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Comprendre le temps : Héraclite et au-delà

Le document explore la célèbre formule d'Héraclite 'Panta rhei', qui signifie 'tout coule', en la confrontant à la conception cyclique du temps des Grecs et à la vision linéaire du temps héritée du judéo-christianisme. Il souligne que, contrairement à la pensée grecque qui voit le temps comme un cercle, la pensée chrétienne introduit l'idée d'un temps irréversible, permettant ainsi l'idée de progrès et de liberté. Enfin, il questionne notre compréhension contemporaine du temps, suggérant que nous oscillons entre ces deux visions.

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Comprendre le temps : Héraclite et au-delà

Le document explore la célèbre formule d'Héraclite 'Panta rhei', qui signifie 'tout coule', en la confrontant à la conception cyclique du temps des Grecs et à la vision linéaire du temps héritée du judéo-christianisme. Il souligne que, contrairement à la pensée grecque qui voit le temps comme un cercle, la pensée chrétienne introduit l'idée d'un temps irréversible, permettant ainsi l'idée de progrès et de liberté. Enfin, il questionne notre compréhension contemporaine du temps, suggérant que nous oscillons entre ces deux visions.

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« Panta rhei »1

Panta rhei : « Tout coule ». Cette formule célèbre est


attribuée à l’un des premiers philosophes grecs, Héraclite, qui
vécut au VIe siècle avant J.-C. Mais comme beaucoup de
formules célèbres, elle n’a jamais été prononcée ! Du moins, elle
est absente des rares fragments d’Héraclite qui nous soient
parvenus. Elle a été inventée beaucoup plus tard. Mais on peut
admettre qu’elle résume correctement la pensée, souvent
mystérieuse et difficile, de ce grand penseur de l’Antiquité.
À première vue, le sens de « panta rhei » n’est cependant ni
mystérieux ni difficile. Cette formule paraît extrêmement simple
et même banale. Elle semble relever du bon sens, plus que de la
haute philosophie : tout coule, tout change, tout passe et rien ne
demeure ; personne ne peut arrêter le fleuve du temps. Tout
coule, c’est-à-dire que tout va vers la mort. Lorsque le Faust de
Goethe s’écrie à l’adresse de l’ « Augenblick » : « Verweile doch,
du bist so schön ! », il tente en vain de s’opposer au « panta
rhei », à ce flux inexorable du temps, donc de s’arracher à la
condition humaine.
Pourtant l’idée d’Héraclite, pour autant que nous puissions la
connaître, était certainement différente du « tout passe ».
D’abord parce que la conception que les anciens Grecs se
faisaient du temps n’était pas du tout la nôtre. Pour le dire en
un mot, ils ne concevaient pas le temps comme un fleuve, ou

1 Conférence prononcée à Schaffhouse le 25 août 2011.

1
comme une ligne droite qui va de la naissance à la mort, mais
plutôt comme un cercle. Le temps n’était pas pour eux linéaire,
mais cyclique. Et ils n’étaient pas les seuls. En réalité, dans la
plupart des sociétés humaines, on a conçu le temps non pas
comme un fleuve qui commence quelque part et finit quelque
part, mais bien comme un cercle qui ne commence ni ne finit
jamais. C’est la civilisation judéo-chrétienne, dont nous sommes
les héritiers plus ou moins fidèles, qui a inventé le temps-fleuve,
le temps linéaire.

Je voudrais commencer par expliquer et illustrer ces deux


manières de comprendre le temps : la manière « grecque » et la
manière « judéo-chrétienne ». Puis je m’interrogerai sur la
façon que nous avons, aujourd’hui, de comprendre ou de ne pas
comprendre le temps. Peut-être bien que nous ne le
comprenons ni comme un cercle ni comme une ligne droite ! Ou
peut-être que nous ne le comprenons plus du tout. Je me
demanderai enfin si la musique n’est pas l’art qui, par
excellence, peut nous redonner la compréhension du temps que
nous avons perdue.

Mais commençons par la conception grecque du temps. La


formule « panta rhei » ne doit pas nous tromper. Elle ne doit
pas nous faire croire que le temps, pour Héraclite, est comme
un fleuve qui poursuit sa course dans un seul sens, pour finir
par se jeter dans la mort. L’idée de changement constant, chez
lui, est plutôt celle d’un échange constant, entre des réalités
apparemment opposées. Voici, pour illustrer cette idée, l’une
des pensées qu’on peut lui attribuer à coup sûr :

2
« C’est une même chose d’être mort et vivant, éveillé
et en sommeil, neuf et vieux: car ceci se transforme en
cela, et cela se transforme à son tour en ceci »2.

