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Bilan économique du Cameroun 2018-2025

Le numéro spécial d'Investir au Cameroun dresse un bilan des sept dernières années de transformation économique, mettant en lumière les réussites et les défis rencontrés par le pays. Malgré des turbulences mondiales, le Cameroun a maintenu une croissance économique et a mis en œuvre des réformes pour diversifier son économie et renforcer la résilience. Le magazine appelle à un débat éclairé sur l'avenir du pays à l'approche des élections de 2025.

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Bilan économique du Cameroun 2018-2025

Le numéro spécial d'Investir au Cameroun dresse un bilan des sept dernières années de transformation économique, mettant en lumière les réussites et les défis rencontrés par le pays. Malgré des turbulences mondiales, le Cameroun a maintenu une croissance économique et a mis en œuvre des réformes pour diversifier son économie et renforcer la résilience. Le magazine appelle à un débat éclairé sur l'avenir du pays à l'approche des élections de 2025.

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Septembre 2025 / N° Spécial

GRANDS CHANTIERS - AGRICULTURE - ENERGIE - MINES - INDUSTRIE - SERVICES - FINANCE

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INVESTIRAU
CAMEROUN
.COM
Retrouvez chaque jour
l’actualité économique du Cameroun
EDITORIAL

Yasmine Bahri-Domon,
directrice de la publication

Debattez !
Dans quelques semaines les matie, intégration régionale, agriculture,
Camerounais seront appelés aux urnes. numérique, climat des affaires…
Ils auront à décider lequel des candi-
dats à la fonction suprême sera appelé à Au-delà des débats sur l’âge du capitaine
conduire le pays pour les sept prochaines et des pronostics sur les successeurs
années. putatifs, ce numéro spécial d’Investir au
Cameroun vous livre des chiffres vérifiés,
Pour éclairer le débat qui ne va pas des faits avérés ainsi que des points de
manquer de passionner une majorité de vue d’acteurs économiques camerounais
citoyens, Investir au Cameroun a tenté indépendants.
de dresser un bilan concret, documenté
et aussi objectif que possible du dernier Lisez, échangez, débattez. En dépit de
septennat. tout, le Cameroun est parvenu jusqu’à
lors à rester uni et à vivre en paix. Puisse
Il s’agit de constater dans chaque cette contribution éditoriale apporter
domaine majeur de la vie publique ce sa modeste pierre à l’édification d’un
qui a été réalisé, ce qui tarde à l’être, les Cameroun encore plus fort, plus juste
défis auquel le pays fait face et comment et plus uni durant les sept prochaines
le gouvernement les aborde : infrastruc- années.
tures, emplois, éducation, justice, diplo-

Magazine économique camerounais fondé en 2011.


Editeur : Stratline Ltd
Directrice de publication : Yasmine Bahri-Domon.
Opéré par l’Agence Ecofin
Rédacteur en chef : Baudouin Enama
redaction@[Link]

Numéro spécial réalisé sous la direction éditoriale d’Idriss Linge.


Remerciements pour leurs contributions à François Bambou, Salamatou Bantse, Jules Hilaire Focka
Focka, Emmanuel Noumbissie Ngakam, Jacques Jonathan Nyemb, André Siaka, Joel Sikam, Yves
Bertrand Solanga.

© Investir au Cameroun – Septembre 2025.

N° Special / Septembre 2025 3


AU SOMMAIRE
SEPT ANNÉES DE TRANSFORMATION DANS LA
RÉSILIENCE
Par Idriss Linge

UNE ÉCONOMIE EN MUTATION MALGRE DES VENTS CONTRAIRES

08 • P ouvoir d’achat et résilience des ménages 21 • E mploi et entrepreneuriat


Une navigation stratégique face aux La jeunesse au cœur de la stratégie de
menaces inflationnistes transformation économique

10 • P roduction industrielle et diversification 23 • Y ves-Bertrand Solanga « L’écosystème


Un secteur en mutation malgré les défis camerounais est encore jeune, mais il
structurels regorge d’opportunités. »

12 • J oel Sikam « La demande pour des 25 • P roduction agricole


produits industriels de qualité, fabriqués L’agriculture de l’avenir prend racines
localement, est en forte hausse »
27 • D
 iaspora camerounaise
14 • C limat des affaires et investissement privé Co-construction en cours d’un partenariat
Une attractivité qui s’améliore stratégique pour le développement

16 • J acques Jonathan Nyemb « Des nouvelles 28 • E xportations et intégration régionale


passerelles devront être ouvertes entre Le commerce extérieur reprend son
secteur public et secteur privé » souffle

4 N° Special / Septembre 2025


MODERNISATION DES INSTITUTIONS PUBLIQUES ET REGULATION ECONOMIQUE

30 • R éformes de l’administration publique 39 • D


 écentralisation et gouvernance locale
Une administration qui se digitalise et Les collectivités territoriales
qui se décentralise décentralisées dans l’action économique
32 • F rançois Bambou « Les témoignages 41 • J ules Hilaire Focka Focka « Un plan
recueillis montrent que ces politiques ambitieux mais réaliste, qui doit
commencent à produire des effets transformer l’Ouest en une destination
tangibles. » de premier plan. »
37 • J ustice et État de droit
Les lents progrès du système judiciaire

GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

44 • I nfrastructures énergétiques 52 • I nfrastructures de télécommunications


Une révolution électrique en marche La révolution numérique à (trop) petits
pas
46 • I nfrastructures de transport
Des avancés sur le désenclavement et 54 • I nfrastructures urbaines et habitat
l’intégration régionale Des efforts en vue d’avoir des villes
durables et inclusives
48 • S alamatou Bantse « Des avancées notables
ont donné espoir mais des difficultés
persistent »

COOPÉRATION INTERNATIONALE ET PARTENARIATS

56 • P artenariats stratégiques 66 • A ndré Siaka « Le changement le plus


Une diplomatie économique qui s’affirme significatif est l’émergence d’une
classe d’entrepreneurs nationaux dans
59 • E mmanuel Noubissie Ngankam « Le pratiquement tous les secteurs »
Cameroun a à ses portes un marché de
plus de 350 millions de consommateurs »
64 • I ntégration sous-régionale
Le Cameroun, moteur historique en
Afrique centrale

N° Special / Septembre 2025 5


LA DOCUTHÈQUE
D’INVESTIR AU
CAMEROUN
Déjà 200 rapports et études concernant
l’économie du Cameroun.
Plus de 40 sources dont BEAC,
BAD, Afreximbank, Banque
mondiale, FMI, Congrès
américain, Banque de France,
Interpol, GICAM, CRADEC, etc.

6 N° Special / Septembre 2025


EDITORIAL

Idriss Linge

Sept années de transformation


dans la résilience
Le septennat 2018-2025 restera dans taux économiques camerounais, de la
l’histoire du Cameroun comme une pertinence des choix stratégiques opérés
période au cours de laquelle la volonté mais aussi les capacités d’adaptation des
politique a affiché des ambitions de acteurs économiques, notamment ceux
transformation, mais qui a dû déployer du secteur privé.
une résilience remarquable face aux
défis multiples qui ont secoué l’éco- La Stratégie Nationale de
nomie mondiale. Alors que la planète Développement 2020-2030 (SND30) a
traversait successivement la pandémie guidé une majeure partie des actions
de Covid-19, les répercussions du conflit gouvernementales vers l’objectif de
russo-ukrainien et une inflation générali- transformation structurelle de l’écono-
sée, le Cameroun a su naviguer à travers mie. L’objectif de réduction de la dépen-
ces turbulences avec de nombreuses dance aux importations et de stimula-
réussites pas toujours mesurées au sein tion de la production locale a trouvé sa
de l’opinion publique traduction concrète dans de nombreux
projets et réformes, de l’agriculture à
Cette édition spéciale d’Investir au l’industrie manufacturière.
Cameroun dresse le bilan de ces sept
années cruciales, période durant laquelle Ce magazine présente un panorama
le pays a posé les jalons d’une économie complet de ces réalisations, sans omettre
plus diversifiée, plus résiliente et mieux les défis qui demeurent. Car si les acquis
intégrée dans les chaînes de valeur régio- sont tangibles, des enjeux majeurs
nales et mondiales. De la mise en service subsistent : la nécessité d’accélérer la
du barrage hydroélectrique de Nachtigal diversification économique, de renfor-
à l’expansion du port en eau profonde de cer l’inclusion financière, et de pour-
Kribi, en passant par les réformes struc- suivre la modernisation des institutions
turelles du secteur agricole, le Cameroun publiques.
a démontré sa capacité à maintenir le
cap du développement malgré l’adversité. L’année 2025 s’ouvre sur de nouvelles
perspectives, avec la fin du programme
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : une économique et financier avec le FMI
croissance économique qui s’est mainte- et l’ambition renouvelée de faire du
nue autour de 3,5% en 2024, une inflation Cameroun un pays émergent à l’horizon
maîtrisée après les pics de 2022-2023, et 2035. Les bases sont solides, la vision est
des investissements directs étrangers qui claire, la détermination intacte et une
ont progressé de 15,7% en 2024. Ces per- mobilisation plus forte des acteurs éco-
formances, obtenues dans un contexte nomiques est plus que jamais requise.
international difficile, sont à mettre
au crédit de la solidité des fondamen-

N° Special / Septembre 2025 7


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

UNE ÉCONOMIE EN MUTATION MALGRE DES VENTS CONTRAIRES

Pouvoir d’achat et résilience des ménages


Une navigation stratégique face
aux menaces inflationnistes

Pour 2025, le gouvernement s’est fixé pour objectif officiel de ramener l’inflation à 4 %.

L’économie camerounaise a connu rupture significative. Le taux d’infla- exacte n’est pas encore quantifiée.
une période de relative stabilité des tion est passé à 6,3 % en 2022, puis à Les perturbations climatiques et les
prix entre 2009 et 2021, avec un taux 7,4 % en 2023, avant de reculer à 4,5 défis sécuritaires, notamment dans
d’inflation ne dépassant pas 3 %. % en 2024. Sur l’ensemble de la pé- les régions du Nord-Ouest et du
Cette décennie de maîtrise des prix riode 2022-2024, l’inflation cumulée Sud-Ouest, ont également contri-
a pris fin en 2022, lorsque le pays, atteint 19,3 %. Cette flambée résulte bué à la hausse des prix. Sur le plan
à l’instar de nombreuses nations, d’un ensemble de facteurs nationaux international, les répercussions du
a été frappé par une série de chocs et internationaux qui ont convergé conflit russo-ukrainien, les séquelles
multiples. Ces chocs ont entraîné pour peser sur le pouvoir d’achat des de la pandémie de COVID-19 et les
une recrudescence des pressions ménages. fluctuations du FCFA par rapport
inflationnistes sans précédent depuis Au niveau national, la réduction au dollar américain ont amplifié ces
plusieurs années, selon les données progressive des subventions sur les pressions.
de l’Institut National de la Statistique carburants a eu un impact direct Les produits alimentaires ont été le
du Cameroun (INS). sur les coûts de transport et de principal moteur de l’inflation, avec
La période 2022-2024 marque une production, même si son ampleur une hausse de 11,1 % en 2023, selon

8 N° Special / Septembre 2025


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

l’INS. Les coûts de transport ont des Chaînes de Valeurs Agricoles


augmenté de 15 % la même année, (PDCVA) visent à renforcer la pro-
principalement en raison de la
hausse des prix du carburant. Cette
Parmi les actions duction de denrées clés : palmier à
huile, plantain, ananas, etc.
conjoncture a eu un impact direct concrètes mises Les efforts concertés commencent
sur la vie quotidienne : selon les
premières estimations préliminaires
en œuvre depuis à produire des résultats : le taux
d’inflation est redescendu à 4,5 %
de l’Enquête Camerounaise Auprès 2018, le soutien à en 2024. Bien que ce niveau reste
des Ménages (ECAM 5), l’incidence
de la pauvreté se serait légèrement
l’agriculture et à la au-dessus du seuil de 3 % fixé par la
CEMAC, la tendance à la baisse est
redressée, autour de 37,7 % en 2022. sécurité alimentaire jugée positive par les institutions
Ce chiffre reste toutefois à confirmer
lors de la publication officielle du
occupe une place nationales et internationales.
Pour 2025, le gouvernement s’est
rapport définitif. centrale. fixé pour objectif officiel de ramener
Face à ces défis, le gouverne- l’inflation à 4 %. Cette projection
ment camerounais a mobilisé un est conforme aux travaux internes
ensemble de mesures articulées du ministère de l’Économie, de la
autour de la Stratégie Nationale de œuvre depuis 2018, le soutien à l’agri- Planification et de l’Aménagement du
Développement 2020-2030 (SND30). culture et à la sécurité alimentaire Territoire. Elle reflète la volonté des
L’objectif central est de réduire la dé- occupe une place centrale. La loi de autorités de consolider les acquis de
pendance du pays aux importations finances 2023 a, en effet, exonéré la période 2018-2025 et de poursuivre
et de stimuler la production locale, de droits et taxes à l’importation une politique de stabilisation des
un levier essentiel contre l’inflation les semences, engrais et intrants prix au service du pouvoir d’achat
importée. agricoles. Des projets structurants des ménages.
Parmi les actions concrètes mises en comme le Projet de Développement

Les coûts de transport ont augmenté de 15 % la même année, principalement en raison de la hausse des prix du carburant.

N° Special / Septembre 2025 9


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Production industrielle et diversification


Un secteur en mutation malgré
les défis structurels
Depuis 2018, le Cameroun a entrepris
une transformation ambitieuse de
son tissu industriel, positionnant la
diversification économique au cœur
de sa stratégie de développement.
Cette période a été marquée par des
dynamiques complexes, oscillant
entre des efforts soutenus de moder-
nisation et les contraintes imposées
par un environnement économique
international turbulent.
Le secteur industriel camerounais
a démontré une résilience remar-
quable durant cette période. En 2024,
la valeur ajoutée manufacturière a at-
teint 13,9% du PIB, témoignant d’une
progression constante bien qu’encore
éloignée de l’objectif ambitieux de
25% fixé par la Stratégie Nationale
de Développement 2030 (SND30).
Cette performance s’inscrit dans un
contexte où le secteur industriel,
en particulier manufacturier et du
bâtiment, a contribué significative-
ment à la croissance du PIB de 3,5%
L’entrepreneur ivoirien Koné Dossongui a lancé son usine de transformation de fèves de cacao dans la zone
enregistrée en 2024. industrialo-portuaire de Kribi.
L’industrie manufacturière a par-
ticulièrement bénéficié des inves-
tissements dans la transformation lo-portuaire de Kribi, représente également causé des perturbations
des matières premières locales. Le un exemple emblématique de cette économiques significatives.
complexe industrialo-portuaire de industrialisation. De même, Nestlé Les prix des matériaux de construc-
Kribi, entré en exploitation effective Cameroun a transformé son usine de tion ont connu une flambée specta-
en mars 2018 suite à la signature d’un Douala en juin 2025, modernisant ses culaire, avec l’acier augmentant de
contrat de concession de vingt ans, installations pour répondre aux stan- 80 à 90%. La pénurie de carburant
illustre parfaitement cette dyna- dards internationaux et renforcer sa a contraint les entreprises de génie
mique. Ce port permet d’accueillir capacité de production. civil à réduire leur activité ou à
de nombreux bateaux et porte- Cependant, le parcours n’a pas été mettre leur personnel en congé tech-
conteneurs, avec un trafic enregistré sans embûches. La mise en œuvre nique. En 2022, le niveau des prix à la
de 1 209 000 EVP, positionnant le des grands projets a été affectée par production industrielle au Cameroun
Cameroun comme un hub logistique des perturbations externes majeures. a connu une hausse de 13,3%, la plus
majeur en Afrique centrale. La pandémie de Covid-19 a entraîné importante enregistrée depuis 2018.
Dans le secteur agroalimentaire, un ralentissement de la productivité, L’industrie manufacturière a vu ses
des projets structurants ont vu le des retards dans l’approvisionnement prix de production augmenter de
jour durant cette période 2018-2025. en matériaux et équipements en 8,6% en 2022 par rapport à 2021, en
Atlantic Cocoa, l’usine de transfor- raison de la fermeture des frontières, raison de la dépendance aux ma-
mation de fèves de cacao construite et des coûts supplémentaires pour tières premières importées comme le
par le milliardaire ivoirien Koné les mesures sanitaires. La guerre en blé, le lait, et le clinker.
Dossongui dans la zone industria- Ukraine, débutée en février 2022, a Malgré ces défis, plusieurs projets

10 N° Special / Septembre 2025


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Avec une retenue de 6 milliards de m³ d’eau, le barrage de Lom Pangar a ouvert la voie à de nouvelles centrales électriques.

majeurs ont marqué cette période au numérique et augmentant le -8,2% contre -4,3% en 2023, en raison
de transformation 2018-2025. Dans débit de transfert de données. Cette de l’absence de nouvelles découvertes
le secteur énergétique, des centrales infrastructure numérique constitue et d’investissements insuffisants. Le
de production ont été construites, un atout majeur pour l’industrialisa- Cameroun est devenu importateur
notamment les centrales à gaz de tion du pays et son intégration dans net de pétrole en 2024, marquant
Kribi et Dibamba, et les barrages l’économie numérique mondiale. une rupture historique qui souligne
hydroélectriques de Memve’ele et Toutefois, la performance indus- l’urgence de la diversification écono-
Mekin. Le barrage de Lom Pangar, trielle a été freinée par le déclin mique et de la montée en puissance
avec une retenue de 6 milliards continu de la production d’hydrocar- des secteurs non-hydrocarbures.
de m³ d’eau, a ouvert la voie à de bures, qui s’est accentué en 2024 à
nouvelles centrales et a augmenté de
120 MW la production des centrales
existantes.
Le barrage hydroélectrique de
Nachtigal, d’une capacité de 420 MW,
constitue l’un des projets phares de
cette période. Ayant commencé à
injecter de l’électricité en juin 2024,
il a atteint sa pleine capacité en mars
2025. Des travaux sont en cours pour
une nouvelle ligne Nachtigal–Douala,
dont l’achèvement est prévu au troi-
sième trimestre 2025, pour améliorer
le raccordement des entreprises
industrielles de Douala.
Le secteur des télécommunications
n’est pas en reste. Environ 18 000 km
de câbles de fibre optique ont été
posés depuis 2018, améliorant l’accès Environ 18 000 km de câbles de fibre optique ont été posés depuis 2018.

N° Special / Septembre 2025 11


INTERVIEW

Joel Sikam
« La demande pour des produits
industriels de qualité, fabriqués
localement, est en forte hausse »
À Bonaberi, sur la nationale n°3, Joël Sikam dirige Fisco Industries, une
entreprise ancrée dans le secteur manufacturier. Son quotidien est fait de gestion
de la production et de transformation de matières premières locales, avec les
contraintes que cela suppose. Son témoignage apporte ainsi la perspective
de l’industriel qui vit directement les effets des politiques publiques. Dans
cet entretien, il a analysé l’évolution du secteur industriel, les défis de la
production locale, l’impact des mesures d’import-substitution et les perspectives
d’industrialisation pour les années à venir.

Investir au Cameroun : Vous êtes Cette expérience m’a donné une pers- les principaux défis rencontrés
passé par Morgan Stanley, un pective globale, mais aussi la convic- lors de vos débuts au Cameroun,
géant mondial de la finance, où tion que je voulais être acteur, et et plus spécifiquement, au cours
vous auriez pu bâtir une carrière non spectateur, du changement sur des sept dernières années, quels
internationale. Pourtant, vous notre continent. Revenir au Came- obstacles vous ont particulière-
avez choisi de revenir au Came- roun n’a pas été un choix dicté par la ment marqué ?
roun, votre pays natal, pour créer nostalgie, mais par la certitude que Joel Sikam : Le premier choc a été
votre propre entreprise, Fisco In- ma valeur ajoutée serait plus forte ici la brutalité de la réalité du terrain.
dustries. Depuis son lancement en qu’ailleurs. Je suis toujours resté proche du
2015 avec seulement 4 employés, J’observais déjà que de plus en plus Cameroun, même après l’avoir quitté
vous en êtes aujourd’hui à près d’Africains de la diaspora rentraient, adolescent, et je suivais l’actualité
d’une trentaine. Comment êtes- et dans le même temps, des étran- à distance. J’observais aussi le par-
vous parvenu à réaliser une telle gers s’installaient sur le continent. Il cours entrepreneurial de certains
progression dans un environne- se passait quelque chose. Je voulais proches, mais sans mesurer pleine-
ment que beaucoup jugent peu aussi y être. En 2015, nous étions ment l’ampleur des défis auxquels
favorable à l’entrepreneuriat ? quatre. Aujourd’hui, nous sommes ils faisaient face. Sur place, la réalité
Joel Sikam : Mon passage chez plus de trente. Ce n’est pas un mi- peut vite désillusionner. Infrastruc-
Morgan Stanley m’a offert un véri- racle. C’est le fruit d’une vision claire, tures insuffisantes, logistique coû-
table passeport pour le monde, à d’un enracinement dans le marché teuse, procédures administratives
un moment où je me questionnais local, d’un travail acharné et d’une lentes, main-d’œuvre rare et parfois
profondément sur mon rôle dans discipline implacable dans l’exécu- peu qualifiée… Quand on vient d’un
la transformation africaine. Entrer tion. Là où beaucoup ne voyaient environnement où tout est struc-
dans cette institution en plein cœur que contraintes et incertitudes, j’ai turé et prévisible, le Cameroun vous
de la crise financière des subprimes vu des opportunités et une marge de apprend rapidement à composer
en 2008 a été une grande école. J’y manœuvre immense à condition de avec l’imprévu et à embrasser la
ai compris deux choses capitales à rester constant, cohérent et déter- complexité. Il faut aussi apprivoiser
savoir l’impact colossal de l’écono- miné. la learning curve propre à notre éco-
mie sur la vie de la planète et l’inter- système entre autres le coût élevé de
connexion étroite entre les écono- Investir au Cameroun : En tant que faire des affaires, le décalage entre
mies des pays. jeune entrepreneur, quels ont été certaines orientations économiques

12 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

et les réalités du marché. Mais le véri-


table obstacle reste mental. Chaque
matin, il faut accepter l’incertitude
et les imprévus, tout en continuant
de croire à son projet, même lorsque
tout semble indiquer le contraire.
Et il faut réussir à convaincre par-
tenaires, clients et équipes que la
bataille en vaut la peine.

