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Prieuré de l'Oranger : Partie 2

Le document présente la deuxième partie du roman 'Le Prieuré de l'Oranger' de Samantha Shannon, traduit de l'anglais. Il décrit des personnages et des événements dans un monde où la magie, les dragons et les traditions ancestrales jouent un rôle central. L'histoire suit Tané, une érudite sur l'île Plume, alors qu'elle navigue entre ses responsabilités et ses blessures émotionnelles.

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Prieuré de l'Oranger : Partie 2

Le document présente la deuxième partie du roman 'Le Prieuré de l'Oranger' de Samantha Shannon, traduit de l'anglais. Il décrit des personnages et des événements dans un monde où la magie, les dragons et les traditions ancestrales jouent un rôle central. L'histoire suit Tané, une érudite sur l'île Plume, alors qu'elle navigue entre ses responsabilités et ses blessures émotionnelles.

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LE PRIEURÉ

DE L’ORANGER
Deuxième partie
De la même autrice
aux Éditions J’ai lu

1 – Le prieuré de l’oranger – première partie, J’ai lu 13109


SAMANTHA
SHANNON

LE PRIEURÉ
DE L’ORANGER
Deuxième partie
roman

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni)


Par Benjamin Kuntzer et Jean-Baptiste Bernet
Collection dirigée par Thibaud Eliroff

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Titre original
THE PRIORY OF THE ORANGE TREE

Traduction publiée en accord avec Bantam Books,


une marque de Random House,
une division de Penguin Random House LLC.

© Samantha Shannon, 2019

Pour la traduction française :


© Éditions De Saxus, 2019
Sommaire

Cartes 8-11

III Un désir de sorcière 13


IV Car c’est à elle qu’appartiennent
le règne, la puissance et la gloire. 149
V Ici sont des dragons 311
VI Les Clefs de l’Abysse 445

Personnages de la légende 571


Glossaire 589
Chronologie 595
Remerciements 599
III

Un désir de sorcière

Les lauriers de notre pays sont tout flétris,


Et les météores effraient les étoiles immobiles du ciel.

— William Shakespeare
38

Est

La cloche sonnait à toute volée, chaque matin à


l’aurore. Dès qu’ils l’entendaient, les érudits de l’île
Plume repliaient leurs couches et se dirigeaient vers
les bains. Une fois lavés, ils petit-déjeunaient tous
ensemble, puis disposaient encore d’une heure pour
prier et se recueillir avant que les doyens se réveillent.
C’était son moment préféré de la journée.
Elle s’agenouilla devant l’effigie du grand Kwiriki.
De petits filets d’eau coulaient le long des murs de
la caverne souterraine pour alimenter un bassin.
L’endroit n’était éclairé que par une simple lanterne.
La statue du Grand Ancien ne ressemblait pas à
celles devant lesquelles elle priait en Seiiki. Il arborait
ici des caractéristiques issues de chacune des formes
qu’il avait adoptées de son vivant : les bois d’un cerf,
les serres d’un oiseau et la queue d’un serpent.
Tané ne perçut pas immédiatement le tintement
d’une jambe en métal sur la pierre. Elle se releva et
vit l’éminent doyen Vara dans l’entrée de la grotte.
« Érudite Tané, la salua-t-il en inclinant la tête.
Pardon de t’interrompre en plein recueillement. »
Elle s’inclina en retour.
Le doyen Vara était considéré par la plupart des
pensionnaires de la salle de la Barbe comme un
15
vieil excentrique. C’était un homme mince, à la
peau brune et tannée, avec des pattes-d’oie au coin
des yeux. Il lui réservait toujours un sourire et un
mot gentil. Sa mission principale consistait à gérer
et protéger les archives, mais il pouvait aussi se faire
guérisseur, au besoin.
« Je serais honoré que tu m’accompagnes au dépôt
ce matin, dit-il. Quelqu’un se chargera de tes corvées
pour toi. Et je t’en prie, prends ton temps. »
Tané hésita.
« Mais je n’ai pas le droit d’y aller.
— Eh bien, aujourd’hui, si. »
Il repartit sans lui laisser le temps de répondre.
Lentement, elle se remit à genoux.
La caverne était le seul endroit où Tané pouvait
oublier qui elle était. La grotte faisait partie d’un
réseau dissimulé derrière une cascade, et que se
partageaient les érudits seiikinois de ce côté de l’île.
Tané disposa en éventail des bâtonnets d’encens
et s’inclina devant la statue. Les joyaux qui servaient
d’yeux à celle-ci la fixèrent en luisant.
Elle retrouva la lumière du jour au sommet des
marches. Le ciel avait la teinte jaunâtre de la soie
écrue. Pieds nus, elle avança prudemment d’une
pierre à l’autre.
L’île Plume, isolée et sauvage, se trouvait loin
de tout. Ses falaises et la calotte de nuages qui la
couronnait en permanence offraient un spectacle
intimidant aux navires qui osaient s’en approcher.
Des serpents se prélassaient sur ses plages de galets.
Elle accueillait des gens venus de l’Est tout entier –,
ainsi que les os du grand Kwiriki qui, racontait-on,
était descendu pousser son dernier soupir au fond
du Chemin de l’Ancien, le ravin qui séparait l’île en
deux. On racontait aussi que c’étaient ses ossements
16
qui offraient à l’île son linceul de brouillard, car un
dragon continuait d’attirer l’eau à lui longtemps après
sa mort. Voilà pourquoi la Seiiki était si brumeuse.
La Seiiki.
La salle du Vent se dressait au sommet du cap
Penne, au nord de l’île, tandis que la plus petite salle
de la Barbe – où Tané était affectée – était perchée
sur un volcan depuis longtemps éteint, au milieu de
la forêt. On trouvait juste au-dessous des glacières
naturelles, où jadis s’écoulait de la lave. Il fallait, pour
passer d’un ermitage à l’autre, emprunter un pont
branlant qui enjambait le ravin.
Il n’y avait pas d’autres habitations. Les érudits
étaient seuls au milieu de la mer.
L’ermitage était une véritable boîte à secrets rem-
plie de connaissances : il fallait pour passer à une
nouvelle découverte comprendre la précédente.
Entre ses murs, Tané avait commencé par étudier
le feu et l’eau. Le feu, l’élément des démons ailés,
demandait à être alimenté en permanence. C’était
l’élément de la guerre, de l’avidité et de la vengeance
– toujours affamé, jamais satisfait.
L’eau n’avait besoin ni de charbon ni de bois
pour exister. Elle pouvait se loger n’importe où. Elle
nourrissait les êtres et la terre sans rien demander
en retour. Voilà pourquoi les dragons de l’Est, les
seigneurs de la pluie, des lacs et des mers, triomphe-
raient toujours des cracheurs de feu. Quand l’océan
engloutirait le monde tout entier et que l’humanité
se retrouverait balayée, ils seraient encore là.
Un balbuzard vint happer une bouvière dans la
rivière. Un petit vent froid murmurait entre les arbres.
Le Dragon de l’Automne allait bientôt s’assoupir
de nouveau, et celui de l’Hiver se réveiller dans le
­douzième lac.
17
Tandis qu’elle avançait sous le passage couvert qui
revenait vers l’ermitage, Tané rabattit son capuchon
en grosse toile sur ses cheveux, qu’elle avait coupés
avant de quitter Ginura, et qui effleuraient maintenant
ses épaules. La Tané des Miduchi avait les cheveux
longs, le fantôme qu’elle était devenue, non.
Après le recueillement, elle s’employait d’ordinaire
à balayer les sols, à aider à cueillir des fruits en forêt,
à dégager les feuilles mortes sur les tombes ou à nour-
rir les poules. Il n’y avait pas de domestiques sur l’île
Plume, aussi les érudits se partageaient-ils les corvées,
les plus jeunes et les plus robustes se chargeant du
gros du travail. Bizarre que Vara lui ait demandé de
se rendre aux archives, où l’on conservait tous les
documents les plus importants.
Tané avait passé ses premiers jours sur l’île dans
sa chambre, allongée sur son lit, sans rien manger ni
prononcer un mot. On l’avait dépouillée de ses armes
à Ginura, elle s’était donc meurtrie de l’intérieur. Elle
voulait seulement pleurer son rêve en attendant la
mort.
C’était Vara qui l’avait un tant soit peu poussée à
se reprendre. Il l’avait convaincue de sortir au soleil
quand le manque de nourriture commençait à avoir
raison de ses forces. Il lui avait montré des fleurs
qu’elle n’avait jamais vues jusqu’ici. Le jour suivant,
il lui avait préparé à manger, et elle n’avait pas voulu
le décevoir en refusant d’y goûter.
Les autres érudits s’étaient mis à l’appeler le fan-
tôme de la Barbe. Elle mangeait, travaillait et lisait
comme les autres, mais son regard restait perdu dans
un monde où Susa vivait toujours.
Tané quitta le passage et se dirigea vers les archives.
Habituellement, seuls les doyens étaient autorisés à y
pénétrer. Elle était presque arrivée au perron quand
18
l’île tout entière se mit à gronder. Tané se jeta à terre,
la tête dans les mains. Pendant que l’ermitage vibrait,
elle se retrouva à gémir, les dents serrées, terrassée
par une vive douleur.
Ce qui n’était jusque-là qu’un nœud au niveau de
ses côtes avait maintenant tout d’un coup de poi-
gnard. Une froide morsure – celle de la glace sur sa
peau nue, une brûlure de givre dans ses entrailles.
Traversée de vagues insoutenables, elle sentit les
larmes lui monter aux yeux.
Elle devait avoir perdu connaissance, car une voix
douce la ramena à elle.
« Tané… » Des mains parcheminées lui saisirent les
coudes. « Érudite Tané, tu peux parler ? »
Oui, essaya-t-elle de répondre, mais aucun son ne
sortit de sa bouche.
Le tremblement de terre s’était arrêté – pas la dou-
leur. Vara la prit dans ses bras osseux. Tané avait
honte d’être ainsi soulevée comme une enfant, mais
elle avait trop mal pour faire autrement.
Il l’emmena dans la cour derrière les archives et
l’allongea sur un banc en pierre, près du bassin à
poissons. Une théière était posée à son extrémité.
« Je comptais t’emmener faire un tour sur les
falaises aujourd’hui, mais je crois que tu as besoin
de repos, dit-il. Ce sera pour une autre fois. » Il servit
à chacun du thé. « Tu as mal ? »
Elle avait l’impression que sa cage thoracique était
remplie de glace.
« Ce n’est rien, doyen Vara, une vieille blessure,
répondit-elle d’une voix rauque. Ces tremblements
de terre sont de plus en plus fréquents.
— En effet. On jurerait que le monde veut changer
de forme, comme à l’époque des dragons de jadis. »
19
Elle repensa à sa conversation avec la grande
Nayimathun. Tandis qu’elle essayait de retrouver une
respiration normale, Vara vint s’asseoir à côté d’elle.
« J’ai peur des tremblements de terre, avoua-t-il.
Quand je vivais encore en Seiiki, ma mère et moi
nous blottissions l’un contre l’autre dans notre petite
maison de Basai chaque fois que la terre tremblait,
et nous nous racontions des histoires pour penser à
autre chose. »
Tané essaya de sourire.
« Je ne me rappelle pas si ma mère faisait la même
chose. »
Avant qu’elle ait fini sa phrase, la terre se remit à
bouger.
« Je pourrais t’en raconter une, afin de respecter
la tradition, dit Vara.
— S’il vous plaît. »
Il lui tendit une tasse fumante, que Tané accepta
en silence.
« Il y a bien longtemps, avant le Grand Chagrin,
un cracheur de feu vola jusqu’à l’empire des Douze-
Lacs et arracha la perle qui pendait à la gorge de la
Dragonne du Printemps –celle qui apporte les fleurs
et les douces pluies. Les démons ailés n’aiment rien
tant qu’amasser les richesses, et il n’est pas de plus
grand trésor que la perle d’un dragon. Pourtant griè-
vement blessée, la Dragonne du Printemps interdit à
quiconque de se lancer à la poursuite du voleur, de
peur qu’il arrive malheur à quelqu’un d’autre – mais
une jeune fille décida de ne pas l’écouter. Elle avait
douze ans et elle était petite, preste, et si silencieuse
que ses frères la surnommaient la Petite Ombre.
» Tandis que la Dragonne du Printemps pleurait sa
perle perdue, un hiver comme on n’en avait jamais
vu s’abattit sur la contrée. Le froid lui brûlait la peau
20
et elle n’avait pas de chaussures, mais la Petite Ombre
alla jusqu’à la montagne où le cracheur de feu avait
caché son trésor. La bête partie chasser, la jeune fille
se glissa dans sa grotte pour reprendre la perle. »
Ce qui devait être un bien lourd fardeau : la
moindre perle de dragon était aussi grosse qu’un
crâne humain.
« Le cracheur de feu revint au moment précis où
elle venait de poser les mains sur le trésor. Fou de
rage, il attaqua la voleuse et, d’un coup de dent, lui
arracha un morceau de chair sur la cuisse. La jeune
fille se jeta dans une rivière, et le courant l’emporta
hors de la caverne. Elle avait réussi à s’échapper avec
la perle, mais quand elle parvint à s’extirper de l’eau,
elle ne trouva personne pour recoudre sa blessure,
car les gens craignaient, à cause du sang, qu’elle ait
attrapé le mal rouge. »
Tané observa Vara à travers les volutes de fumée.
« Et que lui est-il arrivé ?
— Elle est morte aux pieds de la Dragonne du
Printemps. Et alors que les fleurs renaissaient et que
le soleil commençait à faire fondre la neige, la dra-
gonne déclara que la rivière dans laquelle la Petite
Ombre avait nagé porterait désormais son nom, en
son honneur, car elle lui avait rendu sa perle, son
cœur. On raconte que le fantôme de la jeune fille
parcourt encore ses berges, pour protéger les voya-
geurs. »
Jamais Tané n’avait entendu le récit d’une telle
bravoure chez une personne ordinaire.
« D’aucuns trouvent cette histoire triste, d’autres y
voient un magnifique exemple de sacrifice », dit Vara.
Une nouvelle secousse fit trembler le sol, et quelque
chose en Tané y réagit. Elle s’efforça de masquer sa
douleur, mais Vara était trop observateur.
21
« Tané, puis-je voir cette vieille blessure, je te prie ? »
Elle retroussa sa tunique, juste assez pour lui mon-
trer sa cicatrice ; celle-ci semblait plus saillante qu’à
l’ordinaire, à la lumière du jour.
« Puis-je ? » demanda-t-il. Tané hocha la tête. Il tou-
cha la cicatrice du bout du doigt et fronça les sour-
cils. « Il y a quelque chose d’enflé en dessous. »
La marque était dure comme un caillou.
« Mon professeur m’a dit que je l’avais déjà quand
j’étais enfant. Avant d’entrer dans les maisons d’ap-
prentissage.
— Et tu n’es jamais allée voir un médecin ? »
Elle secoua la tête et recouvrit sa cicatrice.
« Tané, je crois qu’il va falloir ouvrir pour regarder,
annonça Vara d’un ton décidé. Je vais mander le
docteur seiikinois qui s’occupe de nous. La plupart
des grosseurs de ce type sont bénignes, mais parfois,
certaines peuvent te ronger de l’intérieur. Pas ques-
tion de te laisser mourir en vain, comme c’est arrivé
à la Petite Ombre.
— Elle n’est pas morte en vain », répondit Tané, le
regard dans le vide. « Elle a, dans son dernier souffle,
rendu la joie à un dragon et, ainsi, rétabli l’ordre du
monde. Y a-t-il objectif de vie plus honorable ? »
39

