Comprendre l'Anthropocène et ses enjeux
Comprendre l'Anthropocène et ses enjeux
Guillaume Blanc
1 Introduction
Le cours « Énergie et climat » a été introduit dans le cursus de la Licence de Physique en 2020-
2021. Il constitue une introduction aux enjeux écologiques de la planète, au-delà des problématiques
du climat et de l’énergie, malgré son intitulé. Par « enjeux écologiques de la planète », nous enten-
dons toutes les contraintes auxquelles est soumis l’environnement naturel et par effet de ricochet qui
menacent les sociétés humaines. Ces contraintes sont de plusieurs ordres : le réchauffement clima-
tique, l’effondrement de la biodiversité, l’épuisement des ressources (pétrole, uranium, métaux, mé-
taux rares, etc.), les diverses pollutions comme celles du plastique ou des pesticides. Ces contraintes
fortes sont très bien documentées par la science, et font que nous sommes entrés dans une nouvelle
ère géologique, où l’être humain est devenu capable de modifier la planète Terre dans son ensemble.
Cette ère géologique est nommé l’anthropocène.
Comme nous allons le voir, cette situation n’est pas stable, elle empire de manière exponentielle.
Il y a donc urgence à inverser la tendance pour préserver l’espèce humaine (et les autres espèces
vivantes). Pour cela, il faut que chaque individu ait conscience du problème, puisque c’est toute la
société, c’est-à-dire notre mode de vie qui doit être modifié. Il y a donc nécessité à former l’ensemble
des citoyens aux problèmes et aux solutions pour y remédier (Jouzel 2022).
Les problèmes sont complexes puisqu’ils font appel à l’ensemble des sciences et qu’ils sont tous
connectés : le réchauffement climatique menace la biodiversité ; les solutions techniques envisagées
pour le contrer induisent des pollutions et entament un peu plus certaines ressources présentes en
quantités finies, etc. Les solutions sont également complexes puisqu’elles touchent intrinsèquement
à nos modes de vie.
Ce cours est donc une introduction à ces enjeux, avec l’objectif de vous inciter à poursuivre votre
formation au-delà, et surtout à réfléchir sur quoi faire à votre échelle. C’est ainsi un cours interactif à
plus d’un titre !
2 Exponentielle
2.1 Des problèmes en vue !
La figure 1 montre l’évolution d’un certain nombre de problèmes planétaires : l’augmentation
des concentrations en dioxyde de carbone, peroxyde d’azote, méthane, l’amincissement de la couche
d’ozone, l’augmentation de la température de la basse atmosphère, des inondations, de l’exploitation
des zones de pêche, la croissance de la quantité de crevettes d’élevage produite, des flux d’azote vers
les côtes océaniques, des pertes de forêts tropicales, des surfaces terrestres soustraites à la nature, de
l’extinction des espèces.
On peut voir que ces évolutions depuis 50 à 200 ans ne sont pas constantes, ni linéaires (figure
2a), mais qu’elles augmentent de plus en plus avec le temps.
1
F IGURE 1 – Évolution temporelle d’un certain nombre de problèmes planétaires. D’après Steffen et al.
2015a.
Vous connaissez la fonction exponentielle qui est égale à sa propre dérivée et dont la valeur en 0
vaut 1 (figure 2b).
Les courbes observées sur la figure 1 ressemblent à la représentation graphique de la fonction
exponentielle. On peut en effet les modéliser, ou les « ajuster » avec une courbe exponentielle.
Supposons qu’une population N (t ) à un instant t de quelque chose (des animaux, des noyaux
radioactifs, des virus, etc.) croisse dans le temps (pendant un intervalle de temps ∆t ) avec un taux
constant α. Alors la population à l’instant t +∆t est donnée par la population initiale, N (t ), à laquelle
2
(a) Courbe représentatives (croissantes) d’une fonction (b) Courbe représentative de la fonction x 7→ e x .
linéaire (rouge), cubique (bleue) exponentielle (vert).
