Histoire de la formule d’Euler
La formule d’Euler, eiθ = cos θ + i·sin θ.
La formule d’Euler constitue l’un des résultats les plus élégants et profonds de l’analyse
complexe. Elle établit un lien direct entre l’exponentielle complexe et les fonctions
trigonométriques — une connexion qui unifie de manière inattendue l’analyse, la
géométrie et l’algèbre. Sa simplicité expressive masque une histoire longue et graduelle,
faite d’observations empiriques, de raffinements analytiques et d’unification conceptuelle
au sein des mathématiques européennes des XVIIe et XVIIIe siècles.
Les prémices de la relation se trouvent dans des travaux antérieurs sur les séries et sur les
puissances complexes. Au début du XVIIIᵉ siècle, Abraham de Moivre observa et utilisa
la formule (cos x + i·sin x)ⁿ = cos(nx) + i·sin(nx), qui relie puissances et multiples
d’angles ; cette identité, d’abord exploitée pour simplifier le calcul de cosinus et sinus
d’angles multiples, préparait le terrain pour une interprétation exponentielle.
Parallèlement, des explorations sur les séries entières de l’exponentielle, du sinus et du
cosinus permirent de constater la coïncidence formelle entre les développements de
e^{ix} et de cos x + i·sin x.
Leonhard Euler systématisa et popularisa cette relation dans la seconde moitié du XVIIIᵉ
siècle, en particulier dans son traité Introductio in analysin infinitorum (1748). En
comparant les séries entières de e^{ix}, cos x et sin x, Euler fit apparaître clairement que
leurs coefficients s’articulaient de sorte que e^{ix} se réécrivait naturellement comme cos
x + i·sin x. Ce point de vue analytique consolida la formule comme résultat central et la
rendit immédiatement exploitable dans des calculs variés — équations différentielles,
manipulation de nombres complexes, etc.
L’interprétation géométrique et les développements ultérieurs renforcèrent encore son
statut. Représentée dans le plan complexe par le point (cos θ, sin θ) correspondant à
l’argument θ, l’expression e^{iθ} devint la manière naturelle d’encoder une rotation
d’angle θ. La célèbre identité e^{iπ} + 1 = 0 — qui réunit e, i, π, 1 et 0 — montre de
façon saisissante l’unité des objets fondamentaux des mathématiques. Aux XIXᵉ et XXᵉ
siècles, la formule trouva des applications majeures : séries et transformées de Fourier,
mécanique quantique, ingénierie électrique, traitement du signal, et bien d’autres
domaines.
Bien au-delà de ses applications, la formule d’Euler symbolise une méthode : relier
différentes représentations d’une même fonction pour obtenir une compréhension
conceptuelle plus riche et des outils de calcul puissants. Elle demeure un repère
incontournable de l’analyse moderne et une porte d’entrée essentielle vers l’étude des
nombres complexes.