Vie et mort, c’est la même chose ! Le changement n’est donc


pas un mouvement à sens unique, qui conduirait tous les êtres
vivants de la vie à la mort. Non, c’est un mouvement d’aller et
retour, ou pour mieux dire un mouvement cyclique ou
circulaire, qui de la vie conduit à la mort, et réciproquement.
« Panta rhei », « tout coule », signifie que tout se
métamorphose en tout. La mort n’est pas seulement la fin
inéluctable de la vie, elle en est aussi le commencement.
Platon a résumé, dans une admirable formule, la manière
dont les Grecs comprenaient le temps : le temps, écrivit-il, c’est
« das Abbild der Ewigkeit »3 ; et cette image, c’est l’image d’un
cercle. Pourquoi ? Parce que le mouvement circulaire est
répétition constante, retour constant à un état premier, dont on
ne s’éloigne que pour mieux y revenir ; le cercle est donc
l’imitation, par le mouvement, de l’immobilité éternelle. Aux
yeux des Grecs, le mouvement des astres n’était pas elliptique
(comme nous le savons aujourd’hui), mais circulaire. Par
conséquent, les astres étaient pour eux des figures de l’éternité,
donc des dieux4. Il ne faut pas oublier que pour les Grecs, le ciel
était radicalement distinct de la Terre, ou de ce qu’on appelle le

2 Héraclite, ταὐτό τ᾿ ἔνι ζῶν καὶ τεθνηκὸς καὶ ἐγρηγορὸς καὶ καθεῦδον καὶ νέον καὶ
γηραιόν: τάδε γὰρ μεταπεσόντα ἐκεῖνα ἔστι κἀκαεῖνα πάλιν μεταπεσόντα ταῦτα. (B
88: Ps.-Plutarch, Cons. ad Apoll. 106 E).
([Link]

3 Cf. Platon, Timaios 37 d.

4 Cf. H.-C. Puech, En quête de la Gnose, tome I, Gallimard, 1978, p. 218.

3
monde sublunaire. Il était la demeure des dieux, donc de la
perfection.
Et puisque le temps, créé et scandé par le mouvement des
astres, est cyclique, il n’a bien sûr ni commencement ni fin. Car
le « commencement » d’un cercle n’existe pas. Dès lors, le
moment que je vis maintenant n’est ni antérieur ni postérieur à
tout autre moment. Ou si l’on préfère, il est à la fois antérieur et
postérieur ! Aristote allait jusqu’à dire, en toute logique, que si
le moment de la guerre de Troie, racontée par Homère,
précédait le sien, il le suivrait tout aussi bien : car si le temps
est circulaire, il implique l’éternel retour de toute chose, y
compris de la guerre de Troie, qui pourra donc se répéter après
l’époque d’Aristote.
Cette conception du temps peut nous paraître incroyable,
intenable, insensée, impossible. Pourtant, je l’ai dit et je
voudrais y revenir maintenant : elle n’a pas été seulement celle
des anciens Grecs. Elle a été celle de la plupart des sociétés
humaines. Mircea Eliade, le grand historien des religions,
affirme même que la conception grecque et platonicienne du
temps n’est rien d’autre que la dernière version, et la plus
élaborée philosophiquement, d’une vision du monde qui a été
celle de toutes les sociétés dites archaïques, ou traditionnelles5.
Aucune de ces sociétés n’a jamais cru que le temps était
irréversible, ni que l’ « après » était radicalement distinct de
l’ « avant ». Toujours, elles ont conçu le temps sous la forme
d’un cercle et non d’un fleuve. Toujours, elles ont proclamé
« die ewige Wiederkunft des Gleichen » (l’éternel retour du
même)6, comme le dira Nietzsche.

5 Cf. M. Eliade, Le mythe de l’éternel retour, Gallimard, coll. Idées, 1969, p. 146.

6 Cf. notamment F. Nietzsche, Ecce homo, « Also sprach Zarathustra », § 1.

4
Pour les hommes des sociétés traditionnelles (et toujours
selon Mircea Eliade), tous les actes de la vie ont une origine
sacrée. Tous, ils imitent un archétype éternel et céleste, ils
répètent un acte fondateur divin. Or cette répétition a lieu, dans
les consciences des hommes qui l’accomplissent, en même
temps que l’acte divin7. Elle abolit donc le temps. Elle abolit tout
au moins le temps profane et linéaire, tel que nous le concevons
aujourd’hui. L’après n’a par conséquent aucune supériorité sur
l’avant. Le but de l’homme n’est pas d’améliorer sa condition
par je ne sais quels progrès techniques ou moraux (cette idée
même est tout simplement inconcevable). Le but de l’homme
est de se régénérer au contact du sacré, par des cérémonies
rituelles et régulières, qui reviennent dans sa vie comme
reviennent les saisons.
C’est ainsi que chaque début d’année est fêté comme le retour
de la création même du monde. Inutile de dire que tous les
phénomènes cycliques de la nature, à commencer justement par
le cycle des saisons, ou le mouvement des astres dans le ciel, en
particulier le cycle lunaire, sont comme autant de signes et de
preuves, pour l’homme des sociétés traditionnelles, que le
temps lui-même est cyclique. Cet homme-là ne dit décidément
pas : « panta rhei », tout coule, mais « panta kukloei », tout
tourne en rond, tout est cercle.