N (t + ∆t ) = N (t ) + α · N (t ) · ∆t (1)
L’unité de α est l’inverse d’un temps ; α peut être positif (croissance) ou négatif (décroissance).
Cela donne :
N (t + ∆t ) − N (t )
= α · N (t ) (2)
∆t
Si on fait tendre ∆t vers 0, cela donne :
dN
= α · N (t ) (3)
dt
d’après la définition de la dérivée de la fonction N (t ) :
N (t + ∆t ) − N (t ) d N
lim = (4)
∆t →0 ∆t dt
L’équation (3) est une équation différentielle du première ordre à coefficients constants, sans second
membre.
Elle est caractéristique d’une variation exponentielle : le taux de variation instantanée de la quan-
tité N , soit d N /d t (ie la dérivée) est proportionnelle à la quantité N elle-même.
Pour résoudre cette équation, on peut séparer les variables, en la réarrangeant :
d N = α · N (t ) · d t (5)
soit :
dN
= α·dt (6)
N
En intégrant, on obtient la solution de cette équation :
N (t ) = N0 · e α·t (7)
avec N0 = N (0).
On peut réécrire (7) selon :
N (t ) = N0 · µt (8)
où µ est la croissance, tandis que α = ln µ est le taux de croissance.
3
2.2.3 Radioativité
La figure 3 montre la décroissance radioactive d’une population de noyaux de carbone 14, un des
isotopes du carbone, radioactif, dont la période est de 5600 ans.
Le taux de croissance annuel de la population mondiale est actuellement de 1,018 % (en 2020 1 ).
Cela signifie qu’à l’instant t = 0, on a N personnes ; à l’instant t = 1 an, on en a :
4
Ainsi, α = 0, 01018 · an−1 et la croissance vaut : µ = e α = e 0 , 01018 ' 1, 01018 (car e ² ' 1 + ² quand ² est
petit – développement limité de la fonction exponentielle).
Cette croissance exponentielle de la population est illustrée sur la figure 4.
2.2.5 Le covid
Avec la souche sauvage du SARS-CoV2, en mars 2020, on observait que le nombre de morts dou-
blait tous les 7 jours.
Donc, à t = 0, on a N morts ; à t = 7 jours, on a 2 × N morts :
soit :
2 = 1+α×7 (13)
d’où le taux de croissance :
1 −1
α= j = 0, 143 j−1 (14)
7
et une croissance de :
µ = e α = e 0 , 14 ' 1, 15 (15)
La figure 5 montre les différentes vagues de décès dus au covid depuis mars 2020. Le début de
chacune des vagues est à peu près exponentiel.
5
F IGURE 5 – Nombre de décès journaliers dus au covid en France. Source : [Link]
fr/france/.
Dans le monde réel une croissance exponentielle ne peut pas durer éternellement, sinon la po-
pulation concernée devient infinie, ce qui est physiquement impossible, le monde étant de taille ou
de capacité finie.
Ainsi, plutôt qu’un modèle exponentiel, on peut utiliser un modèle de Verhulst qui utilise une
fonction logistique. Pierre François Verhulst imagina ce modèle dans les années 1840 en réponse au
modèle de Malthus qui proposait une croissance exponentielle de la population. Verhulst propose
ainsi de tenir compte d’un taux de mortalité (nombre de décès annuel sur la population totale) et
d’un taux de natalité (nombre de naissances annuel sur la population totale) : selon ses hypothèses,
le taux de natalité n(N , t ) décroit linéairement avec la population N (t ), tandis que le taux de mortalité
m(N , t ) croit linéairement avec la population 2 . Alors :
dN
= N (t ) (n(N , t ) − m(N , t )) (16)
dt
avec :
n(N , t ) = a n · N (t ) + b n (17)
avec a n < 0 car, par hypothèse, le taux de natalité décroit avec la population et b n > 0 car le taux de
natalité ne peux pas être négatif. Et :
m(N , t ) = a m · N (t ) + b m (18)
avec a m > 0 car, par hypothèse, le taux de mortalité croit avec la population et b m > 0 car le taux de
mortalité ne peux pas être négatif. Les grandeurs a n,m et b n,m sont des constantes. Alors on a :
dN
= N (t ) (a n · N (t ) + b n − a m · N (t ) − b m ) = N (t ) (b − a · N (t )) (19)
dt
où a = −(a n − a m ) > 0 et b = b n − b m > 0 pour la population puisse croitre quand N est petit 3 .