Sud

Une caravane d’une quarantaine d’âmes sinuait au


travers du désert. Dans la faible lueur du couchant,
le sable scintillait.
Juchée sur un chameau, Eadaz uq-Nāra regardait
le ciel virer au rouge. Sa peau hâlée était désor-
mais brun foncé, et ses cheveux, coupés à hauteur
d’épaules, étaient recouverts d’un pargh blanc.
La caravane qu’elle avait rejointe sur la place
des Colombes se trouvait à présent dans les éten-
dues septentrionales du Burlah – la partie du
désert qui se déroulait vers Rumelabar. Le Burlah
était le domaine des tribus nurames. La caravane
avait déjà croisé la route de certains de leurs mar-
chands, qui avaient partagé leurs ressources tout
en les avertissant que les wyrms s’étaient aventu-
rés par-delà les montagnes, probablement enhardis
par les rumeurs de ­l’apparition d’un nouveau haut-
ouestrien dans l’Est.
Ead s’était arrêtée à la Cité ensevelie, sur le che-
min de Rauca. Le mont Effroi, lieu de naissance des
wyrms et de leurs congénères, était aussi terrible que
dans son souvenir, épée brisée faisant saillie vers le
ciel. Une fois ou deux, alors qu’elle progressait entre
les colonnes effondrées, elle avait aperçu un lointain
23
battement d’ailes à son sommet. Des vouivres retour-
nant là où elles avaient vu le jour.
Dans l’ombre de la montagne se trouvaient les
vestiges de la cité jadis majestueuse de Gulthaga.
Le peu qu’il restait en surface donnait une fausse
impression de la structure souterraine. Quelque part
à l’intérieur, Jannart utt Zeedeur était mort dans sa
quête de connaissance
Ead avait envisagé de suivre ses pas, pour voir
si elle pourrait en découvrir plus sur cette Étoile-
à-la-longue-chevelure, la comète qui équilibrait le
monde. Elle avait fouillé les ruines en quête du pas-
sage qu’il avait emprunté pour s’enfoncer sous la
cendre pétrifiée. Après des heures de recherches,
elle avait été sur le point de capituler quand elle
avait aperçu un tunnel, à peine assez large pour
s’y faufiler. Celui-ci avait été bouché par un ébou-
lement.
Explorer serait sans doute vain. Après tout, elle ne
parlait pas un mot de gulthaganien – mais la prophé-
tie de Truyde la tarabustait.
Elle s’était imaginé que son retour dans le Sud lui
insufflerait un regain de vie. Et en effet, ses premiers
pas dans le désert du Rêve-Tourmenté avaient été
une véritable renaissance. Après avoir abandonné
Bravoure, sain et sauf, au col d’Harmur, elle avait
traversé seule les sables de Rauca. Revoir la ville lui
avait redonné de la force, mais celle-ci avait bien-
tôt été dissipée par les vents brûlants qui soufflaient
depuis le Burlah.
Sa peau avait oublié le contact du désert. Elle
n’était plus dorénavant qu’une voyageuse poussié-
reuse parmi d’autres, et ses souvenirs n’étaient que
mirages. Certains jours, il lui semblait presque qu’elle
n’avait jamais porté ni belles soies ni riches bijoux à
24
la cour de la reine ouestrienne. Qu’elle n’avait jamais
été Ead Duryan.
Un scorpion fit un mouvement brusque devant son
chameau. Ses compagnons de route chantaient pour
faire passer le temps. Ead les écoutait en silence. Elle
n’avait plus entendu personne chanter en ersyrien
depuis une éternité.

 n bel oiseau chanteur perché dans un


U
cyprès,
Cherchait une compagne, sensible à ses
apprêts.
« Danse, danse », chantait-il, « sur les dunes
d’or.
Viens, mon tendre amour, viens, nous

prendrons notre essor. »

