5.4.8. Remarque. La réciproque est fausse en général.
En effet, 𝑀 = Q est
un Z-module plat (on le verra plus tard) qui n’est pas projectif (car Q ne
s’injecte pas dans un Z-module libre).
5.4.9. Remarque. Si 𝐴 est principal, les 𝐴-modules plats sont exactement
les modules sans torsion (cf. TD).
5.4.10. Remarque. La platitude se teste localement (cf. TD). C’est-à-dire
que les propositions suivantes sont équivalentes :
1. 𝑀 est un 𝐴-module plat ;
2. pour tout idéal 𝔭 premier de 𝐴, 𝑀𝔭 est un 𝐴𝔭 -module plat ;
3. pour tout idéal 𝔪 maximal de 𝐴, 𝑀𝔪 est un 𝐴𝔪 -module plat.
5.5 Restriction et extension des scalaires
5.5.1. Soit 𝜙 : 𝐴 → 𝐵 un morphisme d’anneaux. Si 𝑀 est un 𝐵-module,
alors on peut voir 𝑀 comme un 𝐴-module grâce à 𝜙. Explicitement, pour
𝑎 ∈ 𝐴 et 𝑥 ∈ 𝑀, l’opération 𝑎 · 𝑥 = 𝜑(𝑎)𝑥 confère à 𝑀 la structure de
𝐴-module.
5.5.2. Exemple. 1. Tout 𝐴-module est un groupe abélien (i.e. Z-module)
via l’unique morphisme d’anneaux 𝜙 : Z → 𝐴.
2. Tout C-espace vectoriel est un R-espace vectoriel.
3. Si 𝐼 est un idéal de 𝐴, tout 𝐴/𝐼-module est un 𝐴-module (avec 𝜙 = 𝜋
la projection canonique dans le quotient).
5.5.3. Proposition. — Soit 𝜙 : 𝐴 → 𝐵 un morphisme d’anneaux. Soit 𝑀
un 𝐴-module. On considère 𝐵 comme un 𝐴-module grâce à 𝜙. Il existe une
unique structure de 𝐵-module sur 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵 telle que pour tous 𝑏, 𝑏 ′ ∈ 𝐵 et
𝑥 ∈ 𝑀 on a :
𝑏 · (𝑥 ⊗ 𝑏 ′ ) = 𝑥 ⊗ (𝑏𝑏 ′ ).
Le module 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵 sera noté 𝑀 𝐵 . C’est l’extension des scalaires (ou
changement de base) de 𝑀 de 𝐴 à 𝐵.
Preuve. On va définir l’action d’un élément 𝑏 ∈ 𝐵 sur 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵. Considé-
rons l’application :
𝑢 𝑏 : 𝑀 × 𝐵 −→ 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵
(𝑥, 𝑏 ′ ) ↦−→ 𝑥 ⊗ (𝑏𝑏 ′ ) .
Elle est 𝐴-bilinéaire, donc induit une application 𝐴-linéaire 𝑣 𝑏 de 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵
dans lui même. Ceci définit une loi de composition externe 𝐵 × (𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵) →
𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵, et on vérifie que les axiomes d’un 𝐵-module sont satisfaits. La
relation 𝑏 · (𝑥 ⊗ 𝑏 ′ ) = 𝑥 ⊗ (𝑏𝑏 ′ ) est vérifiée par construction. L’unicité de la
structure vient du fait que les tenseurs simples engendrent 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵 comme
groupe abélien. □
79
5.5.4. Exemple. On considère le cas 𝐴 = R et 𝐵 = C. Si 𝑉 est un R-espace
vectoriel, alors 𝑉C = 𝑉 ⊗R C est le complexifié de 𝑉.