2. En réalité, ces taux décroissent tous les deux. Voir, par exemple : [Link]
DemographicProfiles/Line/900.
3. La différence entre taux de natalité et taux de mortalité n(N , t )−m(N , t ) est le taux d’accroissement de la population.
6
En posant K = b/a (K > 0), on obtient :
dN N
µ ¶
= b ·N 1− (20)
dt K
K
N (t ) = ³ ´ (21)
K
1+ N (0) − 1 e −bt
La figure 6 montre une représentation graphique de cette fonction et de sa dérivée, avec la croissance
exponentielle et la saturation due au paramètre K .
F IGURE 6 – Fonction logistique (en rouge), d’équation y(x) = ¡ 10 ¢ et sa dérivée (en vert) ainsi
1+ 10
1
−1 e −2·x
que la fonction exponentielle (en bleu) d’équation y(x) = e 2·x .
En 1972 paraissait un rapport intitulé Les limites à la croissance (dans un monde fini) par les éco-
logues Donella et Dennis Meadows (entre autres). Le rapport montrait, à partir de simulations réa-
listes de notre société, que la croissance, dans le sens où la population croît tout en puisant indéfini-
ment dans un stock limité de ressources, ne pouvait durer éternellement. Il prédisait une courbe en
cloche dans l’évolution de différents paramètres comme la population, la nourriture disponible, les
ressources, la production industrielle, etc.
La figure 7 montre quelques courbes de ce modèle actualisées par Turner 2012.
L’époque actuelle se situe probablement au niveau du sommet des différentes courbes en cloche :
les limites prédites sont atteintes, comme nous allons le voir dans la section suivante.
Nous avons fêté les 50 ans de la parution de ce rapport dit Rapport Meadows 4 .
4. À ce sujet, je vous invite à écouter l’émission Affaires Sensibles du 16 février 2022 sur France Inter qui raconte
l’histoire de ce rapport ([Link]
sensibles-du-mercredi-16-fevrier-2022-7258377).
7
F IGURE 7 – Modèle de société élaboré en 1972 et mis à jour avec les données récentes. Tiré de Turner
2012.
3 Limites planétaires
Nous l’avons vu, une croissance infinie dans un monde fini n’est pas possible. On peut alors défi-
nir la notion de frontière et de limite planétaire (figure 8) (voir Boutaud & Gondran 2020).
Frontière planétaire : risque de la collectivité (la société) est prête à prendre dans un contexte mar-
qué par l’incertitude.
Limite planétaire : limite (éventuellement diffuse) au-delà de laquelle des points de bascule sont
identifiés.
Point de bascule : rétroaction positive = écartement du point d’équilibre.
Variable de contrôle : l’état du système peut être évalué à partir d’une stimulation (exemple : CO2
pour le réchauffement).
Les scientifiques ont identifiés 9 limites planétaires (Steffen et al. 2015b) :
1. Couche d’ozone = protection du vivant contre UV solaires. Le protocole de Montréal (1985) à
permit de trouver un substitut industriel. Limite non franchie.
2. Climat = réchauffement, concentration CO2 atmosphérique. Limite franchie.
3. Acidification des océans = la dissolution du CO2 dans l’eau génère de l’acide carbonique. Li-
mite non franchie.
4. Charge en aérosols atmosphériques. Limite non quantifiée
5. Cycles biogéochimiques
(a) Cycle de l’azote = engrais agricole (N2 + H2 → engrais). Limite franchie.
(b) Cycle du phosphore (élément nutritif agriculture), ressource non renouvelable. Limite
franchie.
