Découplage des incertitudes en microfluidique
Découplage des incertitudes en microfluidique
Stéphane Colin, Marc Anduze, Pierre Lalonde, Robert Caen & Lucien Baldas
To cite this article: Stéphane Colin, Marc Anduze, Pierre Lalonde, Robert Caen & Lucien
Baldas (2003) Analyse d'écoulements liquides ou gazeux en micro-conduites : découplage des
incertitudes expérimentales, La Houille Blanche, 89:5, 104-110, DOI: 10.1051/lhb/2003097
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Stéphane Colin l , Marc Anduze, Pierre Lalonde, Robert Caen, Lucien Baldas
The different sources of uncertainty lhal occur during Ihe experimenlal sludy of sleady flows Ihrough micro-duels are
anolyzed. Il is noticed lhat the lack of precision when measuring the geometrical dimensions of the sections plays a
crucial role. A method is proposed to avoid this source of uncertainty. Il is illustraled with two examples. The first one
is relative la gaseous jlows in rectangular micro-ducts. The experiment allows ta show Ihe validity of a second-arder
slip-flow model. for Knudsen numbers up 10 0.20, while a classic first-order model is no longer precise abave 0.05.
The second example is relative to liquid flows in trapezoidal micro-ducts. A deviation from the classic Poiseuille law is
clearly revealed. for Reynolds numbers between J(r l and JO-J. A relation between Reynolds and Poiseuille numbers ;s
proposed.
d'adhérence aux parois (régime continu). Entre 10- 3 et 10- 1, vraisemblablement, les incertitudes expérimentales sont sou-
les équations de Navier-Stokes peuvent toujours être utili- vent à l'origine de ces apparentes contradictions.
sées, mais il faut prendre en compte des sauts de vitesse et
de température aux parois (régime de slip-f1ow ou écoule-
• 11.1 Des sources d'incertitudes nombreuses et variées
ment glissant). Ces sauts sont déterminés à partir d'un bilan
local de quantité de mouvement et d'énergie à la paroi. Sous Lors de la confrontation de mesures expérimentales de
leur forme la plus simple, élaborée par Maxwell et Smolu- micro-débits avec divers modèles prédictifs, les sources
chowski dès la fin du XI Xc siècle, ces bilans conduisent aux d'erreurs ou d'incertitudes peuvent globalement être répar-
conditions aux limites de glissement d'ordre 1, faisant appa- ties en trois classes:
raître que la vitesse et la température du gaz à la paroi sont • les incertitudes inhérentes aux propriétés du fluide (masse
proportionnelles à leurs gradients transversaux respectifs. volumique, viscosité, humidité pour les gaz ou quantité d'air
Ces conditions aux limites ont été qualitativement validées dissous pour les liquides,...) et à leur dépendance vis-à-vis
par des mesures de débits d'écoulements gazeux dans des des paramètres d'expérience (pression, température). Il faut
micro-conduites de sections rectangulaires gravées sur sili- aussi noter que certaines propriétés dépendent à la fois du
cium. Les rapports de forme des sections étaient suffisam- fluide et de la paroi: c'est le cas du coefficient d'accommo-
ment grands pour permettre l'utilisation d'un modèle d'écou- dation D qui joue un rôle prépondérant pour les écoulements
lement plan [6,7]. Toutefois, l'adéquation quantitative entre gazeux;
théorie d'écoulement glissant du premier ordre et expérience • les incertitudes relatives aux dimensions géométriques du
n'est pas à ce jour clairement établie, un calage portant sur micro-canal (dimension des sections, état de surface, ...) et à
différents paramètres, tels que le coefficient d'accommoda- leur dispersion;
tion D, étant utilisé. On constate en fait qu'un calage diffé- • les incertitudes liées à la mesure de débit (métrologie, fui-
rent pennet de faire coïncider l'expérience avec d'autres tes, conditions opératoires,...).
modèles, utilisant par exemple des conditions aux limites Un bilan global de ces incertitudes est généralement diffi-
d'ordre supérieur, plus élaborées. cile à mener. Il convient pour le moins d'identifier celles
dont le rôle est prépondérant.
