L’histoire pharaonique
Jean WINAND (Professeur d’égyptologie – ULiège) : bonjour à toutes, bonjour à tous ! Après
avoir vu dans la dernière capsule comment le territoire égyptien s’organise géographi-
quement, nous allons à présent nous tourner vers son histoire. Le but n’est évidemment pas
ici de vous en proposepr une présentation événementielle et linéaire, mais de vous donner
les clés essentielles et quelques grands concepts vous permettant d’entrer commodément
dans l’histoire de l’État pharaonique.
L’Histoire selon les Égyptiens (point de vue émique)
Pour les Égyptiens, l’Histoire, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, n’existait pas. Il n’y a
d’ailleurs aucun mot dans le lexique égyptien qui s’en approche. Le temps de la création avait
commencé lors de ce qu’ils appelaient de la première fois, la zp tpj, quand le pays avait émergé
du chaos liquide, ce que les Égyptiens appellent le nwn. Après l’unification du pays, symbolisée
par la réunion de la Haute et de la Basse Égypte, l’Égypte avait connu une suite ininterrompue
de rois (voir la liste des rois d’Abydos ci-dessous), chaque pharaon étant, selon l’idéologie,
l’enfant aîné mâle issu du pharaon précédent. Chaque nouveau règne répétait symbo-
liquement la création, ce qui se traduit par l’absence de chronologie continue. Les documents
sont ainsi uniquement datés — quand ils le sont — selon les années du pharaon régnant.
Il n’existe donc pas d’ère continue comme c’est le cas pour l’ère chrétienne. Passer d’une
chronologie relative — c'est-à-dire le comput des règnes de chaque roi — à une chronologie
absolue n’est pas toujours simple. En effet, il ne suffit pas d’additionner les règnes de tous les
pharaons connus. L’entreprise est jalonnée de nombreuses difficultés : imaginez par exemple
que le nombre d’années de règne d’un souverain doit parfois être revu à cause de la
découverte d’un nouveau document attestant une ou plusieurs années de règne supplé-
mentaires. Les historiens peuvent heureusement compter sur l’existence de synchronismes
avec d’autres civilisations ou encore sur des phénomènes naturels, comme la mention
d’éclipses de lune. La chronologie absolue de l’Égypte ne peut être considérée comme assurée
qu’à partir d’environ 700 avant notre ère. Pour les époques antérieures, la réalité oscille entre
une chronologie dite haute et une chronologie dite basse.
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Structuration de l’histoire égyptienne
Cette vision d’une histoire cyclique, qui se répète inlassablement, ne correspond évidemment
pas à la réalité. L’histoire de l’Égypte ne fut pas un long fleuve tranquille. Elle alterne les
périodes de grandeur politique, généralement marquées par une stabilité économique et
sociale, et des périodes plus troublées, synonymes de crises de régime, qui s’accompagnent
presque toujours d’une perte de la cohésion nationale, parfois marquées par la présence
étrangère sur le sol égyptien.
Les dynasties manéthoniennes
Les égyptologues ont pris l’habitude de découper l’histoire de l’Égypte pharaonique en
dynasties. Ils ont ainsi repris une tradition plus ancienne, remontant à Manéthon, un historien
hellénisé d’origine égyptienne, qui rédigea une histoire de l’Égypte à la demande du roi
Ptolémée II, qui a régné vers 260 avant notre ère. En se fondant sur les documents originaux
auxquels il avait accès, il découpa l’histoire de l’Égypte en 30 dynasties. En réalité, Manéthon
ne faisait que suivre une tradition plus ancienne, comme en atteste par exemple le Canon
royal de Turin datant de la 19e dynastie (ci-dessous). Théoriquement, une dynastie regroupe
des souverains liés par le sang. Le passage à une nouvelle dynastie devrait donc correspondre
à l’avènement d’une nouvelle famille régnante sur le trône. La réalité historique est toutefois
un peu différente. On peut en effet trouver des ruptures de filiation à l’intérieur d’une même
dynastie, et il arrive que plusieurs dynasties soient liées entre elles par des liens familiaux.
Les Empires et les Périodes Intermédiaires
La succession des 30 dynasties manéthoniennes s’étale sur une période d’environ 2500 ans.