6. Cycle de l’eau douce
(a) Eau bleue (usage domestique) : limite non franchie
(b) Eau verte (eau utilisée par la végétation) : limite franchie
8
F IGURE 8 – Illustration des notions de frontière et de limite planétaire.
7. Biodiversité = taux d’extinction 50 à 500 fois plus élevée que pendant l’Holocène (-12000 ans à
environ 1800). Limite franchie.
8. Changement d’usage des sols (déforestation). Limite franchie.
9. Introduction d’entités nouvelles dans l’environnement (molécules, substances toxiques, ra-
dioactivité, plastiques. . .). Limite franchie.
Elles sont indiquées sur la figure 9.
Ces limites seront étudiées dans la suite du cours.
Le dictionnaire Le Robert définit la science comme suit : « La science, du latin scientia signifiant «
connaissance », est ce que l’on sait pour l’avoir appris, ce que l’on tient pour vrai au sens large, l’en-
semble de connaissances, d’études d’une valeur universelle, caractérisées par un objet (domaine) et
une méthode déterminés, et fondés sur des relations objectives vérifiables. » La science est populaire-
ment assimilée pêle-mêle à des connaissances, à des personnes (les scientifiques), à des applications,
avec parfois un jugement de valeur assorti.
Nous pouvons ainsi définir la science comme une somme de connaissances qui sont obtenues
avec méthode. Par essence, ces connaissances ne sont ni bonnes ni mauvaises. Il convient ainsi de
distinguer ce qu’est la science, à savoir des connaissances acquises sur la nature et le monde qui
nous entoure, de la mise en application de ces connaissances, la technique ou la technologie. Cette
dernière met ainsi en œuvre des connaissances scientifiques acquises pour construire des méthodes,
des outils, des techniques, des instruments, etc., généralement dans le but de modifier l’environ-
nement humain. La technologie est le résultat de décisions politiques ou sociétales, le jugement de
valeur peut, le cas échéant, se faire à ce niveau.
9
F IGURE 9 – Les 9 limites planétaires identifiées.
Il est possible de classifier la science en différents domaines, plus ou moins poreux les uns avec
les autres. Nous distinguons ainsi traditionnellement les sciences exactes et les sciences humaines et
sociales. Dans le premier, nous retrouvons les sciences de la nature (sciences de la vie et de l’en-
vironnement, sciences de la Terre et de l’Univers, science de la matière) et les sciences formelles
(mathématiques, logique, informatique). Les sciences humaines et sociales regroupent, entre autres,
l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, la linguistique, la psychologie, l’économie, etc. Ce cloison-
nement n’est pas hermétique, il existe de nombreuses exceptions, dont la physique qui émarge dans
les différentes sciences exactes. Le découpage n’est pas disciplinaire, ni unique (on peut imaginer
d’autres manières d’effectuer une classification des disciplines scientifiques) ou exhaustif. Certaines
constructions scientifiques nécessitent par ailleurs des approches pluridisciplinaires ou interdiscipli-
naires, comme les études autour du climat, du réchauffement climatique, de la transition énergétique
ou plus généralement environnementale.
10
4.1.3 La vérité ?
La science s’efforce de comprendre comment fonctionne le réel (la nature au sens large), elle
propose des explications sous forme de théories ou modèles, généralement charpentés autour de ré-
sultats expérimentaux ou observationnels. Une explication satisfaisante ne signifie pas qu’elle soit
vraie dans l’absolu, c’est seulement la meilleure explication pour un phénomène donné à un mo-
ment donné : « La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse et ne touche jamais.
» Victor Hugo (L’art et la science 5 ). Une vérité scientifique est ainsi une proposition construite par
un raisonnement logique et rigoureux, vérifiée par l’expérience ou l’observation. Il s’agit néanmoins
d’une situation idéale qui ne correspond pas à la réalité physique et à sa complexité.