5.5.5. Théorème (P.U. de l’extension des scalaires). — Soit 𝑀 un 𝐴-
module et 𝑁 un 𝐵-module. Pour toute application 𝐴-linéaire 𝑓 : 𝑀 → 𝑁, il
existe une unique application 𝐵-linéaire 𝑔 : 𝑀 𝐵 → 𝑁 telle que le diagramme
suivant commute :
𝑓
𝑀 𝑁
𝑔
𝑀𝐵
où l’application 𝑀 → 𝑀 𝐵 est donnée par 𝑥 ↦→ 𝑥 ⊗ 1.
5.5.6. Remarque. L’application canonique 𝑀 → 𝑀 𝐵 , 𝑥 ↦→ 𝑥 ⊗ 1 est
𝐴-linéaire.
Preuve. On pose :
𝑢 : 𝑀 × 𝐵 −→ 𝑁
(𝑥, 𝑏) ↦−→ 𝑏 𝑓 (𝑥).
On vérifie que l’application 𝑢 est 𝐴-bilinéaire. Elle induit donc une appli-
cation 𝐴-linéaire 𝑔 : 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵 → 𝑁. Montrons que 𝑣 est en fait 𝐵-linéaire.
Comme 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵 est engendré par les tenseurs simples comme groupe abélien,
il suffit de montrer 𝑔 (𝑏 · (𝑥 ⊗ 𝑏 ′ )) = 𝑏𝑔(𝑥 ⊗ 𝑏 ′ ). On calcule :
𝑔 (𝑏 · (𝑥 ⊗ 𝑏 ′ )) = 𝑔 (𝑥 ⊗ (𝑏𝑏 ′ )) = 𝑏𝑏 ′ 𝑓 (𝑥) = 𝑏𝑔 (𝑥 ⊗ 𝑏 ′ ) .
De plus, le diagramme commute :
𝑔 (𝑥 ⊗ 1) = 𝑢 (𝑥, 1) = 1 · 𝑓 (𝑥) = 𝑓 (𝑥).
□
5.5.7. Exercice. Si 𝑀 est un 𝐴-module et 𝑁 est un 𝐵-module, définir une
structure naturelle de 𝐵-module sur 𝑀 ⊗ 𝐴 𝑁 et montrer que ce 𝐵-module
est isomorphe à 𝑀 𝐵 ⊗ 𝐵 𝑁.
5.5.8. Proposition. — Si 𝑀 est un 𝐴-module libre de base (𝑒 𝑖 ) 𝑖∈𝐼 , alors
𝑀 𝐵 est un 𝐵-module libre de base (𝑒 𝑖 ⊗ 1) 𝑖 ∈𝐼 .
Preuve. On a un isomorphisme 𝐴 (𝐼 ) ≃ 𝑀 envoyant la base canonique
sur la base (𝑒 𝑖 ) 𝑖∈𝐼 . En tensorisant par 𝐵, on obtient un isomorphisme de
𝐵-modules 𝐴 (𝐼 ) ⊗ 𝐴 𝐵 ≃ 𝑀 𝐵 . Or, par distributivité de ⊗ par rapport à ⊕,
on a des isomorphismes de 𝐵-modules :
!
Ê Ê Ê
𝐴 (𝐼 ) ⊗ 𝐴 𝐵 = 𝐴 ⊗𝐴 𝐵 ≃ ( 𝐴 ⊗ 𝐴 𝐵) ≃ 𝐵 = 𝐵 (𝐼 ) .
𝑖 ∈𝐼 𝑖 ∈𝐼 𝑖∈𝐼
80
On en déduit un isomorphisme 𝐵 (𝐼 ) ≃ 𝑀 𝐵 . On vérifie que la base canonique
s’envoie sur (𝑒 𝑖 ⊗ 1) 𝑖 ∈𝐼 . □
5.5.9. Remarque. On peut voir (exercice) la proposition précédente comme
un cas particulier de la propriété d’isomorphisme de 𝐵-modules :
!
Ê Ê
𝑀𝑖 ≃ (𝑀𝑖 ) 𝐵 .
𝑖 ∈𝐼 𝐵 𝑖∈𝐼
Autrement dit, l’extension des scalaires commute avec les sommes directes.
