Koeun Path
Fidji Path-Laplagne
RESCAPÉ
MALGRÉ MOI
Il m’a sauvé du génocide cambodgien
blfstore
RESCAPÉ
MALGRÉ MOI
Koeun Path
Fidji Path-Laplagne
RESCAPÉ
MALGRÉ MOI
Il m’a sauvé du génocide cambodgien
Rescapé malgré moi : Il m’a sauvé du génocide cambodgien
Koeun Path, Fidji Path-Laplagne
© 2015 • BLF Éditions • [Link]
Rue de Maubeuge • 59164 Marpent • France
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.
Couverture : BLF Éditions
Photo auteur : Lucas Cournut, 2013
Mise en page : BLF Éditions
Impression n° XXXXX • IMEAF • 26160 La Bégude de Mazenc
Un grand merci à Élisabeth Richardson pour ses précieuses corrections !
ISBN 978-2-3624-9245-7 broché
ISBN 978-2-3624-9246-4 epub
ISBN 978-2-3624-9247-1 mobipocket
Dépôt légal 1er trimestre 2020
Index Dewey (CDD) : 248.24596
Mots-clés : 1. Autobiographie.
2. Cambodge.
DÉDICACE
J’ai eu l’occasion de raconter mon histoire des centaines de fois,
et jamais, non jamais, je n’ai versé de larme en le faisant. Puis j’ai
entamé la rédaction de ce manuscrit. C’était un après-midi de juillet
2008. En rédigeant ces mémoires, je repensais à ceux qui m’avaient
accompagné sans avoir pu connaître la vraie liberté. J’ai alors quitté
mon bureau et, en regardant par la fenêtre de mon appartement, je
n’ai pas pu m’empêcher de sangloter chaudement.
Je leur dédicace ce livre.
6
AVANT-PROPOS
Depuis 1977, je relate mon histoire partout où je vais : dans
les trains, dans les avions, dans les autocars, dans les taxis, dans les
restaurants, dans les chapelles. Après l’avoir entendue, beaucoup ont
insisté pour que je la rédige. Comme cet étudiant que j’ai récem-
ment rencontré dans le wagon d’un Lyon-Strasbourg. À la fin de
mon récit, il a fouillé dans son sac à dos et en a sorti un stylo. Il me
l’a tendu en disant d’une voix ferme : « Écrivez un livre ! » À force
de voir les réactions ébahies de ceux qui entendent le récit de ma
vie pour la première fois, j’en suis venu à reconnaître son caractère
remarquable. Je me suis dit qu’il était temps de le faire découvrir à
un public plus large.
Je suis conscient que je ne pourrai pas indéfiniment raconter
mon histoire. L’arrivée de mes petits-enfants m’a rendu sensible à
l’urgence : je dois écrire. Je veux qu’ils sachent ce que j’ai vécu au
Cambodge, il y a plus de trente ans.
Trois décennies après les faits, je ne peux pas rapporter les dia-
logues au mot près, mais leur esprit est respecté. De même, si j’ai dû
reconstituer certains détails à partir de souvenirs un peu flous, tous
les faits sont réels.
Sans ces événements que je m’apprête à partager avec vous,
je ne serais pas le même homme aujourd’hui. Tous les jours, je re-
pense à cette période de ma vie. Je réalise à quel point elle a façonné
l’homme que je suis maintenant.
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INTRODUCTION
J’observais l’ampoule grillée se balancer lentement au-dessus
de ma tête, au milieu des toiles d’araignées. La pièce carrée ne dis-
posait pas de fenêtres. De fragiles rayons de lumière perçaient entre
les planches de bois qui faisaient office de murs. Il a bien fallu cinq
bonnes minutes pour que mes yeux s’habituent à l’obscurité. L’odeur
de renfermé qui régnait dans la salle d’interrogatoire se mêlait à
l’odeur de la terre humide après la pluie. J’ai inspiré un grand coup,
laissant ce parfum froid, argileux et désagréable remplir mes narines.
Un policier thaï, accompagné de six miliciens, m’avait sauva-
gement jeté dans la pièce. Il m’avait obligé à me tenir accroupi, ta-
lons au sol. L’humiliation d’une telle position n’était rien face à la
douleur physique. Il m’avait lancé un regard méprisant, puis, faisant
volte-face, il était sorti en faisant claquer ses bottes cirées. Il avait
fermé l’étroite porte en bambou si fort que l’ampoule au plafond
avait presque éclaté. Je me retrouvais maintenant au milieu de cette
pièce crasseuse. Les miliciens formaient un cercle autour de moi. Ils
se tenaient debout comme des soldats de plomb, leurs mitraillettes
pointées sur moi.
J’ai ouvert grand mes oreilles, mais je n’entendais rien, sauf un
gecko qui s’époumonait dans la forêt vierge environnante, indifférent
à ma situation tragique. Au fur et à mesure que la journée avançait,
la chaleur moite devenait accablante, transformant la pièce exiguë
en sauna. La fraîcheur du béton sous mes pieds nus ne me procurait
qu’un maigre réconfort.
Pendant ce qui me parut être trois longues heures, mon mal
de dos augmentait terriblement. Mes jambes étaient tétanisées.
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Tout mon être tremblait. J’avais l’impression que mes muscles al-
laient lâcher d’un coup, comme un élastique qui claque. Soudain,
un lieutenant de l’armée thaï a fait une entrée fracassante. Dans
le cadre de la minuscule porte, il paraissait imposant, mais quand
il est arrivé à ma hauteur, j’ai constaté qu’il n’était pas plus grand
que la moyenne des Thaïlandais, peut-être 1,65 m. Deux rangées de
galons multicolores décoraient son treillis bien ajusté. Il devait avoir
quarante-cinq ans tout au plus et était plutôt bel homme. Son regard
sévère m’a glacé.
Il a bruyamment ouvert un tiroir de son bureau métallique,
le seul meuble de la salle. Il en a sorti une fiasque en verre sans éti-
quette et un verre qui n’avait jamais dû être lavé. Il l’a rempli théâtra-
lement et l’a porté à ma bouche en beuglant quelque chose en thaï.
Comme je ne parle pas thaï et que je n’osais pas refuser, je l’ai avalé
d’un trait. Même si j’ai senti mon œsophage s’embraser au goût âcre
de l’alcool de riz, je me suis dit avec reconnaissance que cela m’aide-
rait à oublier ma misère.
La porte s’est ouverte à nouveau. Un quinquagénaire au ventre
bedonnant a fait irruption. Il était torse nu et vêtu d’un simple ber-
muda. Son nez était tordu, ce qui donnait l’impression qu’il faisait
constamment la grimace. Il a joint les deux mains et s’est incliné res-
pectueusement devant le lieutenant pour le saluer. Puis il s’est tourné
vers moi et m’a annoncé en khmer (la langue officielle du Cambodge)
qu’il était l’interprète. Le lieutenant s’est laissé tomber sur une chaise
en fer et a commencé l’interrogatoire sans autre préliminaire :
— Pourquoi cherches-tu à fuir le Cambodge ? Est-ce que tu
fais partie des Khmers rouges ? Que fais-tu ici ? D’où viens-tu ?
J’ai deviné que l’interprète était un Khmer du haut plateau de
Thaïlande que l’on appelle les Khmers surin. Moi, je suis un Khmer
du Cambodge que l’on appelle les Khmers du milieu. Nos accents
étaient différents mais jusque-là nous avions réussi à nous com-
prendre. Puis il m’a dit :
— Toe neak koet ey ? Quelle est ta maladie ?
Je n’étais pas malade. Ma maigreur n’était pas due à une quel-
11
Introduction
conque pathologie mais à un manque de nourriture. J’ai donc hoché
la tête de droite à gauche. L’interprète a répété sa question :
— Toe neak koet ey ?
J’ai répondu à nouveau par la négative. Puis de nouveau :
— Toe neak koet ey ?
Il a répété sa question une dizaine de fois, mais je ne pouvais
que lui donner la même réponse, encore et encore. À jeun, l’effet de
l’alcool sur mon corps squelettique était décuplé, et le verre d’alcool
de riz m’avait abruti.
Dans ce dialogue de sourds, je commençais à paniquer. Mon
incapacité à répondre de manière satisfaisante devenait suspecte. Le
lieutenant thaï croyait-il que j’appartenais à l’armée khmère rouge ?
Tout à coup, l’interprète a eu l’idée de reformuler sa question :
— Étiez-vous enseignant ? Infirmier ? Soldat ?
Alors, j’ai compris. Dans son dialecte khmer surin le mot
« profession » est le même que « maladie » en khmer du milieu !
Un sourire s’est dessiné au coin des lèvres du lieutenant. Ap-
paremment, il était satisfait de mes réponses. L’interrogatoire a duré
encore une bonne partie de l’après-midi. Non, je n’avais pas caché
de fusil. Oui, j’étais civil. Non, je n’avais pas de parents en Thaïlande.
Le lieutenant, qui tenait mon avenir entre ses mains, s’est reti-
ré. Il m’a laissé à nouveau en compagnie des miliciens. Ces derniers
s’étaient légèrement écartés pour le laisser passer. Ils ont regagné
leur position et n’ont plus bougé d’un millimètre. Ils me tenaient en
joue, leurs fusils à trente centimètres de mon visage. Le lieutenant ne
s’est absenté que cinq petites minutes, mais à mes yeux, elles m’ont
semblé être une éternité. J’avais perdu toute notion du temps. Une
myriade de pensées se bousculaient violemment dans ma tête.
— Avec qui le lieutenant va-t-il délibérer ?
—…
— Les Thaïs ont-ils des arrangements avec les Khmers rouges ?
—…
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Que veut-il faire de moi ?
—…
— Si je lui proposais de travailler pour lui, me relâcherait-il ?
—…
— Quel est le sort réservé aux hors-la-loi qui traversent la
frontière sans passeport ?
—…
— Vais-je mourir aujourd’hui, après avoir échappé tant de fois
à la mort auparavant ?
—…
J’étais encore perdu dans mes pensées quand le bruit des bottes
du lieutenant sur la terre battue m’a rappelé à la réalité. Il a ouvert
la porte avec fracas avant de se frayer un chemin entre les miliciens
pour regagner son bureau. Il s’est raclé la gorge. J’étais suspendu à ses
lèvres. D’un instant à l’autre, il allait prononcer son jugement. J’avais
l’impression que la scène se déroulait au ralenti, comme dans les
vieux films hongkongais de ma jeunesse :
— On vous renvoie aux Khmers rouges, a-t-il annoncé, im-
passible.
Le sol s’est effondré sous mes pieds. Sans hésiter, j’ai crié d’une
voix brisée par la détresse :
— Tirez-moi une balle dans la tête. Je préfère mourir sur-le-
champ plutôt que de retourner au Cambodge. S’il vous plaît !
Il n’y avait qu’une alternative pour moi à cet instant : une balle
dans la tête pour ne pas souffrir. J’aurais accepté de bon cœur un
état d’esclavage total, mais retourner aux mains des Khmers rouges ?
Jamais !
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CHAPITRE UN
À neuf ans, j’imaginais que le petit monde restreint que je
connaissais était tout ce qui existait. C’était un modeste village de
pêcheurs et de cultivateurs de riz, appelé Banhachi, ce qui signifie
en khmer : « La sagesse du jeune bonze ». Une centaine de familles
y cohabitaient en paix. Seules quelques histoires de bétail volé et
de rares querelles de voisinage venaient occasionnellement troubler
cette harmonie.
Dans mes souvenirs, la vie au Cambodge suivait un cycle per-
pétuel. Chaque année, la culture du riz était inlassablement rythmée
par l’enchaînement des saisons – saison sèche, puis saison des pluies.
Préparer la terre, semer, niveler les champs, gérer l’irrigation, couper
à la faucille les panicules dorées pour les récolter. Chaque mois, le
cœur de Banhachi battait au rythme des différentes fêtes boudd-
histes. Au cours du douzième mois de l’année lunaire, c’est-à-dire en
décembre et janvier, les mariages étaient célébrés au son de la khloy,
une flûte traditionnelle. Chaque jour, la vie se déroulait comme une
mélodie dont le tempo était donné par nos trois repas à base de riz
blanc, de poisson séché et de mangues sucrées.
Juste devant notre maison familiale sur pilotis, en bois et aux
tuiles rouges, coulait la Stung Sen, la rivière aux dix mille ruisseaux.
Durant la saison sèche, mes amis et moi jouions sous la maison,
entre les quatre piliers en bois dur. Nous occupions les lieux jusqu’à
ce qu’un oncle ou une tante nous chasse pour profiter à son tour
de l’ombre et faire une sieste dans le hamac suspendu entre deux
piliers. En attendant la moisson, ma mère cultivait des pastèques,
des melons doux, du soja et du tabac dans le grand potager qu’elle
entretenait entre notre maison et la rivière. Pendant la saison des
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
pluies, la rivière montait de plus de sept mètres ; les pilotis et le po-
tager étaient submergés. Notre maison pointait hors de l’eau comme
une île. Au plus gros de la crue, le débit de la rivière était incroyable.
Chaque minute, des millions de mètres cubes d’eau passaient à une
vitesse folle sous notre fenêtre. Je voyais alors le ballet incessant des
pirogues, seul moyen de transport dans le village inondé.
Mes parents considéraient peut-être la Stung Sen comme un
tyran qui exigeait qu’ils organisent leur vie selon ses caprices. Moi,
enfant, je l’aimais inconditionnellement. J’y plongeais et nageais du-
rant des heures avec mes amis. Notre jeu favori était celui de la loutre
et des poissons. L’un de nous était la loutre, et tous les autres les
poissons. Dès qu’elle attrapait un poisson, celui-ci devenait loutre à
son tour et devait partir à la poursuite des autres. J’étais le meilleur
du hameau à ce jeu. Personne n’arrivait jamais à m’attraper !
***
En septembre 1957, j’avais huit ans. La Stung Sen a commen-
cé à déborder. Les anciens du village chantonnaient : « On entend
l’escargot chanter, l’eau va arriver ». Ils nous conseillaient de ne pas
faire de sieste sur la rive et de ne pas jouer dans la rivière pendant
la crue, au risque de nous faire emporter. Bien sûr, nous ne les écou-
tions jamais et voilà comment nous nous retrouvions à jouer à la
loutre et aux poissons.
Contrairement à mon habitude, j’étais un piètre poisson ce
jour-là. Je me laissais surprendre de nombreuses fois par mes amis.
Quand un camarade de classe m’a harponné pour la deuxième fois
de la matinée, il a commencé à fanfaronner :
— Ah ah ! Koeun, tu as perdu tes nageoires ? Tu ne sais plus
nager ou quoi ? Réveille-toi !
— Laisse-moi tranquille, ai-je marmonné.
Je n’étais pas d’humeur à écouter ses blagues. Je reconsidérais
tout ce que nous avions déjà tenté pour sauver mon père Koeur de-
puis deux mois. Le guérisseur traditionnel, débordé, avait accouru
15
Chapitre un
avec ses plantes médicinales, mais elles étaient restées sans effet.
Nous avions également fait appel à un bonze. Il s’était présenté
un matin sur notre palier, avec une jarre d’eau tiède, qu’il avait fait
chauffer à la pagode, le lieu de culte bouddhiste. Il l’avait ensuite
versée abondamment sur le front et le corps de mon père en réci-
tant des paroles du Bouddha. En vain. Un voisin avait suggéré de
convoquer les esprits de nos ancêtres, mais ma mère avait refusé. Ma
famille n’invoquait ni les génies ni les esprits de nos aïeuls défunts.
Nous étions philosophes, pas religieux. Pour nous, les enseignements
du Bouddha étaient un système de pensée qui n’exigeait aucune pra-
tique occulte ou mystique. Toujours est-il que l’état de mon père
n’avait fait qu’empirer.
— Oh, ça va ! Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? Tu n’es vrai-
ment pas drôle, a rétorqué mon ami.
Certes, je n’étais peut-être pas drôle, mais que pouvait-il com-
prendre, lui qui avait un père en bonne santé ? Plusieurs de mes amis
étaient devenus orphelins à cause de la variole, de la peste ou du
choléra. Ils avaient alors dû quitter l’école pour se jeter à la queue de
la charrue et nourrir leurs familles. J’étais l’aîné. S’il arrivait quelque
chose à mon père, la responsabilité de subvenir aux besoins de la
famille retomberait sur mes petites épaules. Mais moi, je rêvais d’être
pilote d’avion ! C’était mon ambition depuis que j’avais rencontré
un pilote d’hélicoptère venu rendre visite à sa famille dans notre
village. Il était très grand pour un Khmer et avait fière allure avec
son uniforme bleu marine et sa casquette en cuir. Quand il racontait
les histoires de ses missions, je le regardais avec des yeux tout ronds,
subjugué par son charisme. Depuis, je regardais des photos de pilotes
et des films d’aviation. Je rêvais souvent du jour où je pourrais pilo-
ter un avion à mon tour. En observant le ciel nuageux le jour, et les
myriades d’étoiles le soir, j’étendais mes bras comme pour m’envoler.
C’est à ce moment que la silhouette de ma tante est apparue
sur la rive. Hystérique, elle criait :
— Koeun, Koeun, viens vite ! Ton papa ne va pas bien !
Je me suis extirpé de la rivière, dégoulinant. J’ai couru à en
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
perdre haleine jusqu’à la maison, traversant au passage le potager
alors boueux de ma mère. Elle avait dû le délaisser depuis qu’elle était
au chevet de mon père. J’ai zigzagué entre nos bananiers, goyaviers
et jacquiers. J’ai monté les marches quatre à quatre et me suis arrêté
net sur le palier. Je suis entré dans le salon rudimentaire sur la pointe
des pieds. Une photographie encadrée d’un Bouddha obèse et hilare
m’a accueilli. Un héritage de mes grands-parents paternels. Un autre
cliché, une photo de famille, était accroché au mur. On pouvait y
distinguer mon père, ma mère, mon petit frère, l’aînée de mes pe-
tites soeurs et moi. Ces photos étaient les deux seules décorations
sur les murs. Elles trônaient au-dessus des deux tabourets et de la
table basse ronde en bois sombre. Sur cette dernière se trouvait un
service à thé en porcelaine chinoise ainsi qu’un paquet de cigarettes
faites maison. Mon père les offrait comme cadeau aux moines. Ma
mère possédait une machine à rouler qu’elle utilisait pour fabriquer
les cigarettes avec le tabac de notre potager. Mon père, tout comme
les moines, était un grand fumeur. Apparemment, cela ne constituait
pas une infraction aux multiples principes bouddhistes.
Dans le salon, mon père gisait inanimé, à même le sol, sur
une natte en jonc. Il était méconnaissable. Ses yeux autrefois rieurs
avaient maintenant disparu derrière ses paupières scellées. Ses joues
rebondies avaient fondu, laissant place à des sillons que la mala-
die avait creusés progressivement. S’il avait pu sourire, je doute que
j’aurais pu voir ses fameuses fossettes. En deux mois, son corps ath-
létique avait beaucoup changé. Ses muscles saillants, développés à
force de pagayer et de porter du bois, s’étaient volatilisés. Il paraissait
beaucoup plus petit et frêle que dans mes souvenirs.
Je repensais à l’époque où il m’emmenait encore partout avec
lui, que ce soit au champ avec le char à bœuf, à vélo pour aller en
ville ou encore en pirogue pour naviguer durant la saison des pluies.
Il profitait de ces moments privilégiés pour m’enseigner. Il utilisait
toutes ces occasions pour me former sur le terrain et faire de moi
un homme. Nous allions régulièrement labourer et semer du riz en-
semble. Son corps vigoureux portait sans difficulté de lourds sacs
de graines et dirigeait les bœufs. Comme j’étais léger, je m’asseyais
17
Chapitre un
sur la herse et portais la semence que mon père jetait au fur et à
mesure que nous avancions. Un jour, la pluie cinglante était tombée
à flots, noyant tout. Une pluie caractéristique de la mousson, épaisse
comme un rideau. Nous étions trempés jusqu’aux os, recouverts de
boue visqueuse de la tête aux pieds. Le travail devenait de plus en
plus laborieux. J’entendais mon père respirer péniblement. Soudain,
il s’est arrêté et, mettant ses mains sur ses lombaires, il a contemplé
longtemps les champs inondés. Après avoir repris son souffle, il s’est
tourné vers moi et a déclaré d’une voix grave : « Mon fils, sois stu-
dieux pour avoir un métier sous un toit. Tu vois, moi je n’ai pas eu le
privilège d’aller à l’école, et je suis obligé de faire ce travail difficile ».
Il parlait peu, mais cette phrase, je ne l’ai jamais oubliée.
Je restais paralysé. Deux mois auparavant, mon père avait at-
trapé la peste en soignant son grand frère. Je pensais qu’il allait vite
guérir, mais la fièvre ne cessait d’augmenter. Ces derniers jours, son
état s’était très vite dégradé.
Les sanglots répétés de ma tante, derrière moi, m’ont rappelé
à la réalité. Ma mère, au chevet du malade, gardait son sang-froid :
— Il vient juste de tomber dans le coma.
Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Ma vision s’est brouillée. Le
monde semblait s’être arrêté de tourner. Je tremblais. Pour la pre-
mière fois de ma vie, j’avais très peur de perdre mon père. Il était
mon héros et le héros du village, au sein duquel il endossait de nom-
breuses responsabilités. À la tête des miliciens de Banhachi, il dé-
fendait nos familles contre les bandits qui rôdaient. Il faisait aussi
office de scribe pour l’école primaire et pour la pagode. Il présidait
également une association d’entraide dont le but était d’octroyer des
prêts à taux quasi nul à ses membres.
Un jour, j’étais allé chercher de l’eau pour ma mère. Je traînais
les pieds sur le chemin de terre quand j’ai vu deux adolescents en
pleine conversation. Ils étaient assis en tailleur sur le bord du sentier
et grignotaient des noix de cajou. Arrivé à leur hauteur, j’ai entendu
des bribes de leur dialogue : « Dans notre village, il n’y a que trois
personnes : Ta Koeur, Ta Horn et Lok Krou Soeung ». Après les avoir
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
entendus, je suis rentré chez moi la tête haute, en sautillant de fierté.
À ce moment-là, dans un élan de nostalgie, alors que je
contemplais son corps inerte, j’avais envie qu’il me prenne à nouveau
sur ses épaules, comme il le faisait quand j’étais petit ; comme il le
faisait maintenant avec mes petites sœurs. Je voulais jouer avec lui et
caresser ses cheveux. Depuis que j’avais atteint l’âge de raison, son
affection pour moi s’exprimait différemment. Mais à présent, dans
mon désespoir, je languissais de me trouver dans ses bras.
— Koeun ! Koeun ! Tu m’entends ? Ma mère me fixait avec in-
sistance.
— Hein ? ai-je bafouillé.
— Je viens de te demander d’aller chercher ton grand-père.
Ton père voulait qu’il soit là, au cas où.
J’ai descendu au ralenti les escaliers et rejoint la rivière. À
cause des pluies, la route devant chez nous était inondée. Le meilleur
moyen d’informer mes grands-parents était de parcourir en pirogue
les trois kilomètres entre nos demeures. J’ai détaché notre bateau et
sauté à bord, puis je l’ai lancé sur le cours d’eau. Les larmes roulaient
silencieusement sur mes joues basanées. Je ramais mécaniquement
en pensant au cours que prendrait ma vie si mon père ne guérissait
pas.
Trois jours auparavant, ma mère, très calme, m’avait dit : « Si
ton père meurt, je trouverai un moyen pour vous élever, toi, tes deux
petites sœurs et ton petit frère. Ne t’inquiète pas ». Ses paroles et son
sang-froid ne m’avaient pas apaisé. Même si ma mère était coura-
geuse, j’étais lucide quant à la dureté de la vie au Cambodge pour
une jeune veuve. Depuis que mon père m’avait encouragé à étudier
assidûment, j’étais devenu l’un des meilleurs de ma classe. Le soir, je
m’endormais même sur mes leçons. Il devait me tanner pour que je
pense à éteindre la lampe à pétrole à côté du lit avant de m’endormir.
Tous ces efforts et tous mes rêves risquaient d’être anéantis. C’était
trop injuste !
Je ne comprenais pas pourquoi cette tragédie touchait notre
famille. Mon père était le bouddhiste le plus pieux et le plus estimé
19
Chapitre un
du village.
Il respectait scrupuleusement tous les principes du Bouddha. Il
s’efforçait de ne pas nuire aux êtres vivants, y compris aux animaux. Il
s’efforçait de ne pas prendre ce qui n’est pas donné. Il s’efforçait de ne
pas avoir une conduite sexuelle incorrecte. Il s’efforçait de ne pas user
de paroles mensongères. Il s’efforçait de s’abstenir d’alcool.
Je l’épiais chaque jour quand il méditait à l’aube. D’abord il
faisait le vide, inspirait et expirait tranquillement. Il ne se laissait
jamais distraire par le chant strident du coq qui tirait le village en-
core somnolent de sa torpeur. Puis il croisait les jambes lentement,
l’une après l’autre en les ramenant sur son ventre. Souvent je restais
dans l’embrasure de la porte, très attentif, car je voulais reproduire
exactement les mêmes gestes et les mêmes postures. Les premiers
rayons de lumière m’empêchaient de discerner son visage à contre-
jour. De là où je me tenais, le soleil ressemblait à une petite bille rose
qui s’élevait gracieusement à l’horizon. Cette scène quasi mystique
me fascinait. Parfois, mon père complétait sa contemplation en lisant
des ouvrages bouddhistes dans un silence ascétique. Puis il sortait et
ne manquait pas de donner du riz aux bonzes qui tendaient leur bol
sur notre palier, enveloppés dans leurs toges safran.
Ce qui arrivait à ma famille défiait les lois du karma. Mon
père aurait dû récolter ce qu’il semait. Mais j’avais beau me remuer
les méninges, je ne voyais pas quel mal il aurait fait pour expliquer
son état.
Je continuais à ramer en pensant à tout cela. J’invoquai une
force bienveillante que j’appelais Voith tho sak sith, c’est-à-dire :
« Objet tout-puissant ». J’avais souvent entendu des villageois invo-
quer le Voith tho sak sith pour demander sa bénédiction ou sa protec-
tion. Ce jour-là, par superstition et mimétisme, je faisais appel à cette
puissance invisible et la suppliais de guérir mon père.
20
CHAPITRE DEUX
Tac-Tac-Tacatacatac.
Le bruit sec et mécanique de ma machine à écrire vétuste
résonnait dans le bureau. La salle était spacieuse – six mètres sur
vingt – et se situait au rez-de-chaussée du bâtiment administratif
d’une école primaire de Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Je
partageais la pièce avec deux secrétaires et quelques collègues. Mes
doigts dactylographiaient à toute allure sur ce vieil équipement, sou-
venir du protectorat français. Il était seize heures. Les deux jeunes
secrétaires à ma droite commençaient déjà à ranger les dossiers
sur leur bureau. Pour ma part, je devais terminer la circulaire que
je rédigeais pour mon chef. Il en avait besoin pour le soir même.
J’étais toutefois tiraillé. D’un côté, l’heure de mon rendez-vous avec
Tchéng approchait à grands pas et j’avais horreur d’arriver en re-
tard. De l’autre, je ne voulais pas trahir ma réputation d’employé
consciencieux. Depuis trois ans que je travaillais ici, je mettais un
point d’honneur à toujours rendre mes documents dans les temps, et
sans la moindre faute.
— Koeun, je sors pour une réunion de parents d’élèves. Je serai
de retour dans une heure. Tu déposeras la circulaire dans mon casier
en partant ? m’a demandé mon chef en sortant de son bureau. Il était
responsable de trois grandes écoles primaires de Phnom Penh. J’étais
son seul intendant et je rédigeais ses rapports d’inspection, ses lettres
et ses circulaires.
— Reçu cinq sur cinq ! À vos ordres, commandant ! ai-je plai-
santé, un sourire au coin des lèvres et sans même le regarder.
Environ un quart d’heure après le départ de mon boss, j’avais
22
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
terminé. J’ai arraché la feuille du dactylo et me suis levé en hâte,
laissant mon bureau en désordre. En sortant, je suis passé devant la
bibliothèque qui faisait office de salle des profs. J’ai salué machina-
lement les quelques instituteurs que j’ai croisés tout en trottinant.
J’espérais que Tchéng n’était pas en train de m’attendre !
Arrivé à notre lieu de rendez-vous, j’ai regardé autour de moi
tout en reprenant mon souffle. Aucune trace de Tchéng. Une goutte
de transpiration a roulé le long de ma colonne vertébrale. Je me
tenais debout, les mains sur les hanches, face à l’immense cour de
récréation. Une centaine d’enfants grouillaient sur le terrain vague
en piaillant comme autant de moineaux excités. Les uns jouaient
au cheval avec une tige de bananier, les autres étaient engagés dans
une partie de football endiablée. Des cages rudimentaires en bam-
bou étaient dressées à chaque extrémité du terrain. Seules quelques
touffes d’herbe jaunâtre avaient survécu aux piétinements des gosses.
Le reste du terrain était poussiéreux. Les petits pieds avaient eu rai-
son du gazon. À chaque inspiration, une bouffée d’air suffocant s’en-
gouffrait dans mes poumons.
Les bâtiments de l’établissement scolaire entouraient complè-
tement la cour de récréation. Quatre édifices rectangulaires, hauts
de trois étages, encerclaient le terrain de jeu des enfants. Derrière
ces murs décrépis se trouvaient les dizaines de classes ainsi que les
bureaux administratifs où je travaillais. Vers seize heures trente, la
musique des sampho (les tambours-tonneaux khmers) qui s’élevait
de la pagode est venue se mêler à la cacophonie des bambins. Que
faisait mon ami Tchéng ? Je l’attendais depuis bien dix minutes
maintenant… Et dire que je m’étais pressé pour arriver à l’heure !
Dans la foule, j’ai repéré une fillette qui venait de faire tomber
son cartable tressé avec des feuilles de palmiers à sucre. Son ardoise,
ses crayons, son cahier et sa gomme étaient éparpillés sur le sol. Elle
les a ramassés méticuleusement, a soufflé dessus pour les débarrasser
de la saleté puis les a remis dans son sac. Cette gamine aux cheveux
ébouriffés me rappelait une de mes élèves, quatre ans auparavant,
lorsque j’étais instituteur de CP dans le nord du Cambodge.
23
Chapitre deux
Somaly était téméraire, et la meilleure élève de ma classe à
l’époque. Quand je posais une question, elle levait souvent son petit
index à s’en déboîter l’épaule pour que je l’interroge. Elle articulait
ses réponses en souriant. La plupart de mes élèves progressaient vite.
Leurs yeux bridés pétillaient de fierté alors qu’ils décryptaient un
mot difficile pour la première fois. Parfois, ils s’exclamaient : « J’ai
réussi ! », quand ils parvenaient à lire une histoire complexe. C’est ce
que je préférais dans ce travail : voir les enfants prendre confiance en
eux-mêmes. Quelle joie de les voir peu à peu apprendre à déchiffrer
les lignes de script khmer que leurs doigts suivaient avec applica-
tion ! Toutes les semaines, je recevais des cadeaux de la part des pa-
rents de Somaly : du riz, des œufs, des fruits. Il arrivait même que des
élèves utilisent des seaux en plastique de dix litres pour remplir d’eau
ma jarre en terre. Chacun portait sur une épaule deux seaux reliés
par une tige de bambou. Comme ma jarre faisait presque soixante-
dix litres, leurs petits bras s’affairaient durant plusieurs heures de
l’après-midi.
Je ne me plaignais pas de mon poste dans l’administration.
J’avais plus de responsabilités, je supervisais la logistique de trois éta-
blissements. Mais j’avais toujours aimé les enfants. Leurs bêtises et
leur candeur me manquaient parfois. J’étais en train de songer avec
nostalgie à mon poste d’instituteur lorsque je reçus une grosse tape
dans le dos. Le coup m’a déstabilisé et j’ai failli perdre l’équilibre :
— Heey ! me suis-je écrié, surpris.
J’ai fait volte-face pour me retrouver nez à nez avec Tchéng qui
m’observait, un sourire aux lèvres :
— Houlala ! on dirait que tu as vu un fantôme ! s’est esclaffé
Tchéng, fier de sa blague.
— Ah ah ! très drôle. En tout cas, pas un fantôme très ponc-
tuel !
J’aurais dû me douter que Tchéng me ferait une blague. Il ne
manquait pas une occasion de s’amuser. Optimiste, il voyait toujours
le verre à moitié plein… et il en attendait de même de ses amis !
Espiègle, il faisait se tordre de rire même le collègue le plus grin-
24
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
cheux ! Tchéng et moi, nous nous connaissions depuis onze ans déjà.
Nous avions étudié dans le même collège, le même lycée, puis dans
le même institut pédagogique à Phnom Penh. Tchéng était d’un an
mon aîné, même s’il avait obtenu son diplôme d’instituteur deux ans
après moi. À présent, nous travaillions dans le même établissement,
lui comme professeur, moi comme intendant. À la fin de chaque
journée nous appréciions de parcourir ensemble une partie du che-
min du retour. Nous roulions côte à côte sur nos cyclomoteurs Solex
à traction avant.
Nous nous sommes mis en route pour le parking des deux-
roues. Nous marchions à l’ombre des immeubles qui abritaient la
cantine et les classes des CP et des CE1. Des lézards se prélassaient
paresseusement sur les murs brûlants. Quand je frôlais la cloison, je
sentais la chaleur contre mon bras. C’était l’heure de la séance quo-
tidienne de salut du drapeau. Les élèves des classes qui terminaient
en dernier se sont rangés en file indienne et sont sortis en direction
de la cour de manière organisée. Le tohu-bohu des enfants livrés à
eux-mêmes a progressivement laissé place au silence et à l’ordre. À
force de répétition, se mettre en rangs était devenu un automatisme,
même pour les élèves les moins disciplinés. Le Nokor Reach, l’hymne
national cambodgien, pouvait alors être diffusé :
Comme le roc,
La race khmère est éternelle,
Ayons confiance dans le sort du Cambodge,
L’empire qui défie les années.
Dès la fin de l’hymne et après la descente du drapeau de la
République khmère, les enfants se sont rués vers la porte de sortie,
comme autant de petits moustiques. Alors que j’observais ce spec-
tacle, attendri, Tchéng monologuait, racontant sa journée :
— Les CM2 étaient excités comme des puces aujourd’hui.
J’avais beau insister sur les tables de multiplication, leur esprit était
ailleurs. Ils étaient déjà en train de s’imaginer sautant à la corde. Et
je ne te raconte pas la leçon de lecture. Tu sais, je leur enseigne la
lecture du khmer avec le manuel Apprendre à lire avec Bonnar. Eh
25
Chapitre deux
bien hier, nous avons lu l’histoire où Bonnar va à la pêche avec sa
petite sœur. Cet après-midi, aucun de mes élèves ne se souvenait de
l’intrigue.
Moi aussi j’avais enseigné la lecture du khmer avec Apprendre
à lire avec Bonnar. Page après page, les élèves découvraient la vie du
petit Bonnar et de sa famille. Les enfants s’attachaient à ces per-
sonnages fictifs, ce qui rendait l’apprentissage ludique. Mais cer-
taines histoires étaient complexes. J’étais content quand la trame de
l’histoire n’avait pas échappé aux enfants. Je compatissais donc aux
déboires de mon ami. Mais venant de Tchéng, je me demandais s’il
n’était pas en train d’exagérer.
— Franchement Koeun, parfois je me demande si le métier
d’enseignant est vraiment fait pour moi. Peut-être que je devrais me
reconvertir dans un tout autre domaine… Bref, assez parlé de moi !
Et toi, ta journée ? m’a-t-il demandé quand nous sommes arrivés
près de nos Solex.
— Tendue. J’ai dû rédiger une circulaire pour rassurer les pa-
rents d’élèves de plusieurs écoles. Des bombes tombent de plus en
plus fréquemment sur la capitale. Certaines mères voulaient retirer
leurs enfants de l’école. En théorie, il n’y a pas trop de risque. Les
établissements scolaires sont les dernières cibles des soldats. J’ai juste
dû être persuasif. Espérons que ma lettre redonnera confiance aux
parents.
Je me débattais avec mon cadenas. Il était resté en plein soleil
toute la journée et le métal me brûlait les doigts. Je m’affairais pour
libérer mon cyclomoteur. Tchéng, lui, avait déjà détaché le sien. Il
m’attendait assis sur sa selle, un pied par terre :
— D’un côté, je les comprends, ai-je chuchoté. La situation ne
s’améliore pas.
La guerre civile durait depuis trois ans. Le général Lon Nol
était à la tête du gouvernement de droite nationaliste d’alors. Aidé
des Américains, il tentait par tous les moyens de mater la rébellion
des communistes cambodgiens, les Khmers rouges. Mais la situation
ne s’améliorait pas. Chaque jour, des bombes pleuvaient. Parfois,
26
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
les Américains larguaient des cargaisons de napalm. Ils utilisaient
aussi une nouvelle arme : la bombe à dépression. Par la suppression
de l’oxygène ambiant, elle anéantissait toute espèce vivante dans un
rayon de quatre cents mètres. Au début, j’avais pensé que les Khmers
rouges ne feraient pas le poids face à l’armée de la République
khmère, surtout avec le renfort des États-Unis. Pourtant, malgré le
million de dollars d’aide quotidienne offert par Nixon à Lon Nol, les
communistes ne faiblissaient pas. Ils contrôlaient une grande partie
du nord du Cambodge. Et progressivement, ils se rapprochaient de
la capitale.
— Et ce n’est pas tout… Beaucoup d’enfants réfugiés des pro-
vinces du nord arrivent à Phnom Penh. En quelques mois, la popu-
lation de la ville a doublé et a atteint deux millions ! Par centaines,
les enfants intègrent nos classes en plein milieu d’année. J’ai passé
une partie de la journée à essayer d’adapter les programmes pour
eux. Nous allons bientôt devoir diviser les classes en deux, avec des
groupes le matin et des groupes l’après-midi, ai-je surenchéri.
J’avais enfin réussi à décadenasser mon Solex. Et nous avons pu
partir. Nous roulions côte à côte sur les grandes artères avec nos cy-
clomoteurs bruyants, le front au vent tiède. Le trafic était chaotique.
Toutes sortes de véhicules pullulaient en se frôlant dangereusement :
gros 4x4, voitures, scooters et mobylettes, cyclo-pousses et tuk-tuk,
sans oublier les vélos. Le vacarme de tous ces moteurs ressemblait
au bourdonnement des abeilles. Il arrivait souvent que des 4x4, fi-
lant comme des bolides et klaxonnant furieusement, renversent des
deux-roues ou des piétons. Nous devions être constamment sur nos
gardes !
Mes mains glissaient sur le guidon caoutchouteux à cause
de la transpiration. Je me délectais du paysage qui défilait devant
nos yeux. À gauche, le stade olympique s’imposait à nous. Il avait
la forme d’une soucoupe volante, qu’on aurait dite tombée du ciel
sur un terrain vague. En 1966, soit treize ans après la déclaration
d’indépendance du Cambodge vis-à-vis de l’Indochine française, le
général de Gaulle y était venu prononcer un discours. Lorsqu’il avait
27
Chapitre deux
conclu son allocution en s’exclamant : « Vive le Cambodge ! », la foule
de cent mille Cambodgiens s’était frénétiquement emballée, un ton-
nerre d’applaudissements se mêlant à une prodigieuse acclamation !
À droite de la route goudronnée, une rangée de vendeurs ambulants
proposaient toute sorte de nourriture. Leurs chapeaux chinois leur
permettaient de tenir le coup sous la chaleur. Ils se déplaçaient tout
au long de la journée pour toujours être là où les acheteurs potentiels
étaient les plus nombreux. Chaque commerçant transportait ses mar-
chandises dans deux grandes assiettes métalliques attachées aux deux
extrémités d’une tige de bambou portée en équilibre sur une épaule.
L’odeur de friture des nems se mélangeait à celle du lait de coco.
J’ai arrêté mon vélo à un feu tricolore, reconnaissant de cette
pause. Tous les jours, le tumulte constant de la circulation, mélange
confus de klaxons et de vrombissements, me fatiguait.
— Moi je suis sûr de la victoire de Lon Nol, a lancé mon ami
optimiste. Franchement, qui peut vaincre les Américains ? Tu verras,
dans quelques mois les communistes vont se rendre. Ce ne sont que
des jeunes rebelles sans éducation. Ils gagnent dans les provinces du
nord parce qu’ils ont l’avantage du terrain. Ce sont des paysans. Mais
qui sera leur chef et leur tête pensante quand il faudra se battre pour
la capitale ? Non, vraiment, ils vont vite se fatiguer. Je nous donne six
mois avant la fin de la guerre. Et dans la capitale, les affrontements
n’iront jamais plus loin que les pétards qui claquent une ou deux
fois par jour… Et sinon, tu sais quel jour nous sommes ? m’a-t-il
demandé avec facétie.
— Lundi, pourquoi ? lui ai-je répondu.
— Mais encore ?
— Heu… le 9 avril…
— Continue !
— 1973. Et alors ?
Je ne voyais pas où mon ami voulait en venir. J’étais pressé et
pas forcément d’humeur à écouter ses plaisanteries, mais je ne vou-
lais pas être impoli.
28
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Koeun ! s’est-il écrié outré. Cela fait pile un an que j’ai ob-
tenu mon diplôme d’instituteur à l’institut pédagogique ! Ça se fête !
J’ai prévenu d’autres amis instituteurs. Ils nous attendent au salon de
thé près du marché central pour boire un coca. Tu viens ?
— Désolé, ce sera sans moi aujourd’hui. J’ai quelque chose à
faire, ai-je rétorqué poliment.
Mais Tchéng ne voulait pas abandonner aussi vite :
— Allez, Koeun, juste une heure ! Qu’est-ce que tu peux avoir
de si important à faire ? Si tu avais rendez-vous avec elle, je compren-
drais, a-t-il lancé en jetant un regard insistant sur une charmante
jeune femme.
En suivant son regard, je l’ai aperçue. Elle marchait à une ving-
taine de mètres devant nous, à l’intersection du carrefour. Elle avait
un nez en trompette, chose rare chez les Khmers. Elle portait un
sarong en soie saumon, qui se mariait à merveille avec sa peau bron-
zée. Quand elle a vu que Tchéng la regardait, elle a ralenti. Elle m’a
jeté un regard appuyé et m’a offert un sourire ravageur. Puis elle est
repartie délicatement de sa démarche féline. Après nous avoir dépas-
sés, elle s’est retournée une dernière fois, comme un animal sauvage,
pour voir si nous l’observions toujours.
— Hé ! Tu lui as tapé dans l’œil ! Elle ne serait pas la première à
être amoureuse de Kong Sam Oeun, m’a taquiné Tchéng. Je sais que
tu as toujours refusé d’avoir une copine, mais allez, t’as vingt-sept
ans1 maintenant, c’est le moment !
Il n’avait pas vraiment tort. J’avais du succès auprès des
femmes. Mes collègues masculins m’avaient surnommé Kong Sam
Oeun, l’Alain Delon khmer qui émoustillait toutes les femmes de
l’époque. Non seulement je lui ressemblais, avec mes lèvres bien
dessinées et mon regard ténébreux, mais en plus, mon nom était
une anagramme du sien. Quant aux institutrices de l’école primaire
où je travaillais, elles m’avaient baptisé Borass Yeye, ce qui signifie :
1
Voir discussion entre Koeun et Nhuong au chapitre seize. L’âge officiel de Koeun est différent
de son âge réel (pour des raisons d’accès à l’éducation). En avril 1973, Koeun a donc 24 ans
réellement, mais 27 ans officiellement (NDÉ).
29
Chapitre deux
« garçon yé-yé ». Peut-être était-ce à cause des pantalons serrés et
des blazers cintrés que j’aimais porter ? Je ne sais pas. Et quelques
années plus tôt, les filles de ma promotion à l’institut pédagogique
m’avaient élu garçon le plus beau de la classe. Curieux, j’avais cherché
à savoir pourquoi je leur plaisais autant. Deux éléments revenaient
tout le temps. D’un, mon mètre quatre-vingt était atypique pour
un Cambodgien, et me distinguait de facto de tous mes collègues.
De deux, j’avais des fossettes qui, apparemment, me donnaient un
air angélique. Et maintenant que j’avais un poste prestigieux dans
la capitale, j’étais encore un meilleur parti aux yeux des femmes.
D’ailleurs, quelques semaines auparavant, mon chef m’avait proposé
d’être le répétiteur en maths de l’une de ses filles. J’ai tout de suite
flairé qu’il essayait d’arranger un mariage ! J’ai donc refusé et refilé
le service à quelqu’un d’autre.
Mais là où Tchéng se trompait, c’est que je n’étais pas intéressé.
Avant d’envisager de me marier, je voulais aider mes parents à élever
mes désormais dix frères et sœurs. Dix-huit ans auparavant, mon
père s’était réveillé de son coma. Le jour où j’avais vu ma tante hys-
térique et en sanglots, je croyais sérieusement que j’allais perdre mon
père. Mais quelques jours plus tard, il avait rouvert les yeux. Puis,
son état s’était amélioré progressivement. Après une longue période
de convalescence, il avait peu à peu repris le chemin des champs.
Depuis, il avait tout donné pour que je puisse poursuivre mes études.
Lui et ma mère s’étaient sacrifiés pour que j’aille au collège, puis au
lycée, puis à l’institut pédagogique de Phnom Penh pour obtenir
mon diplôme d’instituteur.
Le feu est passé au vert et nous avons pu repartir. Mais nous
avions tout juste eu le temps d’avancer de quelques mètres que le
camion devant nous s’est arrêté net. L’occasion pour nous de finir
notre conversation :
— Cela n’a rien à voir, Tchéng. Si tu veux vraiment savoir, je
dois passer à la poste. Désolé ! me suis-je excusé. Je veux envoyer
ce qui reste de mes trois derniers mois de salaire à Banhachi à mes
parents. J’espère que ces vingt mille riels les aideront.
30
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Je pouvais lire la déception sur le visage de mon ami, mais je
n’avais pas le choix. Je devais envoyer l’argent avant la fermeture de
la poste centrale.
— Allez Tchéng, ne fais pas la tête ! Tu pourras bien te passer
de moi pour une soirée. Je sais bien que je vais te manquer. Mais on
se voit demain soir pour patrouiller avec les autres commandos.
Le camion devant nous venait de repartir.
— Bon, je dois vraiment filer !
J’ai accéléré rapidement, sans laisser le temps à mon ami
d’ajouter quoi que ce soit.
J’étais à présent seul sur la route. Le vent chaud me fouettait le
visage. Je pensais à la joie de mes parents lorsqu’ils allaient recevoir
une fois de plus cet argent dont ils avaient tant besoin. J’étais fier
d’avoir excellé dans mes études. Non seulement je pouvais prendre
soin de mes trois frères et sœurs avec qui je vivais à Phnom Penh,
mais je pouvais aussi envoyer de l’argent à mes sept frères et sœurs à
Banhachi. J’avais le sentiment d’accomplir pleinement ma mission
d’aîné. Mon père vantait mon succès à ses amis, en paradant comme
un coq dans la basse-cour.
Je jubilais.
Sur le bord de la route, un voisin m’a arraché à mes rêveries en
me saluant d’un gai : « Bonjour Lok Krou ! » Je lui ai instinctivement
retourné sa salutation en inclinant légèrement la tête. Lok Krou si-
gnifie en khmer : « Monsieur Modèle ». Il m’a fallu du temps pour
me faire à cette salutation honorifique ! Mon voisinage, en particu-
lier les enfants, démontrait son profond respect pour les enseignants
et les administrateurs des écoles en les appelant tous Lok Krou. Nous
étions quasi idolâtrés. Beaucoup associaient notre niveau d’éduca-
tion à une moralité irréprochable. Conscient de cette influence sur
la jeune génération, je m’efforçais d’avoir une conduite exemplaire.
Tchéng et moi étions des jeunes hommes insouciants. Nous
imaginions notre avenir comme le ciel dans les pays tropicaux, bleu
immaculé. Et si nous voyions les nuages se rapprocher, nous nous
31
Chapitre deux
rassurions en nous disant que notre bonne situation dans la capitale
nous protégeait. En effet, Phnom Penh, la perle de l’Extrême-Orient,
était une ville paisible et le bastion de la culture en Asie du Sud-
Est. L’université royale attirait des étudiants du continent entier. Ils
accouraient pour découvrir cette ville contemporaine et bénéficier
des meilleurs professeurs, formés à Paris, à la Sorbonne et à Poly-
technique. Les Cambodgiens se baladaient sur les rives du Tonlé
Sap et du Mékong à la tombée de la nuit. La chaleur de la journée
retombait et les vendeurs ambulants affluaient le long des berges
comme des papillons de nuit attirés par la lumière. Ils vendaient
leurs graines de lotus et leurs poulpes grillés aux promeneurs rêveurs.
Un tel contexte permettait difficilement d’imaginer la violence de la
tempête qui allait s’abattre sur nous. Le changement au Cambodge
allait être si radical qu’il défiait tout ce que nous pourrions entrevoir.
Près de deux décennies auparavant, j’avais accueilli la guérison
de mon père comme une bénédiction. Mais elle avait entraîné une
succession d’événements, dont l’obtention de mon poste de fonc-
tionnaire, qui allaient bientôt se retourner contre moi. La position
privilégiée dont je bénéficiais dans la société cambodgienne allait
bientôt menacer ma vie.
32
CHAPITRE TROIS
Samedi 12 avril 1975. L’horloge coloniale au-dessus de la tête
de Tchéng indiquait vingt heures. Il nous restait quatre heures à tuer
avant de prendre le relais pour assurer la protection de l’école primaire
pendant la nuit. Aidés de deux collègues, d’astreinte comme nous,
nous avions réquisitionné une salle de classe que nous avions aména-
gée pour notre soirée de garde. Nous avions empilé toutes les chaises
dans un recoin obscur. Nous avions ensuite collé plusieurs pupitres les
uns aux autres, de manière à créer une grande table en bois, qui trô-
nait au milieu de la pièce. Le tableau noir en ardoise avait été affublé
d’une cible de fléchettes. Deux néons fatigués éclairaient notre ber-
cail, nous donnant des teints blafards. Sur les six pupitres reposaient
les restes du festin que nous nous étions octroyé : du riz, une soupe
de poule à la citronnelle, avec du lard, des légumes et du gingembre,
un gros poisson grillé roulé dans des feuilles de bananier et quelques
feuilles de manioc et de belle-de-jour frits. Une bouteille d’alcool lo-
cal et plusieurs canettes de coca renversées gisaient sur la table.
— A.C.T.I.O.N, c’est huit points ! a jubilé notre collègue.
Nous nous étions régalés pendant notre repas. À présent, re-
pus, nous jouions au Scrabble, l’une de nos distractions pour passer
le temps. J’effleurais du doigt les petits carrés en plastique lisse. Tout
était silencieux, hormis le cliquetis des lettres en plastique quand
elles venaient s’étendre sur le tableau de jeu. Tchéng, quant à lui, ne
tenait pas en place.
— En parlant d’action, il ne se passe rien, là, les amis. On
s’ennuie, a-t-il dit en gesticulant sur son siège (il faisait l’intéressant,
comme d’habitude). Je n’aime pas le Scrabble !
34
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Honnêtement, c’est vrai qu’il ne se passait pas grand-chose
pendant nos tours de garde. Sentinelle, c’était une tâche particu-
lièrement ennuyeuse. En tant que fonctionnaires, nous étions ré-
quisitionnés d’office pour faire partie des forces de défense de la
ville. Notre mission consistait à surveiller l’enceinte de notre école
primaire une nuit par semaine. Nous étions censés donner l’alarme
si jamais des intrus s’approchaient. Mais jusque-là, il ne s’était ja-
mais rien passé. Et heureusement, vu que nous n’étions pas armés !
Les nuits étaient calmes… trop calmes. Pour rester éveillés jusqu’à
minuit, nous nous occupions comme nous le pouvions : tournois de
cartes, discussions animées, grignotage de biscuits, etc. Ce jour-là,
j’avais apporté un livre pour m’occuper, un roman de kung-fu. Tché-
ng avait même dérobé des noix de coco à l’école… pour le dessert !
Cela donnait au pauvre bougre l’impression d’être un aventurier.
— Allez Tchéng, prends ton mal en patience. J’ai un mot
compte triple.
Je redoutais qu’il se mette en tête de retourner voler des noix
de coco.
— Wow, il va y avoir de l’action ! a ironisé Tchéng.
— Tu crois que cela m’amuse. Moi aussi je suis frustré ! ai-je
répliqué. Notre pays est en train de filer entre les mains des commu-
nistes ! Et qu’est-ce qu’on fait pendant ce temps ? Le guet ! Moi, je
suis prêt à massacrer des Khmers rouges s’il le faut pour les empê-
cher d’envahir le pays ! Oh la la ! j’ai l’impression d’être inutile et pas-
sif alors que notre patrie est en train de tomber en ruines. En même
temps, ce n’est pas notre formation militaire minable qui empêchera
les Khmers rouges de prendre le contrôle du pays… Alors, obéir aux
ordres reste la meilleure chose à faire.
Notre service militaire s’était restreint à deux semaines de for-
mation durant nos études à l’institut pédagogique. Deux semaines,
c’est tout ! D’ailleurs, la formation était entièrement théorique, et
l’instructeur incompétent. Avec sa combinaison d’officier flambant
neuve et son ton léger, il était évident qu’il n’avait jamais mis les
pieds sur le front. Cette préparation n’était pas suffisante pour trans-
35
Chapitre trois
former de frêles étudiants à lunettes en combattants ! J’avais l’avan-
tage, par rapport à Tchéng, d’avoir passé quelques mois dans un
camp militaire lorsque j’étais instituteur dans le nord. Mais je n’avais
jamais combattu d’ennemis. Et je ne sais pas comment j’aurais réagi
si je m’étais trouvé nez à nez avec un Khmer rouge.
— Franchement Tchéng, je trouve la situation de plus en plus
inquiétante. Nous sommes en train de perdre la guerre. L’armée de
la République khmère me paraît impuissante. Nos soldats sont mal
nourris, mal formés et mal équipés. En plus, nous nous appuyons
entièrement sur l’aide des forces américaines. Elles ne vont sûrement
pas rester toujours à nos côtés ! ai-je annoncé, d’un ton préoccupé.
— Holà ! t’es trop pessimiste Koeun, on ne va jamais perdre, a
objecté Tchéng. Je te l’ai déjà dit, on a les Américains de notre côté !
En tout cas, c’est sûr qu’à Phnom Penh, on est encore tranquille.
Mais j’ai entendu qu’au nord, ça chauffe ! T’aurais eu plus d’aven-
tures si t’y étais resté !
— Oui, mais je t’ai trouvé ici, donc j’ai bien fait, non ? J’ai ma
dose d’aventures avec toi, me suis-je exclamé malicieusement.
Tchéng était trop optimiste. Depuis quelques mois, tout
craquait, tout s’effondrait dans la capitale. Il n’y avait plus de
réjouissances à Phnom Penh. Les filles de joie avaient disparu,
les bars étaient fermés. Les Khmers rouges n’étaient toujours pas
vaincus et ils continuaient d’avancer vers la capitale. Leurs troupes
étaient maintenant tout autour de la ville, à quelques kilomètres.
Des chasseurs bombardiers républicains T28, abattus par l’aviation
communiste, piquaient du nez régulièrement sur la rive du Mékong,
à côté du palais royal. Chaque jour, des camions transportaient des
centaines de corps de royalistes pour les incinérer dans toutes les
pagodes. Les réfugiés continuaient d’affluer. Ils s’entassaient dans
les rues, à même le sol ou sur des tuk-tuk. Les dernières semaines,
la radio et la presse annonçaient la fuite de personnels haut placés
du gouvernement et le retrait du corps diplomatique de plusieurs
pays étrangers. Le matin même, l’armée américaine avait évacué
le personnel de son ambassade avec ses hélicoptères Chinook. Les
36
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
avions-cargos américains C-123 et C-130 avaient parachuté des
vivres sur Phnom Penh. Sans les renforts américains, comment
pourrions-nous défendre Phnom Penh contre les communistes ?
Je devais encore passer plusieurs heures avec Tchéng et je ne
voulais pas l’embêter avec mes préoccupations au sujet de la guerre
civile. J’ai décidé de feindre l’indifférence pour le reste de la soirée.
J’ai placé mon mot compte triple. D.E.J.E.U.N.E.R. Puis j’ai bu une
gorgée de coca bien frais.
— Tu veux savoir ce qui m’irrite le plus Tchéng ? Le fait de
louper le petit-déj’ avec mon oncle au café français demain matin,
ai-je dit en pointant du doigt mon mot sur le plateau de Scrabble
tout en simulant la sérénité.
J’avais l’habitude de déguster mon petit-déjeuner en compa-
gnie de mon oncle tous les dimanches. Nous traversions la ville sur
sa Vespa pour aller fréquenter un établissement huppé qui servait
du café français et des viennoiseries fraîches et dorées. Je comman-
dais toujours un pain au chocolat. Je le dégustais en écoutant les
Beatles, Paul McCartney ou les Rolling Stones sur le juke-box de
l’établissement. Une délicieuse odeur me chatouillait le nez tandis
que j’approchais la friandise de ma bouche. La couleur miel du
pain au chocolat lui donnait un air terriblement appétissant. Sans
plus attendre je mordais dans son moelleux. La pâte feuilletée se
défaisait lentement tandis que les deux petites barres de chocolat
noir fondaient dans ma bouche. Il n’était ni trop gras ni trop sec. Le
souvenir de ce délice (que j’allais rater) me mettait l’eau à la bouche.
— Me passer de mon pain au chocolat dominical, ça me pré-
occupe plus que tes histoires de guerre. Ça et la sortie à la disco-
thèque flottante devant le palais royal que j’ai dû annuler, ai-je ajouté
en rigolant. Mais bon, la fête du Nouvel An commence mardi. J’en
profiterai pour faire la fête comme chaque année !
Nos collègues restaient de marbre, visiblement indifférents
à notre conversation. Celui de droite était concentré sur le jeu de
Scrabble. Il fixait ses lettres en plastique avec insistance. Celui de
gauche était obsédé par sa montre qu’il regardait toutes les trente
37
Chapitre trois
secondes. Visiblement, lui aussi trouvait le temps long.
En réalité, je n’avais pas pris la situation du Cambodge tant
à cœur que cela. Hormis mon implication dans une association de
profs et d’étudiants qui organisait des congrès contre la corruption
du gouvernement de Lon Nol, je ne cherchais pas à comprendre ce
qui se passait. Et même les congrès, je les organisais avec Tchéng
en partie pour l’aventure. Plusieurs fois, le gouvernement de Lon
Nol avait envoyé des soldats en civil pour lancer des bombes et
disperser la foule pendant nos congrès. Mais les souffrances quoti-
diennes que mon peuple subissait ne m’avaient pas vraiment affecté
jusqu’alors.
Je commençais à être préoccupé seulement depuis quelques
jours. Et cela uniquement parce que mon avenir semblait être mena-
cé. Jusque-là, je m’étais comporté comme un jeune homme égoïste.
Le dimanche après-midi je faisais du lèche-vitrines avec mes amis
célibataires, alors que des réfugiés de guerre mouraient de faim. Je
suivais des cours du soir d’anglais ainsi que des entraînements de
karaté et de judo, alors que beaucoup de jeunes Khmers ne savaient
même pas lire leur propre langue. Parfois, nous nous baladions sur
les marchés ou devant le palais royal, sans nous inquiéter du fait
que derrière ces murs, Lon Nol, la tête du gouvernement d’alors,
cherchait les moyens de sortir le pays d’une guerre civile dramatique.
Autrefois, nous nous aventurions même en dehors de la capitale
pour des escapades provinciales. Mais depuis quelque temps, nous
ne pouvions plus sortir à cause des combats qui avaient lieu dans les
villes alentour. Aller au cinéma était donc devenu une distraction al-
ternative. J’adorais les westerns et les films d’action chinois. Comme
la plupart des jeunes de mon époque, j’aimais les salles obscures.
Mais depuis peu, j’avais délaissé les cinémas aussi, car ils étaient de-
venus la cible d’attentats terroristes.
— Oh ! arrête de te plaindre Koeun. Toi, tu n’as aucun cours
à préparer pour les élèves. Cela te laisse pas mal de temps libre. Tu
travailles quasiment tous les jours de sept à treize heures, puis tu es
libre. Moi, entre les cours de droit et mon travail d’instituteur, je ga-
38
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
lère à tout concilier, a-t-il geint. Pendant que tu profiteras du Nouvel
An pour t’amuser pendant trois jours, je pense que je resterai cloîtré
dans mon lit pour recharger mes batteries !
Tchéng suivait des cours du soir pour changer de métier. Il
avait obtenu une licence en droit et rêvait de devenir magistrat ou
avocat. Je savais qu’une de ses motivations était de séduire sa voi-
sine. Il était amoureux de la jeune femme. Mais le père de cette
dernière était un chef des douanes corrompu et très riche. Il ne
céderait pas la main de sa fille facilement. Bien qu’instituteur, Tché-
ng était issu d’une famille modeste. Obtenir un poste encore plus
prestigieux était sûrement la seule solution pour obtenir la faveur
du futur beau-père.
— C’est le prix à payer pour dégotter une fiancée bourgeoise,
l’ai-je taquiné.
L’un des deux tubes néons s’est mis à clignoter.
— C’est ça, moque-toi. Mais l’autre jour je suis allé voir un
devin. Il m’a prédit qu’un jour je me marierais avec une fille aisée. Il a
dit que dans sa vision j’avais une villa et une belle voiture à dix roues !
— Pff ! n’importe quoi, ai-je murmuré en secouant la tête.
Je ne croyais pas à tout cela. Mon père m’avait appris à me mé-
fier de tout ce qui est mystique, les voyants, les devins, les sorciers. Il
n’existe pas de dieu, si ce n’est la force que nous avons tous en nous-
mêmes. Le Bouddha le disait ainsi : Atta hi atta no nea tho, c’est-à-
dire : « Le salut est en toi seul ». Les visions des génies qui prédisent
l’avenir n’étaient qu’un ramassis de bêtises. Mais je ne voulais pas
froisser mon ami avec mon scepticisme. Tchéng avait sûrement de-
mandé au devin de calculer, selon sa date de naissance et celle de
sa voisine, si leur mariage était opportun et probable. Si l’astrologie
donnait de l’espoir à mon ami, je préférais ne pas jouer le rabat-joie.
J’ai changé de sujet.
— Mais tu sais, avec l’inflation, il est de plus en plus difficile de
trouver des gens vraiment riches ! ai-je blagué.
La valeur du riel était effectivement en chute libre. Le prix de
39
Chapitre trois
la nourriture était astronomique. Le kilo de riz se négociait entre
350 et 400 riels. Le litre d’essence, volé la plupart du temps par les
enfants et les soldats sur les chars gouvernementaux, s’écoulait à 650
riels.
Au début de la guerre civile, le ministère de l’Éducation cam-
bodgien était un peu débordé et ne m’avait pas payé durant sept
mois. Quand finalement j’avais reçu ma paie, j’aurais pu acheter deux
ou trois motos. En ce temps-là, le riel était encore fort. Je voulais
acheter une moto Honda CL90. Mais j’avais préféré prêter la to-
talité de la somme à mon oncle pour installer l’électricité chez lui.
Depuis, il me remboursait petit à petit. Mais la dévaluation du riel
continuait et je n’avais plus les moyens de m’acheter une Honda.
Tout le monde semblait vraiment préoccupé par l’inflation. Je
ne voyais pas pourquoi les gens autour de moi s’excitaient tellement.
Moi, fonctionnaire bien payé, je touchais 35 000 riels par mois, suf-
fisamment pour vivre, même sans moto. Je ne manquais de rien.
Parfois, je me portais volontaire pour conduire le taxi de mon oncle,
mais je n’avais pas besoin de cet argent. Je lui reversais donc tous les
bénéfices. Il m’était difficile d’imaginer la détresse des plus démunis.
— Rira bien qui rira le dernier, Koeun. Je serai bientôt l’un des
hommes les plus riches du Cambodge. J’épouserai une femme issue
d’une famille puissante. Tu penses que c’est être orgueilleux d’être
ambitieux ? Pas moi. Enfin, je ne crois pas. Mon voisin a un oncle
qui…
Le voilà reparti dans ses litanies ! Tchéng, loquace comme tou-
jours, aimait donner son avis sur tout. Qu’il soit écouté ou non. Au
collège, il se faisait souvent gronder par l’instituteur à cause de ses
bavardages. Pendant qu’il s’égosillait, j’observais mon ami. Comme
moi, il avait la peau plus claire que la plupart des Khmers. Nous
passions la majorité de notre temps à l’intérieur, alors que les paysans
de province se cassaient le dos dans les champs sous le soleil brûlant,
dans la sueur et la peine. Cela, ajouté à sa grande taille et à sa mous-
tache, lui donnait un air d’Occidental, ce qui n’était pas pour déplaire
à la gent féminine. Seuls ses cheveux raides, noirs comme du char-
40
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
bon, rappelaient qu’il était asiatique. Il les coiffait en dessinant une
raie au milieu de son crâne pour les séparer de chaque côté. Sa voix
grave m’a arraché à mes rêveries :
— Bon, Koeun, tu joues ? C’est à toi.
Je contemplais mes lettres de Scrabble, déboussolé. J’avais beau
avoir une situation enviable, avec un emploi stable et respecté, je
n’avais pas l’esprit aussi tranquille que ce que j’avais voulu faire croire
à Tchéng. Tout au long du chemin pour venir à la garde, j’avais vu
des bâtiments en ruine et des éclats d’obus sur des façades, autant de
symptômes d’un pays en mauvaise santé. Je n’étais pas rassuré de voir
tous les jours des barbelés s’ériger autour des maisons et des ambu-
lances traverser la ville à toute allure, avec, sûrement, des blessés de
guerre à bord. Régulièrement, des roquettes 122 mm tombaient en
plein après-midi, alors que j’étais sur ma moto, dans la circulation.