Ainsi, la limite d'application des modèles de glissement
d'ordre 1 reste floue, et la question suivante demeure
ouverte: des modèles d'ordre supérieur proposés dans la lit- • Il.2 Principale source d'incertitude et découplage
térature [8,9] sont-ils plus précis pour des nombres de Knud-
sen élevés? Une avancée significative dans ce domaine passe Nous avons donné une liste assez complète de ces sources
à notre avis par une analyse détaillée des incertitudes expéri- d'incertitude, lors de la mesure de micro-débits par des tech-
mentales, et par une tentative de découplage de celles-ci. niques de suivi d'index dans des pipettes calibrées, dans [10]
pour les écoulements liquides et dans [II] pour les écoule-
ments gazeux. Si nous avons pu maîtriser la plupart de ces
incertitudes avec une précision suffisante, ça n'a pas été le
II • ÉCOULEMENTS LIQUIDES cas pour la détennination des dimensions des sections des
EN MICRO-CONDUITES micro-canaux, que ces sections soient trapézoïdales, rectan-
gulaires ou circulaires. En guise d'illustration, le tableau 1
Dans le cas des écoulements liquides, l'analyse théorique présente les mesures effectuées par deux techniques différen-
est nettement moins avancée et les mesures expérimentales tes sur des micro-canaux de sections triangulaire ou trapé-
proposées dans la littérature conduisent à des conclusions zoïdale, gravés dans le silicium et fermés par du pyrex.
très variables. Aussi, dans le cas d'un écoulement généré par Pour les mesures de largeur, les écarts sont compris entre
un gradient de pression, certains auteurs trouvent que la 4 et 9 %, et pour les mesures de profondeur entre 3 et 13 %.
théorie conventionnelle de Poiseuille surestime le débit, tan- Ces écarts relatifs sont considérables, bien que cohérents
dis que d'autres arrivent à la conclusion inverse. Là aussi, avec ce qui peut se trouver dans la littérature. Ils peuvent
Tableau 1. Mesure des cotes de sections des canaux, et son influence sur la détermination du diamètre hydraulique: au MEB
- en gras -, au profilomètre Tencor (pour la profondeur h) et au microscope optique (pour la largeur l) - entre parenthèses.
P3
P4AV
P4B
V
V
49(51,1)
24,3 (26,8)
15,25 (16,8)
10,7 (9,32)
5 (5,19)
5,3 (5,19)
16,25 (14,83)
7,72 (8,14)
6,77 (7)
er
0= 54,7 0
l'
il
,~""~
P5A \l 19,5 (20,8) - 10,09 (10,79)
Gaz haUlC
pression
Manomètre ====='1----+--1 T
Manomètre
Pompe Regulateur de
à vide vide
,
RI'
.,,
-----------------------------------------------------
Enceinte thcnniquc
Profondeur
N° Nombre 211 (Ilm) Largeur Longueur Rapport de
d'échantillon de canaux retenue pour 1 (Ilm) L (Ilm) =
forme a 211/l
mesurée
la simulation
1 1 4,48 4,48 51,6 5 000 0,087
2 45 1,84 1,88 21,2 5 000 0,087
3 380 1,15 1,16 21,0 5 000 0,055
4 575 0,541 0,545 50,0 5 000 0,011
1ncertitude - 0,1 - 0,3 la
Ainsi, pour l'échantillon l, les débits expérimentaux sont entrant dans le régime légèrement raréfié), et on peut analy-
confrontés aux débits théoriques des trois modèles, équiva- ser le niveau d'adéquation avec l'expérience, en s'étant
lents dans le régime peu raréfié. La valeur de la profondeur affranchi de la principale cause d'incertitude, l'imprécision
2h du micro-canal (paramètre le plus sensible) est alors calée pour la détermination de 217. La même technique est adoptée
pour faire coïncider théorie et expérience, ceci en accord pour les autres échantillons. Les valeurs des profondeurs
avec l'incertitude sur la mesure de cette profondeur. On aug- mesurées et retenues pour la simulation sont montrées sur le
mente ensuite le nombre de Knudsen, en jouant sur les pres- tableau 2.
sions et la nature du gaz; les courbes théoriques des modè- A titre d'illustration, la figure 3 montre les débits théori-
les GIet G2 s'écartent alors de celle du modèle NG (en ques et expérimentaux relatifs à l'échantillon 3, qui mettent
en évidence l'influence des conditions aux limites du
2e ordre, par le passage du régime légèrement raréfié au
régime modérément raréfié. Les points expérimentaux sont
4
Légérement raréfié 1
1
doubles, représentant la mesure à l'amont et à l'aval des
micro-canaux. Les incertitudes expérimentales sont représen-
Peu raréfié 3 tées par des barres verticales. Pour les faibles valeurs du
illustré figure 3
1 1 nombre de Knudsen, l'influence du coefficient d'accommo-
dation 0 apparaît faible. Lorsque le nombre de Knudsen aug-
2
Modérément raréfié mente, la meilleure corrélation théorie-expérience est obte-
1
nue pour 0 = 0,93, pour l'azote aussi bien que pour l'hélium.