En revanche, elle ne commute pas nécessairement avec les produits infinis.
5.5.10. Exercice. Montrer que si 𝑀 est de type fini, alors 𝑀 𝐵 est de type
fini. Montrer que si 𝑀 est projectif, alors 𝑀 𝐵 est projectif.
5.5.11. On va maintenant définir l’extension des scalaires d’une application
linéaire. On peut avoir en tête l’image suivante : si 𝑢 : 𝐾 𝑚 → 𝐾 𝑛 est linéaire
et représentée par une matrice 𝑀 ∈ M 𝑛,𝑚 (𝐾), alors pour toute extension de
corps 𝐿/𝐾, on peut voir 𝑀 comme une matrice de M 𝑛,𝑚 (𝐿). On en déduit
donc une application linéaire 𝑢 𝐿 : 𝐿 𝑚 → 𝐿 𝑛 . On va voir que l’on peut faire
cela de manière conceptuelle, sans avoir recours aux matrices.
5.5.12. Proposition. — Soient 𝑀, 𝑁 des 𝐴-modules et 𝑢 : 𝑀 → 𝑁
une application 𝐴-linéaire. Il existe une unique application 𝐵-linéaire 𝑢 𝐵 :
𝑀 𝐵 → 𝑁 𝐵 telle que :
∀𝑥 ∈ 𝑀, ∀𝑏 ∈ 𝐵, 𝑢 𝐵 (𝑥 ⊗ 𝑏) = 𝑢(𝑥) ⊗ 𝑏.
Preuve. Unicité. Les tenseurs simples 𝑥 ⊗ 𝑏 engendrent 𝑀 ⊗ 𝐴 𝐵 comme
𝐴-module, donc a fortiori comme 𝐵-module.
Existence. On va utiliser la propriété universelle avec l’application
composée 𝑓 ci-dessous :
𝑢
𝑀 𝑁
𝑓
𝑀𝐵 ∃!𝑢𝐵
𝑁𝐵
où les applications 𝑀 → 𝑀 𝐵 , 𝑁 → 𝑁 𝐵 sont données par 𝑥 ↦→ 𝑥 ⊗ 1.
Vérifions la formule annoncée, en utilisant la commutativité du diagramme
et la 𝐵-linéarité de 𝑢 𝐵 :
𝑢 𝐵 (𝑥 ⊗ 𝑏) = 𝑢 𝐵 (𝑏 · (𝑥 ⊗ 1)) = 𝑏𝑢 𝐵 (𝑥 ⊗ 1) = 𝑏 (𝑢(𝑥) ⊗ 1) = 𝑢(𝑥) ⊗ 𝑏.
□
5.5.13. Remarque. On a en fait 𝑢 𝐵 = 𝑢 ⊗ id 𝐵 (autre preuve). On a défini
un processus qui a un 𝐴-module 𝑀 associe un 𝐵-module 𝑀 𝐵 et qui a une
81
application 𝐴-linéaire 𝑢 associe une application 𝐵-linéaire 𝑢 𝐵 . En fait, on
peut vérifier que l’extension des scalaires défini un foncteur.
5.5.14. Proposition ((cas particulier des rangs finis)). — Supposons
𝑀, 𝑁 libres de rangs finis et de bases respectives 𝛽 et 𝛽′ . On sait que 𝑀 𝐵
et 𝑁 𝐵 sont libres de rangs finis sur 𝐵, de bases respectives notées 𝛽 ⊗ 1 et
𝛽′ ⊗ 1.
Soit 𝑢 : 𝑀 → 𝑁 une application linéaire. Alors :
Mat 𝛽⊗1,𝛽 ′ ⊗ ′ (𝑢 𝐵 ) = 𝜙 Mat 𝛽,𝛽 ′ (𝑢) ,
où 𝜙(·) désigne la matrice obtenue en appliquant 𝜙 à chaque coefficient.
