Histoire méconnue de la découverte de l'insuline
Histoire méconnue de la découverte de l'insuline
DE L’INSULINE
Mots-clés : Diabète sucré, pancréas, découverte de l’insuline, Canada, Europe, prix Nobel, pionniers.
INTRODUCTION
les études de Claude Bernard (1813-1878) à Paris sur le « milieu intérieur » ou celles en 1869
de Paul Langerhans (1847-1888) à Berlin et Freiburg qui identifie dans le pancréas des amas
cellulaires « distincts du tissu acinaire » dont la fonction exacte reste encore ignorée – ils
seront ultérieurement (24 ans plus tard) appelés « ilôts de Langerhans » (2, 3). En parallèle,
le diabète fait aussi l’objet de recherches cliniques avec en pionniers E. Lancereaux (1829-
1910) à Paris qui publie en 1880 un article comparant les diabètes « maigre » et « gras » et
A. Bouchardat (1806-1886), un des pères fondateurs de la diabétologie en France, observant
dans ce contexte qu’une perte pondérale améliorait le diabète de sujets obèses (4, 5). Il faut
cependant attendre la fin de ce 19e siècle pour démontrer de manière péremptoire l’origine
pancréatique du diabète dit « maigre ». C’est l’opus magistral d’O. Minkowski (1858-1931) à
Strasbourg et de Ch. E. Hedon (1863-1933) à Montpellier qui observent dès 1889 que l’abla-
tion totale du pancréas chez le chien provoque rapidement polyurie, polydipsie et glycosurie
intense avec perte de poids et, à terme, décès de l’animal. A l’opposé, une autotransplanta-
tion d’un fragment de pancréas dans l’abdomen du chien fait « disparaitre » aussitôt ces
symptômes. Les auteurs de cette remarquable découverte concluent très rationnellement
que le pancréas contient une substance « mystérieuse » capable de corriger le diabète (6, 7,
8). E. Laguesse (1861-1927), Professeur à la Faculté de Médecine de Lille suggérera en 1893
que ce sont peut-être les « ilôts », décrits par P. Langerhans, qui sont la source de cette sécré-
tion interne - hélas encore alors non identifiée (9).
Hélas, de fait. Car en ce début de 20e siècle, le diabète « maigre » reste une maladie
mortelle. En quelques mois… Le seul traitement est la prescription d’un régime de « famine »
dit « diète absolue », mis au point aux États-Unis et recommandé à ses malades par le
Docteur F.M Allen (1879-1964). Il signifie pour un (jeune) patient une restriction calorique
drastique limitant l’apport à 300 kcal/j en phase d’acidocétose et à 1 200 kcal en période de
« croisière ». Cette approche thérapeutique permettait, certes, de retarder quelque peu l’évo-
lution (inexorable) de la maladie mais au prix d’une cachexie, d’une dégradation de l’état
général et d’une perte de la qualité de vie résiduelle (10, 11). Dans ce contexte mortifère, la
découverte de l’insuline en 1921 sera donc saluée, à juste titre, comme l’un des progrès les
plus extraordinaires de la médecine. Elle fait passer le diabète maigre d’une pathologie
aiguë rapidement fatale à une maladie chronique que l’évolution progressive des traite-
ments insuliniques permettra, avec le temps, de mieux en mieux maîtriser.
LA VERSION CANADIENNE
l’article contient de nombreuses erreurs (!), il est néanmoins pour le groupe de l’UT un
premier pas dans la conquête du saint Graal…
En décembre 1921, pour consolider et optimiser les premiers résultats observés chez
l’animal, Macleod invite à Toronto en année sabbatique un biochimiste d’excellence, J.B
Collip (1892-1925), Professeur à l’Université d’Alberta, avec comme mission principale de
tenter de « purifier » l’EP mis au point par Banting et Best et d’isoler l’islétine (21).
C’est le 11 janvier 1922 que Léonard Thompson, un jeune diabétique de type 1 âgé de
14 ans, reçoit par voie sous-cutanée des injections d’EP de bœuf mis au point par Banting
et Best. C’est le Docteur E. Jeffrey, interne dans le Département de Médecine Interne du
Toronto General Hospital dirigé par le Professeur Duncan A. Graham qui effectuera l’injec
tion (7.5 ml de l’EP dans chaque fesse). C’est malheureusement un échec patent : il n’y a
guère de bénéfice clinique ou biologique constaté – et un abcès fessier se développe à l’en-
droit d’un des sites d’injection. La suite sera conditionnée par l’impact déterminant et le
génie de J.B. Collip. Il réussit le 19 janvier 1922 à « décontaminer » l’EP de Banting et Best
dans une solution d’alcool à 90 % et à précipiter et isoler ainsi « l’hormone antidiabétique ».
L’avancée est majeure ! C’est cet extrait de « seconde génération » qui sera injecté le 23 janvier
1922, à nouveau à L. Thompson. Cette fois, les résultats sont spectaculaires - et l’histoire les
gravera dans le marbre. La glycémie de L. Thompson chute de 520 à 120 mg/dl, la glycosu-
rie de 24 heures de 71 à 5 g - et la cétonurie se négative. Au cours du mois de février 1922,
six autres patients seront sauvés par ce nouveau traitement « miracle » (1, 22-24).