Rumelabar était encore tellement loin. La caravane


mettrait des semaines à vaincre le Burlah en plein
hiver, lorsque les nuits glaciales étaient aussi promptes
à tuer que le soleil de plomb. Elle se demandait si
Chassar avait reçu la nouvelle de son départ d’Inys,
ce qui ne manquerait pas d’avoir des conséquences
diplomatiques avec les Ersyr.
« On se dirige vers le camp des Nurames, annonça
le caravanier. Une tempête se prépare. »
Le message fut transmis de monture en monture.
Ead, d’agacement, étreignit ses rênes plus fort. Elle
n’avait pas de temps à perdre à attendre que la tem-
pête ait fini de balayer le Burlah.
« Eadaz. »
Elle se retourna sur sa selle. Un autre chameau
était venu à sa hauteur. Ragab était un coursier gri-
sonnant, qui faisait cap au sud avec une sacoche
pleine de courrier.
25
« Une tempête de sable, commenta-t-il d’une voix
grave et lasse. Ce voyage n’en finira donc jamais. »
Ead appréciait de voyager à son côté, car il était
plein d’anecdotes intéressantes glanées au fil de ses
nombreux voyages, lui qui se targuait d’avoir effectué
la traversée près de cent fois. Il avait survécu à une
attaque de basilic contre son village, qui lui avait
cependant coûté toute sa famille ainsi qu’un œil ; il
en conservait de surcroît d’innombrables cicatrices.
Les autres voyageurs le considéraient avec pitié.
Ils en faisaient d’ailleurs autant avec Ead. Celle-ci
les avait entendus murmurer qu’elle n’était qu’une
âme en peine dans le corps d’une femme, piégée
entre deux mondes. Seul Ragab avait osé l’approcher.
« J’avais oublié à quel point le Burlah pouvait être
difficile, répondit Ead. Et aride.
— Tu l’as déjà traversé ?
— Deux fois.
— Quand tu l’auras fait aussi souvent que moi, tu
trouveras de la beauté dans cette désolation. Même
si, de tous les déserts des Ersyr, mon favori restera
toujours celui du Rêve-Tourmenté. Mon histoire pré-
férée, quand j’étais gamin, explique pourquoi il a
été baptisé ainsi.
— Un conte très triste, estima Ead.
— Moi, je le trouve magnifique. Une belle histoire
d’amour. »
Ead attrapa sa flasque de selle. « Je ne l’ai plus
entendue depuis longtemps. » Elle en retira le bou-
chon. « Tu veux bien me la raconter ?
— D’accord, accepta Ragab. La route est encore
longue. »
Elle offrit une gorgée au coursier, avant de boire à
son tour. Il s’éclaircit la voix.
26
« Il y avait une fois un roi, adoré de son peuple.
Il régnait depuis un palais de verre bleu, à Rauca.
Son épouse, la Reine-Papillon, qu’il aimait plus que
tout au monde, était morte jeune, et il la pleurait de
toute son âme. Ses conseillers dirigeaient en son nom
tandis qu’il s’enfermait dans une prison qu’il avait
lui-même façonnée, entouré de richesses qu’il en
était venu à détester. Aucun joyau ni aucune pièce
ne pourrait racheter la vie de celle qu’il avait perdue.
Ainsi devint-il connu sous le nom de Roi-Mélancolie.
» Une nuit, il se leva du lit pour la première
fois depuis un an pour observer la lune de sang.
Quand il baissa les yeux vers les terres – eh bien,
il n’en crut pas ses yeux. Sa reine se trouvait là,
dans les jardins du palais, parée des mêmes habits
que le jour de leur mariage. Elle l’appelait à le
rejoindre sur le sable. Ses yeux étaient rieurs, et
elle tenait la rose qu’il lui avait offerte pour leur
première rencontre. Se croyant en train de rêver,
le roi traversa le palais, puis la ville, pour gagner
le désert – sans eau ni nourriture, sans robe, sans
même ses chaussures. Il marcha et marcha, suivant
l’ombre ­lointaine. Même lorsque le froid s’enroula
autour de sa peau, même lorsque la soif l’affaiblit,
que les goules marchaient dans ses pas, il se répé-
tait : Ce n’est qu’un rêve. Ce n’est qu’un rêve. Il mar-
chait à la suite de son amour, sachant qu’il finirait
par la rattraper et qu’il pourrait passer une dernière
nuit avec elle – juste une, au moins dans son rêve
– avant de se réveiller seul dans son lit. »
Ead se rappela la suite de l’histoire. Un frisson la
parcourut.
« Naturellement, poursuivit Ragab, le Roi-Mélancolie
n’était pas en train de rêver, mais de suivre un mirage.
Le désert s’était joué de lui. Il mourut là, et ses os
27
restèrent à jamais perdus dans le sable. Et le désert
hérita de son nom. » Il tapota l’échine de son ­chameau
quand celui-ci s’ébroua. « L’amour et la peur ont des
conséquences étranges sur notre âme. Les rêves qu’ils
apportent nous laissent dégoulinants d’eau salée et
le souffle court, comme à l’agonie – voilà ce qu’on
appelle les rêves tourmentés. Et seule l’odeur d’une
rose peut les prévenir. »
Ead fut parcourue de chair de poule quand elle
se souvint d’une autre rose, glissée sous un oreiller.
La caravane arriva au camp juste alors que la tem-
pête pointait à l’horizon. Tout le monde se réfugia
dans la tente principale, où Ead s’assit près de Ragab
sur des coussins ; les Nurames, toujours ravis d’avoir
de la compagnie, partagèrent volontiers du fromage
et du pain salé. Ils firent aussi tourner une pipe à
eau, qu’Ead refusa. Ragab, en revanche, accepta de
bon cœur.
« Personne ne dormira bien cette nuit. » Il recracha
un nuage de fumée parfumée. « Après la tempête,
on devrait pouvoir atteindre l’oasis de Gaudaya en
trois jours, d’après mes calculs. Puis ce sera la longue
route. »
Ead contempla la lune.
« Combien de temps durent ces tempêtes ? »
Ragab secoua la tête. « Difficile à dire. Quelques
minutes, une heure, parfois beaucoup plus. »
Ead rompit une galette du bout des doigts tandis
qu’une Nurame leur servait du thé rose et sucré.
Même le désert conspirait contre elle. Elle brûlait
d’envie de planter là la caravane, de chevaucher
seule jusqu’à retrouver Chassar – mais elle n’était
pas le Roi-Mélancolie. La peur ne lui ferait pas perdre
la raison. Elle n’était pas assez orgueilleuse pour se
penser capable de traverser seule le Burlah.
28
Alors que les autres voyageurs écoutaient l’histoire
du voleur de verre bleu de Drayasta, elle chassa le
sable de ses vêtements en mastiquant une brindille
souple pour se laver les dents ; puis elle trouva un
endroit où s’allonger derrière une tenture.
Les Nurames dormaient souvent à la belle étoile,
mais ce soir, avec la tempête qui approchait, ils
allaient tous s’enfermer dans leurs tentes. Peu à peu,
les nomades et leurs hôtes se retirèrent, et l’on étei-
gnit les lampes à pétrole.
Ead s’emmitoufla dans une couverture de laine.
Les ténèbres l’engloutirent, et elle se rêva auprès de
Sabran, sa chair se languissant cruellement de son
contact. Puis la Mère eut pitié d’elle et lui accorda
un sommeil sans rêves.
Un bruit lourd et sourd la réveilla.
Elle ouvrit grand les yeux. La tente frémissait autour
d’elle, mais par-delà le vacarme, elle percevait un
autre son, venu de l’extérieur. Des pas sûrs. Elle tira
un poignard de son sac et sortit dans la nuit.
Du sable volait au travers du camp. Ead plaqua
son pargh contre sa bouche. Quand elle avisa la
silhouette, elle brandit son arme, convaincue qu’il
s’agissait d’une vouivrette – puis la créature émer-
gea dans toute sa splendeur à travers la poussière
du Burlah.
Elle sourit.

*
* *
Parspa était la dernière hawiz connue.
Complètement blancs, en dehors de la pointe de
leurs ailes de la couleur du bronze, ces oiseaux
pouvaient devenir aussi gros que des vouivres, avec
29
lesquelles ils pouvaient se reproduire pour donner vie
au coquatrix. Chassar, qui avait toujours eu un faible
pour les créatures ailées, avait trouvé Parspa alors
qu’elle était encore dans son œuf, et l’avait ramenée
au Prieuré. À présent, elle n’obéissait plus qu’à lui.
Ead rassembla ses affaires et grimpa sur l’oiseau, et
bientôt le camp fut loin derrière elles.
Elles fuyaient le levant. Ead comprit qu’elles se
rapprochaient quand le cèdre de sel commença à
poindre sous le sable ; puis, subitement, elles volaient
au-dessus du domaine de Lasia.
Son lieu de naissance était une étendue de déserts
rouges et de pics déchiquetés, de grottes cachées et
de cascades tonitruantes, de plages dorées blanchies
par l’écume de la Halassa. Pour l’essentiel, il s’agissait
d’une terre aride, comme les Ersyr – sauf que de
vastes rivières bordées de verdure la parcouraient.
En contemplant les plaines en contrebas, Ead sentit
enfin la nostalgie s’estomper. Même si elle avait vu
bien des endroits du monde, celui-ci resterait pour
l’éternité le plus magnifique.
Bientôt, Parspa survolait les ruines d’Yikala. Ead
et Jondu y étaient souvent allées farfouiller étant
enfants, avides de babioles datant de l’époque de
la Mère.
Parspa dériva vers le bassin lasian. C’était cette
immense forêt millénaire, arrosée par le Minara, qui
entourait le Prieuré. Au lever du soleil, Parspa planait
au-dessus de ses arbres, son ombre glissant sur la
dense canopée.
L’oiseau finit par descendre se poser dans l’une des
rares clairières. Ead glissa à bas de son dos.
« Merci, mon amie, dit-elle en sélinien. Je connais
la route, maintenant. »
Parspa redécolla sans un bruit.
30
Ead avança entre les arbres, se sentant aussi petite
que l’une de leurs feuilles. Des vignes étrangleuses
grimpaient le long des troncs. Ses pieds fatigués se rap-
pelaient le chemin, alors que son esprit l’aurait égarée.
L’embouchure de la grotte était toute proche, protégée
de sortilèges puissants, dissimulée dans le feuillage le
plus dense. Elle descendrait sous terre, profondément,
jusqu’à un labyrinthe de couloirs secrets.
Un murmure dans son sang. Elle se retourna. Une
femme se tenait dans une flaque de soleil, très visi-
blement enceinte.
« Nairuj, dit Ead.
— Eadaz, répondit la femme. Bienvenue à la
­maison. »