En effet, une étape fondamentale dans l’élaboration de la méthode a été quand la science est
devenue quantitative : au 17e siècle, Galilée fait des expériences sur le mouvement des corps, pour
en comprendre les lois. L’expérimentation permet de faire des mesures de propriétés physiques, ce
qui permet de discriminer des hypothèses contradictoires. La mesure est effectivement garante d’ob-
jectivité, dans la limite de l’interprétation des résultats, et permet d’obtenir des relations entre les
grandeurs qui modélisent un phénomène (Machon 2015).
Il faut néanmoins que les expériences soient discriminantes pour permettre de discriminer entre
les modèles et les théories, elles doivent être bien menées et reproductibles pour s’affranchir des
artefacts et des facteurs non contrôlés. Sinon, il y a le risque d’observer un phénomène qui n’a rien à
voir avec la cause annoncée, et de confondre une corrélation, c’est-à-dire un lien entre deux variables,
avec une causalité, c’est-à-dire l’effet que peut avoir l’une d’elle sur l’autre (figure 10).
Il n’est ainsi pas nécessaire de cerner exhaustivement tous les aspects d’un phénomène, de faire
toutes les expériences imaginables pour le comprendre et l’appréhender, il est souvent possible d’in-
duire des lois générales à partir d’un nombre restreint de mesures. Il existe ainsi des expériences plus
cruciales que d’autres, celles que l’histoire des sciences retient, mais également toutes celles qu’elle
ne retient pas mais qui ont permis d’aboutir à la compréhension du phénomène.
Ainsi, une collection de faits (données, mesures, observations. . .) permet une explication ration-
nelle qui va être la meilleure façon de comprendre cette partie-là de la nature, jusqu’à preuve du
contraire. Une explication satisfaisante ne signifie pas qu’elle soit vraie dans l’absolu, c’est seulement
la meilleure explication d’un phénomène donné à un moment donné. Par la suite, un nouveau fait
(théorie, expérience, observation. . .) peut permettre à l’explication d’évoluer. Par exemple, la gravi-
tation universelle de Newton permet d’expliquer une certaine partie des lois de la nature, elle a été
améliorée par la relativité d’Einstein qui permet d’étendre le domaine de compréhension et d’expli-
cation.
5. [Link]
11
F IGURE 10 – Illustration de la corrélation entre l’espérance de vie à la naissance en France, pour les
hommes (bleu) et pour les femmes (rouge), en fonction de la concentration en gaz carbonique dans
l’atmosphère. Si la corrélation est belle, il est évident qu’il n’y aucune causalité entre les deux va-
riables, ce n’est pas le gaz carbonique qui permet de vivre plus longtemps. Néanmoins les deux gran-
deurs croissent avec le temps.
(a) (b)
Mais ce schéma est trop simpliste pour recueillir l’ensemble des démarches qui contribuent à la
construction de la science. On pourrait y ajouter la notion de sérendipité, à savoir les découvertes
effectuées par hasard ; l’établissement des politiques scientifiques à différentes échelles qui stipulent
les axes dans lesquels la recherche doit être faite. La notion d’observation et d’expérience est elle-
même réductrice : il faut parfois avoir recours à un grand nombre d’expériences ou d’observations
pour cerner un phénomène, ou bien, dans certaines disciplines, à la classification pour tirer des traits
généraux. Il n’y a donc pas une seule et unique méthode scientifique, mais des méthodes qui peuvent
de surcroît différer selon les disciplines.
12
4.4 Qu’est-ce qui distingue la science d’un autre champ de connaissance ?
4.4.1 L’erreur fait partie de la méthode
F IGURE 12 – Ce graphique montre les résultats expérimentaux de mesures de la durée de vie du neu-
tron, qui est l’un des nucléons dans les noyaux atomiques (Nakamura 2010). À l’état libre, c’est-à-dire
non confiné dans le noyau, il se désintègre en un quart d’heure. L’évolution des mesures du temps de
vie du neutron depuis les années 1960 montre combien la mesure a progressé, et surtout, par rapport
à ce que l’on sait faire actuellement, elle était fausse jusque dans les années 1980. Fausse notamment
parce que les barres d’incertitudes d’alors, bien que plus grandes qu’actuellement, n’étaient pas com-
patibles avec les mesures actuelles.