Investir au Cameroun : Malgré ces


difficultés, votre entreprise a enre-
gistré une croissance significative.
Au-delà de vos qualités entrepre-
neuriales personnelles, quels as-
pects positifs de l’environnement
réglementaire ou des conditions
générales des affaires au Came-
roun ont soutenu cette croissance
organique ?
Joel Sikam : Nous avons grandi parce
que le marché camerounais évo-
lue. La demande pour des produits de l’industrie. Il faut également une vos machines et process. La première
industriels de qualité, fabriqués protection intelligente contre les commande que vous livrez est déjà
localement, est en forte hausse. Cette importations déloyales, non pas pour votre carte de visite pour les dix
croissance organique s’appuie sur se replier sur soi-même, mais pour prochaines années. Exigence, soyez
divers facteurs tels qu’une démogra- donner à l’industrie locale l’oxygène exigeants.
phie dynamique, l’émergence de nou- nécessaire à son développement.
veaux modes de consommation por- Et cela ne peut se faire que lorsque Investir au Cameroun: Quelle est
tée par l’essor des supermarchés, et le privé et le public réapprennent à votre vision à moyen terme pour
une tendance affirmée au « consom- dialoguer permanemment avec un Fisco Industries, notamment en
mer local ». Certaines politiques cap qui est la transformation durable termes d’expansion régionale ou
publiques, bien que perfectibles, ont de notre pays. continentale, et quelles opportu-
également contribué à ouvrir des nités entrevoyez-vous pour déve-
espaces pour la production nationale Investir au Cameroun: Avec le lopper davantage votre modèle
et à encourager les initiatives locales. recul sur ces sept années d’activité dans d’autres pays africains ?
entrepreneuriale au Cameroun, Joel Sikam : Dans cinq ans, Fisco
Investir au Cameroun: Quelles quelles sont les grandes leçons Industries sera plus qu’une entre-
attentes précises formulez-vous que vous avez tirées, et quels prise, ce sera un acteur structurant
aujourd’hui à l’endroit des auto- conseils pratiques donneriez-vous du paysage industriel régional. Nous
rités camerounaises en matière à des jeunes entrepreneurs sou- sommes en phase avec la mise en
de politiques publiques, écono- haitant lancer une activité indus- œuvre de la Zlecaf notamment
miques et de régulation, pour trielle ou manufacturière dans le depuis l’intégration de la CEEAC.
renforcer l’impact de vos actions contexte camerounais actuel ? Fisco Industries déploie le savoir-
et faciliter la multiplication d’ini- Joel Sikam : La patience est un capi- faire camerounais dans certains pays
tiatives entrepreneuriales comme tal. Dans l’industrie, rien ne se bâtit à forte consommation ou à forte
la vôtre ? en un trimestre. La rigueur opéra- démographie tels que la RDC, la
Joel Sikam : La première attente tionnelle n’est pas une option. Même Cote d’ivoire ou encore le Nigeria. La
que nous avons envers les autorités, dans un environnement imparfait, Zlecaf représente un marché unifié
c’est la clarté. L’industrie ne peut se il faut viser l’excellence. Et il faut au potentiel de plus d’un milliard de
développer dans l’incertitude. Nous être prêt à se réinventer sans cesse. consommateurs et FISCO est déjà
avons besoin d’un cadre simple et Aux jeunes qui veulent se lancer, prêt à accélérer son intégration dans
stable, d’infrastructures qui fonc- je dis commencez petit, mais avec cette dynamique régionale.
tionnent, d’une énergie fiable et de des standards de géants. Investissez
financements adaptés au temps long autant dans vos hommes que dans

N° Special / Septembre 2025 13


INTERVIEW

Climat des affaires et


investissement privé
Une attractivité qui
s’améliore

Célestin Tawamba, Président du GECAM : « Nous souhaitons désormais la mise en place d’une plateforme commune permettant de suivre et de mettre en œuvre les
recommandations issues des discussions. »

La période 2018-2025 a été mar- milliards de FCFA d’IDE (soit 885 IDE entre 2000 et 2014. Cette relation
quée par une volonté affirmée du millions de dollars, au taux moyen privilégiée s’est poursuivie durant la
Cameroun d’améliorer son attrac- de 597 FCFA/USD), marquant une période 2018-2025, avec des projets
tivité économique et de créer un augmentation de 10,8 % par rapport structurants dans les infrastructures,
environnement propice aux inves- aux 799 millions de dollars reçus en l’énergie et les télécommunications.
tissements privés. Cette période a vu 2023. Cette performance a permis Le dialogue public-privé a constitué
l’émergence d’un cadre réglemen- au pays de se positionner comme un pilier central de cette dynamique
taire rénové, de mesures incitatives la 4e destination des IDE en Afrique d’amélioration du climat des affaires.
innovantes et d’un dialogue public- centrale en 2024, témoignant de la Lors de la remise des Rapports
privé renforcé, permettant au pays de confiance renouvelée des investis- des Rencontres Économiques du
maintenir sa position d’acteur écono- seurs internationaux. Cameroun (REC 2025) au Chef du
mique majeur en Afrique centrale. La Chine a confirmé son rôle prédo- Gouvernement, Célestin Tawamba,
Les investissements directs étrangers minant dans le paysage des investis- président du Groupement des
(IDE) ont constitué un baromètre sements au Cameroun, demeurant Entreprises du Cameroun (GECAM),
révélateur de cette attractivité. le principal investisseur étranger et a souligné l’importance de cette
En 2024, le Cameroun a attiré 529 ayant contribué à environ 67 % des collaboration : « Cette rencontre

14 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

Chief Dr Joseph Dion Ngute : « le Cameroun mise beaucoup sur le développement du secteur privé »

illustre l’importance que le Chef du commerce, l’industrie et le tourisme. entreprises, ciblant spécifiquement
Gouvernement accorde au dialogue La loi de finances 2025 a enrichi l’agriculture, l’élevage, la pêche,
Public-Privé et à la dynamique ce cadre par une série de mesures l’agroalimentaire, le bois et le numé-
impulsée par les REC. Nous sou- fiscales conçues pour améliorer rique. Ce dispositif, d’un coût global
haitons désormais la mise en place le climat des affaires. L’Impôt sur de 12,8 milliards de FCFA, vise à ren-
d’une plateforme commune permet- le Revenu des Capitaux Mobiliers forcer la résilience du secteur privé.
tant de suivre et de mettre en œuvre (IRCM) sur les dividendes distri- Des régimes d’incitations fiscales
les recommandations issues des bués par les Petites et Moyennes spécifiques ont été établis pour les
discussions. » Entreprises (PME) a été réduit de 15 Zones Économiquement Sinistrées
En réponse, le Premier Ministre, % à 10 %. Les droits d’enregistrement (ZES), couvrant les régions du Nord-
Chief Dr Joseph Dion Ngute, a réitéré sur les baux d’habitation ont été di- Ouest, du Sud-Ouest et de l’Extrême-
que « les REC 2025 ont constitué minués de 5 % à 2 % en zone urbaine Nord. Pour les nouveaux investisse-
un moment fort dans la vie gouver- et de 2 % à 1 % en zone rurale, avec ments, des exonérations totales sont
nementale » et que « le Cameroun une amnistie fiscale pour régulariser accordées pendant 3 ans en phase
mise beaucoup sur le développement les situations antérieures. d’installation, suivies d’exonérations
du secteur privé ». Cette approche Des mesures de soutien direct ont d’Impôt sur les Sociétés pendant 7
collaborative a permis d’identifier les dynamisé l’investissement privé ans en phase d’exploitation.
goulots d’étranglement et de mettre durant cette période 2018-2025. Le Malgré ces efforts soutenus depuis
en place des solutions pragmatiques Projet « Opération de Soutien au 2018, des défis persistent. Les inves-
pour améliorer l’environnement des Secteur Privé Camerounais » (OSSP- tissements privés ont connu une
affaires. CMR) a intensifié son action en 2024, baisse de 6 % en 2024, soit un recul
Un cadre incitatif renforcé a été mis soutenant 200 entreprises avec des de 38,4 milliards FCFA, marquant un
en place pour attirer les investis- appuis en équipements, intrants, cer- recul inédit depuis 7 ans. Cette situa-
seurs. Un pas majeur fut la signature, tification et lignes de crédit. Environ tion souligne la nécessité de pour-
le 19 avril 2019, du décret d’applica- cinquante entreprises ont béné- suivre les réformes et d’adapter les
tion de la loi de 2013 régissant les ficié d’un accompagnement pour mesures incitatives aux évolutions
zones économiques. Ces zones, défi- participer à des foires nationales et du contexte économique interna-
nies comme des espaces aménagés internationales. tional, consolidant ainsi les acquis
et dotés d’infrastructures, visaient Pour 2025, l’OSSP-CMR prévoit de cette période de transformation
à offrir des conditions optimales de d’octroyer des crédits à taux boni- 2018-2025.
production pour des secteurs clés fié à plus de 160 entreprises et des
comme l’agriculture, l’artisanat, le équipements/intrants à environ 150

N° Special / Septembre 2025 15


INTERVIEW

Jacques Jonathan Nyemb


« Des nouvelles passerelles
devront être ouvertes entre
secteur public et secteur
privé »
Formé aux États-Unis, avocat d’affaires à Douala et fondateur de The Okwelians,
un réseau qui rassemble plusieurs milliers de membres sur quatre continents,
Jacques Jonathan Nyemb a également publié le Livre Vert consacré à la
transformation du Cameroun. Ce parcours, qui combine expertise juridique,
réseau international et engagement intellectuel, confère à ses analyses une
portée particulière. Dans l’entretien, il a partagé sa vision de la transformation
structurelle du pays, abordé les défis et perspectives de la période 2018-2025,
discuté du rôle de l’État, du secteur privé et du secteur financier, et proposé des
pistes pour accélérer le changement en insistant sur le rôle du leadership et de
l’innovation sociale.

Investir au Cameroun : Diplômé en miniature située en plein cœur tionnel qui attend notre pays et pour
d’universités américaines, vous du bassin du Congo, doit pleinement lequel nous devons nous mobiliser
avez fait le choix de revenir tra- prendre sa place dans le concert au quotidien.
vailler au Cameroun. Comment des Nations. Cela passe par quitter
votre expérience internationale le statut de « potentialité » pour Investir au Cameroun : Dans vos
influence-t-elle votre perception devenir enfin cette puissance agro- analyses, vous qualifiez la période
de l’évolution de l’économie came- industrielle susceptible de contri- 2018-2025 de « septennat de trans-
rounaise depuis votre retour ? buer à dessiner un nouveau modèle formation malgré les défis ». Com-
Quelles sont les principales trans- sociétal pour l’Afrique et le monde: ment évaluez-vous globalement
formations que vous avez obser- celui d’une société participative, cette période ? Quels ont été, selon
vées ? collaborative et solidaire. Et pour ce vous, les principales réussites
Jacques Jonathan Nyemb : Mon faire, un modus operandi permanent et les défis non résolus de cette
parcours et mon expérience ont forgé doit nous habiter : l’agilité ; agilité transformation économique ?
une conviction : dans un monde en pour penser global et agir local, Jacques Jonathan Nyemb : Le septen-
transitions (démographique, terri- agilité pour allier tradition et moder- nat qui s’achève a permis à travers la
toriale, numérique, énergétique ou nité, agilité pour combiner savoirs Stratégie Nationale de Développe-
encore écologique pour ne citer que endogènes et bonnes pratiques inter- ment 2030 (SND30) de placer réso-
celles-là), le Cameroun, cette Afrique nationales. Tel est le défi transforma- lument l’initiative privée, l’industria-

16 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

lisation et la justice sociale au cœur « Cela passe par les progrès réalisés restent en deçà
de l’ambition transformationnelle de quitter le statut des objectifs fixés pour atteindre
notre pays. En pratique, si le dyna- l’émergence à l’horizon 2035. En
misme entrepreneurial camerounais de « potentialité » témoigne le taux de croissance qui
a créé les conditions d’une résilience pour devenir enfin campe autour de 4%, et reste donc
économique considérable, les poli- bien loin de la moyenne annuelle
tiques et initiatives menées en faveur cette puissance attendue de 8%.
de la digitalisation des services fis- agro-industrielle Il faut donc urgemment s’atteler à
caux et douaniers, le renforcement transformer notre appareil produc-
de nos installations portuaires, la susceptible de tif en redonnant toute sa place au
professionnalisation de certaines contribuer à secteur secondaire, permettant ainsi
filières agricoles (notamment la non seulement de lutter efficacement
filière cacao) ou encore l’ouverture de dessiner un nouveau contre l’inflation, le sous-emploi
centres de formation professionnelle modèle sociétal et la paupérisation mais aussi par
ont également permis des progrès la même occasion de réduire notre
appréciables. pour l’Afrique et le déficit commercial voire notre endet-
Néanmoins, les crises exogènes monde : celui d’une tement.
subies, notamment la Crise Covid ou
encore la guerre en Ukraine, cumu- société participative, Investir au Cameroun : Dans
lées à de nombreux défis endogènes collaborative et votre Livre Vert, vous prônez la
non encore résolus à date, font que construction d’un « État stratège
solidaire. »

N° Special / Septembre 2025 17


INTERVIEW

et facilitateur ». Concrètement, Investir au Cameroun : L’inclusion


comment l’État camerounais financière figure parmi vos préoc-
doit-il évoluer pour mieux accom- cupations dans le Livre Vert. Quel
pagner la transformation struc- rôle le secteur financier camerou-
turelle de l’économie ? Quelles « Nous sommes nais doit-il jouer pour soutenir

convaincus qu’un
réformes institutionnelles consi- la transformation économique
dérez-vous comme prioritaires ? ? Comment améliorer l’accès au
Jacques Jonathan Nyemb : Accep- secteur privé refondé financement pour les PME et les

et notamment
ter la fin de l’Etat omniscient et entrepreneurs ?
omnipotent revient à redonner à ce Jacques Jonathan Nyemb : La ques-
dernier toute sa place d’Etat stratège un patronat plus tion du financement est un nœud

inclusif, plus
et facilitateur ; càd celui d’un acteur central, aux côtés de celui de la gou-
qui par ses pouvoirs, ressources et vernance, qui freine la compétitivité
moyens créé les conditions d’un envi- collaboratif et plus de nos entreprises. Dès lors, il nous

innovant participera
ronnement favorable à la création faut œuvrer davantage en faveur de
de valeur durable. Pour cela, nous l’inclusion financière en permettant,
sommes d’avis qu’il faudra inexora- à renforcer le notamment via les fintechs, aux

tissu économique
blement explorer plusieurs dyna- acteurs économiques, y compris du
miques en matière d’action publique secteur informel, d’avoir accès à des
: celle de la territorialisation, celle camerounais services financiers tels que le micro-

et à rendre nos
de la spécialisation et celle de la crédit ou la micro-assurance. Mais
professionnalisation. La territoriali- au-delà, permettre au secteur de la
sation dicte de donner véritablement entreprises plus bancassurance de jouer pleinement

compétitives. »
aux CTDs (mais aussi aux cheffe- son rôle de financer l’économie
ries traditionnelles et aux OSC) les camerounaise supposera de réduire
leviers pour ancrer la transformation la surliquidité bancaire en zone
durable auprès des communautés. La CEMAC, ouvrir les marchés finan-
spécialisation dicte de créer diverses ciers aux PME, encourager le capital
agences susceptibles d’apporter plus investissement ou encore permettre
d’innovation et de performance dans Venture Fund, nous accompagnons à l’Etat à travers divers instruments
la réalisation de diverses missions de stratégiquement et financièrement (garanties, etc.) d’accompagner les
service public notamment en matière l’éclosion de start-ups susceptibles entreprises dans le financement de
de collecte de données, de matura- de devenir les champions nationaux leurs activités.
tion des projets ou encore de digitali- de l’économie camerounaise. Bien
sation. La professionnalisation exige plus, nous sommes convaincus qu’un Investir au Cameroun : Vous insis-
une réforme inévitable de la fonction secteur privé refondé et notamment tez sur la nécessité de « construire
publique centrale et locale mais aussi un patronat plus inclusif, plus colla- un partenariat de confiance entre
de la formation initiale et continue boratif et plus innovant participera à l’État, le secteur privé et la société
des fonctionnaires au Cameroun. Des renforcer le tissu économique came- civile ». Comment ce partenariat
nouvelles passerelles devront donc rounais et à rendre nos entreprises peut-il concrètement accélérer la
être ouvertes entre secteur public et plus compétitives. transformation durable ? Quelles
secteur privé. Ainsi, face à une économie encore sont vos recommandations pour
largement informelle (95%), il est im- renforcer l’attractivité écono-
Investir au Cameroun : The Okwe- pératif d’engager une refondation en mique du Cameroun ?
lians accompagne de jeunes profondeur de l’interprofession pour Jacques Jonathan Nyemb : Notre
entrepreneurs et vous observez de répondre aux défis de l’information, pays doit inexorablement attirer
près l’écosystème entrepreneurial de l’accompagnement (incubation/ davantage d’investissements directs
camerounais. Comment évaluez- accélération) ou encore de la forma- étrangers, notamment dans le cadre
vous l’évolution du secteur privé tion pour les entreprises – qui sont de partenariats public privé, pour
national ? Quels obstacles freinent d’ailleurs essentiellement des TPE et accélérer la transformation structu-
encore l’épanouissement de l’en- PME. Une telle refondation impac- relle de notre économie. Pour cela,
trepreneuriat local et comment les tera positivement la structuration nous plaidons en faveur de l’adoption
lever ? des filières, l’adéquation formation- d’une stratégie nationale d’attracti-
Jacques Jonathan Nyemb : A tra- emploi ou encore la mutualisation vité ambitieuse. Une telle stratégie
vers notre dispositif The Okwelians des moyens de production. reposera sur deux piliers ; d’une part,

18 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

la réduction du risque pays et d’autre Et bâtir une économie du Vivant


part, la construction de la « marque suppose de placer la durabilité au
Cameroun » (Invest in Cameroon). cœur de l’agenda transformationnel
En effet, il est vital de réduire le de notre pays. Cela suppose de pla-

« En effet, il est
risque pays à travers une améliora- cer les territoires, les acteurs locaux
tion significative de l’environnement (coopératives, TPE et PMEs) et les
des affaires au Cameroun, seul gage vital de réduire le savoirs endogènes au centre de notre

risque pays à travers


de sécurité accrue des investisse- démarche d’industrialisation. Une
ments. telle industrialisation durable abou-
Cela suppose des réformes ambi- une amélioration tira à la production de biens et ser-

significative de
tieuses notamment en matière de vices « Made in Cameroon » à forte
foncier, digitalisation des services valeur ajoutée et surtout présentant
publics, fonctionnement de la jus- l’environnement un avantage compétitif dans l’éco-

des affaires au
tice, gouvernance économique et nomie mondiale. Diverses filières
budgétaire ou encore maturation des (manioc, fleurs, bois, etc.) pourraient
projets d’infrastructures. Nous pour- Cameroun, seul gage être explorées et faire décoller nos

de sécurité accrue des


rions d’ailleurs accompagner l’API industries agroalimentaires, pharma-
dans le sens de la mise en place d’un ceutiques ou encore cosmétiques.
index d’attractivité du Cameroun, investissements. » Le rôle de la Société Nationale
l’imposant ainsi progressivement d’Investissement sera décisif pour
comme une boussole de l’investisse- stimuler une telle productivité et
ment privé au Cameroun. En outre, accompagner l’initiative privée en la
construire la marque Cameroun matière.
suppose d’investir sur le plan institu-
tionnel, humain et opérationnel en des partenaires extérieurs du Came- Investir au Cameroun : Vous iden-
faveur d’une véritable campagne de roun a permis l’entrée de nouveaux tifiez le « déficit de confiance »
promotion de la destination Came- acteurs étrangers dans le pays. En comme un défi majeur. Comment
roun et du savoir faire camerounais tout état de cause, l’ambition d’une restaurer la confiance entre les
à travers le monde. L’appareil d’Etat industrialisation endogène doit s’ap- différents acteurs économiques ?
en matière de planification, de diplo- puyer sur primo une alliance écono- Quelles mesures de gouvernance
matie et d’intelligence économique mique stratégique entre le Cameroun et de transparence préconisez-
devra également être mobilisé à cet et le Nigéria, secundo une stratégie vous pour créer un environnement
effet. commerciale commune au niveau économique plus favorable ?
de la CEMAC/CEEAC pour aborder Jacques Jonathan Nyemb : L’ère par-
Investir au Cameroun : En tant la Zone de Libre Echange Continen- ticipative actuelle dicte désormais
qu’avocat d’affaires, vous obser- tale Africaine et tertio de nouvelles une véritable co-construction de la
vez les flux d’investissements et dynamiques partenariales au niveau décision publique ; faisant ainsi de
les partenariats internationaux. international ; et ce en vue notam- la société civile, en ce compris le
Comment évaluez-vous le rôle du ment de la refonte du système de secteur privé, un co-acteur clé dans
secteur extérieur dans l’économie gouvernance économique mondiale. la priorisation, la formulation, la
camerounaise ? Quelles stratégies mise en œuvre et le suivi-évaluation
recommandez-vous pour optimi- Investir au Cameroun : Votre Livre des politiques publiques. Seule une
ser les bénéfices de l’intégration Vert met l’accent sur la nécessité telle démarche permettra de placer
régionale et des partenariats d’inscrire « la durabilité au cœur la redevabilité au cœur de l’action
internationaux ? de la transformation structurelle». et ainsi recréer la confiance entre
Jacques Jonathan Nyemb : En dépit Comment le Cameroun peut-il les acteurs publics et privés engagés
d’une économie longtemps considé- accélérer sa diversification écono- dans la transformation durable du
rée comme une économie de rente, mique tout en préservant la dura- Cameroun. Pour ce faire, des propo-
l’économie camerounaise a toutefois bilité ? Quels secteurs considérez- sitions portées par notre Think Do
connu la prééminence d’acteurs vous comme les plus porteurs ? Tank telles que l’opérationnalisation
nationaux notamment dans les Jacques Jonathan Nyemb : Notre du Conseil économique et social,
secteurs primaire et tertiaire (com- Livre Vert porte le plaidoyer de la mise en œuvre d’un cadre de dia-
merce/import-export). mettre la Stratégie Nationale de logue multi-acteurs Etat-secteur
Développement 2030 (SND 30) au privé-société civile ou encore la mise
Plus récemment, la diversification service de l’humain, voire du Vivant. sur pied d’une plateforme nationale

N° Special / Septembre 2025 19


INTERVIEW

d’information publique œuvre- un véritable pacte mobilisant acteurs


ront en ce sens et contribueront à publics et privés autour d’une
réduire la méfiance voire la défiance ambition commune en matière de
réciproque entre acteurs privés et recherche, formation et emploi. Cette
acteurs publics. ambition devra permettre d’insuf- « Diverses
filières (manioc,
fler aux futurs actifs les valeurs
Investir au Cameroun : The Okwe- citoyennes camerounaises, de les
lians promeut « une culture d’in- doter des soft skills nécessaires pour fleurs, bois,
etc.) pourraient
novation sociale ». Comment le se distinguer comme entrepreneurs
Cameroun peut-il mieux valoriser ou intrapreneurs (éthique, leader-
son capital humain et ses savoirs ship, créativité) et enfin d’acquérir être explorées
et faire décoller
endogènes ? Quel rôle la diaspora des hard skills correspondant à des
camerounaise peut-elle jouer dans besoins en lien avec des opportunités
cette transformation, à l’image de professionnelles actuelles ou futures. nos industries
agroalimentaires,
votre propre parcours ? Et en la matière, la part belle doit de
Jacques Jonathan Nyemb : Nous nouveau revenir à l’enseignement
sommes convaincus que le capital technique. La société de demain pharmaceutiques
ou encore
humain national – qu’il soit local ou impose enfin de repenser le travail
de la diaspora – doit être au cœur sous toutes ses formes – nouvelles et
de la dynamique de transformation anciennes – mais surtout de replacer cosmétiques ».
durable du Cameroun. S’agissant de l’excellence, et in fine le mérite, au
la diaspora, nous plaidons notam- cœur de la société.
ment en faveur d’incitations admi-
nistratives, fiscales et douanières sus- Investir au Cameroun : Vos ana-
ceptibles de faciliter l’investissement lyses soulignent l’importance des
de la diaspora aux plans humain, « transitions écologique, numé- mandations stratégiques prio-
matériel et financier au bénéfice du rique et énergétique ». Comment ritaires pour que le Cameroun
Cameroun. ces transitions peuvent-elles devienne effectivement ce pays
Plus généralement, bâtir le capital devenir des leviers de croissance «fier, prospère et solidaire » que
humain de demain pour le Came- pour l’économie camerounaise vous appelez de vos vœux ? Com-
roun suppose une démarche inédite, ? Quelles politiques publiques ment mesurer le succès de cette
et quels investissements privés transformation ?
recommandez-vous dans ces Jacques Jonathan Nyemb : Passer de
domaines ? la résilience à la prospérité partagée,
Jacques Jonathan Nyemb : L’énergie, tel est le défi auquel est confrontée
le numérique et l’écologie sont des notre économie et pour lequel nous
« En tout leviers structurants pour bâtir une avons rassemblé en mars dernier lors
état de cause, industrialisation durable. Le numé- de notre premier Sommet écono-
rique facilite l’accès aux savoirs et mique international (The Okwelians
l’ambition d’une décuple la productivité tandis que Summit) plus de 300 participants
industrialisation l’énergie alimente la production et venant d’une vingtaine de pays ; et ce
l’écologie la pérennise. Ce faisant, afin d’imaginer les solutions idoines
endogène doit nous sommes convaincus qu’amorcer pour concrétiser ce changement de
s’appuyer sur les transitions écologique, éner- paradigme annoncé. Nous pensons
gétique et numérique sera pour le que les trente-sept (37) recomman-
primo une alliance Cameroun un tournant marquant. Il dations stratégiques et opération-
économique faudra rapidement miser sur l’intelli- nelles contenues dans le Livre Vert
gence artificielle, les énergies renou- peuvent contribuer à transformer
stratégique entre velables ou la finance verte pour l’essai et réaliser enfin le potentiel
le Cameroun et le stimuler notre économie. camerounais. Le pouvoir d’achat des
ménages, le plein emploi des jeunes
Nigéria. » Investir au Cameroun : À l’horizon et le bien-être des populations seront
2030-2035, quelle est votre vision nos indicateurs de satisfaction.
pour l’économie camerounaise?
Quelles sont vos trois recom-

20 N° Special / Septembre 2025


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Emploi et entrepreneuriat
La jeunesse au cœur de la
stratégie de transformation
économique

Les femmes ont fait l’objet d’une attention particulière dans cette politique d’emploi et d’entrepreneuriat menée depuis 2018.

