Intro La communauté est-elle nécessaire à l’individu ?
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a) L’homme heureux peut-il se suffire à lui-même ?
« On prétend que ceux qui sont parfaitement heureux et se suffisent à eux-mêmes n’ont aucun besoin
d’amis : ils sont déjà en possession des biens de la vie, et par suite, se suffisant à eux- mêmes, n’ont
besoin de rien de plus ; or, l’ami, qui est un autre soi-même, a pour rôle de fournir ce qu’on est incapable
de se procurer par soi-même. D’où l’adage : « Quand la fortune est favorable, à quoi bon des amis ? »
Pourtant il semble étrange qu’en attribuant tous les biens à l’homme heureux on ne lui assigne pas des
amis, dont la possession est considérée d’ordinaire comme le plus grand des biens extérieurs. De plus, si
le propre d’un ami est plutôt de faire du bien que d’en recevoir, et le propre de l’homme de bien et de la
vertu de répandre des bienfaits, et si enfin il vaut mieux faire du bien à des amis qu’à des étrangers,
l’homme vertueux aura besoin d’amis qui recevront de lui des témoignages de sa bienfaisance. Et c’est
pour cette raison qu’on se pose encore la question de savoir si le besoin d’amis se fait sentir davantage
dans la prospérité ou dans l’adversité, attendu que si le malheureux a besoin de gens qui lui rendront des
services, les hommes dont le sort est heureux ont besoin eux-mêmes de gens auxquels s’adresseront
leurs bienfaits. Et sans doute est-il étrange aussi de faire de l’homme parfaitement heureux un solitaire :
personne, en effet, ne choisirait de posséder tous les biens de ce monde pour en jouir seul, car l’homme
est un être politique et naturellement fait pour vivre en société. Par suite, même à l’homme heureux
cette caractéristique appartient, puisqu’il est en possession des avantages qui sont bons par nature. Et il
est évidemment préférable de passer son temps avec des amis et des hommes de bien qu’avec des
étrangers ou des compagnons de hasard. Il faut donc à l’homme heureux des amis. » ARISTOTE,Éthique
à Nicomaque, IX, 9, éd. Vrin, pp. 461-462
b-L’homme a-t-il besoin de la société de ses semblables ?
« Dans toutes les créatures qui ne font pas des autres leurs proies et que de violentes passions n’agitent
pas, se manifeste un remarquable désir de compagnie qui les associe les unes aux autres. Ce désir est
encore plus manifeste chez l’homme : celui-ci est la créature de l’univers qui a le désir le plus ardent d’une
société, et il y est adapté par les avantages les plus nombreux. Nous ne pouvons former aucun désir qui
ne se réfère pas à la société. La parfaite solitude est peut-être la plus grande punition que nous puissions
souffrir. Tout plaisir devient languissant quand nous en jouissons hors de toute compagnie, et toute peine
devient plus cruelle et plus intolérable. Quelles que soient les autres passions qui nous animent, orgueil,
ambition, avarice, curiosité, désir de vengeance, ou luxure, le principe de toutes, c’est la sympathie : elles
n’auraient aucune force si nous devions faire entièrement abstraction et tous les éléments de la nature
s’unissent pour servir un seul homme et pour lui obéir exclusivement, faites que le soleil se lève et se
couche à son commandement ; que la mer et les fleuves coulent à son gré ; que la terre lui fournisse
spontanément tout ce qui peut lui être utile et agréable : il sera toujours misérable tant que vous ne lui
aurez pas donné au moins une personne avec qui il puisse partager son bonheur, et de l’estime et de
l’amitié de qui il puisse jouir ».
David HUME, Traité de la nature humaine, Livre II, partie II, section 5
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c) La solitude, est-ce là le bonheur ?
« Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante et arrêtée, et nos
affections qui s’attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme
[Link] en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n’est plus ou préviennent
l’avenir qui souvent ne doit point être : il n’y a rien là de solide à quoi le coeur se puisse attacher. Aussi
n’a-t-on guère ici-bas que du plaisir qui passe ; pour le bonheur qui dure je doute qu’il y soit connu. À
peine est-il dans nos plus vives jouissances un instant où le coeur puisse véritablement nous dire : Je
voudrais que cet instant durât toujours ; et comment peut- on appeler bonheur un état fugitif qui nous
laisse encore le coeur inquiet et vide, qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore
quelque chose après ? Mais s’il est un état où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout
entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir;
où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans
aucune trace de succession, sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de
peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que ce sentiment seul puisse la remplir
tout entière ; tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux, non d’un bonheur
imparfait, pauvre et relatif tel que celui qu’on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d’un bonheur
suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. Tel est
l’état où je me suis trouvé souvent à l’île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, soit couché dans
mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit ailleurs au bord
d’une belle rivière ou d’un ruisseau murmurant sur le gravier. De quoi jouit-on dans une pareille situation
? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet état dure
on se suffit à soi-même comme Dieu »Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, «
Cinquième Promenade »
d) Est-ce aux autres ou à moi seul qu’il faut confier la responsabilité de mon bonheur ?
« La liberté en tant qu’homme, j’en exprime le principe pour la constitution d’une communauté dans la
formule : personne ne peut me contraindre à être heureux d’une certaine manière (celle dont il conçoit
le bien-être des autres hommes), mais il est permis à chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui
semble, à lui, être la bonne, pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté qui peut coexister avec la liberté de
chacun selon une loi universelle possible (autrement dit, à ce droit d’autrui). Un gouvernement qui serait
fondé sur le principe de la bienveillance envers le peuple, tel celui du père envers ses enfants, c’est-à-
dire un gouvernement paternel, où par conséquent les sujets, tels des enfants mineurs incapables de
décider de ce qui leur est vraiment utile ou nuisible, sont obligés de se comporter de manière uniquement
passive, afin d’attendre uniquement du jugement du chef de l’État la façon dont ils doivent être heureux,
et uniquement de sa bonté qu’il le veuille également, – un tel gouvernement, dis-je, est le plus grand
despotisme que l’on puisse concevoir (constitution qui supprime toute liberté des sujets qui, dès lors, ne
possèdent plus aucun droit). » Emmanuel Kant, Théorie et pratique
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