Le philosophe autrichien Karl Popper (1902-1994) a introduit le critère de réfutabilité en 1910 qui
permet de démarquer une science d’un champ de connaissances qui ne l’est pas. Une science peut
être ainsi définie comme étant réfutable (ou falsifiable). Réfuter, c’est contredire un énoncé par une
démonstration argumentée qui en établit la fausseté. Par exemple l’assertion « tous les corbeaux sont
noirs » peut être réfutée en observant un corbeau blanc. Elle est donc scientifique de ce point de vue.
En revanche, l’affirmation « tous les humains sont mortels » n’est pas réfutable, car il faudrait attendre
un temps infini pour conclure, ce qui n’est pas possible. Elle n’est donc pas scientifique.
Une croyance s’appuie au contraire sur un principe d’autorité et de certitude (dogme), les faits
non conformes sont écartés. Une pseudo-science est une croyance qui se pare des atours de la science
sans en avoir la rigueur et la méthode. Cela peut ainsi être une théorie qui a été scientifique, mais qui
a été réfutée, comme la mémoire de l’eau en tant qu’explication du dogme homéopathique.
13
4.5 Comment est actuellement produite la connaissance scientifique ?
4.5.1 Un socle fiable et stable
La production de connaissances scientifiques repose sur un socle fiable, qui est celui typique-
ment enseigné en sciences exactes dans les premières années de l’enseignement supérieur. Ainsi
l’existence des atomes, par exemple, ne fait pas débat, comme celle de la rotondité de la Terre à une
certaine échelle spatiale. L’exploration de l’inconnu se fait donc à la frontière avec ce socle, de façon
fluctuante, par essais-erreurs, petit à petit, par les chercheurs.
Les scientifiques sont ceux qui cherchent à comprendre comment fonctionne le monde par le
prisme de la science. Il peut s’agir d’amateurs (citoyens éclairés) ou de chercheurs professionnels. En
France, un chercheur en sciences est soit un chercheur à plein temps dans un Établissement Public
à Caractère Scientifique et technologique (EPST) comme le CNRS, l’INSERM, l’INRAE, l’INRIA, etc.,
ou dans un Établissement Public à Caractère Industriel et Commercial (EPIC) comme le CEA, soit
un enseignant-chercheur (Université) avec une charge d’enseignement. Au CNRS, par exemple, il y
a des chargés de recherche, des directeurs de recherche. À l’université, il y a des maîtres de confé-
rence, des professeurs des universités. Tous sont fonctionnaires. Les enseignants-chercheurs sont les
« profs » à l’université, ils ont une mission d’enseignement qui est statutairement de 192 heures de-
vant les étudiants, chaque année. Ils font également de la recherche. Il y a également des étudiants
en doctorat, avec ou sans charge d’enseignement (vacation ou monitorat), des docteurs en « post-
doc » sorte de CDD de la recherche d’après le doctorat, souvent sans charge d’enseignement, des
ATER (Attachés Temporaires d’Enseignement et de Recherche), qui sont l’équivalent des enseignants-
chercheurs mais en CDD (toujours après un doctorat). Certaines entreprises ont des laboratoires de
recherche et développement, auquel cas elles emploient des chercheurs.
La production scientifique se fait par l’intermédiaire de publications dans des journaux spécia-
lisés. Il existe un grand nombre de revues dans chaque domaine de la science. Par exemple en as-
trophysique, on a : Astronomy and astrophysics, Astrophysical Journal, Monthly Notices of the Royal
Astronomical Society, New Astronomy, etc. Il existe également quelques revues généralistes comme
Nature ou Science. Dans quasiment tous les domaines des sciences de la nature, la langue de publi-
cation est l’anglais (la science est internationale, elle s’est « mondialisée » bien avant le reste de la
société !).