Ces données cliniques seront publiées en mai 1922 dans le Canadian Medical Associa-
tion Journal (25). Macleod, le directeur du projet, n’a pas cosigné l’article.
cadre, G.B. Walden, chercheur chimiste chez Lilly, a considérablement amélioré la puis-
sance, la stabilité et la purification de l’EP par la méthode de précipitation isoélectrique, ce
qui a conduit à la commercialisation à plus grande échelle de l’Iletin® (12, 13). Cela grâce
aussi au dynamisme sur le terrain des deux cliniciens « de la première heure », W.R. Campbell
et A.A. Fletcher. Fin 1923, plus de mille patients au Canada et aux États-Unis auront béné-
ficié du « miracle » thérapeutique. C’est aussi en 1923 que l’insuline deviendra disponible au
Danemark grâce à A. Krogh, Professeur de Physiologie à Copenhague et lauréat du Prix
Nobel en 1920, dont l’épouse diabétique, M. Birthe, était traitée par le docteur
H.C. Hagedorn. Ils rencontreront à Toronto Macleod et obtiendront son accord pour une
licence de production d‘insuline en Scandinavie. Ils développeront une technique d’extrac-
tion qui leur sera propre, puis combineront l’insuline à la protamine... L’histoire progresse
encore ! Ils seront en 1923 les fondateurs du Nordisk Insulin Laboratorium dont se démar-
quera en 1925 le Novo Therapeutisk Laboratorium.
ne sera cependant pas utilisée en clinique, eu égard aux effets secondaires. Ces résultats
publiés par Paulescu étaient très comparables à ceux qui ne seront obtenus que quelques
années plus tard par le groupe de Toronto (13, 15).
En parallèle, l’ouverture intellectuelle de Paulescu et son brio l’amènent à mener des
investigations fondamentales en Endocrinologie générale, en particulier la description
d’une technique d’hypophysectomie chez l’animal qui sera validée et adaptée par
H. Cushing. En collaboration avec Lancereaux, il publiera en 1930 un traité de Médecine
en quatre tomes (3870 pages), où il développera dans un chapitre ses données et résultats
concernant la sécrétion interne antidiabétique du pancréas (35).
Au-delà de la médecine, il est légitime de ne pas gommer les choix idéologiques de
Paulescu. Il ressort entre autres de ses engagements et écrits des prises de position radicales
univoques antisémites (36-38). Au moment où il allait être honoré solennellement en 2003
à Paris, à l’occasion d‘un Congrès de l’International Diabetes Fédération (IDF) furent publiés,
« la veille » de la réunion, une mise en garde du Centre Simon Wiesenthal et, dans le « Le
Monde » du 26 août 2003, un article signé par N. Weill, intitulé « Paris manque d’honorer
l’inventeur antisémite de l’insuline ». Dans ce contexte, comme rapporté et justifié par G.
Slama dans une lettre au Lancet, l’inauguration d’une plaque commémorative et d’un buste
aux côtés d’E. Lancereaux dans la cour de l’Hôtel-Dieu de Paris a été annulée (37).
4. Aux États-Unis
A côté de ces figures iconiques en Europe, il y eut encore d’autres pionniers outre-Atlan-
tique qui ont retrouvé et confirmé, avant l’ère de Banting et Best, l’efficacité d’un EP pour
juguler l’hyperglycémie d’animaux diabétiques, comme aux États-Unis, le biochimiste
I.S. Kleiner (1885-1996) par des expériences menées avec succès entre 1915 et 1919 au
Rockefeller Institute et le physiologiste J.P. Murlin (1864-1960) à Rochester en 1913 (voir 1,
13 pour références).
contraire à ce que le chercheur roumain avait effectivement écrit. Best, en 1969, dans une
lettre au Professeur Pavel à Bucarest regrettera cette erreur qu’il attribuera à sa connais-
sance médiocre de la langue française et/ou à des erreurs de traduction ! Jamais néanmoins,
il ne reconnaîtra en public cette maladresse politico-sémantique. Dans son discours au Prix
Nobel, Banting ne citera qu’incidemment le nom des pionniers. Au contraire, Macleod les
mentionnera avec plus de véracité, d’honnêteté et de rigueur scientifique.
