de la démocratie, qui permette d’évaluer
1
J.-J. Rousseau, Du contrat social, IV, II, p. 441.
2
J. Cohen, « Délibération et légitimité démocratique », op. cit.
3
J. Cohen, « Procedure and Substance in Deliberative Democracy », op. cit.
les résultats des délibérations effectives mais rende par là-même celles-ci secondaires, sinon
superflues, soit une conception pauvre de démocratie, qui maintienne la nécessité de fonder la
prise de décision collective sur les délibérations effectives des citoyens, mais ne puisse alors
permettre d’évaluer celles-ci1.
Manin suggère de son côté de rompre plus radicalement avec Rousseau. Dans son article
« Volonté générale ou délibération », il identifie les difficultés soulevées par la conception
rousseauiste de la légitimité : la représentation des volontés individuelles comme déjà
fixées que révèle l’absence de réflexion sur le processus de délibération collective ; la négation
de la valeur de l’opinion minoritaire, dénoncée comme une erreur à oublier ; le caractère
injustifiable de la substitution de la majorité à l’unanimité, exigée par la pratique mais
inconciliable avec le lien théorique entre légitimité et unanimité. Face à ces difficultés, Manin
propose de déplacer le lieu de la légitimité : non seulement la délibération doit précéder le vote,
mais c’est la délibération de tous, et non le consentement de tous, qui fonde la légitimité de la
décision politique. « Il faut affirmer, quitte à contredire une longue tradition : la loi est le
résultat de la délibération générale, et non l’expression de la volonté générale »2. C’est
l’inclusion de tous dans la procédure délibérative, et non l’accord de toutes les volontés, qui
permet de concilier le respect de la liberté individuelle et l’efficace de la souveraineté
collective ; mais elle permet également de reconnaître l’existence et la validité possible des
opinions minoritaires, et de concevoir les décisions majoritaires comme provisoires et
réversibles, car faillibles. Plutôt que de refuser aux citoyens minoritaires l’aptitude à savoir ce
à quoi ils consentent réellement, il faut paradoxalement déconnecter la légitimité de la décision
du consentement, pour respecter véritablement leur volonté.
Afirmer qu’il est possible que les citoyens minoritaires aient en partie raison, et que le résultat
majoritaire ne saurait être identifié au bien commun, n’implique toutefois pas de renoncer à une
conception épistémique et radicale de la démocratie. Mais comment faire alors de la
délibération de tous le fondement de la légitimité politique, si elle peut systématiquement
s’égarer ? Quoiqu’il insiste sur la faillibilité de la procédure démocratique majoritaire, Manin
doit postuler au moins une tendance de la délibération à produire des résultats compatibles avec
le bien commun – comment pourrait-elle, sinon, fonder la légitimité ? Il emprunte ainsi à
Perelman l’idée d’un « auditoire universel » auquel tout intervenant dans la délibération
démocratique serait contraint de s’adresser :
1
Voir Charles Girard, « Raison publique rawlsienne et démocratie délibérative. Deux conceptions inconciliables
de la légitimité politique ? », Raisons politiques, vol. 34, 2009, p. 73-99.
2
B. Manin, « Volonté générale ou délibération ? », op. cit., p. 84.
La concurrence entre les différents points de vue [..] pousse aussi chacun des protagonistes à utiliser
les principes et les arguments susceptibles de recueillir l’accord le plus large. Le processus
d’argumentation se déroule face à l’auditoire universel, l’ensemble de tous les citoyens, et chacun a
donc intérêt, pour accroître son audience, à montrer qu’il est plus universel que les autres. L’universel
joue donc ici aussi un rôle mais il n’est pas présupposé, il apparaît plutôt comme le résultat du
processus ; à la vérité l’universel, pris au sens strict, ne peut être atteint par ce processus qui demeure
conflictuel, […] l’universel [demeure] seulement l’horizon1.
Il n’est pourtant pas clair que ce résultat ne soit pas en réalité ici aussi présupposé. La
concurrence politique peut en effet tout aussi bien encourager chacun à tenter de construire des
alliances majoritaires qu’à chercher un accord universel – la première stratégie paraissant plus
aisée et donc plus efficace que la seconde. Contraint d’en appeler à un horizon universel pour
protéger les droits individuels de la délibération, Manin rejoint ici malgré lui Habermas et
Cohen, et au-delà Rousseau : c’est l’accord unanime des citoyens, jamais réalisé mais toujours
visé, qui fonde la légitimité des décisions collectives qui s’imposent aux citoyens. Une théorie
démocratique qui fait de la détermination collective du bien commun la solution à la tension
entre souveraineté du peuple et autonomie individuelle, ainsi que le fondement de la légitimité
politique, ne peut faire l’économie du postulat d’un accord unanime, hypothétique ou effectif,
de tous les citoyens.
Au-delà de leurs différences, les théories des démocraties délibératives ici évoquées peuvent
être lues comme autant d’efforts pour repenser le projet politique de Rousseau sous des
conditions contemporaines, et justifier une conception épistémique, radicale et unanimiste de
la démocratie. Elles transposent un modèle philosophique conçu pour une République de petite
taille, simple, homogène et reposant sur la participation directe à des démocraties de masse,
complexes, pluralistes et représentatives. L‘enracinement de la légitimité dans la délibération
collective, laquelle ne saurait être associée au Contrat social qu’au prix d’interprétations
incertaines, est l’effet autant que le principe de cette transposition. La délibération publique doit
accroître l’efficacité épistémique de la procédure décisionnelle, garantir que les décisions
majoritaires ne sacrifient pas les droits individuels et rapprocher les citoyens de l’unanimité,
dans un contexte où l’expression de la volonté générale n’est garantie ni par l’homogénéité des
mœurs ni par la force de la tradition. Renouvelant la théorie contemporaine de la démocratie,
qui semblait avoir abandonné le bien commun, la démocratie délibérative ne résout pas pour
autant le problème qu’elle reformule, et qui reste, longtemps après Rousseau, au cœur de la
1
B. Manin, « Volonté générale ou délibération ? », op. cit., p. 89-90.
théorie démocratique. Les citoyens peuvent-ils rester libres et égaux en se gouvernant eux-
mêmes ?1
Charles Girard
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
1
Mes remerciements vont à Céline Spector, Florence Hulak, Christopher Hamel et Pierre Crétois pour leurs
commentaires sur une première version de ce texte, ainsi qu’à Isabelle Aubert et Gabrielle Radica pour leurs
remarques lors de la journée sur Rousseau organisée à l’Université de Bordeaux III en mars 2009.