*
* *
De la lumière filtrait par les hautes fenêtres cintrées
et treillissées. Ead prit conscience qu’elle était dans
un lit, la tête reposant sur des coussins de soie. Elle
avait la plante des pieds en feu, après tant de jours
passés sur la route.
Un rugissement étouffé la poussa à s’asseoir. Le
souffle court, elle chercha une arme à tâtons.
« Eadaz. » Des mains calleuses se posèrent sur les
siennes. « Eadaz, reste calme. »
Elle contempla le visage barbu qui lui faisait face.
Des yeux sombres qui remontaient aux commissures,
comme les siens.
« Chassar, murmura-t-elle. Chassar, est-ce… ?
— Oui. » Il lui sourit. « Tu es à la maison, ma
­chérie. »
Elle posa la tête sur son torse. La robe de son ami
absorba l’humidité de ses cils.
31
« Tu as fait un long voyage. » Il porta la main à
ses cheveux encroûtés de sable. « Si tu avais écrit
avant de quitter Ascalon, j’aurais envoyé Parspa bien
plus tôt. »
Ead lui attrapa le bras. « Je n’en ai pas eu le temps.
Chassar, il faut que tu le saches. Sabran est en dan-
ger – les Ducs Spirituels, je crois qu’ils comptent se
battre pour son trône…
— Rien de ce qui se passe en Inys n’a plus d’impor-
tance, à présent. La Prieure veut te parler bientôt. »
Elle se rendormit. À son réveil, le ciel était du
rouge des braises mourantes. Le Lasia restait chaud
l’essentiel de l’année, mais le vent du soir charriait
une fraîcheur certaine. Elle se leva et s’enroula dans
une robe de brocart avant de sortir sur le balcon. Et
elle le vit.
L’oranger.
Il s’élevait du cœur du bassin lasian, encore plus
grand et magnifique que lorsqu’elle en rêvait en Inys.
Des fleurs blanches parsemaient ses branches et la
pelouse. Autour de lui s’étendait le Val de Sang, où
la Mère avait vaincu le Sans-Nom. Ead soupira d’aise.
Elle était rentrée chez elle.
Les pièces souterraines aboutissaient dans cette
vallée. Seules quelques chambres – les chambres
solaires – avaient le privilège de la dominer. La
Prieure l’avait honorée en l’autorisant à loger dans
l’une d’elles. Elles étaient généralement réservées à
la prière et aux accouchements.
Trois mille pieds d’eau indomptée grondaient
loin en amont. C’était le rugissement qu’elle avait
entendu. Siyāti uq-Nāra avait baptisé ces chutes le
Vagissement de Galian, pour se moquer de la couar-
dise de celui-ci. Loin en dessous d’elle, le Minara
32
déferlait puissamment à travers la vallée, nourrissant
les racines des arbres.
Son regard s’attarda sur son labyrinthe de branches.
Des fruits poussaient çà et là, brillant sur les rameaux.
Cette vision lui assécha la bouche. Aucune eau ne
pourrait étancher cette soif qui palpitait en elle.
En retournant dans sa chambre, elle s’arrêta pour
poser son front sur la pierre fraîche et dorée de la
porte.
Sa patrie.
Un léger grognement lui hérissa les cheveux de la
nuque. Elle découvrit un ichneumon adulte dans le
passage.
« Aralaq ?
— Eadaz, répondit-il d’une voix basse et dure. Tu
n’étais qu’une enfant quand je t’ai vue pour la der-
nière fois. »
Elle avait peine à croire la taille qu’il faisait à pré-
sent. Autrefois, il avait été assez petit pour tenir sur
ses genoux. À présent, il était imposant, large de
torse, et la dominait d’une bonne tête. « Toi aussi. »
Elle se fendit d’un sourire tendre. « Tu m’as surveillée
toute la journée ?
— Cela fait trois jours. »
Son sourire s’évanouit. « Trois jours, murmura-t-elle.
Je devais être plus fatiguée que je ne le croyais.
— Tu t’es attardée trop longtemps loin de
­l’oranger. »
Aralaq s’approcha d’elle pour venir fourrer son
museau dans sa main. Ead pouffa quand il lui lécha
le visage de sa langue râpeuse. Elle se souvenait de
lui comme d’une petite boule de poils couinant sans
cesse, tout en yeux et en truffe, qui trébuchait sur sa
longue queue.
33
L’une des sœurs l’avait trouvé abandonné dans les
Ersyr et l’avait ramené au Prieuré, où Jondu et elle
avaient été chargées de prendre soin de lui. Elles
l’avaient nourri de lait et de restes de viande de
serpent.
« Tu devrais prendre un bain, lui dit Aralaq en lui
léchant les doigts. Tu sens le chameau. »
Ead claqua la langue d’un air réprobateur. « Merci.
Tu ne sens pas la fleur non plus, tu sais ? »
Elle alla chercher la lampe à pétrole sur sa table
de chevet et le suivit.
Il la guida à travers les tunnels et les volées de
marches. Ils croisèrent deux Lasians – des Fils de
Siyāti, qui étaient au service des sœurs. Tous deux
inclinèrent la tête au passage d’Ead.
Quand ils atteignirent les bains, Aralaq la poussa
au niveau de la hanche.
« Vas-y. Un domestique t’emmènera voir la Prieure
ensuite. » Des yeux dorés la contemplaient solennel-
lement. « Fais attention où tu mets les pieds avec elle,
fille de Zāla. »
Il balaya le sol de sa queue en repartant. Elle le
regarda s’éloigner, avant de pénétrer dans la salle
éclairée à la bougie.
Ces bains, à l’instar des chambres solaires, se trou-
vaient du côté ouvert du Prieuré. Une brise faisait
tourbillonner la surface de l’eau, formant comme des
embruns. Ead posa sa lampe et se dépouilla de sa
robe avant d’entrer dans le bassin. Chaque pas lui
ôtait une couche de sable, de poussière ou de sueur,
la laissant lisse et régénérée.
Elle se récura à l’aide de savon de cendre. Puis,
lorsque ses cheveux furent propres, elle laissa la cha-
leur apaiser ses os moulus par le voyage.
Fais attention où tu mets les pieds.
34
Les ichneumons ne donnaient pas de conseils
inconsidérés. La Prieure voudrait savoir pourquoi
elle avait tant insisté pour rester en Inys.
Tu dois toujours rester avec moi, Ead Duryan.
« Ma sœur. »
Elle tourna la tête. L’un des Fils de Siyāti se trouvait
sur le seuil.
« La Prieure te prie de bien vouloir te joindre à
elle pour le repas du soir, dit-il. Tes habits sont prêts.
— Merci. »
De retour dans sa chambre, elle prit tout son temps
pour s’habiller. La tenue qui avait été laissée là à son
intention n’avait rien de formel, mais elle correspon-
dait à son nouveau rang de postulante. Partie en Inys
en tant qu’initiée, elle avait désormais accompli une
mission d’importance pour le Prieuré, ce qui la ren-
dait éligible au statut de Damoiselle rouge. Seule la
Prieure était en mesure de décider si elle était digne
de cet honneur.
Il y avait d’abord un mantelet de soie maritime,
qui brillait comme de l’or filé et la couvrait jusqu’au
nombril. Venait ensuite une jupe blanche brodée.
Un anneau de verre en guise de bracelet – du côté
de sa main d’épée – et des perles en bois à sus-
pendre à son cou. Elle garda les cheveux mouillés
et détachés.
Cette nouvelle Prieure ne l’avait plus vue depuis
ses dix-sept ans. En se servant du vin pour s’armer
de courage, elle avisa son reflet dans la lame de son
couteau de table.
Lèvres pleines. Des yeux pareils à du miel de chêne,
les sourcils bas et droits pour les surplomber. Son
nez était fin au niveau de l’arête, large à l’extrémité.
Elle reconnaissait tout ceci. Et pourtant, elle décou-
vrait pour la première fois la façon dont la féminité
35
l’avait changée, faisant ressortir ses pommettes et
dissipant les rondeurs de la jeunesse. Elle paraissait
aussi légèrement émaciée, à cause du genre d’inani-
tion que seules les guerrières du Prieuré pouvaient
comprendre.
Elle ressemblait à la femme qu’elle voulait devenir
en grandissant. Comme si elle était faite de pierre.
« Tu es prête, ma sœur ? »
L’homme était revenu. Ead lissa sa jupe.
« Oui, répondit-elle. Conduis-moi à elle. »