1
1 Cette valeur a été retenue pour tous les essais; elle est en
1 1 accord avec ce qui est généralement cité dans la littérature.
0.001 0.01 0.1 On constate qu'avec l'augmentation de la raréfaction, les
Figure 2 : Plages de Knudsen aval couvertes par les points expérimentaux s'écartent du modèle G 1 pour suivre le
mesures expérimentales pour les 4 échantillons. modèle G2.
2.6E-12
[Link]·11
2.1E·12
l.2E-'1
~.6E"2
~ 1.1E-12
8E-12
6E-13
4E·12
lE-13 -I---+----t---+----t---+----t---+---<
1.1 1.2 1.3 1.4 1.5 1.6 1.7 1.8 1.9
n
0
1.1 1.2 1.3 ..•n 1.6 1.7 16 1.' c) gaz: He, 0,05 s Kn o s 0,09
1.6E·12
1.4E-12
G2 (0 ~ 0,93)
1.2E·12
~
c,·OE-12
""[Link]·13
6.0E·13
4.0E-13
SOE.-ll ~-__+--__+_--+_-__+--__+_--+__-___< 1.3 1.4 1.5 1.6 1.7 1.8 1.9 2.0
" n
n
d) gaz: He, 0,1 s Kn o s 0,22
Figure 3 : Confrontation entre débits massiques théoriques et expérimentaux, en fonction du rapport de pressions n.
Profondeur mesurée 2h = 1,15 ± O,llJm, valeur retenue pour la simulation 2h = 1,16IJm.
L'ensemble des mesures effectuées avec les unidirectionnel et pleinement développé. L'équation de bilan
échantillons 2, 3 et 4 est résumé sur un graphe adimension- de quantité de mouvement se ramène alors à l'équation de
nel (fig. 4). Il met en évidence qu'à partir de Kn o = 0,05. le Poisson:
modèle classique G 1 devient imprécis, et que le modèle basé
sur des conditions aux limites du second ordre de Deissler
est précis jusque Kn o= 0,22 environ. Ceci confirme l'intérêt (4)
de ce modèle, qui permet de conserver une formulation
semi-analytique dans une plage de Knudsen plus large, en
repoussant au-delà de Kn o =0,25 le régime généralement et le produit du facteur de frottement f par le nombre de
qualifié de régime de transition, qui nécessite une modélisa- Reynolds moyen Re
tion moléculaire statistique lourde à mettre en œuvre.
Po =f Re =[:~2 J(PWIJD fI
J (5)
IV. ÉCOULEMENTS LIQUIDES
DANS DES MICRO-CONDUITES est appelé nombre de Poiseuille. La vitesse débitante est
TRAPÉZOÏDALES notée W et i p représente la moyenne de la contrainte de
cisaillement à la paroi. Le nombre de Poiseuille peut se met-
• IV.I Objectif tre sous la forme:
1.0
• IV.3 Résultats expérimentaux
0.9
Les échantillons présentés dans le tableau 1 ont été testés.
0.8
lis sont gravés dans le silicium par attaque chimique (KOH).
0.7
Leurs sections sont alors triangulaires ou trapézoïdales, et
0.6
<:l- ordre 1. a"" 0.93 leurs dimensions ont été au préalable mesurées par un profi-
0.5
"'z
<:l- O., 1. (/:0(('
lomètre (pour la profondeur des canalisations) et un micros-
, 2, hélium cope optique (pour la largeur et la longueur). En faisant
0.3 J. a:O/e
J, hélium
4, (/:011'
varier ÔP, on peut accéder à une série de valeurs de Po*, en
0.2 oron! Z, a = 0,93
4. hëlium
fonction du nombre de Reynolds Re (fig. 6).