La question de l’emploi et de l’entre- d’insertion professionnelle. À mars illustre parfaitement cette approche
preneuriat a occupé une place cen- 2025, ce projet avait déjà incubé innovante de création d’emplois.
trale dans les politiques publiques 1 770 jeunes et accompagné la Cette initiative vise à créer un
camerounaises durant la période création de 712 entreprises, dépas- écosystème favorable aux nouvelles
2018-2025. Face à une population sant l’objectif initial de 1 536 jeunes solutions technologiques pour
jeune représentant plus de 60 % de la formés. Cette performance témoigne l’agriculture, à soutenir les jeunes
population totale, le gouvernement de l’appétit des jeunes Camerounais entrepreneurs et à accélérer la trans-
a déployé une stratégie multidimen- pour l’entrepreneuriat agricole et de formation numérique du secteur.
sionnelle visant à créer des opportu- l’efficacité des mécanismes d’accom- Elle entend également améliorer la
nités d’emploi et à stimuler l’esprit pagnement mis en place. productivité agricole et l’accès aux
d’entreprise, particulièrement chez Ces initiatives s’inscrivent dans une marchés pour contribuer à la sécu-
les jeunes et les femmes. vision plus large de modernisation rité alimentaire et nutritionnelle.
Le Projet de Développement des de l’agriculture, secteur qui emploie Dans le secteur industriel, les grands
Chaînes de Valeurs Agricoles encore une part significative de la projets d’infrastructure réalisés entre
(PDCVA), lancé en décembre 2016 population active camerounaise. 2018 et 2025 ont généré des milliers
mais pleinement déployé à partir L’Agritech Innovation Challenge, d’emplois directs et indirects —
de 2018, a constitué l’un des pro- initié en février 2025 sous l’impulsion même si aucun audit consolidé n’en
grammes phares de cette politique du PATNUC et de ses partenaires, livre le compte exact. La construc-

N° Special / Septembre 2025 21


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

tion du barrage hydroélectrique de


Nachtigal, la modernisation du port
de Kribi et les nombreux projets
de construction d’infrastructures
routières ont mobilisé une main-
d’œuvre importante, contribuant à
réduire le chômage dans les régions
concernées.
Le secteur privé a également béné-
ficié d’un soutien renforcé à travers
l’Opération de Soutien au Secteur
Privé Camerounais (OSSP-CMR).
Selon les données communiquées
par les services techniques, plus de
200 entreprises ont reçu en 2024 des
appuis en équipements, intrants, Bamenda : les Zones Économiquement Sinistrées (ZES) ont bénéficié de mesures spécifiques pour stimuler
certification et lignes de crédit. Cette l’emploi et l’entrepreneuriat durant cette période.
approche directe a permis de conso-
lider des emplois existants et d’en
créer de nouveaux, particulièrement Le développement du secteur numé- du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et
dans les secteurs de l’agriculture, de rique a ouvert de nouvelles perspec- de l’Extrême-Nord ont pu profiter
l’élevage, de la pêche, de l’agroali- tives d’emploi, particulièrement pour d’incitations fiscales attractives pour
mentaire, du bois et du numérique. les jeunes diplômés. Le déploiement les nouveaux investissements, avec
Les femmes ont fait l’objet d’une d’environ 10 000 à 18 000 km de des exonérations totales pendant
attention particulière dans cette câbles de fibre optique depuis 2018 trois ans en phase d’installation et
politique d’emploi et d’entrepreneu- a créé un écosystème favorable à des exonérations d’Impôt sur les
riat menée depuis 2018. Les projets l’émergence de start-ups et d’entre- Sociétés pendant sept ans en phase
structurants comme le PDCVA ont prises technologiques. Cette infras- d’exploitation.
spécifiquement ciblé la création tructure numérique a également faci- Malgré ces efforts soutenus depuis
d’emplois pour les jeunes et les lité le développement du télétravail 2018, des défis persistent. Le taux
femmes, reconnaissant leur rôle cru- et des services numériques, créant de de chômage des jeunes reste une
cial dans le développement écono- nouveaux types d’emplois adaptés à source d’attention pour les autorités,
mique du pays. Avec près de 40 % des l’économie moderne. et l’économie informelle continue
1 770 emplois directs créés par des Les Zones Économiquement d’absorber une part importante de
femmes, cette approche inclusive a Sinistrées (ZES) ont bénéficié de la main-d’œuvre. La nécessité de
commencé à réduire les inégalités de mesures spécifiques pour stimu- renforcer la formation profession-
genre dans l’accès aux opportunités ler l’emploi et l’entrepreneuriat nelle et technique pour adapter les
économiques. durant cette période. Les régions compétences aux besoins du marché
du travail demeure un enjeu majeur
pour la période post-2025.
L’entrepreneuriat féminin, bien qu’en
progression durant cette période
2018-2025, nécessite encore un
accompagnement renforcé pour
surmonter les barrières culturelles
et financières. Les programmes de
microcrédit et d’accompagnement
technique doivent être étendus
pour permettre à plus de femmes
de créer et développer leurs entre-
prises, consolidant ainsi les acquis
de cette période de transformation
économique.

Sous l’impulsion du PATNUC et de ses partenaires, l’Agritech Innovation Challenge a initié une approche
innovante de création d’emplois.

22 N° Special / Septembre 2025


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Yves-Bertrand Solanga
« L’écosystème camerounais
est encore jeune, mais il
regorge d’opportunités. »
Entre ses responsabilités à la tête de Light Group et celles de président de
l’Association des Petites et Moyennes Entreprises du Cameroun (APEC),
Yves Bertrand Solanga se trouve à l’intersection des réalités quotidiennes des
entreprises et du dialogue institutionnel avec l’État. Ce positionnement lui
permet de mettre en lumière à la fois les défis opérationnels du secteur privé et les
enjeux collectifs du patronat. Dans cet entretien, il a évoqué la vision du patronat
camerounais, les conditions d’un dialogue public-privé plus efficace, le climat des
affaires et les réformes nécessaires pour améliorer l’environnement économique.

tion de supervision intelligente pour


les cuves et les pompes à carburant.
Grâce à plusieurs partenariats straté-
giques avec des acteurs économiques
majeurs comme MTN, nous avons pu
instaurer un climat de confiance avec
nos clients et renforcer la crédibilité
de notre technologie.
Les principaux défis ont été liés à
l’accès au financement, à la méfiance
initiale du marché vis-à-vis des inno-
vations locales, et à l’environnement
administratif parfois peu agile. Mais
ces obstacles nous ont appris à être
résilients et à transformer chaque
frein en levier d’innovation.
Investir au Cameroun : Com- un acteur majeur dans la surveil-
ment avez-vous fait évoluer Light lance et la gestion des actifs pétro- Investir au Cameroun : Votre pro-
Group ces sept dernières années, liers au Cameroun. Le parcours n’a duit phare, Light Oil, propose une
depuis son lancement jusqu’à pas été sans embûches, mais il a été innovation technologique pour le
aujourd’hui, et quels ont été vos marqué par trois grandes étapes : la secteur pétrolier. Comment avez-
principaux défis et succès ? conception de nos solutions proprié- vous réussi à faire adopter cette
Yves-Bertrand Solanga : Lorsque taires, leur validation sur le terrain, solution au Cameroun, un marché
nous avons lancé Light Group, notre et l’adoption progressive par des réputé complexe pour l’innovation
vision était claire : digitaliser les pro- acteurs majeurs. numérique ?
cess en vigueur relatifs au contrôle Parmi nos plus grandes réussites, Yves-Bertrand Solanga : L’adoption de
et à la gestion des actifs industriels je citerais le développement et le Light Oil s’est faite avec méthode et
encore primitifs et s’imposer comme déploiement de Light Oil, une solu- beaucoup de pédagogie. Nous avons

N° Special / Septembre 2025 23


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

commencé par démontrer la valeur créer des ponts concrets entre les face à l’adversité. L’écosystème
ajoutée de la solution, notamment jeunes entreprises et les grands camerounais est encore jeune, mais
en termes de réduction des pertes, groupes. il regorge d’opportunités. Il faut
de transparence dans les ventes, et savoir commencer petit mais penser
de fiabilité des données. Ensuite, Investir au Cameroun : Vous êtes grand, rester concentré sur sa vision
nous avons ciblé des acteurs ouverts devenu président de l’Association et ne pas chercher la perfection dès
à l’innovation avec des tests pilotes, des Petites Entreprises du Came- le départ. Mon conseil aux jeunes
puis capitalisé sur les premiers résul- roun (APEC). Quels changements entrepreneurs : faites confiance à
tats pour bâtir un discours fondé sur concrets souhaitez-vous impulser votre idée, mais surtout, travaillez
des preuves. à travers ce rôle, et comment pen- votre exécution.
Notre stratégie d’inclusion des uti- sez-vous faire avancer les intérêts La technologie n’est pas une finalité,
lisateurs finaux dès la phase pilote des PME camerounaises ? c’est un outil. Il faut créer des solu-
a été essentielle. En parallèle, nous Yves-Bertrand Solanga : Mon engage- tions utiles, scalables, et répondre à
avons travaillé sur l’interopérabi- ment à l’APEC est une continuité na- un vrai besoin du marché. N’ayez pas
lité avec les systèmes existants et turelle de mon parcours. Nous avons peur de l’échec ; apprenez vite, pivo-
investi dans un accompagnement créé cette association pour donner tez si nécessaire, mais ne sacrifiez
post-installation, ce qui a favorisé la une voix structurée aux petites entre- jamais vos valeurs.
confiance. Enfin, l’enregistrement du prises, souvent exclues des grandes
brevet à l’OAPI, l’agrément de l’Etat décisions économiques. En tant que Investir au Cameroun : Quels sont
du Cameroun et notre approche de président, je souhaite impulser trois vos projets pour Light Group à
tests pilotes ont rassuré les clients grands changements : l’horizon des cinq prochaines
publics et privés sur la solidité de • Structurer un réseau actif de PME années, notamment en termes
notre démarche technologique. sur tout le territoire, avec des délé- d’expansion au Cameroun et
gations régionales fortes ; éventuellement dans d’autres pays
Investir au Cameroun : Quel • Contribuer à la création de cham- africains ?
regard portez-vous sur l’évolution pions nationaux sur divers sec- Yves-Bertrand Solanga : Nous avons
du climat des affaires au Came- teurs d’activités une vision claire : faire de Light
roun ces sept dernières années, • Porter un plaidoyer stratégique Group un acteur majeur dans la
particulièrement pour les petites auprès des pouvoirs publics pour surveillance et la gestion des actifs
entreprises et les startups techno- des réformes fiscales, adminis- industriels au Cameroun et dans la
logiques ? tratives et financières réellement sous-région avec les technologies de
Yves-Bertrand Solanga : Le climat adaptées ; supervision, d’optimisation énergé-
des affaires au Cameroun reste para- • Lancer des projets concrets tique et de transparence opération-
doxal : d’un côté, nous assistons à comme la cartographie natio- nelle.
une prise de conscience croissante nale des PME, ou encore APEC- Au Cameroun, nous comptons
de l’importance de l’entrepreneuriat, Connect, notre future plateforme renforcer notre présence dans les
avec l’émergence d’initiatives locales, numérique collaborative. secteurs du transport, du stockage
d’incubateurs et de programmes L’ambition, c’est que l’APEC devienne pétrolier, et de la gestion intelligente
publics ; mais de l’autre, les rigidités le référent national pour les ques- des actifs, mais également d’étendre
structurelles (accès au financement, tions liées aux TPE/PME, mais aussi dans l’assemblage et la distribu-
lourdeur administrative, fiscalité un acteur crédible sur la scène régio- tion des équipements pétroliers. À
mal adaptée) freinent encore le plein nale et africaine. l’échelle régionale, nous visons des
essor des PME et startups. implantations en Afrique centrale
Investir au Cameroun : Quelles (Congo, Tchad, Gabon).
Les acteurs du digital innovent dans sont les principales leçons que
un environnement encore marqué vous avez apprises en tant qu’en- Parallèlement, nous investirons
par la méfiance vis-à-vis des solu- trepreneur au Cameroun durant davantage dans la R&D, notamment
tions locales. Cependant, je reste ces sept dernières années, et quels sur l’IoT, les données, et les solutions
optimiste. Les progrès observés, conseils donneriez-vous à un adaptées aux PME. Et bien sûr, Light
notamment en matière de régulation jeune entrepreneur souhaitant Group continuera à soutenir l’APEC,
numérique et de création de struc- lancer son entreprise dans le sec- car nous croyons fermement que
tures d’accompagnement, montrent teur technologique ? l’avenir du continent passera par
que le changement est en cours. Il Yves-Bertrand Solanga : J’ai appris des écosystèmes entrepreneuriaux
faut maintenant accélérer la simpli- que la patience, la cohérence et la solides et connectés.
fication des procédures et surtout rigueur sont les meilleures armes

24 N° Special / Septembre 2025


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Production agricole
L’agriculture de l’avenir
prend racines
Entre 2018 et 2025, le Cameroun a
engagé une transformation ambi-
tieuse de son secteur agricole, le
plaçant au cœur de sa stratégie
de développement économique et
social. Cette période a été marquée
par une volonté affirmée de moder-
niser l’agriculture, non seulement
pour assurer l’autosuffisance alimen-
taire et nutritionnelle du pays, mais
aussi pour stimuler l’industrialisa-
tion locale et renforcer sa position en
Afrique centrale.
Le secteur confirme son rôle central
dans l’économie nationale avec
des performances productives en
progression sur la période 2018-2025.
Employant 55 % de la population
active selon le recensement de 2020
de l’Institut National de la Statistique
et mobilisant près de deux millions
de ménages agricoles, il maintient sa
contribution au PIB autour de 20 %,
selon les données actualisées de la
Banque mondiale en 2023.
Les productions céréalières ont
enregistré des résultats solides et
même supérieurs aux premières
estimations. La production de maïs,
culture phare du pays, est passée de
2,20 millions de tonnes en 2018 à
2,36 millions de tonnes en 2023, soit
une hausse de 7 % confirmée par
FAOSTAT 2024. Le mil et le sorgho
ont connu une progression encore La production de maïs, culture phare du pays, est passée de 2,20 millions de tonnes en 2018 à 2,36
plus marquée, passant de 1,23 mil- millions de tonnes en 2023, soit une hausse de 7 %.
lion de tonnes en 2018 à 1,52 million
en 2022, représentant une augmenta- Dans le segment des tubercules, avec une production qui progresse de
tion de 24 %. le manioc stabilise sa production 520 000 à 615 000 tonnes sur la même
La filière riz maintient également autour de 5,34 millions de tonnes période, représentant une augmenta-
une trajectoire positive, sa produc- annuelles, confirmant son statut tion de 18 %.
tion évoluant de 314 000 tonnes en d’aliment de base. La pomme de terre Les cultures d’exportation présentent
2018 à 450 000 tonnes en 2022, ce qui connaît une expansion encore plus des évolutions plus contrastées et
correspond à une progression de 43 notable que prévu, passant de 408 des baisses plus marquées que l’on
% et place l’objectif gouvernemental 000 tonnes en 2018 à 540 000 tonnes croyait initialement. La production
de 500 000 tonnes en 2025 à portée en 2022, soit une hausse de 32 %. La de bananes plantain recule de 4,5
de main. patate douce suit cette tendance millions de tonnes en 2018 à 4,05

N° Special / Septembre 2025 25


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Scientifique, notamment pour la L’agriculture camerounaise évolue


multiplication de variétés à haut ainsi dans un contexte de transition,
rendement telles que le riz NERICA combinant les défis climatiques et
et le maïs hybride. les opportunités de modernisation
Le développement de la microfi- technologique, avec un potentiel de
nance rurale facilite l’accès au crédit croissance soutenu par les politiques
pour les exploitants grâce au Fonds publiques et l’adaptation aux exi-
National de Garantie Agricole lancé gences du marché régional.
en 2022, qui couvre désormais 12 La campagne agricole 2025, lancée
% des agriculteurs avec un objectif le 26 avril dans la localité de Dimako
de 25 % d’ici 2026. La densification (Région de l’Est) par le Ministre
du réseau de pistes de collecte, avec Gabriel Mbairobe, a mis l’accent sur
Le manioc stabilise sa production autour de 5,34 plus de 1 800 kilomètres réhabilités les enjeux climatiques et sociaux
millions de tonnes annuelles, confirmant son statut depuis 2021, améliore l’évacuation pour un développement durable. Le
d’aliment de base.
des productions vers les marchés. Ministre a projeté une agriculture
Les filières prioritaires que sont le de demain « technologique, res-
millions en 2022, soit une baisse de maïs, le riz, le sorgho et le manioc bé- ponsable et génératrice de valeur »,
10 %. L’ananas traverse également néficient d’un appui multiforme pour nécessitant des politiques publiques
une période de contraction avec une renforcer la sécurité alimentaire. cohérentes et des actions de terrain
production réduite de 252 000 tonnes Les projections pour 2025 tablent sur concrètes.
en 2018 à 225 000 tonnes en 2022, une consolidation de la croissance Le Projet Plaine centrale, visant à sé-
marquant un recul de 11 %. céréalière et une diversification vers curiser et aménager 400 000 hectares
Le PIB agricole présente une évolu- les cultures maraîchères. L’objectif de terres arables le long du corridor
tion variable selon les données offi- gouvernemental vise une produc- Batchenga-Ntui-Yoko-Lena-Tibati,
cielles. Il oscille entre 204 milliards tion de 500 000 tonnes de riz paddy illustre cette ambition de faciliter
de francs CFA au premier trimestre et l’équipement de 50 000 hectares l’installation d’opérateurs privés et
2018 et 459 milliards de francs CFA supplémentaires en dispositifs d’irri- d’accélérer la politique d’import-
au deuxième trimestre 2022, avec gation goutte-à-goutte ou aspersive. substitution. Cette initiative structu-
une moyenne de 314 milliards de Le renforcement des capacités de rante, dont la phase pilote de 45 000
francs CFA sur la période. Cette transformation locale accompagne hectares a démarré en 2024, devrait
variabilité s’explique par l’impact cette dynamique pour réduire la dé- transformer le paysage agricole
des conditions climatiques et les pendance alimentaire du pays, avec camerounais dans les années à venir,
fluctuations des cours des matières la création d’unités régionales de consolidant les acquis de la période
premières. transformation du maïs, du manioc 2018-2025.
Le Ministère de l’Agriculture et et du riz visant une réduction de 12%
du Développement Rural déploie de la facture d’importation.
une stratégie de modernisation
articulée autour de quatre leviers
complémentaires. La mécanisation
s’intensifie grâce à l’acquisition
de mille tracteurs financés par la
Banque africaine de développement
et la création de deux cents ateliers
communautaires de mécanisation
entre 2021 et 2024. L’accès aux
intrants s’améliore avec la facilita-
tion de l’acquisition d’engrais et de
pesticides pour les organisations
professionnelles, ainsi que la distri-
bution de près de 1 700 tonnes de
semences certifiées de riz en 2023.
La production et la distribution de
semences de qualité bénéficient d’un
soutien renforcé en collaboration
avec le Ministère de la Recherche L’essentiel de la production du thé camerounais est exporté vers d’autres pays africains.

26 N° Special / Septembre 2025


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Diaspora camerounaise
Co-construction en cours
d’un partenariat stratégique
pour le développement
La période 2018-2025 a marqué un Ce projet permettra de cartographier d’une maturité croissante de l’enga-
tournant notable dans les relations les compétences, de créer un réper- gement diasporique.
entre le Cameroun et sa diaspora, toire des entrepreneurs expatriés Le transfert de technologies et com-
estimée à environ 6 millions de et de mieux comprendre les profils pétences constitue un apport majeur.
personnes réparties sur les cinq des Camerounais à l’étranger. Cette Les Camerounais établis à l’étranger,
continents. Cette communauté, approche répond à l’absence d’un souvent hautement qualifiés, contri-
représentant près de 15 % de la cadre stratégique national qui limi- buent au renforcement des capacités
population totale, s’est imposée tait l’optimisation de ces ressources nationales dans les technologies de
comme un acteur incontournable considérables. l’information, la santé, l’ingénierie et
du développement national, contri- L’innovation numérique a révolu- la finance.
buant significativement à l’économie tionné l’engagement diasporique La promotion de l’image du
camerounaise. durant cette période 2018-2025. À Cameroun s’est renforcée grâce à
Les transferts de fonds ont connu titre d’illustration, la Communauté l’action diasporique. Les réseaux
une progression remarquable urbaine de Douala aurait lancé professionnels et associatifs jouent
durant cette période. En 2024, les en juin 2024 la plateforme Icud- un rôle crucial dans l’attraction des
Camerounais de l’étranger ont Diaspora, présentée comme une investissements directs étrangers et
transféré 603 millions de dollars, première initiative municipale de ce la promotion des exportations. Cette
soit plus de 362 milliards de FCFA, type. Cette plateforme permettrait diplomatie économique informelle
représentant 1,1 % du PIB selon la aux Camerounais de l’étranger de complète efficacement les efforts
Banque mondiale. Cette contribution déclarer leurs projets de dévelop- gouvernementaux.
témoigne de l’attachement de la dias- pement en ligne. Cependant, ni L’intégration de la diaspora dans la
pora et de sa volonté de participer au l’existence ni l’usage effectif de cette SND30 marque une reconnaissance
développement national. plateforme n’ont pu être confirmés institutionnelle. Cette stratégie
En 2022, ces transferts s’élevaient par des sources indépendantes. identifie explicitement la diaspora
déjà à 525 millions de dollars, Une consultation menée auprès de comme levier de développement,
démontrant une capacité croissante 445 membres de la diaspora – non créant un cadre politique favorable à
de mobilisation. Ces fonds servent documentée publiquement – sug- son engagement structuré.
au soutien familial, au financement gère un potentiel considérable : Les perspectives s’annoncent posi-
de projets immobiliers et, de plus 72% se déclarent prêts à investir si tives avec l’adoption prévue (quoi
en plus, à des activités entrepreneu- les conditions sont réunies, 49 % qu’attendue depuis un certain temps)
riales qui dynamisent l’économie souhaitent un intermédiaire dédié, et d’une loi sur les investissements dias-
locale. 81 % exigent une information fiable. poriques. Cette législation, encore en
La reconnaissance officielle du Ces données, bien qu’indicatives, cours d’élaboration, offrirait un cadre
potentiel diasporique s’est concréti- confirment l’existence d’un vivier juridique sécurisé et des incitations
sée en mars 2025 avec le lancement d’investisseurs potentiels. fiscales attractives, consolidant
du projet Stratégie nationale de Les domaines d’intervention se sont les acquis de cette transformation
mobilisation de la diaspora. Cette diversifiés. Au-delà des transferts 2018-2025.
initiative, menée par le MINREX en familiaux, les investissements se
partenariat avec l’OIM, vise à créer concentrent sur l’immobilier résiden-
un cadre stratégique pour optimiser tiel et commercial, la construction de
la contribution diasporique au déve- supermarchés et les infrastructures
loppement socioéconomique. urbaines. Cette évolution témoigne

N° Special / Septembre 2025 27


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Exportations et intégration
régionale
Le commerce extérieur
reprend son souffle
Le Cameroun, carrefour économique et logistiques destinés à absorber la quatre plantations actives (PHP,
de l’Afrique centrale, a poursuivi entre croissance des flux. Boh Plantations, Compagnie des
2018 et 2025 une stratégie claire : mo- Le port en eau profonde de Kribi, Bananes de Mondoni et Mbô Farms)
derniser ses infrastructures, densifier entré en service en mars 2018, consti- maintiennent néanmoins l’essentiel
ses réseaux régionaux et diversifier tue l’épine dorsale de cette dyna- de leurs volumes à destination de
ses ventes à l’export. Dans le même mique. En 2024, son trafic conteneurs l’Union européenne.
temps, son déficit commercial – long- a atteint 1,2 million EVP, plaçant le • Cacao : la campagne 2025-2026
temps supérieur à 5 % du PIB – s’est terminal parmi les plus actifs du golfe s’ouvre sur des perspectives favo-
progressivement contracté pour se de Guinée et offrant aux pays enclavés rables. Les rendements progressent
stabiliser autour de 4 % en 2023-2024, du bassin centre-africain un accès (+6 %/an depuis 2018) et l’usine
ouvrant la voie à une trajectoire maritime direct. Les exportations tra- Atlantic Cocoa – opérationnelle
plus équilibrée. L’appartenance à la ditionnelles ont suivi des trajectoires depuis 2022 dans la zone de Kribi
CEMAC et l’entrée en phase expéri- contrastées. – transforme désormais 50 000 t de
mentale de la ZLECAf ont servi de • Bananes : après un pic de 190 000t en fèves en pâte et beurre, générant une
catalyseurs. Au fil des années, elles 2022, les expéditions se sont tassées valeur ajoutée supérieure de 25 %
ont accompagné la mise en service de 2 % en glissement annuel pour aux fèves brutes.
d’équipements portuaires, routiers s’établir à 16 830 t en avril 2025. Les • Bois : les exportations de grumes

Après un pic de 190 000 t en 2022, les expéditions de bananes se sont tassées de 2 % en glissement annuel pour s’établir à 16 830 t en avril 2025.