*
* *
Lorsque Cléolind Onjenyu avait fondé le Prieuré de
l’Oranger, elle avait abandonné son existence de prin-
cesse du Sud et disparu en compagnie de ses servantes
dans le Val de Sang. Elles avaient baptisé leur fief
ainsi en signe de défi contre Galian. À l’époque de sa
venue, les chevaliers des îles Inysca avaient prêté ser-
ment dans des bâtiments appelés prieurés. Galian avait
prévu de fonder le premier prieuré sudien à Yikala.
Je fonderai un prieuré d’une autre sorte, avait déclaré
Cléolind, et aucun lâche de chevalier ne viendra en
souiller le jardin.
La Mère elle-même avait été la première Prieure. La
deuxième avait été Siyāti uq-Nāra, dont de nombreux
frères et sœurs du Prieuré, comme Ead, se prétendaient
être les descendants. Après la mort de chaque Prieure,
la suivante était choisie par les Damoiselles rouges.
La nouvelle Prieure était attablée en compagnie de
Chassar. En voyant Ead, elle se leva pour lui prendre
les mains.
« Fille bien-aimée. » Elle l’embrassa sur la joue.
« Bon retour au Lasia. »
36
Ead lui serra les mains à son tour. « Que la flamme
de la Mère te sustente, Prieure.
— Et toi également. »
Des yeux noisette la scrutèrent, prenant note des
changements apparus. Puis la femme retourna s’as-
seoir.
Mita Yedanya, ancienne munguna – héritière pré-
somptive –, devait se trouver désormais dans sa cin-
quième décennie. Elle était bâtie tel un glaive, large
d’épaules et longue de corps. Comme Ead, elle était
d’ascendance tant lasiane qu’ersyrienne, et sa peau
était pareille à du sable léché par la mer. Ses cheveux
bruns, à présent entrelacés d’argent, étaient mainte-
nus en place par une épingle en bois.
Sarsun gazouilla une salutation depuis son per-
choir. Chassar avait à moitié avalé un mélange de
yogush et d’agneau braisé. Il s’interrompit pour lui
sourire. Ead s’installa près de lui, et un Fils de Siyāti
déposa un bol de ragoût d’arachide devant elle.
Des plateaux de nourriture étaient disposés tout
autour de la table. Du fromage blanc, des dates
confites, des pommes de palme et des abricots, des
galettes chaudes couvertes de pois chiches concas-
sés, de riz sauté à l’oignon et à la tomate prune, du
poisson séché, des palourdes fumantes, des plantains
rouges fourrés et épicés. Des goûts qui lui manquaient
depuis près d’une décennie.
« Une fille nous a quittés, une femme nous revient »,
déclara la Prieure tandis que le Fils de Siyāti rem-
plissait pour Ead une assiette de nourriture. « Je
suis navrée d’avoir à te presser, mais nous devons
connaître les circonstances qui t’ont poussée à quitter
l’Inys. Chassar m’a dit que tu avais été exilée ?
— Je me suis enfuie pour éviter une arrestation.
— Que s’est-il passé, ma fille ? »
37
Ead se servit du vin de datte, s’octroyant quelques
instants de réflexion.
Elle commença son récit en évoquant Truyde utt
Zeedeur et sa liaison avec l’écuyer. Elle leur parla
ensuite de Triam Sulyard et de sa traversée vers l’Est.
Elle expliqua la théorie que Truyde avait élaborée
à partir de la Tablette de Rumelabar. Une histoire
d’équilibre cosmique – de feu et d’étoiles.
« Ce n’est peut-être pas si absurde, Prieure, com-
menta Chassar d’un air pensif. Il est des périodes
d’abondance, durant lesquelles l’arbre donne libre-
ment – nous sommes dans l’une d’elles –, et d’autres
où il fournit moins de fruits. Il y a eu deux époques
de pénurie, dont l’une juste après le Chagrin des
Siècles. Cette théorie d’équilibre cosmique pourrait
contribuer à l’expliquer. »
La Prieure sembla y réfléchir, sans leur faire part
de ses conclusions.
« Continue, Eadaz », commanda-t-elle.
Ead s’exécuta. Elle leur parla du mariage, de l’as-
sassinat, de l’enfant, de la perte de celui-ci. Des Ducs
Spirituels et de ce que Combe avait laissé entendre
de leurs intentions vis-à-vis de Sabran.
Elle omit certains détails, naturellement.
« Maintenant qu’elle n’est plus capable de conce-
voir, sa légitimité est menacée. Au moins une per-
sonne au palais, ce fameux Échanson, a tenté de
l’assassiner, ou du moins de l’effrayer, conclut Ead.
Nous devons envoyer d’autres sœurs, ou les Ducs
Spirituels tenteront de s’emparer du trône. À présent
qu’ils connaissent son secret, elle est à leur merci.
Ils pourraient s’en servir pour la faire chanter. Ou
simplement pour l’évincer.
— La guerre civile. » La Prieure fit la moue. « J’avais
prévenu notre précédente Prieure que cela arriverait
38
tôt ou tard, mais elle ne voulait rien entendre. » Elle
entama une tranche de cantaloup. « Nous ne nous
mêlerons plus des affaires inyssiennes. »
Ead était certaine d’avoir mal entendu.
« Prieure, puis-je te demander ce que cela signifie ?
— C’est pourtant clair. Le Prieuré ne s’ingérera
plus dans la politique inyssienne. »
Déconcertée, Ead se tourna vers Chassar, qui sem-
blait soudain profondément absorbé par son repas.
« Prieure… » Elle s’efforça de maîtriser son timbre
de voix. « Tu n’entends tout de même pas abandon-
ner la Vertu à son sort incertain ? »
Pas de réaction.
« Si l’infertilité de Sabran est révélée, il n’y aura
pas seulement une guerre civile en Inys, mais un
schisme dangereux fera éclater la Vertu. Différentes
factions soutiendront différents Ducs Spirituels. Même
les Comtes Provinciaux pourraient tenter d’usurper
le trône. Les prophètes de malheur envahiront les
villes. Et Feúdel profitera de ce chaos pour s’emparer
du pouvoir. »
La Prieure plongea les doigts dans une bassine
d’eau pour en rincer le jus de melon.
« Eadaz, répondit-elle, le Prieuré de l’Oranger est
à l’avant-garde contre les wyrms. C’est le cas depuis
un millénaire. » Elle regarda Ead dans les yeux. « Il
n’a pas été créé pour soutenir des monarchies ban-
cales. Ni pour se mêler de guerres étrangères. Nous
ne sommes ni des politiciens, ni des gardes du corps,
ni des mercenaires. Nous sommes les vaisseaux de
la flamme sacrée. »
Ead attendit qu’elle poursuive.
« Comme le soulignait Chassar, certaines archives
indiquent des périodes de pénurie au Prieuré. Si nos
savants ne se trompent pas, il y en aura une autre
39
bientôt. Nous risquons fort d’être en guerre contre
l’armée draconique jusqu’à et pendant toute cette
période. Peut-être contre le Sans-Nom en personne,
poursuivit la Prieure. Nous devons nous préparer aux
affrontements les plus cruels depuis le Chagrin des
Siècles. En conséquence, nous devons concentrer
nos efforts dans le Sud, et préserver nos ressources
autant que possible. Nous devons essuyer la tempête.
— Naturellement, mais…
— Ainsi, l’interrompit la Prieure, je n’enverrai
aucune sœur au cœur de cette guerre civile qui
menace la Vertu, pas pour sauver une reine déjà
presque déchue. Je ne prendrai pas non plus le
risque de les voir exécutées pour hérésie. Pas alors
qu’elles pourraient chasser les hauts-ouestriens. Ou
soutenir nos alliés des cours du Sud.
— Prieure », insista Ead, agacée, « il me semble
que le but du Prieuré est de protéger l’humanité.
— En vainquant le mal draconique en ce monde.
— Si nous voulons remporter cette guerre, il doit
régner une certaine stabilité. Le Prieuré monte en pre-
mière ligne contre les wyrms, mais nous ne pourrons
gagner seuls, souligna Ead. La Vertu dispose d’une
grande puissance militaire et navale. Le seul moyen
de la maintenir unie, pour éviter qu’elle se détruise
de l’intérieur, est de s’assurer que Sabran Berethnet
vive et demeure sur le tr…
— Assez. »
Ead se tut. Le silence qui s’ensuivit sembla durer
des heures.
« Tu ne manques pas de volonté, Eadaz. Comme
Zāla en son temps », ajouta la Prieure, radoucie.
« J’ai respecté la décision de notre ancienne Prieure
en te maintenant à ton poste en Inys. Elle pensait
que c’était ce que la Mère voulait… mais je crois
40
autrement. Il est temps de nous préparer. Temps de
penser aux nôtres, d’anticiper la guerre. » Elle secoua
la tête. « Je ne souffrirai pas de te voir répéter ces
prières répugnantes en Ascalon une saison de plus.
— En ce cas, j’ai perdu tout ce temps pour rien,
riposta Ead avec aigreur. Des années passées à chan-
ger les draps, en vain. »
Le regard que la Prieure lui décocha la glaça
jusqu’à l’âme. Chassar se racla la gorge.
« Encore un peu de vin, Prieure ? »
Elle répondit d’un léger hochement de tête, et il
la servit.
« Ce n’était pas pour rien. » La Prieure l’interrompit
quand sa coupe fut presque pleine. « Ma prédéces-
seure pensait que l’assertion des Berethnet était peut-
être vraie, et cette éventualité rendait leurs reines
dignes d’être protégées – mais quoi qu’il en soit, tu
nous as appris que Sabran serait la dernière de sa
lignée. La Vertu va s’écrouler, aujourd’hui ou dans
un avenir proche, quand sa stérilité sera révélée.
— Et le Prieuré ne tentera en aucune manière
d’adoucir cette chute. » Ead n’arrivait pas à le digé-
rer. « Tu voudrais qu’on regarde les bras croisés la
moitié du monde sombrer dans le chaos.
— Il ne nous incombe pas de changer le cours
naturel de l’histoire. » La Prieure prit son verre. « Nous
devons nous tourner vers le Sud, désormais, Eadaz.
Dans notre intérêt. »
Ead resta assise, très raide, sur sa chaise.
Elle pensait à Loth et Margret. Aux enfants inno-
cents comme Tallys. À Sabran, seule et endeuillée
dans sa tour. À leur fin à tous.
La précédente Prieure n’aurait pu rester indiffé-
rente. Elle avait toujours estimé que la Mère voulait
41
que le Prieuré protège et soutienne l’humanité, aux
quatre coins du monde.
« Feúdel est à présent éveillé », reprit la Prieure.
Ead ne desserrait pas les dents. « Sa sœur et son frère,
Valeysa et Orsul, ont également été repérés – la pre-
mière dans l’Est, le second ici, dans le Sud. Tu nous
as parlé de ce Wyrm blanc, que nous devons consi-
dérer comme un nouvel ennemi, de mèche avec
les précédents. Nous devons abattre les quatre pour
éteindre la flamme de l’armée draconique. »
Chassar acquiesça.
« Où dans le Sud se trouve Orsul ? » s’enquit Ead,
quand elle fut capable de parler sans s’emporter.
« Il a été vu pour la dernière fois à la porte d’Ungu-
lus. »
La Prieure se tamponna le coin de la bouche d’une
serviette. Un Fils de Siyāti vint débarrasser son assiette.
« Eadaz, dit-elle, tu as rempli une mission capi-
tale pour le Prieuré. Il est temps, ma fille, que tu
endosses le manteau des Damoiselles rouges. Je ne
doute pas que tu deviendras l’une de nos meilleures
guerrières. »
Mita Yedanya était une femme brusque sous tout
rapport. Elle venait d’accorder à Ead son rêve, comme
elle l’aurait fait d’un morceau de fruit sur un plateau.
Les années qu’elle avait passées en Inys n’avaient eu
pour but que de la rapprocher de ce manteau.
Et pourtant, le fait qu’elle ait si spécifiquement
choisi son moment lui restait en travers de la gorge.
La Prieure se servait de cette promotion pour l’apai-
ser. Comme si Ead n’était qu’une enfant que l’on
pouvait distraire à l’aide d’un jouet.
« Merci, répondit-elle malgré tout. J’en suis h
­ onorée. »
Ead et Chassar mangèrent en silence. Ead but
quelques gorgées de vin trouble.
42
« Prieure, finit-elle par déclarer, je dois te demander
ce qu’il est advenu de Jondu. Est-elle jamais rentrée
au Lasia ? »
Quand la Prieure se détourna en pinçant les lèvres,
Chassar secoua la tête. « Non, ma chérie. » Il posa une
main sur la sienne. « Jondu est avec la Mère, à présent. »
Quelque chose mourut à l’intérieur d’Ead. Elle avait
été certaine, certaine que Jondu trouverait le moyen
de rentrer. Jondu au pas si sûr, Jondu l’indomptable,
Jondu l’intrépide. Mentor, sœur et amie indéfectible.
« Tu en es certain ?
— Oui. »
Cela lui fit l’effet d’un coup de poignard. Elle ferma
les paupières, s’imagina cette douleur sous l’aspect
d’une bougie, et la moucha.
Plus tard. Que le chagrin l’assaille quand elle aurait
la place de l’accueillir.
« Elle n’est pas morte en vain, poursuivit Chassar.
Elle s’était lancée à la recherche de l’épée de Galian
l’Imposteur. Elle n’a pas trouvé Ascalon en Inys…
mais elle a découvert autre chose. »
Sarsun tapota d’une serre sur son perchoir. Encore
sous le choc, Ead observa distraitement l’objet posé
à côté de lui.
Une boîte.
« Nous ignorons comment l’ouvrir, admit Chassar
quand Ead se leva. Une énigme se dresse encore
entre nous et le secret qu’elle renferme. »
Lentement, Ead s’approcha du coffret et fit courir
son doigt sur les rainures à sa surface. Ce qu’un œil
inexercé aurait pris pour une simple décoration était
en réalité du sélinien, le langage antique du Sud.
Les lettres enroulées et entremêlées étaient difficiles
à décrypter. Néanmoins :