Contrairement à ce qu’on pourrait d’abord croire, cette


conception ne nous est pas devenue complètement étrangère, à
nous autres modernes : nous aussi, nous sommes sensibles, et
même hypersensibles au passage des saisons, et le retour du
printemps nous apparaît encore et toujours comme un

7 Cf. M. Eliade, [Link]., p. 49.

5
renouveau de la vie, un recommencement, une régénération.
Quant aux fêtes, religieuses ou non, qui scandent pour nous
l’année, leur retour périodique contribue aussi à nous donner le
sentiment que le temps n’est pas un fleuve au cours irréversible,
mais un cercle, qui nous procure le privilège de vivre à nouveau
le même moment.
Lorsque nous fêtons le jour de notre naissance, nous vivons
peut-être l’expérience la plus étrange, une expérience double.
Car ce jour-là, nous voyons le temps à la fois comme un fleuve
et comme un cercle : à chaque année qui passe, nous nous
trouvons un peu plus vieux (nous avons descendu un peu plus le
cours du fleuve), mais à chaque anniversaire, nous revivons en
quelque sorte notre propre naissance (nous nous retrouvons au
même point du cercle). Il est vrai que dans notre conscience, au
fur et à mesure que nous vieillissons, l’image du fleuve
irréversible a tendance à l’emporter sur celle du cercle
régénérateur…

Mais il faut précisément que j’en vienne à cette idée du


fleuve, à cette conception linéaire du temps qui est la nôtre, et
que nous héritons de la pensée chrétienne, elle-même fécondée
par la pensée juive. Cette conception n’est pas nécessairement
aussi pessimiste que ne le sous-entendent mes derniers propos :
car si tout coule vers la mort, tout coule peut-être aussi vers une
vie meilleure.
Avec le judéo-christianisme apparaît donc l’idée que le temps
n’est plus un cercle mais une ligne droite (ou, si l’on préfère, un
fleuve). Le monde a été créé dans le temps, il doit finir dans le
temps. Il parcourt un chemin rectiligne, qui pour le chrétien va
de la Genèse à l’Apocalypse. Il faudrait dire, pour être plus
exact, qu’il ouvre ce chemin. L’arrivée du Christ est un

6
événement unique, qui n’est la copie d’aucun événement
antérieur, et qui ne sera jamais répété (même si chaque année, à
Noël, on commémore la naissance terrestre de Jésus). Dans son
fameux ouvrage Civitas Dei, la Cité de Dieu, Saint Augustin
oppose alors au falsus circulus (le faux cercle) des païens ce
qu’il appelle la via recta (la voie droite) du chrétien8.
Ce changement est capital, car il introduit aussi dans la
pensée humaine l’idée de liberté. En effet, la liberté consiste à
poser dans le monde un acte nouveau, qui n’a été préparé nulle
part, et qui n’imite aucun acte antérieur, fût-il divin. Et de
manière très remarquable, un autre apologiste chrétien,
Lactantius, explique que les astres du ciel, contrairement à ce
que croyaient les Grecs païens, ne sont justement pas divins,
puisqu’ils ne peuvent pas suivre une autre trajectoire que le
cercle, et ne peuvent aller à leur guise, en toute liberté, dans le
ciel.

Cette idée de liberté, et de mouvement rectiligne et


irréversible du temps, a eu dans notre civilisation des
conséquences immenses, que je ne puis pas décrire ici.
Pardonnez-moi de résumer les choses de manière extrêmement
simplifiée : l’idée qu’une nouveauté absolue est possible dans le
monde a engendré l’idée d’une amélioration possible de la
condition humaine. Bref, l’idée que le temps est irréversible
n’oblige pas seulement à considérer que la mort est inéluctable,
elle permet aussi de croire à ce qu’on appelle le progrès, idée
moderne par excellence, et totalement étrangère aussi bien aux
anciens Grecs qu’aux sociétés traditionnelles dans leur
ensemble.

8 Cité in H.-C. Puech, op. cit., p. 229.

7
Les anciens Grecs situaient dans le passé ce qu’ils appelaient
L’Age d’Or. Plus exactement, ils le situaient hors du temps,
« avant » le temps. Dans la pensée de la chrétienté primitive, et
singulièrement dans le livre de l’Apocalypse, les « nouveaux
cieux » et la « nouvelle terre » sont situés désormais à la fin des
temps, c’est-à-dire dans le futur. Un futur transcendant, certes,
mais un futur quand même.
Et peu à peu, ce qui pouvait arriver arriva : au fur et à mesure
que la pensée chrétienne devint pensée laïque, elle ne plaça plus
l’espoir d’une amélioration, voire d’une transfiguration de la
condition humaine à la fin des temps, mais bien dans la suite
des temps ; non plus sous de nouveaux cieux et sur une nouvelle
terre, mais sous ce ciel et sur cette terre qui sont les nôtres. Bref,
l’espérance eschatologique (c’est-à-dire l’espérance d’un salut à
la fin des temps) est devenue espérance historique (l’espérance
d’un futur meilleur). Ni Hegel ni Marx ne sont concevables sans
le christianisme.
J’ai indiqué que les anciens Grecs, mais aussi toutes les
sociétés traditionnelles, avaient une vision cyclique du temps
parce qu’ils contemplaient le mouvement des astres dans le ciel,
et de manière plus générale, parce qu’ils constataient le retour
perpétuel de phénomènes comme les phases de la Lune ou le
passage des saisons. Bref, ils se fondaient sur l’observation de la
nature.
Il est normal que la conception linéaire du temps se fonde,
elle, sur l’observation de l’histoire. On pourrait dire aussi que la
conception cyclique du temps est contemplative, tandis que la
conception linéaire est active. Cette dernière conception va
culminer chez un Hegel, qui précisément distingue le cours de la
Nature du cours de l’Histoire. Oui, reconnaît Hegel, les
phénomènes naturels sont répétitifs, cycliques. Mais les
phénomènes historiques, eux, sont uniques, et marchent tout
droit vers un futur meilleur : l’histoire humaine, c’est l’histoire