Il fallait brusquement nous arrêter et nous jeter par terre au milieu
du boulevard.
Que ferait mon père, toujours si prévoyant, s’il habitait à Ph-
nom Penh ? Stockerait-il des vivres dans notre cuisine ? Partirait-il ?
Que ferait-il pour aider notre pays et sa famille dans un contexte
aussi précaire ? Et moi, l’aîné, que devais-je faire ? Serait-il sage d’or-
ganiser l’évacuation de mes trois frères et sœurs, Navy, Navang et
Sakeam ? Tchéng avait beau être optimiste sur l’avenir de notre pays
et de sa capitale, quelque chose ne tournait pas rond.
Nous ne le savions pas encore, mais cette garde était la der-
nière. Nous ne nous retrouverions plus jamais pour faire les sen-
tinelles. Nous ne partagerions plus jamais de soupe de poule à la
citronnelle en jouant au Scrabble. La nuit était presque venue ; un
lent crépuscule tombait comme une cendre fine sur Phnom Penh.
La ville s’endormait, et des nuages, de gros nuages noirs envahis-
saient lentement le ciel.
41
CHAPITRE QUATRE
Mercredi 16 avril 1975. Ce matin-là, je me suis réveillé au son
des gongs. Ils annonçaient le troisième et dernier jour du Nouvel An
khmer. Les cloches des pagodes de Phnom Penh sonnaient Thngai
Laeung Saka, littéralement : « L’entrée dans le nouveau millésime ».
Je me suis extirpé de mon lit en m’étirant.
Depuis que je m’étais installé à Phnom Penh, cinq ans aupa-
ravant, je vivais sur la même propriété que mes deux oncles, mon
frère et mes deux sœurs. Notre terrain, tout comme celui de nos
voisins, était caillouteux et délimité par des murs en béton. Dans
la cour, huit cocotiers égayaient une atmosphère autrement un peu
grise. Nous avions construit deux maisons en bois dur sur pilotis
de 2,5 mètres de haut. Puis, sous ces maisons en bois, nous avions
bâti deux maisons en brique rouge et ciment avec des moustiquaires
aux fenêtres. Contrairement à nos voisins, nous n’avions pas pris le
temps de blanchir les murs de ces deux maisons, ce qui faisait que
nos logements couleur rouge brique se distinguaient des autres. J’ha-
bitais au rez-de-chaussée de l’une des maisons avec mon petit frère
de dix-neuf ans, Sakeam. Mes deux sœurs logeaient dans la seconde
maison en briques, à quelques mètres de chez moi.
Après une brève toilette, je me suis rendu dans la cuisine de
mes sœurs. Les bruits de la vie domestique (casseroles qui s’entre-
choquent, sifflement de la théière, filet d’eau qui coule du robinet)
me parvenaient de leur foyer. Apparemment, les membres de ma
famille étaient réveillés et la vie battait son plein dans la maison voi-
sine. En effet, quand je suis entré, j’ai vu que Sakeam se préparait du
café. Pendant ce temps, ma deuxième sœur, Navang, s’affairait aux
fourneaux. Nous étions un peu à l’étroit dans la pièce exiguë.
42
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Bang, grand frère, je t’attendais pour faire le programme de
la journée. Le Nouvel An n’a lieu qu’une fois par an. Je veux profiter
des festivités ! exulta Sakeam quand il m’aperçut.
— Euh, d’accord, ai-je marmonné, encore dans les vapes.
Mon petit frère avait l’enthousiasme typique de l’adolescence.
Mais même s’il avait huit ans de moins que moi, il était aussi très
courageux. Quand il était au collège près de Banhachi, il s’était battu
en première ligne dans un commando républicain contre les Khmers
rouges. À cette époque, ses cheveux étaient frisés à force de por-
ter son casque en acier. Maintenant il était en première au lycée de
Tuol Sleng. Il excellait en mathématiques et rêvait d’un bon diplôme,
comme le mien.
— Tu veux faire quoi bâaun, petit frère ? lui ai-je demandé.
Sakeam, avec son 1,63 m, m’arrivait à l’épaule. Son visage rond
s’illuminait et ses yeux noirs pétillaient. Il était visiblement très ex-
cité par la fête qui se préparait. Pour ma part, j’accueillais aussi le
Nouvel An de bon cœur. La fête nous ferait peut-être oublier la
situation politique tendue. Depuis que l’ambassade américaine avait
été évacuée quatre jours auparavant, le moral des troupes républi-
caines était au plus bas. Les Américains avaient fini par nous aban-
donner, malgré leur promesse de nous aider jusqu’au bout. Ce qui
laissait présager le pire.
— Nous pourrions aller à la pagode. Qu’en penses-tu ? a pro-
posé Sakeam avec effervescence.
Traditionnellement, le troisième jour du Nouvel An khmer,
nous nous rendions à la pagode pour nettoyer les statues du
Bouddha avec de l’eau parfumée. C’était un moyen d’acquérir longé-
vité, chance, bonheur et prospérité.
— Bof ! ai-je ronchonné.
Je n’avais pas franchement envie d’y retourner. La veille, nous
étions déjà allés au temple pour la cérémonie de la montagne de
sable. Le deuxième jour du Nouvel An khmer, on érige des monti-
cules de sable dans la pagode. Un grand dôme est dressé au centre.
43
Chapitre quatre
Il représente le stupa où sont enterrés les cheveux et le diadème
de Bouddha. Le grand amas est entouré de quatre plus petits tas
de sable qui symbolisent les stupas des principaux disciples du
Bouddha. Alors que je confectionnais des petits tas la veille, jouer
avec le sable m’avait rappelé l’action que Lon Nol avait mise en place
peu auparavant. Il avait ordonné que du sable consacré soit dispersé
par des hélicoptères autour de la capitale. Superstitieux, il pensait
que cela la protégerait de l’invasion. Le général n’ayant pas trouvé de
meilleure tactique de défense, j’étais assez inquiet quant à l’avenir de
Phnom Penh. Arroser une ligne circulaire de sable magique autour
de la capitale était une stratégie pour le moins douteuse !
— Et si nous restions ici pour aider Navang dans les prépara-
tifs ? ai-je proposé en jetant un coup d’œil complice à Navang, ma
deuxième sœur qui se débattait avec une carcasse de volaille.
Avec ses deux petits, Navang avait beaucoup à faire ce jour-là :
préparer des offrandes pour les bonzes et des cadeaux pour nos aînés,
confectionner et allumer des bougies, ainsi que des bâtonnets d’en-
cens. À ma proposition d’aide, elle a souri. Comme la majorité des
femmes khmères, elle n’aurait jamais osé demander de l’aide à des
hommes mais je sentais qu’elle accepterait un coup de main avec joie.
— D’accord, a bougonné Sakeam.
— J’aurais besoin d’aide pour le riz gluant. Pourriez-vous le
faire bouillir pour confectionner des gâteaux ? a demandé Navang.
Mais attention les garçons à surtout ne pas le gaspiller !
Nous avons passé plusieurs heures à aider ma sœur à préparer
les mets. Alors que nous nous appliquions à cuisiner, des batailles
d’eau et de plâtre faisaient rage dans la rue en face de chez nous.
Les enfants et les adolescents excités se giclaient les uns les autres
avec de l’eau colorée. Ils étaient tout dégoulinants. Les quelques res-
taurants encore ouverts diffusaient de la musique à plein volume.
J’aurais aimé me rendre à une surprise-partie comme le faisaient
les jeunes le jour de Thngai Laeung Saka, et comme je l’avais fait
chaque année depuis mon arrivée à Phnom Penh. Mais la guerre ci-
vile avait empiré, et un couvre-feu avait été décrété. Sortir après dix-
44
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
huit heures était trop risqué, et il était déjà dix-sept heures trente.
Vers dix-sept heures quarante-cinq, Sakeam et moi étions en-
core aux fourneaux, préparant notre dîner du Nouvel An. Nous gril-
lions le poulet avec du gingembre, du soja salé et des épices. Navang
attachait une guirlande de fleurs dans l’entrée. Soudain, mon oncle
est apparu dans l’encadrement de la porte. On aurait dit qu’il venait
de se retrouver nez à nez avec un tigre. Il avait l’air paniqué. Des
gouttes de sueur roulaient sur son visage et sur son cou. Visiblement,
il avait couru.
— Koeun, a-t-il dit d’une voix haletante, les vedettes de la
marine nationale… Ils affichent des drapeaux blancs. La plupart des
soldats républicains ont déjà capitulé… pour de bon (je sentais l’an-
goisse me gagner). Les Khmers rouges encerclent la ville. Phnom
Penh va bientôt être cueillie comme un fruit mûr.
Mon estomac s’est noué d’un coup. C’était comme si je venais
de recevoir un coup de poing dans le ventre. Je m’attendais à ce que
la capitale tombe entre les mains des rebelles tôt ou tard, mais pas
aussi précipitamment. Sans trop savoir ce qui nous attendait, j’étais
au moins sûr d’une chose : mon quotidien relativement paisible de
fonctionnaire risquait d’être bouleversé définitivement.
***
Boum !
Le lendemain matin, j’ai bondi hors de mon lit. Une explosion
d’obus venait de retentir dans la rue en face de chez nous. Je me suis
frotté les yeux et j’ai pris conscience de ce qui se passait autour de
moi. La première chose que j’ai vue était le visage perplexe de mon
petit frère.
— Ça va Sakeam ?
Alors qu’il s’apprêtait à répondre, je l’ai interrompu :
— Attends deux secondes, tu entends ?
Des cris d’enfant nous arrivaient. Mon sang n’a fait qu’un tour,
et je me suis précipité vers la maison de mes sœurs en criant :
45
Chapitre quatre
— Yves ! Navoth !
Très vite, j’ai été rassuré. Apparemment, il y a eu plus de peur
que de mal. J’ai trouvé Navang qui s’affairait avec ses enfants. Yves
pleurnichait en versant de chaudes larmes. Sa petite sœur l’a imité et
s’est mise à hurler d’une voix perçante. Navang berçait Navoth dans
le creux de son bras gauche. Avec le bras droit, elle tentait de conso-
ler son aîné en lui caressant tendrement le dos. D’une voix suave, elle
susurrait une berceuse traditionnelle dans leurs oreilles. Quand elle
est arrivée à la fin du premier couplet, une deuxième explosion a eu
lieu, anéantissant tous ses efforts pour calmer les enfants.
Toute la famille était maintenant sur le qui-vive. Mon oncle
est apparu au milieu de la cour et s’est écrié :
— Tous dans la maison des filles ! Vite !
Nous nous sommes tous rapidement entassés dans la pièce
exiguë. Tout le monde allait bien jusque-là, mais si la prochaine
bombe tombait sur notre maison, nous finirions tous en lambeaux !
J’ai jeté un œil par la fenêtre. Les rues désertes étaient encore
plongées dans la pénombre, il devait être cinq heures et demie au
plus tard. Une nouvelle pluie de roquettes s’est abattue sur le quar-
tier. Je me suis jeté à plat ventre sur le carrelage. Le sol, ainsi que les
murs, tremblaient à chaque impact. J’imaginais déjà notre pauvre
construction en brique s’écrouler sur nous. Mon oncle a d’urgence
déplacé la table en bois au milieu de la pièce et a poussé les femmes
et les enfants dessous. Quant à moi, je me suis recroquevillé en posi-
tion fœtale dans un coin, les mains sur les oreilles. Le bruit saccadé
des rotors des hélicoptères qui planaient au-dessus de nous, mélangé
aux cris et aux pleurs des enfants, se faisait de plus en plus oppres-
sant. Le sang cognait à mes tempes. Je ne voulais plus rien entendre.
Alors que les rafales d’obus continuaient à voler au-dessus de
notre tête, je me suis rappelé des paroles du Bouddha : Atta hi atta no
nea tho, « Le salut est en toi seul ». Quel réconfort cet enseignement
pouvait-il bien m’apporter ? J’essayais de deviner au sifflement des
missiles où ils allaient atterrir. C’était là tout ce que je pouvais faire.
Cela, et mettre les mains sur la tête. En tant qu’homme, le secours
46
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
que je pouvais m’apporter moi-même était limité… Que pouvait
faire un simple être humain contre des tirs de roquettes ?
Ce feu d’artifice a duré une trentaine de minutes. Une fois le
calme revenu, je me suis aventuré dehors. Les caniveaux débordaient
de ferraille : éclats d’obus, débris de façade et lampadaires renversés.
Les poteaux téléphoniques étaient déracinés. Notre voisin est appa-
ru de l’autre côté de la rue. Ensanglanté, il était accompagné de son
fils qui l’a fait rentrer à l’arrière de leur voiture. Puis, il a démarré
en trombe dans la direction de la route principale, sûrement pour
conduire son père à l’hôpital Calmette.
Je restais bouche bée devant ce paysage apocalyptique. Le
monde vacillait autour de moi. Soudain, un blindé de l’armée est ap-
paru. Un groupe de maquisards khmers rouges – pour la plupart des
adolescents – vêtus de pyjamas noirs se tenait debout à l’arrière. Ils
avaient noué des kramas, foulards cambodgiens en coton à carreaux
rouges, sur leur tête ou à leur taille. Un ruban rouge vif flottait au bout
de leurs mitraillettes. Ils étaient sales, amaigris et épuisés par cinq
années de durs combats. Ils trimbalaient des monceaux d’armes et
de munitions, tandis que l’un d’eux invectivait dans un mégaphone :
— La guerre est terminée. L’ennemi est vaincu. Nous déclarons
l’an zéro. Voici l’inauguration d’une ère nouvelle. L’Angkar, l’organi-
sation dirigée par nos élites, a lutté avec les impérialistes américains
les mains vides jusqu’à la victoire totale ! N’ayez plus peur. Célébrons
ensemble notre triomphe !
Leur discours positif contrastait avec leurs regards froids et
endurcis. J’ai vu leurs mâchoires serrées, leurs mains sur les détentes,
et j’ai compris que je ne pouvais pas leur faire confiance.
Les enfants du quartier ont commencé à sortir un par un, les
premiers se montrant plutôt timides et hésitants. Mais très vite,
alors que la chaussée se remplissait, la crainte a laissé place à l’ex-
citation. Au bout de quelques minutes, la rue était en effervescence.
Le contraste était saisissant : à peine quelques minutes plus tôt, la
panique régnait. Maintenant, tous brandissaient des drapeaux blancs
avec euphorie, en criant à tue-tête :
47
Chapitre quatre
— Vive l’Angkar ! Vive l’Angkar !
Petits et grands saluaient les soldats comme des libérateurs.
On s’enlaçait et riait à gorge déployée. Le blindé s’est arrêté. Les
enfants ont grimpé dessus puis il est reparti en direction du centre-
ville, comme à la fête.
Je me suis rendu à quelques centaines de mètres de chez moi.
Sur une des artères principales, j’ai aperçu un blindé républicain et
un char américain M113. Un chiffon blanc était hissé sur l’antenne
des tanks. Les gens applaudissaient les partisans, dont quelques-uns
déambulaient, sans armes, sourire et cigarette aux lèvres. Quelques
femmes, s’enhardissant, allaient les embrasser. Ce que ces gens espé-
raient avant tout, je crois, c’était la fin de la guerre. La République
khmère n’existait plus. Après cinq années de guerre civile, le pays
allait être réunifié sous le commandement des communistes.
Je suis retourné dans ma rue et me suis précipité dans notre
résidence pour annoncer la nouvelle à ma famille. Je voulais aussi
m’assurer que tout le monde allait bien. Je les ai trouvés accroupis
autour d’un vieux transistor. Un homme débitait un discours d’une
voix monotone :
— Le 17 avril 1975 marquera à jamais le début historique d’une
nouvelle ère au Cambodge. Nous allons effacer toute trace de civilisa-
tion étrangère. J’annonce la rupture complète d’avec l’Occident et sa
technologie. Le futur c’est le communisme, le marxisme, le stalinisme
et le maoïsme. Aucunes représailles ne sont envisagées contre tous
ceux qui ont combattu contre nous pendant cinq ans. Nous invitons
tous les officiers de l’armée républicaine à venir se présenter à nous.
L’Angkar vous pardonne. Nous avons besoin de vous.
La République khmère était devenue le Kampuchéa démo-
cratique.
Mais très vite cependant, cette kermesse populaire a fait place
à l’étonnement puis à la consternation. L’angoisse a gagné la ville,
diffuse, palpable. De ma fenêtre, je voyais des flots humains déferler
des maisons et envahir la chaussée. Je regardais ce spectacle interdit.
Je ne reconnaissais plus rien : les visages étaient fermés, le chaos in-
48
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
descriptible. Que se passait-il ? Je fixais la foule en tremblant : Mais
où vont tous ces gens ? Le ton serein de l’homme à la radio contrastait
avec la cacophonie alarmante qui allait crescendo dans la rue.
C’est alors que je les ai vus. Des Khmers rouges munis de
porte-voix sillonnaient les rues, ordonnant à la population de quitter
la ville et de retourner dans leurs provinces natales. Leurs méga-
phones braillaient toujours le même message. Selon eux, les Amé-
ricains allaient bombarder la ville et il fallait déguerpir au plus vite.
Mais au bout de trois jours, annonçaient-ils, nous pourrions tous
revenir.
Phnom Penh se vidait de sa population. La foule avançait
comme un fleuve : les habitants des quartiers nord étaient dirigés
vers le nord, les autres vers le sud. La cohue empirait à vue d’œil. Des
milliers d’hommes poussaient leurs voitures, leurs motos, leurs vélos
ou leurs chars en plein soleil sur les boulevards. Les révolutionnaires
purgeaient la ville. Un brouillard de sons a envahi mon cerveau. J’en-
tendais des cris. Les pleurs des petits enfants. Des coups de fusil.
Des klaxons. Le hennissement des bêtes. Et au milieu de toute cette
confusion, les ordres tyranniques des Khmers rouges.
Ma famille était toujours regroupée dans la maison en brique
où logeaient mes sœurs. Je pouvais lire l’appréhension sur les vi-
sages. Le chahut provenant de la rue était de mauvais augure. Nous
avions entendu le message répété par les Khmers rouges dans leurs
mégaphones. Nous ne savions pas si leur déclaration au sujet des
Américains était fondée. Si c’était vrai, nous avions intérêt à quit-
ter la capitale dès que possible ! Mais si c’était un mensonge… Je
me demandais ce qu’ils manigançaient… Je n’étais pas rassuré.
Mon oncle a proposé que nous restions tous ensemble et que nous
attendions quelque temps avant de prendre une décision. J’étais
d’accord. De toute façon, rejoindre la foule dans la rue était trop
dangereux à mon goût.
À quatorze heures, un Khmer rouge a violemment frappé à
notre porte avec la crosse de son AK-47 :
— Prenez vos affaires ! Quittez la maison ! Tout de suite !
49
Chapitre quatre
Sa kalachnikov était pointée sur nous. Il avait beau avoir l’âge
de mes anciens élèves, je préférais ne pas négocier. Le regard sévère
et la voix agressive du jeune soldat trahissaient sa haine. Nous avions
intérêt à obtempérer sur-le-champ. J’avais entendu des coups de feu
provenant de maisons voisines, après qu’un Khmer rouge y soit en-
tré. Étaient-ils en train d’abattre comme des chiens tous ceux qui re-
chignaient à sortir de leur maison ? Nous ne voulions pas prendre ce
risque ! Nous avons immédiatement commencé à charger notre voi-
ture Ford et notre taxi Mazda à trois roues avec du riz, des ustensiles,
des marmites et quelques habits. Je ne savais pas quoi faire devant
ma pile de livres. Sans trop y réfléchir, j’ai pris le livre Apprendre le
thaï pour débutants. C’est sûrement sa couverture aux couleurs vives,
sur laquelle se trouvait une jeune fille thaïe en habits traditionnels
de fête, qui me l’a fait choisir. Nos véhicules étaient pleins à craquer,
à tel point que nous avons dû laisser leurs coffres ouverts pour avoir
assez d’espace. Leurs pare-chocs arrière raclaient le sol alors que
nous commencions à les pousser.
Puis nous nous sommes lentement engouffrés dans la meute des
exilés. Sur la route et dans la confusion, des enfants soldats de douze
ou treize ans détruisaient des ponts et des infrastructures en criant :
— Ce n’est que le travail du traître Lon Nol !
Des Khmers rouges jetaient des documents et des livres dans
le Mékong pour effacer toute trace d’une quelconque civilisation
passée. Il était impossible de remonter le courant : les soldats, d’un
geste, nous renvoyaient dans le flot humain. Il n’y avait rien d’autre à
faire que de se laisser entraîner par la foule immense. Après tout, on
nous avait assuré que ce n’était que pour trois jours…
50
CHAPITRE CINQ
Les hôpitaux avaient été évacués en premier lieu. Blessés et
malades étaient partis sur leurs béquilles, boitillant, rampant, ou
portés sur le dos de leurs parents. Les moins malades poussaient les
lits d’hôpitaux des grands blessés. Leurs plaies ouvertes, dans la cha-
leur des pierres qui montait du sol, attiraient des hordes de mouches
harcelantes. C’était une vision dantesque. J’espérais me réveiller d’un
moment à l’autre d’un mauvais rêve.
À peine sortis de chez nous, nous avons été happés par le flot
des exilés. Les rues de Phnom Penh étaient pleines de gens avec
toutes sortes de bagages hétéroclites. Des hommes traînaient der-
rière eux femmes et enfants sur des bicyclettes encombrées de casse-
roles et d’ustensiles domestiques. Des enfants et des vieillards mar-
chaient, presque collés les uns aux autres, sous un soleil de plomb. Je
me faisais bousculer de tous les côtés. La foule m’oppressait. La cir-
culation étant régulièrement arrêtée, nous marchions au pas, pous-
sant nos deux voitures.
Environ cinq cents mètres après être sortis de la maison, nous
avons soudainement été interpellés par une voix de femme sur notre
droite :
— Vous, stop !
Le ton était perçant et autoritaire. À moitié endormi par le
soleil sur ma tête nue, j’ai obtempéré sans même réfléchir. Je me
suis tourné vers elle. Toute ma famille a suivi mon mouvement.
C’était une femme khmère rouge qui devait avoir dans les vingt ans.
Comme la plupart des autres soldats, elle était habillée tout de noir,
avec un krama autour du cou et une casquette Mao sur la tête. Son
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
regard était dédaigneux. Je n’avais jamais vu un visage de femme aux
traits aussi durs. De sa main gauche, elle me pointait du doigt et sa
main droite tenait un pistolet. Elle s’est ensuite dirigée vers moi d’un
pas résolu et m’a regardé de haut en bas avec dédain. Mon style yé-
yé, avec mes cheveux longs, ma chemise cintrée et mon pantalon à
pattes d’éléphant devait particulièrement l’irriter. Puis elle a pointé
son revolver vers ma poitrine et m’a demandé :
— Êtes-vous un soldat ?
Sans hésiter une seconde, j’ai répondu :
— Non !
Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’elle nous voulait. Sa
deuxième question n’avait rien à voir :
— Qu’est-ce que vous transportez ?
Cette fois-ci, j’ai compris son intention. D’un geste vague de la
main, je lui ai montré nos chargements.
— Faites-moi voir ! a-t-elle ordonné sèchement, son pistolet
toujours pointé dans ma direction.
Nous avons commencé à fouiller dans notre pile d’affaires dé-
sordonnée et lui avons abandonné tous nos médicaments. Pendant
notre fouille, elle a aperçu nos moustiquaires et nos draps en treillis.
Elle nous a sommés de les lui donner également. Nous n’avions pas
le choix que d’obtempérer. Dépités, nous avons repris notre route.
De toute façon, nous n’aurions sûrement pas besoin de médicaments
ces trois prochains jours, et nous pourrions nous passer de nos draps.
— Je suis en train de perdre toute l’eau de mon corps ! s’est
exclamé Sakeam en repartant. Je suis en nage alors que nous venons
tout juste de commencer notre marche.
Je n’avais pas la force de lui répondre. Il devait faire facilement
quarante degrés à l’ombre. La sueur coulait sur mes joues. Comme
je n’avais pas de chapeau, je m’éventais avec mon mouchoir. Avril est
le mois le plus chaud au Cambodge. En plein soleil, sur les routes
goudronnées, la fournaise était insupportable. La canicule posait un
autre problème : une odeur de putréfaction et de cadavres en décom-
53
Chapitre cinq
position emplissait les rues. Il y avait des cadavres tout au long de
la route : des soldats exécutés, des civils abattus et des animaux, vic-
times collatérales. Je fronçais mes narines à l’odeur âcre et piquante,
comme une odeur de sang caillé sur la pierre. Les Khmers rouges
les laissaient exprès pour nous dégoûter et nous montrer toute leur
cruauté. Mes oreilles bourdonnaient. Une migraine épouvantable
m’empêchait de réfléchir.
Le soleil était monté un peu plus dans le ciel ; il commençait
à chauffer mes pieds. Navang portait Navoth sur son bras gauche.
De l’autre main, elle tenait la main du petit Yves qui avançait péni-
blement. J’ai proposé à ma sœur de porter le petit sur mes épaules
quelque temps. Le pauvre avait l’air éreinté.
Sur le bord de la route, le ronflement d’un moteur a attiré mon
attention. Peu de voitures roulaient moteur allumé. Un jeune adoles-
cent khmer rouge, qui devait avoir douze ans à peine, conduisait une
Peugeot berline 404 beige presque neuve. Le moteur faisait un bruit
assourdissant. J’ai réalisé alors avec effarement que c’était la première
fois que ce garçon conduisait un véhicule. Il roulait en surrégime,
toujours en première. Il s’est arrêté à côté de nous pour montrer les
caisses de boissons sucrées qu’il transportait pour l’un de ses collè-
gues soldats. Puis il est reparti, toujours en première. Quelle folie, ai-
je pensé, de laisser le pouvoir aux mains de jeunes soldats si peu éduqués.
J’endurais tout cela, me disant que cela ne durerait que trois jours,
comme nous l’avaient annoncé les Khmers rouges.
Soudainement, à contresens de la marée humaine, plusieurs
jeeps sont arrivées en trombe dans la capitale déchue. J’y ai recon-
nu certains cadres haut placés du nouveau régime, dont les tenues
noires élégantes et propres contrastaient avec celles des simples
soldats. Plus loin, une file d’hommes enchaînés les uns aux autres
avançait péniblement dans notre direction. Le cortège était encadré
par des combattants khmers rouges de quinze ans en uniforme noir,
au regard froid, des cartouches en bandoulière. Bien estropiés par la
guerre civile sanglante, la plupart des prisonniers étaient des soldats
de l’armée vaincue, et certains semblaient même être des officiers.
54
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
En croisant ce groupe, je n’ai pas pu m’empêcher de regarder ceux
qui s’étaient battus pour notre liberté, me demandant quel sort leur
était réservé : Mais où vont tous ces gens ? Pourquoi se dirigent-ils vers
la capitale alors qu’on nous a annoncé que les Américains allaient la bom-
barder très bientôt ? J’étais de plus en plus perplexe à la vue des actes
apparemment contradictoires de l’Angkar. Perdu dans mes pensées,
je me suis demandé ce qu’ils étaient en train de manigancer.
Nous avons avancé à ce rythme pendant cinq heures environ.
Ce jour-là, le soleil ardent rendait le paysage irréel. Mes bras étaient
douloureux après avoir poussé la Ford comme une charrette tout
l’après-midi. Mes mains étaient brûlées par le contact avec la car-
rosserie embrasée. J’avais aussi mal aux épaules, mon petit bougre de
neveu me paraissait de plus en plus lourd. Nous n’avions parcouru
que cinq kilomètres. Arrivés au pont de Kbal Thnâll traversant le
fleuve Bassac à la sortie de Phnom Penh, tout le monde a ralenti.
Des milliers de tonnes de riz étaient entreposées de ce côté du pont.
Avant la chute de Phnom Penh, le gouvernement et les commerçants
stockaient leur marchandise ici. Depuis la chute, c’était l’anarchie. La
marchandise avait été abandonnée, et on pouvait récupérer autant
de riz que l’on souhaitait. Mais les Khmers rouges nous interdisaient
de revenir en arrière une fois le pont franchi. Chacun pouvait donc
emmener autant de riz qu’il pouvait transporter en un voyage.
Devant moi, des centaines de sacs étaient empilés, formant un
amas d’une dizaine de mètres de haut. Je me suis approché de la
montagne de sacs de riz. J’avais l’impression d’être un Lilliputien
face à cet empilement titanesque. Alors que je m’approchais de la
pile, un homme a surgi de nulle part et m’a agrippé le bras.
— Ne restez pas là, voyons. Êtes-vous insensé ?
Que me voulait-il ? Je le fixais le regard vide. Comme je
ne bougeais pas d’un pouce, il m’a éloigné de force. Quand nous
sommes arrivés à trente mètres du riz, il m’a sermonné.
— La pile est bancale. Tout à l’heure, des sacs de vingt-cinq
kilos sont tombés sur un enfant de dix ans. Il est mort écrasé ! Il n’est
pas prudent de se balader près du tas.
55
Chapitre cinq
Après les recommandations de l’inconnu, j’ai attrapé un lourd
sac de riz, le seul que nous pourrions porter, car nos véhicules étaient
déjà remplis, puis nous sommes partis pour traverser Kbal Tnâll.
Le pont majestueux avait été construit par les Français pen-
dant le protectorat. Alors que je le traversais, je me demandais ce qui
serait arrivé si les Américains n’étaient pas partis du Cambodge ? Ou
si les Français n’avaient pas donné l’indépendance au Cambodge en
1954 ? Ou même si les Français n’avaient jamais établi un protec-
torat avec mon pays ? Un seul changement géopolitique du passé
aurait-il pu éviter ce que nous vivions à ce moment-là ?
Mon regard a alors été happé par des hommes qui traversaient
la rivière à la nage. Ils tiraient d’un bras un radeau de fortune et na-
geaient péniblement avec l’autre. Puis j’ai aperçu un homme nager
dans le sens contraire et j’ai compris leur intention : des hommes
affamés étaient prêts à traverser à la nage, au risque de leur vie, pour
aller chercher quelques sacs de riz supplémentaires.
De l’autre côté du pont, tout le monde s’était arrêté pour la nuit.
À perte de vue, des familles s’étaient installées sur quelques mètres
carrés pour camper. À l’écart du campement, mon oncle avait payé au
prix fort un sac de riz à un « contrebandier ». Plus tôt dans la journée,
nous avions aperçu un Khmer rouge utiliser un billet de cinq cents
riels pour enrouler sa cigarette. Comprenant que nos liasses de billets
ne valaient désormais plus rien, nous avons décidé de nous en débar-
rasser le plus tôt possible pour acheter des vivres à ceux qui attachaient
encore de l’importance à l’argent. Le riz nous serait toujours utile plus
tard, contrairement à ces bouts de papier devenus insignifiants.
Puis nous nous sommes attelés à faire la cuisine. Nous avons
déballé marmites, sucre, sel et poissons fumés de nos voitures.
Sakeam est allé chercher du bois mort pour allumer un feu et pen-
dant ce temps, j’ai fabriqué une cuisine d’appoint avec des pierres
et des tiges non inflammables. Une demi-heure plus tard, l’odeur
d’amidon du riz chaud est venue effleurer mes narines. Chacun dé-
gustait son plat dans un silence amer. Je rêvais d’un pain d’épice
au café français de Phnom Penh et de son odeur pleine, ronde et
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
accueillante, épicée et un peu comme du lait au miel. Je voulais re-
trouver ma liberté. Dans trois jours, me suis-je répété à moi-même, je
serai libre à nouveau.
La nuit est tombée pendant que nous dînions. Le ciel était
sombre, sans lune. Se repérer était quasi impossible. Dans la pé-
nombre, un Khmer rouge s’est approché de nous. Il était squeletti-
que, et ses cheveux étaient ébouriffés. On aurait dit un pantin ambu-
lant. Il est venu vers moi et m’a demandé calmement :
— Est-ce que je pourrais emprunter la clé de contact de votre
Ford une minute ? Nous avons une voiture du même modèle, mais
nous avons égaré la clé. Peut-être que votre clé nous permettra de la
faire démarrer.
Il avait l’air faible et inoffensif, et ne portait même pas d’arme.
De plus, j’avais appris la veille à ne pas négocier avec les Khmers
rouges. Je lui ai donc répondu docilement :
— Pas de problème ! La voici.
Il m’a souri en prenant la clé, son sourire révélant une denti-
tion disgracieuse. Puis il m’a annoncé qu’il serait de retour dans une
vingtaine de minutes au plus. Je commençais à être fatigué de devoir
faire des courbettes devant chaque Khmer rouge qui exigeait de nous
nos médicaments, nos draps et maintenant nos clés de voitures. De
quel droit des adolescents sans éducation pillaient-ils ma famille ?
De quel droit abusaient-ils de nous ? Ils nous contraignaient à quit-
ter nos demeures au pied levé et à vivre comme des réfugiés. Cela
n’était-il pas suffisant ?
J’ai repris mon plat en gardant un œil sur ma montre. Vingt
minutes plus tard, le soldat n’était pas revenu. Il devait sûrement
avoir du mal à faire démarrer sa voiture. Il n’allait pas tarder. Mais
trois quarts d’heure plus tard, notre vaisselle avait été lavée et il n’y
avait toujours pas de signe du soldat. J’ai commencé à m’inquiéter.
Je sentais le sang me battre les tempes. Je me suis alors aventuré
quelques dizaines de mètres dans la direction où il était parti dans
l’espoir de le retrouver. Mais l’obscurité était totale. Et j’avais peur de
ne pas retrouver mon chemin si je partais trop loin.
57
Chapitre cinq
J’étais convaincu que le Khmer rouge m’avait berné. Bien sûr, il
était possible qu’il ne retrouve pas son chemin dans l’obscurité mais
quelque chose me disait qu’il venait tout simplement de nous vo-
ler notre voiture. Les soldats aisés portaient des sandales fabriquées
avec des pneus de voiture recyclés. C’était un signe de richesse, à une
époque où peu de personnes pouvaient se payer une voiture. La ma-
jorité des soldats khmers venaient de familles pauvres, et maintenant
qu’ils étaient au pouvoir, ils voulaient « jouer les riches ». Était-ce
pour cela que le soldat avait volé mes clés ? Pour que nous aban-
donnions notre Ford et qu’il utilise le caoutchouc des pneus pour se
chausser ? Mais, que ce soit pour se faire des sandales, pour voler la
voiture ou pour simplement nous embêter, le résultat était le même.
J’étais de plus en plus irrité. Pour qui se prenaient-ils ? À plusieurs
reprises déjà, des adolescents qui auraient pu avoir été mes élèves
me traitaient avec mépris ! Désabusé, je suis retourné auprès de ma
famille.
Il se faisait tard et nous devions nous reposer. Je gardais un
maigre espoir qu’il revienne au lever du jour, juste avant notre départ.
Faute de quoi, nous serions obligés de laisser notre Ford derrière
nous.
***
Le lendemain, sur la route, nous avancions très lentement.
Quel intérêt de précipiter notre fuite alors que nous devrions re-
brousser chemin deux jours plus tard ? J’étais démoralisé et épuisé.
Ma vision était trouble par manque de sommeil. Mon regard se per-
dait entre le ciel bleu et blanc et la monotonie des couleurs devant
moi : le noir terne des habits, le noir laqué de la charrette juste de-
vant mes yeux, le noir gluant du goudron. Je n’arrivais plus à clarifier
mes pensées, et, sans aucun doute, le soleil brûlant, l’odeur de sueur
et de goudron, celle de l’urine et de la putréfaction, la fatigue d’une
nuit d’insomnie et ma haine grandissante envers les Khmers rouges
n’y arrangeaient rien. La veille au soir, nous avions tous déroulé nos
nattes sur le sol pour dormir. Il y avait tellement de monde que nous
58
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
devions nous serrer les uns contre les autres pour la nuit, malgré la
chaleur accablante. Dans la nuit noire, il était impossible de savoir
où nous mettions les pieds. Au moment où je me suis allongé sur
ma natte, pensant pouvoir enfin me reposer, j’ai réalisé qu’une odeur
répugnante s’était répandue. Sans le savoir, nous nous étions installés
sur des excréments. En plus, le soldat qui avait pris nos clés n’était
pas revenu et nous avions dû abandonner notre Ford au beau milieu
de nulle part. Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. La puanteur et
l’abattement m’avaient empêché de trouver le sommeil. Je m’étais
tourné et retourné sur ma couche. Les heures avaient défilé les unes
après les autres, puis le soleil s’était levé.
Je marchais lentement, à la cadence de la foule. Je sentais mon
front se gonfler sous le soleil. Cette chaleur m’accablait et ralentissait
mon avance. Et chaque fois que je sentais son souffle chaud sur mon
visage, je serrais les dents, je fermais les poings dans les poches de
mon pantalon, je me tendais tout entier pour triompher du soleil et
de cette ivresse opaque qu’il me déversait. À chaque épée de lumière
jaillie d’un objet métallique ou d’un débris de verre, mes mâchoires
se crispaient.
Je cherchais du regard des connaissances avec lesquelles nous
pourrions cheminer et nous soutenir mutuellement. J’avançais dans
la foule depuis plusieurs minutes, le regard au loin, lorsque j’ai réalisé
que ma famille n’était plus avec moi. Mon cœur n’a fait qu’un bond
dans ma poitrine. Je cherchais devant et derrière. Il y avait tellement
de monde. Impossible de les voir. Ils devaient sûrement être restés
en arrière. Je suis revenu sur mes pas. Avec un peu de chance, je les
retrouverais quelques centaines de mètres en arrière. Je me suis mis
à remonter le courant péniblement, me frayant un chemin au milieu
des convois, voitures et groupes de réfugiés en les bousculant. C’était
comme si une force invisible et massive me disait : vade retro. Un
Khmer rouge qui guettait sur le bord de la route m’a interpellé :
— Eh, vous ! Arrêtez tout de suite. Marchez dans le sens de la
circulation !
De loin je lui ai crié des explications :
59
Chapitre cinq
— J’ai perdu ma famille. Laissez-moi les retrouver. Ils sont
sûrement derrière, pas bien loin.
— J’ai dit qu’il est interdit de marcher en sens inverse. Obéis-
sez maintenant.
À ces mots, il a incliné son M16 vers moi. J’étais glacé sur
place. Pourquoi me refusait-il de chercher ma famille ? Quelle diffé-
rence après tout pour lui si une personne marchait en sens inverse ?
C’était de la pure méchanceté. Des personnes qui avaient été oppres-
sées toute leur vie abusaient maintenant de leur pouvoir, par simple
cruauté. Une haine terrible s’est emparée de moi. Une haine pour
ces fous qui gouvernaient maintenant le Cambodge. Dépité, je suis
reparti dans le flot. Durant quelques heures, j’ai marché sans ma
famille. Le soir, heureusement, j’ai pu les retrouver au campement.
Mais je n’oublierais jamais le sadisme de ce soldat refusant même de
regrouper les familles d’exilés.
***
Chaque jour de marche était plus pénible que le précédent. Les
pistes étaient défoncées, certains ponts étaient coupés, des camions
tombaient en panne ou s’embourbaient. Lorsque nous sommes arri-
vés à Kien Svay, à vingt kilomètres de Phnom Penh, nous marchions
depuis soixante-douze heures. Nous étions passablement excités car,
selon les dires des Khmers rouges le jour de la prise de Phnom Penh,
nous pourrions regagner la capitale dès le lendemain. Nous avons
suspendu notre marche et nous nous sommes établis à Kien Svay.
La densité de la population avait diminué au fur et à mesure que
nous nous étions éloignés de la capitale. À présent, nous pouvions
envisager de camper à Kien Svay. Nous n’étions plus aussi nombreux
à nous battre pour de l’eau potable ou du bois pour la cuisine. De
toute manière, il était inutile de continuer notre route puisque nous
devrions ensuite prendre le chemin inverse. Ma famille était fatiguée
et rien n’était certain. Nous nous sommes installés sous une maison
sur pilotis, attendant les instructions du nouveau gouvernement.
À l’aube du quatrième jour, des exilés ont décidé de repartir à
60
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Phnom Penh. Contrairement à nous, ils ne voulaient pas attendre
pour rentrer chez eux. Ces marcheurs courageux m’ont réveillé à cinq
heures du matin avec le bruit métallique de leurs ustensiles de cui-
sine qui s’entrechoquaient. Le soleil déjà haut dans le ciel m’avait
frappé comme une gifle. Je me suis levé et attelé à faire la cuisine
alors qu’ils s’éloignaient à bonne allure. J’ai mis l’eau à bouillir dans
notre marmite. Un lézard vert de vingt centimètres de long me
lorgnait du mur, juste sous le plafond. Je l’ai regardé à mon tour du
coin de l’œil, puis j’ai déchiré le sac de riz que nous avions acheté
plusieurs jours auparavant :
— Saleté ! ai-je laissé éclater.
Le riz était à moitié pourri. On nous avait vendu de la came-
lote. J’avais entendu que parfois, lors de la traversée sur les radeaux,
les sacs de riz volés tombaient dans l’eau. Alors, les contrebandiers
s’empressaient de revendre le riz mouillé à de pauvres Khmers naïfs.
Le sac que mon oncle avait acheté trois jours aupravant était sûre-
ment tombé à l’eau. Le riz était déjà moisi.
Mon oncle a accouru à mon exclamation. Il a observé le riz
méticuleusement, passant les grains translucides entre ses doigts et
croquant même dans un grain cru. Il a soupiré.
— On ne peut tout de même pas le jeter. On s’en contentera,
a-t-il ajouté résigné.
Une heure à peine après notre petit-déjeuner, Sakeam a été pris
de violentes crampes d’estomac. Il se tortillait dans tous les sens en
gémissant. Mon frère, habituellement bronzé comme une noisette,
était maintenant livide. Puis il a eu une diarrhée cataclysmique. La
culpabilité m’a envahi. C’était moi qui avais fait venir Sakeam à Ph-
nom Penh en 1972. À l’époque, Banhachi avait été envahi par des
Khmers rouges et toute ma famille s’était réfugiée dans la plus grande
ville de la province. J’avais pensé que Sakeam serait en sécurité avec
moi. Mais maintenant, il était victime d’une intoxication alimentaire
et c’était un peu à cause de moi. Son état s’est très vite aggravé.
À neuf heures, j’ai commencé à arpenter le campement à la
recherche de médicaments. Sakeam était tellement faible que je le
61
Chapitre cinq
portais, les jambes croisées autour de ma taille. Le soleil était main-
tenant écrasant. Il se brisait en morceaux brûlants sur ma nuque et
celle de Sakeam. La diarrhée coulait comme de l’eau sur le devant
de ma chemise. L’odeur était insupportable. J’ai ravalé ma nausée et
me suis forcé à ne plus respirer par le nez. Plus personne n’avait de
médicaments. Les Khmers rouges avaient tout pris. Une colère indi-
cible est montée en moi, accompagnée de larmes amères. Si Sakeam
mourait parce que nous n’avions plus de pilules ni de nourriture dé-
cente, je me vengerais des Khmers rouges. Même si je devais mourir
ensuite. Je m’imaginais déjà attaquer un soldat à mains nues, lui voler
son fusil et tuer des Khmers rouges à la chaîne.
Je m’occupais de Sakeam quand le premier exilé parti le matin
est réapparu au loin. Son regard était fermement braqué par terre
devant lui et son visage était crispé. On aurait dit qu’il ne tenait pas
bien sur ses jambes. Une horde d’autres hommes le suivait. Pour-
quoi étaient-ils de retour ? Je suis allé à sa rencontre. Il m’a raconté
qu’à leur arrivée à Kbal Thnâll tôt le matin, des sentinelles khmères
rouges les attendaient et bloquaient la route. Ils ont baissé leur cara-
bine semi-automatique M16 sur la foule en disant :
— Il faut continuer votre route. Il n’y aura de retour pour per-
sonne.
Les Khmers rouges étaient malins. Ils voulaient nous éloigner
définitivement de la capitale, et ils nous avaient fait miroiter un re-
tour pour éviter la pagaille et la rébellion.
Tous les réfugiés se sont immédiatement regroupés autour des
quelques radios du camp. Nous attendions les instructions finales.
Les Phnompenhois ne voulaient croire que nous ne pourrions pas
rentrer. Les provinciaux, comme moi, avaient un point de chute où
ils pourraient retrouver leur famille et refaire leur vie, le cas échéant.
Mais les Phnompenhois risquaient de tout perdre. Définitivement.
Trois jours auparavant, ils avaient été déracinés ; maintenant, ils
n’avaient plus rien. Ils étaient suspendus à leur radio. Le verdict de
l’Angkar est finalement tombé : tout le monde devait se diriger vers
sa province d’origine. Une ride s’est creusée sur mon front.
62
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Nous avons dû nous faire à l’idée qu’il n’y avait pas d’autre so-
lution que de rentrer à Banhachi pour retrouver notre famille. Nous
verrions plus tard. Au moins, la guerre était finie. Ma surprise et
mon incompréhension à ce moment-là ne pouvaient annuler le fait
qu’après cinq ans de guerre civile, le Cambodge allait connaître la
paix. Si cette marche forcée devait continuer quelques jours, alors
soit. Notre bagne ne durerait plus que trois jours.
Les Phnompenhois, par contre, étaient très déçus. Ils ne sa-
vaient pas où aller. Ils se sentaient trompés. Alors que j’étais perdu
dans mes pensées, une femme affolée est arrivée de l’autre bout du
campement. Elle baragouinait des paroles incompréhensibles. De
grosses larmes d’énervement et de peine ruisselaient sur ses joues.
Soudain, j’ai saisi quelques mots de son charabia : des dizaines de
Phnompenhois se suicidaient en sautant du pont.
63
CHAPITRE SIX
— Bang Koeun, pousse au lieu de rêvasser ! m’a brusquement
crié Sakeam.
J’observais notre remorque de fortune. Nous avions fait un tra-
vail acceptable. Mais malgré tout, elle ne roulait pas aussi bien qu’une
voiture. Elle ressemblait aux chars à deux roues des enfants fouilleurs
de poubelles. Après avoir finalement quitté Kien Svay quelques jours
auparavant, nous avions réalisé que nous devions traverser le Mé-
kong, le plus long fleuve du Cambodge. Il nous serait impossible de
franchir ce cours d’eau avec notre Mazda. Alors, nous avions échan-
gé des bijoux familiaux en or contre deux roues de vélo… Après
tout, de quel secours pouvait bien nous être ces joyaux ? Nous avions
également acheté du bois solide. Ensuite nous avions arrangé les
planches de bois, non sans souffrir de quelques échardes doulou-
reuses ! Nous avions ainsi construit une remorque pour contenir nos
affaires ; elle roulait sur deux petites vieilles roues trop minces de
soixante centimètres de diamètre et de trois centimètres de largeur.
Ces dernières étaient voilées et leur crissement régulier me berçait
de manière soporifique. De plus, elles n’avaient pas une adhérence
remarquable et s’enfonçaient facilement dans les ornières. Il nous
fallait plus d’entrain pour la pousser que pour la Mazda.
— Allez, du nerf ! a ajouté Sakeam, se donnant l’air d’un coach
sportif.
J’étais tellement heureux qu’il soit en vie, que je ne lui en voulais
pas de me harceler par cette chaleur. Je respirais à peine. Nous avions
finalement trouvé une femme qui avait une ampoule de pattavy, un
médicament chinois. Cette concoction avait eu un effet miraculeux
64
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
sur mon petit frère qui s’était rétabli. Il était certes amaigri et faible,
mais pas tant que ça, finalement, puisqu’il me tourmentait pour que
je pousse notre remorque plus fort !
Autour de moi, c’était toujours la même campagne gorgée de
soleil. L’éclat du ciel était insoutenable. À un moment donné, nous
sommes passés sur un tronçon de route qui avait été récemment re-
fait. Le soleil avait fait éclater le goudron. Le soleil brûlait mes joues
et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. Mais
j’ai redoublé d’effort. Moi aussi, j’étais exténué par nos quatorze jours
d’exode. Nous n’étions plus très loin de Banhachi. J’avais tellement
hâte de revoir mon père. Tellement hâte de me nourrir d’autre chose
que de riz. Tellement hâte de ne plus vivre comme un fugitif. Tel-
lement hâte de pouvoir sauter dans la Stung Sen, la rivière aux dix
mille ruisseaux.
Pour traverser le Mékong nous avions chargé notre remorque
sur un radeau. Nous avions dû abandonner notre dernière voiture
sur le quai. Pour ne pas faire couler notre embarcation, nous n’avions
pris que l’essentiel : la nourriture et deux paquets de vêtements par
personne. À présent, mes vêtements étaient sales. Leur odeur nau-
séabonde me rappelait celle de la décharge publique de Phnom
Penh ! Privé de tout mon barda, j’avais le sentiment d’être un men-
diant. Navy, ma sœur, utilisait une barre de bambou pour porter un
ballot en équilibre de chaque côté.
— Grand frère, tu peux m’attendre deux minutes ? Je dois al-
ler me soulager, m’a demandé Sakeam, en sautillant sur place pour
montrer que cela pressait.
Sakeam s’était encore régalé de poisson frais peu avant.
Quelques jours auparavant, arrêtés dans un petit village appelé
L’Anguille Blanche, nous étions allés à la pêche avec les villageois.
À force de pêcher tous les jours sous le soleil torse nu, nous étions
si bronzés que nous ressemblions à des Africains ! Ensemble, nous
avions attrapé un énorme poisson à chair blanche. Les femmes des
villageois l’avaient cuisiné à la sauce amok, une sorte de curry cam-
bodgien à la noix de coco que j’affectionnais particulièrement. Ce
65
Chapitre six
festin nous avait fait oublier notre misère et nous avait redonné des
forces. Sakeam en avait particulièrement besoin.
Je regardais mon petit frère s’éloigner avec attendrissement.
Depuis la fuite de Phnom Penh, les routes s’étaient désengorgées.
Je pouvais donc suivre du regard sa silhouette grêle sur le chemin.
Au loin, je l’ai vu disparaître dans un buisson flétri par plusieurs
mois de saison sèche. J’étais soulagé que Sakeam aille mieux, mais
je n’arrivais pas à oublier ce que les Khmers rouges avaient déjà fait
subir à notre famille. L’amertume envahissait mon esprit. Mon père
m’aurait sûrement rappelé que le Bouddha interdisait d’être en co-
lère. Mais comment ne pas ressentir de la haine quand on vous vole
et vous méprise ?
Sakeam était de retour. Il avait couru et son souffle était court.
Sa chemise blanche entrouverte était trempée de sueur, comme s’il
avait plu.
— J’ai vu un homme sur le chemin. Je crois que tu le connais.
C’est Tchéng ! m’a annoncé Sakeam avec excitation.
— Sakeam, calme-toi. En es-tu certain ? Les gens ressemblent
tous à des morts vivants. Tu l’as peut-être confondu.
Je ne voulais pas croire à cette bonne nouvelle. En même
temps, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.
— Grand frère, j’en suis presque certain. Va voir de tes propres
yeux !
— Allons-y ensemble. C’est parti.
Nous nous sommes remis en marche, ainsi que toute notre
famille derrière la charrette. Je me suis découvert des forces cachées.
La pensée que Tchéng pouvait être à quelques mètres de moi me
donnait des ailes. Je poussais la charrette avec une puissance her-
culéenne. Même Sakeam n’en revenait pas. Nous doublions des fa-
milles par la droite et par la gauche. Je refusais de m’arrêter. Soudain,
quelques mètres devant moi, j’ai vu un homme qui poussait une mo-
bylette Honda. Il n’y avait pas de doute, celui qui faisait avancer ce
50 cm3 était mon ami. J’ai reconnu sans peine sa grande taille, son
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RESCAPÉ MALGRÉ MOI
allure élancée et ses cheveux mi-longs qui lui arrivaient au milieu du
cou. Il était seul, penché en avant, et poussait son engin de toutes
ses forces. Il avait entassé le peu d’affaires qu’il avait sur le siège de
la moto. J’ai voulu crier son nom, mais aucun son n’est sorti ; j’étais
à bout de souffle d’avoir marché trop vite. J’ai abandonné Sakeam à
son poste et me suis élancé vers Tchéng. J’avais repris mon souffle et
je criais son nom.
— Tchéng ! Tchéng !
J’agitais mes bras en l’air pour attirer son attention au cas où il
se retournerait. De part et d’autre, des Khmers se tournaient et me
dévisageaient comme si j’avais perdu la tête. D’autres, hilares, se mo-
quaient de Sakeam qui s’acharnait à faire avancer la charrette sans
moi, en vain. Le soleil tombait presque d’aplomb sur le chemin gou-
dronné et son éclat était insoutenable. J’ai protégé mes yeux d’une
main et j’ai continué à agiter l’autre dans le ciel.
— Tchéng !
L’homme ne réagissait pas. Peut-être que Sakeam s’était
trompé. Après tout, il n’avait rencontré Tchéng qu’une ou deux fois
à Phnom Penh (Sakeam et moi y conduisions parfois le taxi de
notre oncle, pour gagner quelques sous). Une fois, nous en avions
profité pour aller chercher Tchéng à la sortie de l’école et le dépo-
ser en face d’un restaurant sur les quais. C’était peut-être la seule
fois où mon frère avait rencontré Tchéng. À l’époque nous étions
habillés et coiffés comme des Occidentaux. Tirés à quatre épingles,
nous avions une apparence radicalement différente de celle que
nous avions depuis le début de l’exode mi-avril. Maintenant, début
mai, nous ressemblions à de misérables vagabonds. Oui, Sakeam
s’était probablement trompé. J’ai senti un poids dans mon estomac,
comme si une grosse pierre venait d’y tomber. Cette déception était
la déception de trop. Je ne voulais pas continuer. Ma gorge s’est
serrée. J’allais rebrousser chemin quand la silhouette s’est lentement
retournée les deux mains sur le guidon de sa moto. La scène tour-
nait au ralenti.
C’était Tchéng.
67
Chapitre six
Les traits de son visage étaient tirés. Des poches et des cernes
bleuâtres étaient dessinés sous ses yeux bridés. Ses cheveux étaient
gras et en pagaille. Quand nos regards se sont croisés, j’ai vu une
étincelle dans ses yeux. Il venait de me reconnaître.
— Tchéng ! C’est moi !
Je courais vers lui à présent. Je jubilais. Je riais :
— Tchéng ! Tchéng !
Quand je suis arrivé à sa hauteur, lui aussi riait à pleines dents :
— Koeun… Mais… Qu’est-ce que tu fais là ? m’a-t-il demandé
hagard.
— Sûrement la même chose que toi.
— J’étais inquiet pour toi, m’a-t-il lancé d’un ton sincère, en
me tapotant sur l’épaule droite. Quand j’ai entendu dire que ton
quartier avait été détruit par des tirs de bazooka parce que trop de
personnes refusaient de quitter leur domicile, je me suis demandé si
tu étais parti à temps !
— On va dire qu’on n’avait pas vraiment le choix… avec une
kalachnikov pointée sur nous ! ai-je répondu avec un rire nerveux,
soudain conscient qu’à quelques heures près, toute ma famille aurait
cruellement péri.
En dix minutes, je lui ai résumé les deux dernières semaines.
Le départ de Phnom Penh. Le vol de la Ford. La maladie de Sakeam.
L’annonce de l’exode vers nos provinces natales. La construction de
notre charrette. L’abandon de quelques-unes de nos affaires et de la
Mazda. La traversée du Mékong. À la fin de mon récit, ma famille
nous avait rejoints.
Nous étions tous arrêtés sur le bord de la route. Certains exilés
nous criaient de bouger car nous bloquions le passage sur la moitié
de la route. J’étais tellement heureux de retrouver mon ami. Je sentais
que cette joie était réciproque. En quelques minutes, Tchéng avait
retrouvé son sourire. Il avait plus ou moins connu les mêmes péripé-
ties que nous depuis quinze jours et cela l’avait miné. Contrairement
à moi, il n’avait même pas de famille avec lui pour l’aider et l’encou-
68
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
rager. Il avait facilement perdu cinq kilos. Je me suis demandé s’il se
faisait même à manger.
— Tchéng, continue avec nous. Joins-toi à ma famille.
— Je ne sais pas Koeun. Vous êtes déjà tellement nombreux. Je
ne transporte aucune nourriture. Je serais un poids pour vous tous.
Ta sœur a des bébés, a-t-il soupiré.
— J’insiste. On t’adopte.
À ces mots, le visage de Tchéng s’est éclairé.
C’est ainsi que nous avons ajouté un membre à notre famille
d’exilés.
***
Arrivés à une trentaine de kilomètres de Banhachi, nous avons
été logés dans une pagode à Baray. Nous avions découvert avec joie
qu’un de nos anciens camarades de lycée, Lam Sieng, était le chef de
région khmer rouge. Il nous a accueillis les bras ouverts.
Dans la complicité de la nuit, nous nous sommes tous regrou-
pés autour d’un feu de bois. Le crépitement du feu parvenait dou-
cement à mes oreilles. La lumière dorée et la chaleur créaient une
ambiance de veillée scoute. Les flammes bleues, rouges et jaunes
dansaient, tourbillonnaient et retombaient au milieu de nous. Par-
fois, quand la brise soufflait dans ma direction, la fumée et l’odeur de
cendre me suffoquaient.
Lam Sieng nous a rejoints au coin du feu. Sa gentillesse nous
faisait du bien. Il avait le type chinois d’1,65 m environ. Il avait un
teint très pâle, presque transparent. Ses cheveux étaient noirs et
raides comme ceux de Tchéng. Il était tellement émacié qu’il res-
semblait à un fantôme. On aurait presque pu voir à travers lui. Son
visage était décharné, on y distinguait tous les angles des os. Je me
demandais même comment ses lunettes tenaient sur son nez telle-
ment fin. Lam Sieng avait notre âge, mais sa maigreur et sa pâleur
le faisaient paraître plus vieux. Il était bon avec nous, car il savait
que nous n’étions pas particulièrement partisans de Lon Nol avant
69
Chapitre six
la prise de Phnom Penh. Il avait aussi eu vent de notre participation
aux congrès anticorruption qui embarrassaient l’ancien chef du gou-
vernement. Je pense qu’il était satisfait de savoir que nous dénon-
cions la corruption au sein du gouvernement de Lon Nol. Pour lui,
cela faisait peut-être de nous des alliés.
La nuit était gaie et amère à la fois. Nous arrivions au but et
Tchéng avait retrouvé sa joie de vivre. Il faisait le pitre et amusait
les petits avec des tours de magie. Mais c’était aussi le moment pour
certains d’entre nous de se séparer. À partir de ce point, certains
oncles, tantes et leur famille allaient rejoindre leur district natal.
C’était le cas de Liv Nol qui avait encore de la route jusqu’à son lieu
d’origine. Je repensais à tous les petits-déjeuners que nous avions
pris ensemble au café français à Phnom Penh. Je me rappelais les
matinées passées à discuter avec lui de la pluie et du beau temps
tout en surveillant Yves qui jouait. C’était mon oncle qui me prê-
tait la Mazda quand je voulais sortir avec mes amis et c’est lui qui
m’avait accueilli sous son toit dans la capitale. Mon cœur s’est serré
quand nous nous sommes fait nos adieux. J’ai réprimé ma tristesse.
Je pourrais revoir mon oncle quand je voudrais une fois cet enfer fini,
c’est-à-dire bientôt.
Navang et sa famille aussi allaient continuer leur route jusqu’à
un autre district que le nôtre. Un Khmer rouge ayant appris que son
mari était un policier militaire leur avait interdit d’aller à Banhachi
avec nous. Je trouvais cette interdiction ridicule et scandaleuse. Me
séparer de mon neveu Yves et de ma nièce Navoth me chagrinait.
Les Khmers rouges m’offraient une raison de plus de les détester.
Cependant, eux aussi, je pourrais leur rendre visite sous peu et j’étais
soulagé de savoir que les enfants auraient bientôt un toit au-dessus
de leur tête. Au final, seuls Sakeam, Navy et Tchéng allaient conti-
nuer avec moi en direction de Banhachi.
Les discussions allaient bon train. De l’autre côté du feu, Navy
et Sakeam bavardaient. Près de nous, Navang et mon oncle orga-
nisaient leur départ du lendemain matin. Tchéng et moi parlions
avec Lam Sieng de choses et d’autres. Je ne pouvais m’empêcher de
70
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
fixer sa tenue de fonctionnaire khmer rouge. Il avait tout l’attirail
des hauts gradés : ses habits noirs étaient de qualité supérieure, il
était chaussé de sandales en pneus de voiture, un krama était enroulé
autour de son cou, une montre mécanique de marque japonaise or-
nait son poignet et sur sa tête était fiché un képi à l’effigie de Mao.
Comment mon ami du lycée, à seulement vingt-huit ans, avait-il fini
chef de région pour les Khmers rouges ? Ma curiosité l’a emporté et
j’ai osé le lui demander.
— Il y a quelques mois, mon oncle a été arrêté par des mili-
ciens khmers rouges pour contrebande, a-t-il commencé. Il faisait
partie de la clique de Lon Nol. Les Khmers rouges l’ont arrêté, puis
ils m’ont demandé de juger mon oncle. J’ai ordonné son exécution
sans hésitation. L’Angkar a pu constater que ma loyauté envers le
parti est supérieure à celle envers ma famille. Et il devrait en être de
même pour tous les Khmers à présent, m’a-t-il fièrement expliqué
de sa voix criarde.
Mon sang ne fit qu’un tour. Comment pouvait-on être aussi
insensible et barbare ? Il a continué à parler, mais je l’écoutais à moi-
tié. Des bribes de son discours me parvenaient comme s’il était à des
kilomètres de moi :
— Il vaut mieux tuer un innocent par erreur que de garder en
vie un ennemi, dit l’Angkar. […] Fini les « merci », « pardon », « s’il
vous plaît », « papa », « maman ». C’est un signe d’allégeance à l’an-
cienne société qu’il faut éradiquer. […] Qui proteste est un ennemi,
qui s’oppose est un cadavre. […] Il faut détruire l’ennemi visible et
aussi celui qui est invisible : l’ennemi dans sa pensée !
Pendant son monologue exalté, j’ai pris conscience que l’appel
à se rendre que les Khmers rouges avaient adressé aux anciens com-
battants de la République khmère était une tromperie. Le pardon
n’était pas un concept qui pouvait coexister avec la nouvelle men-
talité prônée par l’Angkar. Je ne me faisais plus d’illusions quant au
sort des soldats de l’armée vaincue que nous avions croisés en sortant
de Phnom Penh. À l’heure qu’il était, ils devaient déjà être six pieds
sous terre !
71
Chapitre six
Alors que j’étais perdu dans mes pensées, notre ancien cama-
rade de lycée continuait son discours lugubre avec entrain. Je n’en
pouvais plus et j’ai changé abruptement de sujet :
— Tchéng, raconte à Lam Sieng ce que tu faisais quand Ph-
nom Penh a été évacuée.
C’est la première idée qui m’est venue à l’esprit. Je comptais sur
Tchéng pour nous amener à parler d’autre chose.
— Oh, rien de particulier, je peignais des affiches pour le
congrès national qui devait avoir lieu en avril, dit Tchéng de manière
désinvolte.
J’ai vu le visage décharné de Lam Sieng devenir encore plus
blême qu’il ne l’était déjà. Puis son visage est devenu rouge écarlate.
Tchéng avait prononcé le mot « congrès » en français. Le chef
de région a bondi sur ses jambes. Il s’est emballé et s’est mis à nous
hurler dessus :
— Traîtres ! Vous n’êtes que des traîtres ! Comment osez-vous
parler français, la langue des intellectuels et des Occidentaux !
Mon cœur battait la chamade. Tous les membres de ma famille
autour de nous se sont tus. Lam Sieng est parti à grands pas décidés,
nous laissant tremblotants comme des feuilles. Tout le monde s’est
dispersé. La fête était finie. Tchéng et moi sommes partis nous cou-
cher apeurés. Cette nuit-là, nous avons décidé d’ignorer dorénavant
toutes nos connaissances du passé.
Le lendemain matin, comme par hasard, un Khmer rouge
nous a « proposé » de nous installer dans un village environnant ap-
pelé Thnot Chum. En quinze jours, nous avions appris que pour
les Khmers rouges « proposer » est synonyme de « commander ». Si
un Khmer rouge vous « demandait » de lui prêter votre bicyclette, il
fallait obtempérer. Cette décision avait peut-être été prise par notre
ancien ami, qui la considérait comme une punition à notre égard. En
fait, cet homme nous a sûrement sauvé la vie. L’histoire a révélé que
les Khmers rouges à Banhachi étaient encore plus cruels que ceux de
Thnot Chum.
72
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Quand je suis arrivé à Thnot Chum (c’est-à-dire « Le village
des palmiers à sucre »), je pensais mon calvaire fini. J’avais le cœur
plus léger. Je ne savais pas trop pour quelle raison les Khmers rouges
me voulaient ici. Mais j’étais content de ne plus être nomade. De
toute façon, j’étais trop fatigué par notre longue marche et je désirais
être enfin sédentaire. J’allais pouvoir reconstruire ma vie ici, proche
de mes parents qui étaient à Banhachi. Je pourrais peut-être même
devenir le professeur du village.
Le premier matin, je me suis réveillé soulagé. Je suis allé
cueillir des fruits de palmier avec mes cousins et mes amis, comme
si de rien n’était. Nous arpentions la campagne environnante en
rigolant et discutant. À notre retour, une voisine m’attendait sur
mon palier.
— Les responsables de Thnot Chum n’étaient pas contents de
votre absence. Ici, vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez sans
autorisation.
Sa phrase m’a donné la chair de poule malgré la chaleur.
Étrange, comme ordre. Si je ne pouvais pas me déplacer sans de-
mander une autorisation, comment pourrais-je vivre et travailler à
Thnot Chum ?