28 N° Special / Septembre 2025


UNE ÉCONOMIE EN MUTATION

Cacao : les rendements progressent en moyenne de 6 % par an depuis 2018.

poursuivent leur recul mécanique L’indice composite des cours des pro- 30 millions USD de lettres d’intention.
après le relèvement de la taxe sortie duits de base (ICCPB) de la CEMAC En somme, la période 2018-2025 laisse
à 75 % en 2024. L’objectif est clair: in- a oscillé de -12 % à +8 % entre 2022 et entrevoir un commerce extérieur
terdire les grumes à l’export en 2028 2024, rappelant la nécessité de pour- camerounais en transition : déficit
et concentrer l’activité locale sur les suivre la diversification. Dans cette structurel en réduction, infrastruc-
panneaux, lambris et meubles. optique, cinquante entreprises came- tures modernisées, part de cacao
L’intégration régionale s’est renforcée rounaises ont été accompagnées en transformé en hausse, et accès conti-
par des infrastructures transfronta- 2024 pour participer à des foires inter- nental élargi. Les bases d’une écono-
lières. La Banque africaine de déve- nationales (SIAL Paris, Intra-African mie plus ouverte et mieux équilibrée
loppement, dont le portefeuille came- Trade Fair, Medpi), générant plus de sont en place.
rounais accorde 58,6 % au transport
et 21,2 % à l’énergie, finance les routes
Yaoundé-Bangui, Kribi-Mbounda
(vers le Congo) et Ekok-Mamfe-
Ikom (vers le Nigeria). Ces corridors
réduisent les temps de transit et
abaissent les coûts logistiques de 15 %
en moyenne.
La Zone de libre-échange continen-
tale africaine (ZLECAf) éclaircit l’ho-
rizon. Selon Jean-Luc Mastaki, Direc-
teur du Bureau Afrique centrale de la
CEA, la demande urbaine en produits
alimentaires atteindra 150 milliards
USD d’ici 2030 dans la région. Pour y
répondre, les « agropoles » lancés par
l’État combinent plateformes logis-
tiques, fiscalité incitative et technolo-
gies durables, avec pour premier site
Les exportations de grumes diminuent au bénéfice d’une industrie de transformation du bois en émergence.
celui de Nanga-Eboko (1 500 ha).

N° Special / Septembre 2025 29


MODERNISATION DES INSTITUTIONS PUBLIQUES ET REGULATION ECONOMIQUE

Réformes de l’administration
publique
Une administration qui
se digitalise et qui se
décentralise
La période 2018-2025 a été marquée du Cadastre et des Affaires Fon-
par plusieurs initiatives de moderni- cières a engagé des projets pilotes de
sation de l’administration publique numérisation des titres fonciers et de
camerounaise. Face aux défis de cartographie numérique, couvrant
l’efficacité, de la transparence et notamment les villes de Yaoundé,
de la proximité avec les citoyens, le Douala, Garoua et Maroua. Les
gouvernement a poursuivi des ré- Ce portail, monté en autorités évoquent un objectif de

puissance à partir
formes structurelles visant à adapter réduction des délais de traitement
l’appareil administratif aux objectifs à quelques semaines ou mois dans
de développement économique et de 2019, a permis les centres urbains équipés, mais ce

de réduire les coûts


social. délai n’est pas encore généralisé à
La digitalisation des services publics l’échelle nationale.
a été l’un des axes majeurs de cette de transaction La réforme du système de passation

et de favoriser
modernisation depuis 2018. Le des marchés publics s’est renforcée
Programme National de Développe- avec la dématérialisation progressive
ment Participatif (PNDP), lancé en une concurrence des procédures. L’Agence de Régu-

plus large entre


2004 et poursuivi sur cette période, lation des Marchés Publics (ARMP),
a continué à soutenir les collectivi- créée en 2001 et réorganisée en 2012,
tés locales dans la modernisation soumissionnaires. a supervisé le lancement en 2018
des procédures et l’amélioration de du système COLEPS (Cameroon
l’accès aux services publics, notam- Online E-Procurement System). Ce
ment dans les zones rurales. Selon portail, monté en puissance à partir
les données officielles, la phase III du de 2019, a permis de réduire les coûts
programme couvre l’ensemble des de transaction et de favoriser une
360 communes du pays, mais aucun concurrence plus large entre soumis-
chiffre consolidé sur le nombre total de système d’information géogra- sionnaires.
de communautés bénéficiaires n’a été phique (SIG) dans l’administration Dans le domaine fiscal, la Direc-
publié. foncière a représenté une avancée tion générale des impôts (DGI) a
L’introduction progressive des outils notable. Le ministère des Domaines, poursuivi la dématérialisation des

30 N° Special / Septembre 2025


La réforme du système de passation des marchés publics s’est renforcée avec la dématérialisation progressive des procédures.

procédures. Le télépaiement et la secteurs et les capacités techniques parfois avec des systèmes électro-
télédéclaration, amorcés avant 2018, des collectivités. niques de gestion des files d’attente.
ont été progressivement généralisés à L’amélioration de l’accueil et de Cependant, cette modernisation
partir de 2019-2020 pour les grandes l’orientation des usagers a fait l’objet n’est pas encore généralisée à toutes
entreprises, avec des modules dédiés de plusieurs initiatives sectorielles. les administrations.
comme [Link]. Ces réformes Des guichets uniques ont été mis La lutte contre la corruption admi-
ont contribué à l’amélioration de la en place ou renforcés dans certains nistrative a été appuyée par des dis-
mobilisation des recettes fiscales, domaines (commerce extérieur, fis- positifs de contrôle interne et d’audit
même si les données disponibles calité, état civil dans certaines villes), dans plusieurs ministères. L’Agence
dans les documents budgétaires Nationale d’Investigation Financière
ne permettent pas de confirmer les (ANIF), créée en 2005, a poursuivi
chiffres précis avancés dans cer- ses activités de lutte contre le blan-
taines communications. chiment et le financement du ter-
La formation et le renforcement rorisme, avec un rôle accru dans la
des capacités des agents publics Le télépaiement et détection de flux financiers suspects.
ont accompagné ces évolutions
technologiques. L’École Nationale
la télédéclaration, La gestion des ressources humaines
de l’État a évolué avec le déploiement
d’Administration et de Magistrature amorcés avant progressif du SIGIPES II, nouvelle
(ENAM) a adapté ses programmes
pour intégrer les outils numériques
2018, ont été génération du système intégré de
gestion du personnel et de la solde.
et les méthodes modernes de ges- progressivement Ce dispositif est en phase d’extension
tion publique, bien qu’aucun chiffre
consolidé officiel sur le nombre de
généralisés à partir à plusieurs administrations cen-
trales, avec pour objectif d’optimiser
bénéficiaires formés entre 2018 et de 2019-2020 la gestion des effectifs et de fiabiliser
2024 ne soit disponible.
La décentralisation administrative
pour les grandes les données RH.
Enfin, plusieurs administrations ont
s’est poursuivie avec l’entrée en entreprises, avec engagé des projets d’archivage élec-
vigueur du Code général des collec-
tivités territoriales décentralisées
des modules dédiés tronique, permettant de sauvegarder
des documents officiels et de faciliter
en 2019 et le transfert progressif de comme [Link]. l’accès à certaines informations.
compétences dans des domaines tels Toutefois, aucun chiffre consolidé au
que l’état civil, l’urbanisme ou la ges- niveau national n’a été publié sur le
tion d’équipements locaux. L’effecti- volume total de documents numéri-
vité de ces transferts varie selon les sés entre 2019 et 2024.

N° Special / Septembre 2025 31


INTERVIEW

François Bambou
« Les témoignages recueillis
montrent que ces politiques
commencent à produire des
effets tangibles. »
Directeur de Publication du magazine Défis Actuels et président du Club de
la Presse Économique, François Bambou suit de près les grandes orientations
de la politique économique camerounaise. Il a coordonné un dossier spécial
rassemblant des interviews des principaux responsables publics, ce qui lui a
donné une vue d’ensemble sur la communication et l’action gouvernementales.
Dans cet entretien, il a présenté une synthèse de ces témoignages, une lecture
critique des politiques en faveur des PME, des stratégies de financement du
logement, du processus de modernisation des finances publiques et de l’évolution
des relations entre l’État et le secteur privé.

Investir au Cameroun : Dans vos des problèmes, de surcroît dans des produits locaux, afin de stimuler
interviews avec les responsables un contexte de rationnement des la production et la transformation
gouvernementaux, notamment le ressources financières de l’État. Rap- nationales, sources directes d’em-
ministre de l’Économie Alamine pelons qu’en raison de la crise sécuri- plois. Il cite notamment le PIISAH
Ousmane Mey et le ministre des taire, trois régions du pays ne contri- (Programme Intégré d’Import-Subs-
Finances Louis Paul Motaze, quels buent pas au budget de l’État, mais titution Agropastoral et Halieutique)
engagements concrets avez-vous absorbent au contraire davantage de et le Programme d’Impulsion Initiale
entendus concernant la création ressources, du fait du coût élevé de la de l’Import-Substitution, qui ciblent
d’emplois pour les jeunes ? Au stabilisation, de la reconstruction et des filières porteuses comme le ca-
regard de vos observations de du déploiement sécuritaire. cao, le soja, le riz, le lait ou la pêche,
terrain, ces politiques produisent- Il ressort des interviews avec ces avec pour ambition de générer des
elles les résultats escomptés, et ministres que la création d’emplois milliers d’emplois à moyen terme.
que révèlent les témoignages des pour les jeunes demeure le fil Quant au ministre des Finances,
responsables sur l’ampleur réelle d’Ariane de la Stratégie Nationale de Louis Paul Motaze, il met l’accent
du défi de l’emploi des jeunes au Développement 2020-2030 (SND30). sur les facilités fiscales destinées à
Cameroun ? Le ministre de l’Économie, Ala- encourager l’implantation d’entre-
François Bambou : Il faut reconnaître mine Ousmane Mey, a mis en avant prises à fort potentiel d’emploi dans
dans leurs réponses un effort de fran- l’accompagnement des « entreprises les secteurs prioritaires cités plus
chise, notamment lorsqu’il s’agit de championnes » et des structures de haut. Il souligne également le Fonds
constater l’ampleur et la complexité substitution aux importations par de garantie de 200 milliards de

32 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

Objectif : réduire les importations


de ces denrées qui creusent le déficit
de la balance commerciale, mais
surtout, créer des dizaines de milliers
d’emplois à travers le pays.

Investir au Cameroun : Vous avez


interrogé Achille Bassilekin III,
Ministre des PME, et Louis Paul
Motaze sur les dispositifs de sou-
tien aux PME, notamment le fonds
de garantie de 200 milliards de
FCFA et les programmes d’accom-
pagnement. Que vous ont révélé
ces responsables sur l’efficacité
réelle de ces mesures ? Votre posi-
tion d’observateur privilégié vous
permet-elle de confirmer que ces
dispositifs atteignent effective-
ment les PME camerounaises, et
quels sont les obstacles persis-
tants que vous avez identifiés ?
François Bambou : Les patrons du
MINPMEESA et du Ministère des
Finances ont présenté un dispositif
dense de soutien aux PME, intégrant
allègements fiscaux, financements,
incubation, formalisation et accom-
pagnement technique. Le Fonds de
garantie de 200 milliards de FCFA
évoqué plus haut, le système Blupass
(externalisation de la gestion des
créances et protection contre les
impayés), les programmes PAD-PME
(Programme d’Appui au Dévelop-
pement des Petites et Moyennes
FCFA mis en place pour soutenir les aux mouvements séparatistes. Il est Entreprises de Transformation et de
entreprises nationales qui peinent à d’ailleurs étonnant que la SND30 n’ait Conservation des Produits Locaux de
mobiliser des garanties afin d’obtenir pas encore été actualisée pour tenir Consommation de Masse), ou encore
des crédits bancaires. Par ailleurs, compte de ces bouleversements. les incubateurs publics et privés, sont
il détaille les mesures budgétaires Sur le terrain, les témoignages autant d’instruments parmi d’autres
et fiscales incitatives adoptées, recueillis montrent que ces poli- qui visent à lever les obstacles au
notamment dans les zones sinistrées tiques commencent à produire des financement, à structurer les filières
du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de effets tangibles : soutien aux jeunes et à promouvoir l’innovation.
l’Extrême-Nord, où plus de 15 600 entrepreneurs, relance de l’agricul- Selon les ministres, ces mesures s’ap-
emplois sont attendus grâce aux ture et du commerce local, projets puient sur des instruments comme
investissements privés et à la recons- d’infrastructures créateurs d’emplois l’Agence de Promotion des Petites
truction des infrastructures. directs. Mi-août dernier, le ministre et Moyennes Entreprises (APME),
Cette stratégie gouvernementale a de l’Économie Alamine Ousmane le projet Transfagri (pour stimuler
été considérablement freinée dès son Mey a débloqué une somme de la transformation des produits agri-
lancement par la crise du Covid-19, 13,5 milliards de francs Cfa au profit coles) ou encore le Fonds Proto (des-
les effets du conflit russo-ukrainien de diverses structures impliquées tiné à aider les inventeurs à élaborer
et la persistance de la crise sécuri- dans la mise en œuvre du PIISAH, leurs prototypes). Elles ont déjà per-
taire dans les trois régions du pays afin de booster la production dans mis à des milliers de jeunes entrepre-
en proie aux groupes terroristes et les filières riz, poisson, lait et maïs. neurs de concrétiser leurs projets, à

N° Special / Septembre 2025 33


INTERVIEW

des PME d’obtenir des financements


« La stratégie est défavorisées et aux jeunes. Les éta-
– même si le besoin reste immense blissements de microfinance servent
– et à des artisans de progresser prometteuse, mais également de relais pour le finance-
dans leur formalisation et la mise
l’efficacité à grande ment de l’habitat des populations à
aux normes de leurs produits. Grâce faibles revenus.
aux centres de formalités de création échelle de ces dispo- Cependant, aussi volontaristes
d’entreprise, 21 132 entreprises ont
sitifs reste entravée soient-elles, ces initiatives ne suf-
été créées en 2024, contre 19 651 en fisent pas — loin s’en faut — à résor-
2023, dont 9 488 par des jeunes. par une bureaucra- ber les besoins. La synergie entre
Ce satisfecit des membres du gouver-
tie extrêmement le Crédit Foncier du Cameroun, la
nement montre certes que la straté- Société Immobilière du Cameroun
gie est prometteuse, mais l’efficacité lourde, souvent (SIC) et la Mission d’Aménagement
à grande échelle de ces dispositifs
répressive, qui tarde des Terrains Urbains et Ruraux
reste entravée par une bureaucratie (MAETUR) s’est essoufflée. Le sec-
extrêmement lourde, souvent répres- à se convertir à une teur bancaire, du fait de ses orienta-
sive, qui tarde à se convertir à une
philosophie d’ac- tions et procédures inadaptées à un
philosophie d’accompagnement et ne marché largement informel, n’a tou-
s’est pas encore approprié l’impératif compagnement. » jours pas formulé d’offres de finance-
de promouvoir un vivier de PME et ment adéquates pour s’emparer de
TPE viables. ce segment.
La corruption contribue également On peut d’ailleurs s’étonner du fait
à affaiblir l’efficacité de ces mesures. impressionnants : plus de 600 que la récente ordonnance fixant les
Non seulement la sélection des milliards de FCFA injectés dans incitations à l’investissement n’inclut
bénéficiaires se fait parfois selon des l’économie, 100 000 logements pas le secteur de la construction, qui,
critères non objectifs, mais les appuis construits. Cependant, la crise de en plus de son fort potentiel de crois-
financiers se retrouvent parfois, en l’habitat persiste avec un déficit de sance et son impact social, pourrait
partie au moins dans les poches de plus de 2 millions d’unités. Com- soutenir le développement industriel
certains fonctionnaires impliqués ment concilier ces performances et tertiaire, notamment dans la céra-
dans la chaîne d’attribution. annoncées par les responsables mique, la sidérurgie, la cimenterie, la
Concernant l’utilisation du Fonds de avec la réalité du terrain ? Que câblerie, la tuyauterie, ainsi que dans
garantie de 200 milliards de FCFA, un vous ont confié les responsables la finance spécialisée et l’immobilier.
rapport du Ministère de l’Économie sur les véritables obstacles à l’ac- Autant de domaines qui généreraient
indique qu’il est très faiblement solli- cès au logement pour les Came- également des dizaines de milliers
cité, les PME ayant du mal à franchir rounais ordinaires ? d’emplois.
l’étape cruciale de la « bancabilité » François Bambou : Pour résumer
de leurs dossiers. Autrement dit, le la crise de l’habitat en quelques Investir au Cameroun : Le ministre
vœu du Ministre des Finances de voir chiffres, l’on apprend que le déficit des Finances Louis Paul Motaze
un grand nombre de PME accéder en logements est d’environ 2 mil- vous a présenté les réformes de
aux financements bancaires est loin lions d’unités, générant un besoin de modernisation du Trésor public,
d’être comblé. financement évalué entre 100 et 150 la dématérialisation des procé-
En revanche, des avancées positives milliards de FCFA par an. Les fac- dures (PROBMIS, PATRIMONY)
sont observées dans les programmes teurs aggravants sont la forte crois- et l’assainissement des finances
de certification, de packaging (Came- sance urbaine et l’expansion mal publiques saluées par le FMI. En
roon Food Packaging and Quality – maîtrisée de certaines villes. tant qu’observateur des politiques
CAPMACK-Q) et d’accès aux marchés Pour contribuer à la résorption de ce publiques, comment évaluez-vous
publics. De même, la multiplication déficit, le Crédit Foncier du Came- l’écart entre ces annonces de mo-
des salons et foires d’exposition offre roun finance une large gamme de dernisation et la réalité de la ges-
au génie camerounais une vitrine projets : cités municipales, logements tion publique ? Les responsables
importante, confirmant l’impératif sociaux, cités universitaires et sco- vous ont-ils convaincu de l’effica-
d’un encadrement étatique plus per- laires. Selon Jean Paul Missi, direc- cité réelle de ces réformes ?
tinent et plus efficace. teur général, l’inclinaison sociale du François Bambou : Il faut reconnaître
Crédit Foncier se traduit notamment qu’il y a eu un grand bond qualitatif
Investir au Cameroun : Votre inter- par des crédits immobiliers à très en matière d’assainissement des fi-
view avec Jean Paul Missi, DG du faible taux (de 1,5 % à 7 % TTC), nances publiques, de modernisation
Crédit Foncier, révèle des chiffres destinés en priorité aux couches de la gestion des régies financières et

34 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

de la relation avec les contribuables. ou de redressements fiscaux. ment, les responsables du patronat
Aujourd’hui, le contribuable déclare Il n’en demeure pas moins que les déplorent que certaines mesures
ses impôts depuis son bureau, à par- réformes présentées par le ministre phares, adoptées de commun accord,
tir de son ordinateur ou de son télé- Louis Paul Motaze – modernisation tardent à être mises en œuvre en
phone, et paie par virement bancaire du Trésor public, dématérialisation raison de la bureaucratie lourde et
ou via mobile money. des procédures via PROBMIS et contre-productive qui caractérise
Il en est de même pour les recettes PATRIMONY, assainissement des l’administration camerounaise.
non fiscales dont la collecte est finances publiques – témoignent Cependant, nos échanges avec les
désormais dématérialisée à travers d’une ambition claire de modernisa- ministres Alamine Ousmane Mey
des applications informatiques. De tion, de transparence et d’efficacité. et Louis Paul Motaze révèlent que
fait, il y a un réel allègement des tra- Sur le papier, ces initiatives, saluées ces membres du gouvernement
casseries pour les contribuables et, par le FMI, offrent un cadre moderne attachent une importance croissante
j’imagine, une meilleure traçabilité pour sécuriser les recettes de l’État et au dialogue public-privé et à l’amé-
et sécurisation des recettes du côté rationaliser les dépenses. lioration du climat des affaires, sans
de l’État. qu’il s’agisse pour autant de subir
Toutefois ce volontarisme du mi- Investir au Cameroun : À travers un quelconque chantage ou diktat
nistre des Finances se heurte à des vos interviews, vous avez abordé de la part des acteurs privés. Le
résistances internes au changement. la question du dialogue public-pri- ministre Motaze s’est d’ailleurs rendu
La dématérialisation des procédures vé et des mesures d’amélioration plusieurs fois au siège du patronat à
et la digitalisation des paiements du climat des affaires. Que vous Douala pour discuter des réformes à
ont éliminé la circulation du cash ont révélé les responsables sur mettre en œuvre, afin de mieux inté-
et réduit les contacts entre usagers l’évolution réelle de cette relation grer les préoccupations du secteur
et administrations financières, ? Pouvez-vous confirmer les pro- privé dans les lois de finances. Il met
asséchant ainsi certains circuits de grès annoncés, et quelles sont les en avant la simplification des procé-
corruption et d’enrichissement illi- attentes non satisfaites du secteur dures fiscales et douanières, la déma-
cite. D’où les résistances qui se mani- privé que vous avez pu identifier ? térialisation et la digitalisation des
festent par des bugs, des lenteurs François Bambou : Le dialogue services publics, notamment fiscaux
dans la validation de certaines pro- public-privé a connu quelques heurts et douaniers, ainsi que la mise en
cédures, ou encore par des intrusions ces dernières années, notamment en place de mécanismes de garantie des
intempestives dans la vie des entre- ce qui concerne la tenue régulière de emprunts bancaires pour les PME,
prises, sous prétexte de vérifications ses instances classiques. Principale- comme autant d’outils destinés à

N° Special / Septembre 2025 35


INTERVIEW

fluidifier l’activité du secteur privé. la politique de substitution aux d’un septennat marqué par l’écart
Sur le terrain, ces initiatives ont pro- importations ? entre les ambitions affichées et les
duit des effets tangibles : certaines François Bambou : Dans l’optique réalisations concrètes ?
PME accèdent plus facilement au de réduire le déficit de la balance François Bambou : Ne nous attar-
crédit et les délais administratifs ont commerciale et de garantir la souve- dons pas trop sur la justification des
été réduits. Toutefois, l’expérience raineté alimentaire, le gouvernement retards dans l’atteinte des objectifs,
des acteurs privés révèle que plu- a adopté en 2024 un Plan Intégré car il y aura toujours une explication
sieurs attentes demeurent insatis- d’Import-Substitution Agropasto- aux actes manqués. Il y a eu telle-
faites : la bureaucratie persiste dans ral et Halieutique (PIISAH) pour le ment de retards dans la réalisation
certains services, l’accès aux finance- triennat 2024-2026. D’après les infor- des projets d’envergure que les justi-
ments de long terme reste limité, et mations et témoignages recueillis, fier reviendrait à cautionner ce que
la promotion effective du « Made in la stratégie de transformation struc- le président Biya qualifie lui-même
Cameroon » peine à se traduire en un turelle portée par le PIISAH et les d’inertie, lorsqu’il tance son adminis-
soutien concret aux producteurs lo- programmes d’accompagnement des tration.
caux. À ce propos, des incohérences entreprises championnes commence Même la CAN 2021 a été jouée dans
subsistent entre les discours et les à produire des résultats tangibles, des stades inachevés, alors que les
actes de certains dirigeants. Le gou- mais de manière encore partielle. budgets avaient été consommés.
vernement lui-même reste un grand Les indicateurs montrent une réduc- Le Plan d’urgence “triennal” pour
consommateur de produits importés, tion progressive des importations de l’accélération de la croissance, lancé
comme les mobiliers de bureau dis- certains produits, comme le poisson en 2015, n’est toujours pas achevé
ponibles pourtant sur place. congelé (-8,3 % en valeur en 2024), dix ans plus tard. Le projet de péages
Certains ouvrages publiés ces der- ainsi qu’une hausse des exportations automatiques, amorcé dès 2009 par
nières années à la gloire du président de produits transformés, notamment des études, puis relancé en 2019 avec
Paul Biya, présenté comme chantre le cacao (+115,5 % en valeur). Les l’attribution du marché de construc-
du « Made in Cameroon », ont été entreprises soutenues ont accru tion, n’a toujours pas abouti seize
imprimés à l’étranger. De même, la leur production et leur productivité, ans plus tard. On pourrait ainsi citer
production des livres scolaires par tandis que l’investissement dans des dizaines de grands projets, et
les imprimeurs locaux, pourtant bien l’appareil industriel et la structura- des centaines d’autres de moyenne
équipés, continue d’être freinée par tion des filières locales ont favorisé la envergure, qui n’ont jamais pu voir le
l’administration, alors même que le création d’emplois. jour du fait de cette administration
Premier ministre a donné son accord Selon le ministre Alamine Ousmane lourde.
depuis 2021. On observe encore des Mey, d’ici 2026, les mesures du Plan Comme souligné dans notre édi-
fleurs importées inonder les lieux devraient permettre de réduire les torial, le Cameroun ne s’est certes
officiels lors des grandes cérémonies importations de riz de 70 %, avec une pas effondré au cours de ce septen-
nationales. production nationale projetée à 464,5 nat, mais il avance beaucoup trop
En somme, le secteur privé attend milliers de tonnes. La production de lentement. Le sort du pays est en
une application plus cohérente des maïs devrait passer de 2,7 millions quelque sorte otage de l’affairisme
réformes et une véritable continuité de tonnes à 4,3 millions de tonnes, et de la course à l’enrichissement
dans leur mise en œuvre, afin de ga- tandis que la production cumulée qui sévissent dans la haute fonction
rantir un impact durable sur la com- de farines panifiables est estimée à publique.
pétitivité et la création d’emplois. 303,6 milliers de tonnes en 2026. Les tiroirs du gouvernement sont
remplis de projets révolutionnaires,
Investir au Cameroun : Le Ministre Investir au Cameroun : Dans votre engloutis dans les méandres d’une
de l’Économie vous a longuement éditorial, vous évoquez un «sen- bureaucratie réputée aussi broussail-
expliqué le Plan Intégré d’Import- timent d’inachevé» et vous inter- leuse que corrompue. Contrairement
Substitution (PIISAH) et les pro- rogez : les promesses ont-elles été à ce qu’on pourrait imaginer, mille
grammes d’accompagnement tenues ou ne sont-elles que des programmes et stratégies ne chan-
des entreprises championnes. «illusions perdues» ? Après avoir geront pas grand-chose au quotidien
Au regard de vos observations rencontré tous ces responsables des Camerounais tant que cette
et des témoignages recueillis, et recueilli leurs témoignages, bureaucratie ne sera pas refondée,
cette stratégie de transformation quel est votre bilan personnel de restructurée de fond en comble, et
structurelle produit-elle les résul- ce septennat ? Les explications et réorientée vers le service rendu, la
tats escomptés ? Que révèlent les justifications des responsables performance et la redevabilité.
chiffres et déclarations des res- vous ont-elles convaincu, ou
ponsables sur l’efficacité réelle de confirment-elles votre sentiment

36 N° Special / Septembre 2025


MODERNISATION DES INSTITUTIONS

Justice et État de droit


Les lents progrès du
système judiciaire

La distance moyenne entre un citoyen et le tribunal le plus proche est passée de 78 km en 2018 à 63 km en 2024.