8
de l’esprit, et l’esprit ne cesse de progresser, de se dépasser lui-
même. Hegel le dit textuellement dans Die Vernunft in der
Geschichte :

Quand la nature renaît, ce n’est que la répétition d’une


seule et même chose: c’est la même histoire ennuyeuse,
avec toujours le parcours du même cercle. Rien de
nouveau sous le soleil. Mais avec le soleil de l’esprit, il
n’en va pas de même. Son cours, son mouvement n’est
pas une répétition de soi, car l’aspect changeant que
l’esprit se donne dans des figures toujours différentes est
essentiellement progrès9.

Et nous ne nous étonnerons pas de voir que l’image du


fleuve, et du temps comme fleuve, apparaît sous la plume de
Hegel pour désigner ce progrès. Voici par exemple ce qu’il écrit
à propos du passé, et de la tradition qui nous le transmet :

« Elle [la tradition] n’est pas une immobile statue de


pierre, mais elle est vivante et grossit comme un fleuve
puissant qui s’amplifie à mesure qu’il s’éloigne de sa
source »10.

Bien sûr, la vision de Hegel est extraordinairement


optimiste. Aujourd'hui nous avons tendance à la trouver
beaucoup trop optimiste. Est-ce que vraiment l’Histoire

9 Cf. G.W.F. Hegel, Die Vernunft in der Geschichte, hg. v. J. Hoffmeister, Hamburg
1955, p. 70.

10 Cf. Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Vorlesungen über die Geschichte der
Philosophie, A 21 (c’est moi qui souligne)..

9
humaine, malgré ses horreurs, ses guerres et ses barbaries, ne
cesse de progresser ? Est-ce que vraiment l’esprit humain lui-
même ne cesse de progresser ? Ce messianisme hégélien, qui se
voulait l’accomplissement du christianisme, et que Marx va
transformer en un messianisme matérialiste, nous avons
beaucoup de peine à y croire encore.
Mais le doute, à ce sujet, ne date pas d’aujourd’hui : le plus
grand des contemporains de Hegel, Goethe, le formulait déjà.
Dans une lettre à Schiller datée du 9 mars 1802, il reprend la
métaphore du fleuve, mais pour se demander si le fleuve de
l’histoire humaine n’est pas, en réalité, un torrent tumultueux et
confus qui se précipite et nous précipite vers la mort. Voici ce
qu’écrit Goethe après avoir lu un ouvrage sur la Révolution
française :

« Ce que l’on peut observer dans l’ensemble, c'est la


vision monstrueuse de ruisseaux et de rivières qui,
conformément à une nécessité naturelle, dévalent monts
et vaux et, en confluant, causent en fin de compte la crue
d’un grand fleuve et une inondation où tout le monde
périt, celui qui l’a prévue comme celui qui ne l’attendait
pas. Dans cette expérience effroyable, il n'y a rien d’autre
à voir que nature, et non pas ce que nous autres
philosophes aimerions bien appeler liberté »11.

Goethe pose une question cruciale : est-ce que vraiment le


cours de l’Histoire est différent de celui de la Nature? Est-ce que
vraiment l’homme est liberté ? Cette question, nous ne cessons
pas de nous la poser. L’époque moderne a cru, avec Hegel et
Marx, que le fleuve du temps nous conduisait vers

11 J. W. Goethe, Briefe, an Schiller, Nr 844, 9 März 1802, [Link]


[Link]/literatur/goethe/briefe/schiller/800/[Link]

10
l’accomplissement heureux de l’histoire, vers l’océan du
bonheur. Mais peut-être que ce fleuve va tout simplement nous
noyer !
Hegel lui-même, puis Marx et tout le progressisme des XIXe
et XXe siècles étaient portés par la foi dans l’Histoire. Une foi si
puissante qu’elle faisait oublier aux individus le drame de leur
propre mort. L’espérance sociale dans un « avenir radieux »
remplaçait l’espérance religieuse. Mais aujourd’hui cette
espérance est bien malade. On a tendance à ne plus croire ni en
Dieu ni en l’Histoire. On a tendance à penser comme Goethe,
beaucoup plus que comme Hegel.

Il est alors compréhensible qu’on soit tenté de revenir à la


vision traditionnelle et cyclique du temps. Si le fleuve de
l’Histoire nous engloutit, si l’avenir est la mort, abandonnons le
fleuve, renonçons à l’avenir ! Cette renonciation explique sans
doute beaucoup d’attitudes contemporaines : les pensées de la
« décroissance », la passion pour les civilisations
traditionnelles, la méfiance vis-à-vis de l’action de l’homme qui
défigure la nature, le rêve d’une vie contemplative, et qui
respecte la nature. Oui, tout cela est lié à notre nostalgie de la
vision cyclique du temps, qui nous prive de l’espoir d’un
progrès, mais nous évite aussi les désillusions du progrès.
Déjà Nietzsche, que j’ai cité tout à l’heure, opposait au temps
linéaire du christianisme le temps du « retour éternel du
même ». Néanmoins, c’était dans une sorte de ferveur pour la
vie présente, une vie qu’il voulait sacraliser poétiquement, en la
déclarant éternelle. S’il refusait le temps linéaire du
christianisme, c’était dans un élan d’enthousiasme inspiré.
Nietzsche n’a pas connu le XXe siècle et ses horreurs. Notre
refus du temps linéaire est bien différent du sien. Il n’est pas