Le soir même, le chef du village, camarade Vorn, un homme
illettré, nous a convoqués pour une réunion d’information générale.
On nous a tous regroupés sous un grand tamarinier, en face de la
maison de la commune. Cette demeure avait été confisquée à un
ancien riche commerçant de Thnot Chum par le camarade Vorn qui
y demeurait désormais. Nous nous sommes tous assis par terre. La
nuit était déjà tombée et des lampes à manchons, accrochées aux
branches de l’arbre, éclairaient la foule. Il faisait moite et mes vête-
ments me collaient à la peau.
Une jeune femme de trente ans, représentante de la commune,
a pris la parole. Elle débitait un discours de propagande avec hargne
et éloquence.
Elle commença par nous expliquer ce qu’étaient l’« ancien
peuple » et le « nouveau peuple ».
73
Chapitre six
— Les anciennes élites du régime de Lon Nol et ses partisans
sont déchus. La population urbaine est marquée par la corruption
et la débauche. Les citadins ont été contaminés par l’impérialisme
bourgeois. Ce sont là nos vrais oppresseurs. Tous les intellectuels, les
commerçants, les propriétaires, les citadins, les serviteurs de l’impé-
rialisme américain n’ont pas leur place dans cette nouvelle société.
Ce nouveau peuple doit être purifié et rééduqué dans les campagnes.
Elle ajouta :
— Les paysans des régions passées sous le contrôle des Khmers
rouges dès le début de la guerre ont compris la révolution. Ce sont
eux l’avenir du Kampuchéa démocratique, le modèle à suivre pour
nous tous. Ce sont les vrais révolutionnaires ancrés dans la pratique.
Je sentais les gens autour de moi très impressionnés par son
discours. On aurait entendu une mouche voler. Des Khmers de sept
à soixante-dix-sept ans admiraient la représentante de la commune
et buvaient ses paroles.
— Tout le monde, sans exception, doit se mettre au travail
dans les champs dès demain. Hommes et femmes doivent à nouveau
se courber vers la terre des ancêtres. Le retour massif à la terre et
la collectivisation permettront au peuple khmer d’être rééduqué par
l’Angkar. Le peuple khmer entier va travailler dans les campagnes à
la relance du pays.
Elle disait aussi :
— Ainsi le peuple comprendra le sens véritable de la révolu-
tion prolétarienne.
Et encore :
— Qu’importe le passé, seul le présent compte. La famille
n’existe plus, il n’y a plus que l’Angkar. Dieu n’existe pas. L’Angkar
prendra soin de vous. Le citoyen n’existe plus. La propriété privée
non plus. Ignorez votre patronyme. Seul un cœur sans sentiment ni
tolérance peut être résolu dans la lutte.
Elle a continué ainsi longtemps, jusqu’à ce que les lampes à
manchons s’éteignent. Plusieurs fois, je me suis demandé si ce que
74
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
je voyais et entendais était la réalité. Tout me paraissait tellement
surnaturel.
À partir de cette réunion, je n’avais plus aucune illusion sur le
système communiste des Khmers rouges. Je vivais sous une dicta-
ture. Et la jeune Khmère rouge avait été claire :
— À vous garder, on ne gagne rien. À vous éliminer, on ne
perd rien.
75
CHAPITRE SEPT
Début janvier 1976. Mon estomac a gargouillé. L’os de ma
hanche, de plus en plus protubérant à cause de la sous-nutrition, me
blessait si j’essayais de dormir sur le côté. Allongé sur le dos qui me
faisait mal (la planche qui me servait de matelas était dure), j’avais
beau changer de position régulièrement, tout mon corps était en-
dolori. Ma douleur et les ronflements de Tchéng m’empêchaient de
trouver le sommeil. Il était allongé sur le dos, les deux mains croisées
sur le ventre. Il dormait profondément depuis plus d’une heure. Je
me suis résigné : je ne pourrais pas dormir de sitôt. J’ai rouvert les
yeux.
La barque sur laquelle j’étais allongé était longue de plus d’une
quinzaine de mètres mais ne faisait pas plus de deux mètres de large.
De chaque côté, je voyais les pyramides de rondins attachés à notre
barque sur toute sa longueur. D’en haut, notre embarcation avait l’air
d’un catamaran dont les bouées auraient été faites de piles de bois.
L’odeur du bois mouillé se mélangeait à celle, humide et fraîche,
de la rivière. Les grillons et le clapotis des vaguelettes contre notre
embarcation se sont joints au concerto de Tchéng. Dans la nuit sans
lune, je distinguais la Grande Ourse. J’ai mis un moment à trouver
la Petite Ourse. Certains comptent les moutons pour s’endormir, je
préférais admirer les constellations.
Depuis que je naviguais, j’avais appris à les identifier, ainsi que
les points cardinaux. L’étoile polaire et la ceinture d’Orion n’avaient
plus de secret pour moi. Je me suis rappelé que lors d’un cours du
soir à Phnom Penh, j’avais appris que, dans la mythologie grecque,
Orion était un chasseur géant réputé pour sa beauté et sa violence.
La légende raconte que Zeus l’avait transformé en un amas d’étoiles,
76
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
donnant son nom à la constellation. Je pouvais m’orienter facilement
en regardant le ciel.
Les Khmers rouges m’avaient octroyé la tâche d’aller chercher
du bois au nord du Cambodge et de le transporter vers Thnot Chum
sur une barque. La « mission » durait six semaines aller et retour.
C’était une des tâches que je préférais. Depuis bientôt un an, Vorn,
le chef du village, nous faisait couper du bois, défricher des champs,
labourer, pêcher ou creuser des canaux d’irrigation et des digues.
Nous ne pouvions évidemment pas refuser. Comme il n’y avait pas
de bois de chauffage à Thnot Chum, il fallait aller, par la rivière, le
couper dans une forêt à trente kilomètres, puis le ramener. J’aimais
cette tâche parce que Tchéng et moi étions seuls quelques semaines
avec seulement un responsable khmer rouge. Nous oubliions un peu
que nous vivions sous une dictature, dans un pays entier transformé
en camp de travaux forcés.
Ces moments en dehors de Thnot Chum ravivaient mon désir
de liberté. Je me rappelais avec nostalgie l’époque où j’étais libre de
me baigner quand bon me semblait. Je pouvais me promener dans
les champs de mon père sans demander la permission. Je rêvais de
pouvoir à nouveau me lever à l’heure que je voulais, manger ce que
je voulais quand je le voulais. Me balader à trois cents mètres à peine
autour de Thnot Chum était devenu un fantasme. Le pire pour moi
n’était pas que l’Angkar contrôle nos allées et venues, mais qu’il es-
saie également de contrôler nos esprits. Nous n’avions pas le droit
d’avoir, ni d’exprimer nos impressions et nos sentiments. J’ai arrêté
de compter combien de fois j’ai entendu le slogan khmer rouge : « Il
ne faut pas avoir de sentiments personnels ». À Phnom Penh, j’avais
l’habitude de discuter et de débattre de l’actualité ou de philosophie
avec Tchéng. Tout cela n’était plus qu’un lointain souvenir. Nous
n’osions même plus parler de la « vie d’avant ».
Quelques mois après notre installation à Thnot Chum, j’avais
envoyé Sakeam auprès de mes parents pour qu’il s’occupe d’eux. J’au-
rais voulu le faire moi-même, mais nous avions appris par le bouche-
à-oreille que les Khmers rouges à Banhachi étaient particulièrement
cruels. Plusieurs fonctionnaires qui travaillaient à Phnom Penh
77
Chapitre sept
avant la chute et que j’avais côtoyés durant mon enfance avaient été
exécutés dès qu’ils avaient posé le pied à Banhachi. Pour un ex-pro-
fesseur citadin comme moi, le danger de mort était trop important.
Sakeam était étudiant et les Khmers rouges n’auraient rien à lui re-
procher. J’avais décidé qu’il irait prendre soin de nos parents à ma
place. Bizarrement, camarade Vorn nous en a donné l’autorisation
sans problème. Quelques mois plus tard, le mari de Navy est venu
demander une autorisation de regroupement familial dans son vil-
lage natal, à deux cents kilomètres de là. Il a également obtenu une
autorisation et ma dernière sœur est partie.
Maintenant, j’étais seul avec Tchéng et nous nous étions rap-
prochés. Il était devenu comme un frère pour moi. Je le taquinais
souvent. Quand nous labourions les champs avec nos chars et nos
paires de buffles, je me moquais de ses superstitions.
— Hey ! Tchéng, la prédiction du devin s’est accomplie, lui di-
sais-je. Une villa ? Oui, en effet, nous vivons dans une grande usine
avec un toit en tuiles rouges. Une voiture à dix roues ? Les huit pattes
de tes buffles et les deux roues de ton char, en effet ça fait dix roues !
Sous son chapeau en paille, je le voyais sourire. Il savait que
je ne lui disais pas cela par cruauté. J’étais juste réaliste. Nous nous
motivions l’un l’autre. Sans Tchéng, j’aurais souvent voulu baisser
les bras, mais il m’encourageait à continuer à me battre. Aux yeux de
l’Angkar, j’avais l’apparence d’un paysan docile et écervelé, cepen-
dant, j’avais la rage de vivre. Je rêvais de libérer mon pays de l’oppres-
sion des Khmers rouges. J’avais connu la liberté dans le passé, et je
savais que c’était mieux que ce que l’Angkar nous offrait – et en plus,
à quel prix ! Sans même m’en rendre compte, je me suis endormi en
rêvant de révolte et de libération.
Le lendemain, j’ai profité de nos derniers instants sur le bateau
pour papoter avec Tchéng. La plupart des autres tâches que l’Angkar
nous assignait ne nous permettaient pas de parler.
— Tchéng, tu penses que j’ai eu raison d’envoyer Sakeam à
Banhachi ? Peut-être aurais-je dû y aller malgré le danger. C’est moi
l’aîné, j’aurais dû m’occuper de mes parents.
78
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Le doute me rongeait souvent à ce propos. J’avais sûrement
déjà posé la question à Tchéng des dizaines de fois. Chaque fois il
me répondait la même chose :
— Ne dis pas n’importe quoi. C’était trop dangereux. Puis
imagine, moi, je me serais retrouvé tout seul. La population du vil-
lage diminue à vue d’œil depuis le début de « l’exil vers ton pays
d’origine ». Je m’ennuierais trop sans toi.
« L’exil vers le pays d’origine » est le nom que les Khmers
rouges avaient donné aux transferts des contingents de travailleurs
vers d’autres provinces, notamment vers leurs provinces natales.
Cela avait commencé par les minorités ethniques : les Chams et les
Chinois. Un messager de l’Angkar en Honda CL90 apportait la liste
des familles qui devaient être transférées. Un jeune homme faisait
ensuite l’appel. On les priait de quitter leur travail et de se préparer
au transfert. C’était toujours pendant des nuits sans lune. Dès la nuit
tombée, de jeunes miliciens de douze ou treize ans les emmenaient.
Je trouvais bizarre que ce soit les miliciens qui conduisent les chars
à buffles. D’habitude, lors des déplacements, nous les conduisions
nous-mêmes, comme cela avait été le cas depuis Phnom Penh.
En six mois, trois ou quatre groupes avaient déjà été transfé-
rés. Visiblement, tout le peuple nouveau allait y passer. On purgeait
Thnot Chum. Je me demandais bien où ils allaient renvoyer Tchéng.
Phnom Penh avait-elle été repeuplée alors même que l’idéologie de
l’Angkar condamnait le principe de ville ?
— La dernière fois, Saoday est parti, ce qui fait de toi mon seul
ami proche.
Tchéng était perturbé par le départ de son ami. Saoday était
un bonze avant 1975, mais après la prise de Phnom Penh, tous les
moines avaient été défroqués. Saoday s’était retrouvé à creuser des
digues comme nous tous, chose impensable jusqu’alors. Il s’était lié
d’amitié avec Tchéng jusqu’à son transfert. On ne l’avait jamais revu.
Pour tout dire, je n’avais pas particulièrement à cœur les bonzes. Je
les trouvais faux et paresseux. Beaucoup manipulaient les pauvres
gens tout en vivant eux-mêmes dans le luxe. J’avais vu tant d’hypo-
79
Chapitre sept
crisie chez les bonzes de Banhachi. Ils buvaient de l’alcool et tuaient
des moustiques, des crabes, des poissons, etc. Ils étaient pourtant
censés respecter les préceptes du Bouddha. Malgré tout, l’Angkar
était allé trop loin. La société khmère était fondée sur la famille, le
bouddhisme et la culture du riz depuis des siècles. S’attaquer à un
seul de ces piliers était de la folie. Les Khmers rouges avaient osé
abolir d’un seul coup la religion et la famille ; ils étaient même allés
jusqu’à transformer des temples bouddhistes en lieux de torture. Où
cela nous mènerait-il ?
— Tu ne trouves pas ça bizarre que tous les transferts aient
lieu pendant les nuits noires ? ai-je demandé. Tous les habitants de
ce village disparaissent et personne n’ose demander où ils sont allés.
On n’a jamais eu de nouvelles des contingents partis.
— En même temps, m’a répondu Tchéng, comment veux-
tu recevoir des nouvelles d’hommes qu’on envoie à l’autre bout du
Cambodge, alors que tu as du mal à savoir comment vont Navang et
Sakeam qui habitent dans le coin ?
À l’horizon, les palmiers à sucre de Thnot Chum pointaient le
bout de leur nez. Cela a clos la discussion.
Nous étions arrivés sans nous en rendre compte. Après avoir
déchargé le bois nous avons décidé de regagner notre « logement ».
Les Khmers rouges nous avaient installés dans l’usine à décortiquer
le riz. C’était un grand bâtiment de cinq mètres de haut et de dix
mètres sur quinze. Le toit était en plaques de zinc ce qui faisait un
boucan d’enfer pendant la saison des pluies. L’avant et l’arrière du
bâtiment étaient dotés d’une énorme porte coulissante à doubles
battants. Au centre de la pièce unique se trouvait un monstre déchu :
la décortiqueuse désaffectée, maintenant couverte de poussière et de
toiles d’araignées. Depuis la révolution, le pays avait été ramené à
l’époque du néolithique. L’Angkar méprisait la technologie, la consi-
dérant comme le signe d’une société dite « décadente ». Selon l’idéo-
logie en vigueur, la culture du riz devait se faire dans la sueur et la
peine. Les révolutionnaires ne devaient pas se perdre dans de belles
théories, mais devaient être ancrés dans la pratique.
80
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Il m’arrivait parfois de rester de longs moments planté devant
la machine, rêvassant avec nostalgie devant cet outil qui m’avait fas-
ciné durant mon enfance. J’imaginais son moteur à vapeur de plu-
sieurs centaines de chevaux cracher des colonnes de fumée comme
un dragon pendant les jours de moisson. La machine était secouée de
façon inquiétante, dégageant de la vapeur de toutes parts. Je voyais
la ribambelle de roues et de poulies qui entraînaient les deux meules
qui écrasaient le riz dans un vacarme assourdissant. Le monstre ne
s’arrêtait jamais de ruminer les grains avec leur écorce et de les ré-
gurgiter tout polis comme de minuscules galets blancs. Lorsque je
rêvais de la sorte, c’était souvent Tchéng qui me ramenait à la réalité
en me donnant une tape dans le dos.
À l’extérieur, les réservoirs d’eau de pluie de cent cinquante
litres, qui étaient autrefois utilisés pour refroidir le moteur, étaient
toujours là. Nous les utilisions maintenant pour faire notre toilette.
Tant bien que mal, nous nous étions fait une petite place autour des
deux imposants entonnoirs qui servaient à nourrir la décortiqueuse
par le passé. Puis, nous y avions installé nos couchettes.
En chemin, nous sommes passés devant la paillote de cama-
rade Vorn. Je l’ai reconnu de loin avec sa casquette Mao et son vi-
sage criblé de cicatrices de variole. Depuis notre première réunion
d’information, il avait abandonné la grande maison et s’était instal-
lé dans un logement plus modeste. Il disait avoir pris cette décision
« par solidarité avec le peuple », mais je soupçonnais que cet ordre
venait de ses supérieurs qui l’avaient réprimandé sur le luxe dans le-
quel il vivait. Camarade Vorn était allongé dans son hamac, sous sa
pergola que longeait le chemin. Il nous a vus de loin et s’est emparé
de son journal, donnant l’impression d’être captivé par sa lecture.
J’ai vu qu’il lisait le seul journal encore publié au Cambodge, le ma-
gazine du Kampuchéa démocratique. Mais camarade Vorn le tenait
à l’envers ! Tchéng l’a remarqué au même moment que moi. Nous
nous sommes jeté un regard complice. Vorn, complexé parce qu’il
était illettré, avait voulu nous faire croire qu’il lisait à ses heures
perdues. Mais il s’était ridiculisé en tenant le journal la tête en bas.
81
Chapitre sept
Nous l’avons dépassé, puis Tchéng a pris la parole :
— C’est ridicule ! Cet homme nous déteste juste parce que
nous savons lire. La situation du Cambodge me donne envie de
vomir. Nous exercions un métier noble et cela nous condamne
aujourd’hui. Juste parce que nous sommes le nouveau peuple, nos
droits sont bafoués et nous sommes exploités. Comment le fait
d’apprendre à lire à des enfants peut-il être un prétexte pour forcer
les gens à travailler jusqu’à la mort ? Je suis dégoûté par ce que notre
pays est devenu.
Lorsque nous sommes arrivés à destination, j’ai fait glisser la
porte de l’usine pour rentrer dans notre logement désert. Mes yeux
ont mis une bonne seconde à s’habituer à la pénombre. Le bâtiment
n’avait pas de fenêtres, ce qui rendait l’endroit particulièrement in-
hospitalier. Un jeune homme de 1,65 m se tenait debout dans un
coin. À côté de la machine, il paraissait minuscule. Il portait un sac
en bandoulière :
— Bonjour. Je m’appelle Nhuong, a-t-il osé, craintif.
En khmer, Nhuong signifie « bronzé ». Il portait bien son nom.
Il était basané avec de larges épaules. Son visage rond et sa coupe au
carré lui donnaient un air d’adolescent :
— L’Angkar m’a ordonné de m’installer ici, a-t-il ajouté
comme s’il s’excusait.
Ce jeune était visiblement très timide.
Depuis que Tchéng et moi vivions à Thnot Chum, j’étais le
chef de famille. Je ne sais pas pourquoi j’avais endossé ce rôle alors
que Tchéng était plus âgé que moi. Les choses avaient peut-être
commencé au tout début, quand j’avais encore mon petit frère et ma
petite sœur sous ma responsabilité. Toujours est-il que nous fonc-
tionnions avec cette hiérarchie tacite entre nous. J’ai donc pensé qu’il
m’incombait d’intégrer notre nouveau colocataire et de le mettre à
l’aise. J’ai décidé de lancer une blague pour détendre l’atmosphère :
— Alors, bienvenue ! Je t’aurais bien offert du thé, mais bon…
Tchéng a rigolé, mais Nhuong m’a regardé sans comprendre.
82
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Sous le régime, il était interdit de faire cuire du riz, du manioc ou
une soupe de poulet en privé. Nous ne pouvions faire du feu que
pour bouillir de l’eau. Et nous n’avions même pas de feuilles de thé.
De temps en temps, les milices passaient pour vérifier que nous ne
faisions rien d’autre avec notre feu. J’ai compris que Nhuong n’était
pas au courant de la vie sous les Khmers rouges. J’avais remarqué
qu’il avait un accent :
— Nhuong, d’où viens-tu ? lui ai-je alors demandé.
— Je suis originaire du Vietnam du Sud. J’ai voulu fuir la guerre
dans mon pays et je me suis retrouvé ici. On m’a arrêté quelques ki-
lomètres après la frontière. On m’a envoyé ici, puis on m’a fait mettre
ces habits bizarres, a-t-il dit d’une voix grave et douce en désignant
son pyjama noir de travailleur.
Mon cœur s’est serré. Pauvre Nhuong, sans le savoir il avait fui
un enfer pour un autre. Et il avait l’air si jeune.
— J’ai vingt-deux ans, a-t-il ajouté comme s’il avait lu dans
mes pensées.
Nous avons discuté quelques instants. Nous lui avons donné
de nombreuses informations pratiques et l’avons aidé à s’installer.
Tchéng était excité comme une puce à l’idée d’avoir un nouveau
compagnon. J’ai regardé l’horloge au-dessus de la décortiqueuse et
réalisé que Nhuong m’avait fait perdre la notion du temps :
— Hey ! les amis, il est dix-huit heures, ai-je alors lancé. Allons
manger, sinon l’Angkar va nous réprimander.
Nous nous sommes mis en route vers la cantine collective, le
seul endroit où nous avions le droit de nous restaurer. C’était une
autre grande salle sans fenêtres, de la dimension de l’usine à décor-
tiquer le riz. Elle était au milieu du village, à trente mètres de notre
logement. Au fond se trouvait la cuisine ouverte avec des fours en
terre cuite adaptés aux grandes marmites. De longues tables et de
longs bancs en bois permettaient d’accueillir tout le village, deux
fois par jour.
Tchéng a soupiré en fixant son plat. Comme d’habitude, c’était
83
Chapitre sept
une soupe avec quelques grains de riz dur, si peu nombreux qu’on
pouvait les compter. Les Khmers rouges mettaient un seul kilo de
riz dans une marmite d’une centaine de litres d’eau. La soupe était
en réalité de l’eau agrémentée de quelques tiges de bananiers ou des
liserons d’eau. Avec un tel régime, il n’était pas surprenant que ré-
gulièrement, nous voyions des membres du nouveau peuple mourir
de faim. Je n’avais pas vu un vrai morceau de viande ou de poisson
dans mon assiette depuis que nous avions retrouvé Tchéng durant
le voyage. J’avais perdu vingt kilos depuis mon arrivée. Je n’en pesais
plus que cinquante-cinq. Mes côtes étaient chaque jour plus sail-
lantes. Nous avons avalé notre repas en silence. Après le déjeuner, la
faim me tenaillait encore. Elle ne me quittait jamais. Je la ressentais
dans mon estomac qui criait famine. Dans mes joues qui se creu-
saient à vue d’œil. Dans mes jambes qui ne me tenaient plus. Dans
mes muscles qui avaient fondu. Dans mon cerveau qui ne pouvait
plus fonctionner en hypoglycémie. J’étais obsédé par la nourriture.
La nuit, je rêvais de pyramides de fruits s’écroulant sur des tartes
encore fumantes. Un rat, un lézard, des insectes, des feuilles, de la
peau de buffle séchée, etc., j’envisageais de manger n’importe quoi.
Le lendemain, j’avais déjà été réaffecté à une nouvelle tâche
par le chef du village. Comme c’était le début de la moisson, j’avais
été incorporé au groupe mobile des laboureurs. L’odeur un peu âcre
et humide des rizières me titillait les narines. C’est une odeur ancrée
en moi comme celle de la pluie ou de la forêt. Après une matinée
passée à me courber dans les champs, les creux de mes mains étaient
cisaillés d’avoir trop arraché d’épis de riz. Chaque tige humide et
fraîche que j’arrachais de mes mains coupait un peu plus profond
ma chair. La brûlure me torturait. J’avais soif. J’ai essayé d’avaler ma
salive, sans succès. Ma langue collait dans ma bouche pâteuse. Tant
pis. Je me suis remis au travail. Une légion de moucherons bourdon-
naient autour de moi.
Je rêvassais en effectuant ma besogne. Les petits grains de riz
translucides passaient entre mes doigts. J’aurais aimé les manger
crus, à cet instant. Et si j’embarquais quelques grains ? Personne ne
verrait la différence. De toute façon, c’est légitime de garder quelques
84
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
grains de la nouvelle récolte pour soi, non ? En tout cas, c’est ce que nous
faisions avec mon père à Banhachi. Mais c’était « avant ». Peut-être
que j’aurais des problèmes ici ? En même temps, j’aurais fait n’importe
quoi pour calmer mon ventre. Mon estomac inassouvi n’arrêtait pas
de gargouiller. J’imaginais déjà le riz craquer sous mes dents. Ne
pouvant plus résister, j’ai mis quelques épis dans les trois grandes
poches de ma chemise.
Entre la fin des tâches matinales et le repas à la cantine, je suis
vite retourné dans l’usine pour cacher le riz nouveau que j’avais mis
dans mes poches. Arrivé à la maison, je l’ai disposé dans un bol en
bois et j’ai commencé à le taper avec un pilon. Je ne pensais même
pas que le bruit pourrait attirer l’attention des Khmers rouges. J’étais
comme dans un état de transe, focalisé uniquement sur le repas de
riz cru que j’allais bientôt manger.
Je n’ai pas entendu le milicien arriver. Quand j’ai réalisé ce
qui se passait, j’étais encore en train de m’acharner sur mon pilon.
Dans l’encadrement de la grande porte de l’usine se tenait un Khmer
rouge.
Armé, il me dévisageait avec un sourire sadique…
85
CHAPITRE HUIT
La sentinelle qui me toisait du regard ne m’était pas incon-
nue. C’était un Khmer rouge d’origine Cham, un groupe ethnique
présent au Cambodge et au Vietnam. Le peuple Cham a sa propre
langue et avant la chute de Phnom Penh, il était majoritairement
musulman. Un jour, employé aux cuisines, j’avais mis un serpent cuit
dans son assiette. Il avait pris cela comme un affront et m’avait insul-
té. Les Chams ne mangent pas de serpent, mais j’ignorais cela. J’étais
glacé de peur. Qu’allait-il faire de moi ? Allait-il me tuer sur place ?
Me dénoncer à Vorn ? L’homme était connu pour être très orgueil-
leux, se vantant d’appartenir à l’ancien peuple. Mon cœur battait la
chamade.
La sentinelle a commencé à me réprimander :
— Tu n’es qu’un traître de la collectivité, un ennemi du régime !
hurlait-il.
Je savais que les punitions pour trahison allaient jusqu’à la
peine de mort. Je me suis mis à claquer des dents. Je n’arrivais pas à
m’en empêcher. Mes jambes ne me portaient presque plus. J’essayais
de lire dans ses pensées, de deviner son prochain mouvement. Al-
lait-il me tirer une balle dans le torse sans prévenir ?
— Cher camarade Koeun, nous connaissons tes besoins et
nous y pourvoyons comme il faut. Pourquoi nous trahir de la sorte ?
a-t-il dit avec un brin d’ironie.
Je n’ai pas répondu. J’ai choisi de lorgner le plancher. Regarder
la sentinelle était trop stressant.
Il a continué son discours un moment. Ma nuque me faisait
mal. J’ai relevé la tête doucement. La sentinelle était lancée dans ses
86
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
critiques et sa propagande. Elle n’allait pas m’abattre en plein milieu
de sa diatribe.
Un garçon d’une douzaine d’années se tenait en retrait, proche
de la porte d’entrée. Il était certainement là depuis le début, mais
je n’ai remarqué sa présence qu’à cet instant. Il était petit, environ
1,60 m. Il n’avait peut-être même pas fini sa croissance. Ses cheveux
ondulés lui donnaient l’air d’un gentil garçon. L’adolescent prenait
frénétiquement des notes sur un cahier à spirales. Il était comme ab-
sorbé par ce qu’il écrivait. Il me semblait que j’avais déjà vu ce jeune
quelque part. Sa tête me disait quelque chose, mais impossible de me
rappeler où je l’avais vu. Quand le jeune a finalement levé la tête de
son cahier, nos regards se sont croisés. Il avait l’air mal à l’aise. Il m’a
jeté un regard plein de compassion. On aurait dit qu’il me plaignait,
qu’il avait de la peine pour moi.
Quand la sentinelle a fini son discours, l’adolescent a paru sou-
lagé.
— Pour cette fois, tu n’as qu’un avertissement. C’est bien parce
que c’est la première fois et que ton casier judiciaire est vierge, m’a
jeté la sentinelle avec dédain.
La tension est retombée d’un seul coup. J’étais sonné mais sou-
lagé. J’ai peu à peu repris conscience du monde autour de moi.
Soudain, je me suis rappelé où j’avais vu le jeune. C’était un
réparateur de montres à Thnot Chum. Il me semblait aussi que je
l’avais vu ailleurs. Oui, il n’y avait plus de doute. C’était aussi celui
qui convoquait les familles avant leur transfert pour « l’exil au pays
d’origine ». Le Khmer rouge a tourné les talons et a quitté la pièce.
L’adolescent s’apprêtait à faire de même quand je lui ai chuchoté un :
— Hé, attends !
Il s’est retourné et m’a regardé comme un animal apeuré. Il
fallait vite que je gagne sa confiance. J’avais déjà eu affaire à des en-
fants intimidés. Quand j’étais professeur de CP, sept ans auparavant,
un élève sur deux avait peur d’entrer en classe le jour de la rentrée.
J’aimais les mettre à l’aise en n’étant pas trop strict et en souriant
87
Chapitre huit
beaucoup. J’avais toujours eu un bon contact avec les enfants et les
adolescents. J’espérais qu’il en serait de même ce jour-là :
— Quel âge as-tu petit ?
— Treize ans, a-t-il murmuré.
Ce garçon aurait pu avoir été dans ma classe à l’époque. Je
mourais d’envie d’avoir à nouveau une relation humaine aussi sin-
cère que celle que j’avais jadis avec mes élèves. D’un autre côté, ce
jeune travaillait indubitablement pour l’Angkar, et lui révéler mon
ancienne profession serait une pure folie :
— Comment as-tu appris à lire et à écrire ?
— À l’école, a-t-il articulé. Mais ça, c’était avant, s’est-il em-
pressé d’ajouter. Puis il a soupiré tristement.
— Quel manuel utilisais-tu pour apprendre à lire le khmer ?
me suis-je aventuré à demander.
— Apprendre à lire avec Bonnar.
À ces mots, j’ai été brutalement renvoyé six ans auparavant.
J’étais transporté dans la petite classe de campagne où j’avais appris
à une trentaine d’enfants à lire le khmer. Je me revoyais les accom-
pagner alors qu’ils déchiffraient les histoires de Bonnar syllabe après
syllabe.
Je ne sais pas pourquoi, mais à cet instant j’ai décidé de faire
confiance à l’adolescent. Le désespoir avait peut-être déjà eu raison
de moi. J’ai soutenu le regard du jeune quelques secondes. Au fond
de ses yeux, je ne voyais que la peur, ni haine ni méchanceté. J’ai
inspiré, puis d’une seule traite et sans lâcher l’adolescent du regard,
je lui ai dit :
— Mon histoire préférée, c’est celle de la petite sœur de Bon-
nar qui apprend à faire du vélo.
— C’était aussi ma préférée, a-t-il répondu gêné.
Il avait compris ! Comme pour valider les pensées du jeune, j’ai
ajouté :
— Cela ne m’étonne pas. C’était aussi la préférée de mes élèves.
88
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Un sourire s’est dessiné sur les minces lèvres du garçon. Oui,
cette fois, il avait vraiment compris !
Puis il a avancé lentement sa main vers la mienne.
— Enchanté Lok Krou. Je m’appelle Péng.
L’heure avait tourné et je devais bientôt retourner travailler. Je
n’avais plus le temps d’aller manger. L’Angkar ne nous forçait pas à
venir à la cantine durant la pause repas. De toute façon, nous étions
si affamés qu’à ma connaissance, personne n’aurait choisi de rater le
moindre repas. J’allais devoir passer l’après-midi à jeun, mais j’étais
tellement heureux d’avoir un nouvel ami que cela ne me chagrinait
pas. J’étais beaucoup plus attristé parce que j’allais déjà abandon-
ner Péng alors que nous n’avions même pas eu le temps de discuter
un peu. Cette pensée devait aussi le peiner puisqu’il me proposa de
m’accompagner durant l’après-midi.
— C’est absurde petit frère, lui ai-je répondu. Que va penser
Vorn s’il nous voit garder les buffles ensemble ?
— Je n’aurai qu’à dire que je voulais garder un œil sur toi, vu ce
que tu as fait ce matin, a-t-il dit en me lançant un clin d’œil.
L’idée me parut risquée mais ma rencontre avec Péng m’avait
donné des ailes. Avoir eu si peur pour ma vie m’avait également libé-
ré de mes inhibitions. J’étais en vie, autant en profiter !
Cet après-midi-là, nous gardions les buffles dans la campagne
environnant Thnot Chum en discutant. À gauche, des rizières ver-
doyantes s’étendaient à perte de vue. Un épouvantail mutilé se tenait
seul au milieu des plaines fertiles. À droite, de gigantesques palmiers
formaient une forêt dense. Notre marche projetait de la poussière
rouge sur nos visages. Le soleil était haut dans le ciel bleu et la cha-
leur augmentait rapidement.
Nous sommes arrivés près de deux étangs voisins à l’eau sta-
gnante et brune. Les huit buffles d’eau se roulaient dans la vase du
premier étang en meuglant. Chaque bovidé de presque neuf cents
kilos s’affalait sur son flanc et se roulait dans la boue visqueuse.
L’odeur de gadoue était nauséabonde. Dans l’autre point d’eau, à
89
Chapitre huit
trente mètres à peine, des enfants plongeaient et se livraient à de
joyeuses batailles de boue en gloussant. Plus loin, des travailleurs
avançaient pesamment en tirant des buffles derrière eux.
— Comme toi, j’appartiens au nouveau peuple. J’ai complété
mes études jusqu’à la classe de cinquième, puis la guerre a éclaté. Les
Khmers rouges voudraient sûrement me tuer, mais ils n’en ont pas les
moyens. Comme ils sont tous illettrés, je suis leur scribe. Il faut bien
quelqu’un pour tenir leurs comptes et rédiger leur courrier.
Je repensais à Vorn avec son journal à l’envers et je n’ai pas pu
étouffer mon rire. J’ai passé ma main sur mon front. Il était dégouli-
nant de sueur. Des perles de transpiration se frayaient un chemin de
mes tempes à mon menton et mon cou.
— Le poste a quand même des avantages, a ajouté Péng comme
pour se justifier. Je peux circuler librement. Les miliciens me laissent
tranquille. Une fois, ils ont voulu m’arrêter et je leur ai montré un
papier d’un air entendu. L’arrêté en question parlait de l’élevage de
poulets et n’avait rien à voir avec mes allées et venues, mais ils ne
savaient pas lire. Je les ai eus au bluff. Ils m’ont laissé passer.
J’ai encore ri à gorge déployée.
— J’ai aussi accès à beaucoup d’informations. Si j’en ai envie,
je peux assister aux réunions des chefs khmers rouges. Et d’une cer-
taine manière je suis protégé. Sans ce poste, je serais peut-être déjà
mort.
Péng avait fini la liste des avantages que lui valait son poste de
scribe auprès de Vorn.
— Quand tu prenais des notes dans l’usine, je me suis dit que
je t’avais déjà vu quelque part. C’est toi qui demande aux familles de
faire leurs bagages pour les transferts de contingents, n’est-ce pas ?
Le visage de Péng s’est assombri :
— Oui, cela fait aussi partie de mon travail.
Les travailleurs étaient arrivés au niveau du deuxième étang. À
ce moment-là, les enfants ont sauté sur le dos des buffles et les ont
menés dans l’eau. Les animaux de bât se sont mis à mugir. Je pense
90
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
que c’est cela qui a effrayé l’un de nos ruminants. Un buffle mâle,
mesurant 1,70 m au garrot, est sorti de la vase précipitamment et
s’est enfui à travers les buissons et les palmiers en meuglant.
— Hé ! lui ai-je crié.
Il était passé à travers une épaisse végétation. Je ne le voyais
déjà plus. Si je perdais un animal, les Khmers rouges me feraient
passer un sale quart d’heure. Ils insinueraient peut-être même que je
l’avais tué pour le manger.
— Je dois aller le chercher, ai-je annoncé à Péng en courant
déjà après l’animal.
— Je viens avec toi, a-t-il répondu en s’élançant à ma suite.
Même si tu le retrouves, tu ne pourras pas le ramener tout seul. Ces
bêtes sont puissantes… et têtues.
Nous nous sommes jetés derrière les buissons et au milieu des
arbres où l’animal avait disparu. Il n’était pas là. En revanche, de
grosses traces de pattes nous indiquaient qu’il était parti à droite.
Nous avons suivi les empreintes quelques minutes. À chaque inspi-
ration, une bouffée d’air suffocant s’engouffrait dans nos poumons.
Nous nous enfoncions plus profondément dans la forêt. Nous avons
encore avancé quelques minutes. Il n’y avait plus de signe de l’ani-
mal. Nous étions arrivés dans un coin de Thnot Chum qui m’était
inconnu. Les miliciens nous interdisaient souvent de venir par ici
quand ils « effectuaient des opérations ». Visiblement, Péng n’était
pas aussi perdu que moi, car il m’a guidé en dehors du bois. Quand
mes yeux se sont réhabitués à la luminosité, j’ai failli tomber à la
renverse.
J’étais face à une gigantesque tombe à ciel ouvert, un charnier de
cinquante mètres carrés sous le soleil ardent. Des tranchées avaient
été creusées dans le sol. À quelques endroits, de l’herbe fraîche était
retournée. Elle était censée reboucher les trous. Cela n’était pas suffi-
sant : nous distinguions les cadavres dans la fosse commune. À cette
vue, ma vision s’est troublée. Était-ce la chaleur ou le choc ? Peut-
être que j’avais attrapé une insolation et que j’hallucinais. Je me suis
retourné vers Péng.
91
Chapitre huit
— Je ne voulais pas que tu voies cela. Je pourrais avoir des
ennuis, a-t-il lâché.
À son visage, j’ai compris que je ne rêvais pas. Il était livide.
J’ai regardé à nouveau les tombes, mais j’ai vite détourné le regard. Je
ne voulais pas les observer. C’était trop douloureux. J’avais du mal à
respirer et je me suis mis à trembler. Péng, qui était resté silencieux
jusque-là, a tourné le dos au charnier. Puis il m’a chuchoté, comme si
on venait de lui arracher les boyaux :
— Ils sont exécutés à la lisière de la forêt derrière Thnot Chum.
Voilà le vrai exil vers le pays d’origine.
92
CHAPITRE NEUF
J’ai regardé le ciel. Il était propre comme un plat en inox bien
lavé. La chaleur était telle qu’il m’était pénible de rester immobile
sous les rayons aveuglants du soleil. Avec cette température, les
buffles étaient indomptables. Pour la centième fois de l’après-mi-
di, j’ai fouetté un mâle qui tentait de sortir du troupeau. Le bâton
en bambou que j’utilisais pour faire avancer les animaux me collait
dans la main. Un moustique est venu s’écraser sur ma joue. Je me
demandais ce que Tchéng et Nhuong faisaient dans leurs groupes de
travailleurs respectifs. À quelle tâche se tuaient-ils ?
Malgré le régime totalitaire, notre trio faisait de son mieux
pour garder une attitude positive. Nous effectuions chaque tâche que
l’Angkar nous confiait avec application et diligence. Avec le temps,
nous avions gagné la sympathie de nombreux responsables khmers
rouges, si ce n’est leur respect. Nous faisions profil bas et avions ra-
rement des ennuis. Les femmes des Khmers rouges, généralement
plus douces, avaient commencé à nous apprécier. Nous faisions par-
tie intégrante du paysage et beaucoup nous considéraient comme
des leurs. Certaines femmes espéraient même organiser le mariage
d’une de leurs filles avec l’un de nous trois. Mon succès auprès des
filles m’avait suivi jusque dans les camps de travaux forcés, malgré
mes vingt kilos en moins ! La bonne réputation dont nous bénéfi-
cions dans le camp nous rendait la vie plus supportable malgré l’épée
de Damoclès suspendue sur nos têtes.
La plupart des gens qui étaient sortis de Phnom Penh ou des
villes deux ans auparavant travaillaient dans les champs. Ils portaient
tous des habits de ville qu’ils avaient dû teindre en noir à l’aide d’un
petit fruit à la pulpe foncée. Les sarongs bigarrés ou les chemises
94
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
claires étaient les signes d’une période décadente qu’il fallait laisser
derrière soi pour espérer un avenir meilleur. Pour ma part, je portais
des vêtements de paysan, la tenue de l’ancien peuple. J’avais jeté mes
chemises à boutons et mes pantalons à pinces et à fermeture éclair.
Je portais un pantalon noir large qu’il fallait serrer à la taille à la
manière d’un sarong, long pagne traditionnel. Je faisais tout pour
adopter les us et coutumes des paysans et m’intégrer dans l’utopie
agrarienne2. J’ai même appris à réparer les chars à buffle. Leurs deux
grandes roues en bois étaient solides, car elles avaient un cerclage en
fer. En revanche, les coques extérieures des charrettes étaient fragiles
et un obstacle pouvait facilement les ébrécher. À force de les rac-
commoder à l’aide de morceaux de bois de fortune, j’étais considéré
par les villageois comme l’expert en réparation. Ainsi, ma manière
de m’habiller « comme un vrai paysan » et ma débrouillardise me va-
laient la faveur des Khmers rouges. Un jour, un des responsables du
village de Thnot Chum m’avait même glissé :
— Camarade Koeun, pour quelqu’un de la ville, vous êtes plus
à l’aise que certains d’entre nous qui sommes pourtant des paysans.
Camarade Rin, avec qui je surveillais le troupeau, s’est essuyé
la nuque pleine de sueur avec son krama noir et blanc. Le régime
prétend que ce qui définit un être humain, c’est son appartenance
à l’ancien ou au nouveau peuple ; c’est un mensonge. Les amitiés
transcendent ces considérations. J’étais notamment devenu ami avec
Rin, un ancien soldat khmer rouge. C’était un beau jeune homme
de dix-neuf ans au visage fin. Sa coupe militaire lui donnait un air
sérieux et autoritaire, mais pas assez toutefois pour faire oublier son
visage d’ange.
À ce moment-là, Rin n’avait aucun poste stratégique dans le
parti. C’était un simple travailleur comme moi. C’est en coupant du
bois et en labourant ensemble que notre amitié s’était tissée. Ses pa-
rents, qui étaient mes voisins, avaient une haute estime de moi. De fil
en aiguille, notre confiance mutuelle se développait. Rin était calme.
Sa présence était agréable. Lorsque nous travaillions ensemble, nous
2
Idéologie politique qui défend les droits des paysans et des propriétaires terriens (NDÉ).
95
Chapitre neuf
osions parler de quasiment tous les sujets. Le seul sujet tabou était
les années qu’il avait passées en tant que soldat khmer rouge. Chaque
fois que j’avais tenté d’aborder le sujet, il s’était fermé comme une
huître. Je pressentais que son passé comportait des épisodes qu’il
aurait préféré oublier. Mais je ne voulais ni remuer le couteau dans
la plaie ni ruiner notre amitié. Je m’abstenais donc de parler de ces
choses avec lui. Nous marchions côte à côte en cadence. Mon ombre
et celle des buffles se projetaient sur ses pieds. Rin en observait le
mouvement, comme pour tuer l’ennui.
— Que va-t-il arriver au peuple nouveau ? lui ai-je demandé
pour lancer la conversation.
— Franchement, je suis pessimiste, m’a-t-il répondu, mal à
l’aise. Pour moi, il n’a aucune chance de rester en vie sous le régime.
Le plan des Khmers rouges est d’éliminer le nouveau peuple d’une
manière ou d’une autre, tôt ou tard.
— Tu me dis tout le temps ça mais tu n’as rien pour le prouver.
— Koeun, ne complique pas les choses. Crois-moi tout sim-
plement.
Rin tripotait nerveusement sa casquette Mao.
— Compliquer les choses ? Je ne complique rien. C’est toi qui
es vague. Tu balances des paroles alarmistes alors que tu n’as rien
pour les démontrer.
Le silence s’est installé. Les propos de Rin m’avaient troublé. Il
me disait que j’avais 100 % de chances de mourir et refusait de m’en
dire plus. Rin a senti que j’étais vexé et agité. Il a regardé autour de
nous.
— Si je te raconte quelque chose, promets-moi que tu ne le
répéteras pas, m’a-t-il murmuré.
— Bien sûr. Tu me prends pour qui ? !
J’étais de plus en plus inquiet.
— Et promets que tu ne me jugeras pas, a-t-il ajouté très ému.
Promets que cela n’altérera pas notre relation.
— Euh… d’accord.
96
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Je sentais Rin bouleversé, plus que ce que j’aurais pu le soup-
çonner.
— C’est quelque chose que j’aurais dû raconter depuis long-
temps, mais je n’en ai jamais eu l’occasion… ni le courage.
J’ai tendu l’oreille et me suis rapproché de Rin pour qu’il me
livre son secret.
— Je n’avais que treize ans quand je suis devenu soldat. J’ai été
enrôlé de force. J’ai vu de mes propres yeux des centaines d’exécu-
tions de gens du peuple nouveau. C’est pour cela que je te dis que tu
n’as aucune chance de t’en sortir.
Il a fait une pause. Je sentais que la confession qui lui pesait
tant allait venir.
— Un jour, ma ville est tombée entre les mains des Khmers
rouges. Ensuite, ils ont voulu purger la ville des ex-soldats, des gen-
darmes, des policiers et des fonctionnaires. Alors, mon chef nous a
donné l’ordre, à deux de mes amis de douze ans et à moi, d’exécuter
cent prisonniers chacun. Mon premier ami a hésité. Le chef lui a tiré
une balle dans la tête. Le deuxième a eu droit au même sort. Quand
mon tour est arrivé, j’ai demandé un litre d’alcool de riz que j’ai bu.
La voix aiguë et perçante de Rin s’est brisée.
— Ce souvenir me hante chaque nuit. Complètement ivre, j’ai
tué les cent personnes en leur brisant la nuque à coups de bâton.
Silence.
— J’ai participé aux exécutions, voilà pourquoi je peux te dire
que ce régime est fou.
Il s’est mis à sangloter en silence. Il avait dû revivre la scène
des centaines de fois sans pouvoir tourner la page. Un gros poids
venait d’être enlevé de ses épaules, mais son sentiment de culpabilité
demeurait fort. Mon ami avait la peau relativement claire pour un
Khmer, mais à présent il était franchement blanc comme un linge.
— Crois-tu que je pourrai me racheter un jour ?
Je ne comprenais pas vraiment sa question. Avait-il peur d’être
réincarné en insecte à cause des hommes qu’il avait tués ? Mon père
97
Chapitre neuf
m’avait inculqué le principe du karma selon lequel notre sort pré-
sent est déterminé par le bilan moral de nos vies antérieures. Il me
semblait que Rin avait peur d’avoir un mauvais karma dans sa vie
ultérieure. J’avais toujours eu du mal à comprendre cette doctrine
« de cause à effet ». Je trouvais cela terrible. Si c’était la vérité, quelles
seraient les conséquences des actes de Rin sur sa prochaine vie ? Je
ne pouvais pas accepter qu’il doive souffrir davantage dans une pro-
chaine vie que ce qu’il avait déjà dû endurer. Cela me semblait trop
injuste. Pour moi, Rin était avant tout une victime, pas un bourreau.
En rentrant à Thnot Chum ce soir-là, j’étais hanté par la
confession de Rin. Il avait sûrement raison. Nous allions tous mourir.
Peu de temps auparavant, d’autres contingents avaient été transférés.
Poeung, un de mes amis, avait été emmené avec le dernier convoi.
Poeung était un garçon souriant, calme et agréable. Nous imitions
Vorn en cachette ensemble pour rigoler. Je n’ai même pas été surpris
quand, trois jours plus tard, j’ai vu un milicien porter la montre et la
chemise de Poeung. Depuis la découverte des charniers avec Péng,
je ne me faisais aucune illusion quant à « l’exil au pays d’origine ». Je
redoutais juste le jour où j’allais être convoqué.
***
Étant donné la situation, je savais que je pouvais mourir à tout
moment. J’avais envie de revoir ma famille, peut-être une dernière
fois. Puisque j’avais bonne réputation auprès des Khmers rouges, et
notamment de Vorn, je pouvais parfois obtenir des faveurs. Un jour,
entre deux « missions », j’ai demandé à mon responsable la permis-
sion d’aller rendre visite à ma sœur Navang et ses enfants. Je ne les
avais pas revus depuis notre séparation avant Thnot Chum. J’avais
appris qu’elle ne vivait qu’à cinq kilomètres à vol d’oiseau. Mon res-
ponsable avait hésité, mais sa femme avait intercédé en ma faveur et
il avait cédé. J’ai confié mes buffles à Tchéng et Nhuong et me suis
mis en route. Je marchais gaiement à travers les champs. J’avais hâte
de revoir ma sœur et ses enfants. À mi-chemin, je courais presque.
À chaque foulée, des souvenirs de Navang emplissaient mon esprit.
98
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Navang était ma deuxième sœur, elle devait avoir vingt-trois
ans à ce moment-là. Avant la guerre, elle était reconnaissable à sa
coupe de cheveux au carré et à ses sarongs colorés ou fleuris. Elle
avait un petit garçon de cinq ans, Yves, et une petite fille d’un an,
Navoth. Dans mes souvenirs, Yves était un petit bonhomme potelé
qui ne manquait pas une occasion de faire une bêtise. Comme la
plupart des enfants asiatiques, il avait les cheveux noirs et fins et un
petit nez épaté. Son teint rose et ses yeux pétillants lui donnaient un
visage poupin. Navoth, sa petite sœur, était un bébé. Elle passait son
temps à dormir et à réclamer le lait de sa mère, au grand dam d’Yves
qui voulait jouer avec la petite fille. Quand elle avait faim, elle sortait
sa petite langue rose et baveuse, à l’affût du sein maternel.
Dans le village de ma sœur, un passant m’a facilement indiqué
son logement. C’était un grand bâtiment délabré et avec une seule
lucarne. Elle était sale, encombrée de toiles d’araignées, mais j’ai pu
apercevoir des silhouettes à travers. J’ai frappé et suis entré sans at-
tendre de réponse.
Il n’y avait que des femmes. Elles s’affairaient dans l’unique
grande pièce qui avait une allure de dortoir lugubre. La plupart cal-
maient, berçaient ou nourrissaient leurs enfants. En les voyant, j’ai
compris où je me trouvais : ce bâtiment était le logement des veuves.
Le passant avait dû se tromper, Navang était mariée. Il avait un ac-
cent, peut-être n’avait-il pas compris qui je cherchais. Je m’apprêtais
à repartir quand une voix douce derrière moi m’a appelé :
— Grand frère ! ça fait plaisir de te voir.
Sans même me retourner j’avais reconnu la voix de Navang.
Impossible ! Le choc a été terrible quand j’ai fait volte-face. Une
Navang squelettique se tenait devant moi. Ses cheveux n’étaient pas
coiffés et ils étaient très longs. Elle flottait dans son pyjama noir.
Pire, Navoth, qui avait maintenant deux ans, était tellement maigre
que je la reconnaissais à peine. C’est triste à dire, mais elle ressem-
blait davantage à un bébé singe qu’à un être humain. Son ventre était
rebondi, signe de grave malnutrition. En comparaison, ses membres
paraissaient longs et très maigres comme ceux d’un orang-outan. On
99
Chapitre neuf
voyait les os de ses épaules et de ses genoux. Je me trouvais stupide
de ne pas avoir pensé à lui apporter un peu de nourriture, des fruits
que j’aurais pu trouver en route ou une portion de mon repas de
midi.
Navang a dû lire l’incompréhension dans mon regard car elle
me dit :
— Mon mari a été exécuté quelques semaines après notre sé-
paration à Baray. Il n’avait rien fait de mal, il était juste policier avant
l’an zéro. Depuis, nous mourons de faim.
Bizarrement, ma sœur s’était exprimée avec beaucoup de di-
gnité.
100
CHAPITRE DIX
Je venais d’être convoqué. Le choc à peine reçu, je suis entré dans
un état proche de la transe. Je n’avais aucun doute sur le fait que j’allais
mourir et je ne savais pas quoi faire de cette vérité ni de moi-même.
J’étais déconnecté de tout ce qui était autour de moi. Je flottais plutôt
que je ne vivais. Le reste de ma matinée s’est déroulé comme si j’étais
le spectateur de ma propre vie. Je plantais le riz comme un automate.
Des pensées étranges me venaient à l’esprit. Par exemple, je plantais
du riz que je ne verrais jamais pousser. Je trouvais cette idée fascinante
de morbidité. Pour la première fois de ma vie, je considérais ce monde
avec beaucoup de détachement. Mon existence n’avait plus qu’une
perspective : la certitude de mourir bientôt. Honnêtement, je n’ai que
peu de souvenirs des deux ou trois heures que j’ai passées dans les
champs. Peut-être que mon souvenir des événements a été altéré par
le choc. Je me rappelle seulement avoir ressassé les paroles suivantes
comme pour les saisir réellement :
— Dans trente-six heures, je vais mourir à la sortie de notre
village.
Après le repas de midi, j’ai dû faire mes adieux aux femmes
des Khmers rouges, comme le milicien me l’avait demandé. Tant
bien que mal, j’essayais de garder mon sang-froid mais je jouais mal
la comédie. Ma voix manquait d’assurance et beaucoup ont dû ré-
aliser que mon sourire était faux. J’avais beau blaguer pour cacher
mon désarroi, je n’en menais pas large. Je lançais des banalités à des
connaissances et à des amis :
— Oui, à bientôt. C’était sympa ces vingt-huit mois ensemble.
Les femmes des responsables khmers rouges, en particulier,
102
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
essayaient en vain de me donner le change :
— Prends soin de toi, camarade Koeun ! m’a dit l’une d’entre
elle.
C’était une petite femme aux cheveux argentés et aux yeux noirs
et doux. Elle dissimulait mal ses larmes. Ses amies utilisaient un kra-
ma pour cacher leurs yeux bouffis et leurs joues humides. Mais le fou-
lard ne réussissait pas à étouffer la tristesse de leur voix. Bien sûr, elles
savaient toutes ce qui m’attendait. Leurs maris leur avaient sûrement
raconté ce qu’est « l’exil au pays d’origine ». Je n’ai pas voulu prolonger
les « Au revoir ». C’était trop misérable et je savais que je ne pourrais
pas feindre l’enjoué encore longtemps. Au fond de moi, j’étais incons-
olable. De plus, il s’était mis à pleuvoir. C’était le moment de l’année,
en plein milieu de la saison des pluies, où le pays était particulière-
ment arrosé. Des pluies courtes et diluviennes s’abattaient désormais
sur le Cambodge, suivies d’une chaleur moite et tropicale.
Je me suis dirigé rapidement vers l’usine. Je courais à toute
vitesse en évitant les flaques d’eau. Les adieux avaient agi comme
un électrochoc sur moi. J’avais à nouveau la tête sur les épaules et
je voulais des nouvelles de Tchéng et de Nhuong. Étaient-ils aussi
convoqués ? En arrivant devant chez nous, une mauvaise surprise
m’attendait. Trois miliciens patrouillaient déjà autour de notre mai-
son. L’Angkar les avaient certainement placés là pour nous empê-
cher d’organiser une fuite ou une rébellion.
Trempé, j’ai fait glisser la grande porte. Tchéng et Nhuong
étaient assis face à face sur leur matelas. Tchéng se tenait la tête
entre les mains. Quant à Nhuong, il avait des yeux ronds comme des
soucoupes et affichait un visage incrédule.
— Vous aussi ? leur ai-je lancé sur le seuil.
— Oui, m’ont-ils répondu à l’unisson.
Ce soir-là, nous avons été convoqués à une réunion un peu
spéciale. D’habitude, les responsables de Thnot Chum nous criti-
quaient sévèrement pendant les rassemblements. Mais cette fois-ci,
le leader ne nous faisait que des éloges. C’était un vieil homme au
visage dur et raviné. Les yeux rouges, il s’égosillait à rappeler tout ce
103
Chapitre dix
que nous avions « accompli avec l’Angkar ». C’était absurde. Nous
rappeler ce que nous avions fait était-il censé nous réconforter ? Un
homme dans la salle s’ébrouait, comme un animal impatient. À ce
moment-là, la seule chose que je désirais était de mourir dignement.
On m’avait volé ma vie pendant vingt-huit mois. Je refusais qu’on
me vole également ma mort. Je ne pouvais me résigner à aller mou-
rir dans la forêt, abattu comme un chien galeux. Je préférais encore
m’échapper et être tué par une balle dans le dos. Qu’y a-t-il de plus
désolant que d’être mené à l’abattoir comme une brebis ?
Non ! On ne m’aurait pas aussi facilement. Alors que la ré-
volte montait en moi, je voulus partager mon idée avec Tchéng et
Nhuong. Je ne tenais plus en place. Les premières étoiles commen-
çaient à apparaître à l’horizon, alors que le crépuscule faisait place à
la nuit. Elles ressemblaient à une traînée de paillettes. Mon visage
me démangeait de plus en plus. Ma tête semblait sur le point d’écla-
ter. Il fallait que je parle à mes amis.
J’étais résolu, mais à notre retour de la réunion, les miliciens
patrouillaient à nouveau. Leur chef fumait une cigarette avec ap-
plication en contemplant notre demeure. Ils frôlaient les murs. Im-
possible de planifier une fuite. Tchéng et Nhuong étaient abattus.
J’aurais voulu leur faire part de ma détermination à mourir différem-
ment. Ou au moins les ranimer un peu, mais je ne voulais pas com-
promettre notre fuite en alertant les miliciens. Nous nous sommes
donc couchés dans le silence. Une brise tiède soufflait et apportait
une odeur de fleurs. Je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Attendre
la mort est un sentiment étrange. J’avais l’impression de dormir dans
un cimetière entouré d’oiseaux nocturnes, hiboux et chouettes, qui
chantaient un requiem en notre honneur.
Vers minuit, quelqu’un est entré dans l’usine, interrompant
mes pensées de condamné insomniaque. Il avança à tâtons jusqu’à
nos lits. Tchéng et Nhuong se sont immédiatement redressés sur
leur couchette. Apparemment, ils n’avaient pas réussi à dormir non
plus. Aux aguets, nous regardions la mince silhouette se déplacer
dans le noir. Sa démarche maladroite le faisait paraître plutôt inof-
104
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
fensif. Peu à peu, j’ai cru le reconnaître. Et quand il a chuchoté : « J’ai
vu vos noms sur la liste et je ne pouvais pas rester sans rien faire »,
j’ai compris qui c’était :
— Péng !
J’ai retenu mon cri in extremis.
— Chut ! a-t-il repris. Les miliciens m’ont laissé passer, mais ils
nous écoutent. Restons discrets.
J’étais fou de joie. La présence de mon ami était comme un
baume pour mon cœur endolori.
— Péng, j’envisage de fuir, ai-je dit tout bas.
— Tu as raison, à votre place, je fuirais aussi.
Nhuong et Tchéng étaient perplexes. Je ne pouvais pas voir
l’expression de leurs visages dans le noir, mais je voyais leurs yeux
grands ouverts et pétillants. Ils échangeaient des coups d’œil dubita-
tifs. Je n’avais pas pu leur parler de mes intentions avant, et mainte-
nant ils étaient pris de court par ma discussion avec Péng.
— Euh, pourquoi fuirais-tu ? Est-ce qu’on est vraiment cer-
tains qu’ils veulent nous exécuter ? Si ça se trouve, l’exploitation de
caoutchouc a réellement besoin de main-d’œuvre, a avancé Tchéng.
Mon ami m’a énervé. J’en avais déjà parlé avec lui. Je lui avais
raconté « l’exil au pays d’origine ». Malgré tout, il demeurait incorri-
giblement naïf. Péng secouait la tête, comme pour lui signifier de se
taire. J’allais m’adresser à Tchéng quand Péng a dit doucement :
— Je vais te raconter quelque chose alors, si tu le veux bien.
Il m’a semblé voir Tchéng hocher la tête dans la pénombre.
— Il y a quelques semaines, je suis allé au QG de l’Angkar
pour un banquet. Les miliciens parlaient de Ngieb, un homme du
nouveau peuple, qui avait été arrêté.
— Je connais Ngieb, a interrompu Tchéng. C’était un grand
gaillard qui plongeait pour décoincer les filets de pêche quand ils
s’accrochaient au fond de la rivière. Il faisait partie de l’un des deux
derniers contingents appelés avant nous.
105
Chapitre dix
— Oui, a repris Péng. Bon, quand il est arrivé devant les char-
niers avec les miliciens lors de son transfert, il a demandé : « Quelle
faute ai-je commise ? Pourquoi l’Angkar veut-il m’exécuter ? » Le
milicien l’a tapé derrière la nuque dans le noir. Ngieb s’est évanoui.
Il convulsait. Du sang coulait de sa bouche et de son nez. Ils l’ont
achevé à coups de bâton.
— Mais…
Tchéng était bouche bée.
— Ils m’ont raconté cette histoire en rigolant. Ils m’ont dit :
« Quand Ngieb a vacillé après avoir reçu le coup sur la nuque, on
aurait dit qu’il dansait ! » en se faisant des accolades.
— À votre place, je fuirais, a répété Péng après dix secondes
de silence.
Il risquait sa vie en venant nous délivrer ces informations. Je lui
en étais tellement reconnaissant. J’aurais voulu lui dire à quel point
il m’avait aidé dans cet enfer. Mais je n’ai jamais été très doué pour
exprimer mes émotions et l’instant était grave. Il avait raison, nous
devions fuir. Mais ce soir, il était déjà trop tard. La milice est restée
à son poste toute la nuit.
***
Le lendemain matin, on nous a mis au travail dans la cantine
collective. C’était futé de la part de l’Angkar. On pouvait ainsi nous
surveiller. J’étais distrait. J’épiais les alentours, espérant que Tchéng,
Nhuong et moi pourrions être seuls un instant pour planifier notre
fuite. Je gardais aussi un œil sur mes amis, pour être sûr qu’ils te-
naient le coup. Tchéng passait souvent la main dans ses cheveux mi-
longs pour les rejeter en arrière. Cela lui donnait un air intrépide. Je
regardais ma montre frénétiquement toutes les cinq minutes. C’était
une montre Citizen automatique noire, que j’avais achetée à Phnom
Penh, et dont j’avais enlevé le bracelet pour qu’elle paraisse plus dis-
crète. Je la sortais furtivement de ma poche, car je n’avais pas le droit
d’en posséder une et je n’avais aucune raison de surveiller l’heure.
106
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Il ne nous restait que douze heures. Je ne tenais pas en place. Nous
ne pourrions pas parler pendant le repas ! Je voulais tenter le tout
pour le tout, mais nous étions constamment entourés de dizaines de
personnes.
Enfin, la cloche de la cantine a annoncé l’heure du repas.
Avant le repas, nous avions le temps d’aller nous laver dans la rivière.
C’était l’occasion parfaite. Au milieu du fleuve, avec le bruit du cou-
rant, personne ne pourrait nous entendre. Nous avions à peu près
cinq minutes pour prendre une décision. Pendant notre bain, j’ai été
surpris que Tchéng prenne l’initiative. Le discours de Péng la veille
l’avait apparemment travaillé.
— Si nous ne faisons rien, nous allons mourir, a lancé Tchéng.
C’est certain. Que diriez-vous de fuir ? S’ils nous attrapent, ils nous
tueront, mais au moins nous aurons tenté notre chance !
— Je suis d’accord, ai-je répondu. Les miliciens seront à la can-
tine. Cela nous donne une fenêtre pour partir sans être vus. Nhuong,
qu’est-ce que tu en dis ?
Nhuong nous regardait les yeux écarquillés. Il se frottait le cou
d’un geste machinal. Lui, il n’avait rien vu venir ! Je ne m’attendais
pas à ce qu’il nous contredise. Il était très respectueux envers Tchéng
et moi. Je pense qu’il avait un complexe d’infériorité parce qu’il était
jeune, étranger et pas éduqué. Il se soumettait constamment à nos
décisions.
— D’accord, je vous suis, a-t-il répondu sans broncher.
Les Khmers rouges étaient en train de manger, c’était le bon
moment. Le seul moment.
Nous sommes passés par notre usine pour récupérer quelques
affaires. Nous avions enfilé deux couches de vêtements. J’avais pris
des vêtements fins pour que les deux couches n’attirent pas l’atten-
tion. Nous avions aussi un krama, une paire de sandales légères en
plastique et un chapeau en feuille de palmier à sucre chacun. Pour
ma part, j’avais aussi ma montre, un briquet et j’ai pris en souvenir un
tissu sur lequel il y avait les empreintes des pieds de mon père et de
ma mère. Tchéng a attrapé au passage une gamelle militaire en inox,
107
Chapitre dix
puis nous sommes partis sans même un regard vers l’usine où nous
avions vécu pendant vingt-huit mois.
Nous nous sommes donné rendez-vous de l’autre côté de la ri-
vière en crue. Puis nous nous sommes dispersés pour partir sans trop
attirer l’attention. L’un est parti au milieu, les deux autres à chaque
bout du village.
108
CHAPITRE ONZE
Premier jour de fuite. Le sang battait fort dans mes tempes. Je
traversais le village d’un pas rapide, inattentif au chant des tourte-
relles. Marcher vite, mais sans courir. Ne cours pas Koeun, cela éveillerait
les soupçons. Un pas devant l’autre. Garde le rythme. Ne montre pas ton
stress. Fais comme si de rien n’était. C’était l’heure de la cantine, il n’y
avait presque personne dehors. La route principale qui coupait le vil-
lage en deux et les sentiers autour des maisons étaient déserts. Vidé
de son activité, Thnot Chum aurait pu passer pour un village cambod-
gien paisible. Seules les mitraillettes parsemées dans les branches des
arbres, sur le sol et les tables en bois, rappelaient la situation tragique.
J’aurais pu en dérober une. Non, le poids de l’arme me ralentirait.
Sur le qui-vive, je jetais des regards à droite et à gauche. Un
responsable khmer rouge pouvait surgir de nulle part à n’importe
quel moment. S’il me surprenait en train de sortir du village à l’heure
du repas, il comprendrait immédiatement mes intentions et me fu-
sillerait sur place. Je me suis mis à transpirer à cause de mes deux
couches de vêtements et de la marche rapide. La sueur ruisselait
dans ma nuque et mon dos. L’odeur forte et masculine de ma propre
transpiration m’attaquait les narines. Encore cent mètres et je serai sorti
du village… Encore cinquante mètres.