Preuve. Notons Mat 𝛽,𝛽 ′ (𝑢) = 𝑎 𝑖 𝑗 1⩽𝑖⩽𝑛,1⩽ 𝑗⩽𝑚 , avec 𝑚 := rg 𝑀 et
𝑛 := rg 𝑁. Notons 𝛽 = (𝑒 1 , . . . , 𝑒 𝑚 ) et 𝛽′ = 𝑒 1′ , . . . , 𝑒 ′𝑛 . Calculons :
𝑢 𝐵 𝑒 𝑗 ⊗ 1 = 𝑢(𝑒 𝑗 ) ⊗ 1
𝑛
!
∑︁
= 𝑎 𝑖 𝑗 𝑒 𝑖′ ⊗ 1
𝑖=1
𝑛
∑︁
𝑎 𝑖 𝑗 𝑒 𝑖′ ⊗ 1
(bilinéarité de ⊗) =
𝑖=1
𝑛
∑︁
= 𝑒 𝑖′ ⊗ 𝜙(𝑎 𝑖 𝑗 )
𝑖=1
𝑛
∑︁
𝜙 𝑎 𝑖 𝑗 · 𝑒 𝑖′ ⊗ 1 ,
(définition de 𝑁 𝐵 ) =
𝑖=1
d’où le résultat annoncé. □
5.5.15. Remarque. Pour tous 𝐴-modules 𝑀 et 𝑁, on a une application
𝐵-linéaire canonique :
Φ : Hom 𝐴 (𝑀, 𝑁) 𝐵 → Hom 𝐵 (𝑀 𝐵 , 𝑁 𝐵 ) .
Si 𝑀 est libre de rang fini, alors Φ est un isomorphisme (exercice).
Application : Invariants de similitude et extensions de corps
5.5.16. Cadre. Soient 𝐿/𝐾 une extension de corps, 𝐸 un 𝐾-espace vectoriel
de dimension finie et 𝐸 𝐿 := 𝐸 ⊗𝐾 𝐿 le 𝐿-espace vectoriel obtenu en étendant
les scalaires à 𝐿.
5.5.17. Théorème. — Soit 𝑢 ∈ End𝐾 (𝐸) et 𝑃1 | . . . | 𝑃𝑟 les invariants
de similitude de 𝑢 dans 𝐾 [𝑋]. Alors les invariants de similitude de 𝑢 𝐿 ∈
End 𝐿 (𝐸 𝐿 ) sont 𝑃1 | . . . | 𝑃𝑟 .
82
Preuve. D’après la décomposition de Frobenius, il existe une base 𝛽 de
𝐸 telle que Mat 𝛽 (𝑢) est diagonale par blocs, de blocs 𝐶 𝑃1 , . . . , 𝐶 𝑃𝑟 . D’après
la proposition précédente, Mat 𝛽⊗1 (𝑢 𝐿 ) = Mat𝛽 (𝑢) vue dans M 𝑛 (𝐿). Or,
le 𝐿 [𝑋]-module associé à 𝐶𝑙𝑖 ∈ M 𝑛𝑖 (𝐿) est isomorphe à 𝐿 [𝑋]/(𝑃𝑖 ). Il en
résulte que le 𝐿 [𝑋]-module associé à 𝑢 𝐿 est isomorphe à :
𝑟
Ê 𝐿 [𝑋]
.
𝑖=1
(𝑃 𝑖 )
Or, on a 𝑃1 | . . . | 𝑃𝑟 dans 𝐾 [𝑋], donc aussi dans 𝐿 [𝑋]. Donc 𝑃1 , . . . , 𝑃𝑟
sont les invariants de similitude de 𝑢 𝐿 . □
5.5.18. Corollaire. — Deux endomorphismes 𝑢, 𝑣 ∈ End𝐾 (𝐸) sont
semblables si et seulement si 𝑢 𝐿 et 𝑣 𝐿 sont semblables.