11
l’effet d’un enthousiasme, mais bien d’une désillusion, d’un
désenchantement.
Je remarque en passant cette chose très curieuse : on dirait
que les hypothèses les plus récentes de la cosmologie sur
l’origine de l’univers ont suivi ce mouvement qui a conduit
l’humanité moderne à croire au temps linéaire, puis à s’en
méfier pour retourner au temps cyclique ! En effet, voilà
quelques décennies, les physiciens ont proposé la théorie du
« big bang » : l’univers est né voilà 13 milliards d’années, et il
mourra dans un avenir lointain mais certain. Sa temporalité est
donc linéaire, comme celle d’un fleuve, avec une source et une
embouchure. Mais depuis, les savants ont émis une autre
hypothèse : l’univers est peut-être né, d’une certaine manière,
voilà 13 milliards d’années. Depuis sa naissance, il est en
expansion continuelle. Mais cette expansion va cesser. L’univers
va se contracter progressivement, et revenir à son état premier,
d’où il pourra commencer un nouveau cycle d’expansion…
Bref, les physiciens semblent tentés d’abandonner le temps
linéaire pour le temps cyclique. Qui sait si les désillusions du
progrès et l’angoisse devant les horreurs de l’Histoire ne
conditionnent pas secrètement leurs hypothèses ?

Je disais que les désillusions du progrès nous poussent à


retourner à la conception cyclique du temps. Mais pour autant,
nous ne pouvons pas nous débarrasser facilement de la
conception linéaire, qui nous habite depuis vingt siècles. Dès
lors, nous n’arrivons plus à choisir entre le temps-cercle et le
temps-fleuve. Nous n’arrivons plus à choisir entre la Nature et
l’Histoire, entre la contemplation et l’action, entre la nostalgie
des origines et le désir d’un futur inouï ; entre l’acceptation de la
nécessité et la soif de liberté. Nous en arrivons donc à vivre

12
simultanément les deux conceptions, qui se heurtent, se
combattent, se déforment réciproquement, et dont l’union
forcée engendre une troisième idée du temps, bien étrange,
pour ne pas dire monstrueuse.
Cette idée, je pourrais la décrire par l’image du maelstrœm.
Qu’est-ce qu’un « maelstrœm » ? C’est un tourbillon d’eau en
forme de spirale, ou d’entonnoir, qui engloutit ceux qui s’y
trouvent pris. Le temps-maelstrœm combine, mais de manière
catastrophique, les caractéristiques du temps cyclique et celles
du temps linéaire : comme le temps cyclique des anciens Grecs,
il dessine un mouvement tournant, mais à une vitesse folle.
Comme le temps linéaire du christianisme et du post-
christianisme, il dessine également un mouvement en ligne
droite… mais ce n’est pas un mouvement de progression
horizontale : c’est un mouvement du haut vers le bas, de la
surface vers le fond ! Lorsqu’un malheureux vaisseau est pris
dans le maelstrœm, il tournoie, mais en même temps il descend
verticalement au fond de la mer, pour y être englouti sans
retour. Je me demande si nous ne vivons pas, aujourd’hui, le
temps comme un maelstroem.
Pour parler grec, nous ne sommes plus alors dans le panta
rhei (tout coule) ni le panta kukloei (tout tourne en cercle),
mais dans le panta dinei : tout tourbillonne.

Ce tourbillon nous fait descendre dans la mort, mais nous ne


voulons pas le savoir. Notre société contemporaine est même la
première qui tente de nier la mort, la mort physique des
individus. Cette aberration, cette absurdité, sont révélatrices de
notre désarroi. Dans toutes les sociétés humaines jusqu’à la
nôtre, l’homme a toujours tenté de donner un sens à sa mort.

13
Soit il l’acceptait comme la volonté des dieux, qui font naître et
mourir les humains de la même manière qu’ils font passer les
saisons, tourner les astres dans le ciel. Soit la mort était
provisoire, et préludait à une renaissance ou à une résurrection
futures. Dans tous les cas, la mort était acceptée, et son sens
était sacré. Dans la modernité laïque, c’est l’espérance d’un
progrès de l’humanité qui a pris le relais de la foi en l’au-delà,
pour donner un sens à la vie et à la mort des individus.
Mais jusqu’à nos jours, personne n’aurait imaginé qu’on
puisse échapper à la mort du corps. Personne n’aurait jamais
imaginé que les individus cesseraient de mourir, et vivraient
physiquement l’immortalité sur cette terre ! Eh bien,
aujourd’hui, nous sommes tellement brouillés avec le temps,
tellement incapables d’accepter, en somme, que le temps passe
et nous engloutit dans son tourbillon, que nous en sommes
arrivés là : nous refusons la mort du corps, la mort individuelle.
Nous prétendons y échapper.
Je n’exagère pas. Je ne fais que constater un phénomène de
notre société contemporaine. L’espérance de la vie humaine,
grâce aux découvertes de la science et de la médecine, progresse
à une vitesse assurément impressionnante. Du coup, notre
société se met à croire que ce progrès ne s’arrêtera jamais,
jusqu’à nous donner l’immortalité physique ! À tel point qu’une
essayiste française a pu intituler récemment l’un de ses
ouvrages : La société postmortelle12. Ce titre est éloquent. Bien
sûr, il est ironique. La médecine permet d’accroître
continuellement l’espérance de vie des individus, mais cela ne
signifie pas que les individus vont rester jeunes toute leur vie.
Cela signifie encore moins que leur vie va durer éternellement.
Le jour où la condition humaine sera vraiment « postmortelle »
n’est pas près de survenir. Mais certains auteurs, aujourd’hui,