J’avais presque atteint la lisière de Thnot Chum quand une
voix familière m’a glacé de surprise :
— Camarade Koeun, tu tombes bien. Pourrais-tu me couper
les cheveux ?
Sous sa maison sur pilotis, camarade Rin me fixait avec une
sérénité déconcertante. Il a détourné le regard et s’est mis à inspecter
110
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
sa chevelure à l’aide d’un petit miroir carré qu’il tenait dans sa main
droite. De sa main gauche il tripotait ses mèches, trop longues à
son goût. La vue de mon ami, qui m’aurait habituellement rempli
de joie, m’a fait frissonner de peur. Le compte à rebours avait com-
mencé pour moi. Les miliciens allaient remarquer notre absence à
la cantine d’un moment à l’autre. Rendre service à Rin me ferait
perdre un temps précieux. Il me fallait trouver une bonne excuse
pour m’esquiver et partir vite. Mon cerveau fonctionnait à cent à
l’heure. Partir en courant sans lui répondre ? Trop risqué. Dire que je
ne savais pas faire ? Irréaliste, Rin m’avait déjà vu couper des cheveux.
Refuser tout simplement ? Choquant pour un Khmer. On ne refuse jamais
de rendre un service. Avec un calme et une assurance qui relevait à
100 % du bluff, je lui ai glissé :
— Je suis pressé, je dois aller retrouver ma famille.
Je croisais les doigts pour qu’il ne me retienne pas.
— D’accord. Bonne journée ! m’a finalement lancé Rin, étran-
ger à la détresse qu’il venait de me causer.
Je me suis sauvé illico.
J’ai repris ma marche rythmée. Un pas devant l’autre… Garde
le rythme… Ne montre pas ton stress. Sondant les environs à la re-
cherche d’un milicien, j’ai vu mes deux amis à deux cents mètres
de moi dans la plaine. J’ai hâté le pas. Alors que leurs silhouettes se
rapprochaient, je distinguais leur faciès nerveux. Ils piétinaient avec
angoisse et tournaient sur eux-mêmes en m’attendant. À leur hau-
teur, encore haletant, j’ai pointé mon doigt droit devant nous pour
signifier que nous devions continuer par là. Je n’avais pas la force
de parler, j’ai donc juste ouvert la marche. Tchéng suivait dans mes
pas. Nhuong fermait la marche. Nous avancions d’un même pas, à
vive allure, déterminés, notre souffle donnant la cadence. Chaque
silhouette furtive à l’horizon nous horrifiait.
Arrivés au lac, il était hors de question de le contourner. Nous
n’avions pas le temps. Toujours sans un mot (nous n’avions ni le
souffle ni le temps pour bavarder), je me suis avancé dans le lac à
grandes enjambées, jusqu’à ce que l’eau atteigne presque mes ge-
111
Chapitre onze
noux. Puis j’ai plongé la tête la première dans l’eau brune. Malgré
le poids de mes vêtements qui m’attirait vers le fond, je nageais un
crawl méthodique. Derrière moi, Tchéng et Nhuong nageaient avec
le même zèle, éclaboussant tout. J’ai atteint la rive opposée et à l’aide
de mes mains je suis sorti de l’eau et me suis précipité vers une forêt
dense pour me cacher des passants. À partir de là, je pouvais courir.
Plus personne ne pensera que nous sommes de simples villageois de toute
manière. Aussi éloignés de Thnot Chum, nous étions forcément des
fugitifs. Un pas devant l’autre. Garde le rythme. En file indienne, mes
amis me suivaient toujours.
— C’est bon ? Tout le monde est là ? leur ai-je crié sans me
retourner, le souffle encore court.
— Deux « Oui ! » brefs se sont fait écho et j’ai continué bille
en tête.
Je m’étais à peine enfoncé dans la forêt qu’un coup de feu sec
a éclaté de l’autre côté du lac, peut-être une quarantaine de mètres
derrière moi. Je me suis instinctivement jeté à plat ventre par terre,
me rattrapant sur les mains. Ils ont réalisé que nous n’étions pas à la
cantine. Ils sont à nos trousses. Sans tarder, j’ai regardé entre les arbres
pour vérifier que mes amis étaient toujours en vie. À peine avais-je
eu le temps de les voir bouger que j’ai crié : « Courez ! » Puis je me
suis relevé à toute vitesse avant de déguerpir sans plus réfléchir.
Nous courions comme des fous. Nous avancions rapidement
tout droit dans la jungle, évitant de justesse des racines menaçantes
et des branches piquantes. Je me frayais un chemin entre la végé-
tation luxuriante et les lianes épineuses. Je devais parfois ralentir
pour me faufiler entre deux arbres. Je regardais droit devant moi,
sans oser détourner le regard, pas même pour vérifier si mes deux
amis me suivaient toujours en file indienne. Tantôt courbé, tantôt
sautant pour éviter des flaques, j’avançais. Des branches aiguisées
me lacéraient le visage et les avant-bras. À tout moment, je m’at-
tendais à entendre un coup de feu et à voir l’un de mes amis s’effon-
drer. Mon cœur battait si fort dans ma poitrine que j’avais mal au
torse. Tous les muscles de mon corps étaient sollicités par la course
112
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
et mon corps entier brûlait de douleur. Le front surtout me faisait
mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. J’arrivais à
peine à respirer. Un pas devant l’autre… Garde le rythme. La lisière
du bois s’approchait et nous courions toujours avec la même fréné-
sie quand nous sommes arrivés au niveau d’un canal. Sans même
m’arrêter, je me suis engagé sur le pont de singe qui le surplombait.
Mes mains brûlaient en frottant la corde qui servait de main cou-
rante. Tchéng et Nhuong me suivaient à une dizaine de mètres.
J’avançais tellement vite que j’avais du mal à garder l’équilibre sur
le treillis rigide en bois où je posais les pieds.
Au milieu de la traversée, j’ai senti le sol s’effondrer sous moi.
Le pont a cassé sous ma jambe gauche qui s’est enfoncée jusqu’au
bassin. Je n’ai pas pu retenir un hurlement de douleur :
— Ma jambe !
Tchéng et Nhuong se sont précipités derrière moi. Tchéng m’a
attrapé la main et ils m’ont, tous les deux, tiré pour que je ne tombe
pas dans le canal :
— Koeun, ta jambe est cassée ? m’a demandé Nhuong, pani-
qué.
C’était la première fois qu’il s’adressait à moi depuis notre dé-
cision de fuir. Entendre sa voix m’a paru bizarre après notre fuite si-
lencieuse. J’ai tâté ma jambe de haut en bas, soulevant mon pantalon
pour inspecter ma peau. Par miracle, elle n’était pas fracturée. Il n’y
avait de rien grave, juste quelques égratignures.
***
Quelques minutes plus tard, un autre cours d’eau tranquille
nous barrait la route. Sur l’autre rive s’étendait une forêt de bam-
bous sur toute sa longueur. Nous pouvions donc traverser la rivière
sans être à découvert. Par précaution, nous avons tout de même
attendu une trentaine de secondes dans le silence pour nous as-
surer qu’il n’y avait bien personne autour de nous. Puis nous nous
sommes déshabillés en ne gardant que nos caleçons, pour éviter
113
Chapitre onze
d’être trempés le restant de la journée. Nous avions eu l’idée de
nager à l’aide de notre main droite et de nos pieds, et de porter nos
affaires de la main gauche pour les garder au sec. À peine rentré
dans la rivière, j’ai immédiatement été saisi par la froideur de l’eau
qui m’entourait jusqu’au bassin. En serrant les dents, j’ai pénétré
tout entier et commencé à battre des pieds pour rester à la sur-
face et avancer. J’ai jeté un regard en arrière. Nhuong, qui était
bon nageur, avait rattrapé Tchéng, et ils nageaient d’un seul front
deux mètres à peine derrière moi. Nager d’une seule main était plus
pénible que je l’avais imaginé. Chaque mouvement me demandait
un effort considérable.
Lorsque j’ai atteint le rivage, je dégoulinais, mais nous devions
fuir le plus loin possible de Thnot Chum. Mes pieds s’enfonçaient
dans le sable mouillé. J’ai pris le temps de me rhabiller en attendant
que mes amis me rejoignent. Nous avions déjà franchi quatre kilo-
mètres environ, mais avec leurs vélos et leurs camions, les Khmers
rouges pourraient facilement mettre la main sur nous si nous res-
tions là. Nous devions tenter le tout pour le tout. Je n’avais rien à
perdre, j’étais prêt à mourir dans la forêt, fier de ne pas m’être fait
abattre comme un chien, sans me défendre, pendant « l’exil au pays
d’origine ».
Pendant que Tchéng et Nhuong se rhabillaient, j’ai jeté un re-
gard derrière un talus : une quinzaine de vélos de toutes les tailles
et de toutes les couleurs jonchaient la plage. Un nœud s’est serré
dans ma gorge. C’était un chantier de l’Angkar ! Les Khmers rouges
étaient les seuls à avoir le privilège de se déplacer en deux-roues. Une
peur bleue m’a submergé :
— Suivez-moi ! ai-je chuchoté à Nhuong et Tchéng, en faisant
un signe de la main.
Un peu perdus, ils m’ont obéi sur-le-champ. Nous nous
sommes accroupis au milieu des épais bambous qui bordaient la ri-
vière sur toute sa longueur. Tchéng n’avait pas encore eu le temps de
remettre son tee-shirt, et les plantes à tiges ligneuses lui ont écorché
le dos. Il a laissé échapper un petit cri étouffé alors que le sang com-
114
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
mençait à couler. Les roseaux à hauteur des yeux, nous essayions de
calmer notre respiration. À l’heure qu’il était, les miliciens de Thnot
Chum étaient déjà alertés. Ils étaient à nos trousses et n’auraient
aucune pitié pour nous. Les évadés étaient les ennemis numéro un
de l’Angkar. Tapis dans la végétation qui nous chatouillait les côtes,
nous attendions.
À une trentaine de mètres à notre droite, nous avons soudaine-
ment entendu des voix. Nous avons sursauté et nous nous sommes
ratatinés encore plus dans le fourré. J’ai sorti la tête discrètement
pour voir de quoi il s’agissait.
— Encore deux allers-retours et nous aurons terminé pour au-
jourd’hui ! s’est exclamée une voix grave.
À travers les broussailles, j’ai distingué deux hommes sur une
pirogue, en train de transporter une cargaison de riz.
— Ouais, j’en peux plus, j’aimerais tellement pouvoir garder
cette nourriture pour nourrir ma famille, a répondu une autre voix
d’un ton las.
En les entendant discuter, je savais que c’étaient des villa-
geois. Mais nous ne pouvions pas nous fier à eux. L’embarcation
était maintenant juste devant nous, à quelques mètres, et frôlait les
quelques repousses et petits arbres qui nous séparaient. Le moindre
bruit pourrait nous trahir. J’ai lancé un regard alarmé vers mes deux
amis pour les supplier de garder un calme olympien. Quand la pi-
rogue eut franchi une cinquantaine de mètres à notre gauche, nous
avons tous les trois poussé un soupir de soulagement. Mais ce n’était
qu’un sursis.
Tchéng s’est mis à frissonner de froid. Ou était-ce de peur ?
Nhuong, prostré, n’osait ni bouger, ni parler, ni regarder hors de
notre cachette. Tchéng, qui avait remarqué la détresse de notre ben-
jamin, lui dit tout bas, d’une voix stressée mais rassurante :
— Les Khmers rouges du chantier ne vont pas tarder à rentrer
dans leur village pour dîner à la cantine collective. Nous pourrons
bientôt repartir !
115
Chapitre onze
Nhuong a souri mais n’a rien répondu. Il a continué à fixer le
sol et à tripoter nerveusement une brindille sèche.
***
Vers vingt heures, nous sommes repartis, marchant de plus
belle dans la forêt, éclairés par la lune et les étoiles. Je devais avancer
les bras tendus devant moi pour me protéger d’un obstacle éventuel
que je n’aurais pas vu dans la pénombre. Nous étions épuisés, nos es-
tomacs criaient famine, nos corps étaient éreintés, mais il était hors
de question de nous arrêter. Un pas devant l’autre… Garde le rythme.
Nous devions encore avancer. Derrière moi, je sentais Tchéng et
Nhuong faiblir. Ils peinaient à reprendre haleine. Leur foulée était
de plus en plus molle, leurs enjambées de plus en plus courtes. Des
sifflements accompagnaient chaque expiration de Nhuong.
— Courage les amis, nous devons avancer ! ai-je soufflé, avant
d’imprimer le rythme de manière encore plus marquée.
Ils n’oseraient pas se relâcher si je donnais le tempo.
Tout d’un coup, quelque chose m’a agrippé la jambe gauche.
Sans rien comprendre, je me suis retrouvé en l’espace d’un instant la
tête en bas, suspendu par ma jambe. Je voyais tout sens dessus des-
sous. J’avais laissé échapper un cri aigu, qui a résonné dans le calme
nocturne de la forêt, et je craignais avoir ainsi indiqué notre position
aux Khmers rouges. J’ai tendu une main vers ma jambe et réalisé
qu’un lasso m’avait attrapé le fémur, sûrement un piège de chasseur
qui s’était refermé sur moi. La corde me retenait captif :
— Koeun, ça va ? m’a lancé Tchéng d’une voix anxieuse.
— Chut ! lui ai-je répliqué d’un ton sévère, on pourrait nous
repérer. Aidez-moi vite à descendre de là !
Tchéng a fait la courte échelle à Nhuong, qui s’est empressé
de dénouer le nœud. J’ai senti l’emprise du lasso se défaire peu à peu
jusqu’à ce que je me fracasse sur le sol, libéré. La chute n’avait été que
d’un mètre, mais j’étais mal tombé. Je me suis relevé péniblement,
frottant mes cuisses et mon bassin, pour atténuer la douleur.
116
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Ce n’était cependant pas le moment de me plaindre. Je savais
que nous pouvions vite nous retrouver nez à nez avec le propriétaire
du lasso ou un Khmer rouge à nos trousses. Nous devions déguerpir
au plus vite.
***
Une heure plus tard, nos yeux ont commencé à piquer. Nhuong
s’est mis à trébucher régulièrement et Tchéng n’arrivait plus à courir,
il marchait plutôt. Ses bras se balançaient, inertes, de chaque côté
de son corps. On aurait dit une marionnette, avec ses mouvements
saccadés et mous. Nous étions à bout de force. Le sommeil nous
envahissait. Je me suis mis à bâiller. Je n’arrivais pas à garder les yeux
ouverts :
— Il faut nous arrêter, ai-je finalement soupiré à mes amis.
Tchéng avait l’intention d’escalader un arbre pour se protéger
des bêtes sauvages et des soldats, mais ses bras ne répondaient plus et
il n’a même pas essayé de grimper. Nous avons repéré un espace plat,
sans ronces ni épines pour nous allonger. Nos vêtements avaient sé-
ché et nous n’avons pas pris la peine de les enlever. J’ai couvert mon
visage de mon chapeau en feuilles de palmier à sucre tout neuf pour
me protéger des gouttes de pluie. Collés les uns contre les autres,
nous avons fermé les yeux. En m’assoupissant, je me répétais encore :
Un pas devant l’autre… Garde le rythme.
117
CHAPITRE DOUZE
Pendant deux jours, nous nous sommes traînés aveuglément,
ne pensant qu’à fuir loin de Thnot Chum et à éviter les humains.
Comme des automates, nous progressions sans réfléchir. Loin. Le
plus loin possible. La saison des pluies rendait notre cavalcade dé-
licate. En journée, la chaleur nous assommait et rendait le moindre
mouvement extrêmement pénible et fatigant. À chaque pause, nous
devions lutter avec le sommeil, tant nous étions abrutis. En soirée,
les brusques averses nous trempaient jusqu’aux os et nous empê-
chaient de voir plus loin qu’une dizaine de mètres en avant. Nos
habits devenaient soudainement lourds et nous collaient à la peau.
Nous n’avions aucun répit.
***
À l’aube du quatrième jour, assis, les coudes sur les genoux,
j’ai regardé la lumière naissante du jour. La brume opaque, en sus-
pension au-dessus du sol, masquait les alentours. À travers le voile
de vapeur blanche, j’ai constaté que, pendant la nuit, aveuglés par
une pluie torrentielle, nous nous étions endormis sur un petit ter-
rain entouré de vastes champs de riz. Les vertes rizières qui s’éten-
daient à perte de vue m’ont effrayé. Qu’allions-nous faire lorsque
les villageois se réveilleraient et viendraient travailler aux champs ?
Il nous fallait déguerpir, mais où ? Un petit village était visible à
notre droite. Y aller en nous faisant passer pour des voyageurs était
certainement la meilleure option. Je me suis levé puis, à contrecœur,
j’ai secoué Tchéng et Nhuong pour les tirer des bras de Morphée.
Tchéng a ronchonné et s’est retourné, me tournant le dos. Nhuong
118
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
en revanche, s’est montré très docile. Il a ouvert un œil timide, puis
l’autre. Dès qu’il a compris que je cherchais son attention, il s’est
redressé, tout ouïe. J’ai houspillé Tchéng de plus belle, et il a finale-
ment consenti à émerger de son sommeil :
— Pff ! tu n’es vraiment pas drôle Koeun, a-t-il marmonné
d’une voix enrouée en s’étirant.
— On rigolera plus tard, nous sommes trop exposés ici. Nous
sommes au beau milieu d’une plaine, Tchéng ! Il n’y a aucun en-
droit où nous cacher à des centaines de mètres. Les travailleurs com-
mencent à se lever, nous devons filer. Allez !
J’avais à peine fini ma phrase qu’un chant de coq nous a rappe-
lé que le jour allait bientôt se lever.
Nous sommes partis en direction du village. Je marchais en
tête, suivi de Nhuong puis de Tchéng. Ce dernier bavardait, comme
à son habitude.
— Bonne idée Koeun, de passer par un village. Enfin nous
sommes d’accord ! Est-ce que tu permets que je demande des vivres
au passage ?
Depuis notre fuite, Tchéng me harcelait pour que nous pas-
sions dans les villages. Selon lui, les risques étaient minimes et il
espérait même demander des vivres à des inconnus. Son optimisme
habituel me révoltait. Ne comprenait-il pas la gravité de la situation ?
— Ta témérité te perdra, fut ma seule réponse.
Il a soupiré et lancé en rigolant :
— Si la faim ne me tue pas avant !
Nous mourions de faim depuis notre départ. Des crampes
d’estomac m’ébranlaient régulièrement avec violence. Plus tôt, nous
avions trouvé un nid d’abeilles, mais nous n’avions pas eu la force
d’aller le chercher en haut de l’arbre. Grimper nous aurait épuisés, vu
le peu de nourriture que nous avions ingérée dernièrement. En trois
jours, nous n’avions mangé que quelques bouchées de manioc cru.
Pendant notre dialogue taquin, Nhuong, avec sa timidité tou-
chante, restait silencieux. Il souriait. Il restait souvent en retrait. J’ai
119
Chapitre douze
entendu un bruit de pas dans mon dos. Tchéng l’avait sûrement en-
tendu aussi, car il s’est tu. Un rapide coup d’œil en arrière m’a permis
de repérer un homme au visage dur et sérieux qui nous suivait. Il
mesurait 1,70 m et portait un grand couteau en bandoulière. À Th-
not Chum, seul le chef du village portait une arme blanche sur lui en
voyageant. Cet homme était potentiellement l’un des responsables
khmers rouges de ce village. Comme il marchait plus vite que nous,
il se rapprochait inéluctablement de notre trio. Il nous a dépassés
en nous jetant un coup d’œil suspicieux. Immédiatement, tous mes
sens se sont mis en alerte. Il avait sûrement deviné qui nous étions.
Il allait sans aucun doute alerter les miliciens, pour ne pas être seul
contre trois. Je n’avais même pas eu le temps de traiter cette nouvelle
donnée que des dizaines de villageois sont apparus de derrière les bâ-
timents du village. Ils surgissaient d’entre les murs et les arbres et de
tous les recoins du hameau, comme une tache d’huile qui se répand.
Les paysans ont surgi si soudainement que je me suis demandé d’où
ils pouvaient tous arriver. Comme une armée de fourmis ouvrières
qui quittent leur colonie pour aller travailler, ils se sont engagés sur
notre sentier, en direction des champs. Leurs silhouettes filiformes
couronnées d’un chapeau chinois avançaient inexorablement dans
notre direction. Je parvenais à distinguer les traits de leurs visages
fatigués. Quand le premier d’entre eux est arrivé à ma hauteur, j’ai
retenu mon souffle. Ne pas montrer ma peur. Feindre la décontraction.
Il nous a croisés en nous toisant du regard. Qui sont ces trois voya-
geurs inconnus ? semblait-il se dire. Tchéng, que mon angoisse n’avait
pas atteint, marchait de plus en plus vite. Excité par la perspective
du village, il mettait un pied devant l’autre avec détermination. Au
moment où il allait me dépasser, je lui ai barré le chemin en étendant
un bras devant lui :
— Attends, je préfère me renseigner.
Me faisant passer pour un voyageur, je me suis présenté à une
paysanne à la physionomie du nouveau peuple. Elle m’a dit que le
village s’appelait Kaul avant de s’éloigner précipitamment. J’avais un
mauvais pressentiment. Nous n’étions plus qu’à cinq cents mètres du
village. À moins de quatre cents mètres, l’angoisse me rendait ma-
120
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
lade. Les gens nous épiaient d’une manière déconcertante. Dénoncer
un fugitif pouvait rapporter un bol de riz à un villageois. L’appel
du ventre suffisait à monter les humains les uns contre les autres.
Un délateur pouvait signer notre arrêt de mort. N’y tenant plus, j’ai
proposé de contourner le village par la forêt. J’étais presque sûr que
le village avait été alerté de notre présence. Cette fois, nous allions y
passer pour de bon.
Tchéng s’est indigné :
— Koeun, on est tellement près. Ne sois pas rabat-joie. On
meurt de faim, ces villageois nous aideront sûrement, a-t-il plaidé
comme un enfant que l’on prive de dessert.
Nhuong regardait tour à tour Tchéng puis moi, curieux de voir
ce qui serait décidé :
— Désolé Tchéng, ai-je murmuré sincèrement avant de me
lancer sur le sentier qui contournait Kaul.
Mes deux amis m’ont suivi, Tchéng plus réticent que Nhuong.
Tout à coup, nous sommes tombés nez à nez avec un homme, une
pioche sur l’épaule. Il nous regardait en souriant, satisfait. Sa façon
de nous observer me pétrifiait. Il avait l’air de se demander pourquoi
tout le village avait été ameuté pour trois pauvres types. L’homme au
grand couteau avait peut-être donné l’alerte. Ou d’autres qui nous
auraient vus tout au long de la route ce matin. Je m’attendais à ce
qu’il nous hèle ou tente de nous arrêter.
Il n’en a rien été. Je ne comprenais pas pourquoi nous avions
pu nous en sortir une nouvelle fois. Peut-être que cet homme n’avait
pas osé nous arrêter parce que nous étions trois ? Peut-être. Toujours
est-il que nous avions échappé à la mort une bonne dizaine de fois
depuis notre départ de Thnot Chum. Je m’interrogeais. Et si… Et si
nous avions une chance de survivre après tout ?
Nous avons décidé de quitter le sentier et de nous enfoncer
encore plus dans la forêt, espérant nous éloigner le plus possible de
Kaul. Une fois un étranger repéré, les patrouilles aimaient ratisser
la forêt alentour. La moindre alerte et tous les responsables du vil-
lage étaient sur le pied de guerre, à la poursuite des fugitifs. Les
121
Chapitre douze
villageois se joignaient même à la chasse à l’homme. Pourtant, ils
n’aimaient pas non plus les Khmers rouges, mais paradoxalement, ils
étaient solidaires quand il s’agissait d’attraper des fugitifs. Je trou-
vais ce phénomène incompréhensible. Je me demandais si les vil-
lageois n’agissaient pas par jalousie. Savoir qu’il y avait des évadés
leur rappelait peut-être avec douleur leur propre emprisonnement et
leur condition d’esclaves. Ou alors il se peut que le malheur des uns
rassurait les autres. Il faut toujours des boucs émissaires dans les tra-
gédies. Les villageois qui participaient à la chasse à l’homme avaient
peut-être le sentiment irrationnel que la mort d’un inconnu, aussi
innocent qu’il soit, permettrait qu’ils soient épargnés. Si l’Angkar
exécutait arbitrairement un voisin, les autres villageois s’imaginaient
alors qu’ils avaient plus de chances de survivre.
Nous étions déjà loin dans la forêt quand j’ai entendu un bruit
creux. Toc ! Toc ! Quelqu’un frappait un arbre sur ma droite. Tchéng a
rejeté ses cheveux en arrière et froncé les sourcils en regardant dans
la direction du bruit :
— C’est quoi, ça ? a-t-il chuchoté.
Nous avons fui à gauche. À peine une dizaine de pas plus
loin, nous avons entendu le même bruit. Toc ! Toc ! Il venait encore
de notre droite. Nous avons encore tourné à gauche. À nouveau,
quelqu’un frappait l’arbre à droite de nous. Toc ! Toc ! Cela s’est répété
plusieurs fois.
À chaque coup, nous nous regardions de plus en plus désem-
parés. Nhuong tremblait de peur, mais il endurait la situation sans
un mot. Il nous suivait dans nos déplacements frénétiques. Au bout
d’une demi-heure, nous avons réalisé que nous tournions en rond.
Nous étions encerclés. J’étais persuadé qu’un Khmer rouge pervers se
jouait de nous. Il nous torturait mentalement avant de nous attraper.
Trois ou quatre fois, nous avons encore fait un tour complet. J’étais
à bout de nerfs. Nhuong non plus, ne résistait pas bien à ce har-
cèlement psychologique. Il était blême. Désespéré, j’ai crié à pleins
poumons :
— Venez nous arrêter ! Arrêtez cette comédie !
122
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Rien.
Nous nous sommes assis par terre, adossés à un arbre sans dire
un mot. Nous attendions que quelqu’un vienne nous arrêter. C’était
la fin. Nous avons patienté.
Rien.
Puis les bruits se sont arrêtés comme ils avaient commencé. Je
ne comprenais rien. En repartant, nous avons trouvé du bois coupé
et bien rangé à deux cents mètres de là. Alors, je me suis dit que
c’était peut-être Voith tho sak sith, l’Objet tout-puissant, qui avait
agi en ma faveur. Peut-être cette puissance bienveillante avait-elle
frappé l’arbre pour nous faire changer de direction et nous protéger
des bûcherons. Je ne voyais pas d’explication logique. Seule la force
protectrice de Voith tho sak sith aurait pu accomplir un tel miracle.
Une fois de plus, alors que je croyais ma mort certaine, j’avais survé-
cu ainsi que mes amis.
Nous étions devenus complètement paranoïaques. Nous évi-
tions tous les villages et préférions avancer dans les fourrés. De même,
nous marchions surtout la nuit, plutôt que le jour, ce qui comportait
moins de risques. Nous interprétions chaque rencontre et chaque
événement à travers les yeux de la peur. Quelques jours plus tôt, nous
avions dû passer près d’un village kuoy, une ethnie minoritaire du
Cambodge qui a son propre dialecte. Comme il avait plu, les rizières
étaient marécageuses. Le travail des paysans était laborieux, comme
le jour où mon père m’avait encouragé à étudier dur pour ne pas me
casser le dos dans les champs. Les pieds des laboureurs restaient col-
lés à terre quand ils marchaient, et ils criaient fort pour faire avancer
les buffles. Nous ne connaissions pas la langue kuoy. Leurs cris nous
ont alertés. Tchéng s’était tourné vers moi alarmé :
— Que va-t-on faire Koeun ? Ils nous ont repérés.
Pourtant personne ne courait dans notre direction. Notre psy-
chose nous avait fait penser qu’ils criaient pour donner l’alerte à
notre sujet. Et il en était ainsi de tout. Nous étions convaincus que
tôt ou tard, un milicien de Thnot Chum nous tomberait dessus et
nous tuerait. J’estimais nos chances de survie à moins de 1 %.
123
Chapitre douze
***
Vers quinze heures, nous avancions au bord d’une route.
Comme l’inondation ne durait que depuis quelques jours, les feuilles
des arbres étaient encore rabougries. On entendait bruisser ces der-
niers lorsque le vent soufflait. Le soleil clair et chaud brûlait nos
avant-bras et nos visages sous nos chapeaux en feuilles de palmier
à sucre. Au détour d’un virage, j’ai vu un champ de manioc. Il y
avait bien une tour de garde, mais visiblement personne à l’inté-
rieur. N’écoutant que nos estomacs, nous nous sommes engouffrés
dans le champ presque en rampant. Nous avons plié nos kramas en
deux pour les transformer en sacs que nous avons remplis jusqu’à
ce qu’ils soient pleins à craquer. Tchéng déracinait les plants avec
rage. Euphoriques, nous creusions des deux mains la terre humide et
nous arrachions autant de tubercules que possible. Je perdais la tête
à l’idée d’un repas consistant.
J’avais les yeux rivés sur mes mains sales et rachitiques quand
soudainement, Tchéng m’a donné un coup de coude dans les côtes :
— Aïe ! Tchéng, qu’est-ce qui te prend ? lui ai-je lancé en gri-
maçant.
— Chut Koeun ! Regarde là-bas…
Son index droit pointait vers une silhouette au bout du champ,
à environ deux cents mètres de nous. J’ai posé mon krama plein de
manioc à mes pieds. J’ai mis ma main droite en visière et plissé les
yeux pour mieux voir :
— Tchéng, t’as vu son fusil ? C’est une sentinelle… et elle nous
observe !
Notre enthousiasme est retombé comme un soufflé :
— Nhuong, nous sommes repérés, viens ici ! a ordonné Tchéng.
Serait-ce la sentinelle qui nous attendait depuis le matin et qui
avait joué avec nous dans les bois ?
— Il n’y a pas d’intérêt à partir en courant, ai-je dit à mes amis.
L’homme est tout proche et il a les yeux braqués sur nous. Il nous
attrapera tôt ou tard. Tenter de fuir ne ferait qu’éveiller ses soupçons.
124
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Allons plutôt à sa rencontre comme si nous n’avions rien à nous
reprocher.
Nous avons donc marché droit dans la gueule du loup à travers
champ. L’ombre de la tour de garde toujours déserte nous a soulagé
de la chaleur pendant quelques mètres. Nous marchions entre les ran-
gées sèches de plants parallèles. Comme d’habitude, j’étais en tête de
file, et Nhuong fermait la marche. À cinquante mètres de la sentinelle,
j’ai vu qu’il avait les yeux rivés sur nous, et qu’il riait d’un air mesquin.
À cinq mètres de lui, je l’ai regardé droit dans les yeux. Mon sang
s’est glacé dans mes veines. Je m’attendais à ce qu’il nous parle et nous
arrête. Nos regards se sont croisés, mais il n’a rien dit. Une seconde.
Deux secondes. Trois. Mon cœur battait la chamade. J’ai vite détour-
né le regard. L’instant d’après, j’étais tellement proche de lui que je
pouvais sentir son odeur de sueur et de pétrole. Je suis passé sous
son nez sans une réaction de sa part. À ma grande surprise, il n’a pas
bougé d’un pouce ni prononcé un seul mot. Une fois de plus, comme
lors du bombardement de Phnom Penh, la phrase du Bouddha, « Le
secours réside uniquement en l’homme », me paraissait absurde. À
trois reprises, dans la journée, j’avais été épargné, mais je n’y étais pour
rien ; j’avais eu besoin d’un secours extérieur. Je n’arrivais pas à y croire.
Après tout, ma mort n’était pas si certaine que ce que je pensais.
Nous avons continué à marcher, sans même oser nous retour-
ner. À chaque mètre supplémentaire, notre souffle retrouvait de plus
en plus un rythme normal. Très vite, nous avons rejoint un sentier
plus large, entouré de part et d’autre de grands arbres et de brousse,
ce qui a permis à Tchéng et Nhuong de marcher à mes côtés. Nous
avancions désormais de front, et je pouvais alors voir la sueur dégou-
liner du front de mes amis.
— Ouf, on a eu chaud aux fesses ! a soupiré Tchéng, lorsque
nous nous sommes trouvés assez loin de la sentinelle.
— Oui, ai-je répondu, mais restons vigilants, j’ai le pressenti-
ment que le danger n’est pas complètement écarté.
Je trouvais louche que la sentinelle n’ait rien fait, d’autant plus
que son rire m’avait paru sadique. J’avais à peine eu le temps de finir
125
Chapitre douze
ma phrase qu’au loin, des bruits d’altercations ont attiré mon atten-
tion. J’ai simultanément agrippé le poignet gauche de Nhuong et le
droit de Tchéng pour les empêcher de faire un pas de plus :
— Attendez ici, je pars en éclaireur pour voir d’où viennent
ces cris.
À peine quelques dizaines de mètres plus loin, j’ai pu me ca-
cher derrière un arbre pour observer le lieu d’où provenaient les voix.
Il s’agissait d’un grand chantier de l’Angkar. Une cinquan-
taine de soldats khmers rouges creusaient le sol avec des pioches et
déblayaient la terre à l’aide de paniers en osier qu’ils portaient sur
une tige de bambou en équilibre sur l’épaule. Il s’agissait sûrement
de la construction d’une digue pour irriguer les rizières. J’ai alors
cru comprendre pourquoi la sentinelle ne nous avait pas arrêtés.
Elle avait sûrement été réquisitionnée pour surveiller le chantier
et avait pensé que les soldats qui travaillaient ici nous arrêteraient.
C’est ce qui expliquait son rire. Si j’avais raison, ils allaient vite se
rendre compte que nous étions passés entre les mailles du filet.
Dès que le chantier s’arrêterait et que la sentinelle viendrait faire
son compte-rendu, elle verrait que nous n’avons pas été faits pri-
sonniers et elle donnerait l’alerte. J’ai rebroussé chemin en courant
pour retrouver mes amis. Nhuong se soulageait contre un arbre
pendant que Tchéng s’amusait à frapper du pied dans des cailloux
sur le chemin.
— Tchéng, Nhuong, il faut nous cacher à nouveau ! Je vous
expliquerai. Pour le moment, suivez-moi.
Nous nous sommes jetés dans un buisson suffisamment grand
et dense pour nous dissimuler tous les trois.
Les Khmers rouges allaient lancer des recherches à tout mo-
ment. Vers dix-sept heures en effet, nous avons entendu des cris et
des coups de fusil au loin. Le temps passait et personne ne s’ap-
prochait de nous. Nous n’osions pas regarder hors de notre buisson
touffu. Nous préférions nous regarder les uns les autres.
— Un fantôme nous cache ! m’a chuchoté Tchéng.
126
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
C’était une expression connue au Cambodge, qui signifie
qu’un esprit nous vient en aide pour nous cacher. Moi, je ne croyais
pas à tout ça. Je pensais plutôt que c’était le Voith tho sak sith, l’Objet
tout-puissant, qui me protégeait. Je n’arrivais pas à croire que j’étais
encore en vie après ces quatre jours de fugue. Et même si le Voith tho
sak sith était un concept vague pour moi, j’étais convaincu que c’était
à cette force que je le devais.
Le calme était revenu, mais nous n’osions pas encore sortir de
notre cachette. Des nuages gris comme de grosses boules de coton
s’amassaient au-dessus de notre tête. Un éclair a fendu le ciel et il
s’est mis à pleuvoir. Le bruit de la pluie s’est transformé en un roule-
ment de tambours voilés. Si la pluie tombait sur la terre ferme, elle
faisait un bruit sec et claquant, si elle tombait sur l’eau des rizières,
elle faisait un bruit rond et assourdi. Les sons se mélangeaient dans
un concert agrémenté du grondement du tonnerre. L’eau fraîche
coulait le long de nos membres et de notre dos. Les feuilles vert
émeraude du buisson ployaient sous le poids de l’eau. Une odeur de
chlorophylle émanait des plantes alentour. Tchéng, impatient, était
d’humeur bavarde :
— Dis-moi, Koeun, comment en sommes-nous arrivés là ?
Ce pays… et nous ? J’étais prof à Phnom Penh. Les dimanches on
arpentait les quais du Mékong en léchant des glaces à l’eau, a-t-il
commencé rêveur, des gouttes de pluie ruisselant de ses cheveux mi-
longs sous son chapeau trempé. Je voulais être avocat et…
Sa voix s’est brisée. Un coup de tonnerre l’a interrompu.
—…J’espérais me marier avec ma voisine.
Alors Tchéng s’est mis à pleurer comme si son cœur allait se
casser en mille morceaux ; je ne l’avais jamais vu pleurer auparavant.
— On est là, grand frère, est tout ce que Nhuong a pu articuler
avec douceur, puis il a posé sa main sur son dos.
Et nous sommes restés tous les trois silencieux, alors que l’eau
lavait tout sur son passage et emportait avec elle les derniers frag-
ments de nos rêves brisés.
127
Chapitre douze
Vers vingt-trois heures, alors que la nuit était déjà bien instal-
lée, nous avons pensé que les Khmers rouges abandonnaient leurs
recherches pour de bon. La pluie avait cessé, mais le ciel était encore
nuageux. Malgré la clarté de la lune, il faisait donc assez sombre pour
nous déplacer discrètement. Le regard fixé sur le sol, nous avons
traversé péniblement de grands champs de riz de plusieurs hectares.
Comme il avait plu à verse en fin d’après-midi, l’eau nous arrivait
à mi-cuisse. Au milieu des champs, j’ai levé la tête. Des lumières
rondes et jaunes, comme des dizaines de petits soleils nous encer-
claient de tous côtés, à cent mètres de nous peut-être. Que signi-
fiaient ces lumières ? Se pourrait-il que ce soient les lampes torches
des Khmers rouges à nos trousses ? J’avais beau envisager toutes les
possibilités, je ne voyais pas ce que cela pouvait être d’autre. Je me
suis figé sur place et accroupi, immergeant mon corps jusqu’au cou.
Tchéng et Nhuong m’ont imité. Seules nos têtes dépassaient de l’eau
stagnante. Nous avons commencé à frissonner, mais nous n’osions
pas nous lever, de peur que les torches s’arrêtent sur notre silhouette.
Pendant ce qui nous a semblé une éternité, nous sommes restés sans
bouger au milieu des champs trempés, épiant les alentours. M’ai-
dant des mains, je tournais sur moi-même et je tendais l’oreille. Le
bruit des criquets chantant à l’unisson m’empêchait de distinguer les
autres sons. Le paysage semblait aussi sombre que terrible.
Vers trois heures du matin, il nous démangeait de nous lever.
Voyant que les lumières ne bougeaient pas, nous nous sommes re-
levés. Nous sommes restés plus d’une minute sur place à piétiner
pour faire cesser les fourmillements que nous ressentions dans les
jambes. Malgré la peur, nous avons décidé de continuer. Nous étions
prêts à prendre le risque, tant l’humidité était insupportable. Partout
sous l’eau, il y avait des lianes épineuses. Au Cambodge, ces lianes
solides comme de l’osier servent à fabriquer des chaises et des har-
nais pour les buffles. Mais cette nuit-là, elles entravaient notre che-
min. Les jeunes pousses nous montaient à mi-corps et les rameaux
se nouaient autour de nos chevilles. Les épines nous piquaient de
partout sans relâche. Nous ne distinguions rien dans la nuit sombre,
hormis les lumières de ces torches qui nous entouraient toujours de
128
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
partout. Après nous être débattus de longues minutes, nous avions
quasiment fait du surplace. Soudain, nous avons trébuché sur une
grosse pierre dure. Je me suis baissé et j’ai tâtonné pour atteindre ce
qui m’avait presque fait tomber. La structure rugueuse, la dimension
rectangulaire et une stèle m’ont permis de dire que nous étions à côté
de plusieurs tombeaux ; l’endroit idéal pour faire une halte. J’ai fait
signe à mes deux amis de se rapprocher et je leur ai glissé :
— On va se reposer ici un instant.
Toujours à découvert, nous nous sommes allongés sur ces
tombes recouvertes d’herbe mouillée et de mousse. Tête-bêche,
Tchéng et Nhuong ont sombré dans un sommeil tourmenté. Tantôt
ils dormaient, tantôt ils veillaient. Pour ma part, je n’arrivais pas à
fermer l’œil. Je me sentais observé, épié. Je me suis relevé, de l’herbe
plein les doigts. J’ai levé la tête vers le ciel. Orion, la Grande Ourse.
Le ciel était le même qu’à Thnot Chum. Je jetais toujours un œil in-
quiet sur les lumières autour de nous. Je redoutais qu’une des lampes
torches se pointe sur moi. J’avais déjà échappé au pire tant de fois. Je
me demandais comment je serais épargné cette fois-ci.
129
CHAPITRE TREIZE
Après deux heures à chercher le sommeil en me tortillant dans
tous les sens, je me suis légèrement redressé sur mes coudes. La fraî-
cheur du béton mouillé m’a très vite tiré de ma torpeur. Tout en veil-
lant à ne pas trop m’exposer, j’ai observé les lumières avec attention.
Le chant des criquets s’était atténué et les seuls bruits que je pouvais
entendre désormais étaient le bruissement de l’herbe et le doux sif-
flement du vent. Ils n’avaient pas pu me bercer, mais maintenant,
leur rythme régulier calmait mon cœur agité. Après cinq minutes
à contempler, immobile, le reflet de la lumière sur l’eau, je me suis
aperçu que les spots ne bougeaient pas et qu’ils étaient plus petits
que des torches. Cette découverte ainsi que le silence environnant,
semblaient prouver que nous n’étions pas entourés de soldats. Quels
miliciens khmers rouges resteraient complètement immobiles pen-
dant des heures dans le noir, et cela sans faire le moindre bruit ?
Ma curiosité attisée, j’ai décidé d’en avoir le cœur net. J’ai posé
les mains au sol pour redresser le buste, puis j’ai attendu quelques
secondes. Rien. Aucun mouvement. Je me suis alors aventuré à
m’accroupir, en faisant bien attention à retenir mon souffle. Tou-
jours rien. Les luminaires n’avaient pas bougé d’un pouce. À chaque
mouvement, je m’enhardissais. Je me suis jeté dans l’eau, puis me suis
dirigé vers les spots lumineux. Arrivé à leur hauteur, j’ai soudaine-
ment réalisé que ce que j’avais pris pour des lampes torches n’était en
fait que de grosses chenilles qui brillaient innocemment comme des
lucioles dans la nuit. Surpris et un peu honteux, j’ai lâché un soupir
de soulagement. Une fois de plus, notre paranoïa nous avait menés
en bateau. Je suis retourné sur mon tombeau et je me suis mis à ru-
miner. À quel point notre pessimisme était exagéré !
130
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Au creux de la nuit, une idée a germé dans mon esprit. Nous
étions toujours en vie et si nous nous organisions un peu, nous
avions peut-être une chance de survivre. Après avoir médité mon
plan, il me tardait d’en parler à Tchéng et Nhuong. La brume qui
m’entourait s’est mise à blanchir. Il devait être quatre heures du ma-
tin environ. Comme il ne faisait pas encore très clair, c’était le bon
moment pour repartir. Je me suis penché au-dessus de Tchéng et je
l’ai appelé. Après ses facéties habituelles et après avoir coiffé d’un
coup de main ses mèches trempées par la rosée, il était sur pied ; ainsi
en était-il de Nhuong, endolori, que le bruit avait réveillé. Et nous
avons quitté nos tombeaux.
***
Quand nous nous sommes retrouvés dans la calme atmos-
phère des arbres, j’ai arrêté mes deux amis. La rosée dégoulinait des
branches en larges gouttes sur nos dos douloureux :
— Selon mes calculs, et si nous restons en vie, nous pouvons
atteindre la Thaïlande en deux semaines, ai-je annoncé sans préli-
minaires.
À ces paroles, mes deux amis ont ouvert de grands yeux ébahis.
Jusqu’à présent nous avions fui sans objectif, hormis nous éloigner
de Thnot Chum sans recevoir une balle dans le dos. Visiblement,
Tchéng et Nhuong n’avaient jamais réfléchi à la possibilité de nous
exiler dans un autre pays :
— La frontière thaïe se trouve grosso modo à cinq cents kilo-
mètres de Thnot Chum. Si nous parcourons quarante kilomètres à
pied par jour, avec une moyenne de cinq kilomètres par heure, il fau-
dra une quinzaine de jours pour atteindre Preah Vihear, la province
cambodgienne limitrophe du sud de la Thaïlande.
Bien sûr, je ne me fiais pas complètement à mes estimations.
Ces quatre derniers jours, comme nous marchions dans une forêt
sans sentier et que nous tournions souvent en rond, nous n’avions
peut-être parcouru que quarante kilomètres :
131
Chapitre treize
— On peut le faire ! ai-je ajouté pour convaincre mes amis qui
me fixaient d’un air dubitatif. Regardez tout ce que nous avons déjà
surmonté. Je suis familier avec ces régions du Cambodge.
Je connaissais un peu la géographie, car nous étions près de ma
province natale, mais aussi grâce à mon expérience passée. Sept ans
auparavant, en 1970, j’avais passé plusieurs mois dans un camp mili-
taire de la région de Preah Vihear. Tous les instituteurs de ma région
avaient été convoqués. Nous devions défendre notre pays contre l’in-
vasion des communistes vietnamiens qui attaquaient le pays par le
nord-est. Après la dissolution de notre base militaire, nous avions dû
parcourir les six cents kilomètres qui nous séparaient de la capitale à
pied. Les routes étaient mauvaises et nous devions souvent contourner
les zones contrôlées par l’ennemi en marchant dans la forêt. Mainte-
nant, il fallait que je retrouve ce même chemin, mais en sens inverse :
— Il nous faut juste un peu d’organisation. Tchéng, qu’as-tu
fait de ton diplôme de droit ?
Je savais que Tchéng, qui rêvait de devenir un jour avocat ou
juge, avait emporté sa licence de droit plastifiée en partant de Thnot
Chum. Mais je ne l’avais pas vue depuis. Il m’a montré ses sandales
du bout du doigt. Il l’avait cachée dans ses sandales, pliée entre la
chaussure et la plante du pied.
— Il faut nous en débarrasser. Si nous nous faisons attraper,
nous ne devons rien avoir sur nous qui dévoilerait la profession que
nous exercions avant.
Sur-le-champ, Tchéng a enlevé sa sandale gauche. J’ai récupéré
le diplôme fixé sur la semelle et je l’ai enterré au pied d’un arbre.
Tchéng me regardait faire, dépité :
— Ça me fait mal au cœur, Koeun.
Je comprenais la détresse de mon ami. Nous devions nous dé-
barrasser du dernier objet qui le raccrochait à son rêve. Son diplôme
était aussi son ultime souvenir de l’époque de Phnom Penh. Le dé-
truire revenait à anéantir toute trace du passé ; c’est précisément ce
que les Khmers rouges nous avaient poussés à faire pendant deux
ans à Thnot Chum. Nous n’avions plus rien qui nous reliait au passé.
132
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Peut-être finirions-nous par croire que nos années dans la capitale
n’étaient, après tout, qu’une illusion.
— Nous pouvons sauver notre vie les amis, ai-je alors lancé,
comme un général de l’armée qui cherche à motiver ses troupes. En-
semble, nous sommes plus forts. Si nous nous soutenons les uns les
autres, nous pourrons atteindre la Thaïlande. Puisque nous sommes
trois, peu de personnes oseront nous créer des problèmes. À partir de
maintenant, l’un de nous fera le guet la nuit. Nous veillerons à laisser
le moins possible de traces de pieds derrière nous.
Je voyais Tchéng et Nhuong s’exciter à vue d’œil, au fur et à
mesure de mon discours :
— Nous devons aller vers le nord et légèrement à l’ouest pour
éviter d’arriver au Laos ou au Vietnam.
Ces deux pays étant aussi communistes, je suspectais qu’ils
nous renverraient sûrement aux Khmers rouges.
— Où est le nord ? ai-je demandé.
Nous avons tous pointé notre doigt dans une direction diffé-
rente.
— OK… qui en est sûr ?
J’ai posé cette question sans intention de piéger mes amis. Le
ciel était gris et par conséquent, je n’étais pas sûr de moi.
— Moi ! a répondu Tchéng.
— OK, lui ai-je dit, à partir de maintenant, tu seras notre guide.
***
Nous marchions depuis cinq heures quand, à la surprise gé-
nérale, nous avons vu des traces de pas dans le sable. L’endroit m’a
paru familier. Je me suis approché des empreintes et me suis accroupi
pour les examiner. J’ai reconnu trois traces de pas qui correspon-
daient à nos sandales et à nos pointures. Nous étions revenus à notre
point de départ du matin. J’ai alors compris que, malgré son appa-
rente assurance, Tchéng ne savait pas où il nous conduisait. De nous
133
Chapitre treize
trois, j’étais sans aucun doute le plus expérimenté en orientation. Je
devais désormais prendre les choses en main, et rassurer autant que
possible mes deux amis. Je me suis relevé lentement :
— Les amis, à partir de maintenant, je serai le guide. Sui-
vez-moi. Je m’occupe de notre orientation. Je vous emmènerai en
Thaïlande.
Pour nous diriger, je me fiais à la position du soleil. De mé-
moire, j’étendais ma main droite dans la direction d’où il s’était levé.
Je savais alors que le nord était devant moi. C’est une technique que
j’avais apprise pendant mes deux semaines d’entraînement paramili-
taire à l’institut pédagogique de Phnom Penh. Une fois le nord plus
ou moins repéré, nous suivions cette direction vers le prochain arbre,
et ainsi de suite. De cette manière, je savais que nous avancions tou-
jours vers le nord, en direction de Russey, là où j’avais passé six mois
dans un camp militaire en 1970.
***
Nous avons retrouvé notre chemin et sommes arrivés au bord
de la Stung Sen, la rivière aux dix mille ruisseaux. Tôt ou tard, nous
devrions forcément la traverser, sinon nous marcherions vers le Laos.
Galvanisés par nos fraîches résolutions et mes amis motivés par mes
encouragements, nous ne voyions aucune raison pour remettre la
traversée à plus tard.
— Tchéng et Nhuong, c’est maintenant ou jamais ! ai-je lancé
d’un air téméraire.
— Allez, de toute façon, on n’a pas vraiment le choix ! a suren-
chéri Tchéng, avec un sourire forcé.
Après tout, je le comprenais. Moi non plus, je n’avais pas envie
de me battre à nouveau contre un cours d’eau tumultueux. Mais il le
fallait. J’ai jeté un regard compréhensif à mon ami, avant de lancer :
— C’est parti !
Nous sommes descendus ensemble à travers les broussailles
jusqu’au bord de la rivière, jusqu’à la dentelle de sable qui la festonnait.
134
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Tchéng est parti le premier, suivi de Nhuong, qui s’était mis
en slip, et j’ai suivi. J’avais décidé de rester derrière pour fermer la
marche. C’était déjà notre habitude à Thnot Chum avec nos chars
à buffles ou quand nous gravissions des montagnes. Tout se passait
bien, Tchéng avait déjà atteint l’autre bord. Mais au tiers du par-
cours, après avoir nagé une dizaine de mètres, j’ai vu Nhuong se
débattre et couler. Il s’est retourné, l’eau jusqu’au menton et m’a crié :
— Koeun, je n’en peux plus. Je vais me noyer !
J’ai nagé pour le rejoindre.
— Laisse tomber tout ce que tu portes et agrippe-toi à moi.
— Non, a-t-il répondu, je vais faire demi-tour. Tu pourras
continuer sans moi.
Je voyais qu’il avait beaucoup de mal. Je ne pouvais pas le lais-
ser, alors j’ai attrapé son bras pour le tirer dans la bonne direction.
Mais l’eau était agitée. Tandis que le courant tourbillonnait autour de
mes faibles jambes, j’entendais le mugissement des eaux qui sont très
abondantes pendant la saison des pluies. Nhuong allait finir noyé…
et moi aussi ! J’ai tenté de le calmer. En vain. L’eau tellement froide le
paralysait, lui interdisant tout mouvement réfléchi. Soudain, dans un
mouvement de panique, Nhuong s’est agrippé à moi et nous avons
commencé à couler. J’avais beau me débattre pour remonter à la sur-
face, rien n’y faisait : l’adrénaline semblait avoir décuplé les forces de
mon ami. Quelques images me sont venues à l’esprit, mes parents,
Sakeam, Navang. Ils me souriaient. L’air m’a manqué et ma vision
est devenue trouble. Mes poumons me torturaient. Je me suis remis
à battre des pieds énergiquement. Peu à peu, j’ai refait surface. J’ai
attrapé Nhuong à la taille et me suis mis à nager avec mes jambes
et mon bras libre jusqu’au rivage que nous venions de quitter. Je l’ai
traîné sur le sable. Nhuong a toussé et craché.
— Que s’est-il passé ? Tu es un très bon nageur pourtant, ai-je
haleté, à quatre pattes.
— C’est Tchéng, a-t-il commencé, avant de s’interrompre à
bout de souffle.
135
Chapitre treize
Puis après une trentaine de secondes, il a repris avec un ho-
quet :
— Il m’a dit d’attacher le sac de manioc à ma hanche droite et
de porter mes habits dans la main gauche.
À nouveau, mon ami a dû s’arrêter pour tousser et reprendre
son souffle, puis il a continué :
— Le sac m’a entraîné vers le fond, et avec une seule main, je
ne pouvais pas nager correctement.
J’étais effaré.
— N’importe quoi ! ai-je crié. Ce drôle de conseil aurait pu te
coûter la vie ! Il faut tout porter dans une main et utiliser l’autre pour
nager avec les deux jambes !
Nhuong s’est effondré. Allongé de tout son long sur le sable,
il haletait et fixait le ciel. Il regardait les branches et les nuages, re-
trouvant lentement sa respiration, reprenant peu à peu des forces. Je
faisais les cent pas.
— Je ne veux pas franchir cette rivière. Laisse tomber ! a-t-il
dit boudeur, ses sourcils noirs froncés.
Nhuong n’avait visiblement plus le moral. Depuis l’autre rive,
Tchéng, n’entendait pas notre conversation. Il nous regardait de loin
avec des yeux de merlan frit et gesticulait en nous faisant des signes
incompréhensibles. Le pauvre, il ne comprenait rien à la situation.
Sur cette plage déserte, Tchéng était comme une ombre perdue.
Je me suis accroupi à hauteur de Nhuong :
— Petit frère, reprends courage. Nous y arriverons ensemble.
Ne laisse pas cette mauvaise expérience te paralyser.
Mais il n’y avait rien à faire. Malgré mon ton suppliant,
Nhuong ne voulait pas retraverser cette rivière en crue. Et Tché-
ng, de l’autre côté, devenait de plus en plus impatient et inquiet. Il
me fallait rapidement trouver une solution : les villageois pourraient
nous repérer d’un moment à l’autre.
Je me suis relevé et me suis mis à la recherche de quelque
chose qui puisse aider Nhuong à nager. J’ai scruté le sol, le ciel, les
136
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
arbres ; j’ai même fourragé dans les buissons alentour, mais je n’ai
même pas trouvé un morceau de bois de notre côté de la rivière. Il
n’y avait rien qui puisse faire office de radeau pour mon ami. Je ne
voulais pas m’aventurer plus loin, et la seule solution était de nager
pour rejoindre Tchéng sur l’autre rive et de trouver quelque chose
là-bas.
— Nhuong, ne bouge pas et attends-moi ici. Je vais rejoindre
Tchéng de l’autre côté, puis je reviens pour toi.
Nhuong a hoché la tête doucement.
De l’autre côté, nous avons trouvé deux tiges de bambou, d’en-
viron trois mètres de long chacune, à côté d’un tombeau récent. Elles
avaient servi à transporter le cercueil jusqu’à la tombe, à la manière
des porteurs de palanquins. J’ai remercié l’Objet tout-puissant et je
suis retourné de l’autre côté, avec les deux tiges qui flottaient sur
l’eau, grâce à leur diamètre de dix centimètres.
Sur l’autre rive, Nhuong se morfondait toujours.
— J’ai une solution Nhuong, ai-je annoncé essoufflé. Ac-
croche-toi à ces deux flotteurs.
Timidement, notre jeune ami est entré dans l’eau, une tige sous
chaque aisselle. Puis il s’est mis à avancer lentement, mais sûrement,
en battant des pieds. Je l’ai accompagné en nageant tranquillement à
ses côtés, prêt à intervenir en cas de besoin.
Une fois tous réunis sur l’autre rive, nous nous sommes assis
en tailleur sur le sable, formant un cercle. Nhuong avait un air de
chien battu. Tchéng et moi étions aussi en piteux état. Avoir perdu
tant d’affaires était un coup dur de plus et nous avions du mal à nous
en remettre. Avec des gestes engourdis, Tchéng a commencé à dis-
poser toutes nos possessions au centre du cercle. Nhuong, vêtu uni-
quement d’un slip, son krama autour du cou, le regardait faire sans
bouger. L’instant d’après, nous fixions tous les objets qui jonchaient
le sol : une chemise, un pantalon et un slip de rechange appartenant
à Tchéng, notre gamelle militaire, une étoffe avec les empreintes de
pieds et de mains de mes parents, notre briquet. Voilà ce qui restait.
Nhuong et moi avions perdu nos sandales et mon ami vietnamien
137
Chapitre treize
avait aussi perdu sa chemise, son pantalon et son chapeau en feuilles
de palmier. Les deux sacs de manioc étaient aussi perdus. Tchéng a
tendu sa tenue de rechange à Nhuong :
— Prends ça. Nous devons nous entraider.
Nhuong a accepté poliment et a enfilé les vêtements tout de
suite.
— Il y a peut-être moyen de récupérer les deux sacs de manioc,
ai-je annoncé. Tchéng es-tu prêt à m’aider ?
Mon ami a acquiescé d’un signe de la tête.
Nous nous sommes dirigés tous les trois vers le bord de la
rivière, nos deux tiges de bambous sous le bras. Nhuong nous a
regardés retourner dans la Stung Sen. Les bambous nous servaient
de flotteurs. Ainsi Tchéng et moi, nous nous relayions. Quand l’un
reprenait son souffle, agrippé aux flotteurs, le deuxième plongeait
au fond du lit de la rivière pour y chercher nos affaires. Après
plusieurs essais infructueux, essoufflés et découragés, nous avons
abandonné.
Juste après avoir repris notre chemin, nous avons aperçu au
loin un champ de maïs et une cabane. C’était une cabane avec des
pilons en bois, des murs et un toit en paillote. À toute vitesse, j’ai
couru vers la cabane, traversé la clairière, et me suis redressé contre
le mur en rondins. Je me suis ensuite glissé de côté, et approché de
la lucarne. Une personne âgée vivait à l’intérieur. Si nous avions
vu un homme adulte, nous n’aurions pas osé prendre contact avec
lui. Il aurait pu nous dénoncer. Mais là, nous n’avions rien à perdre
et nos estomacs étaient vides. Il nous fallait trouver de quoi les
remplir.
Nous sommes entrés dans sa cabane pour le saluer. C’était le
gardien du champ de maïs, un retraité d’une soixantaine d’années.
J’ai jeté un coup d’œil à la cuisine du vieil homme. Le ménage n’avait
pas été fait depuis un bon bout de temps. Des objets hétéroclites
traînaient un peu partout : de la vaisselle ébréchée, de drôles d’outils,
des journaux déchirés, un moteur de mobylette, de vieilles nattes,
etc., et sur tous les meubles, une épaisse couche de crasse.
138
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Bonjour, l’avons-nous salué poliment, les mains jointes en
regardant le plancher en bambou.
Le vieil homme nous observait avec un air bienveillant. C’était
un homme maigre, droit comme les épis de maïs qu’il surveillait.
Encouragé par ce premier contact, j’ai continué :
— Nous sommes des voyageurs. Notre barque a coulé avant
l’aurore et nous avons tout perdu.
— Avez-vous du tabac ? nous a-t-il demandé entre ses lèvres
minces et menues. Je pourrais vous fournir du poisson séché en
échange.
— Non. Nous avons tout perdu, ai-je répondu.
— D’où venez-vous ? s’est-il enquis d’une voix stridente.
Nous étions proches de la province natale de Tchéng, je sup-
posais qu’il pourrait élaborer un mensonge plus solide que le mien.
Je lui ai donc fait signe du menton pour qu’il réponde à ma place :
— Je viens de Kompong Svay.
Les sourcils broussailleux du grand-père ont sursauté :
— Mais c’est formidable, mes parents vivent là-bas, nous avons
sûrement de la famille en commun.
J’ai senti notre hôte se détendre. Je pense qu’il était ravi d’avoir
de la compagnie. Le vieil homme boitait et son dos était tellement
arqué que son menton touchait presque son torse. S’aidant d’une
canne en bois noueux, il a traversé la petite pièce et a tiré des tabou-
rets poussiéreux de dessous une table :
— J’ai pitié de vous. Restez ici le temps de vous sécher.
Une lumière douce et fraîche baignait la pièce. Je me suis laissé
aller sur le tabouret tordu que l’on me proposait. Et dans le silence
de la pièce, mon ventre s’est mis à gargouiller. Notre hôte a dû l’en-
tendre, car immédiatement il a tendu son bras maigre et osseux et
nous a montré un tas d’épis de maïs à côté de son lit :
— Ils ont été récoltés hier. Servez-vous. Et restez dormir,
voyons, vous êtes épuisés.
139
Chapitre treize
***
Le lendemain, nous nous sommes remis en route. Rester trop
longtemps chez le vieil homme le mettrait en danger, et nous aussi.
Sur le chemin, nous sommes passés à côté d’un palmier à sucre haut
de six mètres. Nous avons trouvé un fruit mûr par terre. Normale-
ment, au Cambodge, on mange les fruits du palmier de Palmyre
lorsqu’ils sont encore verts. Mais pour nous, tout était bon à prendre.
Nous avons alors cherché un endroit à l’écart pour préparer notre
banquet, parce qu’il y avait beaucoup d’enfants qui gardaient les
troupeaux de buffles dans cette plaine. Pendant que je cherchais un
coin isolé, un rat des champs m’a filé entre les jambes. J’ai laissé
tomber mon barda et sans attendre, j’ai sauté sur le mulot. L’instant
d’après, la bête gesticulait dans le creux de mes mains. Tchéng a
poussé un cri de joie. L’animal se débattait maintenant au fond de
ma poche et ma conscience bouddhiste est venue me tracasser.
Je savais pertinemment ce que mon père m’aurait dit. Que le
Bouddha interdit de torturer et a fortiori de tuer les animaux. Ce-
pendant, nous allions mourir de faim et j’étais prêt à oublier les
règles. De toute manière, ce commandement du Bouddha reposait
sur la croyance que l’être humain peut se réincarner dans un animal
et vice versa. En tourmentant un animal, on risquait de faire du mal
à l’un de ses aïeuls sans même le savoir.
Lorsque j’étais enfant, je connaissais un homme à Banhachi
qui s’appelait Keat. Un jour, j’ai vu son cadavre sur le chemin de
l’école. Il avait été assassiné d’un coup de couteau dans la poitrine.
Quelques mois plus tard, sa grande sœur a mis au monde un petit
garçon avec une cicatrice sur le torse. Mon père en avait profité pour
me prouver la réincarnation. Selon lui, Keat s’était réincarné dans
son neveu.
Je n’avais que dix ans à l’époque, mais je me demandais pour-
quoi l’enfant ne se souvenait pas de sa vie antérieure s’il était l’incar-
nation de Keat. Cela me paraissait absurde. Bien sûr, je ne voulais
pas contredire mon père, ce qui aurait été une offense au Cambodge,
mais j’étais perplexe au sujet de la réincarnation. Ce jour-là, cette
140
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
perplexité me rendait service, car je pouvais m’en servir pour justifier
de tuer un mulot pour nous nourrir.
Une fois le rat tué, nous nous sommes disposés en cercle et
Nhuong est allé chercher des brindilles pour allumer un feu. J’ai sorti
mon briquet de sa petite boîte en verre qui, à la base, contenait de la
pénicilline. Ainsi enfermé hermétiquement, le pétrole ne s’évaporait
pas à travers le coton du kapokier. J’espérais ainsi pouvoir faire du feu
tout au long de notre périple.
Une fois notre bûcher enflammé, Tchéng a fait tourner le pic
sur lequel le rat était embroché au-dessus du foyer pour le rôtir uni-
formément. Lorsque j’étais instituteur à Phnom Penh, la perspective
d’un tel repas m’aurait dégoûté. Mais j’avais maintenant tellement
faim que l’odeur de la viande grillée me paraissait délicieuse.
Puis nous avons utilisé la gamelle militaire de Tchéng pour
nous servir. C’était un plat en acier inoxydable avec quatre comparti-
ments et des couverts. Tchéng en était très fier, il l’avait acheté à des
soldats américains sur un marché aux puces à Phnom Penh. C’était
aussi l’occasion de tester le couteau que Nhuong avait dérobé au vieil
homme en sortant de la cabane.
Nous avons pris chacun un tiers de la chair du fruit et une part
de viande. Je mastiquais fiévreusement le généreux bout de chair
élastique. Mes papilles gustatives s’excitaient au goût fort et salé de la
viande. Le fruit du palmier mûr fondait dans ma bouche et sa saveur
tropicale et suave ravissait mon palais. Comparé à ce que nous avions
mangé les jours précédents, nous avions l’impression de déguster
un festin. Levant la tête, j’ai remarqué que les joues de mes amis
étaient jaunes, tachées par le fruit. J’ai ri à gorge déployée et Tchéng
et Nhuong m’ont imité. Nous avons passé le reste du banquet dans
une ambiance bon enfant, à nous pointer du doigt et à nous moquer
les uns des autres. Nous nous sentions en sécurité dans notre petite
cachette au milieu des arbres, profitant de ces rares moments d’in-
souciance.