5.5.19. Corollaire. — Deux matrices 𝑀, 𝑀 ′ ∈ M 𝑛 (𝐾) sont semblables
si et seulement si elles le sont dans M 𝑛 (𝐿).
Localisation et extension des scalaires
On va voir que les modules de fractions sont un cas particulier d’extension
des scalaires.
5.5.20. Théorème. — Soient 𝐴 un anneau, 𝑆 une partie multiplicative de 𝐴,
et 𝑀 un 𝐴-module. Alors on a un isomorphisme canonique de 𝑆 −1 𝐴-module
𝑆 −1 𝑀 ≃ 𝑀𝑆 −1 𝐴.
Preuve. On construit 𝑀𝑆 −1 𝐴 → 𝑆 −1 𝑀 grâce à la propriété universelle :
on part de 𝑓 : 𝑀 → 𝑆 −1 𝑀, 𝑥 ↦→ 𝑥/1 qui est 𝐴-linéaire, et 𝑆 −1 𝑀 est un
𝑆 −1 𝐴-module, d’où on a une application 𝑆 −1 𝐴-linéaire 𝑔 : 𝑀𝑆 −1 𝐴 → 𝑆 −1 𝑀.
Dans l’autre sens, on part de :
ℎ˜ : 𝑀 × 𝑆 −→ 𝑀𝑆 −1 𝐴
1
(𝑥, 𝑠) ↦−→ 𝑥 ⊗ .
𝑠
On vérifie que ℎ˜ passe au quotient, pour donner ℎ : 𝑆 −1 𝑀 → 𝑀𝑆 −1 𝐴. Il reste
à vérifier que 𝑔 et ℎ sont réciproques l’une de l’autre. (Pour ℎ ◦ 𝑔 = id, il
suffit de le montrer sur les tenseurs simples.) □
5.5.21. Exercice. Pour toute fonction 𝑢 ∈ Hom 𝐴 (𝑀, 𝑁), on a 𝑆 −1 𝑢 =
𝑢 𝑆 −1 𝐴 via l’isomorphisme ci-dessus.
5.5.22. Proposition. — 𝑆 −1 𝐴 est un 𝐴-module plat.
83
Preuve. Soit 𝑢 : 𝑁1 → 𝑁2 injective. On a un diagramme commutatif :
𝑢𝑆 −1 𝐴
(𝑁1 ) 𝑆 −1 𝐴 (𝑁2 ) 𝑆 −1 𝐴
𝑆 −1 𝑁1 𝑆 −1 𝑁2
𝑆 −1 𝑢
On a déjà vu que 𝑆 −1 𝑢 est injective, d’où le résultat. □
(
5.5.23. Corollaire. — Si 𝐴 est intègre, alors 𝐾 = 𝐴) est un 𝐴-module
plat.
5.5.24. Exemple. Q est un Z-module plat.
5.6 Algèbres sur un anneau
5.6.1. Définition. — Soit 𝐴 un anneau commutatif. Une 𝐴-algèbre (associa-
tive, unitaire) est un anneau 𝐵 muni d’un morphisme d’anneaux 𝜙 : 𝐴 → 𝐵.
Un morphisme de 𝐴-algèbres est un triangle commutatif :
𝐴 𝐵
𝐵′
Dans la suite, on va supposer 𝐵 commutatif (mais il existe des algèbres non
commutatives intéressantes : M 𝑛 ( 𝐴), l’algèbre tensorielle/extérieure d’un
𝐴-module 𝑀).
5.6.2. Exemple. L’ensemble des polynômes à 𝑛 indéterminées et à coef-
ficients dans 𝐴, noté 𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑋𝑛 ], est une 𝐴-algèbre. Elle vérifie la
propriété universelle suivante : pour toute 𝐴-algèbre 𝐵 (commutative) et
toute famille (𝑥1 , . . . , 𝑥 𝑛 ) d’éléments de 𝐵, il existe un unique morphisme
de 𝐴-algèbres 𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑋𝑛 ] → 𝐵 envoyant 𝑋𝑖 sur 𝑥𝑖 pour tout 𝑖 ∈ ⟦1, 𝑛⟧.