12 Céline Lafontaine, La société postmortelle, Seuil, 2008.

14
croient vraiment que ce jour approche ! C’est ainsi qu’un autre
essayiste français a écrit un livre intitulé, sans ironie cette fois,
L’immortalité est pour demain. Cet auteur affirme par
exemple :

« Dans les vingt ans à venir, la longévité


génétiquement programmée permettra sans doute à
l’homme de vivre jusqu’à 150 ans. Et les outils existent
qui laissent envisager sérieusement qu’un jour
l’immortalité humaine sera possible13. »

Et si pour cela, il faut que nos corps ne soient plus faits de


chair seulement, mais aussi de puces électroniques, pourquoi
pas ? Le prix à payer n’est pas si grand ! Nous deviendrons alors
ce que la science-fiction a appelé des « cyborgs » (abréviation de
cyberorganismes). Autrement dit, nous serons faits à la fois de
notre corps et de prothèses mécaniques, ou de puces
électroniques, greffées sur nos membres ou implantées dans
notre cerveau. Ainsi serons-nous sans cesse régénérés, et
vivrons-nous éternellement…
De son côté, un scientifique américain, Gordon Bell, nous
annonce que notre mémoire, dès l’année 2020, sera prolongée,
soustraite à l’oubli et préservée pour l’éternité, grâce à
l’informatique ! En effet, nous assure-t-il, nous serons en
mesure, d’ici dix ans, de nous créer une « e-mémoire »14. Ce
projet de mémoire totale, il l’appelle d’ailleurs d’un nom
emprunté à un livre et un film de science-fiction, « Total
recall ». Il s’agit de filmer et d’enregistrer absolument tout ce

13 Roland Moreau, L’immortalité est pour demain, Fr. Bourin, 2010, texte de la
quatrième page de couverture. C’est moi qui souligne.

14 Cf. Tristan Vey,« Si l’homme était doté d’une e-mémoire totale et éternelle », in Le
Figaro du 14 janvier 2011.

15
que nous vivons, et de le stocker sur une puce électronique, afin
de le retrouver à tout instant.
M. Gordon Bell croit donc que la mémoire humaine est une
unité de stockage, indépendante du reste de notre être. Il oublie
évidemment que la mémoire humaine est affective ; qu’elle est
solidaire de nos projets, de nos désirs, de toute notre
expérience, et qu’elle ne consiste pas à collectionner des faits
comme on entasse des objets. Son rêve d’une « e-mémoire » est
tout à fait puéril, comme celui d’échapper à la mort individuelle.
Mais le seul fait que des hommes, aujourd'hui, poursuivent ce
genre de rêve, est vraiment révélateur : nous ne sommes plus
capables de donner du sens à notre mort, comme l’ont toujours
fait les sociétés humaines. Dès lors, à défaut de la rendre sensée,
nous essayons de la supprimer.
Mais comme le temps et la mort continuent d’exister malgré
nos dénégations, nous nous enfonçons toujours plus
profondément dans le vertige du présent, dans le temps-
maelstrœm, qui nous piège et nous engloutit. Je pourrais
évoquer cet autre phénomène de notre société contemporaine,
celui d’une « information » qui nous met à tout instant en prise
directe sur le monde entier, mais émiette ce monde en une
succession d’instants bruts, sans lien entre eux, sans
signification. Grâce à Internet, nos journaux peuvent être
« actualisés » chaque heure, chaque minute. Le monde nous est
ainsi livré « en temps réel », comme disent les médias. Mais du
coup, les événements se chassent les uns les autres, et le
papillotement de leur « actualité », nouvelle à chaque instant,
nous tétanise et nous abrutit.
D’un côté, nous rêvons d’immortalité physique, et de l’autre
nous sommes incapables de vivre au-delà de l’instant ! Panta
dinei, tout tourbillonne…