Les égyptologues ont structuré cette longue série en périodes dont les noms reflètent des
jugements de valeur. On distingue ainsi trois moments appelés Empires (Kingdom en anglais,
Reich en allemand), qui marquent les périodes d’apogée de l’histoire pharaonique,
entrecoupés de Périodes intermédiaires (Intermediate Period en anglais, Zwischenzeit en
allemand), qui sont caractérisées par de l’instabilité politique. Les Périodes intermédiaires
sont parfois caractérisées par la coexistence de plusieurs dynasties. Et la situation la plus
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confuse à cet égard est certainement celle de la Troisième Période intermédiaire, qui connut
jusqu’à quatre dynasties concurrentes, chacune régnant sur une portion, parfois très réduite,
du territoire.
Cette alternance d’Empires et de Périodes intermédiaires structure la partie centrale de
l’histoire égyptienne. Elle a été graduellement complétée pour rendre compte des périodes
qui l’ont précédée et suivie.
Les débuts de l’histoire de l’Égypte antique
Pour ce qui est des premiers moments de l’histoire, avant l’Ancien Empire, les égyptologues
parlent d’une période proto-dynastique, elle-même précédée d’une période pré-dynastique.
Le terme proto-dynastique renvoie aux premiers moments où l’Égypte était déjà gouvernée
par des rois, tandis que la période pré-dynastique suggère un temps où l’organisation politique
n’avait pas encore pris la forme canonique qu’on lui connaîtra par la suite. Traditionnellement,
les deux premières dynasties sont assignées à la période proto-dynastique. La découverte de
nouveaux documents a toutefois forcé les égyptologues à revoir cet arrangement initial. C’est
ainsi qu’est apparue une dynastie zéro, qui regroupe une série de souverains, non nécessai-
rement liés par le sang, qui précèdent la première dynastie.
Les derniers moments de l’histoire de l’Égypte antique
Après la Troisième Période Intermédiaire, les historiens de la première moitié du XXe siècle
ont considéré que l’Égypte était entrée dans une période de déclin, à tout le moins sur le plan
politique. Ils ont donc rassemblé les dernières dynasties indigènes sous l’appellation peu
flatteuse de Basse Époque (Late Period en anglais, Spätzeit en allemand). Vient ensuite la
dynastie lagide ou des Ptolémées, du nom du général macédonien qui s’empara du pouvoir
en Égypte après la disparition d’Alexandre le Grand, suivie de la période romaine, quand
l’Égypte intégra l’empire romain après la victoire d’Auguste sur les forces coalisées d’Antoine
et Cléopâtre à la bataille d’Actium en 27 avant notre ère.
Les grands moments de l’histoire pharaonique
L’Ancien Empire, dont le siège politique se trouve à Memphis, est l’époque
des grandes pyramides et de la structuration administrative de l’État. La
Première Période intermédiaire voit un éclatement du pouvoir, qui se
replie sur un niveau provincial. Les différentes tentatives de réunification
aboutissent à l’émergence de la 11e dynastie, qui parvint à refaire l’unité
du pays sous Mentouhotep II (ci-contre) avant de céder le pouvoir à la 12e
dynastie, celle des Amenemhat et des Sésostris, qui incarne le Moyen
Empire avec, cette fois-ci, Thèbes comme capitale. C’est la partie classique
de l’histoire égyptienne qui voit la composition de grands textes littéraires
et qui restera une référence culturelle jusqu’à la fin de l’Antiquité.
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La Deuxième Période intermédiaire est marquée par l’occupation d’une partie du Delta, donc
dans le nord du pays, par les Hyksos, qui forment la 15e dynastie, qui s’oppose aux 16e puis
17e dynasties d’origine thébaine. L’unité du pays sera refaite par la 17e dynastie. S’ouvre alors
la période impériale de l’Égypte à proprement parler, celle du Nouvel Empire, avec les 18e, 19e
et 20e dynasties. L’Égypte réussit en effet à occuper de manière permanente, avec la présence
d’une administration, de vastes territoires tant au Proche-Orient qu’en Nubie. Les noms les
plus connus des souverains sont ceux des
Amenhotep et Thoutmosis pour la 18e dynastie,
des Séthi et Ramsès ensuite. Cette période connut
une intense activité de constructions, dont
plusieurs monuments sont encore visibles aujour-
d’hui, comme les temples de Karnak et de
Louqsor, les grands temples funéraires de Thèbes
ouest et les grands temples nubiens dont le plus
connu est celui de Ramsès II à Abou Simbel (ci-
contre).