Un article est soumis à une revue ; un comité éditorial demande à des scientifiques (deux, typique-
ment) ayant le même domaine de compétence (et si possible pas de lien avec les auteurs de l’article)
de lire l’article afin de décider s’il répond aux canons de la science et mérite d’être publié. Il s’agit de
l’évaluation par les pairs, qui est généralement anonyme. Ce point est crucial, c’est ce qui distingue
la production de la connaissance scientifique du reste des publications (figure 13). Ce processus per-
met d’avoir des publications de qualité, ce qui n’est pas le cas dans les livres ou dans les revues de
vulgarisation dont les critères de publication ne sont pas scientifiques mais lucratifs (un livre doit se
vendre, peu importe ce qu’il contient). Même s’il existe (et heureusement !) des livres de très bon ni-
veau, et des revues de vulgarisation de très bon niveau (comme Pour la Science, La Recherche, etc.,
par exemple), le fait qu’ils soient publiés ne le garantit cependant pas.
Il y a des limites à ce schéma qui sont dues à la capitalisation de la science : les chercheurs du
monde entier sont soumis à une pression pour publier toujours plus, ce qui amène à des dérives qui
14
F IGURE 13 – Illustration du processus de publication d’un article scientifique. Le point le plus impor-
tant est celui de la relecture par les pairs, qui permet de garantir un respect des canons de la méthode
scientifique. Une liste typique de questions que doivent se poser les relecteurs est indiquée.
Un résultat scientifique publié n’est pas pour autant gravé dans le marbre ! La science est un pro-
cessus long, qui demande de refaire les expériences, de vérifier, de contrôler, de valider, de refaire
les observations, etc. Un résultat publié l’est souvent au conditionnel. Avant de devenir un résultat
fiable, il doit être vérifié par la communauté dans son ensemble. Une seule étude ne constitue gé-
néralement pas un résultat suffisamment fiable pour être traité comme tel. La fiabilité se solidifie
quand plusieurs études différentes sont concordantes dans leurs résultats. Enfin, quand la majorité
de nombreuses études va dans le même sens, on parle de consensus scientifique. La figure 14 illustre
cela : un fait constitué d’un témoignage, d’une expérience personnelle, d’une rumeur ne constitue en
rien quelque chose de fiable. Même le résultat d’une seule étude scientifique doit être considéré avec
extrême précaution.
Un consensus scientifique est une position sur laquelle la plupart des scientifiques spécialistes
d’un domaine s’accordent à un moment donné. Le consensus scientifique n’est, en lui-même, pas
un argument scientifique, et il ne fait pas partie de la méthode scientifique. L’histoire des sciences
regorge de consensus qui se sont révélés faux : l’éther luminifère, immuabilité de l’écorce terrestre. . .
Inversement, une controverse scientifique est un débat opposant des personnalités scientifiques sur
un point scientifique. Ce débat a lieu dans le champ de compétences des acteurs. Par exemple, ac-
tuellement les astrophysiciens spécialistes de l’univers se disputent (amicalement !) à propos de la
nature de deux composantes essentielles de l’univers, l’énergie noire et la matière noire ou encore
sur la valeur de la constante de Hubble qui quantifie le taux d’expansion de l’univers.
Inversement, certains sujets scientifiques font irruption dans le débat public quand ils touchent
des domaines liés à la société (santé, environnement. . .). Il y a controverse publique quand le débat
a lieu autour d’un tel sujet avec des acteurs qui ne sont pas forcément scientifiques et qui sont sou-
15
F IGURE 14 – L’échelle des preuves scientifiques.
vent en dehors de leur domaine de compétence, comme par exemple sur les OGM, le nucléaire, le
réchauffement climatique, les pesticides, etc.
Ce qui n’empêche pas certaines controverses scientifiques de déborder dans le débat public, sou-
vent en faisant fi de la règle qui veut (ou qui voudrait) qu’une seule étude doive être scientifiquement
vérifiée et validée avant que tout un chacun ne s’en empare. On peut citer la question des neutrinos
supraluminiques en 2011 qui a fait beaucoup parler avant d’être réfutée six mois plus tard, ou bien la
mémoire de l’eau suite à une expérience en 1988 qui n’a jamais pu être reproduite, dont l’hypothèse
a été réfutée, ou encore celle de la fusion froide en 1989, également réfutée.