43
une clef sans cadenas ni soudure
pour soulever les flots en temps de guerre
elle renferme des nuages de sel et de vapeur
elle s’ouvre à l’aide d’une lame dorée

« Je suppose que vous avez essayé toutes les lames


du Prieuré ? devina Ead.
— Bien sûr.
— Dans ce cas, cela désigne peut-être Ascalon.
— Selon la légende, Ascalon avait une lame en
argent. » Chassar soupira. « Les Fils de Siyāti épluchent
les archives en quête d’une réponse.
— Prions pour qu’ils la trouvent, intervint la
Prieure. Si Jondu s’est sacrifiée pour nous remettre
ce coffret, c’est qu’elle avait la sensation que nous
parviendrions à l’ouvrir. Dévouée jusqu’au bout. »
Elle se tourna vers Ead. « Pour l’heure, Eadaz, tu dois
aller manger à l’arbre. Au bout de huit années, je
sais que ton feu est éteint. » Elle marqua une pause.
« Voudrais-tu qu’une de tes sœurs t’y accompagne ?
— Non, répondit Ead. Je préfère m’y rendre seule. »

*
* *
Le soir devint la nuit. Quand les étoiles brillèrent
au-dessus du Val de Sang, Ead entama sa descente.
Mille marches la menèrent jusqu’au fond de la val-
lée. Ses pieds nus s’enfonçaient dans l’herbe et dans
la terre. Elle s’arrêta un moment pour humer la nuit,
puis se dépouilla de sa robe.
Des fleurs blanches parsemaient les lieux. L’oranger
se dressait de toute sa hauteur, déployant ses branches
telles des mains ouvertes. Chaque pas effectué dans
sa direction lui asséchait la gorge. Elle avait traversé
44
la moitié du monde pour revenir ici, à la source de
son pouvoir.
La nuit sembla l’embrasser quand elle se mit à
genoux. Lorsqu’elle plongea ses doigts dans le ter-
reau, des larmes de soulagement s’écoulèrent, et cha-
cune de ses respirations fut pareille à une traînée de
couteau dans sa gorge. Elle oublia tous ceux qu’elle
avait jamais connus. Il n’existait plus que l’arbre. Le
donateur de feu. C’était son seul objectif, sa raison
d’être. Et il l’appelait, après ces huit années, lui pro-
mettant sa flamme sacrée.
Non loin de là, la Prieure, ou l’une des Damoiselles
rouges, devait l’observer. Elles devaient s’assurer
qu’elle était encore digne de son rang. Seul l’arbre
était en mesure d’en juger.
Ead tourna les paumes vers le ciel et attendit,
comme les cultures attendent la pluie.
Remplis-moi de ton feu. Elle priait silencieusement.
Permets-moi de te servir.
La nuit devint soudain trop silencieuse. Puis – len-
tement, comme s’il s’enfonçait dans l’eau –, un fruit
doré tomba.
Elle l’attrapa des deux mains. Avec un sanglot, elle
enfonça ses dents dans sa pulpe.
Un sentiment de mort et de renaissance. Le sang
de l’arbre se répandant sur sa langue, apaisant la
brûlure dans sa gorge. Ses veines charriant de l’or.
Aussitôt qu’il étanchait un feu, le fruit en allumait un
nouveau, un incendie qui la consumait toute entière.
Et la chaleur la fit craqueler, telle l’argile qu’elle était,
et son corps appela à pleins poumons.
Tout autour d’elle, le monde lui répondit.
40