Comme on va le voir, 𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑋𝑛 ] peut être vu comme un cas
particulier de produit tensoriel.
5.6.3. Proposition. — Soient 𝐵 et 𝐶 des 𝐴-algèbres. Il existe une unique
structure de 𝐴-algèbre sur 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 compatible avec la structure de 𝐴-module
et vérifie :
∀𝑥, 𝑥 ′ ∈ 𝐵, ∀𝑦, 𝑦 ′ ∈ 𝐶, (𝑥 ⊗ 𝑦) (𝑥 ′ ⊗ 𝑦 ′ ) = (𝑥𝑥 ′ ) ⊗ (𝑦𝑦 ′ ) .
Preuve. Définissons d’abord la structure d’anneau sur 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶. On
considère l’application 𝐴-quadrilinéaire :
𝐵 × 𝐶 × 𝐵 × 𝐶 −→ 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶
(𝑥, 𝑦, 𝑥 ′ , 𝑦 ′ ) ↦−→ (𝑥𝑥 ′ ) ⊗ (𝑦𝑦 ′ ) .
84
Par la propriété universelle du produit tensoriel, elle induit (en procédant en
deux temps) un application :
(𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶) × (𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶) → 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶
qui est la loi de multiplication souhaitée. L’élément unité est 1 𝐵 ⊗ 1𝐶 . Il
reste à définir un morphisme d’anneaux 𝐴 → 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶. Soient 𝜑 : 𝐴 → 𝐵 et
𝜓 : 𝐴 → 𝐶 les morphismes définissant les 𝐴-algèbres 𝐵 et 𝐶. On définit :
𝐴 −→ 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶
𝑎 ↦−→ 𝜑(𝑎) ⊗ 1𝐶 = 1 𝐵 ⊗ 𝐴 𝜓(𝑎).
C’est un morphisme d’anneaux induisant la même structure de 𝐴-module
sur 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶. □
5.6.4. Remarque. Le produit tensoriel d’algèbres 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 est toujours muni
de deux morphismes de 𝐴-algèbres 𝑥 ↦→ 𝑥 ⊗ 1𝐶 et 𝑦 ↦→ 1 𝐵 ⊗ 𝑦 de 𝐵 dans
𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 et de 𝐶 dans 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 respectivement.
5.6.5. Théorème. — Soient 𝐷 une 𝐴-algèbre et 𝑓 : 𝐵 → 𝐷, 𝑔 : 𝐶 → 𝐷
des morphismes de 𝐴-algèbres. Alors il existe un unique morphisme de
𝐴-algèbres ℎ : 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 → 𝐷 tel que le diagramme suivant commute :
𝐵
𝑓
𝐵 ⊗𝐴 𝐶 ℎ 𝐷
𝑔
𝐶
Esquisse de preuve. Soit 𝑢 l’application :
𝐵 × 𝐶 −→ 𝐷
(𝑥, 𝑦) ↦−→ 𝑓 (𝑥)𝑔(𝑦).
Alors 𝑢 est 𝐴-bilinéaire, donc induit ℎ : 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 → 𝐷 qui est 𝐴-linéaire.
On vérifie que ℎ est un morphisme d’anneaux (il suffit de montrer ℎ (𝑡𝑡 ′ ) =
ℎ(𝑡)ℎ(𝑡 ′ ) pour tous tenseurs simples 𝑡, 𝑡 ′ ∈ 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶) et que le diagramme
commute. □
5.6.6. Exemple d’utilisation de la P.U.. On considère 𝐵 = 𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑋𝑚 ]
et 𝐶 = 𝐴 [𝑌1 , . . . , 𝑌𝑛 ]. Alors la 𝐴-algèbre 𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 est canoniquement
isomorphe à 𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑋𝑚 , 𝑌1 , . . . , 𝑌𝑛 ]. En effet, pour toute 𝐴-algèbre 𝐷,
on a des isomorphismes :
Hom 𝐴−alg (𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶, 𝐷) ≃ Hom 𝐴−alg (𝐵, 𝐷) × Hom 𝐴−alg (𝐶, 𝐷)
≃ 𝐷 𝑚 × 𝐷 𝑛 ≃ 𝐷 𝑚+𝑛 ≃ Hom 𝐴−alg ( 𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑌𝑛 ] , 𝐷) .