Vers dix-sept heures, nous sommes repartis. Les enfants
étaient rentrés dans leur village. Le soleil était assez bas. Nous avons
141
Chapitre treize
traversé des champs où le riz atteignait la hauteur de nos têtes. Nous
avons aperçu un champ de manioc en dehors du village. C’était la
deuxième fois que nous volions de la nourriture et je sentais que cela
se reproduirait régulièrement. Une fois de plus, je me sentais mal à
l’aise à l’idée de briser l’un des cinq grands préceptes bouddhistes
que mon père s’efforçait de respecter. Après ne pas boire d’alcool, ne
pas tuer, ne pas commettre d’adultère et ne pas se mettre en colère
venait ne pas voler. Mon instinct de survie entrait en collision avec
l’éducation religieuse que j’avais reçue. Je voulais honorer mon père
et je redoutais que mes fautes me condamnent dans mes vies futures.
Dans le bouddhisme, il n’y a aucun moyen d’effacer une offense. Or,
les cinq préceptes me condamnaient quotidiennement. Sans comp-
ter les dizaines d’autres règles. Je me sentais incapable de vivre une
vie aussi droite par mes propres forces, particulièrement maintenant,
alors que je devais survivre dans la forêt. Désespéré et tourmenté, je
me suis rangé à l’option pragmatique de Tchéng. Nous avons pris
quelques racines de maniocs comme provisions.
Ce soir-là, la lune s’est levée et illuminait un ciel laiteux. Je
me suis couché comme un bouddhiste désillusionné. Les préceptes
bouddhistes étaient intenables dans notre contexte et ne faisaient
que m’abattre un peu plus. J’avais expérimenté plus d’une fois que
le salut ne pouvait pas venir de moi-même, humain bien impuissant
face à la guerre et à la dictature. Et cependant, le Bouddha étant
au Nirvana, il ne pouvait pas nous aider. Mon père avait toujours
insisté : « Le Bouddha n’est pas un dieu. Il nous a montré la voie de
l’illumination. Pour l’éternité, il s’est extrait du cycle perpétuel de la
réincarnation et il est notre modèle. Mais en aucun cas, il ne s’im-
plique dans les affaires du monde ici-bas ».
Et ainsi, seul et déboussolé, j’ai sombré dans un sommeil agité.
142
CHAPITRE QUATORZE
Cling, cling, cling.
La gamelle militaire attachée à la taille de Nhuong frappait sa
hanche à chacun de ses pas, faisant un bruit métallique qui rythmait
notre marche. Nous la portions à tour de rôle. Et ce jour-là, le matin
du treizième jour, c’était à Nhuong de trimballer notre cantine por-
tative. Je marchais quelques mètres devant mes amis, et je pouvais
entendre la respiration de Tchéng s’alourdir :
— Rhaa, j’en ai marre ! Le bruit de cette gamelle m’énerve !
J’ai fait volte-face et lui ai répondu :
— Mais Tchéng, on en a besoin pour manger, tu ne veux tout
de même pas qu’on la jette, non ?
Ce dernier s’est mis à ricaner, avant de déclarer ironiquement :
— De toute façon, vu la fréquence à laquelle on l’utilise, on
pourrait bien s’en débarrasser !
Après tout, mon ami, dont les traits du visage étaient de plus
en plus marqués et profonds, n’avait pas tort. Ces derniers jours nous
n’avions presque rien mangé. Pour ma part, j’avais dû resserrer à plu-
sieurs reprises la ficelle qui retenait mon pantalon à la taille. Notre
régime ne consistait qu’en quelques fruits trouvés ici et là. D’ail-
leurs, la veille au matin, alors que nous marchions tout en mangeant
quelques langsat, un petit fruit asiatique acide et âpre, nous sommes
tombés sur un village en ruines. Nous étions tous les trois excités, car
nous étions sûrs d’y trouver des restes de nourriture. La bourgade
était abandonnée. Un spectacle de désolation s’offrait à nos yeux : dé-
bris de tuiles au sol, supports de colonnes effondrés, arbres fruitiers
brûlés et déracinés, etc. Des petites lianes sauvages se balançaient
144
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
en touffes aux fenêtres. Des arbustes et de la mousse avaient poussé
entre les pierres des murs, les créneaux étaient tombés et s’effritaient
par terre. Nous distinguions cependant les emplacements de ce qui
avait dû être de grandes maisons occupées par des gens riches. Vic-
times de leur prospérité, ils avaient sûrement été exterminés par Pol
Pot. Il ne restait plus rien. Juste quelques girembelles à terre. Ces
petits fruits verts étaient amers quand ils n’étaient pas encore mûrs.
Nous les avions ramassés. Leur amertume s’était plutôt bien mariée
avec l’acidité de nos fruits du matin, et nous avait fait oublier à quel
point nos estomacs criaient famine. Nous avions exploré ce village
pendant un moment, espérant y trouver quelque chose d’autre à
nous mettre sous la dent. En vain. Alors nous avions repris notre
chemin, dépités et affamés. Pas surprenant donc que tous les trois,
nous ressemblions chaque jour davantage à des squelettes vivants.
Il était encore tôt. Nous en profitions pour marcher sur la route
nationale 6, reliant Phnom Penh à Siem Reap, une grande ville du
Cambodge où se trouvent les emblématiques temples d’Angkor. Si
nous nous étions dirigés vers cette ville avant la guerre, nous aurions
été remplis d’enthousiasme. Le temple d’Angkor Wat, qui était re-
présenté sur notre drapeau national, était notre fierté à tous. Mais ce
jour-là, ce n’était pas en touristes que nous marchions dans cette di-
rection… Malgré les nombreux trous que les troupes vietnamiennes
avaient creusés durant le régime de Lon Nol, la route goudronnée
était tout de même en bon état, sans ornières ni ronces. Nous utili-
sions l’axe avant que les voitures et les vélos y affluent, ce qui nous
permettait d’avancer plus rapidement et plus confortablement qu’à
travers la jungle. Selon mes estimations, nous étions encore à en-
viron deux cent cinquante kilomètres de la frontière thaïlandaise.
Nous marchions donc énergiquement, en fixant nos pieds. Tchéng
se plaignait encore de la faim quand j’ai remarqué un obstacle à dix
mètres devant moi sur la route.
Je me suis arrêté sur-le-champ et mes amis en ont rapidement
fait de même. Un python multicolore de plus de sept mètres de long
et large comme ma cuisse se tenait en travers de la route. La robe
multicolore du reptile, brun clair avec des motifs brun sombre et
145
Chapitre quatorze
ocre jaune et parsemée de reflets irisés, scintillait sous la lumière du
soleil naissant. Le serpent traversait la route en rampant nonchalam-
ment. Son corps oscillait lentement et il continuait à avancer tout
droit, perpendiculairement à la route. Nous étions fascinés par la
majesté et la grâce avec laquelle il glissait sur le sol. Nous en avions
presque oublié que c’était une espèce dangereuse, qui pouvait nous
étouffer par constriction si nous n’étions pas vigilants.
Tout d’un coup, le serpent s’est arrêté net, sa tête déjà au bord
de la chaussée. Ébahis, nous sommes restés figés pendant de longues
secondes devant ce spectacle inopiné. C’est alors que, derrière moi,
j’ai entendu Tchéng marmonner. J’ai tendu l’oreille et réalisé avec
surprise qu’il prononçait une prière à mi-voix :
— Si un danger nous attend sur cette route, que le serpent
fasse demi-tour. Si la route est sans danger, qu’il continue sa route.
À peine avait-il fini sa phrase que le serpent s’est contorsionné
et a fait demi-tour.
Sans Tchéng je n’aurais jamais eu l’idée de formuler une telle
prière. Je ne croyais pas à tout cela. Mon père m’avait inculqué que
le bouddhisme était une philosophie athée. D’ailleurs, je me deman-
dais ce que mon père pouvait faire à cet instant. À quoi pensait-il ?
Que faisait-il ? Savait-il que j’étais encore en vie ? Je ne l’avais plus
vu depuis cinq ans et il me manquait terriblement. La dernière fois,
c’était en 1972. J’avais rendu visite à ma famille en prenant l’avion
d’une compagnie privée française depuis Phnom Penh. Assis à la
place du copilote, j’avais admiré les paysages du Cambodge. J’étais
loin de me douter à l’époque que je ne reprendrais pas l’avion de
sitôt.
Puis, par superstition, nous avons quitté la route pour nous
enfoncer dans la forêt par la droite, là où le serpent s’était dirigé.
***
Vers quatorze heures, nous avons été éblouis par la lumière du
soleil qui perçait entre les arbres. Après avoir marché sept heures
146
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
dans l’obscurité de la forêt, nos yeux ont mis du temps à s’accommo-
der à la luminosité.
— Mais… c’est une clairière ! s’est émerveillé Nhuong.
Baignés dans la lumière qui arrivait jusqu’au sol, nous tour-
nions sur nous-mêmes pour admirer notre environnement. La
petite clairière de cent mètres carrés était certainement le résultat
d’une surexploitation du bois. De nombreux arbres étaient section-
nés transversalement à leur base, révélant leurs cernes. L’écorce des
quelques arbres qui s’élevaient au centre de la clairière était abîmée,
et le bois apparaissait au-dessous. Des lianes pendaient des branches
supérieures, leurs fleurs en forme de cloches tombaient jusqu’à terre,
comme alourdies de sommeil. Mais, dans les limites de la clairière,
il n’y avait pas un brin de verdure, rien que de la terre foulée, grise
comme du fer. La lumière se reflétait dans une petite mare causée par
une remontée de la nappe phréatique. Un amandier de huit mètres
de haut, aux fleurs pentamères blanc rosé, s’arcboutait sur le point
d’eau. Tchéng s’est élancé dans la direction de l’arbre et Nhuong et
moi avons suivi ses pas, foulant les osiers en fleurs fuchsia qui ta-
pissaient le sol. Au Cambodge, personne ne mangeait la chair des
amandes. Normalement, elle était réservée au bétail. À Banhachi,
mon père me demandait de la ramasser pour la donner aux bœufs.
Ils la mangeaient et nous récupérions les noyaux dans leurs excré-
ments pour replanter des arbres. Mais à ce moment-là, nous vivions
à une autre époque.
— Il reste des amandes ! s’est exclamé Tchéng.
À son cri, trois engoulevents perchés dans l’amandier se sont
envolés.
— On va pouvoir manger ! a jubilé Nhuong.
Nous avons lavé les coques dans le point d’eau, puis nous les
avons laissé sécher sur une souche pendant que nous nous octroyions
une sieste à l’ombre de l’arbre. Dans mon sommeil, j’ai rêvé qu’un
sanglier nous dérobait nos amandes. Je me suis réveillé en sursaut,
réalisant à quel point j’étais obsédé par la nourriture. Le soleil avait
un peu baissé dans le ciel, j’avais déjà dormi une bonne heure ; les
147
Chapitre quatorze
coques devaient être assez sèches pour être ouvertes. Je me suis étiré
et j’ai attrapé la gamelle que Nhuong avait laissée à ses pieds. Puis
je me suis agenouillé à côté de la souche et j’ai commencé à frapper
les coques d’amandes avec la gamelle pour les ouvrir. À chaque coup,
je faisais tellement de bruit que Tchéng et Nhuong n’ont pas tardé
à se lever. Groggys, ils me regardaient casser les amandes au-dessus
de mon épaule. J’étais soulagé, car elles n’étaient ni pourries ni trop
vertes. J’ai distribué un tiers des amandes à chacun et nous les avons
avalées goulûment :
— C’est pas mal ! s’est exclamé Tchéng, un sourire aux coins
des lèvres.
Quelques amandes avaient suffi pour chasser sa mauvaise hu-
meur de la journée.
— Ça n’arrive pas à la cheville du riz gluant à la mangue que je
mangeais avant la guerre, mais ce n’est pas aussi mauvais que ce que
j’imaginais, a surenchéri Nhuong, lui aussi visiblement émoustillé
par ce semblant de festin. Je ne comprends pas pourquoi les fermiers
réservent ce fruit au bétail.
Et moi, j’étais d’humeur taquine :
— Tchéng, tu as raison, on aurait dû jeter la gamelle ce matin.
Et tu te serais retrouvé bien malin, incapable d’ouvrir la coque des
amandes. Merci qui, hein ?
Mon ami était tellement occupé à assouvir sa faim – ce besoin
si primaire – qu’il ne m’avait même pas écouté. En finissant sa der-
nière amande, il nous a regardés, Nhuong et moi, songeur :
— Hé ! les amis, peut-être y a-t-il d’autres amandiers dans la
clairière. Ça vous dit d’aller voir ?
Sa bonne humeur était désormais contagieuse.
Euphoriques, nous nous sommes dispersés à quelques mètres
de la clairière à la recherche d’autres amandiers. Je suis parti à droite
et mes deux amis à gauche, à peine à quarante mètres de moi. J’ai
entrepris mes recherches, enthousiaste comme jamais. Peut-être
trouverions-nous quelque chose à nous mettre sous la dent ce soir !
148
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Je farfouillais dans les branches et les feuilles sèches avec vigueur,
sans penser au bruit que je faisais. J’entendais Tchéng et Nhuong
qui étaient aussi bruyants que moi, et cela ne me préoccupait pas le
moins du monde. Soudain, j’ai entendu un bruit, comme le craque-
ment d’une branche sèche, à quinze mètres à ma droite. S’agissait-il
de Tchéng ou de Nhuong ? J’ai levé la tête pour voir d’où venait le
bruit. Mon cœur s’est arrêté de battre. Un soldat khmer rouge me
regardait droit dans les yeux. Son képi kaki était vissé sur sa tête. Il
tenait son chien noir en laisse. Mais surtout, son M16 semi-auto-
matique était braqué droit sur moi. S’il tirait, ma tête éclatait. Avec
sang-froid, j’ai jeté un coup d’œil au loin vers mes deux amis. Ils ne
se doutaient de rien et continuaient à fourrager dans la forêt. J’ai pris
mon courage à deux mains et j’ai crié de toutes mes forces :
— Courez !
Juste avant de tourner le dos au soldat, j’ai cru apercevoir avec
horreur son regard impassible devenir meurtrier. Puis sans attendre,
je me suis mis à sprinter de toutes mes forces, évitant de justesse
un morceau de bois à mes pieds. Durant mes premières foulées, j’ai
fermé les yeux l’espace d’un instant, m’attendant à recevoir à tout
instant une balle dans le dos. C’est alors que deux coups de feu ont
éclaté derrière moi. À ma grande surprise, je continuais de courir, je
n’étais donc sûrement pas mort. Quelques secondes plus tard, j’avais
rattrapé Nhuong et Tchéng, et notre trio au complet courait désor-
mais sur un seul front sans regarder en arrière. Je m’étonnais moi-
même. Grâce à l’adrénaline, j’enjambais des lianes et sautais au-des-
sus des racines sans trébucher.
Après environ deux minutes de course effrénée, j’ai furtive-
ment regardé derrière moi, pour m’apercevoir avec surprise que le
Khmer rouge ne nous avait pas suivis. Après avoir ralenti mon allure,
je me suis écrié :
— Stop !
Mes deux amis ont immédiatement cessé de courir. Les mains
sur les genoux et haletant péniblement, j’ai repris :
— Je ne crois pas qu’il nous suive. Chut, écoutez !
149
Chapitre quatorze
Nous ne discernions aucun bruit particulier derrière nous. Ni
l’aboiement d’un chien ni le cliquetis caractéristique d’un soldat
armé qui court. Tout ce que nous pouvions entendre était le bruit de
notre respiration forte et rythmée.
— OK, les gars, on fait une pause, ai-je repris.
Tétanisé, je sentais tous les muscles de mon corps trembler
nerveusement. Conscient d’avoir été une fois de plus à deux doigts
de la mort, je me suis laissé tomber sur les fesses pour reprendre mes
esprits. Quant à Tchéng et Nhuong, ils avaient tous deux le visage
blême et reluisant de transpiration. Entre deux respirations, Tchéng
a lancé tout haut ce que nous pensions tous les trois tout bas :
— Pfiou ! on l’a échappé belle !
Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pris conscience que mes
vêtements étaient complètement déchirés et que mes pieds sans san-
dales étaient sanglants. Mais nous étions en vie, c’était l’essentiel.
***
Tout le reste de l’après-midi, nous étions sur les nerfs, sursau-
tant au moindre craquement de brindille aux alentours. Encore sous
le choc de notre rencontre avec le soldat, nous avancions avec crainte
et tremblement. S’il avait donné l’alerte, nous risquerions de tomber
nez à nez avec des miliciens lancés à notre recherche. Régulièrement,
nous nous arrêtions en faisant un silence complet. Nous voulions
nous assurer de l’absence de mouvement suspect autour de nous.
Nous avons très peu parlé cet après-midi-là, le stress et l’angoisse
consommant le peu d’énergie qu’il nous restait. Et pour ne rien ar-
ranger, comme nous avions fui sans faire attention à notre direction,
nous étions perdus et nous tournions en rond. Je me sentais coupable
puisque j’étais le guide. Et au même moment, comble de tout, il s’est
mis à pleuvoir. Les petites gouttes ruisselant sur notre dos se sont
vite transformées en un torrent de pluie. Les lianes coupantes qui
nous arrachaient des morceaux de chair étaient d’autant plus dan-
gereuses maintenant que nous avions du mal à les discerner avec ce
150
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
déluge.
Mes pieds lacérés collaient au sol et j’avançais en ruminant
toutes sortes de pensées noires quand j’ai entendu une voix. C’était
la première fois de ma vie que j’entendais une voix aussi audible :
« Dans trois jours tu mangeras du maïs ». Elle était douce, légère et
vive. Son message était bref. D’où venait cette voix ? De qui était-
elle ? Je n’en avais aucune idée, mais je n’ai pas cherché à comprendre.
Une seule chose était certaine : je mangerai du maïs dans trois jours.
J’en étais convaincu. Je voulais croire à la voix. Je me suis réjoui en
mon for intérieur sans rien dire à mes amis.
Une heure plus tard, la pluie a cessé et la nuit s’est mise à tom-
ber. Nous cherchions un endroit où nous arrêter pour dormir. Alors
que l’obscurité se refermait sur nous, nous sommes soudainement
arrivés dans un coin de forêt dégagé, d’où nous pouvions apercevoir
le ciel.
— Hé Koeun ! regarde cet arbre, on dirait un amandier ! s’est
exclamé Tchéng. Et là, un petit étang ! Serions-nous de retour dans
notre clairière de tout à l’heure ?
D’un seul coup, la terreur m’a saisi. Si mon ami avait raison, et
si le soldat de tout à l’heure était toujours dans le coin, cette fois-ci,
il ne nous raterait pas. J’avais beau être abruti par nos aventures de
la journée, cette possibilité me tira d’un seul coup de ma torpeur.
Même si le stress m’empêchait de réfléchir clairement, je ne voulais
pas croire que nous avions tourné en rond au point de revenir sur
nos pas.
— Ce n’est pas possible Tchéng ! ai-je lancé, cherchant tant
bien que mal à paraître confiant. Après avoir semé le soldat khmer
rouge, je me suis efforcé de nous diriger vers le nord. Tu te trompes
certainement. Regarde, l’amandier paraît plus tordu. Nhuong, qu’est-
ce que tu en penses ?
J’étais complètement déstabilisé. Notre benjamin a déclaré :
— Je trouve que tout de même, ça lui ressemble beaucoup !
J’ai commencé à paniquer. L’homme en noir qui avait presque
151
Chapitre quatorze
réussi à faire éclater ma cervelle dans l’après-midi rôdait peut-être
dans les parages. Cette simple éventualité me remplissait d’épou-
vante. D’un seul coup, l’obscurité environnante me parut plus mena-
çante. Je redoutais que d’un moment à l’autre, le silence de la nuit ne
soit brisé par un aboiement ou un coup de feu. Toutefois, nous étions
épuisés, et il faisait déjà nuit. Tchéng avait de gros cernes bleus sous
les yeux et Nhuong bâillait sans arrêt depuis deux heures. Pour ma
part, je tremblais de froid à cause de mes vêtements trempés, et la
fatigue physique ajoutée au choc émotionnel avait affaibli mes capa-
cités de jugement. J’ai pris malgré tout ma responsabilité de guide,
en décidant :
— Écoutez, on prend le risque de dormir ici, on est trop fati-
gués de toute manière. On n’a pas trop le choix, on va s’installer là
pour la nuit.
J’ai récolté des brindilles et des branches et allumé un feu de
bois avec mon vieux briquet pour nous réchauffer. Alors que nous
nous préparions un espace au sol pour nous poser, nous essayions
d’être le plus silencieux possible et d’être sur nos gardes, au cas où
le soldat réapparaîtrait. Mais nous savions que s’il était dans les pa-
rages, le feu nous trahirait. Malgré tout, nous nous sommes allongés
autour du feu, le ventre vide. Le feu brûlait furieusement et réchauf-
fait nos dos et nos pieds.
— Bonne nuit, a lancé Tchéng.
— Bonne nuit, avons-nous répondu en écho, Nhuong et moi.
Extrêmement fatigués, mes amis ont dormi comme des
souches, le crépitement des flammes servant de berceuse. Moi, j’avais
du mal à fermer l’œil. Tout en étalant les braises incandescentes avec
un bâton et en jetant des branches dans le feu pour le nourrir, je me
demandais si je n’étais pas en train de perdre la tête. Apparemment,
par ma faute, nous avions tourné en rond tout l’après-midi et je ne
reconnaissais même pas la clairière. Est-ce que je devenais fou ? Et
puis, cette voix, c’était quoi ? Est-ce que je l’avais imaginée ?
J’entendais des voix, alors peut-être que oui, après tout, mon
esprit me jouait des tours…
152
CHAPITRE QUINZE
Le lendemain soir, tout en essayant tant bien que mal de dé-
cortiquer un jaque vert jaunâtre avec ses doigts chétifs et crasseux,
Tchéng soliloquait :
— C’est bizarre de vivre constamment à l’extérieur pendant la
mousson. Quand j’étais prof à Phnom Penh, je disais à mes élèves
que j’adorais la pluie. Je m’en souviens comme si c’était hier. Dès que
j’entendais le bruit du tonnerre, je courais me réfugier sous un toit.
J’aimais regarder la pluie tomber, sentir l’air se rafraîchir et le bruit
des gouttes sur la tôle. Mais maintenant, dès que je sens qu’il va
pleuvoir, je suis blasé. J’en ai marre d’être trempé jusqu’aux os. Que
c’est pénible de s’endormir tout humide !
Le jaque faisait bien la grosseur d’une citrouille oblongue et
Tchéng se débattait pour ne pas tacher davantage son pantalon ter-
ni en décortiquant la bête. La peau rugueuse du fruit – toute cha-
grinée et parsemée de petites pointes pyramidales et polygones – le
rendait difficile à manipuler, et rendait la prise encore plus délicate.
Son odeur désagréable, forte et sucrée, est venue chatouiller mes
narines et je me suis mis à grimacer. Pendant ce temps, Nhuong
s’appliquait à décortiquer des pleurotes à la lumière faiblissante
du soleil couchant. Ces champignons ressemblent à de petits pa-
rapluies blancs d’une quinzaine de centimètres de diamètre. Ils
sont en partie vénéneux, mais contiennent des parties comestibles.
La tâche de Nhuong consistait à séparer les parties comestibles des
toxiques. Appliqué, il avait l’air d’un grand enfant, avec sa langue
pendante. En tout cas, on ne pouvait pas lui reprocher de ne pas y
mettre tout son cœur.
154
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Et toi Koeun, comment vis-tu la saison des pluies en plein
air ?
Tchéng se fatiguait à monologuer et voulait me faire participer
à sa réflexion sur la météo.
—…
— Koeun ? Tu m’écoutes ?
J’étais en train de griller trois mygales au-dessus d’un petit feu,
à l’aide de rameaux qui faisaient office de brochettes de fortune. Je
n’avais pas trop la tête à parler météo, mais je ne voulais pas être
impoli. J’étais aussi distrait parce que je n’arrivais pas à détacher mon
regard des mains de Nhuong qui ne savait pas trop comment s’y
prendre avec les champignons.
— Oui, oui, je t’écoute Tchéng. C’est juste que je surveille
Nhuong ! S’il se trompe, les Khmers rouges n’auront plus besoin de
nous poursuivre ; ils nous trouveront morts empoisonnés !
Ma blague a eu le mérite de faire sourire Tchéng, qui a ajouté
sur le ton de l’autodérision :
— On est aussi doués pour couper des légumes sauvages que
pour s’orienter.
Je n’ai pas pu m’empêcher de glousser, d’autant plus que mon
ami mimiquait un sourire niais. J’ai aussi tapoté le dos de Nhuong
pour lui montrer qu’il devait prendre ma remarque au second degré.
Tchéng faisait référence aux péripéties de la journée. Nous
avions tellement faim ce matin-là que notre seule préoccupation
avait été de trouver de la nourriture. Nous nous étions donc séparés
pour ratisser une plus grande zone et augmenter nos chances de
trouver quelque chose à manger. Tchéng et Nhuong étaient restés
ensemble, car ils avaient peur de se perdre et je suis parti seul. Au
bout d’une heure, j’avais entendu des cris et des pleurs au loin. Il
m’avait semblé distinguer mon nom :
— Koeun ! Koeun !
J’avais tout de suite imaginé un scénario catastrophe. Je m’étais
représenté mes amis arrêtés par les Khmers rouges, et forcés à me
155
Chapitre quinze
tendre un piège sous la menace. J’avais donc décidé de me cacher
derrière les racines d’un grand arbre. Les voix s’étaient rapprochées
et j’avais reconnu mes deux amis. Après m’être assuré qu’ils étaient
bien seuls, j’étais sorti de ma cachette. Tchéng et Nhuong, qui pen-
saient m’avoir perdu, moi, le guide, étaient tellement soulagés de me
retrouver ! Après nos retrouvailles, nous avions continué à errer çà
et là pour trouver de la nourriture. Nous étions comme des bêtes,
survivre était devenu notre seule préoccupation. Tchéng et Nhuong
n’avaient rien trouvé de mieux que des champignons vénéneux ! De
mon côté, j’avais trouvé un terrier de mygales, et j’avais tué les trois
plus grosses. En fin de soirée, nous étions tombés sur un jaquier.
Nous nous étions arrêtés pour récolter ses fruits, et en avions profité
pour préparer notre repas.
Et là, nous étions tous les trois en train de préparer ce qui
nous semblait être un festin inespéré. Notre fuite dans la forêt avait
amoindri nos sens. Des repas que nous aurions trouvés répugnants
autrefois nous paraissaient désormais presque appétissants. Rire à
gorge déployée de notre situation burlesque était notre exutoire.
Mais au milieu même des rires et des sourires, nous ressentions le
poids de notre misère, à laquelle nous ne pouvions échapper. Nous
riions sûrement pour éviter de pleurer.
— Les amis, à partir de maintenant, on restera groupés, ai-je
annoncé. Votre sens de l’orientation me fait vraiment peur. Tant que
vous êtes avec moi, je pourrai vous guider. D’ailleurs, la nuit est tom-
bée. C’est bientôt le moment de repartir !
Tchéng a grogné :
— Attends Koeun, on n’a même pas encore eu le temps de
manger !
Notre semblant de banquet au crépuscule ne devait pas nous
faire oublier notre situation de fugitifs. Nous devions rester sur nos
gardes et profiter de la pénombre de la nuit pour avancer. D’ailleurs,
c’était une nuit de pleine lune. Nous pourrions avancer plus vite sans
trop craindre les obstacles. Je me suis tourné vers mon ami, le regard
grave :
156
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Nous n’avons pas le choix, Tchéng. Nous mangerons en
marchant.
En me levant, j’ai récupéré les trois brochettes de mygales,
avant d’en donner une à chacun de mes amis.
— Allez les gars, c’est parti !
À ces mots, Tchéng a placé les petits morceaux de chair jaune
du jaquier dans la gamelle et me l’a tendue en grommelant :
— Tiens, c’est ton tour de la porter.
Nhuong, quant à lui, a fourré quelques morceaux de pleurotes
comestibles dans sa bouche et le reste dans sa poche.
Il m’était plus facile de distinguer le nord en journée, puisque
le soleil se levait à l’est et se couchait à l’ouest. De nuit, j’essayais
généralement de m’orienter en observant les constellations. Mais
cette fois-ci, la lune pleine et brillante éclairait le ciel entier, et il
m’était difficile de distinguer les étoiles. Je me suis alors souvenu
d’une instruction que j’avais reçue durant ma formation paramili-
taire à l’institut pédagogique de Phnom Penh. L’un de nos forma-
teurs nous avait enseigné que de nuit, le côté le plus chaud des troncs
d’arbre indiquait l’ouest. En effet, le soleil se couche à l’ouest après
avoir passé l’après-midi à chauffer cette partie des troncs. J’ai donc
commencé à tâter les arbres pendant que mes amis se préparaient à
partir. Au bout de deux minutes, j’avais décidé dans quelle direction
nous irions.
— OK, les amis, suivez-moi ! ai-je annoncé tout bas, mainte-
nant que le silence régnait dans la forêt sombre.
***
Vers minuit, nous venions juste de dépasser le village d’Au
Pau, entouré de champs d’hévéas, le long de la route nationale 6 que
nous suivions désormais. Arrivés à une bifurcation, nous avions eu le
choix : soit continuer vers Siem Reap au nord-ouest en restant sur la
route 6, soit nous diriger vers la Thaïlande au nord en empruntant la
route 62. J’ai bien sûr choisi le nord, étant donné que c’était la voie la
157
Chapitre quinze
plus courte vers la liberté, et nous avons donc changé de route. Nous
cheminions maintenant sur une large route pierreuse, bordée par un
vaste champ de manioc. À Banhachi, mon père m’avait raconté que
les villageois brûlaient parfois les arbres de certains champs, même
s’ils avaient de la valeur, pour rendre la terre plus fertile et culti-
ver le manioc. Je soupçonnais les paysans du coin d’avoir employé
cette technique agricole, car les plants étaient démesurément gros.
Nous ne nous étions pas fait prier pour « visiter » le champ et voler
quelques racines. À présent, nous portions tous un krama plein de
racines de manioc sur l’épaule droite. Au clair de lune, notre ombre
avec nos baluchons se reflétait sur le sol, nous donnant l’air stéréo-
typé des vagabonds.
Nous marchions légèrement penchés en avant, car cela nous
aidait à supporter le poids de notre ballot. Toujours en tête de file,
j’ai aperçu une maisonnette le long de la route. Elle était entourée
d’un côté par le champ, et de l’autre par une petite forêt. La jolie
cabane de bois se trouvait à deux cents mètres de nous. Je ne sais
pas pourquoi je n’ai pas pensé qu’il valait mieux nous cacher à ce
moment-là. Peut-être que la faim, la fatigue et la lassitude me ren-
daient inconscient. Un feu brûlait en grésillant devant la porte, peut-
être pour chasser les moustiques. Quand nous sommes arrivés à cent
mètres de la maison, la porte d’entrée s’est légèrement entrebâillée
en grinçant. Une demi-silhouette est apparue derrière les flammes,
sûrement le propriétaire. Un molosse s’est faufilé hors de la maison
par l’entrebâillement de la porte. Le chien de garde avait un corps fin
et ressemblait aux lévriers français. Dans la pénombre, je distinguais
son pelage roux et ses dents acérées. L’homme a hurlé dans notre
direction :
— Qui va là ?
Nous nous sommes tous les trois figés comme des statues. Sa
question m’a pris de court. J’ai hoqueté, puis balbutié et bégayé des
consonnes inintelligibles à voix basse. Paniqué, j’ai jeté un regard
affolé à Tchéng et Nhuong. Aucun mot ne me venait ni ne voulait
sortir de ma bouche. Je savais juste que je devais répondre vite, sinon
158
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
mon silence éveillerait les soupçons de l’homme.
— C’est moi ! ai-je finalement crié.
J’ai immédiatement couvert ma bouche avec mes deux mains,
comme pour tenter de rattraper mes paroles au vol ou pour m’em-
pêcher de dire une autre idiotie. Quel imbécile ! Pourquoi avais-je
dit cela ? Est-ce que j’espérais vraiment que le culot fonctionnerait ?
— Arrêtez ! a hurlé l’homme depuis les ténèbres de sa cabane.
Arrêtez ? Pourquoi nous arrêter ? Nous sommes des fugitifs !
L’homme a claqué la porte et son animal, resté dehors, s’est mis à
aboyer furieusement. Je me suis mis à courir en sens inverse, le long
du champ. Je sentais le sang battre fort à mes tempes et l’adrénaline
monter en moi. J’avais l’impression de vivre la scène au ralenti. Les
cris effrayants de la bête s’estompaient progressivement à chaque pas.
À chaque battement de mon cœur, c’était comme si une décharge
électrique passait en moi. Je n’avais pas le temps de réfléchir. Tout ce
qui m’importait était de fuir aussi loin et aussi vite que possible du
danger. Arrivé au bout du champ, à six cents mètres environ, je me
suis arrêté pour vérifier que tout le monde allait bien. J’ai regardé en
arrière. Il n’y avait qu’une silhouette.
— Où est Tchéng ? ai-je demandé, alarmé, à Nhuong.
— Il est… entré… dans le bois en face de la cabane, m’a-t-il
répondu à bout de souffle.
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? ai-je crié.
J’étais en sueur. Pour simple réponse, Nhuong expirait et ins-
pirait fortement. J’ai compris que la peur et la course lui avaient fait
perdre tous ses moyens. Nous étions à découvert. La première chose
à faire était donc de nous mettre à l’abri, avant de réfléchir à la suite.
Une fois dans un petit buisson, j’ai supposé que Tchéng revien-
drait lui aussi, mais de l’autre côté de la route. La meilleure chose à
faire pour le retrouver était donc de traverser la route, d’entrer dans
le bois de l’autre côté, de nous y cacher et l’attendre. Nous n’avons
pas eu le temps de mettre à exécution mon plan. J’avais à peine
eu le temps d’expliquer le déroulement des opérations à Nhuong
159
Chapitre quinze
que deux gros camions militaires d’origine chinoise sont arrivés en
trombe. Ils se sont arrêtés juste devant nous, le crissement suraigu
de leurs freins nous arrachant les tympans. Chaque engin, de plus de
dix tonnes à vide, avait six roues, deux à l’avant et quatre à l’arrière.
Ils ressemblaient aux transporteurs de troupes américains de Gene-
ral Motors qui avaient été très utilisés pendant la Seconde Guerre
mondiale. Les cabines des conducteurs à l’avant étaient ouvertes, un
peu comme des jeeps. À l’arrière, les longs châssis étaient recouverts
d’une bâche couleur treillis.
Tout était arrivé très vite. Nous n’osions plus bouger pour évi-
ter de faire du bruit avec les feuilles mortes. Nous n’osions presque
plus respirer. Tapis dans les broussailles, nous essayions de jouer les
hommes invisibles malgré la lune qui inondait la plaine de sa clarté
laiteuse. L’homme que nous avions aperçu dans sa cabane est venu à
la rencontre des conducteurs en trottinant. J’ai réalisé qu’il était assez
grand et avait de l’embonpoint, chose rare au Cambodge à l’époque.
Il devait avoir environ la quarantaine, sa silhouette était lourde, son
visage massif et creusé. Il tenait une lampe à pétrole dans la main
droite.
— Camarade, avez-vous vu des fugitifs ? a-t-il demandé au
premier conducteur. Ce dernier le regardait interrogatif du haut de
sa cabine. J’ai retenu mon souffle pour entendre sa réponse.
— Non, a-t-il répondu.
Le garde s’est approché du second conducteur pour lui poser
la même question :
— Camarade, avez-vous vu des fugitifs ?
— Non, a-t-il répondu.
Les deux hommes ont sauté de leur engin et sont restés en-
core quelques minutes sur le bord de la route, hors de leur véhicule.
Par leur conversation, j’ai compris que c’étaient des Khmers rouges
responsables de la gestion économique du régime. Ils rentraient de
mission et s’étaient arrêtés pour prendre leur repas.
Quand ils sont repartis, une heure s’était déjà écoulée. Il nous
160
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
fallait absolument retrouver Tchéng à présent.
— Nhuong, attends-moi ici et surveille les alentours au cas où
Tchéng apparaîtrait, ai-je dit à mon ami.
— Grand frère, Tchéng arrivera bientôt. Il n’est pas homme à
pénétrer seul dans le bois, m’a répondu Nhuong.
L’heure écoulée avait fait grandir mon inquiétude, mais
Nhuong avait raison. J’avais du mal à imaginer Tchéng partir loin
dans les bois. J’ai donc décidé de patienter encore un peu avec
Nhuong à l’orée du bois.
Une heure.
Deux heures.
Tchéng n’arrivait toujours pas. Soudain, j’ai compris pourquoi
Nhuong ne m’avait pas laissé partir à la recherche de Tchéng : il avait
peur de me perdre aussi. Tchéng ne savait pas comment marcher
dans la forêt. Il ne savait pas s’orienter seul. La moindre frayeur lui
faisait perdre tous ses repères. Où pouvait-il bien être ? Bouillonnant
d’impatience, j’ai détaché nerveusement la gamelle de ma taille et
l’ai tendue à Nhuong.
— Tiens, le tintement risquerait de me trahir.
Je suis sorti de notre cachette pour aller chercher Tchéng le
long de la route.
— Attends-moi ici.
Je me suis enfoncé dans le cœur noir de la forêt et j’ai com-
mencé à ratisser les alentours. Les rayons de la lune passaient à tra-
vers l’enchevêtrement des branches d’arbres, projetant sur le sol des
ombres menaçantes. Je tournais dans la forêt, sans chaussures, et mes
pieds s’enfonçaient dans la boue visqueuse. Le sol élastique amortis-
sait le bruit de mes pas. Dans le clair de lune, j’appelais doucement
mon ami. À voix basse, je répétais « Tchéng ! Tchéng ! » tout en regar-
dant entre les arbres. Plus le temps passait, plus j’angoissais à l’idée
de ne pas retrouver mon ami.
Nous avions vécu tellement de moments forts ensemble !
Tchéng était comme un frère pour moi. Pendant que je le cherchais,
161
Chapitre quinze
le souvenir d’un jour particulier alors que nous étions ensemble dans
le camp de travaux forcés à Thnot Chum s’est imposé à moi. Nous
étions en train de travailler dans les rizières quand soudain, deux
soldats khmers rouges étaient venus chercher Tchéng. J’avais ensuite
passé la matinée à angoisser. Quand je l’avais retrouvé à la cantine
collective à midi, j’étais tellement soulagé. Il m’avait raconté que
l’Angkar l’avait interrogé pendant plus d’une heure sur… moi ! Ils lui
avaient posé toutes sortes de questions, notamment sur mon emploi
avant l’an zéro. Et ils lui avaient également promis une récompense
s’il me dénonçait comme faisant partie du nouveau peuple. Mais
mon ami m’avait protégé et défendu tout au long de l’interrogatoire,
au risque de sa propre vie. Non Tchéng, mon frère, je ne veux pas, je
ne peux pas te perdre ! À chaque seconde qui s’écoulait durant mes
recherches, je sentais mon pouls s’accélérer et mes mains devenir de
plus en plus tremblantes. Tchéng, s’il te plaît, pas toi, pas maintenant !
Toute la nuit, j’ai fait des va-et-vient. En vain. Puis l’éclatant
clair de lune a disparu. Le changement d’odeur de l’air m’indiquait que
l’aube n’allait pas tarder à poindre. En effet, la lune a été vite remplacée
par un timide soleil. La lumière matinale m’a précipité dans le déses-
poir. Le matin du quinzième jour était arrivé et Tchéng était introu-
vable. Dépité et exténué, j’ai rejoint Nhuong qui devait commencer à
stresser de son côté. Je l’ai retrouvé là où je l’avais laissé, en train de
se ronger les ongles. Nhuong avait enlevé sa chemise, sûrement pour
la faire sécher. Sa peau nue le faisait paraître plus maigre et plus mi-
sérable que d’habitude. Sa chevelure noire avait tourné au brun sous
l’ardeur du soleil. Ses côtes ressortaient comme celles d’un panier et
les callosités de ses genoux et de ses coudes donnaient à ses membres
l’apparence de troncs noueux. Quant à ses pieds, lacérés et pleins de
corne, ils témoignaient cruellement d’une vie dans la forêt sans rien
pour se chausser. Son œil était terne sous la broussaille retombante de
ses cheveux emmêlés. Quand il a entendu le bruit des herbes que je
faisais osciller en marchant, il a levé la tête dans l’expectative. À peine
m’avait-il vu qu’il m’a jeté un « Alors ? » suppliant. J’ai juste hoché la
tête de droite à gauche. Je me suis assis à côté de lui sur une souche
massive. Quand j’ai vu les cernes sur son visage maintenant bronzé, j’ai
162
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
réalisé qu’il n’avait pas fermé l’œil de la nuit.
— Que va-t-on faire ? m’a-t-il lancé d’un air las.
— Courage Nhuong, on va le trouver. Ce n’est pas le moment
de baisser les bras !
J’aurais aimé lui répondre avec une voix réconfortante. Mais
malgré moi, elle était tout émoussée. Puis j’ai ajouté, en ramassant la
gamelle que Nhuong avait posée à côté de lui :
— Le jour est arrivé, nous devons entrer plus profondément
dans le bois pour nous y cacher et attendre Tchéng.
De notre cachette au fond du bois, nous pouvions voir sans
être vus. Vers huit heures, nous observions la route craignant que
Tchéng ait été assez stupide pour s’y aventurer. Des soldats khmers
rouges sont passés en garnisons. Puis plus rien. Nhuong s’était levé et
faisait les cent pas nerveusement, comme un tigre en cage.
— Nhuong, garde les yeux ouverts, lui ai-je lancé. Et reste ac-
croupi, bon sang ! Je vais faire une petite sieste.
Les recherches de la nuit m’avaient épuisé et je n’arrivais pas
à garder les yeux ouverts. En plus, il n’y avait aucun intérêt à faire le
guet tous les deux. Je me suis allongé à l’ombre de mon chapeau en
feuilles de palmier à sucre. Le tapotement frénétique d’une petite
feuille sur une branche m’a bercé dans un sommeil profond.
Baaang ! J’avais perdu toute notion du temps quand j’ai été ré-
veillé en sursaut. Un coup de feu assourdi avait transpercé le silence
du matin. J’ai sauté sur mes pieds, comme sur un ressort. Nhuong,
tétanisé, regardait dans la direction du bruit. Il venait précisément
de là où Tchéng avait disparu. Avec stupeur, j’ai réalisé que le bruit
n’était pas comme quand on tire en l’air. C’était un bruit sourd. Un
bruit dense qui veut dire qu’on touche un animal. Ou un être vivant.
Un bruit qui tue. Nhuong devait se faire la même réflexion, car il
n’avait pas bougé d’un poil, mais quand il s’est tourné vers moi, ses
yeux étaient remplis de larmes. La tristesse m’a submergé comme
une vague qui emporte tout sur son passage. J’ai senti une terrible
douleur au fond de moi, quelque chose que je n’avais jamais ressenti
163
Chapitre quinze
jusqu’à ce jour. J’avais déjà beaucoup souffert pour un jeune homme,
mais jamais je n’avais connu un tel déchirement. Je me suis rassis en
soupirant et les larmes ont coulé sur mon visage.
Dans quelles circonstances Tchéng avait-il été fusillé ? Il était
peut-être en train de dormir profondément quand un Khmer rouge
l’avait trouvé en allant relever les pièges à animaux de la nuit. Il lui
aurait tiré une balle en plein cœur, comme un lâche. Ou alors notre
ami avait décidé de se présenter dans un village pour demander de la
nourriture, comme il me l’avait déjà proposé plusieurs fois. Nhuong
et moi sommes restés un quart d’heure dans l’herbe sans bouger ni
parler. Nos reniflements réguliers étaient les seuls bruits qui venaient
briser le calme du matin.
Je n’ai pas pu me résigner tout de suite et j’ai décidé de cher-
cher Tchéng encore une journée. La brume, la chaleur et la pluie se
sont succédé dans le ciel, mais Tchéng demeurait introuvable. La
mort dans l’âme et les yeux mouillés, nous avons abandonné nos
recherches, puis nous nous sommes assis sur l’herbe trempée. Nous
devions regarder la réalité en face et accepter l’inacceptable. Tché-
ng était mort et si nous ne voulions pas finir comme lui, il fallait
continuer sans lui. Je ne le verrai plus jamais, lui qui était comme un
frère pour moi. Il m’était souvent arrivé de rêver de notre arrivée en-
semble en Thaïlande, jubilant d’avoir réussi tous les trois à atteindre
cette liberté et cette sécurité tant convoitées. Je nous voyais déjà les
uns dans les bras des autres, pleurant de joie et de soulagement. Ce
rêve auquel je m’accrochais avec tant d’ardeur, qui me permettait de
persévérer chaque jour… je devais y renoncer, à jamais. Et tout ce
qui restait de mon cher ami, c’était la gamelle que j’avais autour de
la taille, dont le bruit métallique viendrait à chaque pas me rappeler
mon affliction, ma perte.
Les yeux fixés sur cette gamelle, je me suis alors mis à repenser
à tous les moments que j’avais vécus avec mon ami Tchéng. Je me
rappelais encore notre rencontre au collège. C’était en 1962. Il était
dans la classe inférieure. À l’époque, tout le monde savait que Mony,
la fille la plus belle et la plus populaire du collège, était amoureuse de
164
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
moi. Tchéng était intéressé par elle, mais il savait qu’il n’avait aucune
chance. Aussi trouvait-il bizarre que malgré l’intérêt de Mony pour
moi, je l’évitais autant que possible. Un jour, il était venu me trouver
pour me questionner. Dès ses premières paroles, je l’avais immé-
diatement apprécié. Je lui ai expliqué que mon slogan était Rourt
Tchéng Auy Tchhngay, c’est-à-dire : « Cours loin des filles ». Je vou-
lais me focaliser sur mes études pour avoir un bon métier. Tchéng
avait trouvé ma réponse amusante et s’était esclaffé. Son sourire était
contagieux, et je n’avais pas pu m’empêcher de pouffer, moi aussi.
Les mains sur mon visage mouillé, mes pleurs se sont trans-
formés en sanglots, alors que les échos du rire de mon ami hantaient
mon esprit. Non, Tchéng, pourquoi, pourquoi ? C’est alors qu’il s’est
remis à pleuvoir, comme si le ciel partageait notre douleur. J’ai mis
mon bras droit autour des épaules du seul ami qui me restait désor-
mais. Puis nous avons sangloté ensemble un bon moment, avec la
pluie impassible comme seul témoin de notre chagrin.
Ce soir-là, en me couchant, je me suis dit que pour continuer,
ma seule défense était de me réfugier dans le durcissement et de
serrer de plus en plus fort le nœud de douleur qui se formait en moi
depuis trois ans.
165
CHAPITRE SEIZE
Le lendemain de la mort de Tchéng, à l’aurore, nous étions
dans un état de torpeur complet. Nhuong et moi n’avions pas mangé
depuis le repas de pleurotes et de mygales que nous avions partagé
avec notre ami décédé. Son dernier repas. Nos estomacs vides criaient
famine et nous empêchaient de fermer l’œil ne serait-ce que pour
une courte sieste. Quant aux racines de manioc que nous avions ra-
massées deux jours auparavant, elles étaient tombées de nos kramas
pendant notre course lors de la nuit fatidique. L’instinct de survie face
au Khmer rouge avait été plus fort que notre faim. À notre tristesse et
à notre faim s’ajoutait l’énorme fatigue suite aux recherches de notre
ami pendant deux nuits et une journée complète, sans résultat. Tout
cela nous avait volé le peu d’élan vital qui nous restait :
— Nhuong, il nous faut trouver de quoi manger, sinon nous
allons mourir, ai-je dit à mon jeune ami qui avait encore les yeux
trempés de larmes.
— Ouais, je sais… Je m’en fiche. Je ne sais plus si j’ai envie de
vivre, m’a-t-il répondu avec désespoir.
Je me suis rappelé mon rôle de grand frère. Si je baissais les
bras, nous étions des hommes morts. Le soleil naissant me caressant
le dos, je me suis redressé sur mes pieds. Je n’avais pas le choix.
— Nhuong, écoute-moi, on va s’en sortir. Allez, lève-toi.
J’essayais de m’exprimer avec aplomb, malgré ma voix tremblo-
tante. Nhuong a dû appuyer ses mains au sol pour essayer de se rele-
ver. Il était dans un tel état d’abattement qu’il tenait à peine debout.
J’ai mis mes bras autour de ses épaules, et il m’a lancé un regard triste
mais reconnaissant.
166
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Merci bang, grand frère.
Ensuite, j’ai passé son bras au-dessus de mon cou, et je l’ai aidé
à finir de se relever péniblement.
Errant dans la forêt à la recherche de nourriture, nous étions
comme deux morts-vivants perdus au milieu des ronces et des
broussailles. Nous n’avions même pas assez d’énergie pour éviter les
branches et les feuilles qui nous cinglaient le visage. Brusquement,
j’ai trébuché sur une racine. Par réflexe, ma main droite a tenté de
s’agripper à une liane. Mais celle-ci était trop mince pour suppor-
ter mon poids ; elle s’est rompue. Presque simultanément, ma main
gauche a elle aussi tenté d’attraper le bras de Nhuong ou n’importe
quoi d’autre à ma portée, mais mon ami était trop loin et j’ai juste
réussi à m’accrocher à une frêle branche. Mon corps était à qua-
rante-cinq degrés à la verticale ; mes pieds ne touchaient plus le sol.
J’ai senti le rameau fléchir sous mon poids.
— Nhuong, vite, ta main !
Avant même la fin de ma phrase, la branche s’est cassée. Rien
ne pouvait empêcher ma chute. J’ai perdu l’équilibre. Mon genou a
touché le sol jonché de lianes toxiques, puis tout mon corps a suivi.
Je me suis retrouvé étalé de tout mon long sur ces lianes, appelées voi
phloeung. J’ai poussé un cri strident. J’ai senti des brûlures intenses
sur mon cou et mes cuisses à cause des substances toxiques de la
plante. Pour m’extirper des racines tout en protégeant mes mains et
mes avant-bras, je me suis roulé sur le dos en dehors des lianes.
Nhuong a pris mes mains et m’a traîné vers un coin d’herbe,
loin des lianes. Je me tordais de douleur au sol, et la seule chose que
j’ai trouvée pour tenter de me soulager a été de frotter mes brûlures
avec des feuilles encore humides de la pluie de la nuit. Nhuong restait
debout, le couteau qu’il avait dérobé quelques jours auparavant dans la
main, roulant ses yeux, en garde, à tout hasard. Si des Khmers rouges
avaient été dans les parages, ils auraient été ameutés par mon cri.
— Désolé, je sers un peu à rien, s’est-il excusé en me jetant des
regards pleins de compassion pendant que je pansais mes brûlures.
Si Tchéng était là, au moins il te ferait rire.
167
Chapitre seize
— Ou bien il prierait. Je pense que tu te souviens de la maison
du génie, ai-je répondu.
— Oui, je m’en souviens, m’a répondu Nhuong en s’asseyant à
mes côtés, il avait promis au génie de se raser la tête s’il arrivait sain
et sauf en Thaïlande. Trop bizarre, non ?
Je m’en souvenais très bien. Le matin du douzième jour, de
la fumée qui s’élevait jusqu’au ciel au bord d’une route avait attiré
notre attention. Nous nous étions approchés à la demande insistante
de Tchéng, qui, naïf comme il était, voulait toujours se rapprocher
des villages. Nous avions réalisé qu’il s’agissait du khtorm nak ta, la
maison du génie du village. La plupart des Khmers vénéraient une
sorte d’esprit protecteur, en l’honneur duquel ils construisaient une
maison en miniature posée sur un pilier. Les villageois avaient allu-
mé de l’encens et avaient aussi déposé des fleurs et du riz comme of-
frandes. Tchéng avait fait un vœu, comme il l’avait fait lors de notre
rencontre avec le python.
— Génie, montre-nous le chemin ! Si j’arrive sain et sauf en
Thaïlande je me raserai la tête.
Quant à moi, j’étais resté sceptique. Je raisonnais de manière
beaucoup plus pragmatique : la maison du génie signifiait que nous
n’étions pas loin d’un village et je voulais m’en éloigner.
— Oui, un peu bizarre en effet, ai-je admis. Moi, je n’ai jamais
cru à tout cela. Et regarde, le génie n’a pas exaucé son souhait. Ah !
Tchéng, pourquoi es-tu allé seul dans la forêt ? Tu ne connaissais pas
le chemin ! me suis-je exclamé comme si Tchéng pouvait m’entendre.
Nhuong me fixait d’un regard triste. Par la suite, nous avons
continué tous les deux à parler à Tchéng comme s’il était encore là.
Chaque jour, je parlais de lui avec Nhuong. Je ne sais pas trop pour-
quoi nous faisions cela. Peut-être que parler de lui et des moments
où nous étions encore tous ensemble nous donnait-il l’impression
illusoire que notre ami était toujours avec nous.
J’étais assis en tailleur, massant mes cuisses à l’aide de feuilles
humides, quand un rat est passé devant mes pieds avec quelques
graines de maïs dans la bouche.
168
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Nhuong, Nhuong, il doit y avoir un champ de maïs pas loin
d’ici ! ai-je lancé surexcité, en pointant le mulot du doigt.
Mes mésaventures avec les lianes nous avaient fait oublier que
nous étions à jeun depuis trop longtemps.
— Vite Nhuong, aide-moi à chercher, les rats n’ont sûrement
pas porté les épis très loin !
J’ai trouvé la force de me lever malgré la douleur qui aurait pu
me clouer au sol encore un bon moment. La perspective de pouvoir
bientôt manger m’a aidé à trouver en moi des réserves de forces en-
core insoupçonnées. Mon ami s’est vite joint à moi. Lui aussi était
apparemment émoustillé à l’idée de pouvoir se nourrir très bientôt.
Après un quart d’heure de recherches frénétiques, nous
sommes tombés sur un champ de maïs. Malgré mon émoi, j’ai eu la
présence d’esprit de rester sur mes gardes :
— Nhuong, accroupis-toi, il y a sûrement un gardien qui sur-
veille le champ !
Je m’attendais à voir à tout moment un veilleur se promener
de long en large, mais non. Après cinq minutes d’attente, Nhuong
s’est exclamé :
— Koeun, il n’y a personne ! Puis il m’a demandé, fiévreux :
est-ce que je peux y aller ?
À peine avais-je esquissé un regard approbateur qu’il s’est
précipité dans le champ, comme un affamé qui trouve enfin de la
nourriture à portée de main. J’ai suivi mon ami et j’ai commencé
à arracher les feuilles autour des épis et à dévorer le maïs cru. La
douleur infligée par les lianes toxiques me paraissait alors secondaire
tellement j’étais ravi de pouvoir me mettre quelque chose sous la
dent. Tandis que je remplissais mon estomac, je sentais les forces me
revenir. Les muscles de mes bras et de mes jambes s’étaient ankylosés
au fil des jours sans nourriture, et à présent, ils retrouvaient un peu
de leur vigueur.
J’étais occupé à avaler mon sixième épi quand je me suis sou-
dainement souvenu de la voix que j’avais entendue trois jours au-
169
Chapitre seize
paravant : « Dans trois jours, tu mangeras du maïs ! » La prédiction
s’était révélée juste ! Quelle était la probabilité que, trois jours plus
tard, je tombe sur un champ de maïs sans gardien ? Je n’avais au-
cune idée d’où venait cette voix ni si j’allais l’entendre à nouveau.
En revanche, j’avais l’impression agréable que quelqu’un ou quelque
chose avait pris soin de moi. Était-ce un esprit, ou le Voith tho sak
sith, l’Objet tout-puissant ? En fin de compte, cela m’importait peu.
J’avais à manger, et c’était tout ce qui me préoccupait à ce moment-là.
Après avoir ingurgité neuf épis, j’ai commencé à me sentir bal-
lonné. Mon ami semblait également avoir de plus en plus de mal à
manger.
— Nhuong, on pourrait remplir nos kramas avec des épis, t’en
dis quoi ?
Mon compagnon a acquiescé d’un signe de tête et s’est attelé
à la tâche. Après cinq minutes, nos kramas étaient pleins. C’était
notre premier moment de répit depuis la mort de Tchéng. Je me suis
tourné vers Nhuong :
— Ce soir, on pourra se faire du pop-corn grâce à notre ga-
melle !
Il m’a lancé un sourire timide en retour. Nous étions toujours
fatigués et endeuillés, mais au moins, nous pourrions nous endormir
le ventre plein ce soir-là.
***
Par la suite, nous avons commencé à nous relâcher. Après
trois semaines de cavale, la fatigue, le désespoir, l’absence de dan-
gers imminents et l’habitude avaient fait retomber notre vigilance.
Parfois, nous oubliions même que nous étions en fuite. Nous nous
prenions presque pour de simples voyageurs. Nous avions même
passé une nuit dans une cabane abandonnée. Près d’un village kuoy,
nous avions trouvé une cabane au milieu d’un champ et nous nous y
étions réfugiés pendant qu’il pleuvait. Le confort de pouvoir dormir
sous un toit chaud nous avait donné l’impression d’être des vacan-
170
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
ciers. Nous marchions aussi de plus en plus de jour. Nous n’aurions
pas fait cela au début de notre fuite. Marcher à découvert sur des
sentiers où passaient des voyageurs et des soldats khmers rouges en
pleine journée était insensé. Mais nous étions deux fous, deux fous
de faim, de colère et de fatigue.
C’est ainsi que le matin du 3 septembre, le jour de mon
vingt-septième anniversaire (selon la date inscrite sur mes papiers),
nous marchions en plein jour. Le chemin était couvert d’herbes
hautes de plus de deux mètres. Nous ne voyions pas devant nous et
avancions pas à pas en écartant l’herbe avec nos mains.
— Déjà vingt-sept ans Koeun. Je me sens tout jeune à côté de
toi, a dit Nhuong, dont je ne voyais même pas la tête dépasser de
l’herbe.
Nous marchions côte à côte pour ne pas nous perdre. Le bruis-
sement et l’ondulation de l’herbe que mon ami repoussait à chaque
pas étaient les seuls indicateurs qu’il était toujours à ma droite.
— En réalité, je ne suis pas né le 3 septembre 1950, comme l’in-
diquent mes papiers. Je suis né le 21 décembre 1948. Mais mon père
m’a inscrit dans le registre de l’officier d’état civil à la naissance de ma
petite sœur Navy, le 3 septembre 1950. Il a fait ça pour m’assurer un
meilleur avenir. Tu sais, quand j’étais à l’école primaire, le concours pour
rentrer en sixième était très sélectif, avec un quota différent chaque an-
née. Mon père a donc changé ma date de naissance pour que je puisse
entrer au collège même si je ratais le concours plusieurs fois. Bref,
lorsque j’étais petit, je n’aurais jamais imaginé vivre mon anniversaire,
vrai ou faux, de cette manière. Ni ma vingt-septième année…
Fatigué de ne pas voir à vingt centimètres devant moi, j’ai levé
la tête. La colline Phnom Lung, littéralement le « mont d’or », était
visible à l’horizon. Cela signifiait que nous n’étions plus qu’à cent
kilomètres à vol d’oiseau de la frontière de la Thaïlande, mais aussi
que nous approchions des sentiers les moins praticables. Soudain, le
bruissement régulier et tranquille des herbes autour de Nhuong a
fait place à un cri perçant suivi du bruit d’un plongeon dans l’eau. Un
Plouf ! bref, mais bien audible. Mon réflexe immédiat a été de hurler :
171
Chapitre seize
— Nhuong, tout va bien ?
Sans même attendre sa réponse, je me suis frayé un chemin
à travers les hautes herbes en direction du bruit que j’avais enten-
du. Et là, je me suis trouvé face à une scène surprenante. Au milieu
de la végétation dense se trouvait un point d’eau propre, circulaire,
d’une douzaine de mètres de diamètre, dans lequel baignait Nhuong,
hagard. Les yeux ronds, il était encore sous le choc de ce qui venait
de lui arriver. En le voyant dans cette situation comique, je n’ai pas
pu m’empêcher de sourire. Mon ami n’avait aucun mal, et dès qu’il
a réalisé qu’il était hors de danger, il m’a souri en retour, soulagé. La
perspective d’un bain dans de l’eau transparente après plus de trois
semaines sans vraiment nous laver m’enchantait.
— Tu me laisses une place ? Attention, j’arrive !
Je me suis aussitôt glissé tout habillé sur le bord du trou, sans
un bruit, et j’ai plongé. J’ai reparu à l’autre bord, toujours sans bruit,
et me suis retourné sur le dos. Les bras derrière la tête, suivant des
yeux le soleil au-dessus des herbes, je m’amusais à en briser le reflet
dans l’eau du bout des orteils.
— C’est génial… Mais c’est quoi, au juste, ce trou ? s’est enquis
Nhuong en pataugeant toujours en rond à l’intérieur.
— C’est un cratère de bombe envoyée par un Boeing B-52,
rempli par les pluies, ai-je répondu. Il y en a un peu partout dans le
nord du pays. Ils datent de la guerre civile de cinq ans. Les Améri-
cains ont cherché à faire fuir les Vietcongs et ils n’y sont pas allés de
main morte !
J’avais du mal à cacher ma fierté devant mon savoir encyclo-
pédique.
— Mais attends Koeun, comment sais-tu tout ça ? m’a deman-
dé mon ami.
— En 1970, durant ma première année d’instit dans le nord,
pas loin d’ici, j’ai été appelé à servir six mois dans un camp militaire
à Russey, et…
172
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Je n’ai même pas eu le temps de finir ma phrase que Nhuong
s’est mis à m’éclabousser. Apparemment, il n’était pas très intéressé
par mon petit cours d’Histoire.
— Nous qui rêvions de vacances ensoleillées à la campagne
après des jours à être toujours trempés par la pluie, ai-je soupiré avec
délectation.
Puis, j’ai répondu à l’espièglerie de Nhuong en l’éclaboussant
de plus belle. Nous faisions du bruit sans nous retenir. Nous avions
l’impression que nous n’avions rien à craindre, notre cratère étant
loin des villages et des routes, puisque caché par de hautes herbes.
— Quelle journée inoubliable ! Si seulement Tchéng avait pu
voir cela, a chuchoté mon ami pensif quand nous avons arrêté de
batifoler.
Nous avons profité du bain dans le cratère pour laver nos vête-
ments. Après les avoir trempés et frottés à la main, je les étendais sur
l’herbe pour les faire sécher quand j’ai tourné la tête pour voir ce que
faisait Nhuong. Aucune trace de mon ami. Je me suis dit qu’il était
sûrement parti se balader dans les environs, et que malgré son sens
de l’orientation déplorable, il saurait retrouver notre « piscine ». Mais
n’étant pas tout à fait rassuré, j’ai décidé de m’aventurer à sa recherche,
avec comme seule tenue mon slip mouillé. À peine avais-je fait vingt
mètres que je suis tombé sur la souche brûlée d’un arbre mort. Ap-
paremment, nous n’étions pas dans un endroit aussi reculé que nous
l’imaginions. J’espérais juste ne pas croiser des villageois durant leurs
excursions dans les bois. Mais je n’étais pas affolé. Cet endroit me sem-
blait tout de même assez isolé et la probabilité de croiser quelqu’un
me semblait faible. À l’intérieur de cette souche, un terreau avait vu
le jour. Les gens des bois avaient pour coutume d’enterrer des graines
aux endroits comme celui-ci. À l’intérieur de la souche se trouvaient
effectivement deux melons verts, du tabac et du maïs encore vert. Le
maïs n’était pas mûr et nous ne fumions pas. En revanche, les deux
melons ovales comme des ballons de rugby, longs d’une trentaine de
centimètres et d’un diamètre d’une vingtaine de centimètres m’ont fait
saliver et oublier que j’étais à la recherche de mon ami. Leur écorce
173
Chapitre seize
verte mouchetée de jaune avec des taches vert foncé me mettait l’eau
à la bouche. Je les ai récupérés et, un sous chaque bras, je me suis pré-
cipité pour annoncer la nouvelle à Nhuong. Ce dernier était revenu à
côté du cratère.
— Hé, petit frère ! Regarde ce que j’ai trouvé, ai-je annoncé
avec un fier sourire, l’odeur fruitée et parfumée des melons me mon-
tant aux narines.
— Et voici ce que moi, j’ai déniché, m’a répondu Nhuong du
tac au tac en me montrant les quelques petites grenouilles qu’il avait
attrapées de son côté, en les tenant par leurs pattes de derrière.
À la vue des grenouilles, avec leurs yeux saillants et globuleux
et leur corps rond et trapu, j’ai esquissé un petit sourire.
***
Vers midi, nous avons quitté le cratère et sommes sortis des
fins roseaux. Nous avions marché si longtemps en écartant les hautes
herbes avec nos mains qu’une fois à nouveau sur un vrai sentier, nous
avons agi avec imprudence, oubliant presque que nous étions des
fugitifs. Nous avons campé au bord de la route pour nous préparer
notre soupe de grenouilles et de melons.
— Ça va être bon ! ai-je crié à Nhuong, qui était allé couper les
melons quelques mètres plus loin, avec notre grand couteau.
— Oui, c’est la première fois que nous mangerons de la viande
depuis la mygale.
Puis, sans réfléchir, il a laissé choir son couteau sur le bas-côté
de la route et il est revenu vers moi.
— Tu as besoin d’aide ? m’a-t-il demandé.
J’avais confectionné un feu au-dessus duquel nous avons dé-
posé la gamelle pleine de batraciens, de morceaux de fruits et d’eau
de pluie.
— Non, c’est bon, il n’y a plus qu’à attendre.
174
CHAPITRE DIX-SEPT
Assis à l’ombre d’un palmier sur le bas-côté de la route, Nhuong
et moi dégustions notre soupe de grenouilles. Mon ami soufflait sur
son potage pour le faire refroidir, ses deux joues rebondies pleines
d’air lui donnant un air enfantin.