0.1
On constate que ces valeurs peuvent être supeneures ou
0.0
0 0.1 0.2 0.3 0.4 0.5 inférieures à l'unité. La forte dépendance de Po* à la préci-
Knudscn aval sion de la mesure des dimensions des sections est mise en
évidence, lorsqu'on trace les mêmes points, à partir des
Figure 4. Regroupement des résultats relatifs aux
mesures de dimensions effectuées à l'aide d'un microscope à
échantillons 2, 3 et 4.
balayage électronique (MEB) après clivage des micro-
canaux. Les valeurs de Po* peuvent alors augmenter ou
D'autre part, une résolution directe de l'équation de Pois- diminuer (fig. 6). Il apparaît donc clairement que ces mesu-
son (4), associée à des conditions aux limites de non-glisse- res brutes ne sont pas directement exploitables. En revanche,
ment à la paroi, permet d'obtenir le profil de vitesse, dont on voit nettement une tendance qui concerne le gradient de
l'intégration sur la section conduit au nombre de Poiseuille Po* en fonction de Re (fig. 7), dont la valeur absolue aug-
théorique PO/héo ' qui ne dépend que de la forme de la sec- mente lorsque Re diminue.
tion. On s'intéresse alors au nombre de Poiseuille réduit: Aussi, en ne prenant en compte que ce gradient pour cha-
que échantillon pris individuellement, sans s'intéresser à la
exp PO valeur absolue de Po* (qui elle dépend de la mesure de la sec-
Po*=--- (7) tion) on accède à une évaluation de 8Po*/aRe en fonction de
PO/Mo
RemOY' valeur moyenne des nombres de Reynolds des mesures
rapport du nombre de Poiseuille expérimental sur le nombre relatives à chaque échantillon (fig. 8). Le lissage obtenu:
de Poiseuille théorique. Une valeur de Po* différente de
l'unité montre une déviation vis-à-vis de la théorie de Poi- dPo* -3/2
- ....- - = -0,0036Re moy (8)
seuille, révélatrice de la non validité d'une des hypothèses aRe
simplificatrices émises plus haut.
s'intègre en :
• IV.2 Banc d'essais
Po*-
--0,0072
--+ 1 (9)
Ce banc d'essais fonctionne sur le même principe que le J&
précédent, le débit volumique étant mesuré par suivi automa-
tisé de bulles d'air injectées dans des pipettes calibrées Il apparaît ainsi que le modèle classique surestime le débit
(fig. 5). Tous les détails relatifs à ce banc et à sa mise au lorsque le nombre de Reynolds diminue, ce qui est le cas
point sont présentés dans [10]. Le fluide utilisé pour les tests lorsque les dimensions de la section diminuent. Toutefois,
présentés ci-dessous est de l'iso-propanol. ceci est semble-t-il fortement lié à l'état et à la nature de la
IJseringue
Vacuomètre
N Pipette calibrée Filtre
Capteur de
température
Régulateur J
de pression
Bouteille de ~
gaz comprimé :----- - -ze.;---
~X~
1 Vanne
~by·pass"
,F\ A
: : M
.'--
:, N2 1:
,
1 ~systéme
Régulateur
de vide Capteur de
pression
Accumulateur
hydro-pneumatique
1.3 "
.- - .. P3
breux paramètres, tels que la nature du fluide et de la paroi
(matériau, rugosité, traitement,... ).
Pl"'·-
'2
---..." x-- _x_ _ _ ~
P5A
'.1
"--
P5B-
REMERCIEMENTS
Re
"- ~
~,
~ [Link]-~l Nous remercions Henri Camon, Monique Dilhan et
P4B Josiane Tasselli du LAAS-CNRS, grâce à qui les différents
0.9
---~- ---.. TENCOR. Microscooe échantillons de micro-canaux gravés sur silicium ont pu être
08
....lœ- réalisés.
o. 0' O.01----'-,y'a·~"~·2~7~'__Jl1 P3 [4] LIU J., TAI Y.-c. and Ho C.-M. (1995). - MEMS for pressure
P4A distribution studies of gaseous llows in microchannels, in 8th
0.9
'1,,-0.3024 Ann. Int. Workshop MEMS. IEEE: Amsterdam, 209-215.
P4B
0.8 L - ----'
[5] SHIH J.c. et al., (1996). - Monatomic and polyatomic gas
llow through uniform microchannels. ASME: New York,
Figure 7. Evolution du nombre de Poiseuille réduit pour
OSC-59, 197-203.
un échantillon donné.
[6] ARKILIC, E.B., SCHMIDT M.A. and BREUER K.S. (1997). -
Gaseous slip llow in long microchannels. Journal of Microe-
'00,-------------------------, lectromechanical Systems, 6(2), 167-178.
[8] EBERT, W.A. and SPARROW E.M. (1965). - Slip llow in rec-
Re moy tangular and annular ducls. Journal of Basic Engineering, 87
'+--------------l------"'",-----------j (Oecember), 1018-1024.
O. 01 0.01 0'