85
Les algèbres concernées vérifient la même propriété universelle, donc sont
isomorphes.
Plus généralement, si on a :
𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑋𝑚 ] 𝐴 [𝑌1 , . . . , 𝑌𝑛 ]
𝐵= et 𝐶 = ,
(𝑃1 , . . . , 𝑃𝑟 ) 𝑄1, . . . , 𝑄 𝑠
alors on a :
𝐴 [𝑋1 , . . . , 𝑋𝑚 , 𝑌1 , . . . , 𝑌𝑛 ]
𝐵 ⊗𝐴 𝐶 ≃ .
(𝑃1 , . . . , 𝑃𝑟 , 𝑄 1 , . . . , 𝑄 𝑠 )
Si 𝐴 = 𝑘 est un corps algébriquement clos, alors 𝐵 (resp. 𝐶) correspond
au fermé algébrique 𝑉 (𝑃1 , . . . , 𝑃𝑟 ) ⊂ 𝑘 𝑚 (resp. 𝑉 (𝑄 1 , . . . , 𝑄 𝑠 ) ⊂ 𝑘 𝑛 ), et
𝐵 ⊗ 𝐴 𝐶 correspond au produit :
𝑉 (𝑃1 , . . . , 𝑃𝑟 ) × 𝑉 (𝑄 1 , . . . , 𝑄 𝑠 ) ⊂ 𝑘 𝑚+𝑛 .
5.6.7. Théorème (Lien entre ⊗ et théorie de Galois). — Soit 𝐿/𝐾 une
extension de corps et 𝐾 une clôture algébrique de 𝐾. Supposons 𝐿/𝐾 finie
et séparable. Alors on a un isomorphisme de 𝐾-algèbre :
Ö
𝐿 ⊗𝐾 𝐾 ≃ 𝐾
𝜎:𝐿→𝐾
où le produit est pris sur l’ensemble des 𝐾-plongements de 𝐿 dans 𝐾.
Preuve. 𝐿/𝐾 est monogène (théorème de l’élément primitif). Posons
𝐿 = 𝐾 [𝑋]/(𝑃) avec 𝑃 irréductible unitaire. Alors 𝐿 ⊗𝐾 𝐾 ≃ 𝐾 [𝑋]/(𝑃).
Décomposons 𝑃 dans 𝐾 :
𝑛
Ö
𝑃= (𝑋 − 𝜆𝑖 )
𝑖=1
avec 𝜆1 , . . . , 𝜆 𝑛 ∈ 𝐾 deux à deux distincts (𝑃 séparable). Par le théorème
chinois, on a :
𝑛
𝐾 [𝑋] Ö
≃ 𝐾.
(𝑃) 𝑖=1
De plus, un 𝐾-plongement 𝐿 → 𝐾 est déterminé de manière unique par
l’image de 𝑋. Il y a donc 𝑛 choix correspondant aux 𝑛 racines 𝜆1 , . . . , 𝜆 𝑛 . □
5.6.8. Remarque. En fait, si 𝐿/𝐾 est une extension algébrique, les proposi-
tions suivantes sont équivalentes :
1. 𝐿/𝐾 est séparable ;
2. 𝐿 ⊗𝐾 𝐾 n’a pas d’élément nilpotent.
Cela donne une définition de la séparabilité pour une extension de corps
quelconque (pas nécessairement algébrique).
86