— Attention Nhuong, tu vas en mettre partout ! lui ai-je dit
en plaisantant.
Puis je suis retourné à mon repas, engloutissant des cuillères
pleines à grand bruit. Je prenais à peine le temps de respirer entre
deux bouchées. J’ai soudain perçu des bruits de sabots au loin. J’ai
posé la cuillère dans le bol et me suis figé pour bien écouter. J’ai rapi-
dement compris qu’il y avait des mugissements de ruminants, mais
surtout j’ai réalisé qu’ils n’étaient pas si loin que ça.
— Qu’est-ce que c’est ? m’a questionné Nhuong, avant de
continuer : on se cache ?
J’ai jeté un œil autour de nous, et j’ai vu nos deux demi-ga-
melles encore pleines, le couteau qui traînait à six mètres de nous, et
les cendres encore chaudes de notre feu.
— Non, laisse tomber, on n’a pas le temps, ai-je répondu en
désignant du doigt nos affaires éparpillées un peu partout. Sois le
plus naturel possible.
Nhuong m’a regardé comme s’il n’avait pas compris ce que je
venais de dire. Je pense surtout qu’il se demandait comment deux
fugitifs de cinquante kilos en haillons pouvaient avoir l’air naturel, en
déjeunant sur un bord de route. Puis il a baissé la tête, et s’est mis à
fixer sa soupe avec concentration. J’ai donc dû être le premier à voir
un char à bœufs arriver au bout du chemin. Mon corps s’est raidi de
176
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
frayeur et mes mains sont devenues moites. Il y avait du monde des-
sus, mais je ne pouvais pas distinguer de qui il s’agissait et combien
ils étaient.
Je me demandais si je devais me précipiter pour récupérer
notre couteau, ce qui nous dévoilerait. C’est alors que j’ai réalisé qu’il
n’y avait que quatre femmes à l’arrière du char et que le conduc-
teur était un petit garçon d’à peine dix ans. Légèrement soulagé,
je me suis mis sur mes pieds pour les saluer. Deux des passagères
étaient sans l’ombre d’un doute des jeunes femmes khmères rouges.
Elles en avaient tous les signes distinctifs : la casquette kaki avec
l’étoile rouge de Mao, la chemise et la jupe à mi-mollets noires, le
krama blanc et rouge, et bien sûr une paire de sandales en pneu.
Chose étrange cependant, elles ne semblaient pas armées. Les deux
autres passagères en revanche ne possédaient aucun élément de cet
attirail, et avaient l’air apeurées et soumises. À leur physionomie et
leur différence d’âge, j’ai supposé qu’il s’agissait d’une mère et de
sa fille qui devaient avoir été faites prisonnières. Peut-être étaient-
elles transférées parce que leur mari et père était un fugitif comme
nous. L’Angkar avait coutume de déplacer les familles des évadés,
afin d’éviter que ces derniers puissent les retrouver. Je me demandais
ce qui était advenu de ma famille après ma fuite, notamment ma
sœur Navang. Avait-elle été, elle aussi, conduite avec sa fille dans
une contrée voisine comme les deux femmes en face de moi à cause
de ma désertion ? J’espérais que ma fuite n’allait pas rendre l’Angkar
plus cruel avec elles, alors qu’elles mouraient déjà de faim lorsque je
les avais vues pour la toute dernière fois.
— Bonjour, m’a salué l’une des femmes khmères rouges en
arrivant à notre hauteur.
Elle a fait signe à l’enfant de stopper les animaux, et a sauté de son
chariot. Courte de taille, les épaules épaisses, le visage décidé, les yeux
clairs et intelligents, elle portait des habits trop grands pour elle. La
mère et sa fille continuaient de fixer leurs pieds, tout comme Nhuong.
— Vous avez vos papiers ? Vos laissez-passer ? m’a-t-elle de-
mandé presque poliment.
177
Chapitre dix-sept
J’ai réalisé qu’elles savaient sûrement qui nous étions et qu’elles
étaient effrayées de se trouver face à deux fugitifs. J’ai donc décidé
de jouer la carte du mensonge, d’autant plus que je ne voulais pas
nous créer des ennuis. Si Tchéng avait été avec nous, il se serait
sûrement donné en spectacle, en prenant les deux femmes en otage
et en mangeant leurs bœufs ! Mais Nhuong n’oserait rien faire sans
mon aval.
— Nous les avons perdus, ai-je menti d’un air non affecté.
Pendant qu’on m’interrogeait et que Nhuong restait de marbre,
la deuxième soldate est descendue du char. Prudemment, elle s’est
approchée de notre couteau, s’est accroupie et l’a traîné jusqu’à leur
charrette. Quels imbéciles nous avions été de le laisser traîner là-bas !
— Quelle est votre destination ? a insisté la première femme.
— Village Sdau, lui ai-je répondu, nous allons à Sdau chez
notre ami Kol Khèm.
C’était mon collègue et mon meilleur ami lorsque j’étais ins-
tituteur dans le nord en 1969 pour mon premier poste. J’étais sûr
qu’il nous fournirait des vivres et nous étions tellement affamés que
j’étais prêt à faire le détour, quitte à allonger notre route vers la Thaï-
lande. Et puis même si je ne trouvais pas Khèm, Sdau n’était pas très
loin du camp militaire de Koulen Prum Tep dans lequel j’avais servi.
J’aurais alors un point de repère précis, à partir duquel je pourrais
m’orienter.
— J’habite à côté de Sdau et je ne connais pas de Khèm, a-t-
elle dit froidement.
Elle a jeté un regard entendu à sa collègue, et après un silence,
elle a ajouté :
— Venez au village de Phum Phnom Dèk avec nous. L’Angkar
vous donnera des vivres pour poursuivre votre route !
À présent, j’étais convaincu qu’elles avaient compris que nous
étions des fugitifs, et qu’elles nous tendaient un piège. Elles savaient
que, seules et sans arme à feu, elles ne pouvaient nous appréhender
au milieu de la forêt. Elles cherchaient donc à nous mener jusqu’à un
178
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
endroit où des renforts pourraient nous neutraliser.
— Bien sûr, merci ! ai-je accepté avec une expression de grati-
tude feinte. Nhuong m’a regardé sidéré.
***
Cela faisait maintenant cinq minutes que Nhuong et moi mar-
chions côte à côte devant le convoi. Le vert unique et merveilleux
des jeunes épis de riz émergeant des pièces d’eau rendait le paysage
bucolique. En d’autres circonstances, je me serais arrêté pour admi-
rer la vue, mais là, je n’avais pas une seconde à perdre. Sur le chemin
de terre rouge au milieu de la forêt, j’ai progressivement accéléré
jusqu’à atteindre une allure inhabituellement rapide. Nhuong avait
du mal à m’emboîter le pas et devait presque trottiner pour suivre ma
cadence. Lorsque nous nous sommes trouvés à une certaine distance
des bœufs, mon ami a commencé à me reprendre, tout en respirant
péniblement :
— Koeun, Koeun, mais pourquoi fais-tu cela ? Tu sais très bien
ce qui va nous arriver une fois à Phum Phnom Dèk, non ? Et en plus
tu as l’air pressé de t’y rendre.
Son visage était rouge, et on aurait dit qu’il allait exploser.
J’avais rarement vu mon ami dans cet état.
— Pour commencer Mao, ne m’appelle plus comme ça, ai-je
rétorqué, essoufflé.
Il a compris que je lui demandais d’utiliser mon nom d’em-
prunt. En cas d’arrestation, nous n’aurions aucun alibi, mais nous
avions choisi de faux prénoms par précaution. J’avais choisi Than et
mon ami Mao. Puis j’ai repris :
— Ne t’inquiète pas, j’ai un plan.
À ces mots, Nhuong s’est calmé. Il m’avait fait confiance
jusque-là et il savait que, dans l’ensemble, j’avais pris de bonnes dé-
cisions pour notre trio, puis pour notre duo :
— OK, Than !
179
Chapitre dix-sept
Nhuong a arrêté de me harceler de questions et il s’est tenu à
carreau.
J’aperçus un virage à une centaine de mètres devant nous, le
premier depuis que nous voyagions accompagnés. Puis cinquante
mètres.
— Mao, reste collé à moi.
Mon ami a acquiescé d’un signe de la tête. Vingt-cinq mètres.
J’ai lancé un regard furtif derrière nous, le char à bœufs était mainte-
nant loin derrière. C’était peut-être le dernier virage avant le village,
nous ne pouvions pas rater notre coup. Tout de suite après avoir
emprunté le virage, nous étions hors du champ de vision des femmes
khmères rouges. Alors j’ai soufflé :
— Mao, maintenant, à gauche !
J’ai empoigné mon compagnon par l’avant-bras, et je l’ai en-
traîné dans la forêt où nous avons plongé. Les soldates n’auraient
aucun moyen de deviner où nous avions filé. Même si elles nous
soupçonnaient d’avoir pris la tangente, elles ne pourraient ni nous
poursuivre ni donner l’alerte avant d’arriver au prochain village.
Nous nous sommes mis à galoper à toutes jambes pour creu-
ser la distance entre le convoi et nous. Après dix minutes de course
effrénée à nous prendre des branches dans la tête et à nous faire
écorcher la peau par des arbrisseaux épineux, Nhuong m’a demandé,
haletant :
— Than… Euh, non, Koeun, petite pause ?
J’ai ralenti et posé les mains sur mes hanches. Tout comme
mon ami, je respirais à un rythme accéléré. Comme souvent lorsque
je faisais un effort physique soutenu tout en étant déshydraté, j’avais
un goût métallique dans la bouche.
— OK, on peut s’asseoir quelques minutes.
Nhuong ne s’est pas fait prier. Il s’est tout de suite assis par
terre, et a frotté son visage transpirant avec les mains.
— Pfiou ! on a eu chaud. Une fois de plus !
180
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Ouais, on aurait dû rester vigilants, ai-je répliqué en m’es-
suyant le front avec mon krama, cela aurait pu nous coûter très cher.
Nous étions tous les deux conscients d’avoir frôlé la mort.
Si nous étions tombés sur des hommes armés au lieu de femmes
khmères rouges, ils nous auraient tués à coup sûr. Et si nous n’avions
pas réussi à nous enfuir, le même sort nous aurait attendus à Phum
Phnom Dèk. À Thnot Chum, j’avais croisé un jour un villageois qui
m’avait confondu avec un Khmer rouge à cause de mes habits qui
ressemblaient à ceux de l’ancien peuple. D’humeur bavarde, il s’était
empressé de me raconter que, quelques mois auparavant, un jeune
fugitif avait été retrouvé avec quelques épis de maïs dans son sac.
Pour justifier son crime, l’évadé avait expliqué à l’Angkar qu’il mou-
rait de faim. Les miliciens n’avaient rien voulu savoir et l’avaient
froidement abattu.
***
Nous nous enfoncions de plus en plus dans le cœur de la forêt,
passant par des coins où il y avait des rangées d’arbres arrachés, dé-
racinés et éclatés en mille morceaux, ainsi que plusieurs cratères de
bombes. Ensuite, nous nous frayions péniblement un chemin parmi
les arbres feuillus. La densité de la végétation et le terrain escarpé
rendaient notre avancée très lente.
— Koeun, tu estimes à combien nos chances de survie ? m’a
demandé Nhuong, tout en s’aidant du tronc d’un palmier desséché
pour monter une pente raide.
— Euh, comme nous nous rapprochons de la Thaïlande, je di-
rais 15 %, ai-je répondu, en proposant une estimation totalement
aléatoire. Pourquoi me demandes-tu ça ?
— Eh bien, c’est juste que…
Nhuong n’a pas eu le temps de terminer sa phrase que j’ai crié
à pleins poumons :
— Stop ! Ne bouge plus ! Ne pose surtout pas ton pied par
terre !
181
Chapitre dix-sept
Mon ami s’est figé sur place, le pied droit encore en l’air, les
deux bras en balanciers à l’horizontale de chaque côté de son corps.
Sur un pied, il vacillait comme s’il parodiait un danseur étoile. Je l’ai
violemment tiré un mètre en arrière par les épaules.
— Aïe ! Qu’est-ce qui te prend Koeun ? Ça fait mal !
J’ai pointé le sol du doigt, là où Nhuong a failli poser son pied
droit.
— Regarde, petit frère, un explosif à sous-munitions ! ai-je
lancé.
Une bombe ronde de la taille d’une orange et toute lisse sortait
à moitié du sol. L’autre partie était dissimulée sous terre et cachée
par des touffes d’herbe épaisses.
Nhuong était encore sous le choc, et s’est assis entre deux
arbres. Il avait failli être déchiqueté. Je lui ai laissé le temps de se
remettre de ses émotions, puis j’ai continué :
— Tu te souviens de ce que je t’ai dit lorsque nous nous bai-
gnions dans le cratère hier ? Les Américains ont lâché des tonnes de
bombes au-dessus de cette forêt. Nous devons faire super-attention !
Nhuong faisait les yeux ronds :
— Attends, Koeun, tu as dit explosif à… sous-munitions ?
C’est quoi ?
J’étais surpris par l’ignorance de mon ami.
— J’imaginais que tu étais familier avec ce type d’armes, vu
que tu as fui le Vietnam, ai-je articulé. Ce sont des bombes qui
contiennent des centaines de petites bombes explosives. Lors-
qu’elles explosent, elles envoient les petits explosifs à toute vitesse
dans tous les sens. Elles ont été conçues pour se déclencher lors de
l’impact, mais une bonne partie d’entre elles traînent encore dans la
forêt, intactes. Si nous marchons dessus, elles explosent comme des
mines antipersonnel et peuvent nous tuer tous les deux d’un coup.
Je voyais dans le regard de Nhuong que ce que je lui apprenais
était nouveau pour lui. Nous étions sur une ancienne zone de conflit.
Je devais absolument le briefer avant que nous fassions un pas de
182
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
plus. Je me suis assis à côté de lui, avant de continuer :
— Nhuong, il doit y avoir des bombes encore actives tout au-
tour de nous. Tu te rappelles des arbres en lambeaux et des cratères
que nous avons vus en chemin ? Voilà ce qu’il se passe quand des
bombes à sous-munitions explosent !
Mon ami m’avait écouté d’une oreille attentive.
Vu que la forêt était infestée de dangers, nous devions profiter
de la lumière du jour pour avancer. Marcher de nuit reviendrait à
signer notre arrêt de mort.
— OK, Nhuong, on repart. Reste collé à moi. Suis mes pas
autant que possible. J’ai appris à identifier de telles bombes lorsque
j’ai travaillé dans un camp militaire dans la forêt.
Aux aguets, chaque infime craquement d’herbe sèche sous nos
pas nous faisait sursauter. À peine avions-nous fait quelques pas en
file indienne que je me suis arrêté net. Nhuong m’est presque rentré
dedans.
— Tout va bien Koeun ?
J’avais repéré devant moi ce qui me semblait être un trou de
loup.
— Nhuong, regarde, là : est-ce que tu vois quelque chose de
louche ? ai-je demandé en pointant l’emplacement suspect du doigt.
Je voulais former mon ami autant que possible, pour qu’il
puisse se débrouiller si quelque chose venait à m’arriver.
— Euh, non… pourquoi, tu vois quelque chose ?
Je me suis baissé pour ramasser une grosse pierre.
— Regarde, Nhuong ! ai-je annoncé en la lançant devant moi.
BAM !
En tombant, le bloc de roche a révélé un faux sol qui s’est af-
faissé, exposant un pieu métallique rouillé.
— Hé Koeun, bien joué ! C’est quoi ?
J’étais fier de mon coup.
— C’est ce qu’on appelle un trou de loup, ai-je expliqué. C’est
183
Chapitre dix-sept
un piège que les communistes vietnamiens utilisaient contre les
soldats américains. Les pieux comme celui que tu vois là sont en
général recouverts d’un mélange de viande pourrie, d’excréments et
autres saletés pour causer de sérieuses infections. On n’a pas intérêt
à s’en prendre un. Vu nos conditions, ce serait la mort assurée. Alors
fais gaffe !
Puis, j’ai repris la marche en contournant le piège.
Malgré tous les dangers, j’étais à l’aise, puisque je connaissais
cette forêt. D’ailleurs, je savais que nous nous rapprochions du camp
militaire de Koulen Prum Tep. J’avais été réquisitionné par l’armée
pendant six mois durant la guerre civile. Il me semblait reconnaître
les environs de la base. Tout en demeurant vigilant, j’ai commencé
à accélérer le rythme. Une fois que nous atteindrions cet endroit,
la Thaïlande ne serait plus très loin. J’essayais de me représenter le
camp tel que je l’avais quitté sept ans auparavant. C’était un domaine
géant, accroché au versant d’un terrain escarpé. Une forêt dense et
luxuriante, vert émeraude, encerclait le campement. Quelques buffles
effarouchés peuplaient la jungle environnante et quelques cigognes
épiscopales se perchaient aux cimes des palmiers et des bananiers.
Une ville, avec un hôpital et une école, avait poussé autour du camp,
aussi rapidement qu’un champignon. Cinq mille hommes en treillis
grouillaient entre les baraquements. Le cliquetis métallique de leurs
armes quand ils se déplaçaient résonnait encore dans ma cervelle.
Des dizaines de tentes militaires kaki étaient plantées côte à côte
comme un régiment de légionnaires romains. Quatre postes de guet
en bois de bambou montaient la garde à chaque coin du camp. Alors
que je me remémorais le camp, j’étais de plus en plus curieux. Et la
curiosité m’excitait. Je me demandais de quoi il aurait l’air quand
nous arriverions.
Il était environ cinq heures de l’après-midi quand nous avons
atteint la base militaire. J’ai dû déchanter. Le camp s’était décom-
posé aussi rapidement qu’il avait poussé et j’étais face à une ville
fantôme. Il ne restait que les ruines d’un dispensaire dont le vent
faisait claquer les volets. Les murs qui, dans mes souvenirs, étaient
184
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
immaculés, étaient maintenant décrépis et crasseux. La végétation,
qui régnait en maître dans les alentours, avait repris le dessus. Les
fenêtres, quant à elles, avaient éclaté. Des rideaux en toile blanche
s’agitaient dans le courant d’air et cette vision lugubre m’a donné
froid dans le dos.
Malgré la déception de cette soirée, nous étions tous les deux
sains et saufs et je savais où nous étions. Cette journée m’avait rap-
pelé que nous devions toujours rester sur nos gardes. Nous n’étions
pas des touristes, mais des fugitifs. Dès que nous nous relâchions, ne
serait-ce qu’un instant, nos vies étaient en danger.
185
CHAPITRE DIX-HUIT
La saison des pluies battait son plein. Pendant encore trois
longs mois, le pays serait enveloppé de nuages et noyé dans la bru-
me. Pour nous, cela signifiait que nous étions constamment trem-
pés. Chaque jour et chaque nuit, une pluie épaisse faisait rage en
une succession d’averses et d’orages. La pluie était devenue le com-
pagnon omniprésent de nos errances. Nous entendions constam-
ment le bruissement de l’eau dans les arbres au-dessus de nos têtes
et sur les fougères entre lesquelles nous nous frayions notre che-
min. À nos pieds, elle ruisselait, voire bondissait, dans les canaux
vaseux qu’elle creusait sur son passage. Nous avions abandonné
l’espoir d’être au sec et nous nous accommodions tant bien que
mal de l’humidité, nos chapeaux ne nous apportant qu’un maigre
réconfort. Aucun recoin de notre corps n’était épargné. Au moins,
nous trouvions facilement de l’eau potable pour nous hydrater.
Le seul jour où il n’avait pas plu depuis notre départ, le so-
leil avait frappé fort et nous avions très soif. La nuit tombée, j’avais
finalement trouvé un étang de vingt mètres de diamètre et j’étais
descendu dans l’eau jusqu’aux genoux. Prenant une grande quantité
d’eau dans mes deux mains jointes, j’avais bu en regardant par-dessus
mon épaule Nhuong m’imiter. J’avais dû boire un demi-litre d’eau
pour étancher ma soif. Le reflet de la lune et des nuages blancs sur la
surface de l’eau conférait au lieu une atmosphère féerique, et la fraî-
cheur dans ma gorge était agréable… mais l’odeur des excréments et
de l’urine de buffles m’avait donné des haut-le-cœur. Ils avaient dû
tremper des heures dans cette eau douce et une quantité de bactéries
fermentaient dans ce magma : j’en étais ressorti écœuré.
Boire l’eau de pluie nous protégeait des bactéries, mais aussi
186
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
en partie du paludisme qui faisait rage dans la région. Souvent les
fonctionnaires du centre du Cambodge qui venaient travailler dans
la province de Preah Vihear se retrouvaient à l’hôpital avec la malaria
en trois mois à peine. Nous n’avions pas de moustiquaire, mais nous
pouvions au moins nous protéger en surveillant le lieu où nous bu-
vions. Sinon, la pluie ne nous apportait que des ennuis : nos vêtements
pourrissaient sur nous, nos pieds et nos mains étaient fripés comme
des raisins secs, et nous grelottions une grande partie de la journée.
Pour ne rien arranger, nous approchions de plus en plus des
forêts vierges qui séparent le Cambodge de la Thaïlande. Dans ces
coins reculés, les cultures étaient plus rares et il devenait presque
impossible de nous nourrir. Il nous était arrivé de perdre plusieurs
heures dans un champ de manioc sans rien trouver. Les paysans
avaient déjà tout récolté, laissant les plants debout contre les arbres.
Les sangliers avaient été plus rapides que nous et avaient mangé les
restes, notamment les racines. Notre recherche stérile nous avait lais-
sés tellement vides et découragés que nous nous étions assis contre
un arbre, nous regardant l’un l’autre sans dire un mot pendant plu-
sieurs heures, jusqu’à nous endormir pour oublier, ne serait-ce qu’un
instant, notre misère et nos estomacs criant famine.
Nous accusions le coup. Après plus de quatre semaines de fuite
dans des conditions extrêmes, nos corps étaient usés et nos esprits
démoralisés. Nos réserves de forces étaient épuisées et la moindre
contrariété prenait des proportions énormes et nous plongeait dans
le marasme le plus total.
***
Des gouttes de pluie fraîches martelaient mon front, me tirant
malgré moi de ma torpeur. Encore à moitié conscient, j’ai réalisé que
j’avais soif et que dans mon sommeil agité, j’avais fait tomber mon
chapeau. Je me suis tourné sur ma couche, incapable de trouver la
motivation et les forces pour tendre le bras et remettre mon couvre-
chef sur la tête. Les gouttelettes ont redoublé de force et s’écrasaient
sur ma joue en un petit bruit rond. La bouche pâteuse, j’allais me re-
187
Chapitre dix-huit
tourner dans mon semi-sommeil, dans une ultime tentative pour me
rendormir, quand mon ventre s’est mis à gargouiller et à subir une
violente crampe. Tenaillé par la faim, assoiffé et mouillé, j’ai aban-
donné l’illusion que je pourrais prolonger ma nuit.
Les yeux encore collés, j’ai tâtonné pour attraper ma montre
Citizen sans bracelet. J’ai pris l’objet métallique et froid dans la
paume de ma main et je l’ai porté doucement à mon visage. J’ai pé-
niblement entrouvert les yeux en grimaçant. Ils me piquaient et mes
paupières étaient encore lourdes comme du plomb. Le cadran de ma
Citizen m’apparaissait encore flou. J’ai mis du temps à le déchiffrer :
nous en étions à notre trentième jour de fuite et il était déjà sept
heures. Autour de nous, la pluie tombait de plus belle, déchirant peu
à peu les feuilles du palmier qui nous protégeait.
— Hé Nhuong, allons-y ! Il faut décamper sinon on va bientôt
être inondés, ai-je grogné en secouant mon ami, qui était près de
moi.
J’ai entrepris de me lever, mais j’ai immédiatement été pris
d’un vertige. Tout s’est mis à tourner autour de moi, les arbres, les
buissons et la pluie se transformant en un tourbillon vert foncé.
J’avais l’impression d’être sur un carrousel qui tournicotait bien trop
rapidement. Je me suis rallongé, comme tiré en arrière par une force
surhumaine. Mon malaise s’est lentement estompé.
— Je suis à plat Nhuong. Je n’ai même pas la force de m’asseoir,
ai-je expliqué à mon ami qui m’avait observé vaciller puis retomber.
Je me tenais la tête d’une main, comme pour endiguer mes
vertiges.
— S’il te plaît, ça te dérange d’aller me chercher de l’eau ? ai-je
demandé à mon ami, la bouche sèche. Je meurs de soif et je ne peux
pas me déplacer.
Je voyais bien qu’il était également épuisé et je me sentais mal
à l’aise de lui demander ce service. Je voulais prendre soin de lui de
mon mieux.
— Pas de soucis, a répondu mon ami d’une voix chaleureuse,
188
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
malgré les cernes sous ses yeux. Vu la rincée qu’on se prend, je ne
devrais pas avoir de mal à trouver une flaque d’eau propre pas trop
loin. Je reviens.
Mon ami s’est éloigné et j’ai suivi des yeux une goutte de pluie
qui venait d’atterrir sur le haut de ma clavicule saillante. Elle a roulé
le long de mon torse nu rachitique, parcourant mes côtes protubé-
rantes et mon ventre creux. Puis elle a continué le long de ma cuisse
maigrelette. Cette dernière était encore noire à certains endroits à
cause des brûlures que les lianes toxiques m’avaient infligées. Petit
à petit, les plaies séchaient, des croûtes et des cicatrices les rem-
plaçaient. Mais l’on pouvait encore voir des bouts de peau carbo-
nisés sur mes jambes et mon cou. La gouttelette glissait à présent
sur mon mollet œdémateux à cause de la malnutrition. Puis elle a
fini sa course sur un pied, me rappelant la plaie que je m’étais faite
à l’un de mes orteils. Quelques jours auparavant, j’avais trébuché en
me prenant le pied dans une canne de bambou qui avait scié l’un de
mes orteils jusqu’à l’os. Pas étonnant que je ne puisse même pas me lever,
ai-je pensé en contemplant mon corps déglingué et meurtri. J’avais
une allure maladive. À nouveau, mon estomac a crié famine. Qu’est-
ce que j’aurais donné pour l’un de mes repas préférés, ceux que nous
mangions à Phnom Penh avant la chute ! J’aurais tué pour une soupe
de porc au caramel avec de l’ananas ou un wok aux fruits de mer !
J’ai décidé d’essayer de me lever à nouveau. C’était la seule so-
lution si nous voulions repartir et trouver éventuellement quelque
chose à manger. Je me suis levé par paliers, m’appuyant contre un
arbre. Je me suis d’abord assis, puis accroupi, puis tenu debout, l’arbre
me servant d’appui. C’était le seul moyen pour ne pas m’évanouir. À
chaque étape, je devais attendre quelques minutes pour que les étin-
celles dans mes yeux s’éteignent et que ma tension remonte. J’ai dé-
croché ma chemise de l’arbre où je l’avais laissée pour la nuit et geste
par geste, je l’ai enfilée avec les mouvements lents d’un grabataire.
Quand Nhuong est revenu, j’étais debout et habillé, mais la
tête encore vide :
— Tiens, dit-il en me tendant la gamelle pleine d’eau douce.
189
Chapitre dix-huit
Les bras tremblotants, je l’ai prise et après avoir prononcé un
« Merci » expéditif, j’ai porté le récipient à mes lèvres et bu à grosses
gorgées. Quand j’eus fini, je me suis essuyé d’un revers de manche :
— OK, maintenant on peut essayer d’y aller, ai-je prononcé
comme pour me motiver moi-même.
Et nous nous sommes remis en route, déjà exténués.
***
— J’ai besoin d’une pause, m’a harcelé Nhuong pour la dixième
fois de la matinée.
La pluie s’abattait sur nous et le bruit de l’averse a étouffé sa
requête.
— Une pause ! S’il te plaît, a-t-il insisté entre deux coups de
tonnerre.
— OK, ai-je cédé, autant pour moi que pour lui.
Nous avancions dans une brousse très dense, constituée de pe-
tits arbres serrés. Au Cambodge, les paysans essartaient les terrains
boisés, soit pour y planter du riz, du manioc, des légumes ou encore
des palmiers, soit pour les laisser à l’abandon pour qu’il y repousse un
bois trois fois plus serré qu’avant le défrichage. Nous étions pris au
piège en plein milieu de cette brousse pleine de pilons durs, appelés
krak, utilisés par les villageois pour construire leurs haies. Je m’étais
préparé à supporter cette broussaille dense sur quelques mètres tout
au plus, mais pas sur des kilomètres ! Si nous l’avions su, nous au-
rions cherché à la contourner. Mais il était trop tard, nous ne pou-
vions plus faire marche arrière.
— On n’aurait jamais dû s’engager ici mais maintenant, im-
possible de revenir sur nos pas. On doit aller de l’avant si on veut en
sortir. Je suis désolé Nhuong. Tu ne m’en veux pas ?
Pas de réponse.
— Nhuong ?
Je me suis tourné vers mon ami. Il dormait, la tête sur ses bras
190
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
croisés sur ses genoux, la pluie dégoulinant sur lui. Je ne pouvais pas
lui en vouloir d’être sur les rotules, lui que je considérais comme mon
petit frère. Le cœur brisé, j’ai décidé de laisser Nhuong dormir un
petit peu. Je me suis laissé tomber à côté de lui, passant mon bras
autour de ses épaules. Mes paupières étaient lourdes, mais je devais
lutter. Si je sombrais dans le sommeil, nous risquions de dormir pen-
dant des heures. Pour me garder éveillé, je me répétais inlassable-
ment à voix haute : « Vivre, je veux vivre ! Oui, j’ai la rage de vivre ! »
en serrant les poings de toutes mes forces.
Après dix minutes, je me suis redressé. J’ai eu un tel vertige
que je me suis appuyé plusieurs minutes contre un arbre. Le malaise
atténué, j’ai secoué mon ami :
— Réveille-toi !
Tel un zombie, il m’a dévisagé. Puis, sans dire un mot, il a re-
pris sa position initiale.
— Moi aussi j’aimerais dormir, ai-je insisté en le tirant par les
bras. Mais on n’est pas à la maison, on est en fuite, recherchés par
l’Angkar !
Apathique, il a bâillé puis m’a suivi à travers la brousse.
Quelques minutes de galère plus tard, aucun de nous deux
n’avait dit le moindre mot. Nhuong a brisé le silence :
— Koeun… pause ?
Mon ami n’avait même plus l’énergie de faire des phrases com-
plètes :
— Encore ? lui ai-je répondu, en tournant la tête.
Nhuong m’a regardé droit dans les yeux, suppliant. Puis il a
gémi :
— S’il te plaît !
Sa voix tremblotait, et je craignais qu’il ne se mette à pleurer.
Je n’avais pas assez d’énergie et de dureté en moi pour refuser. J’ai
tout juste eu le temps d’accepter que Nhuong s’est endormi debout.
Je l’ai couché sur le sol pour qu’il ne s’assomme pas contre un arbre.
Pour ma part, je me suis adossé à un arbre pour pouvoir me relever
191
Chapitre dix-huit
après la sieste.
Je me suis réveillé la tête dans la boue, en position fœtale. J’avais
glissé au sol pendant ma sieste et j’étais maintenant recouvert de fange
dégoulinante. Mon apparence misérable n’est que le reflet de mon moral,
ai-je pensé. Mais je n’avais pas le temps de m’apitoyer sur mon sort.
J’ai réveillé Nhuong, qui a accueilli mon intervention avec aussi peu
d’enthousiasme que précédemment. À chaque kilomètre parcouru,
nous nous arrêtions pour faire une pause d’une demi-heure, voire plus.
Nhuong n’avait même plus besoin de dire un mot pour me demander
une pause. Il suffisait d’un regard pour que je le comprenne.
La nuit était tombée et il pleuvait toujours aussi fort. La pluie
torrentielle et l’obscurité palpable nous obligeaient à avancer les bras
tendus devant nous, pour éviter de nous prendre des obstacles en
pleine face. Trempés, nous avions froid jusqu’aux os. Toutes les deux
minutes, l’un de nous éternuait, presque en alternance.
Quand nous avons voulu dormir, il n’y avait même pas une pe-
tite place pour nous coucher tellement l’espace entre les petits arbres
était restreint. Je voulais brûler quelques arbres pour nous faire une
place au sol. Mais l’humidité rendait cette tâche quasi impossible.
J’avais déjà essayé d’allumer mon briquet plusieurs fois, mais chaque
fois, l’humidité et le vent avaient éteint la faible flamme :
— Nhuong, forme un petit parapluie avec tes mains, ai-je lan-
cé.
Mon ami s’est exécuté. Après deux essais infructueux, il a roulé
les yeux avant de dire d’une voix nonchalante :
— C’est impossible !
— Encore un essai Nhuong, OK ?
J’ai tenté d’allumer le briquet et cette fois-ci, la branche morte
que je tenais au-dessus de la flamme a commencé à brûler :
— Bingo ! Vite Nhuong, donne-moi d’autres branches !
Après une demi-heure d’efforts acharnés, nous étions parvenus
à brûler quelques tiges pour libérer un petit espace au sol. Nhuong
ne s’est pas fait prier pour se coucher. Il avait tout juste posé son dos
192
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
sur le sol mouillé qu’il s’est écrié :
— Aïe !
— Qu’est-ce qu’il y a ? me suis-je inquiété.
Mon ami se grattait vigoureusement le dos :
— Une bête m’attaque à travers la chemise !
À quatre pattes, je me suis penché pour l’examiner : il était cou-
vert de termites. Mais je n’avais pas la force de nous trouver un autre
espace ailleurs.
— Tant pis, Nhuong, on va devoir faire avec, ai-je lancé abattu,
en me couchant à côté de lui. Bonne nuit !
En essayant tant bien que mal de m’endormir ce soir-là, avec
les grosses gouttes de pluie qui tombaient sur mon torse et les ter-
mites qui me rongeaient le dos, je broyais du noir. Nous n’avions
même pas parcouru dix kilomètres ce jour-là. Y arriverons-nous ?
N’allions-nous pas tomber d’épuisement avant d’atteindre la Thaï-
lande ?
***
Le lendemain, vers vingt-trois heures, d’énormes nuages noirs
remplissaient le ciel. Il faisait tellement sombre que nous ne voyions
pas plus loin que le bout de notre nez. Une fois de plus, nous devions
avancer à tâtons, frissonnant à cause d’un vent glacial qui soufflait
fort dans notre dos.
Profitant de l’obscurité et d’une petite trêve de la pluie, nous
traversions un village où régnait un calme absolu. Nous n’entendions
que le sifflement monotone et aigu du vent :
— Koeun, où sont tous les villageois ? a chuchoté Nhuong an-
goissé.
Je n’en avais aucune idée. Les Khmers rouges avaient peut-être
imposé un couvre-feu ou bien les villageois participaient à une réu-
nion de lavage de cerveau, comme nous avions dû le faire si souvent
à Thnot Chum.
193
Chapitre dix-huit
— Chhhut ! ai-je soufflé en mettant mon index sur mes lèvres
pour lui faire signe d’être discret.
Malgré la pénombre, je pouvais discerner que la plupart des
maisons n’avaient pas de porte. Depuis la route, il nous était im-
possible de voir ce qui se passait dans les foyers. En revanche, s’il
y avait des villageois à l’intérieur, ils pourraient nous voir depuis
chez eux.
Comme des cambrioleurs, Nhuong et moi jetions des regards
inquiets autour de nous. Nous nous déplacions courbés et sur la
pointe des pieds, à l’affût du moindre bruit, nous faufilant entre les
maisons comme des voleurs de poules. Heureusement pour nous,
une bonne partie des chiens avaient disparu depuis l’an zéro ; ils ne
pouvaient donc pas donner l’alerte. Les Khmers rouges avaient ap-
pris des Vietnamiens à manger la chair des canidés. De toute façon,
les milices rôdaient sans arrêt et étaient souvent plus féroces que des
bêtes enragées. Les chiens, désormais dévorés, avaient été remplacés
par des hommes.
Nous sommes ensuite passés devant l’une des rares mai-
sons éclairées du village. Nous devions redoubler de vigilance. En
la contournant, j’ai entraperçu une mère bercer son nourrisson, lui
chantonnant une comptine. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à
ma propre famille. J’ai soupiré fortement.
— Hein ?
Mon ami était sur le qui-vive et avait cru que je lui avais parlé :
— Non rien, ai-je répondu, nostalgique.
Cette scène m’avait rappelé ma mère berçant mon plus petit
frère, celui qui venait de naître lors de ma dernière visite à ma fa-
mille. Maman avait l’habitude de fredonner la même chansonnette
au benjamin pour qu’il s’endorme apaisé, suçant son pouce. Cela fai-
sait presque cinq ans que je ne les avais pas vus, et je me demandais
comment ils se portaient. Mon petit frère devait avoir l’âge de courir
dans les rizières avec ses copains et faire toutes sortes de bêtises.
Je n’avais pas le temps de rêvasser. Nous devions sortir du vil-
194
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
lage le plus vite possible.
— Nhuong, tu vois le kiosque là-bas ? ai-je dit à voix basse en
pointant du doigt la place centrale du village.
Mon ami a acquiescé d’un signe de la tête, puis j’ai repris :
— C’est notre prochaine étape. Suis-moi.
Alors que nous étions à une quinzaine de mètres du kiosque,
nous avons soudainement aperçu une petite flamme à côté du
kiosque, qui s’est éteinte aussitôt. Nous nous sommes figés sur place,
retenant notre respiration. Tchik, tchik ! C’était le bruit d’un briquet !
La flamme s’est rallumée, et je pouvais maintenant discerner un vi-
sage derrière elle. Une sentinelle en train d’allumer une cigarette ! Le
kiosque était sûrement un poste de contrôle ! Sans même nous en
rendre compte, nous étions en train de nous jeter dans la gueule
du loup. J’ai immédiatement fait signe à Nhuong de me suivre, et
j’ai marché d’un pas rapide vers la maison la plus proche, en évitant
de courir pour ne pas attirer l’attention des villageois. Nous nous
sommes collés au mur, hors de vue de la sentinelle.
— Ouf ! a lâché tout bas mon ami. On a encore eu chaud !
À ces mots, nous avons entendu un bruit rauque provenant de
la maison contre laquelle nous étions plaqués, comme si quelqu’un
se retournait sur son lit. Oh non ! Nous avons perturbé le sommeil de
quelqu’un dans la maison ! Nhuong m’a regardé :
— Qu’est-ce qu’on fait ?
Juste derrière la maison, il y avait une porcherie d’une trentaine
de mètres carrés, entourée d’une barrière en planches de bois. Je me
suis accroupi instinctivement et me suis mis à marcher à quatre
pattes au milieu des phacochères. Dans l’obscurité, j’ai entendu un
cochon qui flairait et fouillait avec ardeur la terre chaude et molle.
Je craignais que notre odeur humaine ne provoque un mouvement
de panique parmi les animaux, mais très vite, je me suis dit que nous
devions sûrement avoir la même odeur fétide qu’eux. Nhuong était
accroupi comme moi, et m’avait imité dès le début. Je lui ai fait un
signe de la main pour lui demander d’attendre sans bouger. Au bout
195
Chapitre dix-huit
d’une dizaine de minutes, nous n’entendions rien d’autre venant de
la maison qu’un ronflement grave et régulier.
— Nhuong, c’est le moment de partir !
J’étais à peine sorti de la porcherie que j’ai trébuché sur un muret
en béton. Je suis passé par-dessus et me suis retrouvé sur une pente
très raide. J’ai glissé dans la boue provoquée par la pluie, et j’ai roulé
jusqu’en bas, atterrissant directement dans un canal d’eau glacée. Ma
chute m’avait pris de court et j’ai bu la tasse en tombant dans l’eau.
Quand j’ai émergé, j’ai inspiré un gros bol d’air, et j’ai nagé pour rega-
gner la rive. Le froid entaillait ma chair ; mes bras et mes jambes ont
commencé à me lancer. J’avais l’impression que des milliers d’épingles
glacées me transperçaient les membres. Les picotements étaient in-
supportables et mes jambes ont commencé à s’engourdir. Quand j’ai
atteint le rivage essoufflé, Nhuong m’a demandé d’en haut :
— Ça va ?
— Oui, oui, ai-je marmonné, presque pour moi-même.
Que pouvais-je répondre d’autre ?
En réalité, je n’en pouvais plus. Quelque temps auparavant,
j’aurais répondu chichement à mon ami « Oui, ça m’aura au moins
enlevé l’odeur des cochons ! » pour le faire rire et dédramatiser la
situation. Mais à ce moment-là, je n’en avais plus ni la force ni l’envie.
Je fermais les yeux, espérant que tout ce que j’avais vécu depuis
la prise de Phnom Penh était un cauchemar et que j’allais me réveil-
ler bien au chaud dans mon lit dans la capitale, où je retrouverais ma
situation privilégiée. Cette vie que j’avais tant aimée, n’était-elle main-
tenant plus qu’un souvenir lointain, une chimère ? J’avais peur que mon
corps lâche ou que je devienne fou. Je doutais de plus en plus d’avoir
assez de force pour atteindre la frontière thaïlandaise.
***
Le lendemain matin, quand je me suis réveillé, j’ai espéré de
tout mon cœur que cette journée serait plus facile que les précé-
dentes. Mais au moment où j’ai soulevé mes paupières, un voile noir
196
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
couvrait la totalité de mon champ de vision. Je ne voyais absolument
rien. J’ai cligné des yeux, doucement d’abord, puis frénétiquement,
espérant recouvrer la vue. Mais rien. J’étais aveugle !
197
CHAPITRE DIX-NEUF
— Nhuong, je suis aveugle ! ai-je hurlé en me levant pénible-
ment, agitant les bras en l’air avec le peu d’énergie qui me restait,
pour attirer l’attention de mon ami. Petit frère, aide-moi ! ai-je plai-
dé.
La panique m’avait gagné, et je courais à présent en rond les
mains devant moi.
Je cherchais toujours Nhuong quand une force incroyable s’est
abattue sur mon dos et m’a plaqué par terre.
— Arrête de crier, reste à terre ! m’a chuchoté Nhuong dans
l’oreille.
Visiblement, c’était lui qui m’avait cloué au sol.
— Un soldat armé patrouille sur la route pas loin, a-t-il expli-
qué, me recouvrant toujours de son poids. Désolé de t’avoir fait peur.
— Non, tu as bien fait, ai-je répondu une fois calmé, il faut
que tu me caches, le temps que je comprenne ce qui se passe avec
mes yeux. Est-ce que tu vois un endroit qui pourrait nous servir de
cachette ?
Après un long moment, mon ami m’a répondu :
— Pas grand-chose. Il n’y a pas de forêt ici, et l’herbe ne nous
arrive pas aux genoux. Par contre, il y a une petite colline.
J’allais devoir placer une confiance littéralement aveugle en
Nhuong.
— OK, mène-moi jusqu’à cette colline. On pourra se cacher
entre les vallons.
198
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Nhuong m’a empoigné le poignet et a conduit la marche. À
chaque pas, il me guidait de la voix, me signalant les termitières,
les ornières ou les branches griffantes qui pouvaient me blesser. Je
piétinais et ma lenteur m’exaspérait.
— On y est presque, m’a rassuré Nhuong.
J’ai commencé à entendre des petites voix angéliques. Les
piaillements devaient venir d’enfants qui gardaient les troupeaux.
— Je vais nous mettre dans un endroit où les enfants ne pour-
ront pas nous voir, m’a murmuré Nhuong, confirmant mon hypo-
thèse.
Puis il m’a tiré par le bras pour me conduire derrière un arbre
feuillu, où nous nous sommes assis.
Privé d’un de mes cinq sens, j’étais beaucoup plus attentif à
mes quatre autres, notamment l’ouïe. J’entendais toutes sortes de
bruits qui m’angoissaient. D’habitude, lorsqu’un son pouvait signaler
un danger quelconque, j’allais voir. Mais maintenant, je frémissais
pour un rien et importunais sans cesse mon compagnon.
— Nhuong, tu as entendu ? C’est quoi ?
Et mon pauvre ami devait alors se lever pour aller voir et me
rassurer. À force de fausses alertes, Nhuong, un peu agacé, m’a ré-
primandé :
— Koeun, arrête un peu ! Je n’ai pas envie de me lever à chaque
fois qu’un gamin crie ou qu’un oiseau bouge dans le feuillage.
J’étais surpris. Mon ami m’avait rarement parlé avec autant de
fermeté. Puis il a continué :
— D’ailleurs, je vais faire une sieste.
Les événements de la veille m’ayant exténué, il était sûrement
sage que j’en fasse autant.
— OK, Nhuong, je vais t’imiter, ai-je annoncé à mon ami.
Pas de réponse.
— Nhuong ?
Il devait déjà être dans les bras de Morphée.
199
Chapitre dix-neuf
J’ai croisé les mains derrière ma tête pour essayer de dormir
tout comme mon ami. Mais le sommeil me fuyait. Trop de questions
trottaient dans ma tête. Ai-je encore une chance de m’en sortir ? Est-ce
réaliste de vouloir aller jusqu’en Thaïlande ? Pourquoi suis-je aveugle ? Y
a-t-il une explication rationnelle ? Est-ce à cause d’une chute de tension,
ou bien parce que je suis en hypoglycémie ? Et puis, si je reste aveugle, ne
devrais-je pas demander à Nhuong de m’abandonner ? Je serais un boulet
pour lui. Mais en même temps, il ne saurait pas s’orienter seul. Perdu
dans mes pensées, je me suis finalement endormi, soucieux.
— Koeun, tu m’entends ? Réveille-toi !
Je me suis réveillé en sursaut, secoué par mon ami.
— Qu’est-ce qui se passe ? ai-je demandé, déconcerté.
Je n’avais pas l’habitude que ce soit Nhuong qui me réveille.
D’habitude, j’étais toujours le premier à me lever. Peut-être qu’être
devenu le guide lui avait donné confiance en lui. Mon ami me regar-
dait, l’air surpris :
— Mais… grand frère, tu me vois ?
Je mettais tellement de temps à me désengourdir que je n’avais
même pas remarqué que j’avais retrouvé la vue.
— Oui, je vois… Je vois !
Après avoir eu peur de perdre la vue définitivement, j’étais ras-
suré. La bonne nouvelle m’a immédiatement tiré de mon marasme
et m’a redonné de l’énergie. Bien que toujours un peu groggy à cause
de la malnutrition, j’étais désormais motivé pour repartir.
***
Des pluies diluviennes lavaient le sol de la route à grande eau.
La nuit, l’eau coulait à flots et personne n’osait sortir de sa demeure,
pas même les soldats ou les miliciens. La pression de l’eau qui tom-
bait sur nos corps était telle qu’elle était presque douloureuse. Mal-
gré ce déluge, j’étais très soulagé d’avoir retrouvé la vue. Elle m’était
indispensable, surtout pour repérer et éviter les villages. Un poste de
contrôle se trouvait à l’entrée et à la sortie, voire au milieu, de presque
200
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
tous les villages et je n’aurais pas fait confiance à Nhuong pour qu’il
nous guide pendant les traversées.
Ironiquement cependant, nous marchions à l’aveuglette à
cause du noir absolu et de cette pluie torrentielle. Nous ne voyions
pas à deux mètres à cause du rideau de pluie et je me guidais à l’ouïe,
m’orientant en fonction du bruit de l’eau qui coulait de chaque côté
de la route. En fin de compte, ma vue ne me servait pas à grand-
chose. J’avais bien essayé de nous éclairer en construisant une torche
avec une branche de pin, utilisant la résine comme combustible na-
turel, mais il pleuvait tellement fort qu’elle s’était éteinte en moins de
cinq minutes. Dépité, j’avais abandonné l’idée.
Les grondements du tonnerre se faisaient de plus en plus me-
naçants et la pluie tombait en claquant violemment sur le sol. Le
vacarme était tel que Nhuong et moi devions crier pour nous faire
entendre. Quelques minutes plus tard, nous avons soudainement
été interpellés par le ronflement d’un véhicule à moteur. Il semblait
venir d’environ deux cents mètres devant nous sur la grande route.
Puis très vite, nous avons vu deux phares de voiture en face de nous
comme deux yeux de hiboux perçant la nuit. En temps normal, nous
aurions été éblouis, mais la lumière était brouillée par le rideau de
pluie ; on ne distinguait que deux disques dorés. La voiture a disparu
en tournant à droite avant d’arriver à notre niveau, son moteur péta-
radant. Une rafale de vent m’a effleuré le visage, apportant une forte
odeur. Nhuong s’est pincé le nez en grimaçant :
— C’est quoi cette odeur ?
On aurait dit qu’il venait de sentir du poisson pourri. Je n’avais
plus senti l’odeur aigre et incisive du pétrole depuis que j’avais quitté
Phnom Penh, mais je l’ai reconnue sans le moindre doute. Au bruit,
j’avais l’impression que des motos et des voitures se succédaient dans
un hangar où elles restaient quelques minutes avant de repartir. À
peine une voiture ou une moto venait-elle de quitter le dépôt qu’elle
était remplacée par un autre véhicule. Soudain, j’ai compris : nous
étions à côté d’un dépôt d’essence pour le ravitaillement des véhi-
cules khmers rouges. Le gazole étant une denrée très rare, seules
201
Chapitre dix-neuf
les grandes villes avaient des points de ravitaillement. Cela signifiait
deux choses : premièrement, nous approchions d’une grande ville
provinciale, et deuxièmement, il y avait sûrement des Khmers rouges
en faction dans les parages pour surveiller le dépôt.
— On ne peut pas rester ici, ai-je dit à Nhuong. Mais comme
on ne voit rien, on ne peut pas se cacher comme d’habitude dans une
forêt. Le mieux, c’est de rester sur la grande route et de traverser la
ville. Une fois de l’autre côté, nous serons en sécurité.
Nhuong a acquiescé et nous nous sommes remis en route.
J’étais particulièrement anxieux à l’idée de traverser la ville avec
cette météo, d’autant plus que je ne savais pas à quoi m’attendre. Y
avait-il des barrages et des postes de contrôle, et si oui, combien ?
J’avançais donc très doucement, tendant les deux mains en avant
pour déceler une éventuelle barrière le plus tôt possible. J’étais prêt à
courir si j’en rencontrais une.
Comme j’étais concentré sur mes mains, je ne faisais pas trop
attention à mes pieds. Mon pied gauche s’est alors enchevêtré dans
un obstacle au sol. Je me suis baissé, utilisant mes mains pour voir de
quoi il s’agissait. Une corde en jute. Un piège à lièvres. Il ne s’était pas
refermé et j’ai donc pu m’extraire du collet en m’aidant d’une main
et en m’accrochant à une branche de l’autre pour garder l’équilibre.
Obnubilé par le piège et la pluie, je n’avais pas vérifié si Nhuong
me suivait toujours. J’ai réalisé que je ne l’avais pas entendu depuis
un bon moment. J’ai balancé mes deux bras dans le vide, espérant
sentir mon ami. Rien. Je le cherchais à tâtons quand un appel à l’aide
(le bruit de fond grave de l’averse n’avait pu le masquer) m’est par-
venu.
— Au secours !
C’était sûrement mon ami, mais j’étais incapable de recon-
naître sa voix, déformée par le vacarme de l’eau autour de nous. Quel
inconscient ! Les soldats khmers rouges pourraient l’entendre. J’ai
couru en vitesse dans sa direction. Inconsolable, Nhuong sanglotait
et appelait à l’aide, comme une brebis égarée et apeurée.
202
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Je suis là. Calme-toi ! ai-je chuchoté. Pourquoi t’es-tu ar-
rêté ?
Mon ami était encore sous le choc.
— J’ai entendu que tu touchais une branche, m’a-t-il répondu,
en sanglotant. Je pensais que tu t’arrêtais. Je me suis arrêté aussi sans te
faire signe. Puis une minute plus tard, j’ai réalisé que tu n’étais plus là.
Ce jour-là, comme les précédents, nous n’avions pas parcouru
plus de dix kilomètres mais cela ne me préoccupait pas trop. J’étais
plus inquiet pour Nhuong. Il était exténué. Je le soupçonnais de
s’être arrêté avec l’espoir que je remarquerais sa fatigue, et que je
proposerais une pause. Il faisait vraiment de son mieux et refusait de
se plaindre, mais cela aurait pu lui coûter la vie. Le soir même, je me
suis résolu à être plus attentif à ses besoins.
***
Quand l’aube nous a surpris, il pleuvait encore et encore. Les
arbres, les buissons, les bambous, les mousses et les plantes aux
feuilles juteuses s’éveillaient dans une poussée de sève dont on pou-
vait presque entendre le bruit. Nous étions encore proches du village
et il y eut très vite beaucoup d’agitation. Avant même l’aurore, des
voitures et des motos de Khmers rouges vrombissaient et des bûche-
rons passaient à notre droite et à notre gauche pour descendre vers
un ruisseau, à une dizaine de mètres de nous. Nous nous sommes
sentis piégés. Nous déplacer avec tout ce monde était trop dange-
reux mais nous ne pouvions pas sortir de cet endroit sans risque non
plus. Je me grattais la tête à la recherche d’une solution pendant que
Nhuong somnolait debout.
— On va se cacher pour attendre. Tant pis si on doit patienter
toute une journée. On pourra en profiter pour dormir, ai-je finale-
ment conclu. T’as entendu Nhuong ? ai-je insisté.
— Mouais, a-t-il bredouillé sans même ouvrir les yeux.
À droite de la route, j’ai vu un buisson d’environ trois mètres
d’envergure, à côté d’un petit pont. Il y avait un jaquier à proximité,
203
Chapitre dix-neuf
et je regrettais juste qu’il ne soit pas plus près pour nous protéger
de la pluie, qui tombait en nappes et mettait à nu les os de la terre,
rejaillissant en boue. Je me doutais bien qu’y rester toute la journée
serait inconfortable mais je ne voyais pas d’autre cachette.
— Allons par là, ai-je ordonné à mon ami.
À ces mots, il s’est assis dans le buisson et s’est endormi sur-le-
champ. De mon côté, je n’osais pas somnoler. J’avais coutume de ron-
fler, surtout si j’étais épuisé, et j’avais peur que le bruit nous trahisse.
Je m’obligeais à rester accroupi et immobile, pour ne pas faire
frémir le buisson. Je n’osais pas me tenir debout pour regarder ce qui
se passait aux alentours. J’essayais de deviner au bruit. Des groupes
entiers de travailleurs se rendaient au ruisseau. Je les reconnaissais
à leurs conversations. L’endroit pullulait aussi de Khmers rouges
qui surveillaient les autres. Eux, je les distinguais à leurs cris. Des
fourmis ont commencé à me piquer les pieds, mais je n’ai pas bron-
ché. Mes cuisses étaient tétanisées et me brûlaient. Mon dos, arqué
comme un bambou, a commencé à me démanger mais je ne me
suis pas permis de bouger. La pluie continuait de tomber dru et un
frisson m’a parcouru.
Nhuong a ouvert un œil timide.
— Quoi de neuf ? a-t-il demandé.
— Rien à signaler, rendors-toi, ai-je chuchoté et il a repris
sa position : accroupi, les mains autour des jambes et la tête sur les
genoux.
J’ai continué à faire le guet. Les heures se succédaient et je
m’impatientais. Je consultais ma montre tous les quarts d’heure. L’ef-
fervescence autour de notre petit buisson ne semblait pas faiblir et
j’appréhendais de devoir encore rester au même endroit plusieurs
heures. J’ai commencé à avoir des fourmis dans les jambes. Pour
détendre mes muscles, je m’inclinais, en avant puis en arrière, en
répartissant mon poids sur différents appuis, ou bien je me tenais sur
un seul pied et j’étirais l’autre. À quatorze heures quinze, je regardais
ma montre tout en faisant des flexions et extensions avec mes cuisses
quand un coup de fusil a éclaté au-dessus de nos têtes.
204
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Nhuong a sursauté dans son sommeil.
— C’était quoi ça ? s’est-il enquis avec une voix paniquée, les
yeux écarquillés.
Je n’ai pas eu le temps de répondre car une voix rauque au loin
s’est exclamée :
— Je l’ai presque eu !
— Je ne suis pas sûr, ai-je lancé à mon ami à voix basse. Ne
bouge surtout pas.
— Comme si je comptais sortir maintenant, m’a répondu mon
ami d’un ton sarcastique.
Un soldat khmer rouge s’est approché de notre buisson. Il était
peut-être à deux mètres de nous. Je l’ai reconnu à ses sandales en
pneu de voiture, que je discernais à travers les haies qui m’entou-
raient. Il s’est avancé lentement et sans faire de bruit, il a placé son
fusil droit au-dessus de nos têtes. Il visait le jaquier. Bang ! Un deu-
xième coup de feu a retenti. Le bruit était effroyable, si proche de
nos tympans, que j’ai dû me retenir pour ne pas hurler, d’autant plus
que j’avais l’habitude de pousser un cri quand j’étais pris par surprise.
Nhuong, lui, bouchait ses oreilles avec ses mains, tremblant comme
une feuille. Un héron est tombé du jaquier à côté de notre buisson,
comme un poids mort, inerte.
— Je l’ai eu ! Va le chercher, a dit le chasseur tout haut, d’un ton
victorieux. Alors, un autre homme, petit et rond comme un ballon,
s’est rendu sous l’arbre et a récupéré la proie. Puis les deux hommes
sont repartis.
Une fois de plus, j’avais le sentiment qu’une force me pro-
tégeait. Un million de circonstances auraient pu me conduire à la
mort. Pourquoi ni le chasseur ni son ami ne nous avaient-ils vus ?
Comment avais-je pu retenir mon cri de frayeur lors du coup de feu ?
J’étais ébahi du nombre incalculable de fois où j’avais frôlé la mort,
sans que la Grande Faucheuse ne vienne me chercher.
***
205
Chapitre dix-neuf
Nous sommes repartis dès le coucher du soleil. Le ciel était
clair, comme s’il avait été nettoyé par les pluies diluviennes des der-
niers jours. Nous marchions sur une route en latérite, où des petits
cailloux enfonçaient leurs épines qui infestaient la plante de nos
pieds, ce qui me poussait à étouffer un cri de douleur à chaque pas. Je
titubais de fatigue. Comme moi, Nhuong ne marchait plus très droit.
Je n’étais pas attentif aux alentours non plus, je préférais m’enfer-
mer dans mes pensées. Penser à autre chose, déconnecter mon esprit
était mon mécanisme de défense, et la seule manière de continuer à
avancer. Parfois, je ne percevais plus ce qui se passait autour de moi
pendant de longues minutes.
Je n’ai remarqué qu’au dernier moment un village sur le bord
de la route, avec ses petites maisons qui bordaient la chaussée. Au
centre du village, la salle de réunion était occupée. C’était sûrement
l’heure de la réunion d’endoctrinement ou d’une convocation privée
à une « correction ». Dans l’obscurité, je voyais des lumières de man-
chons à incandescence se balader à l’intérieur de la pièce. Je regar-
dais les lampes comme si j’avais été lobotomisé, incapable de penser
clairement à cause de la fatigue, de la faim et de la douleur. Nhuong
faisait de même, et il n’avait pas l’air plus présent que moi.
Tout à coup, un faisceau de lampe torche a transpercé le ciel
noir, tournoyé en l’air et s’est arrêté juste à côté de moi. Un peu plus
et le rayon jaune pointait sur ma tête, peut-être avait-il même touché
une partie de mon corps. Nhuong a étouffé un cri.
— Chut ! ai-je ordonné en le tirant par le bras.
Je me suis jeté à terre et j’ai roulé dans le fossé qui longeait la
route. Nous nous sommes allongés sur le dos dans le trou peu pro-
fond qui contenait tout juste nos deux corps.
— Seuls les chefs possèdent des lampes de poche, ai-je chu-
choté à Nhuong, frissonnant à cause du contact de mon dos avec le
fond boueux. Il a dû nous voir en partie. Ils vont venir nous chercher.
Puis après une petite pause :
— Ils n’abandonneront pas aussi facilement.
206
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Mon ami n’a rien répondu. Les deux bras sur le ventre comme
une momie, il observait le ciel sans bouger, comme hypnotisé par le
mouvement des nuages sur lesquels se reflétait le clair de lune. Nos
épaules se touchaient et je sentais sa transpiration et la chaleur de
son corps. Dans la fraîcheur de la nuit, son souffle s’élevait en fumée
dans l’air. J’aurais presque pu entendre son cœur battre la chamade.
Un bruit de pas s’est fait entendre. Quelqu’un venait indubi-
tablement dans notre direction, ses pieds raclant le sol sèchement.
Nous n’osions même pas tourner la tête pour nous regarder. Quand
l’homme est arrivé à notre niveau, il s’est arrêté net. Il a ensuite al-
lumé une lampe de poche et a commencé à sonder les alentours.
Des rayons de lumière passaient et repassaient au-dessus de nous,
nous frôlant de quelques centimètres. Je n’osais même pas inspirer et
expirer. À chaque passage de la lampe, je croisais les doigts pour que
ce soit le dernier.
— Y’a personne ! a proféré celui qui nous cherchait d’une voix
grave.
Puis il est reparti comme il était arrivé, ses chaussures foulant
le sol herbeux et mouillé. Le bruit de ses pas s’atténuait. Alors qu’il
s’éloignait, le bruit de l’herbe plissée se faisait de plus en plus imper-
ceptible jusqu’à disparaître au loin.
Nous avons attendu, couchés, peut-être deux ou trois heures,
jusqu’à ce que tout soit silencieux. En sortant de notre cachette, et
après quelques minutes de marche, j’ai remarqué que deux soldats
khmers rouges dormaient dans leurs hamacs, à l’abri de la pluie, à la
sortie du village. Je m’approchais de plus en plus quand Nhuong m’a
attrapé le bras pour me freiner. Il hochait la tête, me signifiant de ne
pas aller plus loin. Mais la scène me fascinait et mes capacités co-
gnitives étant franchement amoindries à ce moment-là, j’ai continué
à avancer. Ma curiosité était forte et les hommes avaient l’air telle-
ment inoffensifs que je n’ai pas résisté à l’envie de les voir de près. À
cinquante mètres d’eux, je me suis arrêté, ébahi. Leurs fusils étaient
accrochés à des troncs d’arbres. Vulnérables, nos tueurs dormaient
paisiblement. Nous aurions pu les abattre avec leurs propres armes.
207
Chapitre dix-neuf
La haine en mon cœur s’est réveillée. Je repensais à tout ce que
les Khmers rouges nous avaient infligé, à moi et à toute ma famille.
L’exil de Phnom Penh. Les travaux forcés. La séparation. La famine.
Les persécutions. Et maintenant, la chasse à l’homme dans la forêt.
J’aurais voulu me saisir d’une arme et les tuer tous les deux. Mais je
savais que les coups de feu ameuteraient tout le village et que nous
aurions de gros ennuis. Rester discrets était notre meilleure chance
de nous en sortir. De plus, je savais bien au fond de moi que la plu-
part des Khmers rouges étaient eux-mêmes des victimes du régime.
Des centaines d’adolescents avaient été forcés à commettre des atro-
cités, comme mon ami Rin.
Un des deux soldats s’est retourné soudainement dans son
sommeil en poussant un cri. J’ai été immédiatement arraché à mes
rêveries et j’ai fui, Nhuong m’emboîtant le pas. Sur la route, je me
suis dit que même si je ne voulais pas exterminer ces deux soldats,
rester sans rien faire alors que ma patrie était à feu et à sang était
inconcevable. J’ai résolu de rejoindre un mouvement de résistance si
j’en croisais un dans les parages. C’était le seul moyen de libérer mon
pays et d’aider mon peuple.
208
CHAPITRE VINGT
Chaque jour nous rapprochait un peu plus de la frontière thaï-
landaise. Désormais, nous marchions de jour la plupart du temps.
Avancer en journée sous la pluie constante était déjà assez pénible en
soi. Nous n’avions plus la force d’affronter et les averses et l’obscurité.
Ce jour-là, notre itinéraire passait par une vaste plaine et j’avais beau
scruter l’horizon de tous côtés, je ne voyais rien d’autre qu’un es-
pace vide menaçant. L’immensité de la plaine était aussi majestueuse
qu’inquiétante. Seul le ruissellement imperturbable de la pluie venait
troubler le silence qui autrement régnait en maître. La pluie, et la
respiration de Nhuong qui se faisait de plus en plus lourde et pe-
sante. À bout de souffle, je voyais qu’il voulait me demander quelque
chose.
— Dis-moi, Koeun…
Je ne l’ai pas laissé finir sa phrase.
— Laisse-moi deviner : tu veux une pause, c’est ça ?
Je n’avais pas besoin d’être devin. C’était déjà la cinquième fois
de la journée qu’il me réclamait une halte.
— OK, Nhuong, mais pas plus de cinq minutes. On doit vrai-
ment quitter cette plaine dès que possible.
Pendant que mon ami faisait une sieste éclair, je scrutais ner-
veusement l’horizon. Nous étions complètement à découvert dans ce
grand espace. Si nous venions à croiser un soldat, fuir ne nous serait
d’aucune utilité. Je me demandais si je préférerais alors abdiquer, et
me faire tuer comme une brebis à l’abattoir, ou prendre mes jambes à
mon cou et me retrouver abattu d’une balle dans le dos, comme une
vulgaire proie de chasse. Quoi qu’il en soit, le résultat serait le même.
210
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Après tout, mourir, c’est mourir, peu importe comment.
Atchoum ! L’éternuement de mon ami m’a tiré de mes réflexions
morbides. J’ai jeté un coup d’œil à ma montre. Il était l’heure de
repartir.
— Nhuong, ça tombe bien que tu sois réveillé, on y va.
Mon ami a secoué la tête de gauche à droite.
— Non, j’ai pas envie, je suis trop fatigué. Laisse-moi encore
dormir, s’il te plaît !
Sa voix suppliante commençait à m’irriter. Ne se rendait-il pas
compte de la précarité de notre situation ?