Est

Des rideaux de pluie s’abattaient sur la mer de


Dansoleil. La matinée était bien avancée, mais la
flotte de l’Œil-de-Tigre maintenait ses lanternes allu-
mées.
Laya Yidagé traversait la Poursuite à grands pas.
Essayant de la suivre, et grelottant de froid dans son
manteau trempé, Niclays ne pouvait s’empêcher de
jeter des regards inquiets en direction du ciel contu-
sionné, ainsi qu’il le faisait quotidiennement depuis
des semaines.
Valeysa la Herseuse était éveillée. L’avoir vue au-
dessus des vaisseaux, hurlante et infernale, resterait
gravé dans sa mémoire pour l’éternité.
Il avait étudié suffisamment de peintures pour la
reconnaître. Avec ses écailles orange foncé et ses
épines dorées, elle était la braise incarnée, aussi bril-
lante que si elle venait d’être vomie du mont Effroi.
Maintenant qu’elle était de retour, elle était sus-
ceptible de reparaître à tout moment pour réduire la
Poursuite en cendres. Au moins, la mort serait plus
expéditive que le sort épouvantable que les pirates
lui réserveraient s’il avait l’infortune de les contrarier.
Il voguait sur ce navire depuis des semaines et avait
jusqu’à présent réussi à ne pas se faire arracher la
46
langue ni trancher une main, mais c’était une issue
qu’il redoutait en permanence.
Il scruta l’horizon. Trois bateaux en fer seiikinois
croisaient dans leur sillage depuis des jours, sans
jamais se rapprocher suffisamment pour engager le
combat, conformément aux prévisions de l’Impéra-
trice Dorée. À présent, la Poursuite avait remis le cap
à l’est, direction Kawontay, où les pirates vendraient
la dragonne lacustrine. Niclays aurait aimé savoir ce
que ses ravisseurs feraient alors de lui.
Il avait de la pluie plein les lunettes. Il essuya
celles-ci en vain, tout en essayant péniblement de
suivre Laya.
L’Impératrice les avait convoqués tous deux dans
sa cabine, où un poêle repoussait le froid. La cheffe
des pirates se tenait en bout de table, vêtue d’un
manteau rembourré et d’un chapeau en fourrure de
loutre.
« Lune-de-Mer, l’accueillit-elle à son arrivée. Assieds-
toi. »
Niclays avait à peine osé ouvrir la bouche depuis
que Valeysa l’avait terrorisé, mais il se surprit subi-
tement à répondre : « Vous parlez seiikinois, très
­honorée capitaine ?
— Évidemment qu’je parle ton putain d’seiiki-
nois. » Elle gardait le regard vissé sur la table, sur
laquelle était peinte une carte détaillée de l’Est.
« Tu m’prenais pour une andouille ?
— Eh bien, euh, non. Mais la présence de votre
interprète m’avait conduit à croire…
— J’ai une interprète pour qu’mes otages
m’prennent pour une andouille. Yidagé a été si nulle ?
— Non, non », répondit Niclays, atterré. « Non, très
honorée Impératrice Dorée. Elle a été parfaite.
— Donc tu m’prends vraiment pour une andouille. »
47
Faute de mots, il se tut. Elle finit par l’examiner.
« Assis. »
Il obtempéra. Tout en le lorgnant, l’Impératrice
Dorée tira un couteau de cuisine de sa ceinture et
entreprit de curer ses ongles longs d’un pouce, tous
peints en noir.
« Ça fait trente ans que j’vogue en haute mer, dit-
elle. J’ai eu affaire à des tas d’gens, des pêcheurs
comme des vice-rois. J’ai appris à déterminer qui
j’devais torturer, qui j’devais tuer, ou qui m’dira ses
secrets ou partagera ses richesses sans qu’une goutte
de sang soit versée. » Elle fit tournoyer le couteau
dans sa main. « Avant que j’sois prise en otage par
des pirates, j’tenais un bordel à Xothu. J’en sais plus
sur les gens qu’ils en savent eux-mêmes. J’connais
les femmes. J’connais les hommes, aussi, du cerveau
jusqu’à la bite. Et j’arrive à les juger presq’ du premier
coup d’œil. »
Niclays déglutit.
« Si on pouvait éviter de parler de bites… » Il eut un
sourire crispé. « Si vieille que soit la mienne, j’y reste
très attaché. »
L’Impératrice Dorée éclata de rire.
« T’es un marrant, Lune-de-Mer. Vous aut’, d’l’aut’
côté d’l’Abysse, vous faites que rire. Pas étonnant
qu’y ait tant d’bouffons à vos cours. » Ses yeux noirs
le sondaient. « J’vois clair dans ton jeu. J’sais c’que
tu veux, et ça a rien à voir avec ta bite. Mais tout à
voir avec le dragon qu’on a capturé à Ginura. »
Niclays s’efforça dès lors de demeurer silencieux.
Une femme, folle et armée, ne devait pas être prise
à la légère.
« Qu’est-ce tu lui veux ? s’enquit-elle. Sa salive, p’têt,
pour parfumer une maîtresse ? Sa cervelle, pour gué-
rir la dysenterie ?
48
— N’importe quoi fera l’affaire. » Niclays s’éclaircit
la voix. « Voyez-vous, très honorée Impératrice Dorée,
je suis un alchimiste.
— Un alchimiste. »
Son ton était méprisant. « Oui, confirma Niclays
avec assurance. Un maître de méthode. J’ai étudié
cet art à l’université.
— J’croyais qu’t’avais étudié l’anatomie ? C’est
pour ça qu’j’t’ai offert c’poste. Laissé la vie sauve.
— Oh, oui, s’empressa-t-il de confirmer. Je suis
effectivement anatomiste – et un excellent, je puis
vous l’assurer, un géant dans mon domaine –, mais
je me suis également intéressé à l’alchimie par pure
passion pour le sujet. Je cherche depuis bien des
années à percer le secret de la vie éternelle. Et si
je n’ai pas encore réussi à concocter un élixir, je
pense que les dragons estriens pourraient m’y aider.
Ils peuvent vivre plusieurs milliers d’années, et si je
parvenais à reproduire ce miracle… »
Il laissa sa phrase en suspens, en attente d’une réac-
tion. Elle ne l’avait pas quitté des yeux un instant.
« Et donc, résuma-t-elle, t’espères m’convaincre
qu’t’as plus d’cervelle que d’cran ? L’plus simple s’rait
qu’j’t’ouvre le crâne pour vérifier. »
Niclays n’osa répondre.
« J’crois qu’on pourrait faire un marché, Lune-de-
Mer. T’es p’têt le genre d’homme qui sait faire des
affaires. » Elle plongea la main dans son manteau.
« Tu disais qu’ce truc t’avait été légué par un ami.
Parle-moi d’lui. »
Elle présenta le morceau de parchemin si familier.
Dans sa main gantée se trouvait le dernier vestige
de Jannart.
« J’veux savoir qui t’a filé ça. » Comme il demeurait
silencieux, elle le tendit vers le poêle. « Réponds.
49
— L’amour de ma vie », avoua Niclays, le cœur
battant. « Jannart, duc de Zeedeur.
— T’sais c’que c’est ?
— Non. Seulement qu’il me l’a légué.
— Pourquoi ?
— J’aimerais le comprendre. »
L’Impératrice Dorée plissa les yeux.
« Je vous en prie, plaida Niclays d’une voix rauque.
Ce fragment d’écriture est tout ce qu’il me reste de
lui. Je n’ai plus rien d’autre. »
La pirate esquissa un sourire. Elle déposa le mor-
ceau de papier de soie sur la table. La douceur avec
laquelle elle le manipulait fit comprendre à Niclays
qu’elle n’y aurait jamais mis le feu.
Imbécile, songea-t-il. Ne montre jamais tes faiblesses.
« C’passage est un extrait d’un très vieux texte
estrien, expliqua l’Impératrice. Il révèle la source d’la
vie éternelle. Un mûrier. » Elle tapota le document.
« J’cherche ce fragment d’puis d’nombreuses années.
J’m’attendais à c’qu’il donne des indications, mais il
spécifie pas l’emplacement de c’t’arbre. Il sert qu’à
compléter l’histoire.
— Ne s’agit-il pas seulement d’une… légende, très
honorée Impératrice Dorée ?
— Toutes les légendes ont un fond d’vérité.
J’suis bien placée pour l’savoir. On raconte qu’j’ai
bouffé l’cœur d’un tigre et qu’ça m’a rendue dingue.
Ou qu’j’suis un spectre aquatique. C’qui a d’vrai, c’est
qu’j’déteste les prétendus dieux d’l’Est. Toutes les
rumeurs qui courent sur mon compte viennent de
là. » Elle tapota le fragment d’un ongle. « J’doute que
l’mûrier ait poussé du cœur du monde, comme l’dit
la légende. Mais j’doute pas qu’il recèle l’secret d’la
vie éternelle. Alors tu vois, t’auras pas b’soin d’dé-
couper un dragon. »
50
Niclays avait du mal à l’admettre. Jannart avait
hérité de la clef de l’alchimie.
L’Impératrice Dorée le dévisagea. Pour la première
fois, il remarqua les encoches faites le long de son
bras de bois. Elle adressa un signe à Laya, qui avait
récupéré un coffret de bois doré sous le trône.
« Voici mon offre. S’t’arrives à résoudre c’t’énigme
et à trouver la route du mûrier, proposa l’Impératrice,
j’te laisserai y boire d’l’élixir de vie. Tu partageras
not’ butin. »
Laya approcha le coffret de Niclays et en souleva
le couvercle. L’intérieur, doublé de soie aquatique,
accueillait un court ouvrage. Sa couverture en bois
portait encore les restes d’un mûrier en feuille d’or.
Niclays s’en saisit avec déférence. La reliure était
dans le plus pur style seiikinois, les pages étant
cousues pour former un dos ouvert. Chacune
était en papier de soie. Celui qui avait façonné ce
tome voulait le voir perdurer plusieurs siècles, et
il avait réussi.
Le livre que Jannart aurait rêvé de voir.
« J’ai lu chaque acception possible d’chaque mot
en vieux seiikinois, mais j’ai rien trouvé d’aut’ qu’une
histoire, expliqua l’Impératrice. P’têt qu’un esprit
mentendonien verrait les choses autrement. Ou p’têt
que l’amour d’ta vie t’a envoyé un message qu’t’as
pas encore saisi. Apporte-moi la réponse avant l’aube
dans trois jours, ou j’pourrais bien m’lasser d’mon
nouveau chirurgien. Et quand j’me lasse des choses,
elles ont tendance à pas durer. »
Le ventre noué, Niclays caressa l’ouvrage des
pouces.
« Oui, très honorée Impératrice Dorée », ­murmura-t-il.
Laya le raccompagna.
51
Dehors, l’air était froid et vif. « Eh bien, commenta
Niclays d’un ton pesant, j’imagine que nous ne nous
reverrons plus, Laya. »
Elle fronça les sourcils. « Tu capitules, Niclays ?
— Je n’arriverai pas à résoudre ce mystère en trois
jours, Laya. Même trois cents ne me suffiraient pas. »
Laya l’attrapa par les épaules, et la puissance de
son étreinte le força à s’arrêter. « C’Jannart – l’homme
que t’aimais… l’interrogea-t-elle en le regardant droit
dans les yeux. Tu crois qu’il voudrait qu’tu baisses
les bras, ou qu’tu continues ?
— Je ne veux pas continuer ! Tu ne comprends
donc pas ? Personne en ce monde ne veut donc le
comprendre, maudits ? Suis-je le seul à être hanté ? »
Un trémolo furieux modula son timbre. « Tout ce que
j’ai fait – tout ce que j’étais – tout ce que je suis, c’est
à cause de lui. Il était déjà quelqu’un avant moi. Je
ne suis personne sans lui. J’en ai marre de vivre sans
lui à mes côtés. Il m’a délaissé au profit de ce livre
et, par le Saint, je lui en veux profondément. Je lui
en veux chaque minute de chaque jour. » Sa voix se
brisa. « Vous, les Lasians, vous croyez en la vie après
la mort, n’est-ce pas ? »
Laya le considéra.
« Certains d’entre nous, oui. L’Verger des divi-
nités, confirma-t-elle. Il t’attend p’têt là-bas. Ou à
la Grande Table du Saint. Ou p’têt qu’il est nulle
part. Quoi qu’il en soit, toi, t’es encore là. Et c’est
pas sans raison. » Elle porta une main calleuse à
sa joue. « T’as un fantôme, Niclays. N’en d’viens
pas un toi-même. »
Depuis combien d’années ne lui avait-on plus tou-
ché le visage, ou témoigné de la compassion ?
« Bonne nuit, dit-il. Et merci, Laya. »
Il la laissa là.
52
Il s’allongea sur le flanc, sur son petit bout de pont,
et se mordit le poing. Il avait fui Mentendon. Il avait
fui l’Ouest. Et il avait beau fuir, son fantôme ne le
lâchait pas.
Il était trop tard. Il était fou de chagrin. Et ce, depuis
des années. Il avait perdu l’esprit le soir où il avait
retrouvé Jannart, mort, au Soleil resplendissant, l’au-
berge qui leur avait servi de nid d’amour.
Jannart était censé être rentré de son voyage depuis
une semaine, mais nul ne l’avait vu. Incapable de le
trouver à la cour, et ayant entendu dire par Aleidine
qu’il ne se trouvait pas à Zeedeur, Niclays s’était
rendu au seul autre endroit possible.
L’odeur de vinaigre l’avait assailli aussitôt. Une
médecin portant un masque antipeste peignait des
ailes rouges sur la porte. Et quand Niclays l’avait
bousculée pour passer, il avait trouvé Jannart, comme
endormi, ses mains rouges repliées sur sa poitrine.
Jannart avait menti à tout le monde. La bibliothèque
où il avait espéré dénicher des réponses ne se situait
pas à Wilgastrōm, mais à Gulthaga, la cité rasée par
l’éruption du mont Effroi. Il avait sans doute pensé
que les ruines seraient sans grand risque, mais il devait
forcément être conscient du danger. Il avait trompé sa
famille, ainsi que l’homme qu’il aimait. Tout ça dans
l’espoir de combler un trou dans l’histoire.
Une vouivre dormait dans les couloirs depuis long-
temps abandonnés de Gulthaga. Une morsure avait
suffi.
Il n’existait aucun remède. Jannart le savait, et
il avait voulu partir avant que son sang se mette à
brûler et que son âme se consume. Il s’était donc
rendu déguisé au marché noir, où il s’était procuré
un poison nommé poudre d’éternité. Cela lui avait
valu une mort paisible.
53
Niclays tremblait. Il revoyait encore la scène, tant
d’années après, dans le moindre détail. Jannart gisant
sur le lit, leur lit. Dans une main, le médaillon que
Niclays lui avait offert le matin qui avait suivi leur
premier baiser, avec le fragment de texte dissimulé
à l’intérieur. Dans l’autre, une fiole vide.
La médecin, l’aubergiste et quatre autres personnes
avaient dû joindre leurs forces pour le retenir. Il
entendait encore ses propres hurlements de déni,
se souvenait du goût des larmes, percevait l’odeur
douceâtre du poison.
Imbécile, s’était-il écrié. Espèce de salopard d’égoïste
d’imbécile. Je t’ai attendu. J’ai attendu trente ans…
Certains couples atteignaient-ils jamais le lagon
Lacté, ou en rêvaient-ils seulement ?
Il se prit la tête à deux mains. Avec la mort de
Jannart, il avait perdu la moitié de lui-même. La moi-
tié qui méritait de vivre. Il ferma les yeux, les tempes
palpitantes, la poitrine serrée – et lorsqu’il sombra
dans un sommeil agité, il rêva de la chambre tout
en haut du palais de Brygstad.
C’est un message codé, Clay.
Il sentait encore le vin noir sur sa langue.
Mon intuition me dit qu’il s’agit d’une information
capitale d’un point de vue historique.
Il profitait de la chaleur du feu sur sa peau. Il voyait
les étoiles, peintes avec précision au sein de leurs
constellations, aussi réelles que si leur nid d’amour
s’ouvrait directement sur le ciel.
Quelque chose dans ces caractères m’intrigue.
Certains sont plus gros, d’autres plus petits, et ils sont
espacés d’une étrange manière.
Il rouvrit subitement les paupières.
« Jan, souffla-t-il. Oh, Jan. Ton renard doré n’a pas
perdu tout son flair. »
41