La fin du Nouvel Empire voit la division politique du pays entre le Nord et le Sud, à la 21e
dynastie, inaugurant ainsi la Troisième Période intermédiaire, mais aussi l’infiltration de
populations libyennes qui finiront par s’emparer du pouvoir et former les 22e et 23e dynasties.
La Basse Époque est marquée par des périodes de relative stabilité, même si les dynasties ne
sont pas autochtones — c’est par exemple le cas des 25e et 26e dynasties —, mais aussi
caractérisées par les invasions étrangères — assyriennes par exemple —, dont certaines
s’établirent durablement, comme ce fut le cas des Perses, qui forment la 27e dynastie. C’est
précisément au pouvoir perse qu’Alexandre le Grand mit un terme en 332 avant notre ère. La
disparition prématurée du conquérant entraîna une dislocation de son empire. C’est un de ses
généraux, Ptolémée, fils de Lagos, qui s’empara du trône d’Égypte et y fonda une dynastie
— dite ptolémaïque ou lagide —, qui devait régner trois siècles avant de céder le pouvoir aux
Romains.
Les capitales de l’Égypte
Dans les documents égyptiens, on constate que les dynasties sont généralement liées à une
capitale. De fait, les différents pouvoirs qui gouvernèrent l’Égypte ont régulièrement changé
le lieu emblématique du gouvernement. Si Memphis et Thèbes restèrent toujours des lieux
hautement symboliques, politiquement, mais aussi religieusement pour Thèbes, d’autres
centres urbains, parfois nouvellement créés, eurent les honneurs d’être la capitale, même si
ce fut parfois pour un temps fort bref, comme Tell el-Amarna sous le règne du fameux
Akhénaton. À partir de la 19e dynastie, donc au Nouvel Empire, le Delta gagna en importance
stratégique, ce qui était le signe d’une politique davantage tournée vers la Méditerranée et le
Proche-Orient, comme le montre le choix de Pi-Ramsès et de Tanis qui prolongeaient en fait
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un premier emplacement à Avaris sous les Hyksos. Puis plus tard, le rôle majeur joué par Sais
et Bubastis, avant que la capitale ne se fixe définitivement à Alexandrie à l’époque gréco-
romaine.
Le pharaon
Alors la clef de voûte du régime politique de l’Égypte ancienne était incarnée par le pharaon.
Le terme désigne à l’origine le palais royal, ce que les Égyptiens appellent du terme de pr-ꜥꜣ,
littéralement la « grande maison ». Alors le transfert sémantique du nom d’un bâtiment à une
fonction rappelle les usages modernes : pensez par exemple à la Maison Blanche pour
désigner le président des États-Unis ou l’Élysée pour le président français. En réalité, le roi se
voyait attribuer une titulature complexe, composée de cinq noms, qui reflètent les missions
du roi et sa filiation religieuse. Les noms usuels que nous utilisons sont les deux derniers, celui
de roi de Haute et de Basse Égypte, ce que les Égyptiens appellent nj-swt bjtj, qui rappelle
l’unification originelle symbolisée par le smꜣ-tꜣ.wj « unification des deux terres », et le
deuxième nom est le nom de « fils de Rê », sꜣ Rꜥ en égyptien. Ce sont les deux noms qui sont
chacun contenus dans un cartouche.
La composition de la titulature était l’occasion de faire passer un message programmatique.
C’est ainsi que certains rois ont changé — parfois radicalement — leur titulature pour
souligner des ruptures dans leur politique. Les exemples les plus connus sont celui de
Aménophis IV, qui changea son nom en Akhénaton, et celui de son successeur, qui suivit le
chemin inverse, en transformant son nom initial de Toutankhaton en Toutankhamon, pour
marquer le retour à la tradition du dieu Amon.
Sur le plan iconographique, le roi se reconnaît immédiatement à sa taille, identique à celle des
dieux, et à des détails vestimentaires comme les couronnes, le pagne, le sceptre et le
flagellum. Étant le fils de Rê, il est l’interlocuteur unique des dieux et le seul véritable officiant
dans les temples.