— Nhuong, on doit vraiment y aller. Si on croise un Khmer
rouge, c’est la mort assurée. Veux-tu abdiquer si près du but ?
Instinctivement, j’ai pris une voix ferme et autoritaire, la même
que je prenais lorsque je disciplinais mes élèves de primaire. L’atti-
tude de Nhuong me rappelait celle d’un enfant. Il avait désormais
constamment besoin d’encouragement pour faire le moindre effort.
— OK, OK, c’est bon Koeun, je te suis.
— Mais Nhuong, lui ai-je répondu d’un ton blasé, je suis tout
aussi fatigué et à bout que toi ! S’il te plaît, fais un effort. Arrête de
me rendre la tâche encore plus difficile qu’elle l’est déjà !
Puis sans même attendre sa réaction, j’ai repris la marche.
Trois quarts d’heure environ après notre dernière pause, nous
avons aperçu une rivière au loin. Depuis que j’avais sermonné mon
ami, nous avions marché sans arrêt et sans le moindre mot. Cela
me paraissait étrange de ne pas entendre Nhuong me réclamer une
pause tous les quarts d’heure. J’avais peur de l’avoir blessé, et je me
suis rappelé que je m’étais promis d’avoir des égards envers sa nature
plus fragile que la mienne. Je me suis donc résolu à ne plus le gronder
à l’avenir.
Quelques minutes plus tard, nous avions atteint le cours d’eau.
La rivière elle-même n’était pas très large, une quinzaine de mètres
tout au plus. En revanche, ses deux rives étaient larges de presque
une trentaine de mètres chacune. Voyant qu’il y avait une rangée
211
Chapitre vingt
d’arbres et d’arbustes le long de la berge de notre côté, j’ai pensé que
nous pourrions y faire une petite pause repas sans être trop exposés.
Cela nous permettrait de reprendre des forces avant de traverser la
rivière. Elle ne me semblait pas très profonde et j’imaginais que nous
la traverserions sans trop de difficulté. Je me suis alors tourné vers
Nhuong.
— Merci d’avoir fait l’effort de marcher sans te plaindre une
seule fois.
J’espérais qu’il ne m’en voulait pas de l’avoir réprimandé. À ma
grande surprise, il m’a souri.
— Merci grand frère, j’en avais besoin.
Je lui ai donné une tape sur l’épaule, puis j’ai lancé :
— On pourrait faire une pause pop-corn, t’en dis quoi ?
Tout en m’asseyant, j’ai déroulé mon krama pour déposer, sur
la terre mouillée, les épis de maïs qu’il me restait. Nhuong m’a imité.
Puis je lui ai demandé :
— On en mange combien cette fois-ci ?
Nous essayions de garder des réserves pour être sûrs de ne pas
être pris au dépourvu.
— Ça dépend, m’a répondu Nhuong. Ça fait combien de jours
qu’on marche, et tu penses qu’on en a encore pour combien de temps
avant la Thaïlande ?
Sa question m’a pris de cours. Depuis quelques jours, j’avais
perdu toute notion du temps.
— Attends deux secondes, ai-je répliqué en regardant ma
montre. On doit être autour du trente-cinquième jour. Donc, si mes
calculs sont bons, on peut espérer sortir du pays dans une semaine
maximum.
Nhuong a réfléchi quelques instants, avant de proposer :
— OK, on peut prendre un épi chacun, ça te va ?
J’allais répondre quand soudain, j’ai entendu un grondement
de tonnerre. C’était un phénomène rare au Cambodge, je n’y étais
212
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
pas habitué. Quand j’étais petit, nous entendions le tonnerre une fois
par an dans notre village, autour des mois de décembre et de janvier.
Mon père m’avait appris que le tonnerre avertissait certains animaux
comme les escargots, les grenouilles ou encore les tortues, que la
saison sèche arrivait, et qu’ils devaient donc se préparer un endroit
pour les mois qui suivaient. En repensant à mon enfance, j’ai senti
à nouveau à quel point mes parents me manquaient. Papa, maman,
vous reverrai-je un jour ?
— Koeun, tu m’entends ?
Nhuong m’a tiré de mes rêveries, qui devenaient de plus en
plus fréquentes avec la fatigue.
— Hein ? Oui, oui, un chacun fera l’affaire.
Nhuong a alors commencé à décortiquer l’un des deux épis
pour mettre les grains de maïs dans notre gamelle, pendant que je
m’affairais à trouver le nécessaire pour faire un feu. Après avoir ras-
semblé quelques branches encore assez sèches pour brûler, j’ai pu
allumer le feu sans trop de difficulté. Grâce à l’expérience que j’avais
acquise durant les semaines précédentes dans la forêt, je pouvais ai-
sément allumer un feu dans toutes sortes de conditions. Nhuong a
alors posé la gamelle sur le feu, avant de reprendre le décorticage.
Nous étions tous les deux tellement focalisés sur la préparation de
nos pop-corn que nous ne prêtions plus attention à notre environ-
nement, et notamment au niveau de la rivière, à laquelle nous tour-
nions le dos.
C’est alors que d’un seul coup, sans bruit ni vague, l’eau est ar-
rivée au niveau de nos pieds. Nous avons à peine eu le temps de nous
lever et de réaliser ce qu’il nous arrivait que nos épis flottaient déjà
sur l’eau. Par réflexe, je me suis saisi de la gamelle et des kramas, qui
s’étaient avérés indispensables jusque-là. Très vite, le niveau de l’eau
atteignait nos mollets, puis nos genoux. Nous n’avions pas le temps
de récupérer nos provisions, notre sécurité était prioritaire. L’eau at-
teignait maintenant nos hanches. Mon ami m’a alors lancé un regard
paniqué, comme pour me dire :
— Qu’est-ce qu’on fait Koeun ?
213
Chapitre vingt
— Vite ! Nhuong, grimpe là-dessus ! ai-je crié en pointant du
doigt un arbre.
Nous devions nous dépêcher, avant de nous faire emporter par
le courant. Mon ami a obtempéré sans attendre et m’a tendu le bras
pour que je le rejoigne. Heureusement pour nous, l’arbre avait plein
de petites branches que nous pouvions utiliser comme appuis. Au-
trement, nous n’aurions jamais eu la force de grimper. Alors que nous
escaladions, le niveau de l’eau continuait de monter. Nous n’avions
aucune certitude que notre arbre serait assez haut pour nous garder
en sécurité. Arrivés au sommet, à environ cinq mètres de hauteur,
nous ne pouvions rien faire d’autre que d’observer passivement le
niveau de l’eau monter.
Les gros nuages gris qui planaient au-dessus de notre tête se
vidaient maintenant sur nous avec violence, et avaient fait monter le
niveau de la rivière en amont du lieu où nous étions installés pour
manger. Ce phénomène arrivait régulièrement au Cambodge du-
rant la saison des pluies. Lorsqu’il pleuvait abondamment en amont
d’une rivière, le niveau en aval pouvait monter à une vitesse folle et
surprendre les voyageurs. Certains se retrouvaient parfois immobili-
sés pendant des jours. Désormais coincés au sommet de l’arbre, nous
observions avec inquiétude le niveau de l’eau continuer de monter.
Comme si être poursuivis par les Khmers rouges n’était pas suffisant,
nous avions l’impression que même la nature se déchaînait contre
nous.
***
Cela faisait maintenant plusieurs heures que nous étions sur
l’arbre, chacun assis sur une branche. J’avais les deux jambes du
même côté de la branche et je tenais le tronc avec mon bras. Quant
à Nhuong, il préférait avoir la branche entre les deux jambes pour
pouvoir appuyer son dos contre le tronc. Le vent faisait fléchir notre
arbre au rythme du tonnerre qui résonnait, mais les branches sur
lesquelles nous étions assis étaient assez solides pour supporter notre
poids. En revanche, nous commencions tous les deux à avoir des
214
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
courbatures et avions hâte de pouvoir redescendre pour nous étirer
et nous dégourdir les membres.
Cela faisait un bon moment que Nhuong et moi ne disions
mot, perdus dans nos réflexions. Je n’avais aucune idée du sujet des
méditations de mon ami. En ce qui me concernait, la météo impé-
tueuse conduisait mon esprit à vagabonder, méditant sur la force
terrifiante de la nature. J’avais fermé les yeux pour être d’autant plus
conscient des sons qui m’environnaient : le grondement du tonnerre,
le ruissellement des gouttes d’eau sur la rivière et le bruissement des
feuilles au vent. Quand le tonnerre s’est tu, tout m’a paru calme et
paisible. C’est alors que j’ai entendu une voix en mon for intérieur
me dire : « N’oublie pas le Cambodge ». C’était la même voix que
lors de l’épisode du maïs, mais à nouveau, je n’avais aucune idée d’où
elle venait. Était-ce le simple produit de mon imagination ? Ou
bien l’Objet tout-puissant se révélait-il à moi ? Depuis la première
expérience, j’avais émis une troisième hypothèse. Les Khmers ont
pour coutume d’ériger des statues pour leurs héros nationaux. La
tradition enseigne qu’après leur mort, ces personnes deviennent des
génies bienveillants. Génie, est-ce toi qui me parles ? Qui es-tu ? Le
mystère restait opaque pour moi. Mais peu importe qui était son
auteur, ce message m’avait redonné de l’espoir. Cela voulait-il dire
que j’arriverais en Thaïlande avec Nhuong ? Car pour ne pas oublier
le Cambodge, il fallait bien que je le quitte ! J’interprétais les paroles
de la voix comme un encouragement à persévérer. Comme si elle me
disait : « Courage, tu vas y arriver ! »
***
Quand la pluie a cessé, tous les habitants des villages alentour
se sont précipités, survoltés, en dehors de leurs foyers. Sans pour au-
tant voir quoi que ce fut, j’entendais des éclats de voix et des cris tout
autour de nous. De mon perchoir, je me demandais ce qui se passait.
Puis une frêle adolescente est passée dans mon champ de vision à
travers le feuillage. Le dos courbé, les deux bras en avant, elle courait
après une volaille. J’ai compris, alors, que les villageois chassaient les
215
Chapitre vingt
coqs et les poules sauvages qui ne pouvaient plus voler à cause du
poids de leurs ailes mouillées par la pluie. Pris de panique à cause
des cris, ces derniers essayaient de s’envoler et tombaient à terre. La
chasse a continué, les paysans braillant pour rabattre les animaux
et les oiseaux piaillant encore plus fort que les hommes. Sur notre
perchoir, caché par les arbres, je profitais de cette scène burlesque et
riais de la cacophonie. Nhuong aussi contemplait l’action de loin,
mais il m’avait l’air préoccupé.
— Koeun, je voulais te dire quelque chose, m’a-t-il annoncé,
gêné.
— Oui, qu’y a-t-il ? Vas-y, je t’écoute, ai-je répondu.
— Tu te rappelles quand nous rentrions de mission d’approvi-
sionnements à Thnot Chum, et que nous cachions de la nourriture à
côté de l’usine où nous dormions ? a-t-il demandé, mal à l’aise.
— Oui, bien sûr.
Je ne voyais pas où mon ami voulait en venir. Je me souvenais
très bien de nos voyages en char à buffles. Souvent, Vorn, le chef du
village, nous demandait d’aller chercher du riz, du maïs ou du ma-
nioc dans d’autres provinces. Je prenais Tchéng et Nhuong avec moi.
À chaque retour de voyage, nous patientions en dehors du village,
pendant que nos buffles broutaient de l’herbe. Puis nous rentrions en
passant à côté de chez nous et laissions un sac de nourriture adossé à
notre maison. Ensuite, nous en distribuions secrètement une partie
à nos voisins et gardions le reste pour nous :
— Et alors ? ai-je demandé.
Je sentais Nhuong embarrassé mais pressé de me dire quelque
chose.
— Continue.
Mon ami s’est mis à rougir :
— Parfois, je volais et mangeais des vivres en cachette au lieu
de les partager, a-t-il avoué maladroitement. Je te demande pardon.
Nhuong me regardait, s’attendant à ce que je réagisse avec co-
lère ou surprise. Mais il n’en a rien été, et il a paru déstabilisé. En
216
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
réalité, la déclaration de mon ami ne m’avait pas surpris. J’étais déjà
au courant que Tchéng et Nhuong volaient de nos provisions de
temps en temps. À Thnot Chum, j’avais bien remarqué la dispari-
tion de vivres et je m’étais douté qu’ils étaient les coupables. Mais je
n’avais rien dit. Ils avaient faim et avaient le droit de manger. Certes,
ils auraient dû me demander la permission, mais j’étais de nature
pacifique, et je préférais ne pas faire de vagues à l’époque.
Nhuong baissait les yeux, honteux. Il m’était arrivé d’être déçu
de mes amis à d’autres occasions, mais je ne voulais pas qu’il y ait de
malaise entre nous. Je préférais préserver notre unité. Un jour, pen-
dant notre fuite, quand Tchéng était encore en vie, nous nous étions
réveillés entourés de petits fruits parfumés que des oiseaux ou des
singes avaient fait tomber par terre. Mes deux amis avaient grimpé
à la cime des arbres pour cueillir le reste des fruits. J’avais essayé de
les imiter à plusieurs reprises sans succès et avais préféré rester au
pied de l’arbre pour faire le guet. En bas, j’avais attendu qu’ils fassent
tomber quelques branches pour moi, mais ils ne l’avaient pas fait. Je
m’étais mis à pleurer en pensant que mes deux acolytes jouissaient
de fruits délicieux sans une seule pensée pour moi qui me sacrifiais
si souvent pour eux. Séchant mes larmes, j’avais pensé à un proverbe
que ma mère m’avait appris : « Entrez dans la forêt, criez au secours
et tout le monde reste uni. Mais quand on trouve du miel, on le
mange seul en cachette ». Quand ils étaient redescendus, je ne leur
avais fait aucun reproche. Je ne voulais pas me plaindre pour qu’ils
se sentent coupables. Je préférais serrer les dents et préserver l’har-
monie de notre trio.
Si les faits que Nhuong venait de me dévoiler ne m’étaient
pas inconnus, j’étais surpris en revanche qu’il émette des regrets, et
encore plus qu’il se confesse et demande pardon.
— Encore désolé, je m’excuse sincèrement, a ajouté mon ami.
— C’est bizarre que tu me dises ça, ai-je murmuré presque
pour moi-même.
Demander pardon ne se fait pas au Cambodge. Il est très inha-
bituel de confesser une faute spontanément.
217
Chapitre vingt
Notre culture est fondée sur la notion d’honneur et de
honte. La plus grande peur du Khmer est de perdre la face. Quand
quelqu’un commet une erreur qui a blessé autrui, il préfère ne pas
l’avouer. Confesser une erreur est un aveu d’échec et de faiblesse.
Mieux vaut ne rien dire et garder la face. D’autant plus que c’est à
cause de son mauvais karma que l’offensé a été blessé, et que l’offen-
seur expiera sa faute dans sa prochaine vie.
— Pourquoi maintenant ?
— Je ne sais pas, a-t-il répondu, songeur. J’ai l’impression que
je devais le faire.
Je me demandais si lui aussi avait entendu la voix, et que c’était
elle qui lui avait ordonné de me demander pardon. J’aurais voulu po-
ser la question à mon ami, mais j’ai eu peur qu’il ne me prenne pour
un fou ou qu’il pense que je me moquais de sa confession.
— Je suis désolé, c’est Tchéng qui m’entraînait à faire ces choses
derrière ton dos, a conclu mon ami, comme pour clore la discussion.
— Petit frère, ai-je répondu sur un ton rassurant, c’est ta res-
ponsabilité de changer de comportement dans l’avenir. Mais je ne te
condamne pas. Je te pardonne, sois-en assuré.
Nhuong m’a souri, il avait l’air soulagé.
La tension qui habitait mon ami depuis que nous étions en
haut de notre arbre était retombée. Il allait mieux, et nous avons pu
attendre la décrue de l’eau dans une ambiance un peu plus décon-
tractée. Quand l’inondation s’est résorbée au crépuscule, nous avons
pu descendre de notre arbre. Nous y étions restés huit heures.
218
CHAPITRE VINGT-ET-UN
— C’est quoi ces lumières ? m’a demandé Nhuong en me mon-
trant du doigt des lampes allumées au milieu d’un village.
La nuit se faisait de plus en plus noire et nous nous apprêtions
à traverser un hameau. Cependant, il faisait très sombre et de grands
jaquiers et manguiers touffus faisaient de l’ombre à la timide lumière
de la lune. Par conséquent, d’où nous étions, il nous était impos-
sible de distinguer ce qu’il se passait au centre du village. À part ces
quelques lampions au loin.
— Encore une réunion d’endoctrinement ? a-t-il proposé.
Ses cheveux avaient poussé et ils tombaient maintenant sur
ses yeux.
— Oui, sûrement. Cachons-nous en attendant que les choses
se calment.
À ces mots, je l’ai entraîné dans un arbuste à côté d’un plant
d’orchidées blanches et nous avons attendu.
***
Vers vingt-trois heures, alors que le silence régnait, nous nous
sommes aventurés hors de notre cachette et avons entrepris de tra-
verser le village.
— On fait comme d’habitude ? m’a demandé Nhuong.
— Oui, ai-je répondu. Sauf qu’on y va en rampant.
— Pardon ? m’a demandé mon ami incrédule. T’as dit quoi ?
220
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— On va ramper. Au moins jusqu’au milieu du village. La der-
nière fois qu’on a traversé un village, on a eu des problèmes. On doit
redoubler de vigilance.
— Bon, OK, a capitulé Nhuong, qui n’avait pas la force de
débattre.
Nous nous sommes donc glissés à terre et mis à avancer sur le
ventre. Le brouillard de la nuit me glaçait. Nous rampions en utili-
sant nos avant-bras comme des soldats pour atteindre le centre du
village. La lune et les nuages créaient des formes effrayantes sous
les arbres, le jeu d’ombres donnant au sol l’apparence d’une mer
houleuse. J’écorchais mes bras, mes poignets et mes mains sur des
cailloux tranchants. Nhuong m’imitait et ses yeux se plissaient, té-
moignant de l’effort qu’il faisait. Quand mes mains blessées se sont
fatiguées, nous étions presque au milieu du village. Je me suis ap-
puyé sur les deux mains, comme pour faire une pompe, pour me
relever. Presque debout, j’ai relevé la tête et mon cœur s’est arrêté
de battre. Une colonne blanche me barrait la route, à un mètre. Une
voix d’homme suspicieuse est sortie de derrière la barrière :
— Mot de passe ?
Sans réfléchir, j’ai répondu naïvement :
— Euh, je veux traverser le village.
Puis j’ai compris en une fraction de seconde ce qui venait de se
passer. La colonne était en fait la barrière d’un poste de garde où un
Khmer rouge demandait le mot de code pour l’accès. Et nous n’étions
pas dans un village, mais dans un camp militaire khmer rouge !
Dans le noir, j’ai perçu le bruit mécanique d’un fusil que l’on
arme, puis j’ai distingué la silhouette d’un soldat au front large et aux
yeux enfoncés. En un clin d’œil, j’ai fait demi-tour et couru comme
une flèche. Ra-ta-ta ! Trois balles en rafale m’ont accompagné, leur
déflagration faisant siffler mes oreilles et vibrer ma tête. Grâce à
l’adrénaline, des forces cachées se sont réveillées dans mes cuisses
et mes mollets et je sprintais comme un coureur olympique au cent
mètres.
221
Chapitre vingt-et-un
J’avais l’impression qu’on avait tiré juste quand j’avais fait mon
premier pas et je ne comprenais pas qu’à bout portant, les balles
n’aient pas transpercé mon corps. Tous les muscles de mon corps
contractés, je courais à en perdre haleine. Vite Koeun, vite ! Ma seule
préoccupation ? Courir le plus rapidement possible. Les yeux rivés
droit devant moi et le mouvement de mes mains ferme et symé-
trique, j’avais l’impression de revivre une des scènes de course-pour-
suite des films de ma jeunesse. Je n’entendais rien d’autre que mes
propres halètements et le cliquetis de la gamelle fixée à ma hanche.
À chaque foulée, le sol recouvert d’épines et de cailloux blessait la
plante de mes pieds. Je devais sûrement saigner, mais peu importait,
je devais courir. Ne te retourne pas Koeun, cours !
J’ai couru un moment, et j’étais maintenant en dehors du camp.
Comme je n’entendais personne à mes trousses, j’ai regardé en ar-
rière pour voir si on me poursuivait. Personne. Mais pas de Nhuong
non plus. J’ai pensé au proverbe khmer qui dit : « La peur extrême
peut faire entrer dans une forêt de bambous pleine d’épines mais
après, il faut débroussailler pour en sortir ». En effet, j’avais échappé
à un tueur mais, dommage collatéral, j’avais perdu mon ami. Selon
moi, il ne pouvait être que dans le camp ou le long de la route qui y
mène. J’ai donc fait demi-tour pour retourner près du camp à la re-
cherche de Nhuong. Il ne devait pas être trop loin. Tapi dans l’herbe
haute, je me suis mis à l’attendre.
Dans le camp, l’alerte était donnée. Des lampes à manchons
incandescents se sont allumées les unes après les autres dans les
maisons. Des soldats s’interpellaient en criant, d’autres encore beu-
glaient des ordres et le cliquetis des armes qui s’entrechoquaient se
mêlait au concert. Le brouhaha d’une foule excitée par la perspective
du sang me parvenait de loin. Caché dans un fossé à côté de l’entrée
du camp, j’espérais avec anxiété que Nhuong apparaisse d’un mo-
ment à l’autre. Qu’allait-il lui arriver s’il était resté dans le camp ?
Une boule au ventre, j’épiais l’obscurité alentour.
Soudain, un soldat s’est aventuré en dehors du camp. L’homme
s’approchait, la faible lune l’éclairant à contre-jour. Je ne pouvais
222
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
donc voir ni ses yeux ni son visage. Il était maintenant à deux ou
trois mètres de moi et je l’ai enfin reconnu. C’était celui qui avait tiré
sur moi. Il a allumé un briquet qu’il tenait d’une main en face de lui.
Il était sûrement à ma recherche. Dans ma cachette, je me suis mis
à sonder le sol à la recherche d’une arme de fortune. Une branche
ou mieux, un bâton, serait l’idéal pour assommer l’homme s’il me
voyait. Fouillant les alentours, mes doigts ne palpaient que des galets
et de la poussière. J’ai préféré ne pas bouger davantage pour ne pas
faire de bruit.
***
Un quart d’heure plus tard, le soldat est reparti. Petit à petit, les
cris dans le camp se sont espacés, les bruits de pas se sont estompés.
Les lumières même se sont éteintes. À nouveau, tout était plongé
dans le noir et le calme est finalement revenu. Je n’étais qu’à moitié
soulagé cependant.
Les recherches avaient cessé, mais Nhuong demeurait introu-
vable. Où pouvait bien être mon ami ? Les soldats ne l’avaient pas
trouvé dans le camp, mais je ne l’avais pas aperçu non plus le long de
la route qui menait au camp. Se pouvait-il qu’il soit retourné dans
l’arbuste à côté du plant d’orchidées blanches, pensant que je le re-
trouverais là-bas ? Cette idée aurait été brillante. Je me suis donc mis
en route vers notre abri initial.
La lune faisait briller les rochers et les orchidées comme de
l’argent quand j’ai retrouvé notre cachette. Je me suis approché pru-
demment, pour ne pas effrayer mon ami s’il était là. J’ai chuchoté
dans le vide :
— Nhuong, c’est moi.
Pas de réponse. C’était louche. Alors, j’ai bondi derrière
l’arbuste pour voir s’il était là (j’aurais pu l’effrayer). Il n’y avait
personne. Je m’étais déjà réjoui à l’idée de retrouver mon ami. Je
n’aurais pas dû me bercer de faux espoirs. Un goût amer dans la
bouche, je sentais la déception et le désillusionnement m’envahir
223
Chapitre vingt-et-un
comme une vague. Soudainement et sans pouvoir me contrôler, des
images de Nhuong souriant ont commencé à défiler dans mon es-
prit tourmenté. C’était comme si j’allais le… perdre. Non Koeun, ne
t’inquiète pas, tu vas le retrouver. Mon ami avait été un tel réconfort
après la perte de Tchéng. S’il venait à disparaître à son tour, j’allais
être inconsolable. Nous étions maintenant si proches de la Thaï-
lande, si proches de la liberté. Je ne pouvais pas imaginer que le
destin soit si cruel et nous fasse échouer si près du but. Cette seule
pensée était un supplice. Je me suis pris la tête entre les mains.
Calme-toi Koeun, tout ira bien.
Je n’arrivais pas à me faire à l’idée que Nhuong n’était pas là.
Où était-il alors ? Ni dans le camp, ni sur la route, ni dans notre
cachette. Je me suis entêté et j’ai décidé de rester dans ma cachette
encore quelque temps.
***
Vers minuit, j’ai entendu des bruits de pas. C’était peut-être
Nhuong ! J’ai regardé entre les feuilles. J’ai vu deux soldats en kaki
militaire chinois avec chacun un AK-47. Non, ce n’était pas mon
ami. J’ai retiré ma tête délicatement pour ne pas faire de bruit. Une
demi-heure plus tard, ils sont rentrés.
Quand la route s’est libérée à nouveau, je suis sorti de ma
cachette pour chercher Nhuong. Je voulais retourner le long de la
route. Une fois là-bas, je me suis mis à l’appeler doucement comme
je l’avais fait pour Tchéng. D’un coup, comme un camion en pleine
face, le souvenir de la douleur causée par la perte de mon premier
ami est venu me frapper. Alors que je croyais avoir fait son deuil
depuis un moment, toute mon affliction a resurgi. Les échos de son
rire qui avaient hanté mon esprit sont venus me harceler à nouveau.
Tchéng, mon pauvre Tchéng… Je ne pouvais pas supporter l’idée que
cela se produise à nouveau avec Nhuong. Je n’avais plus que lui. Je
m’efforçais tant bien que mal de ne pas imaginer le pire, mais en vain.
J’avançais lentement en hélant : « Nhuong ! Nhuong ! » sans trop y
croire. Arrivé à un kilomètre du camp, un pont en bois surplombait
224
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
un ruisseau. J’ai arrêté de lutter. Je n’en pouvais plus. À bout, je me
suis arrêté au milieu du pont.
En faisant un haut-parleur avec mes deux mains, j’ai crié à
haute voix : « Nhuong ! » L’écho de ma propre voix m’est revenu aux
oreilles, une voix sèche, désespérée. Mes cheveux se sont dressés sur
ma tête et j’ai eu la chair de poule. J’avais perdu la tête. À la fin
de l’écho, un aboiement s’est fait entendre dans mon dos. Puis aux
confins du camp, un autre chien a donné de la voix.
Je me suis assis pour attendre la mort. Au fond de mon cœur,
une étrange allégresse s’est emparée de moi : j’allais mourir, mais
j’avais lutté durant trente-sept jours. Je m’attendais à recevoir une
balle dans la tête ou dans le dos. Je fixais l’eau… et je n’ai plus enten-
du de bruit, même l’aboiement du chien s’était tu. Le temps s’est ar-
rêté, et je n’aurais pu dire si j’étais vivant ou mort. Étais-je encore un
homme maître de lui-même, ou faisais-je déjà partie de la substance
des forêts, du ruisseau, de la pluie indifférente, et de l’obscurité de la
nuit ? J’étais dans les nuages. Combien de temps suis-je resté là, au
bord de l’eau ? Je ne saurais le dire. Et puis, que s’était-il passé ? Est-
ce que je me suis évanoui ? Ou endormi ? Mystère. J’étais comme
dans un rêve, flottant presque.
Wouf ! Wouf !
J’ai entendu à nouveau l’aboiement du chien dans le camp. Je
me suis réveillé comme si mon esprit entrait à nouveau dans mon
corps. Revenu brusquement à la réalité, il me fallait trouver une so-
lution. À gauche, à une vingtaine de mètres, il y avait une forêt. Je ne
voulais pas courir jusque-là. À droite il y avait une rangée de petits
arbres rapprochés. Je m’y suis jeté. Le chien continuait à aboyer dans
le camp. Pourquoi ne s’arrêtait-il pas ?
Soudain, une hypothèse épouvantable m’a traversé l’esprit. Et si
le chien aboyait à cause de l’odeur d’un étranger, peut-être Nhuong ?
Cette théorie était horrible mais n’en demeurait pas moins probable.
Nhuong était sûrement resté dans le camp et n’avait pas eu l’idée de
partir quand tout était redevenu calme.
Mon pauvre ami, mon compagnon de souffrance. Tu marchais tou-
225
Chapitre vingt-et-un
jours derrière moi. Tu m’écoutais comme si j’étais ton grand frère. Nhuong,
je voulais que nous arrivions ensemble en Thaïlande. Tapi au milieu des
arbustes, j’ai essayé de me faire une place sur le sol recouvert d’herbe
mouillée. Mes articulations ayant été trop sollicitées, j’avais mal par-
tout, et en particulier aux jambes. En m’asseyant par terre, j’ai été
transpercé par le froid et j’ai frissonné de tout mon être. Le dos posé
contre une tige assez solide pour soutenir mon poids, j’ai étendu les
jambes pour soulager ma douleur. Mon corps en position de repos,
je n’avais alors plus rien pour occuper mon esprit et me faire oublier
la peine que je ressentais. Nhuong, tu vas t’en sortir, on va s’en sortir
ensemble ! J’avais beau me remuer les méninges, je n’avais aucune
idée où était mon ami. Je refusais de me préparer à l’éventualité de sa
perte. Je devais garder espoir, y croire tant que je le pouvais encore,
envers et contre tout. Nhuong, petit frère, où es-tu ?
Une demi-heure plus tard, vers deux heures et demie du matin,
un coup de fusil dans le camp a claqué dans l’air. Un bruit assourdi.
Assis seul sur l’herbe foulée, je promenais mes regards de ma
gamelle à mes jambes, et de mes jambes à mes bras, tandis qu’une
sensation de misère m’inondait comme l’eau recouvre un tronc
d’arbre flottant. Une larme large et chaude est venue s’écraser sur
mon genou. Puis je me suis mis à trembler de la tête aux pieds de
rage et de désespoir. On venait d’exécuter mon dernier ami. Un si-
lence total s’est abattu après le coup de feu. Tout était calme de nou-
veau dans le camp. Mon regard s’est posé sur une feuille d’hévéa et
j’ai pensé à Tchéng. Une fois de plus, j’étais le témoin impuissant et
à distance du meurtre de mon ami, comme le lendemain matin de la
disparition de Tchéng.
Je sentais le sang battre de plus en plus fort dans mes tempes,
tous les muscles de mon corps se raidir, mes dents et mes poings se
serrer. Une haine indicible s’est emparée de moi, d’une intensité telle
que j’en étais moi-même surpris. J’avais souvent été en colère contre
les Khmers rouges, mais ce jour-là, c’était la goutte d’eau qui faisait
déborder le vase. J’ignorais même que j’étais capable de ressentir une
rage aussi forte. Ma seule envie était de courir dans le camp, trouver
226
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
la première arme à ma portée, et abattre les soldats un par un jusqu’à
ce qu’on me tue à mon tour. Mais le peu de discernement qu’il me
restait me rappelait à la raison. Non Koeun, te livrer en martyr ne
servirait à rien, ne gâche pas tout si près du but. J’avais entendu parler
de groupes de résistants cachés dans les forêts les plus denses du
pays. Parfois, ils prenaient en embuscade des convois de Khmers
rouges et leur faisaient subir la douleur que ces derniers infligeaient
à tant d’innocents. Certains soldats de l’Angkar suppliaient leurs
bourreaux de ne pas les torturer jusqu’à la mort, mais au fond d’eux-
mêmes, ils savaient qu’ils l’avaient mérité. J’ai commencé à envisager
de rechercher un tel groupe. Je n’avais pas le désir de torturer mes
ennemis, mais plutôt de libérer mon cher pays des fous sanguinaires
qui régnaient en maîtres absolus. En méditant sur ces plans, ma
respiration a progressivement repris un rythme normal. Par amour
pour Tchéng, Nhuong et tous mes compatriotes innocents qui ont
péri, je me suis engagé à apporter la liberté à ma patrie, même si cela
devait me coûter la vie.
Je suis retourné au camp dans l’espoir de voir le corps de mon
ami. J’ai attendu, mais vers trois heures du matin, j’ai décidé de
continuer tout seul, sans avoir vu sa dépouille. C’était trop dangereux
et j’étais sûr qu’il était mort.
227
CHAPITRE VINGT-DEUX
Après la mort de Nhuong, je me suis mis à osciller entre
prostration et espérance. D’un côté, l’exécution de mon ami m’avait
brisé. J’avais la sensation que mon âme était morte avec lui. J’étais
conscient de poursuivre mon chemin, mais comme dans un état se-
cond, je ne faisais plus attention ni aux Khmers rouges ni à rien de
ce qui se passait autour de moi. Je me suis mis à parler tout seul, par
habitude et pour me rappeler que j’existais bel et bien et que je ne
rêvais pas. J’avais attaché la gamelle autour de ma hanche à l’aide
d’une liane. Le bruit de grelot quand je marchais me rappelait, lui
aussi, que j’existais vraiment. Si quelqu’un m’avait filmé, marchant
bruyamment, j’aurais été un personnage de cinéma bien pathétique.
Seul avec moi-même, je marchais et songeais à mon cher petit frère
Nhuong, les yeux fixés à terre. Le chagrin et la rage me dévoraient.
La perte de mon dernier compagnon avait opéré en moi une déchi-
rure telle que parfois, je perdais la motivation de me battre.
À d’autres moments, paradoxalement, le souvenir des trois
balles ratées de la nuit où j’avais perdu Nhuong réveillait ma vigueur.
Jusque-là je m’étais astreint à ne plus penser au terme libérateur de
mon voyage, à ne plus me tourner vers l’avenir et à toujours garder,
pour ainsi dire, les yeux baissés. Mais à présent, j’étais tout proche
de la frontière. Et j’avais échappé à la mort une fois de plus. Il serait
trop dommage d’abandonner maintenant. Je me devais de réussir
pour ne pas avoir souffert en vain toutes ces heures, mais aussi en
hommage à mes deux amis. Quand je basculais dans l’espérance, je
me sentais alors coupable d’avoir des pensées si égoïstes alors que
mon ami venait de mourir. Je repensais à lui et à nouveau je replon-
geais dans la détresse.
228
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Pendant deux jours, j’ai avancé dans la forêt tandis que ces
deux états contradictoires se succédaient dans mon esprit. Tour à
tour, je me disais tantôt avec abattement : Je n’y arriverai jamais. Et
pourquoi se battre si c’est pour arriver sans Nhuong ni Tchéng de toute
façon, et tantôt avec détermination : Je peux le faire. La frontière est si
proche. Et cette lutte intérieure me laissait sans force.
Alors, je repensais à mon père et aux doctrines bouddhistes
qu’il m’enseignait enfant. Pour le Bouddha, la vie entière n’est que
peine et insatisfaction. Le seul moyen d’arrêter de souffrir est de
renoncer à tout (la richesse, la famille, les rêves, etc.), de nous déta-
cher de tout ce qui pourrait entraver notre sérénité. Pour moi, cela
signifiait que je ne devais ni soupirer après la liberté en Thaïlande,
ni désespérer d’y arriver. Je devais méditer pour accepter mon sort,
quel qu’il soit. Après tout, la paix de l’âme est censée être indépen-
dante des circonstances extérieures. Mais seul dans la forêt, cet en-
seignement me paraissait tout au plus une belle théorie. Comment
pouvais-je trouver la paix en moi-même alors que je venais de perdre
mon dernier ami, que ma vie ne tenait qu’à un fil et que j’étais affa-
mé ? Je ne voulais renoncer ni à Tchéng ni à Nhuong. J’étais heureux
de notre amitié et je voulais m’accrocher à leur mémoire et à nos
souvenirs, pas m’en séparer. Je trouvais qu’une vie de mortification
dénuée de sens et de beauté était irréaliste. Peut-on vraiment rester
stoïque devant la mort de son ami ? Et le doit-on ?
***
Trois jours après la mort de Nhuong, je suis arrivé au pied
des monts Dangrek. Dans cet endroit reculé, il n’y avait ni route ni
village. J’ai ouvert les yeux alors que le soleil apparaissait à l’horizon.
Là où avaient brillé les petites étoiles pendant la nuit s’allongeait une
interminable chaîne de montagnes. Le ciel s’est teinté de rouge, puis
le soleil est apparu du côté des montagnes. Je me suis orienté comme
à mon habitude, ma main droite indiquant l’est. Devant moi, c’est donc
le nord ! La Thaïlande était de l’autre côté des montagnes, au nord du
Cambodge. Mais pourquoi la Thaïlande apparaissait-elle à l’est du
229
Chapitre vingt-deux
Cambodge ce jour-là ? Si c’était bien le cas (et j’avais l’impression,
en effet, que c’était le cas), je devais longer la chaîne de montagnes
du côté gauche, ce qui voulait dire faire demi-tour. J’ai fait vingt pas
vers la droite puis vingt pas vers la gauche, pour me frayer une piste.
Même en guettant le soleil à travers les arbres, je ne savais pas dans
quelle direction je me dirigeais. Je marchais silencieusement. J’avais
compris que j’étais réellement tout seul dans la forêt vierge. Il ne
servait à rien de gaspiller mon énergie en parlant à des fantômes.
J’écoutais le vent et sentais les cailloux sous mes pieds. J’allais et je
venais, j’hésitais et j’hésitais encore, à m’en étourdir.
La matinée bien entamée, j’ai eu l’idée de longer la chaîne en
espérant trouver une vallée. Je me suis redressé et les deux mains sur
les hanches, je me suis remis en route. Je me suis ouvert un chemin,
avec des efforts désespérés, centimètre par centimètre, cherchant la
direction d’après la position du soleil, entre deux éclaircies. J’avan-
çais péniblement, en silence. Je n’ai pas quitté mon repère des yeux.
Mais une fois arrivé, je voyais une autre vallée au loin. Je suis resté
interdit. J’ai continué à longer la chaîne vers la droite. Mais à chaque
étape que la chaîne tournait à gauche, une nouvelle vallée apparais-
sait. J’ai alors compris que la chaîne des Dangrek n’était pas droite
mais sinueuse. Voilà pourquoi j’avais l’impression de voir des vallées
partout !
Je me suis alors laissé choir sur une grosse pierre. Je contem-
plais avec dépit la grande muraille infranchissable devant moi. La
tête entre les mains, je suis resté assis un moment, pensif. Lorsque
j’avais dix ans, lors de nos expéditions dans la forêt, mon père m’avait
appris à distinguer et à repérer les arbres. Au début, ils me parais-
saient tous semblables, puis petit à petit, je m’étais aguerri et pouvais
les différencier. J’ai vite été capable de m’orienter dans la forêt vierge.
Ma mère nous préparait un repas de poisson séché, de riz enroulé
dans une feuille de banane et de jeunes pousses. Cela nous évitait
de devoir tuer des sangliers ou des chevreuils pour nous alimenter.
En bouddhiste exemplaire, je n’avais jamais vu mon père tuer ne
serait-ce qu’un moustique. Pendant notre pause repas, il m’apprenait
à connaître la forêt, et d’autres fois, il me parlait du Bouddha.
230
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
La formation que mon père m’avait offerte dans ma jeunesse
m’avait permis de m’en sortir bien des fois dans la forêt. Mais à pré-
sent, j’étais dans un contexte extrême. J’étais tout simplement perdu
et je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait faire.
Le soleil était à son zénith. Il devait être midi. La fraîcheur
de la pierre sur laquelle j’étais assis traversait mon pantalon en tissu
de mauvaise qualité. Je me laissais surprendre par l’humidité froide
et agréable, le regard au loin, quand la voix familière s’est adressée à
moi : « Lève-toi et va dans cette direction ! »
Je n’en revenais pas. C’était la troisième fois que la voix se ma-
nifestait à moi, toujours au moment opportun. Mes deux expériences
précédentes m’avaient donné confiance en elle. Elle m’avait toujours
soutenu et encouragé. Sans hésitation, je me suis levé et j’ai obéi.
***
Je suis reparti, ramassant çà et là quelques graines que je suçais
pour avoir l’impression de manger quelque chose. Quant aux fruits
perchés trop haut dans les arbres, je n’envisageais même pas de les
manger. Je n’avais ni la force de grimper, ni le courage de casser une
branche pour essayer de les attraper. Autrefois, quand je marchais
à la périphérie des villages, je récupérais des bâtons que des pay-
sans avaient confectionnés et laissés au pied des arbres après s’en
être servis. Je les utilisais pour faire tomber des fruits. Le sol était
piétiné par endroits et certaines branches avaient été coupées pour
faciliter le passage des hommes. Mais ici, il n’y avait aucune trace
d’homme. La forêt était vierge de toute intervention humaine, aus-
si minime soit-elle. J’ai pensé que personne n’était peut-être jamais
venu dans cet endroit et j’ai frissonné à cette idée. Qui sait si les
animaux sauvages n’étaient pas les maîtres des lieux ? J’ai accéléré la
cadence, de peur d’une rencontre avec un pachyderme ou un félin.
Vers cinq heures de l’après-midi, le soleil s’est mis à décliner.
À six heures, il avait déjà disparu à cause de la forêt et de la chaîne
de montagnes. J’avançais maintenant dans le noir, en utilisant ma
main gauche pour protéger mon visage des branches coupantes et
231
Chapitre vingt-deux
ma main droite pour tâter le terrain.
Je continuais à contourner les monts quand la voix m’a parlé à
nouveau : « Lève-toi et grimpe sur la montagne ! » Je n’avais jamais
pensé à grimper sur la montagne depuis que je tournais autour. En
réalité, la seule idée du dénivelé m’affolait. Mais j’ai obéi à la voix
comme les trois fois précédentes.
***
Quelques heures plus tard, je suis arrivé face à un gros rocher.
Épuisé, j’ai décidé de bivouaquer à cet endroit-là. Je me suis allongé
sur la partie plate du rocher où un arbre retombait comme un ciel
de lit. J’ai regardé au-dessus de moi et j’ai vu scintiller les étoiles à
travers les branches à moitié effondrées. Alors, j’ai recouvert mon
visage de mon vieux chapeau en feuilles de palmier. Quand je pense
qu’à mon départ ce chapeau était tout neuf. Il ne ressemblait plus à
rien. Comme il me paraissait loin, le temps où je travaillais à Thnot
Chum…
***
Le lendemain, je me suis levé de bon matin. Un suave parfum
embaumait toujours l’atmosphère. Je me suis levé, les oreilles ten-
dues pour écouter le vent de l’aube qui soufflait très doucement à
travers les montagnes. En regardant en l’air, j’ai vu deux éperviers qui
volaient très haut dans le ciel. J’observais les figures et lignes désor-
données qu’ils effectuaient en volant. Puis mon regard s’est posé sur
l’imposante montagne en face de moi. Je devais la grimper. C’était
l’ordre de la voix. Le terrain était terriblement escarpé et je glissais
sans cesse. Je me suis ensuite aidé des lianes qui tombaient du som-
met des arbres pour mon ascension.
Puis, la route s’est aplanie et j’ai lâché mes cordes. À partir de là,
je pourrais continuer lentement vers le sommet de la montagne, sur
des routes plus plates. Un petit froissement de buisson dans le fourré
a attiré mon attention. Un chevreuil se trouvait à quelques mètres de
232
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
moi sans avoir peur. Impassible, il broutait l’herbe. La rosée du matin
brillait sur sa fourrure comme des pierres précieuses. L’herbe haute
grinçait à l’endroit où le chevreuil paissait. Son dos s’arquait comme
un bambou dans le vent. Pendant notre fugue, il nous était arrivé de
rencontrer des bêtes sauvages. Mais cette fois c’était différent. Je ne
ressentais que de l’harmonie avec cet animal. Le cervidé a tourné
la tête. Nous nous regardions l’un l’autre paisiblement. Cet animal
n’avait peut-être jamais vu d’homme. Et j’étais aussi animal que lui.
Comment pouvait-il avoir peur d’un autre animal qui avait l’air en-
core plus inoffensif et désemparé que lui ?
C’est alors que j’ai réalisé à quel point j’avais été privilégié
d’avoir eu des amis pour m’accompagner dans la fuite. Sans eux,
je ne serais jamais arrivé jusqu’ici. La folie m’aurait atteint depuis
un bon moment déjà. Nos ennemis principaux étaient certes les
Khmers rouges. Mais grâce à mes amis, je n’avais jusqu’alors jamais
dû faire face à un ennemi tout aussi cruel : la solitude. J’avais besoin
de vis-à-vis pour garder l’envie de vivre et l’espoir d’y arriver coûte
que coûte, pour me rappeler que j’étais bel et bien un être humain et
pas une simple bête, pour rêver ensemble d’un avenir meilleur, sans
mitraillettes ni famine.
Maintenant que j’étais seul avec moi-même, je sentais à quel
point la présence de Nhuong ces dernières semaines avait été un
cadeau pour moi. Nhuong, mon ami, mon petit frère, merci d’avoir été à
mes côtés. Est-ce qu’il m’entendait ? Où était-il maintenant ? S’était-
il réincarné ? Se pouvait-il que le chevreuil qui me dévisageait en
marchant nonchalamment soit mon ami ? Je me suis mis à rire tout
seul devant l’absurdité de mes réflexions. Ces pensées, qui me parais-
saient autrefois si plausibles, me paraissaient maintenant tellement
étranges. L’âme de mon ami dans un chevreuil écervelé ? Et puis
de toute façon, qu’est-ce que cela pouvait me faire maintenant ? Je
n’avais aucune certitude quant à sa destinée, et puis, même si je savais
où il s’était réincarné, tous nos souvenirs communs étaient à jamais
effacés de sa mémoire. Cette doctrine ne m’était d’aucun réconfort.
Au contraire, elle me laissait dans le flou le plus total. En quittant la
bête, je lui ai tout de même lancé : « Nhuong, si c’est toi, sache que
233
Chapitre vingt-deux
je t’aime comme mon petit frère. Bon courage pour tes prochaines
vies ! » Aucune réaction. Koeun, à quoi t’attendais-tu donc ? Je lui ai
laissé quelques secondes pour réagir, et devant son impassibilité, je
suis parti en ricanant amèrement.
Au coucher du soleil, je suis arrivé en haut, sur un plateau qui
donnait sur la Thaïlande. Je me suis assis sur une grosse pierre, hyp-
notisé par l’horizon en face de moi. En regardant la vallée, les di-
mensions des objets m’échappaient, telle une illusion d’optique. À
cette distance, je ne pouvais dire si ce qui me paraissait être des ar-
bustes, au ras du versant opposé de la montagne, n’était pas en réalité
une forêt de sapins hauts d’une trentaine de mètres. L’herbe à mes
pieds frissonnait à chaque souffle de l’air chaud. Devant l’immensité
silencieuse de la plaine, je me suis mis à remercier la nature et le Pro-
priétaire des eaux et de la terre. Dans un élan de reconnaissance, je
ne savais pas qui remercier d’autre pour la beauté de la vue. La voix ?
J’ai déroulé les étoffes sur lesquelles se trouvaient les em-
preintes des pieds et des mains de mes parents, puis j’ai pris le temps
de contempler mon pays une dernière fois. De cette hauteur, je pou-
vais voir par-dessus les cimes des arbres jusqu’à la plaine qui s’éten-
dait en bas. À haute voix et en tendant un bras vers l’horizon, j’ai
prononcé un discours d’adieux à ma famille et à ma patrie :
— Papa, maman, merci de m’avoir donné la vie, de m’avoir
éduqué avec sagesse. Merci de m’avoir montré l’exemple et de m’avoir
donné les meilleures chances pour mon avenir. Et vous mes chers
frères et sœurs, Sakeam, Navang, Navoth… Être votre grand frère
n’a jamais été un fardeau pour moi. Quand vous m’appeliez Bang, je
sentais dans votre voix tout le respect que vous aviez pour moi. Vous
reverrai-je un jour ? Dans cette vie ou dans une à venir ?
Le cœur lourd et la voix tremblotante, j’ai dû faire une pause.
La simple éventualité que je ne revoie jamais ma famille me brisait
le cœur. J’avais envie de croire à la réincarnation, et que d’une ma-
nière ou d’une autre, même sans nous revoir durant cette vie, nous
puissions être réunis à nouveau dans une vie ultérieure. Était-ce une
chimère ? Car, comme pour Nhuong dont les souvenirs semblaient
234
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
effacés à jamais par la Grande Faucheuse, le même sort nous atten-
dait tous…
Puis j’ai repris :
— Et toi Cambodge, mon cher pays. Je n’ai jamais imaginé ma
vie sans toi. J’aurais aimé finir ma vie avec toi, et reposer en paix sur
tes terres. Toi qui es gouverné par des fous, t’en sortiras-tu un jour ?
Pourrai-je te revoir ? J’étais prêt à donner ma vie pour te libérer de
l’emprise de l’Angkar. Mais que pouvais-je y faire de toutes façons ?
En quittant mon pays, j’y laissais mon cœur. Je voulais telle-
ment revoir ma famille, et vivre à nouveau cette vie de jeune insti-
tuteur insouciant au sein d’un peuple que j’aimais tant. Nostalgique,
mon esprit se remplissait des souvenirs attendrissants de ma jeunesse
et de mes années à Phnom Penh avant la chute. Déçu, je n’avais fina-
lement pas croisé un groupe de résistants comme j’en avais rêvé tout
au long de mon aventure.
Je ne savais pas ce qui m’attendait en Thaïlande. Je n’avais pas
de passeport, pas de papiers d’identité. En plus, je ne parlais que
quelques mots de thaï. Naïvement, je pensais que je reconnaîtrais la
frontière parce qu’il y aurait des panneaux !
***
Le soir, j’ai senti une paix profonde envahir mon esprit. J’ai
bu l’eau du torrent que j’avais suivi inconsciemment depuis le pied
de la montagne et même attrapé un ou deux petits crabes entre les
rochers pour manger. Comme il y avait beaucoup de bois, j’ai fait
deux grands feux et j’ai dormi entre eux. J’entendais le hululement
des hiboux au-dessus de ma tête dans la nuit.
Quand je me suis endormi cette nuit-là, je ne savais pas que
j’étais déjà en Thaïlande.
235
CHAPITRE VINGT-TROIS
Quand j’ai ouvert l’œil le lendemain matin, une brise tiède
soufflait dans le ciel bleu et apportait une odeur de fleurs. Un soleil
sans force répandait sur la plaine une lumière étincelante et glacée.
Je me suis étiré et j’ai foulé avec insouciance l’herbe chargée de ro-
sée. La veille, j’avais préparé mon campement de nuit sans pouvoir
observer les alentours. Dans la clarté du matin, je pouvais enfin voir
tout ce qui m’entourait, et notamment le ruisseau dont le murmure
paisible et régulier m’avait bercé tout au long de la nuit.
Dans la fraîcheur de l’aube, j’ai commencé à longer le cours
d’eau. Il m’a suffi de quelques pas pour découvrir des plants de
piments rouge vif, et des bananiers sur lesquels étaient accrochés
d’énormes régimes encore verts. Intrigué, j’ai continué vers ma droite
où j’ai découvert des plantations d’aubergines charnues. Les champs
étaient bien entretenus, bien délimités, et les rangs de légumes des-
sinaient des lignes droites entre lesquelles un agriculteur pouvait se
déplacer. Encore plus à droite, je suis tombé sur des cultures bien
ordonnées de canne à sucre noire. Je ne savais plus où donner de la
tête. Je n’avais pas vu une concentration aussi élevée de fruits et de
légumes appétissants depuis des mois.
Le ventre creux, je me suis précipité vers la canne la plus
proche de moi, et j’ai essayé de l’arracher de terre. Quelle abondance et
quelle agriculture développée et foisonnante ! Alors que je m’acharnais
à extirper la branche, j’ai pensé que je n’avais jamais rien vu de tel au
Cambodge. Il me semblait que j’avais regagné la civilisation, mais
pas telle que je l’avais connue ces dernières années. La branche résis-
tait. J’avais beau la tirer dans tous les sens, elle ne voulait pas céder.
Cassées en deux, mes mains collantes s’affairaient sans relâche. Suis-
236
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
je en Thaïlande ? Non, impossible ! Je n’ai vu ni panneau ni pancarte. La
canne résistait, mais j’étais encore plus acharné qu’elle. Je me suis
aidé de mes pieds. La branche a finalement lâché et je suis tombé
à la renverse. Je suis retourné le long du ruisselet satisfait, avec ma
canne à sucre sous le bras, les racines terreuses pendant encore à une
extrémité.
J’étais tiraillé. D’un côté, je voulais croire que j’étais en Thaï-
lande. De l’autre, je refusais de m’accrocher à un faux espoir. Dans
mon état de fatigue et ma solitude, une telle déception pouvait me
plonger dans le désespoir. Je repoussais donc toutes mes pensées
optimistes pour me protéger. Mes doutes ont augmenté quand j’ai
aperçu au loin une cabane atypique. Le toit en pavillon était recou-
vert de chaume. Cela n’avait rien d’exceptionnel, mais il me sem-
blait que le tressage et la disposition de la paille étaient différents
au Cambodge. Suis-je en train de rêver ? Ou bien est-ce simplement
une région du Cambodge très différente des autres ? Les toits n’étaient
pas les mêmes que ceux de mon pays. Chez nous, on fixe d’abord
le chaume sur des bâtons que l’on utilise ensuite pour faire la char-
pente. Ici, la charpente avait été construite en premier, puis on y avait
disposé le chaume comme des tuiles. Le résultat était assez différent.
À nouveau pourtant, j’ai vite repoussé l’idée que je pouvais être arrivé
en Thaïlande. Je ne voulais pas y croire.
Environné de nourriture appétissante et sans le moindre
Khmer rouge à l’horizon, je pouvais prendre mon temps. Pour la
première fois depuis ma fuite, je n’avais pas l’impression d’être pressé.
J’en ai donc profité pour m’asseoir au bord du ruisseau pour y laver
ma canne à sucre avant de la déguster.
***
Une demi-heure plus tard, j’avais fini de décortiquer la peau de
la canne à sucre avec mes dents. Je m’étais délecté du sucre que j’avais
extrait en mastiquant le bâton, et je m’offrais le luxe de faire ma toi-
lette pour la première fois depuis bien longtemps. Je m’aspergeais le
visage d’eau fraîche au chant d’une alouette quand j’ai cru discerner
237
Chapitre vingt-trois
des voix dans mon dos. Je me suis figé sur place et j’ai tendu l’oreille.
Rien. Le silence était total. Même l’alouette s’était arrêtée de chan-
ter. J’ai regardé derrière moi. Il n’y avait pas âme qui vive entre les
arbres. J’allais reprendre ma toilette quand les voix ont repris. Cette
fois, il n’y avait pas de doute. Plusieurs personnes approchaient. Ce
sont peut-être des Khmers rouges, je dois vite me cacher ! J’ai parcouru du
regard le paysage qui m’entourait. Les voix se rapprochaient et elles
étaient de plus en plus intenses. J’ai couru vers le premier arbre à ma
portée. J’ai attrapé une première branche des deux mains, et me suis
aidé des deux pieds contre le tronc pour me propulser vers le haut.
À la volée, j’ai agrippé une branche plus haute. À la force de mes
bras, je me suis hissé encore plus haut. En bas, à travers le feuillage,
je commençais à apercevoir des silhouettes colorées qui avançaient
dans ma direction, et les voix étaient de plus en plus fortes et dis-
cernables. Je devais à tout prix atteindre la cime de l’arbre, où le
feuillage était plus dense. Dans un ultime effort, je me suis hissé
sur la branche la plus haute. Je me suis appuyé contre le tronc pour
reprendre mon souffle.
Quand ma respiration s’est calmée, je me suis penché au-des-
sus du vide pour regarder en bas. Une dizaine d’hommes et de
femmes en jeans et chemises bigarrées discutaient, un grand panier
sur chaque épaule. Le silence de la plaine n’était plus maintenant
qu’un rêve lointain ; tout le monde parlait sans discontinuer, riait,
s’égosillait. Tant de bruit me donnait le vertige après des jours de
silence.
Soudain, j’ai réalisé que toutes ces discussions se tenaient en
thaï et non pas en khmer.
Les vêtements colorés et la langue thaïe m’ont rassuré. Je
n’avais vu que des habits noirs depuis presque trois ans. C’était le seul
uniforme toléré sous le régime des Khmers rouges. Mais ces paysans
étaient vêtus différemment, et ils s’exprimaient différemment. Le
rouge, le jaune, le vert, et les discussions joyeuses montaient vers moi
dans un tourbillon de gaieté qui m’a presque choqué. Je commençais
à espérer que j’étais arrivé en Thaïlande, et l’idée me faisait presque
238
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
peur. Mon malaise n’était pas dissipé quand le chien des paysans s’est
mis à aboyer dans ma direction. Au début, personne ne prêtait at-
tention à ses aboiements, mais il s’obstinait. Pas encore le chien… Les
heureux Thaïs étaient toujours indifférents, mais les aboiements ont
redoublé et le molosse se rapprochait de mon arbre. Deux ou trois
des paysans ont commencé à regarder dans ma direction. Je n’avais
plus le choix. Utilisant les branches comme appuis, je me suis laissé
glisser en bas de l’arbre pour aller me présenter. Sur la terre ferme,
je me suis dirigé timidement vers le groupe. En m’approchant d’eux,
j’essayais de me remémorer les quelques mots de thaï que j’avais ap-
pris à Thnot Chum avec mon livre Apprendre le thaï pour débutants.
Les paysans me dévisageaient. Peu importe, une question me
brûlait les lèvres.
— Sommes-nous en Thaïlande ? ai-je prudemment demandé
dans un thaï approximatif.
Tous me fixaient avec un regard interdit. J’ai répété ma ques-
tion en baragouinant avec le peu de vocabulaire que je connaissais.
Les uns après les autres, ils se sont mis à hocher la tête lentement de
haut en bas. Oui, j’étais en Thaïlande. Un large sourire s’est dessiné
sur mon visage. J’ai explosé de joie. Je ne savais pas comment mani-
fester mon émerveillement ni à qui l’exprimer. En liesse, j’ai remercié
la voix dans mon cœur. C’est toi qui m’as guidé et qui m’as aidé. Tu t’es
manifesté dans les moments où j’en avais le plus besoin. Merci ! Je ne sais
pas qui tu es ni d’où tu viens, mais je sais que c’est grâce à toi que je suis
arrivé jusqu’ici.
Étant au septième ciel, je n’avais pas remarqué les visages des
paysans thaïs. Ils étaient livides. Les gens m’examinaient avec un
mélange de peur, de fascination, de dégoût et de compassion.
— Qu’y a-t-il ? ai-je demandé.
— Mais… vous n’êtes pas un Khmer rouge ? a répondu crainti-
vement une femme à la chemise bariolée rouge et jaune.
Ça alors, ils ont cru que j’étais un Khmer rouge. Quelle ironie ! C’est
plutôt moi qui les fuis depuis exactement quarante jours !
239
Chapitre vingt-trois
— Non, non, je suis une victime ! Je suis parti… Cambodge…
euh… dormir… j’ai faim… ai-je articulé en cherchant mes mots.
Les paysans se sont décrispés. Un homme svelte s’est frayé un
chemin à travers le groupe. Posant une main sur mon épaule, il m’a
annoncé :
— On va vous accompagner dans notre village. On vous trou-
vera à manger. Vos ennuis sont finis.
À ces mots, je me suis affaissé comme un ballon qui se dé-
gonfle. Les forces m’ont quitté d’un seul coup et j’ai ressenti une
douleur vive dans tout mon corps. Enfin je n’avais plus à craindre
pour ma vie, et les conséquences des contraintes physiques que mon
corps avait subies pendant quarante jours se manifestaient. Toute la
fatigue et la douleur que je refoulais depuis un mois et demi pour
continuer ma fuite ont resurgi d’un seul coup, comme un torrent
déchaîné.
— Allez, on y va ! a proposé la femme à la chemise rouge et
jaune, qui avait peut-être remarqué mon épuisement.
Sur la route, la population thaïe sympathique et active ne suf-
fisait pas à me redonner de l’entrain. Je clopinais plus que je mar-
chais. Mes deux pieds étaient enflés et me faisaient mal. Ils étaient
œdémateux à cause du manque de vitamines et de sel. Je titubais. La
femme qui avait proposé de partir a dû le voir, car elle m’a dit :
— Vos pieds ont-ils toujours été comme cela ?
Elle ne pouvait pas comprendre. De mon côté, je n’avais pas le
courage de rentrer dans des explications complexes. Pourquoi étais-
je là ? Comment étais-je arrivé en Thaïlande ? Qu’avais-je vécu dans
la forêt ? Je préférais ne pas répondre à toutes ces questions main-
tenant.
Je l’ai juste regardée avec tristesse.
— Non, ai-je soupiré. À une époque, mes pieds étaient comme
les vôtres. Je n’étais pas aussi maigre.
La femme allait commencer une phrase, mais elle s’est abste-
nue. Après un silence, elle a repris.
240
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
— Attendez ! a-t-elle ordonné en posant ses deux paniers au sol.
Elle s’est arrêtée et a retiré ses sandales avec application. Elle
les a ramassées d’une main et me les a tendues en murmurant :
— Prenez-les.
— Cela n’est pas nécessaire. Ne vous inquiétez pas, ai-je
d’abord refusé poliment.
— Je vous en prie, a insisté la femme avec un regard de com-
passion.
J’ai compris qu’elle avait pitié de moi et que refuser la rendrait
encore plus mal à l’aise :
— Merci, ai-je dit.
Puis j’ai enfilé ses sandales en grimaçant de douleur.
En chemin, tout me paraissait neuf et dépaysant. La route na-
tionale était goudronnée à même pas un kilomètre de la frontière.
Au Cambodge, je n’avais vu que des routes en terre. Fasciné, j’ouvrais
de grands yeux pour observer toutes les nouveautés alentour.
— Il y a même des poteaux électriques, ai-je susurré comme
pour moi-même.
— Bienvenue chez nous, a lancé l’homme svelte en rigolant. Il
y a une famille khmère dans notre village. Vous pourrez rester avec
eux. Ils vous aideront.
***
Vers neuf heures et demie, les promesses de l’homme étaient
déjà accomplies. J’étais assis sur les escaliers d’une maison sur pilotis
dans le petit village de Prasat Preah Vihear. Une famille khmère
m’avait accueilli. En voyant mon corps rachitique, ils m’avaient pro-
posé un repas, mon premier repas complet et équilibré depuis des
années. En revanche, je n’avais pas réussi à avaler grand-chose, si ce
n’est quelques bouchées de riz gluant, de poisson fermenté et d’au-
bergine. Les rebondissements des dernières heures m’avaient sûre-
ment coupé l’appétit. Un homme âgé, le grand-père de la maison,
241
Chapitre vingt-trois
s’était installé en haut des escaliers. Fluet, il flottait dans une chemise
blanche et un pantalon en soie marron bien trop grands pour lui.
Avec un lorgnon posé sur le nez et une petite barbiche poivre et sel,
il avait l’air d’un vieux sage. Sur le pas de la porte de sa maison, il
discutait avec moi, me posant les questions d’usage.
— Comment t’appelles-tu ? m’a-t-il demandé, courbé, les
deux mains sur sa canne.
— Koeun.
— D’où viens-tu mon garçon ? a-t-il continué, curieux, la peau
fine de son front dessinant des rides sous son crâne dégarni.
— De Banhachi, un petit village dans la province de Kompong
Thom, ai-je répondu avec gaieté.
— Ah, je vois. Et quel âge as-tu ?
— Vingt-sept ans.
— Tu n’es pas encore marié, un beau jeune homme comme toi ?
Le vieil homme paraissait surpris. Ses yeux pétillaient sous ses
sourcils blancs et broussailleux.
— Euh, non, ai-je bredouillé, embarrassé.
Les sourcils du vieil homme se sont soulevés, lui donnant un
air malicieux. Apparemment, ma réponse l’avait satisfait. Un sourire
s’est dessiné sur le coin de ses lèvres, révélant ainsi les quelques dents
jaunies qui lui restaient.
— Tu sais, il y a beaucoup de jeunes filles à la recherche d’un
mari dans ce village, a-t-il ajouté d’un ton espiègle.
J’étais diverti par cette conversation. Pour la première fois de-
puis quarante jours et quarante nuits, j’arrêtais de me poser mille et
une questions sur mon futur et je laissais mon esprit vagabonder vers
des sujets futiles. J’en oubliais même que j’étais un fugitif. Je n’avais
aucun papier sur moi. Pas de passeport. Pas de carte d’identité. Pas
de visa d’entrée sur le territoire. Rien. Les Khmers rouges avaient
détruit toutes les archives des documents administratifs.
242
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Je n’avais aucune idée du sort qui m’attendait. À cet instant, je
ne savais qu’une chose : j’étais sauvé et j’avais la rage de vivre. De-
voir vivre comme esclave pour un riche Thaïlandais ne me faisait pas
peur. Je voulais juste vivre. Vivre pour pouvoir chasser les Khmers
rouges de la tête de mon pays. J’avais espéré rencontrer un groupe de
résistants clandestins dans la forêt et me joindre à eux. Cela n’était
pas arrivé et à présent, je voulais trouver une autre solution pour
aider mon pays.
Nous étions donc oisivement en train de discuter lorsqu’une
Jeep remplie de policiers frontaliers thaïlandais est arrivée devant la
maison. Armés jusqu’aux dents de fusils M16, ils ont sauté du 4x4
alors que le moteur tournait encore.
— Descends des escaliers ! ont-ils hurlé.
J’ai obéi sans délai. À peine arrivé en bas des marches, un po-
licier thaï a levé la crosse de son arme à hauteur de mon visage. J’ai
fermé les yeux, m’attendant à recevoir un coup phénoménal. D’un
mouvement réflexe, j’ai esquivé et la crosse m’a effleuré la joue. Trois
hommes se sont ensuite jetés sur moi et ont commencé à me fouiller.