Un exemple de consensus scientifique qui est également une controverse publique est celui du
réchauffement climatique d’origine anthropique (figure 15). Entre 90 % et 100 % (selon la question
posée) des scientifiques spécialistes du sujet adhèrent au consensus depuis (au moins) plus de 15
ans (Cook et al. 2016), tandis que d’innombrables sondages montrent qu’une partie (entre 10 % et
50 % typiquement, valeur qui varie d’un pays à l’autre, d’une année à l’autre, et qui semble tendre à
diminuer) de la population n’y croit pas.
16
4.6 Le traitement médiatique de l’information scientifique
Les journalistes sont un rouage essentiel pour la transmission des connaissances scientifiques
entre les chercheurs et le public. Ils ont ainsi une responsabilité importante en termes de déontologie
et d’objectivité. Sans maîtriser la manière dont la science se construit, cela peut amener à des dérives
regrettables.
Le temps de la construction scientifique est long. Les processus qui demandent de refaire les ex-
périences, les observations, de vérifier, contrôler, valider, sont longs, ils peuvent prendre plusieurs
mois, plusieurs années voire plusieurs décennies. Cette échelle de temps n’est pas en adéquation
avec le temps journalistique, dans une éternelle course au scoop scientifique, au risque d’apporter
dans la sphère publique un résultat au mieux non étayé, au pire faux. La dérégulation du marché de
l’information avec l’avènement de l’Internet met les médias traditionnels (presse, radio, télévision)
à rude épreuve, tout un chacun peut désormais s’improviser journaliste sur le web. De fait, les man-
quements à la déontologie journalistique sont fréquents : le conditionnel prudent de la conclusion
d’une étude se transforme rapidement en certitude.
Cela ne prête pas forcément à conséquence quand les enjeux sont uniquement des enjeux de
connaissance comme en sciences fondamentales (voir la controverse des neutrinos supraluminiques) ;
en revanche sur des sujets dont les enjeux sont sociétaux comme le réchauffement climatique ou la
santé humaine, les manquements journalistiques peuvent provoquer des épidémies de peurs irrai-
sonnées (les ondes électromagnétiques de la téléphonie mobile et la santé, les OGM et le cancer, les
vaccins. . .) ou des décisions politiques infondées (comme pour l’énergie nucléaire civile) ou des ab-
sences de décision politique (réchauffement climatique).
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où les résultats d’une recherche sur un moteur quelconque montrent dans les premières places les
sites qui sont les plus populaires et non ceux qui distillent l’information la plus sûre.
4.9 Conclusion
Les enjeux environnementaux sont des enjeux scientifiques avant d’être des enjeux de société.
À ce titre, pour les comprendre et s’en faire une idée objective, il faut commencer par comprendre
comment la science se construit. Après quoi, les connaissances adéquates sont primordiales.
En tant qu’enjeux de société, un regard avec « esprit critique » est nécessaire. L’esprit critique est
à la fois un « état d’esprit » et un « ensemble de pratiques » qui se nourrissent mutuellement. Ce n’est
jamais un « acquis ». Il faut en permanence l’actualiser et le travailler. On ne peut jamais prétendre le
posséder parfaitement, on doit toujours chercher à l’accroître !
La crise du covid l’a montré, des enjeux autres que scientifiques peuvent prendre le pas sur la
connaissance et les « fake news » ne sont jamais très loin. C’est également le cas dans les enjeux
écologiques.
Pour « réenchanter » le rationalisme et la science, il faut au maximum se référer aux sources pri-
maires de l’information. Dans le cadre de la science il s’agit des articles scientifiques validés pr les
pairs. Il faut faire attention aux rapports des agences sanitaires, parfois biaisés par rapport aux résul-
tats scientifiques. Il faut se former pour comprendre le socle de connaissances de base. Enfin, il faut
savoir et accepter de se remettre en question.
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