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*

Tout ce qui demande du temps : la mémoire, la conscience de


l’histoire, mais aussi l’élaboration d’un projet humain, à la fois
individuel et collectif, se trouve alors pris dans le maelstrœm
dont je parlais. Ce tourbillon n’épargne même pas les arts du
temps, en particulier l’art qui nous réunit ici, la musique.
À première vue, cela semble impossible. Comment
« comprimer », pour ne la faire durer qu’un instant, une
musique qui, pour exister, doit se déployer dans le temps ? Car
enfin, si nous écoutons aujourd’hui une symphonie de
Beethoven (ou, par exemple, Idomeneo de Mozart), l’audition
de ces œuvres demande, à peu de chose près, la même durée
qu’à l’époque de leur création. Pour Beethoven, on pourrait
même dire que l’audition d’une de ses symphonies demande
aujourd’hui plus de temps que du vivant du compositeur, parce
qu’il imposait, paraît-il, des tempi très rapides. Quoi qu’il en
soit, la durée d’écoute d’une œuvre musicale, comme la durée de
lecture d’un livre, demeure grosso modo la même, quelle que
soit l’époque où ces œuvres sont écoutées ou lues.
Mais voilà : prisonniers de notre temps-maelstrœm, nous ne
supportons même plus de donner à la lecture et à la musique le
temps qu’ils réclament. C’est pourquoi nous nous sommes mis à
inventer des digests de certains grands ouvrages de la
littérature. Et quant à la musique, nous nous sommes mis à
retravailler des symphonies de Beethoven ou de Tchaïkovski
pour les faire tenir dans le temps restreint de la publicité
télévisée qu’elles doivent illustrer… Pire encore : neuf personnes
sur dix, ou peut-être neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sur mille
s’arrangent pour entendre de la musique sans l’écouter, donc
pour ne lui consacrer exactement aucun temps. En effet, la
meilleure méthode qu’on ait trouvée pour ne pas se soumettre à

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la temporalité de la musique, c’est de ne pas l’écouter, tout en la
diffusant à pleine puissance, afin que son intensité sonore
compense le vide de sa signification.
Mais précisément : ces exemples de digests musicaux ou
littéraires, et plus grave encore, parce qu’infiniment plus
répandue, cette barbare soustraction de la musique à sa
condition temporelle, cette barbare tentative de la transformer
en un présent hypnotique et sempiternel – tout cela prouve bel
et bien que nous sommes pris dans le temps-maelstrœm.

Eh bien, j’ai envie de dire que pour échapper à ce tourbillon,


il faut et il suffit que nous sachions écouter vraiment la
musique. J’ai tenté de vous décrire les deux grandes
conceptions du temps qu’a connues l’humanité (le temps
cyclique et le temps linéaire, le temps des astres et le temps du
fleuve). J’ai suggéré que nous sommes aujourd’hui incapables
de choisir l’un ou l’autre de ces temps, et que nous sommes pris
dans l’effrayant tourbillon d’un présent perpétuel. Je ne dis pas
que la musique offre la solution complète et définitive de ce
problème et le remède parfait à ce mal. Mais j’ai du moins
l’impression qu’elle nous redonne, et qu’elle redonne à la fois à
notre cœur et notre esprit, à notre intelligence et à notre
sensibilité, la juste et pleine conscience du temps.
La conscience de quel temps ? Eh ! bien, je crois que la
musique, et c’est en cela qu’elle est si belle et si nécessaire, nous
donne à la fois l’expérience du temps-fleuve et celle du temps-
cercle ! Oui, j’ai l’impression qu’elle nous permet de vivre
simultanément les richesses de ces deux temporalités, sans pour
autant tomber dans la confusion du temps-maelstrœm.
La musique, du moins la musique occidentale, incarne bien
sûr le temps-fleuve. Chacune de ses œuvres est un récit, qui va

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de la naissance à la mort ; chacune de ses œuvres pourrait
symboliquement porter le titre que Liszt a donné à l’un de ses
poèmes symphoniques : Du berceau à la tombe. Mais au temps-
fleuve, elle parvient à conjoindre harmonieusement le temps-
cercle : elle parvient, par le jeu de ses répétitions et de ses
reprises, à donner le sentiment que le temps, s’il va vers la mort,
participe aussi de l’éternité.

Oui, la musique exprime conjointement, harmonieusement,


ces deux visions du temps. Je ne puis pas vous donner ici, à
l’appui de mes dires, des exemples musicaux. Mais je voudrais
seulement évoquer verbalement devant vous, en guise de
conclusion, un exemple à la fois poétique et musical. Il s’agit
d’un lied de Franz Schubert, qui me paraît illustrer de la
manière la plus bouleversante ce double pouvoir de la musique :
exprimer, dans la beauté, la vérité du temps linéaire, du temps-
fleuve, tout en incarnant le rêve d’un temps-cercle, d’un temps
astral, d’un éternel retour qui, sans nous faire échapper à la
mort, nous assure que la vie, quelque part, hors de nous,
continue, et que tout est bien ainsi.
Ce n’est pas un hasard, bien sûr, si le titre de ce lied a été
choisi comme motto d’une des soirées de concerts de Wort &
Klang. Ce titre, c’est « Auf dem Wasser zu singen ». L’auteur du
texte est Friedrich Leopold Graf zu Stolberg. Ce poète, qui fut
l’ami de Goethe, n’est certainement pas aussi génial que Goethe,
mais c’est un poète délicat et subtil. Et Franz Schubert n’a pas
dédaigné de mettre en musique plusieurs de ses œuvres.
Auf dem Wasser zu singen, écrit en 178215, est tout entier
fondé sur une métaphore : le temps y est comparé au flux d’une

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paisible rivière qui coule entre des bosquets. Certains
commentateurs disent qu’il s’agit d’un lac, et non pas d’une
rivière. Mais justement, on ne sait pas si les eaux se dirigent
vers une embouchure, ou si elles se contentent de clapoter et de
scintiller sous le soleil couchant, sans avancer vraiment. Et de
même, on ne sait pas si le temps coule vers la mort ou tourne
sur lui-même comme les astres dans le ciel.
Ce doute sur la nature du temps va se prolonger en un autre
doute, à la fin du poème : on ne sait pas si c’est le temps qui
passe et disparaît loin de l’homme, ou si c’est l’homme qui passe
et disparaît. Écoutons ces vers :

Ach, es entschwindet mit tauigem Flügel


Mir auf den wiegenden Wellen die Zeit.