Après cela, ils m’ont mis les mains derrière le dos et m’ont embarqué
de force avec eux dans le véhicule. Je les ai laissés me traîner comme
une brebis que l’on mène à l’abattoir. Je me considérais déjà comme
un homme mort.
À l’arrière du 4x4, j’étais paralysé par la peur et la stupéfaction.
Tout était arrivé très vite. En un clin d’œil, j’avais été fait prisonnier.
Je ne m’attendais pas à ce débarquement de la police. Mon cerveau
était assailli de questions. Que va-t-il m’arriver ? Qui avait prévenu
les policiers de mon arrivée en Thaïlande ? Le grand-père avait-il cherché
à me piéger ? Aurai-je droit à une autre surprise désagréable ?
***
Le véhicule militaire a freiné sec, soulevant un nuage de pous-
sière derrière lui. Sans même comprendre ce qui m’arrivait, l’un des
soldats m’a empoigné et m’a tiré hors du 4x4. Tout le monde beu-
243
Chapitre vingt-trois
glait en thaï autour de moi, et j’étais sonné. J’allais m’évanouir quand
deux miliciens m’ont agrippé par le bras, l’un à ma gauche, l’autre à
ma droite. Puis ils m’ont traîné jusque dans une petite salle en bois
crasseuse, perdue au milieu de la forêt vierge environnante. Arrivés
au centre de la pièce, ils m’ont jeté au sol ; les articulations de mon
corps rachitique raclant le sol bétonné.
Par terre et sans force, j’ai entendu brailler un mot thaï que j’ai
cru reconnaître :
— Accroupi !
Je n’avais aucune idée que le policier thaï s’adressait à moi. Il a
répété le mot en redoublant d’ardeur :
— Accroupi !
Était-ce un ordre ? Même lorsque je m’adressais à un chien, je
parlais avec plus de respect. Les deux miliciens qui m’avaient em-
mené m’ont saisi et m’ont forcé à m’asseoir sur les talons, les jambes
pliées. Dès qu’ils m’ont lâché, mon corps tétanisé a commencé à
chanceler, et tous les soldats se sont mis à glousser comme un seul
homme. Leur supérieur est alors sorti en fermant l’étroite porte en
bambou derrière lui. Je me suis retrouvé dans l’obscurité, endolori et
dans cette position humiliante, six mitraillettes pointées sur ma tête.
Je suis resté dans cette position insupportable pendant plu-
sieurs heures, jusqu’à ce que deux hommes rentrent dans la pièce. Il
s’agissait d’un lieutenant de l’armée thaï et de son interprète. L’of-
ficier, qui devait avoir la quarantaine et était plutôt bel homme, a
commencé l’interrogatoire sans autre préliminaire :
— Pourquoi cherches-tu à fuir le Cambodge ? Est-ce que tu
fais partie des Khmers rouges ? Que fais-tu ici ? D’où viens-tu ?
L’interrogatoire a duré une bonne partie de l’après-midi. Non,
je n’avais pas de fusil caché. Oui, j’étais civil. Non, je n’avais pas de
parents en Thaïlande.
Ensuite, le lieutenant, qui tenait mon avenir entre ses mains,
s’est retiré. Les quelques minutes de son absence m’ont paru être une
éternité. Une myriade de pensées se bousculaient violemment dans
244
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
ma tête. Que vont-ils faire de moi ? Vais-je mourir aujourd’hui après
avoir échappé à la mort tant de fois auparavant ?
Soudain, le bruit des bottes du lieutenant sur la terre battue
m’a rappelé à la réalité. Il a ouvert la porte avec fracas avant de se
frayer un chemin entre les miliciens pour regagner son bureau. Il
s’est raclé la gorge. J’étais suspendu à ses lèvres. D’un instant à l’autre,
il allait prononcer son jugement. J’avais l’impression que la scène se
déroulait au ralenti, comme dans les vieux films hongkongais de ma
jeunesse :
— On vous renvoie aux Khmers rouges, a-t-il annoncé, im-
passible.
Le sol s’est effondré sous mes pieds. Sans hésiter, j’ai crié d’une
voix brisée par la détresse :
— Tirez-moi une balle dans la tête. Je préfère mourir sur-le-
champ plutôt que de retourner au Cambodge. S’il vous plaît !
Il n’y avait qu’une alternative pour moi à cet instant : une balle
dans la tête pour ne pas souffrir. J’aurais accepté de bon cœur un
état d’esclavage total, mais retourner aux mains des Khmers rouges ?
Jamais !
Le lieutenant, qui, jusque-là, s’était montré intransigeant, parais-
sait soudainement hésitant. Les traits durs de son visage se sont déten-
dus l’espace de quelques instants. Il ne s’attendait sûrement pas à une
supplication aussi désespérée. Il s’est retiré à nouveau, me laissant avec
les six miliciens impassibles. Une fois de plus, j’ai perdu toute notion
du temps. Je ne me souciais même plus des soldats qui me tenaient en
joue, leurs fusils à trente centimètres de mon visage. J’ai commencé à
trembler de tout mon être, sachant pertinemment que la décision de
me livrer entre les mains des Khmers rouges signerait ma déclaration
de mort. J’imaginais déjà un soldat de l’Angkar pointer lentement son
revolver sur ma tempe avec un sourire sadique, et appuyer sur la gâ-
chette qui mettrait fin à tous mes espoirs. Mes émotions naviguaient
comme sur des montagnes russes. Tout juste quelques heures aupara-
vant, je croyais être en sécurité et laissais libre cours à ma liesse. Voilà
que je comptais les heures qui me restaient à vivre.
245
Chapitre vingt-trois
Un instant plus tard, le lieutenant a entrouvert la porte en
bambou, et m’a proposé une nouvelle option :
— Êtes-vous d’accord d’y retourner, mais avec un fusil cette
fois-ci ?
Je n’ai pas hésité un instant :
— Oui !
Dès que l’officier m’a vu acquiescer, il a refermé la porte avant
de repartir. Je savais bien que je n’avais pas vraiment le choix. C’était
mieux que rien. Je pourrais au moins me défendre si je croisais un
Khmer rouge au-delà de la frontière. J’aurais même l’occasion de re-
joindre un groupe de résistants si j’avais la chance de tomber sur l’un
d’entre eux. Malgré la désillusion et la douleur d’un espoir anéanti, je
gardais la rage de vivre.
Quelques minutes plus tard, le lieutenant est revenu et m’a
annoncé :
— On n’a pas de fusil à vous donner, désolé.
À ces mots, je ne savais pas quoi penser ni ressentir.
Allaient-ils me renvoyer sans arme après tout ? L’officier ne m’a
pas laissé longtemps dans le doute, et a alors prononcé ces mots, l’air
blasé :
— Bon, j’en ai assez de votre cas. Nous vous envoyons à la pri-
son de Sisaket, en Thaïlande, en attendant votre jugement.
246
CHAPITRE VINGT-QUATRE
Je me frottais le poignet gauche, qui me faisait mal après avoir
été menotté à la camionnette pendant mon transfert. Le soleil bril-
lait dans le ciel bleu azur ; je le voyais de la grande cour principale
dans laquelle je marchais. La saison des pluies touchait à sa fin et les
moindres recoins de la prison bénéficiaient désormais des rayons du
soleil. Une goutte de sueur a coulé le long de ma tempe. Je me suis
collé à un mur pour trouver un peu d’ombre et mon accompagnateur
m’a imité. Ce dernier devait m’escorter jusqu’à ma cellule. Les clés
qu’il trimballait sur sa hanche s’entrechoquaient dans un tintamarre
métallique. Je traversais la prison pour la première fois, le bruit de
mes propres pas résonnant sur le sol dur. À la taille du bâtiment et au
nombre des baraquements, j’estimais que nous étions environ cinq
ou six cents prisonniers. Quatre barres de bâtisses en bois étaient
disposées en rectangle autour de la cour centrale. Des quatre côtés
me parvenaient simultanément des bruits d’altercations, des gémis-
sements, des supplications et même des chants de mantras. Un bruit
de raclement a résonné sur le sol de la cour déserte. En tournant la
tête, j’ai aperçu un détenu qui traînait une grosse chaîne et un boulet
au pied. Son attirail traînait sur le béton, et à chaque pas, cela faisait
un bruit d’enfer. J’ai frissonné, un goût amer dans la bouche. Qu’est-ce
que je fais là ?
Arrivé devant une lourde porte hermétique, mon accompa-
gnateur a tourné à grand bruit une clé gigantesque dans la serrure.
Quand le gardien a entrebâillé la porte, un chuchotement assourdi
nous est parvenu de la pièce sombre. Dans l’obscurité, j’ai distin-
gué pas moins de dix-huit personnes entassées dans une salle de
dix mètres carrés. Je pouvais abandonner l’idée de faire une sieste
248
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
couché sur le plancher. Il faudrait dormir assis. La seule ouverture
consistait en une fenêtre carrée de cinquante centimètres de côté et
munie de quatre barreaux en fer. Des flots ininterrompus de chaleur
et de lumière inondaient la prison à longueur de journée, mais d’ici,
je ne verrais pas un seul rayon de soleil. Mon accompagnateur m’a
poussé à l’intérieur et a claqué la porte derrière moi. La cellule était
complètement silencieuse. Sur le coup, l’animosité des autres déte-
nus m’a paru pire que les barreaux. Il y avait une odeur exécrable et
je me suis bouché le nez. Un homme aux dents abîmées et tatoué sur
tout le corps m’a finalement adressé la parole du fond de la cellule :
— Tu es nouveau toi. Tu ne connais pas tout ça. Je me trompe ?
Il ne m’a pas laissé le temps de répondre :
— Nous faisons nos besoins dans ces grands pots, a-t-il ex-
pliqué en me montrant du doigt une boîte dans un recoin de la cel-
lule, un trou de dix centimètres de diamètre au milieu. De temps en
temps, nous les enterrons derrière la prison. Et entre-temps, bah, ça
pue, m’a informé l’homme d’un air narquois.
J’ai été pris de panique. J’allais devenir claustrophobe. Je ne
pouvais pas vivre ici. Je n’avais rien à faire là. J’imaginais la maison
d’arrêt qui prenait feu et moi qui brûlais dans l’incendie comme un
rat rôti.
— Je ne suis pas un criminel. Je ne suis qu’un simple réfugié
politique cambodgien qui a traversé illégalement la frontière. Je ne
devrais pas être ici, ai-je plaidé aux détenus qui me dévisageaient.
Les faciès se sont adoucis dans la cellule exiguë. J’ai senti la
tension se dissiper. J’avais gagné la compassion de mon public, peut-
être même sa sympathie.
— Ne t’inquiète pas. On te protégera, a annoncé mon inter-
locuteur.
À présent, j’avais l’impression qu’il s’exprimait au nom du
groupe :
— Les réfugiés politiques ne sont pas des durs comme nous.
Ils ne sont pas faits pour ce monde. De ton côté, fais gaffe à toi.
249
Chapitre vingt-quatre
Beaucoup d’entre nous sommes là pour des peines de trente ans.
On ne rigole pas. Si tu ne fais pas attention à tes arrières, certains
te menaceront et t’abuseront. Il y a aussi toutes sortes de choses qui
circulent. N’y fais pas attention. Sache que tu n’as rien à craindre. Si
tu te tiens à carreaux, on te protégera.
Résigné, j’ai hoché la tête. C’était ça ou être renvoyé aux
Khmers rouges. Je me suis assis par terre entre deux codétenus, avec
mes habits déchirés, mes longs cheveux non coiffés et mon corps
rachitique.
***
Un matin, après la douche collective, nous nous trouvions tous
dans la grande cour pour la fouille quotidienne. Chaque jour, les
gardiens effectuaient un contrôle méticuleux de chaque prisonnier.
Je me tenais droit comme un piquet dans les rangs, sans faire de
bruit avec une discipline militaire. J’avais un mal de crâne terrible.
Le bourreau s’est approché de moi avec son bâton. Il a effectué son
inspection à la va-vite. Quand il a fini, il m’a chuchoté :
— Path, un journaliste veut te voir. Tu as la permission de par-
tir avec lui dès que le contrôle est fini. C’est lui, là-bas.
Il a désigné du doigt un jeune homme qui se tenait dans un coin
de la cour. Quand il a vu que je regardais dans sa direction, il m’a fait
signe de la main. Son blazer noir cintré et son pantalon marron à patte
d’éléphant lui donnaient un certain style. Je n’avais pas vu de jeune
citadin aisé depuis la prise de Phnom Penh. D’une certaine manière, il
me rappelait ma propre apparence lorsque j’étais enseignant.
J’ai accueilli la nouvelle avec appréhension, mais aussi et sur-
tout avec joie. Cette escapade me permettrait d’éviter les différentes
corvées que l’administration de la prison nous assignait, comme vi-
der et laver les sanitaires, désherber ou encore tresser des tapis.
— Bonjour, je m’appelle Boonchu, s’est présenté le journaliste
dans un khmer impeccable, quand je suis allé à sa rencontre. Je suis
journaliste pour la gazette militaire Thâ Ha. Notre quotidien aime-
250
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
rait publier un article sur le communisme khmer pour alerter l’opi-
nion thaïe. Seriez-vous d’accord de répondre à mes questions ? a-t-il
continué poliment, tout en retirant ses lunettes Ray Ban.
— Bien sûr, ai-je répondu en grimaçant à cause de ma mi-
graine.
— Ça ne va pas ? s’est enquis le journaliste, ses yeux vifs marron
reflétant sa sincérité.
— Ce n’est pas trop grave. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.
Nous sommes entassés comme des sardines en boîte dans notre
cellule. Il y a un va-et-vient incessant, et toutes les deux heures les
détenus condamnés à de lourdes peines récitent quelques versets
bouddhistes. En plus de cela, je dois m’exprimer en thaï tout le
temps. J’ai appris les chiffres en thaï pour répondre au moment du
comptage. Tout cela n’a fait qu’accentuer mon mal de tête, ai-je
plaisanté.
— Vous pourrez bientôt vous décontracter. Le restaurant où
je vous emmène est assez calme. Et bien sûr, je vous emmène sans
escorte. Vous serez complètement libre durant le temps que vous
passerez avec moi.
— Merci, ai-je dit avec reconnaissance.
— On y va ? a proposé le journaliste en montrant sa moto d’un
signe de tête.
***
— Vous m’avez parlé de la destruction des structures fami-
liales. Qu’en était-il pour vous ? Où était votre famille ? m’a demandé
le journaliste en griffonnant sur son calepin alors que nous atten-
dions nos plats au restaurant.
— Lors de la prise de Phnom Penh, je vivais avec plusieurs
membres de ma famille : un petit frère, deux petites sœurs et mon
oncle ainsi que sa femme et ses enfants. Une fois arrivé dans les
camps de travaux forcés, j’ai été séparé de tous ceux qui me sont
chers. J’ai rejoint un village dans ma région natale, mais je n’ai
251
Chapitre vingt-quatre
même pas reçu l’autorisation de rejoindre mes parents, ai-je répon-
du, nostalgique.
J’ai marqué une pause, rêvassant à moitié, puis j’ai repris :
— Les Khmers rouges ont tué le mari de l’une de mes petites
sœurs. La dernière fois que je l’ai vue, elle était décharnée, et sa fille
de deux ans montrait des signes de malnutrition sévères…
J’ai dû m’arrêter. Ma voix commençait à se briser.
— Cela n’a pas dû être facile pour vous. Vous n’êtes pas en
colère ? a demandé le journaliste avec courtoisie.
Le serveur est apparu avec des mets thaïs qui avaient l’air suc-
culents. La délicieuse odeur m’a mis l’eau à la bouche. Il faut dire que
mon corps était toujours aussi squelettique. Je ressemblais aux dépor-
tés des camps de concentration nazis. La première assiette à peine
posée sur la table, je me suis jeté dessus. Le journaliste, compréhensif,
m’a laissé dévorer plusieurs bouchées avant de reformuler sa question :
— Vous n’avez pas envie de vous venger des Khmers rouges ?
— Tous les jours. Je rêve que mon pays soit libéré, ai-je pro-
noncé entre deux bouchées de pad thaï, un plat typiquement thaï-
landais. Que mon peuple soit libre. Qu’ils paient pour ceux qu’ils ont
tués. Tchéng. Nhuong. Qu’ils soient punis pour toute la galère que
j’ai endurée et pour tout ce que j’ai perdu.
J’ai fait une pause pour mastiquer :
— Qu’ils soient condamnés pour tout ce mal.
Je m’animais de plus en plus. J’avais parlé vite. Je me suis tu
pour vérifier que mon interlocuteur m’avait suivi. Le journaliste écri-
vait toujours avec énergie dans son carnet de notes :
— C’est naturel, a-t-il juste dit en levant la tête, signifiant qu’il
m’avait compris.
Décidément, il parlait très bien le khmer. Encouragé par son
empathie, j’ai repris ma réflexion.
— En prison, on raconte que l’ex-premier ministre a créé un
mouvement de résistance. J’ignore si c’est vrai. Sinon, j’aimerais les
252
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
rejoindre. Ce serait la seule solution pour que je retrouve la liberté,
la paix, et que je tourne la page. Je ne serais pas apaisé tant que la
justice ne sera pas faite.
— Il existe des camps de réfugiés tout proches, a répondu Boon-
chu. À l’intérieur, certains ont organisé des mouvements de résistance.
Des anciens colonels de l’armée républicaine khmère survivants et des
volontaires s’engagent dans le Krom Rum Dâss, mouvement de libéra-
tion. Des associations de Khmers à l’étranger leur envoient de l’argent
pour acheter des fusils. La plupart des chefs vivent dans les camps de
réfugiés et les soldats à la frontière khmère-thaïe.
Le journaliste a continué, mais je ne l’écoutais plus. Apprendre
que je pourrais rejoindre un mouvement de résistance a suffi pour
me propulser sur un petit nuage. En extase, je m’imaginais déjà libé-
rer mon peuple bien-aimé de l’oppresseur. Je savais que je ne pourrais
pas trouver la paix intérieure tant que je ne me serais pas vengé des
Khmers rouges. C’était devenu ma préoccupation première, ma rai-
son d’être. Le cœur rempli d’espoir, je me voyais déjà libre, avec tous
mes concitoyens.
***
Quelques jours après mon retour à la prison, on m’a averti que
j’étais convoqué au tribunal. Un cyclo-pousse est venu me chercher
pour m’emmener, sans menottes cette fois-ci. Au tribunal, une juge
m’a interrogé par le biais d’un interprète.
— D’où venez-vous ? m’a-t-elle demandé, imperturbable.
— De Kompong Thom, au Cambodge, ai-je répondu respec-
tueusement.
— Aviez-vous une autorisation pour franchir la frontière ? a-t-
elle continué sans même me regarder, toujours aussi impassible.
— Euh, non… mais… ai-je bredouillé.
La juge m’a coupé la parole :
— Merci Monsieur, a-t-elle dit en me toisant avec mépris de
haut en bas. Vous avez traversé la frontière illégalement. Cela im-
253
Chapitre vingt-quatre
plique une amende de six cents baths. Si vous ne pouvez pas payer,
c’est deux mois de prison. Après, vous pourrez rejoindre les camps
de réfugiés.
— Je ne peux pas payer, ai-je concédé avec humilité.
— Dans ce cas, ce sera la prison. On m’a dit que vous étiez au-
paravant dans la prison pour détenus condamnés à de lourdes peines.
Pour que vous purgiez votre peine dans de meilleures conditions,
nous vous transférerons dans une petite prison où il y a de nombreux
réfugiés dans votre situation.
Le jugement était tombé et je jubilais malgré la peine hallu-
cinante infligée pour avoir fui un génocide. Je me rapprochais de
plus en plus de mon but. Encore quelques jours en prison, puis les
camps de réfugiés où je pourrais trouver d’éventuelles connaissances
et surtout, des résistants.
254
CHAPITRE VINGT-CINQ
Dans la petite prison, l’administration refusait de mélanger les
réfugiés avec les autres prisonniers. J’étais donc seul dans mon cachot.
Je ne pouvais plus sortir chaque jour pour effectuer des travaux divers
comme dans la grande prison. En garde à vue perpétuelle, je fixais
le plafond de trois mètres de haut en ruminant ma haine envers les
Khmers rouges. Seulement de temps en temps, je pouvais échanger
quelques mots avec les détenus des autres cellules. Six salles fermées
par de gros barreaux en acier se faisaient face à travers un long couloir.
On pouvait discuter un peu à travers les barreaux, mais je préférais
encore rester seul et méditer sur ma rage. Je passais des heures à regar-
der, sur mon corps rachitique, l’effet de la lumière déclinant du jour à
la nuit. Les petites lucarnes étaient si hautes que je ne voyais jamais
directement le soleil, je n’en distinguais que le reflet changeant au fil
du temps qui s’égrenait. Je tournais en rond comme un lion en cage,
ruminant ma colère et mon amertume à longueur de journée.
Contrairement aux autres prisonniers thaïs ou khmers-thaïs, je
n’avais jamais de visites. J’accusais les Khmers rouges de cette solitude
et de tout le reste. De mon emprisonnement. De m’avoir coupé de
tous ceux que j’aimais. Mon isolement et mon ennui nourrissaient la
haine intérieure qui me consumait. Je ne l’oubliais jamais et je n’étais
jamais en paix, car rien ni personne ne me distrayait de ma rancœur.
Un matin, j’étais agrippé aux barreaux, mon visage tendu vers
la lumière, quand un gardien est entré :
— Tu as de la visite, a-t-il annoncé, indifférent, en tapant sur le
barreau à côté de moi avec sa matraque pour signifier qu’il s’adressait
à moi.
256
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
Qui donc pouvait bien vouloir me voir ? Je n’avais rien deman-
dé et je ne connaissais personne ici. Curieux et content d’avoir fina-
lement une distraction, je me suis collé aux barreaux pour voir qui
venait me rendre visite :
— Chum Reap Suor ! m’a salué en khmer une femme occiden-
tale d’une soixantaine d’années.
Elle avait un fort accent, aussi n’ai-je pas été surpris quand elle
m’a annoncé qu’elle était américaine.
— Je m’appelle Paula Doty et je vis en Thaïlande avec mon
mari Joseph, a-t-elle commencé, me regardant avec des yeux doux
derrière ses petites lunettes rondes.
J’étais perplexe. Pourquoi une dame américaine viendrait visi-
ter un réfugié de guerre comme moi ? Mon visage a sûrement trahi
ma préoccupation, puisqu’elle a continué :
— Vous devez sûrement vous demander pourquoi je viens vous
voir. Eh bien, je suis aumônière de prison. Je rends visite aux prison-
niers réfugiés comme vous.
Elle se tenait debout avec élégance de l’autre côté des barreaux.
Elle était mince et grande, peut-être 1,70 m. Elle avait de l’allure
avec sa longue robe à fleurs multicolore. J’ai tout de suite eu envie de
lui faire confiance. Je décelais beaucoup de gentillesse et de sincérité
dans sa voix et son regard.
— Assez parlé de moi. Comment vous appelez-vous ?
— Koeun Path.
— Et d’où êtes-vous originaire au Cambodge, Monsieur Path ?
— Kompong Thom.
— Quelle coïncidence ! Mon mari et moi avons travaillé à
Kompong Thom, puis ailleurs au Cambodge jusqu’en 1965. Depuis,
nous continuons à œuvrer parmi les Khmers Surin en Thaïlande.
— Ah, vous avez travaillé à Kompong Thom ? Puis-je vous de-
mander quel était votre travail ?
257
Chapitre vingt-cinq
— Nous sommes chrétiens, et avons à cœur de partager notre
foi avec les autres. Pour tout vous dire, c’est la raison pour laquelle
nous sommes venus au Cambodge.
Des chrétiens à Kompong Thom ? C’était rare, mais j’avais vu
des missionnaires dans mon village lorsque j’avais une dizaine d’an-
nées. Ils avaient arrêté leur Jeep verte devant chez moi pour distribuer
des tracts. Sur les deux côtés de la Jeep était écrit en khmer : « Mis-
sion chrétienne ». On nous avait apporté des médicaments contre les
vers intestinaux et quelques prospectus que je n’avais même pas lus.
Je méprisais les chrétiens et mon père m’avait fait comprendre qu’il
n’y avait rien de bon dans le christianisme.
— Tenez, je vous ai apporté cela, a-t-elle ajouté en me tendant
une boîte de lait concentré.
À la vue de la conserve, je me suis senti tellement heureux. Les
repas dans la petite prison étaient terribles. Les prisonniers thaïs
étaient chargés de la distribution de la nourriture. Or, ils méprisaient
les Khmers et nous donnaient toujours des portions ridicules. Ils
nous servaient avec mépris, en faisant glisser brutalement nos as-
siettes sur le carrelage sale pour les faire passer sous les barreaux. Je
n’avalais que trois ou quatre bouchées et l’assiette était déjà vide. Une
louche de riz et une louche de soupe dans une assiette en ferraille
trouée. Toutes les nuits je rêvais de nourriture. Je n’avais pas repris
de poids depuis mon arrivée en Thaïlande. Le cadeau de Paula était
vraiment le bienvenu.
— Je vous ai aussi apporté cela, a-t-elle continué en sortant un
livre de son sac à main. Les chrétiens croient que c’est le message de
Dieu pour l’humanité.
Le volume était épais avec une couverture grise cartonnée :
— C’est un Nouveau Testament en khmer, la deuxième partie
de la Bible. Je vous encourage à commencer par le troisième chapitre
de l’Évangile selon Jean. J’y ai placé un marque-page, a-t-elle expli-
qué en me montrant un fil rouge qui dépassait du livre.
— Euh merci, mais ce n’est pas vraiment ce que je crois, ai-je
répondu.
258
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
La présence de Paula était agréable, mais je n’étais pas sûr d’être
intéressé par sa philosophie de vie. Je ne voulais pas lui donner de
faux espoirs en lui disant que je lirais son bouquin.
— Ah, et que croyez-vous donc ? m’a-t-elle demandé avec in-
térêt.
Sa question m’a désarmé. J’ai pris conscience que je ne savais
plus trop ce que je croyais. Longtemps, j’avais simplement suivi l’en-
seignement de mon père que je respectais beaucoup. Mais j’avais
beaucoup remis en question son mode de pensée. J’y avais trouvé
trop d’incohérences et d’aberrations. Cela dit, je ne voulais pas ra-
conter tout cela à Paula. C’était trop complexe. J’étais un bouddhiste
désillusionné, mais un bouddhiste tout de même.
— Je suis bouddhiste, ai-je finalement répondu avec naturel.
Je crois que le salut est en nous. Nous sommes tous maîtres de notre
propre destin. C’est nous qui déterminons notre vie, ai-je continué
sans même y croire.
Dans la forêt, j’avais été sauvé une multitude de fois. Sans par-
ler de la voix qui m’avait aidé à trois reprises. J’avais expérimenté que
mon salut ne venait pas de moi. Pourtant, j’ai répété à Paula, comme
un perroquet, les croyances que mon père m’avait transmises.
— C’est pourquoi je me suis fixé un objectif : rejoindre un
groupe de résistants et trouver la paix par mes propres efforts, ai-je
conclu, soulagé de pouvoir changer de sujet de conversation.
— C’est intéressant, a répondu Paula.
Elle a jeté un coup d’œil à sa montre avant de lancer :
— Je suis désolée, je dois déjà y aller pour aujourd’hui. Mais si
vous le permettez, je reviendrai vous voir tous les jours, pendant un
quart d’heure. Lisez le troisième chapitre de Jean. On en reparlera.
À ces mots, elle s’est éloignée avec grâce, son sac à main sur
une épaule et les pans de sa robe à fleurs virevoltants dans le courant
d’air.
De nouveau seul, je me sentais différent. J’étais plus serein et
content. La compagnie de Paula avait été agréable. En seulement
259
Chapitre vingt-cinq
dix minutes, elle m’avait sorti de ma torpeur et de mon aigreur. Sa
présence était comme un baume pour mon cœur, mais je ne pouvais
pas expliquer pourquoi.
***
Au début, je trouvais les visites journalières de Madame Doty
agréables, sans plus. J’appréciais sa compagnie, d’autant plus qu’elle
m’apportait de la nourriture tous les jours. Mais elle représentait
simplement et avant tout une manière pour moi de fuir, l’espace d’un
instant, la lassitude de mon quotidien morose. Je me disais aussi
qu’elle allait sûrement interrompre ses visites d’un jour à l’autre, et
qu’elle avait sûrement mieux à faire que de prendre soin d’un réfugié
politique crasseux. Je n’avais rien d’autre à lui donner en échange de
sa gentillesse que quelques sourires reconnaissants et timides.
Au fil des semaines cependant, et à ma grande surprise, Paula
revenait me visiter fidèlement chaque jour, exception faite du mer-
credi. Ce jour-là, elle travaillait dans un camp de réfugiés khmers
dans la région voisine de Surin, leur apportant un soutien psycholo-
gique et de la nourriture. Au fur et à mesure de nos échanges, nous
sommes devenus amis. Seul dans la prison, sans ami ni famille, j’avais
fait d’elle ma confidente. Alors que ma confiance en elle grandissait,
les barrières émotionnelles que j’avais érigées pour me protéger tom-
baient les unes après les autres. Je n’avais plus peur d’aller au fond des
choses, de lui ouvrir mon cœur, de lui parler de ma haine, de mes es-
poirs, de mes craintes. Paula m’écoutait toujours avec compréhension,
tendresse, affection. Je ne me sentais jamais jugé à cause de ce que
je croyais, de ce que j’avais fait, ou de ce que je ressentais. Son doux
sourire exprimait un sentiment que j’avais rarement vu sur d’autres
visages. Un mélange de joie, de paix et d’assurance. J’attendais désor-
mais chaque jour ses visites avec impatience, les mains agrippées aux
barreaux de ma cellule, espérant voir le gardien surgir à tout instant
pour m’annoncer que j’avais de la visite. J’en suis venu à redouter,
presque à haïr les moments sans elle. Le quart d’heure alloué aux
visites me paraissait maintenant bien trop court. Autant j’accueillais
260
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
le gardien annonçant l’arrivée de Madame Doty en héros, autant je le
recevais en bourreau lorsqu’il venait signaler la fin de l’échange.
Au début, lorsque Paula me parlait de son Dieu, je ne l’écoutais
qu’à moitié. Je n’étais pas intéressé. Mais je m’efforçais d’être poli avec
une dame qui m’apportait tant sans rien me demander en retour. Au
fur et à mesure de nos discussions, ma curiosité était attisée. Elle me
parlait d’un Dieu que je ne connaissais pas et en l’existence duquel
je ne croyais pas. Mais bizarrement, cela me faisait du bien. Je voyais
qu’elle prenait beaucoup de plaisir à me raconter les histoires de la
vie de son Jésus. Dès qu’elle s’y mettait, ses yeux commençaient à
pétiller comme chez une petite fille, et pleine de zèle, elle faisait de
grands gestes pour me permettre d’imaginer les scènes comme si
j’y étais. Et puis, je m’ennuyais comme un rat mort dans ma cellule
étroite, je prenais le temps de lire son livre et je lui posais souvent
des questions concernant certains passages dont le sens m’échappait.
Ce matin-là, j’étais agrippé à mes barreaux comme d’habitude.
Dès que j’ai entendu les pas du gardien, j’ai compris que mon amie
était arrivée.
— C’est pour moi ? ai-je lancé, sans même laisser le temps au
geôlier d’ouvrir la bouche.
— Oui Path, comme d’hab, a-t-il répondu sur un ton toujours
aussi indifférent.
La présence de Madame Doty illuminait ma journée. Je ne
pouvais cacher ma joie :
— Paula ! Comment vas-tu ?
Apparemment, le plaisir était partagé :
— Très bien Koeun, m’a-t-elle répondu avec un large sourire.
Aujourd’hui, je t’ai apporté une bouteille d’eau et du riz gluant à la
mangue.
Alors qu’elle me tendait ce qu’elle avait acheté au marché pour
moi comme tous les jours, je sentais l’odeur sucrée chatouiller mes
narines.
— Merci !
261
Chapitre vingt-cinq
Du riz gluant à la mangue… C’était le plat préféré de Nhuong.
Sans même m’en rendre compte, je me suis mis à rêvasser en pensant
à celui qui avait été comme un petit frère pour moi, et dont je pou-
vais imaginer le sourire béat face à un tel régal. Abattu comme un
chien errant, il ne pourra plus jamais profiter de tels repas. Cela me
paraissait terriblement injuste. Pourquoi a-t-il connu un sort si ter-
rible ? Était-ce de sa faute ? L’avait-il tout simplement mérité à cause
d’actes atroces qu’il aurait commis dans une vie précédente ?
— Koeun ? Tu es là ? Paula m’a tiré de mes rêveries.
— Euh, oui, oui, désolé…
Je ne sais pas combien de temps j’étais resté le regard vague,
alors que je méditais sur le sort de mon cher ami.
— Tu as l’air préoccupé Koeun. Qu’est-ce qui ne va pas ? m’a-
t-elle demandé avec son doux sourire habituel.
Les gens à qui de bonnes choses arrivent dans cette vie ne se
posent pas trop de questions. Ils se disent qu’après tout, ils le mé-
ritent bien. Ils ont dû être moraux et bons dans une vie antérieure.
C’était mon cas lorsque j’étais enseignant à Phnom Penh. J’étais telle-
ment occupé à profiter de mes privilèges que la doctrine bouddhiste
de cause à effet ne me tracassait même pas. Je n’avais pas le temps
pour ça ! Mais maintenant que j’avais connu la misère, la souffrance
et le dénuement, maintenant que mes deux meilleurs amis avaient
été tués, maintenant que ma demeure était une prison insalubre, je
me disais que s’il nous était arrivé tant de malheurs, c’était que nous
l’avions mérité. Nous devions vraiment avoir été de sales types dans
nos vies précédentes, nous et tout le peuple khmer opprimé. Et cette
pensée commençait à me troubler.
— Paula, j’ai une question à te poser, ai-je osé, hésitant.
— Oui, dis-moi Koeun, je t’écoute, a-t-elle répondu sur un
ton rassurant.
— Est-ce que tu penses vraiment que si mes deux amis Tché-
ng et Nhuong sont morts dans la forêt, si je suis dans cette prison
miteuse, et si tout mon peuple souffre mort et souffrance, c’est parce
262
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
que nous l’avons mérité ?
Le cœur lourd et les yeux mouillés, j’ai dû m’arrêter quelques
secondes. Pendant ce temps, mon amie me regardait les yeux pleins
de compassion. Puis j’ai repris :
— D’un côté, je m’en veux pour tout le mal que j’ai fait dans
ma vie antérieure mais que j’ignore. Et de l’autre, je trouve la loi du
karma tellement cruelle que je n’ai pas envie, ou plutôt plus envie,
d’y croire…
Paula a pris ma main droite entre ses deux mains. Puis elle a
répondu :
— Tu sais Koeun, je ne crois pas au karma ni à la réincarnation.
Sous le choc, mes yeux se sont agrandis. Je n’avais jamais ren-
contré quelqu’un qui affirmait ne pas croire en ces enseignements.
J’en étais même venu à penser que c’était une vérité universelle que
tous les humains sur terre embrassaient.
— La Bible n’enseigne pas ces croyances, a-t-elle continué,
tout en ouvrant son Nouveau Testament khmer. Lis ce passage.
Elle pointait du doigt un verset, que j’ai lu à voix haute :
— Le sort de tout homme est de mourir une seule fois, après
quoi il est jugé par Dieu.
Une telle conception de la vie allait à l’encontre de tout ce que
j’avais entendu jusqu’à présent.
— Mais alors Paula, si cette vie sur terre est notre première et
notre seule vie, comment peux-tu expliquer les atrocités que mon
peuple endure ?
Je voulais comprendre pourquoi le destin semblait tant s’achar-
ner sur certains, comme mon ami Nhuong, tout en laissant gamba-
der les pires tyrans, comme Pol Pot.
— Koeun, il y a beaucoup de mal dans le cœur de l’homme,
a-t-elle expliqué le regard grave. Voilà pourquoi les Khmers rouges
lynchent leurs compatriotes. Mais tu sais, même leurs victimes ont
fait du mal dans leur vie. Le verset que je t’ai fait lire enseigne que
nous aurons tous à rendre compte à Dieu après notre mort, qui que
263
Chapitre vingt-cinq
l’on soit.
Ma conscience était interpellée. Je savais que même si fonda-
mentalement, je ne méritais pas ce que l’Angkar m’avait fait subir,
j’avais aussi fait des choses que je regrettais et dont je n’étais pas fier
avant la prise de Phnom Penh. Sur le coup, je me suis rappelé à quel
point je vivais comme un égoïste lorsque j’étais instituteur dans la
capitale. Je profitais de ma paie pour vivre confortablement sans me
soucier le moins du monde de mes concitoyens. Et je savais perti-
nemment qu’un bon nombre d’entre eux avaient du mal à joindre les
deux bouts. Alors, certes, je n’avais jamais torturé ni abattu qui que
ce soit à l’instar des Khmers rouges, mais si le jugement dont Paula
me parlait était bien réel, que pourrais-je bien répondre à son Dieu
pour me justifier ?
Malgré tout, ces enseignements de la Bible me paraissaient
être des croyances de Blancs. J’étais convaincu que seule une mino-
rité dans le monde pouvait croire en des préceptes aussi farfelus. Je
voulais malgré tout en avoir le cœur net.
— Dis-moi Paula, combien y a-t-il de chrétiens dans le
monde ?
Du tac au tac, elle m’a répondu comme si c’était une évidence
pour elle :
— Il y en a beaucoup, mais je n’ai absolument aucune idée du
chiffre exact. Être chrétien, c’est une affaire de cœur. Seul Dieu peut
savoir qui l’est !
Je ne m’attendais pas du tout à cette réponse. Elle s’est tue, puis
nous nous sommes regardés dans les yeux l’espace de quelques se-
condes. Soudain, j’ai entendu les pas du gardien se rapprocher. Notre
quart d’heure s’était déjà écoulé. Je n’avais pas vu le temps passer.
— À demain Koeun, m’a-t-elle lancé en me faisant un clin
d’œil, je prierai pour toi !
***
Ce soir-là, j’avais du mal à trouver le sommeil. Couché sur la
264
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
planche en bois qui faisait office de lit, les bras croisés, je méditais en
observant les jeux d’ombre probablement créés par la lumière d’une
pleine lune.
Une seule vie, une seule mort, puis le jugement… Je repensais
à mon ami Nhuong, peut-être la personne la plus innocente et au
cœur le plus pur que j’aie jamais connue. Je ne pouvais tout simple-
ment pas l’imaginer avoir été odieux et exécrable dans une vie anté-
rieure. Et je ne voulais pas admettre qu’il ait mérité son sort cruel si
près du but. Cela n’avait pas de sens pour moi.
Un Dieu qui voit à l’intérieur… J’étais interpellé. L’idée d’un
Dieu qui s’intéressait avant tout au cœur plutôt qu’à des rites reli-
gieux me séduisait. Si c’était vrai, cela voulait dire que Dieu savait
que mon ami Rin de Thnot Chum, qui avait dû tuer des centaines
d’innocents, avait agi sous la contrainte, et qu’il prendrait cela en
compte lors de son jugement. Et puis, si Dieu voyait à l’intérieur,
cela voulait dire aussi que l’on ne peut pas le tromper, et donc qu’il
discernait toute l’hypocrisie religieuse des moines bouddhistes de
mon village natal. Par contre, cela signifiait qu’il était également au
courant de tout ce que j’avais pensé et ressenti tout au long de ma
vie. Et cela me culpabilisait. Comme tout le monde, j’ai souvent eu
des pensées dont je n’étais pas fier. Et j’étais bien soulagé de savoir
que j’étais le seul à les connaître. Si Dieu venait à me juger pour tous
mes actes et toutes mes intentions, j’étais assez pessimiste quant à la
nature du verdict.
J’étais confus. Toutes ces idées nouvelles semaient le doute sur
tout ce que j’avais cru jusqu’à présent. Avant de m’endormir ce soir-
là, je me suis surpris à formuler une prière dans mon cœur, sans
forcément y croire. Dieu, si tu existes et si tu vois les cœurs, tu dois
entendre ce que je pense, à l’instant même… Puis je me suis repris : Pff !
n’importe quoi Koeun, tu délires ! Puis, comme assommé par la chaleur
et l’humidité de ma cellule, je me suis endormi.
265
CHAPITRE VINGT-SIX
Le lendemain matin, j’ai été réveillé par le bruit sourd de la
matraque du gardien contre les barreaux de ma cellule :
— Debout Path ! La visite est là ! martelait-il avec son manque
d’entrain habituel.
Déjà ? ai-je pensé. Quelle heure pouvait-il bien être ? Exception-
nellement, j’avais dû dormir jusque tard. C’était la première fois que
je n’étais pas encore debout, à l’arrivée de Madame Doty. Groggy, je
me suis redressé de mon couchage. J’avais du mal à émerger. Je me
massais les joues, encore endolori, quand Paula est apparue :
— Aujourd’hui, c’est pad thai et bananes, a-t-elle annoncé en
me tendant des nouilles de riz sautées et des fruits à travers les bar-
reaux. Mais j’aurais peut-être dû t’apporter un petit-déjeuner ! a-t-
elle blagué en remarquant ma mine mal réveillée et mes cernes. Tu
as l’air fatigué. Tu as mal dormi ?
— J’ai pas mal gambergé hier soir, c’est vrai, ai-je avoué.
— Quelque chose te préoccupe ? m’a-t-elle tout de suite de-
mandé d’un air soucieux.
Mes réflexions de la veille m’avaient laissé avec plus de ques-
tions que de réponses. Je ne savais pas vraiment comment formuler
ce qu’il se passait dans mon esprit :
— Tu sais, hier, tu m’as fait lire une phrase de ton livre qui
enseigne qu’après la mort, nous serons tous jugés par Dieu, ai-je
répondu lentement, en essayant tant bien que mal de formuler
mes pensées encore confuses. D’un côté, cela me rassure que mon
peuple ne soit pas responsable des désastres qui s’abattent sur lui
et que Dieu jugera les Khmers rouges, ai-je alors continué. Mais il
266
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
y a quelques semaines, tu m’as aussi fait lire un verset qui affirme
qu’aucun homme n’est parfaitement juste, mais que tous ont commis
des injustices. Donc, ça veut bien dire que Dieu jugera les mauvais,
mais il y a aussi du mal dans mon cœur. Tu vois ce que je veux dire ?
J’ai tout juste laissé le temps à Paula d’acquiescer, avant de re-
prendre :
— D’un point de vue humain, j’ai toujours été quelqu’un de
bien, partout où j’allais, ai-je expliqué. Mon père était un homme
droit, et je le prenais comme modèle. Mais il m’est arrivé d’avoir
des pensées et de faire des choses en secret dont j’aurais honte si
quelqu’un venait à les apprendre. Alors, si Dieu voit mon cœur et
qu’il sera mon juge, je devrais être condamné aussi, non ?
Comme à son habitude, Paula se montrait très attentive à tout
ce que je disais. Je m’attendais à ce qu’elle m’arrête net et rectifie ma
pensée. Mais il n’en a rien été. Après un silence de quelques secondes,
pendant lequel elle me regardait d’un air grave, elle a répondu :
— Oui, c’est tout à fait cela, Koeun !
J’étais abasourdi. Puis elle a continué :
— Mais tu sais Koeun, je suis dans la même situation que toi.
Si Dieu venait à me juger pour toutes mes pensées et tous mes actes,
même les plus secrets, je serais dans une situation désespérée !
Sidéré, j’ai tout de suite répliqué :
— Mais alors Paula, quel est l’intérêt du christianisme ? C’est
une mauvaise nouvelle, pas une bonne ! Avant, je croyais à la doctrine
du karma qui dit que je serai puni durant ma prochaine vie pour les
torts commis durant cette vie. Et je suis bien content de ne plus y
croire. Mais toi, tu me dis qu’après la mort, je serai jugé par Dieu
pour ces mêmes torts, et tu appelles ça une bonne nouvelle ?
Involontairement, j’en étais venu à parler tellement fort que
ma voix résonnait dans les couloirs de la prison. La passion avec
laquelle je m’étais exprimé me surprenait moi-même. Mais Paula ne
semblait pas troublée par ma réaction. Avec son calme habituel, elle
m’a répondu :
267
Chapitre vingt-six
— Koeun, dis-moi, quel est le symbole généralement utilisé
pour représenter le christianisme ?
— Une croix, il me semble, ai-je tenté hésitant, mais je ne vois
pas en quoi cela répond à ma question !
— Pourquoi, d’après toi, est-ce la croix que l’on a retenue
comme symbole ?
Durant mon emprisonnement, j’avais lu les Évangiles. Je sa-
vais qu’il était question d’un Jésus mort sur une croix, mais tout cela
restait flou. Peut-être y avait-il un rapport avec l’emblème du chris-
tianisme.
— Je ne sais pas, ai-je avoué.
— Koeun, te rappelles-tu du verset que j’ai surligné dans le
Nouveau Testament que je t’ai offert et que je t’avais encouragé à
mémoriser ?
J’ai acquiescé :
— Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils, son unique,
pour que tous ceux qui placent leur confiance en lui échappent à la
perdition et qu’ils aient la vie éternelle.
— Et tu n’arrives toujours pas à deviner pourquoi la croix est le
symbole du christianisme ? m’a-t-elle ensuite demandé.
— Euh, non…
— Mais alors, que comprenais-tu quand tu apprenais et réci-
tais ce verset ?
J’avais passé de longues heures à lire le Nouveau Testament,
parfois même jusqu’à m’endormir en lisant. Mais le sens de nom-
breux passages m’échappait.
— Pour tout te dire, je ne sais pas si je réfléchissais vraiment
au sens, ai-je reconnu. Évidemment, le « Fils unique » fait certaine-
ment référence à Jésus. Après, en quoi il est un don fait par Dieu par
amour pour le monde, ça m’échappe.
— Tu sais Koeun, que Dieu se soit donné au monde par amour,
ça veut dire que lorsque le Christ est mort sur la croix, il a déci-
268
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
dé de prendre sur lui la condamnation que nous méritions tous. La
condamnation que je méritais. La condamnation que tu méritais.
Et la fin du passage que tu as récité enseigne que si tu places ta
confiance en lui, tu peux échapper à la condamnation, être pardon-
né, et recevoir le don immérité de la vie éternelle. C’est ça la bonne
nouvelle du christianisme !
Le don immérité… Cette notion me laissait songeur. Dans la
loi bouddhiste du karma, il n’y avait pas de place pour le don, la gra-
tuité. Tout ce que j’avais semé, le bien comme le mal, je le récolterais
tôt ou tard, dans cette vie ou dans une prochaine. Que quelqu’un
puisse prendre sur lui les conséquences de mes mauvais actes me
paraissait impensable. La bonne nouvelle de Paula était très diffé-
rente de tout ce que j’avais entendu jusqu’alors. Mais je commençais
à comprendre pourquoi un tel message était digne d’être annoncé.
Au point que Madame Doty vienne de si loin pour en parler à des
prisonniers comme moi.
***
Nous avons continué notre conversation pendant un bon mo-
ment. Finalement, Madame Doty a regardé sa montre et s’est ex-
clamée :
— Houlà ! je dois filer, c’est l’heure !
Puis elle m’a tendu quelques provisions supplémentaires. Du
lait concentré. Du riz cru. Ce n’était pas dans son habitude de m’ap-
porter autant de vivres :
— Il y a une occasion spéciale ? ai-je demandé, content mais
un peu surpris.
— Je vais à Bangkok pour une conférence de deux semaines.
Donc nous ne nous reverrons pas pendant quelque temps, m’a-t-elle
annoncé.
— Ah ! ai-je lâché, déçu.
La perspective de ne pas voir Madame Doty pendant deux
semaines me démoralisait. Elle était comme ma mère à présent. Je
269
Chapitre vingt-six
me sentais si seul le reste du temps dans ma prison. Et là, une idée
m’a traversé l’esprit. Elle permettrait de pallier un brin ma solitude.
— Paula, pourrais-tu m’apporter une croix en bois avant de
partir ? J’aurai un souvenir de toi constamment entre les mains. Je
me sentirai moins seul.
— Tu sais Koeun, tu n’es pas seul dans ta cellule, tu n’as pas
besoin de croix, m’a-t-elle répondu, avant de faire une pause.
Puis elle a repris :
— Comme je te l’ai dit, la croix n’est qu’un symbole. Beaucoup
de personnes la portent sans en comprendre le sens. Tu connais sû-
rement les hippies, qui ont des tatouages ou des boucles d’oreilles en
forme de croix. Cela ne fait pas d’eux des chrétiens pour autant. Jésus
n’est plus sur la croix. Il est vivant. Et il est à tes côtés.
— Vivant ? ai-je questionné. Et…
Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase que les braillements
du gardien m’ont interrompu :
— C’est l’heure ! Vous avez déjà cinq minutes de retard ! Dé-
pêchez-vous !
— Désolé Koeun, je dois y aller, m’a-t-elle lancé en marchant
déjà à reculons pour continuer à me faire face. Oui, Jésus est vivant,
et il est présent là, en ce moment, avec toi, dans ta cellule. On pourra
en reparler dès mon retour de Bangkok. À bientôt !
Je me suis levé pour saluer mon amie. Après son départ, je suis
resté debout, immobile. Je ne sais pas combien de temps je suis resté
là, bouche bée, le regard vague.
Vivant, vivant… J’avais l’impression de réentendre ce mot
comme un écho dans mes pensées. La phrase « Jésus est vivant » avait
fait l’effet d’une bombe dans mon cœur.
Subitement, encore perdu dans mes pensées et n’ayant plus
aucune notion du temps, une idée que je n’avais jamais eue jusque-
là m’a frappé. Et si celui qui m’avait parlé à trois reprises dans la forêt
et m’avait protégé durant ma fuite n’était autre que Jésus ? Dans mon
ignorance, j’avais attribué ma protection à Voith tho sak sith, l’Objet
270
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
tout-puissant. Et si ce n’était pas un objet tout-puissant qui avait veillé
sur moi mais une personne vivante ? Bouddha était mort et enterré.
Quant aux génies invoqués par la plupart des villageois, je n’avais
jamais vraiment cru en leur existence. Le Christ, pour sa part, est
revenu à la vie trois jours après sa mort. Il est vivant !
Je me suis lentement assis à même le sol. J’avais compris. En
mon cœur, j’avais trouvé la vérité que je cherchais depuis si long-
temps. C’est Jésus qui avait toujours été à mes côtés pour me pro-
téger et me guider pendant mes quarante jours dans la forêt, même
si je ne le connaissais pas à l’époque. La force que j’avais toujours
ressentie, c’était lui, car lui seul était encore vivant et puissant pour
agir sur ma destinée. Je lui devais ma survie. Je lui devais ma vie. Je
lui devais tout.
***
Le soir même, alors que les bruits de la prison s’estompaient,
laissant place au calme de la nuit, je fixais le plafond, contemplatif. Le
voile s’était enfin levé sur le mystère de la voix. Cette voix qui m’avait
encouragé à persévérer lorsque j’avais perdu tout espoir. Cette voix
qui m’avait dirigé lorsque j’étais perdu. Cette voix tellement audible
et que je ne pouvais pas expliquer. À présent, je savais qui c’était et
je repassais dans ma tête le film de ces derniers mois à la lumière de
ce que j’avais désormais compris. J’avais gardé un souvenir tellement
vivace des épisodes où la voix m’avait parlé que je pouvais les revivre
comme si j’y étais et les réinterpréter. Alors que j’étais absorbé dans
mes pensées, la voix m’a parlé à nouveau :
— Koeun, il faut que tu pardonnes aux Khmers rouges.
À présent, je savais qui c’était :
— Jésus ? ai-je murmuré.
— Koeun, il faut que tu pardonnes aux Khmers rouges.
La voix était perceptible, comme si elle provenait du codéte-
nu de la cellule d’en face. Je ne le savais pas à ce moment-là, mais
c’était la dernière fois de ma vie que je l’entendais, en tout cas sous
271
Chapitre vingt-six
cette forme audible. Elle m’a demandé de faire la dernière chose au
monde que je désirais faire.
— Comment ? Pardonner aux Khmers rouges ? Après tout le
mal qu’ils ont commis contre moi, ma famille et mon peuple ? Mais
Jésus…
À présent, la voix avait une autre dimension. Je ne l’assimilais
plus à un objet ou à une force inconnue. Elle venait d’une personne,
Jésus. Ce Jésus qui m’avait parlé était le même que celui dont j’avais
lu les actes et les paroles dans les Évangiles. Je savais qu’il n’était pas
un Dieu distant, incapable de comprendre ce que je ressentais. Lui-
même avait été torturé et méprisé par les hommes qu’il était venu
aimer. Ceux-là mêmes qui étaient allés jusqu’à le crucifier. Ensan-
glanté, alors qu’il était en train de mourir, il avait fait une prière que
je n’avais jamais comprise jusque-là, mais qui commençait mainte-
nant à prendre tout son sens : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent
pas ce qu’ils font ».
— Mais… Jésus… les Khmers rouges savent très bien ce qu’ils
font !
J’avais très bien compris ce que Jésus me demandait de faire.
Mais je n’en avais pas la force. C’était trop douloureux, trop difficile.
Je revoyais encore dans mon esprit le corps rachitique de ma nièce
Navoth, et son visage sans émotion, sans vie, sans espoir. J’entendais
encore les coups de feu qui avaient mis fin à la vie et aux espoirs de
mes deux meilleurs amis, des détonations dont les échos m’avaient
longtemps hanté. Repenser à ces choses rouvrait dans mon âme des
plaies qui étaient encore loin d’être cicatrisées, et me laissait une
sensation étrange dans la bouche, un goût amer et un désir de ven-
geance. Instinctivement, je me suis redressé sur ma planche en bois,
raide, et j’ai serré les poings, les dents, puis chaque muscle de mon
corps, jusqu’à en avoir mal. Un flot de haine impétueux et noir en-
flait dans mon cœur. Toute la rage envers les Khmers rouges que
j’avais accumulée au fond de moi était en train de ressurgir.
Ce que Jésus me demandait m’arrachait le cœur. Mais je sa-
vais que je devais obéir, faire confiance. Pardonner comme j’avais été
272
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
pardonné. Je ne pouvais pas renier celui sans qui je serais déjà mort
et enterré depuis bien des années. Cependant, je sentais que c’était
au-delà de mes forces. J’avais besoin d’aide. Désespérément.
Tremblant de tout mon être, je me suis agenouillé, seul au mi-
lieu de ma cellule. Puis j’ai prié simplement, mais de tout mon cœur :
« Dieu, aide-moi à pardonner aux Khmers rouges ». Puis j’ai été se-
coué de sanglots, et j’ai posé les mains à terre pour garder l’équilibre.
De lourdes larmes ont commencé à s’écraser sur le sol bétonné, for-
mant une petite flaque dans laquelle se reflétait la lumière pâle du
clair de lune. J’entendais aussi ma respiration brusque et bruyante
qui se mélangeait au bruit de mes pleurs, le tout résonnant dans la
cellule jusque-là imprégnée du silence de la nuit. J’avais conscience
que mes codétenus pouvaient m’entendre et me prendre pour un fou.
Mais très vite, j’ai saisi que ce qui se passait dans mon for intérieur
était trop important pour que je m’inquiète de mon entourage. Ce
moment, je le vivais seul. Seul avec moi-même. Seul devant Dieu.
Puis j’ai pris ma tête entre les mains pour me calmer et méditer sur
ce qui m’arrivait. Je ne sais pas combien de temps j’ai passé dans cette
position, renonçant lentement à toute l’amertume et à toute la haine
qui avaient rempli mon cœur et mon âme.
J’ai du mal à exprimer ce qui est arrivé ensuite.
J’ai soudainement senti qu’un lourd fardeau était enlevé de mes
épaules. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais
léger. La haine et le désir de vengeance avaient noirci mon regard
durant toutes ces années. Malgré l’obscurité ambiante, j’avais enfin
l’impression d’y voir clair.
Un sentiment de paix a alors rempli mon cœur. J’étais libre,
vraiment libre. Ce n’était pas une libération physique ou politique,
telle que je l’avais imaginée ou espérée. J’avais cherché la liberté en
quittant mon pays, espérant y revenir faire justice moi-même. Mais
là, j’avais trouvé la vraie liberté, celle qui ne dépendait pas des cir-
constances, celle que personne ne pourrait jamais m’enlever, que je
sois enfermé entre les quatre murs d’une prison, ou que je sois un
réfugié de guerre à l’autre bout du monde. Et même si je devais re-
273
Chapitre vingt-six
tourner dans mon pays en guerre, même si je devais retomber entre
les mains des Khmers rouges, j’étais désormais libre. Libre dans mon
cœur des chaînes de la culpabilité, du doute, de la haine, de tous les
sentiments qui me rongeaient. Mon cœur était en paix. C’était la
seule chose qui importait. Et je savais que cette paix ne me quitterait
pas, quoi qu’il advienne.
C’est parce que Jésus m’a guidé et protégé que je suis encore en vie et
que j’ai trouvé la paix. Je ne sais pas pourquoi il s’est révélé à moi, alors
que j’étais en fuite avec une infime chance de survivre, ni pourquoi il m’a
protégé les innombrables fois où je suis passé à deux doigts de la mort. Tout
ce que je sais, c’est que sans lui, mon aventure se serait terminée il y a déjà
bien longtemps. Je ne suis pas allé à sa rencontre. Il est venu à moi. Dans
mon désespoir, ma situation impossible, il m’a trouvé. Sans l’ombre d’un
doute, je suis un rescapé malgré moi.
274
ÉPILOGUE
Après son séjour en prison, Koeun a été transféré dans un
camp de réfugiés en Thaïlande. Il y a vendu sa montre Citizen pour
l’équivalent de sept euros. Avec cet argent, il a fait des photos d’iden-
tité pour ses demandes d’asile auprès des ambassades australienne,
américaine, canadienne et française. Cinq mois plus tard, l’ambas-
sade de France a accepté sa demande d’asile. Le dix-sept avril 1978,
le jour du troisième anniversaire de la chute de Phnom Penh, Koeun
est monté dans l’avion pour Paris.
En France, il a intégré un foyer temporaire pour réfugiés et s’est
investi dans l’Église khmère de Boulogne-Billancourt. Pendant cinq
ans, il y a servi en tant que bénévole. En 1983, il a décidé d’étudier la
théologie en Suisse pour devenir pasteur auprès des réfugiés khmers
en France. À l’institut biblique, il a rencontré Kathy, une Suissesse al-
lemande qui est devenue sa femme. À cette époque, Koeun continuait
de faire des cauchemars. Toutes les nuits depuis 1977, il revivait sa
fuite. Dans ses rêves, il courait se cacher dans les bois pour ne pas être
exécuté par des Khmers rouges. Chaque matin, il se réveillait épuisé.
Un jour, alors qu’il était à bout de force, il a décidé d’en parler avec
le directeur de l’institut biblique. Ce dernier lui a proposé de prier
ensemble pour demander à Dieu de le libérer de son stress post-trau-
matique. Depuis ce jour, Koeun n’a plus jamais fait de cauchemars se
rapportant à ses quarante jours et quarante nuits dans la forêt.
Depuis 1979, Koeun recevait des nouvelles partielles de sa fa-
mille. Sa famille, en revanche, croyait toujours qu’il était mort. Après
sa fuite de Thnot Chum, les Khmers rouges avaient fait croire à tout
le village que Tchéng, Nhuong et Koeun avaient été arrêtés et tués,
montrant trois tombeaux pour le prouver. La nouvelle s’était vite ré-
276
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
pandue. Quinze ans après avoir vu son père pour la dernière fois, en
1987, Koeun a réussi à faire savoir à sa famille qu’il était toujours en
vie, bien qu’à l’époque, les services postaux ne fonctionnaient plus
au Cambodge. Pour ce faire, il a demandé à un ami en visite au
Cambodge de communiquer en personne son adresse française à
son cousin Bonnar à Phnom Penh. Quand Bonnar est parti étudier
en Allemagne de l’Est, ils ont pu échanger des lettres que Bonnar
ramenait ensuite dans ses bagages au Cambodge. Cela a permis de
rétablir le contact par lettre avec sa famille.
En 1990, Koeun a décidé de se rendre au Cambodge, en dé-
pit de la situation politique encore tendue. Malgré la déroute des
Khmers rouges face à l’armée vietnamienne en 1979 et la mise en
place d’un régime moins sanglant et autoritaire, le pays restait ins-
table et les violations des droits de l’homme étaient courantes. Mais
le désir de Koeun de retrouver sa patrie l’a poussé à y retourner mal-
gré tout, même s’il n’avait pas encore réussi à contacter sa famille
pour lui annoncer sa visite. Il s’est donc présenté à leur porte sans
avoir pu les prévenir. Son plus jeune frère est venu ouvrir la porte. En
le voyant, il n’a pas réagi et a appelé sa mère en lui disant :
— Maman, il y a un homme à la porte.
Il n’avait jamais vu Koeun, il n’était qu’un bébé en 1972. Ses
autres frères et sœurs se sont jetés sur Koeun en criant de joie. Navy
et Sakeam ont embrassé Koeun en pleurant. Toute sa famille a sur-
vécu au génocide, sauf Navang et ses enfants ; ils ont été tués peu de
temps après la dernière visite que Koeun leur avait rendue.
Aujourd’hui, Koeun est pasteur d’une Église khmère à Mul-
house. Il continue à aimer les Cambodgiens et à les servir en les
encourageant à placer leur foi dans le Dieu vivant, celui-là même
qui l’a maintenu en vie pendant sa fuite. La gamelle militaire, l’étoffe
avec les empreintes de ses parents et la chemise noire qu’il portait
pendant sa fuite sont toujours chez lui. Il a trois enfants adultes :
Jonathan, Samuel et Timothée, et déjà plusieurs petits-enfants.
Depuis 1990, Koeun a fait plus d’une dizaine de voyages au
Cambodge, y retournant aussi souvent qu’il le peut. Son cœur conti-
277
Épilogue
nue de vibrer pour son peuple. Bien qu’il soit résident permanent
en France, il n’a pas oublié la voix « N’oublie pas le Cambodge ! »
qu’il a entendue dans la forêt. C’est ce qui le motive à y retourner
régulièrement, mais aussi dans son service auprès des Cambodgiens
en France. Lui qui avait voulu de tout son cœur libérer son pays
des mains des Khmers rouges, il œuvre aujourd’hui à apporter à son
peuple la connaissance d’une liberté bien plus grande encore, en lui
parlant de Jésus-Christ. Lui qui avait nourri l’espoir de retourner au
Cambodge comme politicien dans un mouvement de libération, il y
retourne désormais pour parler de celui qui lui a donné une espé-
rance éternelle.
278
Décembre 1977 — Koeun Path au camp de réfugiés
en Thaïlande.
Décembre 1977 — Paula Doty et Koeun Path au camp
de réfugiés en Thaïlande.
279
Décembre 1977 — Koeun Path au camp
de réfugiés en Thaïlande.
280
1990 — Koeun retrouve sa mère au Cambodge
pour la première fois depuis sa fuite.
281
1990 — Koeun retrouve sa famille au Cambodge
pour la première fois depuis sa fuite.
282
1986 — Koeun se marie avec Kathy.
De gauche à droite :
Kathy, les parents de Koeun et Koeun.
283
TABLE DES MATIÈRES
Dédicace............................................................................... 6
Avant-propos......................................................................... 8
Introduction......................................................................... 10
Chapitre un.......................................................................... 14
Chapitre deux...................................................................... 22
Chapitre trois....................................................................... 34
Chapitre quatre.................................................................... 42
Chapitre cinq....................................................................... 52
Chapitre six.......................................................................... 64
Chapitre sept........................................................................ 76
Chapitre huit....................................................................... 86
Chapitre neuf....................................................................... 94
Chapitre dix....................................................................... 102
Chapitre onze.................................................................... 110
Chapitre douze.................................................................. 118
Chapitre treize................................................................... 130
Chapitre quatorze.............................................................. 144
Chapitre quinze................................................................. 154
Chapitre seize.................................................................... 166
Chapitre dix-sept............................................................... 176
Chapitre dix-huit............................................................... 186
Chapitre dix-neuf.............................................................. 198
Chapitre vingt.................................................................... 210
Chapitre vingt-et-un.......................................................... 220
Chapitre vingt-deux........................................................... 228
Chapitre vingt-trois........................................................... 236
Chapitre vingt-quatre........................................................ 248
Chapitre vingt-cinq........................................................... 256
Chapitre vingt-six.............................................................. 266
Épilogue............................................................................. 276
Photos................................................................................ 278
17 avril 1975. Les Khmers rouges
RESCAPÉ MALGRÉ MOI
purgent de ses habitants Phnom Penh,
la capitale du Cambodge.
Cet exode traumatisant conduit Koeun
tout droit au travail forcé, au fin fond
d’une campagne fruste. Assommé
de discours de propagande, il y est
affamé, maltraité, humilié. Il croit avoir
tout vu.
Jusqu’au jour où l’horreur le frappe
de plein fouet : des charniers. Béants.
Putrides. Révoltants. Voilà ce qu’est
« l’exil vers le pays d’origine ».
II n’a plus qu’une solution : la fuite.
S’ensuit une cavale éperdue à travers
la jungle, avec deux compagnons aussi
terrifiés que lui. Ils risquent la mort
à chaque instant, perdus dans cette
nature hostile et traqués sans cesse.
Et pourtant, au milieu de tous les
dangers, une voix. Mais qui est-elle, et
pourquoi semble-t-elle vouloir l’aider ?
Koeun Path
est né en 1948 dans la
province de Kompong Thom,
au Cambodge. Il obtient le
statut de réfugié politique le
17 avril 1978, et, depuis,
réside en France.
Fidji Path-Laplagne
est la belle-fille de Koeun.
15,90 €
ISBN 978-2-36249-245-7
Elle révèle son talent pour
l’écriture à travers un style
incisif et dynamique.
9 782362 492457
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Passionné à juste titre
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