Depuis 2018, le Cameroun s’est lancé le rythme. La distance moyenne importer le système SIGAJ congolais
dans une vaste cure de jouvence de entre un citoyen et le tribunal le plus et mise sur le projet e-Justice-CM,
son appareil judiciaire. Les chantiers proche est passée de 78 km en 2018 financé à hauteur de 10 millions
s’alignent sur le Plan National de à 63 km en 2024, selon le dernier rap- de dollars par la Banque africaine
Développement et sur les engage- port du Secrétaire général de l’ONU. de développement. Quarante-deux
ments pris devant l’ONU et l’OHADA Pour désengorger les tribunaux, greffes disposent désormais d’un
: palais de justice réhabilités, l’État a organisé chaque année des poste informatique relié au réseau
concours d’entrée à l’École nationale concours à l’ENAM. Quarante élèves judiciaire sécurisé RJ-Secure ; l’objec-
d’administration et de magistrature magistrats ont été admis en 2023, tif est d’en équiper soixante d’ici
renforcés, greffes informatisés et autant en 2025 ; 90 % des lauréats de la fin de l’année. Le maillon faible
centres de médiation ouverts dans la promotion 2023 ont déjà pris leur reste la connectivité : seuls 34 % des
les grandes villes. poste, les autres attendant une affec- Camerounais ont accès à Internet en
Résultat concret : le palais de tation dans les régions anglophones. 2024.
Ngambe, dans le Sud-Ouest, est livré Le ratio magistrat-habitant s’est Pour les plus démunis, le programme
à 90 % fin 2024, celui de Bali, dans amélioré, passant de 1 pour 27 000 national d’assistance judiciaire, lancé
le Nord-Ouest, à 99 % au troisième en 2018 à 1 pour 22 000 en 2025, mais en 2019, a permis de traiter 8 400
trimestre 2025. Sept autres sites reste encore loin de l’objectif OHADA dossiers en 2024, contre 5 200 deux
sont en travaux, mais les menaces de 1 pour 15 000. ans plus tôt. Quinze centres d’accès
sécuritaires dans l’Extrême-Nord et La digitalisation suit une trajectoire au droit fonctionnent désormais
des retards budgétaires ralentissent plus lente. Le ministère a renoncé à dans les principales villes, mais le

N° Special / Septembre 2025 37


MODERNISATION DES INSTITUTIONS

de perception de la corruption de
Transparency International.
Dans les prisons, la réhabilitation de
Kondengui à Yaoundé, achevée en
2024, a ajouté 1 500 places théo-
riques. La surpopulation est passée
de six fois la capacité en 2022 à près
de trois fois en janvier 2025, avec
8 900 détenus pour 3 000 places.
Le taux de détention préventive
demeure élevé : 67 % des personnes
derrière les barreaux n’ont pas
encore été jugées.
Enfin, pour désengorger les tri-
bunaux, dix centres de médiation
reconnus par l’OHADA traitent
Le ratio magistrat-habitant s’est amélioré, passant de 1 pour 27 000 en 2018 à 1 pour 22 000 en 2025. désormais les conflits commerciaux
et familiaux. En 2024, 1 850 affaires
budget de la justice stagne à moins ont été instruites, 72 % aboutissant à
Le ratio magistrat- de 1 % du PIB, insuffisant pour cou- un accord à l’amiable. Onze tribu-
vrir les besoins d’un pays qui abrite naux de commerce sont pleinement
habitant s’est plus d’un million de réfugiés. opérationnels, et dix tribunaux pour
amélioré, passant La formation continue se concentre enfants disposent chacun d’au moins
dans les locaux de l’ENAM et de un juge spécialisé.
de 1 pour 27 000 l’École de formation continue de la À l’issue de ce chantier de sept ans,
en 2018 à 1 pour 22 magistrature, inaugurée en 2023. le constat est clair : la machine judi-
En 2024, 312 magistrats ont été ciaire camerounaise tourne mieux,
000 en 2025, mais formés aux droits humains et à la mais elle manque encore de carbu-
reste encore loin de lutte anticorruption. À l’Inspection rant. Sans un effort budgétaire massif
générale des services judiciaires, 17 et une gouvernance renforcée, les
l’objectif OHADA de inspections ont eu lieu en 2023-2024; avancées risquent de rester des îlots
1 pour 15 000. 23 magistrats ont été sanctionnés. dans un système encore trop lent,
Malgré ces efforts, le Cameroun trop cher et trop éloigné des citoyens
reste 140e sur 180 dans l’indice des zones rurales.

Malgré une récente réhabilitation la centrale de Kondengui accueille encore 8 900 détenus pour 3 000 places.

38 N° Special / Septembre 2025


MODERNISATION DES INSTITUTIONS

Décentralisation et gouvernance locale


Les collectivités territoriales
décentralisées dans l’action
économique
La décentralisation camerounaise a des 360 communes exerce réelle- mais leur pérennité dépend encore
connu des avancées mesurées entre ment ces responsabilités en 2024. largement de l’appui extérieur.
2018 et 2025, dans un contexte de Les délais dans la publication des La création des régions en tant que
réformes institutionnelles visant textes d’application et les transferts collectivités territoriales décentrali-
à rapprocher l’administration des financiers tardifs expliquent cet sées, effective à partir des élections
citoyens, tout en faisant face aux écart. À titre d’exemple, la tenue des du 6 décembre 2020, constitue l’étape
crises sécuritaires des régions anglo- registres d’état civil s’est améliorée la plus visible de la réforme. Chacune
phones et de l’Extrême-Nord, ainsi dans les chefs-lieux de département, des dix régions dispose désormais
qu’à des contraintes budgétaires. réduisant les délais de délivrance des d’un conseil de 90 membres (70 élus
Ces évolutions s’inscrivent dans la actes, mais reste problématique dans municipaux et 20 représentants des
loi n° 2019/024 du 24 décembre 2019 les zones rurales et les régions en chefferies) et d’un budget propre.
portant Code général des collec- crise. Les microprojets de proximité Les premières sessions ont permis
tivités territoriales décentralisées financés localement se multiplient, d’identifier des priorités régionales –
(CGCTD), qui actualise le processus routes de desserte agricole dans l’Est,
lancé en 1996 par la Constitution. hydraulique villageoise dans le Nord
Les progrès, réels mais inégaux, –, mais l’autonomie budgétaire reste
incluent une meilleure coordination relative : plus de 80 % des ressources
locale et une attention croissante aux Chacune des dix proviennent encore de dotations de
Objectifs de développement durable
(ODD) dans les plans communaux. régions dispose l’État, et les présidents de conseil
sont majoritairement issus du parti
Toutefois, les évaluations internatio- désormais d’un au pouvoir, limitant la diversité des
nales soulignent que l’autonomie des points de vue. Dans les régions
collectivités reste contrainte par la conseil de 90 anglophones, le « statut spécial » n’a
tutelle préfectorale et des capacités
encore fragiles.
membres (70 élus pas empêché des boycotts partiels
qui freinent le fonctionnement effec-
Le transfert des compétences aux municipaux et 20 tif des conseils.
communes s’est poursuivi de façon Le renforcement des capacités finan-
progressive, sans accélération représentants des cières s’est concrétisé par la Dotation
spectaculaire. Les domaines de l’état
civil, de l’urbanisme, de la gestion
chefferies) et d’un Générale de Décentralisation (DGD),
instituée en 2019. En 2024, celle-ci
des équipements marchands et de budget propre. s’est élevée à 292,5 milliards FCFA,
l’assainissement figurent bien au soit environ 5-7 % des dépenses
tableau des compétences transfé- publiques, et non 15 % comme
rées, mais seule la moitié environ l’ont parfois annoncé des discours

N° Special / Septembre 2025 39


MODERNISATION DES INSTITUTIONS

politiques. Depuis 2018, plus de 2 300 L’urbanisme communal a vu


milliards FCFA ont ainsi été transfé- l’élaboration de plusieurs plans
rés aux collectivités, finançant essen- Les obstacles d’urbanisme depuis 2018 avec
tiellement des puits, des marchés
ruraux ou des tronçons de routes
restent la faible l’appui financier de l’État et de
partenaires comme UN-Habitat, bien
communales. Les retards de décais- couverture Internet que le nombre exact de communes
sement et les contraintes de trésore-
rie demeurent toutefois fréquents, et
et la résistance concernées ne soit pas publiquement
documenté. Ces documents visent
la fiscalité locale reste embryonnaire, de certains élus à à encadrer la croissance urbaine
empêchant une véritable autonomie
financière.
l’exposition publique, rapide (environ 53 % en 2024) et à
intégrer les Objectifs de développe-
La modernisation de la gestion ce qui explique que ment durable (ODD). Leur mise en
financière a été portée par le logiciel
SIM-bA, développé par l’AIMF et
l’objectif de 80 % œuvre reste toutefois inégale, faute
de moyens de suivi et de contrôle.
déployé dans 276 communes depuis ne soit pas encore La gestion des équipements
2012, avec un regain d’intérêt après
2018 grâce au PNDP. SIM-bA permet
atteint. marchands s’est appuyée sur la
construction ou la réhabilitation
de suivre les recettes et les dépenses d’une moyenne de six à dix marchés
en temps réel et a réduit sensible- communaux par an, via le PNDP ou
ment les erreurs comptables dans encore insuffisant face aux besoins la BAD. Ces infrastructures génèrent
les zones où la connectivité Internet de 360 communes et 10 régions. Le des recettes locales et améliorent les
est suffisante. Son extension aux programme couvre la planification conditions des commerçants, mais le
collectivités rurales reste toute- stratégique, la gestion financière et volume global demeure modeste et
fois entravée par l’insuffisance de la passation des marchés, mais les la corruption dans la passation des
l’infrastructure numérique (30 % de critiques portent sur une sélection marchés freine l’impact.
couverture Internet en 2024) et par le jugée parfois clientéliste et sur la Enfin, la participation citoyenne
coût de la formation des agents. faible représentation des zones s’est structurée autour de comités
Le Programme National de anglophones. de développement renforcés après la
Développement Participatif (PNDP) L’amélioration de la gouvernance promulgation de la CGCTD. Présents
a financé, entre 2018 et 2024, locale se mesure à la publication des dans la majorité des communes, ces
environ 3 000 à 4 000 microprojets documents budgétaires : environ comités participent à l’identification
communautaires pour un montant 55% des communes publiaient leurs des priorités et au suivi des projets,
avoisinant 200 milliards FCFA, soit budgets et comptes en 2024, contre mais leur efficacité varie fortement
deux tiers du volume annoncé dans moins de 30 % en 2018. Un portail selon la vitalité de la société civile
certaines communications. Ces pro- national, [Link], locale et la volonté des élus de
jets ont permis la construction ou la centralise désormais ces données, partager l’information. Les représen-
réhabilitation d’écoles, de centres de et des concours intercommunaux tants de la société civile demandent
santé, de forages et de pistes rurales, encouragent la transparence. Les aujourd’hui de meilleures garanties
améliorant concrètement la vie de obstacles restent la faible couverture d’indépendance et un accès plus
milliers de ménages. Le programme, Internet et la résistance de certains large aux données budgétaires.
en phase 3 depuis 2017, risque élus à l’exposition publique, ce qui Au total, la décentralisation came-
cependant de fermer en 2025 faute explique que l’objectif de 80 % ne soit rounaise avance pas à pas : les bases
de nouveau financement, ce qui met pas encore atteint. juridiques et institutionnelles sont
en évidence la dépendance exces- La coopération intercommunale pro- posées, les premiers effets se font
sive aux partenaires extérieurs et la gresse par la création ou le renforce- sentir dans les services de base, mais
nécessité de mécanismes nationaux ment de quelques dizaines de syndi- la pleine autonomie des collectivités
pérennes. cats, notamment dans la gestion des reste un chantier ouvert. Les défis
La formation des acteurs locaux déchets, l’eau potable et l’électrifica- budgétaires, numériques et sécu-
s’est structurée autour de la National tion rurale. Des expériences menées ritaires sont autant d’invitations à
School of Local Administration dans l’Ouest et le Mbam montrent transformer les acquis en véritables
(NASLA), ouverte en 2020 et issue des économies d’échelle réelles, mais ressorts de développement local
du remaniement de l’ancien CEFAM. le maillage reste lacunaire et dépend durable.
Elle délivre désormais des sessions encore fortement de l’appui tech-
de 3 à 6 mois à quelque 500 à 1 000 nique et financier des partenaires
élus et agents par an, soit un rythme extérieurs.

40 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

Jules Hilaire Focka Focka


« Un plan ambitieux mais
réaliste, qui doit transformer
l’Ouest en une destination de
premier plan. »
Médecin de formation, ancien maire de Bafoussam I et aujourd’hui président du
Conseil régional de l’Ouest, Jules Hilaire Foka Foka conduit depuis 2020 un plan
régional de développement évalué à 6 000 milliards FCFA. Son parcours illustre
le passage de la gestion locale à une responsabilité élargie sur l’ensemble d’une
région stratégique. Dans cet entretien, il revient sur la mise en œuvre concrète de
la décentralisation, la transformation de Bafoussam, l’impact des infrastructures
régionales sur l’économie locale et les initiatives visant à associer la diaspora et
les partenaires internationaux au développement de l’Ouest.

Investir Au Cameroun : Depuis ce que les régions vont faire pour Investir Au Cameroun : Bafous-
votre présidence en 2020, com- améliorer son cadre de vie. sam, capitale régionale et troi-
ment évaluez-vous la mise en C’est pour cela que nous avons sième ville du Cameroun, connaît
œuvre concrète de la décentralisa- quelques difficultés : malgré nos une transformation visible, avec
tion dans la région de l’Ouest dont explications sur le caractère pro- de nouveaux projets et infrastruc-
vous êtes président ? Quels pro- gressif du processus, les gens veulent tures. Pourtant, certains estiment
grès avez-vous observés et quels déjà voir beaucoup de réalisations. que les connexions, notamment
défis persistent encore ? Pourtant, il faut du temps. Toutes les aéroportuaires, ne sont pas
Dr Jules Hilaire Focka Focka : Merci régions sont installées, même si ce toujours régulières. En tant que
de me donner l’occasion de parler n’est pas encore dans leurs locaux président de la région, comment
de ma région, l’Ouest. Pour ce qui définitifs. Le recrutement du per- voyez-vous l’impact de ces nou-
est de la décentralisation, plus préci- sonnel reste suspendu à la loi sur la velles infrastructures sur l’écono-
sément de sa deuxième phase, celle fonction publique locale et à celle sur mie locale ?
qui concerne les régions, je peux dire la fiscalité locale. Il y a tout de même Dr Jules Hilaire Focka Focka : Merci
que la mise en place se fait progressi- des progrès. Le budget, par exemple, déjà pour ce constat positif. Bafous-
vement. Nous avons été installés en a évolué : en 2020-2021 il était de 3 sam est effectivement la troisième
2020 et le chef de l’État avait donné milliards, aujourd’hui il se situe au- ville du Cameroun et le cœur de
le ton en indiquant que le processus tour de 6 à 7 milliards dans certaines la région de l’Ouest. Nous devons
devait être graduel. Nous lui faisons régions. Cela reste modeste mais beaucoup au chef de l’État qui a pris
confiance. Mais sur le terrain, la témoigne d’une évolution graduelle. la décision de transformer radica-
population attend énormément. Elle Nous souhaitons simplement que ce lement son visage urbain. Grâce au
est impatiente de voir concrètement rythme s’accélère un peu. programme C2D et aux projets liés à

N° Special / Septembre 2025 41


INTERVIEW

la CAN, de nombreux chantiers ont transformer notre région. Nous autour de 5000 milliards par région.
été réalisés. La région a connu une avons donc élaboré un plan régional Nous restons donc dans la fourchette
véritable métamorphose en peu de de développement évalué à plus de prévue par l’État.
temps. Je rends hommage au mi- 6000 milliards. Ce n’est pas irréaliste. Ce plan, adopté en 2022, sert de
nistre du Développement urbain, au Quand on observe la SND30 et qu’on boussole, à l’instar de la SND30 au
maire de la ville et aux trois maires divise les prévisions par région, on niveau national ou des plans com-
d’arrondissement dont le dynamisme constate que les chiffres se situent munaux pour les mairies. Nous
a fortement contribué à cette évolu- avons consulté tous les acteurs : élus
tion. C’est grâce à la conjugaison de locaux, chefs traditionnels, société
tous ces efforts que Bafoussam et, civile, diaspora. J’ai moi-même effec-
plus largement, l’Ouest, connaissent tué des tournées en Europe et en

« Ensemble, nous
aujourd’hui un grand changement. Amérique du Nord pour associer la
diaspora à l’élaboration du docu-
Investir Au Cameroun : Votre plan avons produit un ment. Ensemble, nous avons produit

plan ambitieux mais


de développement régional parle un plan ambitieux mais réaliste, qui
d’un montant de près de 6000 mil- doit transformer l’Ouest en une des-
liards de francs CFA. Beaucoup réalistae, qui doit tination de premier plan.

transformer l’Ouest
trouvent ce chiffre ambitieux.
Comment comptez-vous mobiliser Investir Au Cameroun: Vous avez
ces financements alors que la do- en une destination de signé un partenariat avec le Haut

premier plan. »
tation de la décentralisation reste Conseil des Camerounais de
progressive et encore limitée ? l’extérieur, mais aussi avec des
Dr Jules Hilaire Focka Focka : Je cabinets internationaux comme
crois qu’il faut être ambitieux pour Reliance Business. Qu’attendez-

42 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

vous concrètement de la diaspora, Nous avons conclu plusieurs par-


déjà active à travers les transferts tenariats avec la région Auvergne-
et donations ? Rhône-Alpes, la région Pays de la

« Enfin, nous
Dr Jules Hilaire Focka Focka : La dias- Loire, ainsi que des ONG comme
pora est au centre de nos priorités. «Grands Sites de France » et Tétratis.
Dès notre arrivée, nous avons cher- souhaitons Ces collaborations permettent de

que davantage
ché à la mobiliser, car nous savons valoriser nos sites et de redonner vie
combien elle est dynamique. Lors de à certains éléments patrimoniaux,
mes déplacements en Occident, j’ai de ministères comme les toitures traditionnelles

transfèrent leurs
constaté que beaucoup avaient une en chaume. Dans les prochains jours,
vision biaisée du Cameroun, nourrie nous lancerons des sites pilotes
par de fausses informations. Il fallait compétences. À ce de démonstration. Notre vision est

jour, seuls quelques-


leur expliquer les avantages de la claire : culture et tourisme doivent
décentralisation et leur montrer que devenir les projets structurants de la
la région de l’Ouest leur offre désor- uns l’ont fait, alors région.

que beaucoup
mais une porte d’entrée directe, sans
passer par Yaoundé. Investir Au Cameroun : Pour ter-
Nous avons signé une convention d’autres gardent miner, quelles sont vos principales

encore une rétention


avec le Haut Conseil des Came- requêtes pour que la décentra-
rounais de l’extérieur et d’autres lisation permette à la région de
structures de la diaspora. Nous injustifiée. » concrétiser ses ambitions ?
avons aussi échangé avec de grands Dr Jules Hilaire Focka Focka : Ma
acteurs lors de conventions à Los requête principale est d’accélérer le
Angeles. L’idée est de les associer processus, surtout en rendant effec-
comme partenaires actifs, pas seu- tive la fiscalité locale. La loi a déjà été
lement comme des bailleurs pas- place des centres de formation aux votée et promulguée, il faut mainte-
sifs. Certes, nos moyens financiers métiers. Ces structures permettront nant l’appliquer pour que les régions
actuels restent faibles, ce qui limite d’accompagner les jeunes entrepre- bénéficient de revenus propres.
la mise en place de partenariats neurs, de les former et de renforcer Aujourd’hui, nous dépendons uni-
structurés. Mais nous avançons. La leurs capacités. Beaucoup se lancent quement de la dotation générale de
diaspora participe déjà à nos grands aujourd’hui dans l’entrepreneu- la décentralisation, ce qui est insuf-
événements, comme les expositions riat sans préparation suffisante et fisant. Nous attendons également
et foires régionales. À l’avenir, avec échouent rapidement. Nous voulons la création de la fonction publique
l’amélioration de la fiscalité locale et donc offrir un accompagnement locale, car il faut des cadres qualifiés
de la fonction publique locale, nous structuré à ceux qui ont des idées et pour gérer les affaires régionales et
pourrons renforcer encore cette col- des initiatives. négocier des partenariats à l’inter-
laboration. national. Enfin, nous souhaitons que
Investir Au Cameroun : La région davantage de ministères transfèrent
Investir Au Cameroun : Vous avez de l’Ouest est également un haut leurs compétences. À ce jour, seuls
insisté sur l’importance de soute- lieu de culture et de traditions. quelques-uns l’ont fait, alors que
nir les PME et l’entrepreneuriat, Comment le Conseil régional tra- beaucoup d’autres gardent encore
un secteur très actif à Bafoussam. vaille-t-il pour valoriser ce patri- une rétention injustifiée.
Qu’avez-vous déjà entrepris à ce moine culturel et touristique ? Depuis 1996, la Constitution stipule
sujet ? Dr Jules Hilaire Focka Focka : L’Ouest que le Cameroun est un État uni-
Dr Jules Hilaire Focka Focka : n’a pas bénéficié de grands projets taire décentralisé. Le chef de l’État
Jusqu’ici, nos moyens financiers nous structurants. Nous avons donc choisi a choisi une approche progressive,
ont freinés, mais nous avons amorcé de faire de la culture et du tourisme en commençant par les communes
certaines démarches. La formation nos véritables piliers de développe- et aujourd’hui les régions. Mais il
professionnelle est au cœur de notre ment. Nous avons des atouts impor- est temps que tous jouent le jeu. La
stratégie. Nous négocions avec l’AFPA tants : notre relief, nos chefferies décentralisation est la véritable porte
(France) et d’autres partenaires traditionnelles, nos festivals, nos de sortie pour notre pays, et nous
européens dans le cadre de la coo- sites naturels. C’est pourquoi nous devons travailler collectivement pour
pération décentralisée, notamment avons créé l’Office régional du tou- qu’elle aboutisse.
avec l’Organisation des Régions risme, doté déjà d’un siège – le seul
Unies. L’objectif est de mettre en de ce type au Cameroun.

N° Special / Septembre 2025 43


GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

Infrastructures énergétiques
Une révolution électrique
en marche

Le barrage hydroélectrique de Nachtigal a commencé à alimenter le réseau en juin 2024 et a atteint sa pleine puissance en mars 2025.

La période 2018-2025 a marqué une matique de cette séquence. D’une délestages. Les travaux ont généré
accélération dans le secteur éner- capacité de 420 MW, il a commencé plus de 3 000 emplois directs et indi-
gétique camerounais, portée par à alimenter le réseau en juin 2024 rects, dynamisant l’économie de la
la mise en service de projets struc- et a atteint sa pleine puissance en région du Centre. Des lignes de trans-
turants qui redessinent le paysage mars 2025. Fruit d’un partenariat port énergétique entre le barrage de
électrique national. Cette dynamique public-privé réunissant l’État came- Nachtigal et le réseau interconnecté
s’inscrit dans la stratégie initialement rounais, EDF et la Société financière sud, complèteront à terme l’ouvrage;
fixée à l’horizon 2020 visant à porter internationale, l’investissement l’achèvement de leurs constructions
la capacité de production du pays à total dépasse 1 200 milliards FCFA était prévu pour le troisième tri-
3 000 MW ; l’objectif est aujourd’hui lorsqu’on inclut les lignes de trans- mestre 2025, avec pour objectif celui
reporté à 2030 en raison de retards port associées. de sécuriser l’approvisionnement des
d’exécution. L’entrée en service de la centrale a principaux pôles industriels du pays
Le barrage hydroélectrique de accru la capacité nationale d’environ tout en réduisant les pertes en ligne.
Nachtigal reste le chantier emblé- 30 % et a déjà réduit la fréquence des Le barrage de régulation de Lom

44 N° Special / Septembre 2025


Plus de 2 000 km de lignes électriques ont été construits ou réhabilités, et des postes équipés de transformateurs modernes ont réduit les pertes techniques.