Sud

Ead reposait dans son aire, luisante de sueur. Son


sang brûlant s’écoulait à toute allure.
Cela lui était déjà arrivé. La fièvre. Elle avait passé
huit ans dans le brouillard, les sens amoindris, et
voilà que le ciel venait de dissiper la brume. Chaque
souffle de vent était comme la caresse d’un doigt
épais sur sa peau.
Le bruit de la cascade était limpide. Elle entendait
les appels des indicateurs, des souï-mangas et des
ménures dans la forêt. Elle sentait les ichneumons,
les orchidées blanches et le parfum de l’oranger.
Sabran et sa peau si tendre lui manquaient. Se sou-
venir d’elle était une torture. Elle glissa une main entre
ses jambes et imagina un contact froid sur son corps,
des lèvres soyeuses, de la douceur du vin. Ses hanches
se cambrèrent, avant qu’elle s’écroule sur le lit.
Après quoi, elle resta allongée, brûlante.
L’aube devait être proche, désormais. Encore une
journée que Sabran passerait seule en Inys, cernée
par les loups. Margret ne pourrait pas réaliser des
miracles pour la sauver. Elle était vive d’esprit, mais
elle n’avait rien d’une guerrière.
Il devait exister un moyen de convaincre la Prieure
de défendre le trône inyssien.
55
Les domestiques avaient laissé un plateau de fruits
et un couteau sur sa table de chevet. Pendant quelque
temps, elle mangerait autant que trois hommes. Elle
se saisit d’une grenade.
Tandis qu’elle en coupait la fleur, sa main, que la
fièvre rendait maladroite, ripa. La lame lui entama
l’autre poignet, et du sang dégoutta de la plaie. Un
filet vermillon ruissela jusqu’à son coude.
Ead le considéra longuement, songeuse. Puis elle
enfila une robe et alluma une lampe à pétrole d’un
claquement de doigts.
Une idée commençait à germer dans son esprit.
Les couloirs étaient très silencieux, cette nuit-là.
À l’approche de la salle à manger, elle s’arrêta subi-
tement devant l’une des portes.
Elle se rappelait avoir couru dans ces tunnels en
compagnie de Jondu, portant l’une ou l’autre un
Aralaq glapissant. Comme elle avait pu redouter ce
corridor, sachant que c’était là que sa génitrice avait
rendu son dernier soupir.
Zāla du Agriya uq-Nāra, qui avait été munguna
avant Mita Yedanya. Derrière cette porte se trouvait
la chambre où elle avait péri.
Il y avait de nombreuses sœurs remarquables
au Prieuré, mais être remarquable était devenu la
marque de fabrique de Zāla. À dix-neuf ans, pendant
son deuxième mois de grossesse, elle avait répondu à
l’appel de la jeune Sahar Taumargam, future reine de
Yscalin, alors princesse des Ersyr. Une tribu nurame
avait malencontreusement réveillé deux vouivres
dans les Basses-Montagnes. Zāla avait découvert non
pas deux, mais six créatures harcelant les nomades.
En dépit du déséquilibre des forces évident, elle les
avait toutes éliminées sans aucune aide. Puis elle
56
s’était époussetée et avait chevauché jusqu’au mar-
ché de Zirin pour assouvir son envie de bonbons à
la rose.
Ead était née prématurément une demi-année plus
tard. Tu étais si petite que tu tenais dans une main, lui
avait un jour raconté Chassar en riant. Mais tu criais
si fort que tu aurais pu renverser des montagnes, ma
chérie. Les sœurs n’étaient pas censées trop s’impli-
quer émotionnellement avec leur progéniture, car
le Prieuré ne formait qu’une seule et même famille,
mais Zāla avait souvent fait passer des pâtisseries au
miel à Ead, qu’elle serrait contre elle lorsque per-
sonne n’était là pour le voir.
Mon Ead, lui avait-elle chuchoté en humant son
odeur de bébé. Mon étoile du soir. Si le soleil devait
s’éteindre demain, ta flamme éclairerait le monde.
Ce souvenir donna à Ead l’envie de se blottir contre
quelqu’un. Elle avait six ans, lorsque Zāla était morte
de son lit.
Elle apposa la main sur la porte avant de reprendre
son chemin. Puisse ta flamme s’élever pour illuminer
l’arbre.
La salle à manger était sombre et silencieuse. Seul
Sarsun était là, la tête repliée contre sa poitrine.
Quand elle pénétra dans la pièce, il se réveilla brus-
quement.
« Chut. »
Sarsun ébouriffa ses ailes.
Ead déposa sa lampe près de son perchoir.
Semblant sentir son intention, l’oiseau descendit
d’un bond pour scruter la boîte énigmatique. Ead
empoigna son couteau. Quand elle porta la lame à
sa peau, Sarsun laissa échapper un léger sifflement.
Elle s’entama la paume, assez profondément pour
57
que du sang s’en écoule généreusement, puis elle
plaça sa main sur le couvercle.
elle renferme des nuages de sel et de vapeur – elle
s’ouvre à l’aide d’une lame dorée.
« Siyāti uq-Nāra a dit un jour que le sang des mages
était doré, vois-tu, expliqua-t-elle à Sarsun. Pour que
mon couteau soit doré, je dois m’en servir pour faire
couler le sang. »
Elle n’aurait jamais cru qu’un oiseau puisse avoir
l’air sceptique avant de voir son expression.
« Je sais, ce n’est pas vraiment doré. »
Sarsun inclina la tête.
Les lettres gravées se remplirent progressivement,
comme incrustées de rubis. Ead patienta. Quand le
sang atteignit la fin du dernier mot, la boîte s’ouvrit
par le milieu. Ead s’écarta en tressaillant, et Sarsun
remonta se jucher sur son perchoir, tandis que la
relique se déployait telle une fleur nocturne en pleine
éclosion.
Elle renfermait une clef.
Ead la sortit de son lit de satin. Longue comme
son index, elle était en forme de fleur à cinq pétales
et à la tige arquée. Une fleur d’oranger. Le symbole
du Prieuré.
« Créature de peu de foi », lança-t-elle à Sarsun.
Celui-ci lui picora la manche et s’envola jusqu’à la
porte, où il se percha pour l’observer.
« Oui ? »
Il la toisa de ses deux billes noires, puis reprit son
essor.
Ead le suivit au travers d’une étroite porte, descen-
dit une volée de marches en spirale. Elle possédait
une mémoire caligineuse de l’endroit. Quelqu’un
l’avait amenée ici lorsqu’elle était toute petite.
58
Au pied de l’escalier, elle se retrouva dans une
pièce voûtée, dépourvue de lumière.
La Mère se dressait devant elle.
Ead brandit sa lampe en direction de l’effigie. Il
ne s’agissait pas de la Damoiselle en pâmoison de
la légende inyssienne. C’était la Mère telle qu’elle
apparaissait dans la vraie vie. Le cheveu ras, une
hache dans une main, une épée dans l’autre.
Sa robe était taillée pour la guerre, tressée dans
le style qu’appréciaient les guerriers de la maison
Onjenyu. Protectrice, combattante et née pour
commander – telle était la véritable Cléolind du
Lasia, fille de Sélinu le Gardeur de Serment. Entre
ses pieds ­reposait une figurine de Washtu, la déesse
du feu.
Cléolind n’avait jamais été ensevelie dans le sanc-
tuaire de Notre-Dame. Ses ossements reposaient ici,
dans son pays chéri, à l’intérieur d’un tombeau de
pierre placé sous la statue. La plupart des gisants
étaient représentés sur le dos, mais pas celui-ci. Ead
tendit la main vers l’épée avant de se tourner vers
Sarsun.
« Eh bien ? » l’interrogea-t-elle.
Il inclina la tête. Ead baissa sa lampe, cherchant
ce qu’elle était censée trouver.
Le cercueil était posé sur un socle. À l’avant de
celui-ci se trouvait une serrure, au milieu d’un renfon-
cement carré. Sarsun tapa de la serre, et Ead s’age-
nouilla pour y introduire la clef.
Elle la fit tourner, une sueur froide lui ruisselant
dans le cou. Elle prit une profonde inspiration et tira.
Un compartiment glissa hors du socle. Une boîte
en fer y était enfermée. Ead fit pivoter le fermoir en
forme de fleur d’oranger et l’ouvrit.
59
Un joyau reposait devant elle. Sa surface était d’un
blanc nacré, comme du brouillard piégé dans une
goutte de verre.
Sarsun gazouilla. Il y avait également un rouleau
de la taille de son auriculaire, qu’Ead n’avait d’abord
pas remarqué. Fascinée par la lumière qui dansait
dans la pierre, elle la ramassa du bout des doigts.
Dès qu’elle en effleura la surface, un hurlement
franchit ses lèvres. Sarsun cria à son tour quand
Ead s’effondra devant la Mère, les doigts liés au
joyau, à l’instar d’une langue collée à de la glace.
La dernière chose qu’elle entendit fut un bruisse-
ment d’ailes.

*
* *
« Tiens, ma chérie. »
Chassar tendit à Ead une coupe de lait de noix.
Aralaq était allongé sur le lit, la tête sur les pattes avant.
Le joyau reposait sur la table. Nul ne l’avait tou-
ché depuis que Chassar, alerté par Sarsun, avait
découvert et ramené dans la chambre solaire une
Ead inconsciente. Ses doigts n’avaient libéré la pierre
que lorsqu’elle était revenue à elle.
Elle tenait à présent la traduction du rouleau qui
s’était trouvé dans la boîte. Le sceau en avait déjà
été brisé. Les mots étaient tracés sur un papier fragile
recouvert d’un lustre étonnant ; les érudits avaient
estimé que le message en vieux seiikinois était par-
semé de termes étranges en sélinien.

Gloire à l’honorable Siyāti, sœur aimée


de l’éminente et honorée de longue date
Cléolind.
60

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