Au cours des années qui suivent les premiers honneurs et ors, Banting et Best vont
progressivement « confisquer » à leur avantage la découverte de l’insuline en occultant les
rôles (pourtant essentiels) de Macleod et de Collip. Par ailleurs, dès 1923, les autorités poli-
tiques du Canada et certaines institutions académiques vont ancrer ce point de vue en
orchestrant des campagnes d’information (ou de désinformation ?), attribuant sans nuance
la découverte de l’insuline au binôme Banting et Best. Confronté à cette injustice, Macleod
quitte Toronto en 1928 et retourne à l’Université d’Aberdeen, son Alma Mater. Il aura
encore démontré avant son départ l’origine « insulaire » de l’hormone en comparant l’effet
d’EP constitués exclusivement d’ilôts de poissons (téléostères) vs un tissu pancréatique
zymogène sans ilôts d’un élasmobranche (26). Quant à Collip, il poursuit hors les murs de
l’UT une carrière brillante dans d’autres champs de recherche en Endocrinologie, d’abord
à Edmonton puis, à partir de 1928, à l’Université McGill à Montréal, où son impact scien-
tifique restera majeur dans des domaines divers de l’endocrinologie, comme celui de la
parathormone ou de l’ACTH.
Banting, dont la personnalité est décrite comme « difficile » occupera dès 1923 la chaire
de Recherche (Chair of Research, Department of Pharmacology) à l’UT puis dirigera au Canada
l’Unité de Recherche Biomédicale au sein du Conseil National de Recherche (39). Sa
carrière scientifique en période « post-insuline » sera néanmoins sans grand éclat. En 1940,
il s‘engagera à nouveau dans l’armée canadienne pour coordonner si nécessaire un éventuel
programme anglo-canadien de guerre biologique contre l’Allemagne au cours du second
conflit mondial. Il décédera en 1941 dans un accident d’avion au-dessus de Terre-Neuve.
Quant à Best, personnalité très charismatique, il sera promu à l’âge de 29 ans Professeur de
Physiologie à Toronto à la place de Macleod. Sa production scientifique sera féconde et
brillante dans d’autres domaines que l’insuline. Après le décès de Banting, il restera jusqu’à
sa mort en 1978 le héraut infatigable porteur du message univoque à ses yeux de la décou-
verte de l’insuline par Banting et lui-même. Avec, même en 2023, un certain succès…
En Europe…
La décision par son Comité d’attribuer en 1923 le Prix Nobel de Physiologie ou Médecine
à Banting et MacLeod a fait l’objet de nombreuses polémiques, non seulement au Canada
(en interne) mais aussi en Europe avec, entre autres, des réactions et protestations indignées
d’autres candidats potentiels comme Zuelzer et Paulescu … Malgré plusieurs demandes
d’éminentes personnalités de la communauté scientifique en Europe, le nom de ces pion-
niers et ouvriers de la première heure – et la portée de leurs travaux – n’ont jamais été
vraiment « réhabilités ». En septembre 2005, l’EASD organisait à Delphes un symposium
international consacré à la découverte de l’insuline « Who discovered insulin? ». Il était
organisé, à la demande des professeurs G. Alberti et P. Lefèbvre, après l’annulation en 2003
de la cérémonie à l’IDF de Paris (40). À l’issue de cette réunion, à laquelle participait le
coauteur de cet article, A. de Leiva, il n’a pas été possible de parvenir à un consensus en
raison de circonstances socio-politiques sans rapport avec le débat scientifique ; le vote de
quelque 200 experts sélectionnés sur la base des thèmes scientifiques discutés a été suspendu
sans qu’il puisse y avoir de déclaration officielle comme annoncé dans le programme de la
convocation (38).
Il est intéressant avant de conclure de citer M. Bliss qui écrit en 1982 dans son remar-
quable ouvrage que « les résultats obtenus par Banting et Best en février 1922 n’étaient en
rien supérieurs à ceux de Zuelzer et Paulescu ». La cause lui semble entendue… (15).
Adresse pour la correspondance : Prof. Martin Buysschaert - Cliniques Universitaires Saint-Luc - Service
d’Endocrinologie et Nutrition - Avenue Hippocrate 10 - B-1200 Bruxelles - Belgium
Email : [Link]@[Link]
ABSTRACT
The aim of this article is to revisit the history of the discovery of insulin, "officially" attributed
to F.G. Banting and Ch. Best. The first successful administration in humans of the pancreatic
extract called “insulin” by the Canadian researchers was performed in January 1922 in Toronto.
In reality, history has only made these two names sacred, while others, in Canada and in Europe,
have also contributed in a decisive way to this discovery. In this context, we wish to untangle the
skeins by describing the essential role and the major impact of other researchers in Canada (J.J.R.
Macleod – who shared with F. Banting the Nobel prize in 1923 – and J.B. Collip) and in Europe
(M.E. Gley in France, G. Zuelzer in Germany and N. Paulescu in France and Romania). These
three brilliant European scientists pioneered by showing, several years before the Canadian team,
that the administration of pancreatic extracts to depancreatized diabetic animals or diabetic
patients was associated with a successful reduction of diabetic symptoms and glycosuria. Thereby,
they postulated –and demonstrated – the presence of the antidiabetic hormone called acomatol or
pancrein - before isletine and insulin - in their extract, as already suggested in 1889 by O.
Minkowski and other colleagues. Discovery of insulin is an essential milestone in history of
medicine with millions of lifes saved worldwide.
Key-words : Diabetes, pancreas, insulin discovery, Canada, Europe, Nobel prize, pioneers.
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