Pangar, inauguré avant 2018, a plei- nées consolidées pour 2024-2025 ne de transformateurs modernes ont
nement démontré son utilité durant sont pas encore publiées ; l’objectif réduit les pertes techniques. Les
la période. Sa retenue de 6 milliards de 500 localités et 2 millions de béné- mini-réseaux solaires connaissent
de m³ régule le débit de la Sanaga et ficiaires reste donc à confirmer. un développement rapide : une
fournit en moyenne 120 MW supplé- Parallèlement, plus de 2 000 km de vingtaine d’installations pilotes fonc-
mentaires aux centrales aval, amé- lignes électriques ont été construits tionnent déjà dans l’Adamaoua, le
liorant la stabilité de la production, ou réhabilités, et des postes équipés Nord et l’Extrême-Nord ; des projets
en particulier en saison sèche. Le supplémentaires sont en cours pour
recours à la solution de centrale ther- porter leur nombre à plus d’une cen-
mique à gaz permet de consolider la taine, mais ce chiffre n’est pas encore
sécurité énergétique. La centrale de
Kribi (216 MW) alimentée par le gaz
La centrale de Kribi officiellement atteint.
L’École nationale supérieure poly-
naturel camerounais, renforce celle (216 MW) alimentée technique (ENSP) et l’Institut uni-
de Dibamba (88 MW), et permet de
diversifier le mix énergétique tout en
par le gaz naturel versitaire de technologie (IUT) ont
adapté leurs programmes pour
réduisant la dépendance aux impor- camerounais, répondre aux besoins techniques
tations d’hydrocarbures.
Le projet de centrale solaire de
renforce celle de des nouvelles infrastructures, mais le
nombre exact de spécialistes formés
Guider (30 MW), entrée en service Dibamba (88 MW), et entre 2018 et 2025 n’est pas encore
en 2023, est la première installation
solaire de grande envergure du pays.
permet de diversifier consolidé. L’Agence de régulation
du secteur de l’électricité (ARSEL)
Elle alimente actuellement plus de le mix énergétique a poursuivi la modernisation de la
150 000 habitants du Nord et atténue
les disparités énergétiques régio-
tout en réduisant régulation tarifaire et de la qualité de
service, tandis que la participation
nales. Le Programme d’électrification la dépendance du Cameroun au Pool énergétique
rurale (PER), doté de plus de 200 mil-
liards FCFA, a permis de raccorder
aux importations de l’Afrique centrale (PEAC) prépare
les conditions d’échanges régionaux,
environ 400 localités entre 2018 et d’hydrocarbures. même si les interconnexions avec le
2023, portant l’électricité à plus d’un Tchad et la République centrafricaine
million et demi de ruraux. Les don- restent à finaliser.

N° Special / Septembre 2025 45


GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

Infrastructures de transport
Des avancés sur le
désenclavement et
l’intégration régionale

Le port en eau profonde de Kribi est, à ce jour, le projet le plus abouti.

La période 2018-2024 aura vu le environ quatre-vingts pour cent de lon la Direction des Grands Travaux.
lancement ou l’accélération de plu- sa capacité nominale théorique de L’autoroute Yaoundé-Douala, longue
sieurs chantiers majeurs dans le 1,5 million d’EVP. Cette performance de 195 kilomètres, est en chantier ;
secteur des transports au Cameroun, en fait déjà la principale plateforme ses deux tiers environ étaient encore
même si nombre d’entre eux doivent d’échange maritime du pays. Sa en terre ou en terrassement fin 2024.
encore être achevés. Les efforts se zone d’influence couvre le Tchad, la Lorsque l’ouvrage sera achevé, le
sont concentrés sur le port en eau République centrafricaine et le nord temps de parcours pourrait passer
profonde de Kribi, le réseau routier, du Congo, mais aucune statistique d’environ quatre heures à deux
le ferroviaire et les aéroports, avec officielle ne permet de chiffrer ni la heures trente, mais cette économie
l’objectif affiché de renforcer la posi- population exacte desservie ni les de temps reste prospective. Sur
tion du pays comme relais logistique recettes douanières supplémentaires le plan régional, 72 kilomètres de
d’Afrique centrale et de désenclaver générées entre 2018 et 2024. Les la route Sangmélima-Ouesso ont
les zones de production. premiers effets économiques sont été bitumés en 2022, tandis que la
Le port en eau profonde de Kribi réels, mais demeurent difficilement réhabilitation de la route Kousséri-
est, à ce jour, le projet le plus abouti. quantifiables. N’Djamena a concerné 60 kilomètres
Inauguré le 2 mars 2018 et confié en Le réseau routier a enregistré 2 136 financés par la Banque africaine de
concession pour vingt-cinq ans, il a kilomètres de chaussées nouvelles ou développement et l’Agence française
traité 1,2 million d’EVP en 2023, soit réhabilitées entre 2018 et fin 2023, se- de développement. L’impact de ces

46 N° Special / Septembre 2025


GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

L’autoroute Yaoundé-Douala, longue de 195 kilomètres, est encore en chantier.

travaux sur le commerce frontalier en février 2024. Vingt kilomètres La sécurité routière a progressé
n’a pas encore été mesuré par les de voies dédiées sont en service et grâce à la pose de signalisation et à la
administrations camerounaises. transportent environ dix-huit mille construction de postes de contrôle.
Le chemin de fer a connu deux pro- passagers par jour, encore loin des Le Comité national de sécurité rou-
jets phares, aucun achevé à l’horizon cinquante mille annoncés dans les tière relève une baisse de 10 % du
2024. Le contrat de réhabilitation projections initiales. nombre d’accidents mortels entre
de la ligne Douala-Yaoundé, financé Les ports secondaires de Douala, 2018 et 2023, légèrement inférieure
par un prêt chinois de 600 milliards Limbé et Campo ont reçu des équi- à la réduction de 15 % évoquée.
de francs CFA, a été signé en 2022 ; pements supplémentaires pour ac- En matière d’entretien, trois cent
les travaux n’ont pas débuté sur le croître leurs capacités d’accueil, mais soixante-cinq kilomètres de routes
terrain en 2024. Le projet d’extension aucune spécialisation sectorielle n’a sont désormais confiés à des unités
vers l’Est, de Yaoundé à Bangui via été officiellement actée. Sur le plan spécialisées dans le cadre d’un pro-
Bélabo, s’est limité à la finalisation fluvial, la Sanaga et le Wouri ont vu gramme de maintenance préventive
des études de faisabilité fin 2023, l’aménagement de quelques embar- lancé en 2022.
financées par l’Agence française de cadères et l’expérimentation de
développement. Le terrassement barges sur quarante kilomètres entre
n’a pas commencé et le tracé de 550 2022 et 2023. Aucun service régulier
kilomètres reste à l’état de projet. n’est encore offert.
Les aéroports ont bénéficié de tra-
vaux importants mais inachevés.
À Yaoundé-Nsimalen, l’extension
de piste de six cents mètres et la
construction d’un nouveau terminal
d’une capacité projetée de 1,5 million
de passagers par an sont en cours ;
la livraison est attendue en 2026. À
Douala, le nouveau terminal cargo
inauguré en avril 2023 a doublé la
surface de manutention. Le trafic fret
y a progressé de 30 % entre 2018 et
2024, selon les statistiques officielles
d’Aéroports du Cameroun.
Le transport urbain de Douala a vu
le lancement d’une première phase
Le réseau ferroviaire reste à réhabiliter et à étendre.
expérimentale du Bus Rapid Transit

N° Special / Septembre 2025 47


INTERVIEW

Salamatou Bantse
« Des avancées notables
ont donné espoir mais des
difficultés persistent »
Chimiste de formation, Salamatou Bantse s’est reconvertie dans les services aux
entreprises en créant Pomme Rouge SARL, spécialisée dans la mobilité haut
de gamme à budget réduit, au profit de grandes sociétés opérant au Cameroun,
parmi lesquelles Huawei. Son parcours illustre la capacité à passer d’un
domaine scientifique à la gestion d’une entreprise reconnue dans le secteur des
services. Dans cet entretien, elle revient sur l’évolution de l’environnement des
affaires, les difficultés de gestion dans un contexte contraint, les spécificités
de l’entrepreneuriat féminin, l’importance de l’innovation digitale et les
améliorations nécessaires pour renforcer le climat des affaires.

Investir au Cameroun : En tant que engagées par le gouvernement et le rerie des entreprises : nous pouvons
CEO de Pomme Rouge, une entre- développement fulgurant de l’écono- afficher un compte d’exploitation
prise de services de mobilité aux mie numérique. La démocratisation positif tout en frôlant la faillite faute
entreprises basée à Douala, com- d’Internet et du mobile a ouvert de de liquidités disponibles.
ment avez-vous perçu l’évolution nouvelles opportunités et facilité
de l’environnement des affaires au la vie des entreprises : déclarations Investir au Cameroun : Votre en-
Cameroun au cours du septennat fiscales, paiements CNPS, demandes treprise a traversé plusieurs crises
2018-2025 ; Quels changements de CNI et de permis sont désormais durant cette période : Covid-19,
concrets avez-vous observés dans dématérialisés, un gain de temps inflation, tensions géopolitiques
vos relations avec l’administra- considérable. mondiales. Comment Pomme
tion, les procédures adminis- De l’autre, des difficultés persistent. Rouge a-t-elle adapté son modèle
tratives, et le climat général des La bureaucratie reste lourde et d’affaires pour survivre et pros-
affaires ; Ces évolutions ont-elles chronophage, malgré les efforts de pérer dans ce contexte difficile ;
facilité ou compliqué la gestion de simplification. La corruption, moins Quelles leçons stratégiques avez-
votre entreprise ? visible qu’avant, continue de peser. vous tirées de ces épreuves ?
Salamatou Bantse : L’évolution de L’ouverture accrue du marché a ren- Salamatou Bantse : Ces crises ré-
l’environnement des affaires au forcé la concurrence internationale, centes ont été de véritables tests de
Cameroun entre 2018 et 2025 a été obligeant les entreprises locales à résistance pour Pomme Rouge. Elles
contrastée, parfois paradoxale. D’un innover et à améliorer sans cesse ont forgé notre caractère et renforcé
côté, des avancées notables ont don- leurs services. Enfin, les retards de notre solidité.
né espoir, notamment les réformes paiement publics fragilisent la tréso- Dès la pandémie, nous avons dû

48 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

repenser notre modèle en urgence protocoles stricts d’hygiène pour Investir au Cameroun : Votre clien-
car nous n’avions pas de choix. La rassurer et préserver la confiance, un tèle comprend quelques entre-
diversification de nos services, avec facteur décisif dans la continuité de prises, filiales des multinationales.
le télétravail, la gestion de projet en nos activités. Comment les besoins et exigences
ligne et la formation à distance, nous Ces épreuves nous ont appris trois de ces entreprises ont-ils évolué ;
a permis de maintenir l’activité et leçons majeures : la résilience, qui re- Observez-vous des changements
d’ouvrir de nouveaux marchés. La pose sur une préparation constante dans leurs stratégies d’investisse-
flexibilité est devenue notre maître- et une culture d’adaptation ; la flexi- ment, leurs standards de service,
mot : adoption de processus agiles, bilité, indispensable pour transfor- ou leurs attentes vis-à-vis des pres-
intégration d’outils numériques et mer les crises en opportunités ; et tataires locaux comme Pomme
amélioration de la collaboration l’importance d’une communication Rouge ?
ont renforcé notre efficacité. Nous claire et régulière avec toutes les Salamatou Bantse : L’évolution des
avons aussi resserré nos liens avec les parties prenantes. Aujourd’hui, nous besoins de nos clients, surtout inter-
clients. sommes plus robustes, capables nationaux, a en effet marqué cette
La communication transparente et d’anticiper et de gérer l’incertitude, période. Elle reflète autant les boule-
un service personnalisé ont permis et mieux armés pour transformer les versements géopolitiques mondiaux
de comprendre leurs besoins en défis futurs en leviers de croissance que la maturation du marché came-
temps réel. Nous avons instauré des et d’innovation. rounais. J’ai observé un changement

N° Special / Septembre 2025 49


INTERVIEW

clair dans les stratégies d’investisse- La prise de conscience de l’impor-


ment : plus prudentes et sélectives, tance de l’entrepreneuriat féminin
mais toujours engagées, ciblant s’affirme, avec une multiplication des
des secteurs porteurs plutôt qu’un initiatives de soutien, même si leur
retrait du marché. En parallèle, les impact reste limité.
standards de service se sont radicale- Mon humble conseil aux femmes
ment élevés. Nos clients n’acceptent serait : miser sur l’excellence de leur
plus des prestations simplement « Nous sommes proposition de valeur, construire
« adaptées au contexte local» : ils méthodiquement leur crédibilité,
exigent qualité internationale, fiabi- accessibles 24h/24 et refuser que leur genre soit une
lité totale et respect strict des délais. via WhatsApp et excuse pour brider ou favoriser leurs
Cette exigence accrue va au-delà de ambitions. Les défis existent, mais ils
la qualité. Nos clients veulent une email, avec un temps se surmontent avec méthode, déter-
agilité propre aux entreprises locales, de réponse inférieur mination et professionnalisme.
capable d’allier expertise terrain et
standards mondiaux. Ils attendent à 20 minutes. Investir au Cameroun : Pomme
aussi une transparence totale, avec Cette proximité Rouge revendique de révolution-
une communication régulière et des ner la mobilité des entreprises en
systèmes de reporting sophistiqués. humaine, combinée alliant qualité internationale et
Pour y répondre, nous avons trans- à une réactivité service de proximité. Comment
formé notre approche : formation l’innovation et la transformation
renforcée de nos équipes, adoption numérique, crée une digitale ont-elles impacté votre
de pratiques durables en phase avec valeur unique sur le secteur d’activité ; Quelles oppor-
les normes ESG, et développement tunités technologiques avez-vous
de solutions innovantes. Ces évolu- marché. » saisies, et comment l’écosystème
tions représentent un défi constant, camerounais soutient-il (ou
mais aussi une opportunité unique freine-t-il) l’innovation entrepre-
de croissance. Elles nous poussent neuriale ?
vers l’excellence et renforcent notre Salamatou Bantse : La digitalisation
compétitivité, au Cameroun comme est au cœur de notre activité, mais
à l’international... notre approche de l’innovation a
toujours été atypique. Nous avons
Investir au Cameroun : En tant pas les obstacles que rencontrent mis du temps à lancer notre site web,
qu’entrepreneure femme évoluant d’autres femmes. Chez Pomme alors que le digital faisait déjà partie
dans un secteur réputé masculin, Rouge, notre stratégie a consisté à de notre quotidien opérationnel.
quels défis spécifiques avez-vous placer le client au centre, à rester Cette apparente contradiction il-
rencontrés dans l’environnement flexibles et à bâtir une crédibilité fon- lustre notre conviction : l’innovation
des affaires camerounaises ? dée sur des résultats tangibles, des ne se réduit pas à la technologie.
Comment le contexte socio-éco- engagements tenus et une rigueur Dans la mobilité, l’innovation va
nomique a-t-il évolué pour les financière. Cette réputation fiable a au-delà des algorithmes sophisti-
femmes entrepreneures durant facilité l’accès au financement, ren- qués de plateformes comme Yango
cette période, et quels obstacles dant secondaire la question du genre ou Gozem. Ces acteurs dominent
persistent encore aujourd’hui ? dans nos affaires. grâce à leur rapidité et leur flexibi-
Salamatou Bantse : Cette question Là où les défis se manifestent davan- lité, mais nous avons choisi une voie
me tient à cœur car elle reflète la tage, c’est dans la sphère privée. Le différente, fondée sur deux leviers.
réalité complexe des femmes entre- mariage et les attentes sociétales Premièrement, un service adapté aux
preneures au Cameroun. Mon expé- imposées aux femmes compliquent entreprises, intégrant leurs normes
rience, toutefois, a été différente de l’équilibre entre vie familiale et res- ESG et QHSE. Nos chauffeurs sont
ce qu’on pourrait attendre : je n’ai ponsabilités entrepreneuriales. Ces déclarés, rémunérés régulièrement,
jamais été discriminée en raison de contraintes ne sont pas toujours bénéficient d’une couverture maladie
mon genre dans mes relations profes- institutionnelles, mais relèvent complète et de droits sociaux rare-
sionnelles. Avec les institutions, par- souvent de perceptions, préjugés et ment observés dans les PME locales
tenaires et clients, j’ai toujours trouvé barrières informelles qui doivent être ou l’économie de plateforme. Nous
anticipation, respect et échanges identifiés et surmontés. Je constate assurons aussi une maintenance
constructifs. Cela dit, je ne minimise néanmoins une évolution positive. rigoureuse de nos véhicules et une

50 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

empreinte carbone réduite, un atout pour l’environnement des affaires cité, les routes et les télécommuni-
apprécié par nos clients engagés camerounais ; Quelles sont vos cations est indispensable. Offrir une
dans le développement durable. recommandations prioritaires couverture maladie à nos employés
Deuxièmement, une réactivité digi- pour avoir un climat des affaires perd son sens si les hôpitaux sont
tale permanente : nous sommes davantage amélioré et qui soutient défaillants. Renouveler nos véhicules
accessibles 24h/24 via WhatsApp l’entrepreneuriat local ? Comment est vain si les routes restent dégra-
et email, avec un temps de réponse les autorités peuvent-elles mieux dées.
inférieur à 20 minutes. Cette proxi- accompagner les entreprises Enfin, renforcer les capacités entre-
mité humaine, combinée à une comme la vôtre pour contribuer preneuriales. Des programmes pra-
réactivité numérique, crée une valeur à l’émergence économique du tiques de formation, de mentorat et
unique sur le marché. Nous intégrons Cameroun ? d’accompagnement adaptés aux réa-
aussi l’intelligence artificielle pour Salamatou Bantse : Ma vision pour lités locales sont nécessaires, surtout
anticiper les attentes de clients mul- l’environnement des affaires came- pour les PME, colonne vertébrale
tinationaux et adapter nos processus rounais à l’horizon 2025-2030 est de l’économie. Plus d’entrepreneurs
aux standards internationaux, sou- optimiste mais lucide face aux défis. qui réussissent signifie aussi plus de
vent absents du contexte camerou- Je vois un Cameroun où l’attractivité clients pour nous.
nais. Cette démarche nous permet et la compétitivité favorisent une L’État en mon sens peut aussi agir
de combler l’écart entre exigences croissance soutenue et un entrepre- sur trois axes. La simplification
globales et réalités locales. neuriat dynamique. Trois priorités administrative doit s’accélérer, avec
Chez Pomme Rouge, l’innovation me semblent essentielles. D’abord, moins de bureaucratie et des délais
est avant tout processuelle et systé- une réforme fiscale ambitieuse et clairs. L’accès au financement doit
mique. La technologie n’est qu’un adaptée. Malgré quelques progrès, être facilité par des garanties, des
outil au service de cette flexibilité. les charges restent lourdes pour fonds spécialisés et un marché
Notre expérience prouve qu’il est les PME. Chez Pomme Rouge, nous financier plus dynamique. Enfin, le
possible d’innover et de se différen- employons 30 personnes depuis huit respect des délais de paiement est
cier, même dans un environnement ans : c’est une contribution réelle crucial : attendre 18 mois nous oblige
contraignant, en privilégiant la à l’économie. Une fiscalité mieux à emprunter, mais nous ne sommes
créativité et la rigueur plutôt que la calibrée permettrait de créer plus remboursés qu’au montant dû, sans
simple imitation technologique. d’opportunités, même sans accroître les coûts financiers supportés.
nos marges.
Investir au Cameroun : À l’horizon Ensuite, l’amélioration des infrastruc-
2025-2030, quelle est votre vision tures de base. Investir dans l’électri-

N° Special / Septembre 2025 51


GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

Infrastructures de télécommunications
La révolution numérique à
(trop) petits pas
La période 2018-2025 aura été mar-
quée par une accélération numé-
rique au Cameroun, portée par des
partenariats public-privé et des
financements multilatéraux, ren-
forçant la position du pays comme
relais régional et ouvrant la voie à
une économie digitale plus inclusive.
L’analyse des données officielles per-
met de dresser un état des lieux véri-
fié, tenant compte des progrès réels
et des défis persistants.
Le réseau dorsal en fibre optique
s’est étendu de 916 km dans le cadre
du projet Central African Backbone
(CAB), cofinancé par la Banque mon- Le taux de couverture mobile est passé d’environ 75 % de la population en 2018 à 87,5 % en 2024.

diale et la Banque africaine de déve-


loppement et achevé en 2021, reliant
Douala et Yaoundé aux frontières du laires hybrides dans le Nord et l’Ex- rounais, soit 58,1 % de la population,
Tchad et de la Centrafrique. À ces trême-Nord. Le déploiement de la 4G restaient encore hors ligne au début
916 km s’ajoutent 3 500 km supplé- couvre désormais les 10 régions ; la de l’année.
mentaires que Camtel annonce avoir GSMA indique que 75 % de la popu- Les centres de données se sont mul-
déployés à partir de 2024 ; ce chiffre lation bénéficie d’un signal 3G ou 4G tipliés : Camtel exploite depuis 2021
n’est toutefois pas encore consolidé fiable en extérieur. Les tests de débit à Douala un centre Tier III de 1 MW
par l’ART ou l’ANTIC. La capacité de de l’ANTIC mesurent 20-25 Mbit/s avec Huawei ; Orange a inauguré en
transmission a progressé, mais le en milieu urbain et 5-10 Mbit/s en 2022 à Yaoundé un centre Tier II+ de
facteur de multiplication par six n’est milieu rural. MTN, Orange et Camtel 800 kW ; MTN a annoncé en 2024 un
corroboré par aucun rapport public. déclarent avoir injecté « plusieurs centre Tier III de 1,2 MW alimenté
Des audits récents de l’ART estiment dizaines de milliards » entre 2020 et en partie par le solaire. Aucune cer-
à 350 millions FCFA le coût pour éva- 2024 ; la somme cumulée de 250 mil- tification Tier III indépendante n’est
luer l’intégralité du réseau de Camtel, liards FCFA reste plausible mais n’est publiquement disponible ; ces instal-
soulignant la nécessité d’améliorer la pas auditée publiquement. lations représentent néanmoins l’es-
performance et l’intégrité des infras- Entre 2018 et 2025, le nombre d’utili- sentiel de la capacité locale de cloud
tructures. sateurs d’Internet au Cameroun est computing et réduisent la latence
Le taux de couverture mobile est passé de 6,3 millions à 12,4 millions, vers l’Europe à environ 50 ms pour
passé d’environ 75 % de la population soit une progression de près de 97 les services hébergés localement,
en 2018 à 87,5 % en 2024, selon GSMA % qui a fait grimper le taux de péné- selon Ookla 2024.
Intelligence et DataReportal. Cette tration de 25 % à 41,9 %. Cette crois- La cybersécurité a été renforcée avec
progression repose sur l’installation sance s’est accompagnée d’un bond la mise en service du Centre National
de 2850 nouvelles stations de base des connexions cellulaires actives, de Réponse aux Incidents de Cyber-
répertoriées par l’ART, dont 42 % qui atteignent 25,5 millions début sécurité (CNRIC) en octobre 2022,
localisées en zones rurales grâce au 2025, représentant 86,3 % de la popu- sous l’égide de l’ANTIC. Le centre a
Fonds d’aménagement numérique lation totale de 29,5 millions. Malgré traité environ 1000-1200 incidents en
universel (FANU) et à des tours so- ces avancées, 17,1 millions de Came- 2023 et formé des milliers d’agents ;

52 N° Special / Septembre 2025


GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

funding comparés aux pays voisins.