Ah, il disparaît sur une aile de rosée


Loin de moi, sur les vagues berceuses, le temps.

Ici, c’est donc le temps qui disparaît loin de l’homme. Mais


lisons la suite :

Morgen entschwinde mit schimmerndem Flügel


Wieder wie gestern und heute die Zeit,
Bis ich auf höherem strahlenden Flügel
Selber entschwinde der wechselnden Zeit.

Demain disparaîtra sur ses ailes miroitantes


À nouveau, comme hier et aujourd'hui, le temps,
Jusqu'à ce que, sur une aile plus haute et rayonnante,
Je disparaisse moi-même du temps changeant.

Le poète passe, de manière subtile, d’une idée à l’autre, ou


d’une intuition à l’autre : comme la rivière coule, comme le
soleil se couche, le temps passe et « échappe » en quelque sorte
à l’homme. Mais à la fin, c’est l’homme qui échappe au temps,

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qui « disparaît du temps changeant ». Autrement dit, le
mouvement du temps va continuer, même si l’homme disparaît
dans la mort. L’homme se retire du monde, mais le monde
continue d’exister. L’homme meurt, mais la nature demeure.
L’homme quitte le temps, mais le temps ne s’arrête pas.

*
Cette idée est-elle douloureuse ou consolatrice ? Ce qui est
sûr, c’est qu’à partir de ce texte, Schubert compose une musique
absolument géniale et poignante, qui traduit à la fois le
balancement des vagues, leur scintillement dans la lumière, le
mouvement du « temps changeant », le mouvement du poète
qui va quitter le temps, et sa disparition qui n’est pas la fin de
tout : car le temps, lui, continue d’exister.
Schubert a écrit sa musique sous une forme strophique, ce
qui évidemment suggère l’idée d’une répétition, voire d’un
éternel retour des vagues, et du temps. En outre, il passe sans
cesse de la tonalité de la bémol mineur à celle de la bémol
majeur, ce qui crée une impression de doux balancement, à la
fois celui des vagues et celui du passage de la tristesse à la joie,
de la joie à la tristesse. Mais précisément, et comme toujours
chez Schubert, nous sommes au-delà de la tristesse et de la joie.
D’autre part, l’accompagnement du piano dessine une figure
descendante, sans cesse recommencée. Chaque note de la
descente est cependant énoncée deux fois (par exemple : mi-mi,
ré-ré, do-do, si-si, la-la). Si bien que l’auditeur éprouve à la fois
la sensation du mouvement et celle de l’immobilité. Il croit
entendre le clapotis des vaguelettes contre le bateau, mais aussi
(si vous me permettez cette expression) la respiration de l’âme
dans le temps…
Cependant, il faut bien que la musique finisse. C’est la voix
humaine qui se tait d’abord, comme l’âme humaine qui
« échappe au temps changeant ». Le piano, lui, continue,

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répétant plusieurs fois le même dessin, qui cette fois n’est plus
une figure descendante, mais la décomposition de l’accord de
tonique, ce qui donne plus que jamais l’impression paradoxale
d’un mouvement immobile, d’un vol qui plane au-dessus de la
voix silencieuse.
Dans l’admirable version pour piano seul que Franz Liszt a
donnée de ce lied, il développe longuement cette conclusion
pianistique, alors que chez Schubert elle est extrêmement brève.
Mais si Liszt prend cette liberté, c’est pour nous faire d’autant
mieux sentir ce mystère de la musique qui continue après la fin
du chant, c’est-à-dire le mystère du temps qui continue après la
disparition de l’homme.

*
Le rêve de Faust, qui s’adressant à l’instant, lui disait :
« Verweile doch, du bist so schön ! » est décidément un rêve
impossible. L’instant ne s’arrête pas. C’est bel et bien nous qui
nous arrêtons. Mais ce destin tragique, la musique nous aide à
l’accepter et à l’aimer.
Lorsqu’on entend le lied de Schubert, « Auf dem Wasser zu
singen », on parvient peut-être consentir à la tragédie
humaine : accepter le temps, c’est accepter de quitter le temps,
accepter qu’il continue sans nous. Oui, des musiques comme
celle-là nous y aident. Elles nous aident alors à ne pas nous
laisser engloutir dans le tourbillon du temps-maelstrœm. Dès
lors, le temps peut devenir notre ami, devenir le lieu de notre
contemplation, comme celui de notre action créatrice.
Pour parler grec une dernière fois : « panta rhei, anthrôpos
thnêtos estin, alla poiêtes »: « Tout coule, l’homme est mortel ;
mais il est poète ». C’est-à-dire, tout à la fois, contemplateur et
créateur du monde.

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