L’éducation numérique a bénéficié
de partenariats État-UNICEF-BAD
ayant connecté 1 025 établissements
primaires et secondaires au très
haut débit. Le taux de connexion
des écoles publiques est passé de
8% en 2018 à 30 % en 2024, facilitant
l’accès à Khan Academy en français
ou [Link]. Cependant, 70%
des élèves restent affectés par une
pauvreté d’apprentissage due à des
infrastructures limitées.
La télémédecine s’est déployée via
28 centres de santé ruraux connec-
tés aux hôpitaux universitaires de
Yaoundé et Douala, soutenus par
l’Union européenne et le projet
e-Santé Afrique. En 2024, 15 000
Entre 2018 et 2025, le nombre d’utilisateurs d’Internet au Cameroun est passé de 6,3 millions à 12,4 consultations à distance ont été
millions.
réalisées dans le cadre du Plan Stra-
tégique National de Santé Numé-
les chiffres précis de 1150 incidents publiquement. La délivrance est rique 2020-2024, qui développe des
et 3200 agents ne sont pas officielle- désormais possible en 48 heures applications mobiles pour patients et
ment consolidés. Le Cameroun est depuis 2025. La base alimente les prestataires, améliorant l’accès aux
classé 78ᵉ sur 194 dans l’Indice Glo- procédures KYC des banques et les soins isolés et réduisant les coûts de
bal de Cybersécurité 2024 de l’ITU, services d’e-gouvernement via l’in- déplacement, malgré des limitations
avec un score réel de 45,63 (et non terconnexion sécurisée de l’ANTIC. infrastructurelles.
65,53) ; il gagne néanmoins 23 places En 2022, le mobile money au Came- La régulation a évolué avec l’adop-
en trois ans. Les cyber-attaques roun a enregistré 59 000 milliards tion en décembre 2024 de la loi
ont augmenté de 156 % entre 2020 FCFA de transactions, soit environ n°2024/017 sur la protection des
et 2023, nécessitant une vigilance 71 % du volume total de la région données personnelles, alignée sur le
accrue. CEMAC, selon les données les plus RGPD. Un cadre réglementaire sur
L’administration électronique a récemment publiées par la Banque la neutralité du net a été adopté en
progressé avec le portail e-gouver- Centrale (BEAC). La croissance se 2023. L’ART a instauré un marché de
nement lancé en 2020. En 2024, 38 poursuit, notamment en milieu rural, gros ouvert pour les infrastructures
services administratifs sont en ligne, mais l’augmentation des taxes alour- passives, réduisant de 20-30 % les
générant 1,6 million de transac- dit les coûts de transaction et pèse coûts d’interconnexion, et a sanc-
tions annuelles, selon le Ministère sur les agents. tionné Orange et MTN pour manque-
de la Fonction publique. L’adoption L’écosystème des start-ups s’est ments à la qualité de service.
reste limitée à environ 20 % de la structuré autour d’incubateurs Enfin, l’intégration régionale s’est
population en raison de l’illettrisme reconnus comme ActivSpaces et renforcée avec la participation active
numérique et des inégalités d’accès ; Njorku Labs. L’ANTIC recense envi- du Cameroun au marché unique nu-
l’objectif de 50 services est maintenu ron 200 entreprises technologiques mérique africain et à l’harmonisation
pour 2026. créées entre 2018 et 2024, générant des cadres CEMAC. Le pays héberge
L’identité numérique s’est générali- des milliers d’emplois directs, prin- un point d’échange internet (IXP)
sée avec la carte nationale d’identité cipalement dans la fintech, l’agritech régional à Douala, géré par l’AFRI-
biométrique. Entre 2018 et 2024, la et l’e-santé, et attirant environ 45 NIC et certifié récemment, traitant
Direction générale de la documenta- millions USD de financements privés. 12 Gbit/s de trafic en transit vers le
tion (DGD) a produit entre 11 et 12 Des initiatives comme les marchés Tchad, la RCA et le Gabon, position-
millions de cartes, évaluées par les d’API de MTN et des accélérateurs nant le Cameroun comme hub régio-
services techniques ; le chiffre exact soutiennent la maturation de l’éco- nal essentiel pour le peering neutre
de 12,3 millions n’est pas confirmé système, confronté à des défis de et la connectivité transfrontalière.

N° Special / Septembre 2025 53


GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

Infrastructures urbaines et habitat


Des efforts en vue d’avoir des
villes durables et inclusives

La ville de Yaoundé.

Entre 2018 et 2025, les budgets des sultat tangible : 63 km de conduites 50 000 m³/jour. Financée par la BAD,
ministères de l’Eau, de l’Urbanisme primaires ont été remplacés ou posés elle a démarré les essais en avril 2025.
et de l’Habitat ont presque doublé, dans Yaoundé et Douala. La station C’est la première du genre dans la
passant de 190 à 360 milliards de de traitement de Yaoundé, vieillis- capitale économique, où 60 % des
FCFA. Cette hausse traduit une sante, fait l’objet d’une réhabilitation eaux usées finissent encore dans les
volonté affichée : doter les villes conduite par Camwater ; sa capacité caniveaux. Parallèlement, 40 % des 63
camerounaises d’infrastructures plus cible est fixée à 300 000 m³/jour, mais km de réseaux d’égouts prévus dans
robustes face à la croissance démo- le calendrier glisse régulièrement le projet PADY (Banque mondiale)
graphique et aux aléas climatiques. et la mise en service est désormais ont été posés à Yaoundé ; le reste suit
Retour sur six domaines où l’argent attendue fin 2026. À l’usage, les usa- le rythme des expropriations.
public – et parfois les bailleurs – a gers constatent déjà une pression
été mis sur la table. plus stable dans certains quartiers Déchets : un centre fonctionne à
proches des nouveaux réservoirs de plein régime, même si la collecte
Eau : des canalisations et des Nkomo ou de Japoma. progresse lentement
stations en chantier Le centre de traitement de Nkolfou-
Le Programme d’Amélioration de Assainissement : une première lou, près de Yaoundé, traite effective-
l’Accès à l’Eau Potable et à l’Assainis- station moderne à Bonabéri ment autour de 650 à 700 tonnes par
sement (PAEPA) a débloqué 175 mil- Douala dispose désormais d’une jour, selon HYSACAM. La ville pro-
lions USD de la BAD et 62 milliards station d’épuration en construction à duit environ 1 500 tonnes quotidien-
FCFA de l’État entre 2020 et 2024. Ré- Bonabéri, dimensionnée pour nement ; la collecte atteint donc 65%

54 N° Special / Septembre 2025


GRANDES RÉALISATIONS INFRASTRUCTURELLES

teforme SIG hébergée au MINHDU


permet désormais aux collectivités
locales de suivre en temps réel les
permis de construire depuis 2023 ;
46 % des communes urbaines y ont
accès, selon le ministère.

Ce qui reste à faire


Les investissements ont débloqué
des chantiers, pas encore des résul-
tats complets. La station de Yaoundé,
le BRT de Douala et la STEP de Bona-
béri restent des chantiers ouverts.
Sur le front social, le déficit de loge-
ments est encore de l’ordre de 1,8
Yaoundé produit environ 1 500 tonnes de déchets quotidiennement. A ce jour, la collecte en représente million d’unités. Mais la trajectoire
65 % à 70 %. est tracée : les lignes budgétaires
restent inchangées pour 2025-2026
à 70 %, un progrès par rapport aux 55 (PUD) pour des villes de 20 000 à et les bailleurs maintiennent leurs
% enregistrés en 2018, mais encore 200 000 habitants entre 2020 et 2024. engagements.
insuffisant pour éviter les décharges Douze autres sont en cours. Une pla-
sauvages.

Logements : 6 500 livraisons, 3 000


autres prévus
La Société Immobilière du Cameroun
(SIC) a remis les clés de 6 500 loge-
ments sociaux entre 2019 et 2023,
principalement à Yaoundé, Douala et
Bafoussam. Le financement est venu
de la coopération sino-camerounaise
et de fonds propres de la SIC. Un
nouvel accord signé en 2023 prévoit
3 000 unités supplémentaires pour la
période 2024-2026 ; le premier site a
démarré à Nkolbisson en juin 2025.

Mobilité : le BRT de Douala en


phase d’études
Le Bus Rapid Transit de Douala est
financé à hauteur de 200 millions
USD par la Banque mondiale. Les
études d’impact environnemental
ont été finalisées en mars 2025 ; les
travaux de terrassement devraient
commencer fin 2025 pour une ouver-
ture commerciale, au mieux, en 2027.
L’objectif : 130 000 déplacements par
jour sur 21 km de voies dédiées.

Planification : 38 plans
d’urbanisme validés, SIG en
service
Le ministère de l’Urbanisme a validé
Camwater se prépare à distribuer de l’eau en bouteille.
38 Plans d’Urbanisme Directeurs

N° Special / Septembre 2025 55


COOPÉRATION INTERNATIONALE ET PARTENARIATS

Partenariats stratégiques
Une diplomatie économique
qui s’affirme

Le partenariat avec la Chine s’est considérablement renforcé durant cette période, confirmant ce pays comme le principal partenaire économique du Cameroun.

La période 2018-2025 a marqué un consolidant sa position sur la scène l’énergie et les télécommunications.
approfondissement remarquable des internationale. Le financement chinois a permis la
partenariats stratégiques du Came- Le partenariat avec la Chine s’est réalisation de projets structurants
roun, caractérisé par une diversifica- considérablement renforcé durant comme la modernisation du réseau
tion des relations économiques inter- cette période, confirmant ce pays ferroviaire et l’extension du port de
nationales et un renforcement des comme le principal partenaire éco- Kribi.
coopérations bilatérales et multilaté- nomique du Cameroun. Les inves- L’Ambassadeur de Chine au Came-
rales. Cette diplomatie économique tissements chinois ont représenté roun, Wang Yingwu, a souligné en
active a permis au pays de mobiliser environ 67% des IDE reçus par le mai 2024 l’importance de l’agricul-
des ressources considérables pour Cameroun, se concentrant princi- ture comme «base solide de toute
financer son développement tout en palement sur les infrastructures, modernisation, de la stabilité et de

56 N° Special / Septembre 2025


Réception à l’Ambassade de France à l’occasion du 14 Juillet.

la prospérité d’un pays», illustrant nais au marché européen tout en gétique camerounais, tandis que
l’évolution du partenariat vers des ouvrant de nouvelles opportunités les programmes de l’USAID bien
secteurs plus diversifiés. Cette coo- d’investissement. L’UE a financé des qu’aujourd’hui suspendus par la
pération s’est traduite par des trans- programmes de renforcement des nouvelle administration américaine,
ferts de technologies agricoles et le capacités commerciales et d’amélio- ont permis de renforcer les capacités
développement de semences adap- ration des standards de qualité des dans les domaines de la santé et de
tées au climat camerounais. exportations camerounaises. l’éducation dans plusieurs localités.
La coopération avec la France a La Banque Africaine de Développe- Les investissements privés améri-
évolué vers un partenariat plus ment (BAD) a consolidé sa position cains ont progressé, particulièrement
équilibré durant cette période 2018- de partenaire privilégié avec un dans les secteurs des technologies et
2025. L’Agence Française de Déve- portefeuille actif de 1 626 milliards des services.
loppement (AFD) a maintenu son de FCFA au Cameroun en mars Le partenariat avec l’Allemagne s’est
engagement au Cameroun avec un 2025. Ce partenariat s’est concentré renforcé à travers la coopération
portefeuille de plus de 800 milliards sur les transports (58,6% du porte- technique et financière. La KfW
de FCFA, se concentrant sur les sec- feuille), l’énergie (21,2%) et l’agri- (banque allemande de développe-
teurs de l’éducation, de la santé et de culture (9,31%). Le 31 juillet 2025, ment) a financé des projets dans les
l’environnement. Cette coopération le Président Paul Biya a signé des domaines de l’énergie renouvelable
s’est modernisée avec l’introduction décrets permettant de contracter 125 et de l’efficacité énergétique. La coo-
d’instruments financiers innovants milliards de FCFA supplémentaires pération technique allemande (GIZ)
comme les prêts verts et les finance- auprès de la BAD, témoignant de la a accompagné la modernisation de
ments mixtes. confiance mutuelle entre les deux l’administration publique et le déve-
Les relations avec l’Union Euro- institutions. loppement des compétences profes-
péenne ont évolué, à travers l’Accord Les relations avec les États-Unis se sionnelles.
de Partenariat Économique (APE), sont diversifiées au-delà de la coo- Les relations Sud-Sud se sont inten-
entré en vigueur durant cette pération sécuritaire traditionnelle. sifiées durant cette période 2018-
période. Cet accord permet désor- L’initiative Power Africa a soutenu 2025. Le partenariat avec le Brésil
mais l’accès des produits camerou- le développement du secteur éner- s’est développé dans les domaines

N° Special / Septembre 2025 57


COOPÉRATION INTERNATIONALE ET PARTENARIATS

Les relations avec l’Union Européenne ont évolué, à travers l’Accord de Partenariat Économique, entré en vigueur durant cette période.

de l’agriculture tropicale et de la facilitant les échanges commerciaux privés tout en préservant l’intérêt
transformation agroalimentaire. La et la libre circulation des personnes. public, créant un modèle reproduc-
coopération avec l’Inde a porté sur La participation active aux projets tible pour d’autres projets.
les technologies de l’information et d’infrastructures régionales a ren- La diplomatie économique camerou-
les produits pharmaceutiques, tandis forcé la position du pays comme hub naise s’est professionnalisée avec la
que les échanges avec la Turquie se économique de l’Afrique centrale. création d’unités spécialisées dans
sont concentrés sur le secteur textile La coopération triangulaire a émergé les ambassades et la formation du
et la construction. comme une modalité innovante personnel diplomatique aux enjeux
La coopération avec les institutions durant cette période. Des partena- économiques. Cette modernisation a
financières internationales s’est riats impliquant le Cameroun, un amélioré l’efficacité de la promotion
diversifiée. La Banque Mondiale a pays développé et une organisation des exportations et de l’attraction des
maintenu son engagement avec un internationale ont permis de mobi- investissements étrangers.
portefeuille de plus de 1 000 milliards liser des expertises complémen- Les accords de coopération tech-
de FCFA, se concentrant sur la gou- taires et d’optimiser l’utilisation des nique se sont multipliés durant
vernance, l’éducation et la protection ressources. Ces approches ont été cette période 2018-2025, couvrant
sociale. Le Fonds Monétaire Inter- particulièrement efficaces dans les des domaines aussi variés que la
national (FMI) a accompagné les domaines de la formation profession- recherche scientifique, l’innovation
réformes économiques à travers un nelle et du transfert de technologies. technologique et la formation des
programme triennal qui s’est achevé Les partenariats public-privé (PPP) cadres. Ces échanges ont contri-
en 2024, contribuant à la stabilisa- se sont développés comme méca- bué au renforcement des capacités
tion macroéconomique. nisme de financement des infrastruc- nationales et à l’amélioration de la
Les partenariats régionaux se sont tures. Le projet du barrage de Nachti- compétitivité de l’économie came-
approfondis dans le cadre de la gal, impliquant l’État camerounais, rounaise, consolidant les acquis de
CEMAC et de la CEEAC. Le Came- EDF et la SFI, illustre le succès de cette période de diversification des
roun a joué un rôle moteur dans cette approche. Ces partenariats ont partenariats internationaux.
l’intégration économique régionale, permis de mobiliser des capitaux

58 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

Emmanuel Noubissie Ngankam


« Le Cameroun a à ses portes un
marché de plus de 350 millions
de consommateurs »
Avec plus de quarante ans de carrière, Emmanuel Noumbissie Ngakam a traversé
plusieurs sphères de l’économie : journaliste économique, conseiller du patronat,
représentant de la Fondation Friedrich Ebert, puis représentant résident de la
Banque mondiale en Algérie. Il a ensuite choisi de poursuivre comme consultant
indépendant, en mettant son expertise au service de la réflexion économique.
Cette trajectoire, qui va du suivi des politiques nationales à la représentation
d’une institution financière internationale, donne à son regard une profondeur
particulière. Dans cet entretien, il a examiné les performances de la croissance
entre 2018 et 2025, l’évolution de la pauvreté, la gestion de la dette et des
finances publiques, ainsi que les enjeux de gouvernance et de durabilité.

Investir au Cameroun : Comment même été presque nul (0,7%) du fait les ressources destinées aux autres
évaluez-vous la croissance écono- de la pandémie du Covid-19. Depuis secteurs notamment ceux liés aux
mique du Cameroun au cours de lors, le taux de croissance oscille infrastructures et au capital humain.
la dernière décennie (2014-2024)? autour de 3% (il a été de 3,5% en Mais au-delà de ces facteurs, l’écono-
Quels en ont été les principaux 2024), loin, très loin de la moyenne mie camerounaise est en proie à de
moteurs, et dans quelle mesure de 8,1% prévue dans la Stratégie nombreuses faiblesses structurelles
cette croissance a-t-elle contribué Nationale de Développement SND30. qui plombent la réalisation de son
à réduire la pauvreté dans le pays ? Plusieurs facteurs expliquent cette plein potentiel.
Emmanuel Noubissie Ngankam : contre-performance notamment, des Bien évidemment, cette atonie a
D’une manière générale, la crois- chocs exogènes mais également des conduit à une stagnation voire un
sance économique du Cameroun facteurs endogènes comme les crises recul du revenu par habitant et par
au cours de la dernière décennie a sécuritaires dans les régions anglo- conséquent un effet plutôt négatif
été atone voire décevante au regard phones du Nord-Ouest et Sud-Ouest, sur la pauvreté qui a fait son lit tant
d’une part des potentialités du pays et dans la partie septentrionale. Ces en milieu rural qu’urbain. D’après
et d’autre part des objectifs fixés par crises sécuritaires qui persistent de- le dernier baromètre de la CEMAC
les autorités. Le pic de 5,3% réalisé puis bientôt une dizaine d’années ont publié par la Banque mondiale
en 2014 n’a plus jamais été atteint entrainé une explosion des dépenses en juin 2025, sur une population
et en 2020 le taux de croissance a militaires avec un effet d’éviction sur camerounaise estimée à 29,6 mil-

N° Special / Septembre 2025 59


INTERVIEW

lions d’habitants, 12,6 millions soit


environ 42,5% seraient pauvres et « Ces chiffres millions d’habitants. Le Cameroun a
ainsi connu un déclin de la richesse
vivraient avec moins de 3,65 dollars
(2200 FCFA) par jour. Le Cameroun
traduisent un par habitant tout en enregistrant
une croissance positive du PIB. En
dispose des moyens de réaliser son déséquilibre des comparaison, la moyenne des pays
plein potentiel et changer de trajec- d’Afrique subsaharienne et des Pays à
toire. comptes extérieurs Revenu Intermédiaire de la Tranche

Investir au Cameroun : Quelles ont et un déficit public Inférieure a connu une croissance
positive à la fois du PIB et de la
été les tendances clés en matière
d’inflation, de comptes publics
financé soit par de richesse. Ce constat indique que la
croissance économique au Came-
(déficit budgétaire, dette) et de l’endettement, soit roun ne s’est pas accompagnée d’une
secteur extérieur (compte cou- accumulation durable de richesse.
rant, exportations) au Cameroun par l’accumulation Selon toujours la Banque mondiale,
durant cette décennie ? Comment
ces évolutions affectent-elles l’at- des arriérés, soit par l’évolution de la richesse réelle
par habitant dépend de l’équilibre
tractivité du pays pour les inves-
tisseurs ?
les deux à la fois. » entre la croissance des actifs et
la dynamique démographique. Si
Emmanuel Noubissie Ngankam : Les l’accumulation et la valorisation des
principaux agrégats macroécono- actifs productifs ne dépassent pas
miques notamment ceux que vous la croissance de la population, la
mentionnez ont suivi le même trend. mique est la manifestation d’un Etat richesse par habitant finira inévita-
S’agissant particulièrement de l’infla- défaillant, ne pouvant plus faire face blement par diminuer. Une gestion
tion, les chiffres de l’Institut National à ses engagements par ses moyens efficace des ressources naturelles,
de la Statistique (INS) indiquent propres. Ceci peut se traduire par la des investissements stratégiques
des fluctuations contenues au tour réduction drastique de la demande dans les infrastructures et le capital
de la norme communautaire de 3% interne et un recours au FMI pour le humain, ainsi qu’une diversification
jusqu’au pic de 2023, année au cours financement de la balance de paie- économique sont donc essentiels
de laquelle la hausse généralisée des ment. pour garantir une croissance simul-
prix a atteint un niveau record de tanée de la base d’actifs et du PIB par
7,4% avant de redescendre à 4,5% en Investir au Cameroun : L’analyse habitant.
2024. de l’évolution de la richesse natio-
Pour ce qui est des comptes publics, nale du Cameroun entre 1995 et Investir au Cameroun : Compte
la situation du Cameroun est essen- 2020 révèle un paradoxe : double- tenu de l’importance du capital
tiellement caractérisée par un déficit ment du PIB nominal mais dimi- naturel, particulièrement des
budgétaire couplé à un déficit du nution de la richesse nationale par forêts camerounaises, comment
compte courant, les fameux déficits habitant et recul du capital natu- évaluez-vous les tendances de dé-
jumeaux fortement préjudiciables à rel. Comment expliquez-vous cette gradation forestière et leur impact
l’ensemble de l’économie. En 2024, situation et quelles en sont les économique ? Quelles stratégies
le solde du compte courant était de implications pour la soutenabilité recommandez-vous pour concilier
-3,4% du PIB et le solde budgétaire du développement ? croissance économique et préser-
de -1,5%. Ces chiffres traduisent un Emmanuel Noubissie Ngankam : Le vation de l’environnement ?
déséquilibre des comptes extérieurs paradoxe que vous percevez n’en Emmanuel Noubissie Ngankam :
et un déficit public financé soit par est pas. Dans son récent rapport sur Le capital naturel du Cameroun est
de l’endettement, soit par l’accumu- l’économie camerounaise en 2025, la effectivement très important même
lation des arriérés, soit par les deux Banque mondiale explique pertinem- si la composante non renouvelable
à la fois. ment ce phénomène. Malgré la crois- notamment les réserves pétrolières
La persistance de la coexistence des sance globale de la richesse totale, s’épuisent inexorablement. Le
déficits public et extérieur pourrait la richesse nationale par habitant a secteur des mines solides semble
conduire à des ajustements struc- diminué de 11 % entre 1995 et 2020, connaitre un frémissement positif.
turels de plus ou moins forte ampli- sur fond de forte croissance démo- Pour ce qui est des richesses fores-
tude. graphique, comme dans d’autres pays tières, leur exploitation est caracté-
Une telle situation à un impact néga- de la région. La population du Came- risée par une absolue opacité et leur
tif sur l’attractivité du pays dans la roun a plus que doublé au cours de contribution au PIB estimée à envi-
mesure où l’instabilité macroécono- cette période, passant de 13 à 28 ron 4% me parait sous-optimale. Cela

60 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

dit, contrairement à une idée reçue, « La bonne nouvelle tyque : Règles et contraintes, instru-
il n’y a aucune incompatibilité entre
croissance économique et préserva-
c’est qu’on assiste ments de gouvernance, et équilibre
des jeux. La qualité des institutions
tion de l’environnement. Les deux se de plus en plus à est au cœur du progrès économique
nourrissent mutuellement. et le Cameroun ne fait pas exception.
l’émergence des fonds Un fonctionnement normal des ins-
Investir au Cameroun : Quels sont, d’investissement et titutions sous les trois tableaux indi-
selon votre expertise, les défis qués plus haut permettrait au Came-
majeurs liés à la gouvernance et des gestionnaires roun de faire des bons prodigieux. A
à l’état de droit qui entravent la
mobilisation efficace du capital
d’actifs qui pourraient titre d’illustration, prenez un secteur
comme celui de la justice. Peut-on
et la performance économique au offrir des solutions évaluer l’impact de la paralysie de ce
Cameroun ? Comment ces défis secteur sur la vie nationale du simple
affectent-ils le climat d’investisse-
alternatives. C’est fait que le Conseil Supérieur de la
ment ? une culture qui va Magistrature ne s’est plus réuni de-
Emmanuel Noubissie Ngankam : puis cinq ans ? Il est indéniable qu’un
Cette question renvoie à la qualité s’implanter avec le environnement économique perverti
des institutions perçues sous le trip- temps. » par des institutions essentiellement

N° Special / Septembre 2025 61


INTERVIEW

extractives n’est pas attractif pour


les investisseurs. Pour mieux com-
« Il y a à faire est le développement de l’industrie
manufacturière. Une telle ambition
prendre l’importance de la qualité
des institutions dans le progrès éco-
de travail indique la trajectoire de la diversifi-
cation de l’économie.
nomique d’un pays, je recommande-
rais la lecture du livre « The Origins
pour remettre La SND30 décrit parfaitement le péri-
mètre stratégique reposant sur neuf
of Power, Prosperity and Poverty :
Why Nations Fail » de Daron Ace-
l’économie (9) sous-secteurs industriels moteurs
: Energie, Agro-industrie, Numérique,
moglu et James Robinson, tous deux camerounaise Filières forêt-bois, Textile-confection-
prix Nobel d’économie 2024 pour cuir, Mines-métallurgie-sidérurgie,
leurs travaux sur la manière dont les sur les rails de la Hydrocarbure-pétrochimie-raffinage,
institutions affectent la prospérité Chimie-pharmacie et Construction-
des nations. diversification dont service-professionnels-scientifiques-
technique. Comme j’aime à le dire,
Investir au Cameroun : Fort de l’axe principal est la SND30 a été indéniablement bien
votre expérience au GICAM et à la
Banque mondiale, comment ana- le développement pensée, mais dévoyée dans sa mise
en œuvre.
lysez-vous l’évolution de l’accès au
financement pour les entreprises de l’industrie Investir au Cameroun : Dans
camerounaises et les relations
entre secteur privé et pouvoirs
manufacturière. » le contexte de la ZLECAF et de
l’intégration CEMAC, comment le
publics ? Quelles améliorations Cameroun peut-il tirer parti de sa
préconisez-vous ? position géographique et de ses
Emmanuel Noubissie Ngankam : Il atouts pour devenir un hub d’in-
est indéniable que l’un des facteurs vestissement en Afrique centrale ?
limitants du développement du sec- Emmanuel Noubissie Ngankam :
teur privé au Cameroun est l’accès au urgent qu’un cadre de concertation La ZLECAF est incontestablement
financement. Le système financier permanent et structuré soit mis une formidable opportunité pour
est dominé par des banques com- en place. L’absence de ce cadre de les pays africains particulièrement
merciales qui, au-delà de leur frilosi- concertation entre public et privé est au regard du contexte mondial
té, ont des limites structurelles pour préjudiciable à l’essor de l’économie actuel. Cependant sa mise en œuvre
le financement du haut de bilan c’est- camerounaise. pâtit encore d’un certain nombre
à-dire des financements longs. La d’entraves structurelles notamment
faiblesse de leurs capitaux propres et Investir au Cameroun : Au-delà (i) les infrastructures et la connec-
la nature de leurs ressources essen- du secteur pétrolier traditionnel, tivité, (ii) les problèmes monétaires
tiellement exigibles à court terme, quels secteurs identifiez-vous et de change, (iii) les obstacles à la
ne le leur permettent pas. Le marché comme les plus porteurs pour mobilité et à la circulation. Pour le
financier quant à lui reste encore diversifier l’économie camerou- Cameroun, l’enjeu majeur reste la
embryonnaire. Sur le compartiment naise tout en préservant le capital diversification de son économie à
action de la Bourse des Valeurs naturel ? Comment optimiser travers le développement de l’indus-
mobilières, il n’y a que six entreprises cette transition ? trie manufacturière. Sa position stra-
cotées. La bonne nouvelle c’est qu’on Emmanuel Noubissie Ngankam : tégique peut en faire, comme anti-
assiste de plus en plus à l’émergence L’un des objectifs de la SND30 est cipé dans la SND30, le Commutateur
des fonds d’investissement et des de faire du Cameroun un « Nouveau ( fournisseur d’énergie électrique) le
gestionnaires d’actifs qui pourraient Pays Industrialisé ». Pour y parvenir, Nourricier ( fournisseur des produits
offrir des solutions alternatives. C’est le Gouvernement ambitionne de agro-industriels) et l’Equipementier
une culture qui va s’implanter avec porter la croissance moyenne du ( fournisseur des biens d’équipe-
le temps. secteur secondaire (hors pétrole) à ment notamment des meubles) de la
S’agissant des relations entre sec- 8% en moyenne entre 2020 et 2030 ; CEEAC et du Nigeria. Le Cameroun
teur privé et pouvoirs publics, il est or cette croissance oscille autour de a à ses portes un marché de plus de
à déplorer qu’elles soient dans la 2, 5% (2,3 en 2023 et 2,4% en 20224). 350 millions de consommateurs.
torpeur. Depuis la mise à mort du Un tel décrochage indique ce qu’il y a
Cameroon Business Forum en 2021, à faire de travail pour remettre l’éco- Investir au Cameroun : Quelles
les actions entreprises sont velléi- nomie camerounaise sur les rails de sont vos perspectives macroéco-
taires et isolées. Il est impérieux voire la diversification dont l’axe principal nomiques à moyen terme pour le

62 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

Cameroun ? Quels sont les prin- premières, les perturbations du com-


cipaux risques et quelles options mence et des investissements.
politiques recommandez-vous Cela dit, il est impérieux et même
pour accélérer un développement urgent (i) de repenser le climat des
durable et inclusif ? affaires dans toutes ses dimensions,
Emmanuel Noubissie Ngankam : Le (ii) investir massivement dans les
potentiel économique du Cameroun facteurs de productivité et de com-
est incommensurable, mais les pers-
pectives sont couvertes d’une brume « Cela dit, il est pétitivités notamment les infras-
tructures physiques, énergétiques,
constituée d’incertitudes et de
risques qui assombrissent l’horizon impérieux et et le capital humain (iii) réformer le
secteur des télécommunications et
à court et moyen terme. A très court
terme, la plus grosse incertitude même urgent du numérique, (iv) faire une relecture
sans complaisance de la SND30 dont
est l’élection présidentielle du 12
octobre 2025. Au-delà des éventuelles de repenser le le mise en œuvre a déraillé du fait des
hypothèses et des objectifs devenus
tensions post-électorales, même une
victoire à la régulière du Président climat des affaires obsolètes, (v) sortir de la spirale de
la crise sécuritaire dans les régions
Biya ne dissipe pas les incertitudes
dans ce sens que le statu quo pour- dans toutes ses du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.
Tous ces chantiers sont conditionnés
rait avoir raison du changement de
cap qui s’impose pourtant comme dimensions. » par le renforcement et le fonction-
nement normal des institutions.
un impératif. A cette incertitude Pour réaliser l’objectif de devenir
pourraient se greffer l’absence d’un un pays émergent à l’horizon 2035
programme avec le FMI et le recul comme ambitionné par les autorités,
du soutien financier des partenaires, c’est-à-dire accéder à la catégorie de
la persistance des contingences du revenu intermédiaire de la tranche
secteur de l’électricité, la persistance supérieure, le Cameroun doit au
de la crise sécuritaire, les tensions minimum tripler son Revenu Natio-
de trésorerie de l’état dont l’une des amplifiées par un contexte interna- nal Brut par habitant (RNB/h) qui
manifestations est le recours quasi tional marqué par la réduction du est actuellement de 1680 dollars. Un
mensuel au marché régional des financement du développement, excitant challenge dont le Cameroun
titres publics. Ces incertitudes sont la volatilité des cours des matières a les moyens.

N° Special / Septembre 2025 63


COOPÉRATION INTERNATIONALE ET PARTENARIATS

Intégration sous-régionale
Le Cameroun, moteur
historique en Afrique centrale

Entre 2018 et 2025, le Cameroun a à 20 % sur la période, un mouvement et même le Soudan. Les recettes de
tenu son rang de première économie tangible qui bénéficie aux entreprises transit, encore modestes, prennent
de la CEMAC, représentant toujours comme aux consommateurs de la racine et ouvrent la voie à un partage
près de la moitié du PIB de la zone. région. accru des retombées économiques.
Cette place naturelle s’est accom- Le port en eau profonde de Kribi, Sur les routes, les chantiers Sangmé-
pagnée d’initiatives concrètes qui avec plus d’un million d’EVP trai- lima-Ouesso et Kousséri-N’Djamena
ont déjà redessiné une partie des tés en 2024, fonctionne désormais ont démarré. Quelques tronçons sont
échanges régionaux. Les exporta- comme une porte maritime ouverte déjà livrés, réduisant sensiblement
tions camerounaises vers les pays sur l’hinterland continental. Contai- le temps de trajet pour les camions
voisins ont progressé, et les pre- ners, céréales et équipements y et les voyageurs. D’autres sections
mières estimations disponibles font transitent déjà vers le Tchad, la sont en travaux ; leur achèvement
état d’une croissance de l’ordre de 15 République centrafricaine, le Congo progressif laisse entrevoir, d’ici la

64 N° Special / Septembre 2025


COOPÉRATION INTERNATIONALE ET PARTENARIATS

La mise en
fin du decade, une chaussée conti- et plateformes de commerce en
nue qui rapprochera davantage les ligne circulent davantage d’un pays
capitales de la sous-région. Le Pool circulation du à l’autre. Dans les amphithéâtres,

passeport CEMAC
Énergétique de l’Afrique Centrale l’Université de Yaoundé I et celle de
(PEAC) a enregistré ses premiers Douala multiplient les conventions
flux d’électricité camerounaise vers a déjà permis à plus d’échange avec Bangui, N’Djamena

de deux millions
le Tchad et la République centrafri- et Brazzaville. Étudiants et cher-
caine. Les volumes restent encore cheurs se croisent, porteurs d’idées
modestes, mais les lignes sont posées de Camerounais nouvelles et de projets conjoints.

de franchir les
et les compteurs tournent, signe que Enfin, l’Agence Camerounaise de
la coopération énergétique est désor- Normalisation (ANOR) travaille main
mais concrète. frontières sans visa. dans la main avec ses homologues

Ce document en
La mise en circulation du passeport régionaux pour élaborer des normes
CEMAC a déjà permis à plus de deux communes dans l’agro-alimentaire,
millions de Camerounais de franchir poche, étudiants, le textile ou la pharmacie. Chaque

commerçants et
les frontières sans visa. Ce document référentiel partagé simplifie un peu
en poche, étudiants, commerçants et plus la vie des exportateurs et garan-
familles se déplacent plus librement, familles se déplacent tit aux consommateurs des produits

plus librement.
dynamisant le commerce informel reconnus sur l’ensemble du marché.
et renforçant les liens sociaux. Dans À l’aube de la pleine mise en œuvre
les services financiers, Afriland First de la ZLECAf, le Cameroun a déjà
Bank, UBA Cameroun et Société identifié ses filières prioritaires et
Générale ont ouvert ou renforcé sant l’accès aux capitaux régionaux. lancé les premiers « agropoles » des-
des filiales dans la zone. Transferts Les réseaux de télécommunica- tinés à nourrir la demande urbaine
d’argent et crédits aux entreprises tions s’étendent également. MTN et croissante. Les études de faisabilité
franchissent désormais plus aisé- Orange, déjà présents dans plusieurs pour la liaison ferroviaire Douala-
ment les frontières, tandis que la capitales, interconnectent leurs N’Djamena avancent elles aussi,
Bourse des Valeurs Mobilières de infrastructures et leurs services, don- préparant le terrain à une intégration
l’Afrique Centrale (BVMAC) accueille nant naissance à un espace numé- physique plus poussée.
des sociétés camerounaises, élargis- rique où appels, paiements mobiles

N° Special / Septembre 2025 65


INTERVIEW

André Siaka
« Le changement le plus
significatif est l’émergence
d’une classe d’entrepreneurs
nationaux dans pratiquement
tous les secteurs »
Ancien directeur général des Brasseries du Cameroun, André Siaka a
accompagné l’évolution du secteur privé à un moment charnière de son histoire.
Il s’investit aujourd’hui dans le mentorat de jeunes entrepreneurs et dans
l’appui aux initiatives privées émergentes. Ce parcours, de la gestion d’une
multinationale locale à l’accompagnement des générations suivantes, lui donne
une vision transversale des transformations économiques. Dans cet entretien,
il a évoqué l’évolution de l’économie sur la dernière décennie, les dynamiques
du secteur privé, les réponses apportées aux crises internationales, ainsi que les
perspectives de diversification et d’industrialisation.

Investir au Cameroun : Fort de guerre russo-ukrainienne) et des largement améliorées.


votre expérience exceptionnelle défis internes (crises sécuritaires - la montée de l’entreprenariat jeune
à la tête des Brasseries du Came- dans les régions du Nord-Ouest et du et du numérique
roun et de votre connaissance Sud-Ouest ainsi que dans la partie - la diversification vers les services:
approfondie du secteur privé, septentrionale de notre pays). dynamisme du commerce, des
comment évaluez-vous l’évolution Il en est résulté une croissance mo- finances, des télécommunications,
de l’économie camerounaise au dérée du PIB sur la période, entre 3% etc.
cours de la dernière décennie ? et 4%, en dessous du potentiel réel du - la baisse relative du poids pétrolier
Quelles sont les transformations Cameroun. Toutefois, il faut déplorer les fai-
les plus marquantes que vous avez S’agissant des transformations mar- blesses structurelles persistantes
observées ? quantes, je pourrai citer : (gouvernance, accès au crédit,
André Siaka : Le Cameroun a la - le développement de certaines marché informel, infrastructures
particularité d’avoir un potentiel infrastructures : le port de Kribi, routières, etc…) qui constituent un
humain remarquable, des matières les barrages hydroélectriques, les frein à l’émergence et la croissance
premières variées et une économie grands projets d’infrastructures économique.
diversifiée. C’est ce qui explique la routières, etc. Une mention parti-
résilience dont notre économie a fait culière pour la modernisation du Investir au Cameroun : En tant que
preuve durant la dernière décennie Port autonome de Douala dont les leader ayant dirigé l’une des plus
face à des chocs exogènes (Covid-19, capacités et la compétitivité ont été importantes entreprises privées

66 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

du pays, quelles dynamiques posi-


tives avez-vous constatées dans le
« Le Cameroun a la L’accroissement de la capacité de
production du ciment (12,7 millions
secteur privé camerounais depuis particularité d’avoir de tonnes projetés à fin 2025 contre
2018 ? Comment le tissu entre-
preneurial a-t-il évolué et quels
un potentiel humain moins de 3 millions de tonnes il y a
dix ans) est un indicateur du dyna-
facteurs ont contribué à cette évo- remarquable, misme du secteur du bâtiment et des
lution ?
André Siaka : Le dynamisme du
des matières travaux publics même si le déficit en
infrastructures reste un handicap.
secteur privé camerounais remonte premières variées Pour terminer, je mentionnerai :
à bien plus longtemps que 2018. La
résilience est également et surtout
et une économie - L’essor de l’entrepreunariat, notam-
ment porté par une jeunesse de
celle des acteurs économiques qui diversifiée. » plus en plus formée, innovante et
font preuve d’imagination et d’ingé- tournée vers le numérique.
niosité dans des domaines divers. - La digitalisation croissante de l’ad-
Il faut relever pour s’en féliciter le ministration : procédures de créa-
développement de la grande distri- tion d’entreprises, services fiscaux,
bution. Bien que cela paraisse para- grâce entre autres à l’intervention de prestations de la Caisse Nationale
doxal dans un contexte de morosité, l’Etat qui a sauvé deux banques (CBC de Prévoyance Sociale, etc….
le dynamisme de la grande distribu- et NFC).
tion est un indicateur de la constitu- L’entrée en service du barrage de Investir au Cameroun : Quelles
tion d’une classe moyenne, celle qui a Nachtigal avec ses 420 MW a permis leçons managériales tirez-vous de
du pouvoir d’achat et qui constitue la réduction du déficit de l’offre de cette capacité d’adaptation ?
une demande solvable. l’énergie électrique, mais ce déficit André Siaka : J’ai déjà évoqué lar-
Bien que l’accès au financement soit reste important et les entreprises gement ce sujet précédemment. Je
structurellement un facteur limitant, comme les ménages d’ailleurs en peux juste compléter en citant 2 cas :
le secteur bancaire est en progression pâtissent. Malgré les perturbations des chaînes

N° Special / Septembre 2025 67


INTERVIEW

d’approvisionnement et la hausse
de l’inflation créées par les chocs
« Le secteur tant que Camerounais. Mais pour
que cette plateforme portuaire joue
majeurs que vous citez, de nom- bancaire est en pleinement son rôle, elle doit être
breuses entreprises ont su s’adapter
en diversifiant leurs sources d’appro-
progression grâce desservie par des infrastructures de
transport (routes et chemin de fer) à
vionnement, en digitalisant leurs entre autres à la hauteur des performances atten-
services et en adoptant des modèles
économiques plus flexibles.
l’intervention de dues.
Il faut également relever l’important
Plusieurs PME ont renforcé leur l’Etat qui a sauvé projet qui se met en place du côté
ancrage local en valorisant les cir-
cuits courts et les produits « Made
deux banques (CBC de la Dibamba avec la construction
de la zone industrialo-portuaire et
in Cameroon », réduisant ainsi leur et NFC) » qui va permettre de désengorger le
dépendance aux importations. port de Douala et stimuler l’activité
Ces expériences ont révélé l’impor- économique. C’est un vaste projet
tance de l’agilité managériale, de de plusieurs centaines de milliards
la gestion proactive des risques et Investir au Cameroun : Vous avez de FCFA dont le Port Autonome de
de l’innovation. Les dirigeants ont été témoin mais surtout un acteur Douala est maître d’ouvrage.
appris à anticiper les crises et à important dans l’évolution du dia- S’agissant des barrages hydroélec-
investir dans la formation continue logue public-privé au Cameroun. triques que vous évoquez, des avan-
du personnel. Comment évaluez-vous les progrès cées remarquables ont été réalisées
réalisés dans l’amélioration du mais beaucoup reste à faire.
Investir au Cameroun : Quels sont climat des affaires ? Quels sont les Enfin, en ce qui concerne les infras-
les changements positifs les plus acquis tangibles et les domaines tructures, des avancées notables ont
significatifs que vous avez obser- qui nécessitent encore des efforts ? été constatées. Un accent particulier
vés dans l’environnement des André Siaka : Le dialogue public-pri- doit cependant être mis sur l’entre-
affaires camerounais ? Comment vé connaît depuis quelques années tien du réseau existant dont l’état
ces évolutions ont-elles impacté des hauts et des bas. Pourtant c’est laisse parfois à désirer.
la performance et la compétitivité l’un des domaines où le Cameroun
des entreprises locales ? avait connu des avancées indé- Investir au Cameroun : Votre
André Siaka : Le changement le plus niables. Les acquis n’ont hélas pas engagement actuel auprès des
significatif est l’émergence d’une été préservés. Il est urgent que les fils jeunes entrepreneurs vous donne
classe d’entrepreneurs nationaux du dialogue soient renoués et que le une perspective unique sur la
dans pratiquement tous les secteurs. partenariat soit plus structuré. nouvelle génération d’acteurs
Ces femmes et hommes sont pétris S’agissant du climat des affaires, c’est économiques. Comment caractéri-
d’imagination et se battent dans un un vaste chantier qui nécessite un sez-vous cette nouvelle génération
environnement très contraignant dialogue franc et constructif entre d’entrepreneurs ? Quels sont leurs
notamment au plan international. l’Etat et le secteur privé. L’essor de atouts et leurs défis spécifiques ?
Pour la plupart, ils constituent ce qui l’économie camerounaise en dépend. André Siaka : Vous savez, nous vivons
est convenu d’appeler les Champions des temps de mutations globales,
Nationaux et qui méritent toutes les Investir au Cameroun : Le Came- marqués par de nombreux défis et
attentions des pouvoirs publics. roun a entrepris une transforma- d’incommensurables opportunités.
Le numérique constitue également tion ambitieuse de son tissu indus- L’un des principaux défis planétaires
un changement significatif. Son triel avec des projets comme le c’est l’emploi.
corolaire qu’est la digitalisation est port de Kribi, les barrages hydroé- Dans un tel contexte, l’entrepreneu-
porteur de transformation structu- lectriques et la modernisation riat se présente comme une alterna-
relle. Certes le coût d’accès à internet des infrastructures. Quel impact tive salutaire. La nouvelle génération
reste élevé et la fourniture en énergie ces réalisations ont-elles eu sur le d’acteurs économiques à laquelle
électrique handicapante, mais la secteur privé et les opportunités vous faites allusion s’inscrit dans la
transformation est irréversible. Elle d’affaires ? mouvance planétaire dont l’un des
est porteuse d’amélioration de la pro- André Siaka : Le port de Kribi affiche atouts est le numérique qui s’invite à
ductivité et de la compétitivité des des ambitions qui vont au-delà tous les secteurs. L’une des caracté-
entreprises et des entités publiques du Cameroun pour se positionner ristiques du numérique est qu’il fait
notamment en ce qui concerne le comme un hub sur la côte Atlantique partie de ce qu’on appelle les biens
traitement de l’information et l’ac- où la concurrence est rude. Nous communs.
cès à des bases de données. ne pouvons que nous en réjouir en Le jeune entrepreneur à Douala

68 N° Special / Septembre 2025


INTERVIEW

nomie, avec l’essor du e-commerce,


des fintechs et de l’intelligence arti-
ficielle, transformera profondément
les modèles d’affaires
- La transition énergétique et les
enjeux liés au développement
durable offriront de nouvelles
opportunités, notamment dans les
énergies renouvelables et l’agricul-
ture durable
- L’intégration sous-régionale, no-
tamment à travers la ZLECAf (zone
de libre échange continentale afri-
caine), constituera un levier pour
l’expansion des entreprises locales
vers de nouveaux marchés
- Enfin, la montée de la jeunesse
entrepreneuriale, les innovations
technologiques et les dynamiques
de formation professionnelle seront
déterminants pour renforcer la
compétitivité du tissu économique.
- La capacité à s’adapter restera un
facteur clé de résilience.

Investir au Cameroun : Malgré


les progrès observés, quels défis
structurels persistent dans l’éco-
nomie camerounaise ? Comment
le secteur privé peut-il contribuer
à surmonter ces obstacles et trans-
est pratiquement logé à la même former ces défis en opportunités ?
enseigne que celui de Hong Kong ou André Siaka : Malgré les avancées,
d’Ottawa. Sauf que celui de Douala,
aussi doué et innovant soit-il, est
« Le jeune l’économie camerounaise reste
confrontée à plusieurs défis struc-
pénalisé par des problèmes structu- entrepreneur turels : lourdeurs administratives,
rels tels que le coût et la fiabilité de la
connectivité, l’accès au financement,
à Douala est fiscalité complexe, faible accès
au financement, insuffisance des
la fiscalité, le cadre règlementaire, les pratiquement logé infrastructures rurales, et une forte
infrastructures etc.
à la même enseigne dépendance aux exportations de
matières premières. Le chômage
Investir au Cameroun : En tant que celui de Hong des jeunes et l’inadéquation forma-
qu’observateur avisé de l’écono-
mie camerounaise, quelles sont
Kong ou d’Ottawa. tion-emploi freinent également la
productivité. De plus, la lenteur des
les évolutions et tendances qu’il Sauf que celui de réformes structurelles et la corrup-
faudrait surveiller attentivement
dans les années à venir ? Quels si-
Douala, aussi doué tion affectent la confiance des inves-
tisseurs.
gnaux vous semblent particulière- et innovant soit- Le secteur privé peut jouer un rôle
ment importants pour l’avenir du
secteur privé ?
il, est pénalisé par clé en innovant dans les services
financiers ( fintechs), en dévelop-
André Siaka : Plusieurs tendances clé des problèmes pant des solutions adaptées aux
méritent une attention particulière
pour anticiper l’évolution du secteur
structurels. » PME, et en investissant dans des
filières locales à forte valeur ajoutée
privé camerounais. (agro-industrie, numérique, énergies
- La digitalisation croissante de l’éco- renouvelables). En renforçant les par-

N° Special / Septembre 2025 69


INTERVIEW

tenariats public-privé, il peut contri-


buer à améliorer les infrastructures,
« Le secteur quelques recommandations pour
nos entreprises :
l’employabilité et l’environnement privé, uni dans sa - Renforcer la compétitivité et l’inno-
des affaires. En transformant les
contraintes (ex. déficit énergétique)
diversité, devrait vation ; l’innovation, notamment
les services, l’agro-industrie et le
en opportunités d’investissement, le travailler main numérique, est essentielle pour
secteur privé peut devenir un moteur
de croissance inclusive, de diversifi-
dans la main avec créer de la valeur ajoutée
- Améliorer la gouvernance interne
cation économique et de transforma- le Gouvernement : une gestion transparente, fondée
tion structurelle à long terme.
pour faire face aux sur des pratiques managériales
modernes et orientée vers la perfor-
Investir au Cameroun : À l’horizon défis qui freinent mance, est essentielle pour gagner
2030-2035, quelle est votre vision
pour le secteur privé camerou-
la croissance la confiance des clients, des parte-
naires et des investisseurs
nais? Quelles sont vos recomman- économique de notre - S’ancrer dans les chaînes de valeur
dations stratégiques pour que
les entreprises camerounaises
pays, ce qui n’est régionales : tirer parti de la ZLECAf
pour élargir leur présence sur les
puissent pleinement contribuer à malheureusement marchés africains, tout en renfor-
l’émergence économique du pays ?
André Siaka : Ma vision s’inscrit
pas toujours le cas. » çant la transformation locale des
ressources.
naturellement dans les objectifs de - Adopter une vision durable : inté-
la SND30 tout en prenant en compte grer les enjeux environnementaux
les innovations majeures intervenues et sociaux dans la stratégie de
depuis son adoption, en particulier devrait travailler main dans la main l’entreprise pour assurer une crois-
le développement de l’entreprenariat avec le Gouvernement pour faire face sance inclusive et résilience.
jeune et l’intelligence artificielle. aux défis qui freinent la croissance Ainsi, le secteur privé, dans le cadre
Pour jouer pleinement son rôle, à économique de notre pays, ce qui de ce dialogue constructif avec le
l’instar de ce qui se fait dans les pays n’est malheureusement pas toujours Gouvernement, pourra contribuer
émergents ou en voie de l’être, le le cas. efficacement à l’émergence du Came-
secteur privé, uni dans sa diversité, Sans prétendre à l’exhaustivité, voici roun à l’horizon 2035.

70 N° Special / Septembre 2025


TOUS UNIS !

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