François Perroux : Économie et Stratégie
François Perroux : Économie et Stratégie
Ivan Dufeu
Université d’Angers, Granem EA 7456
Patrick Leconte
IAE de Bretagne Occidentale, LEGO EA 2652
François Perroux (1903-1987), qualifié par P. Drouin de « Claudel de l’économie », fut sans
doute, à la fois, « l’économiste français le plus renommé, le plus fécond et le plus singulier de
notre siècle » (Le Monde, 4 juin 1987). Le plus fécond par la dimension phénoménale de son
œuvre (voir encadré) ; le plus renommé non seulement par la diffusion de sa pensée auprès de
ses pairs mais aussi par sa présence dans les instances officielles : dès 1945, François Perroux
a ainsi joué un rôle majeur pour la compréhension de la planification à la française, pour
l’introduction des techniques quantitatives et de la comptabilité nationale et, finalement, pour
le renouvellement de la pensée économique en France ; le plus singulier, enfin, du fait de
l’autonomie de sa pensée par rapport aux courants dominants de l’analyse économique (Savall,
2005 ; Perrault, 2014), rejetant aussi bien l’équilibre walraso-parétien de l’approche néo-
classique que le matérialisme marxiste.
F. Perroux réfute en effet les théories classiques et néoclassiques qui « tendent à réduire
l’entreprise et l’entrepreneur à un point (…) au sens mathématique, qui marque la place d’un
entrepreneur réduit à la passivité » (Perroux, 1978, p28). Cette représentation de l’entreprise
conduit ces théories à ignorer « un ensemble de phénomènes très influents dans la seconde
moitié du 20ème siècle (…) : les structures oligopolistiques des secteurs stratégiques de
production ; les entreprises multinationales dont la puissance défie les Etats modernes ; les
relations entre unités économiques et leur environnement ; la multiplication des coûts sociaux ;
les relations asymétriques dans l’activité économique s’exprimant notamment à travers des
phénomènes de pouvoir » (Savall, 2005, p139). Négliger ces phénomènes éloigne selon
Perroux d’une quelconque pertinence dans l’analyse de « l’économie d’entreprise » (1948,
p14). Dès lors, soucieux de proposer une alternative cohérente à la théorie des marchés, le projet
de Perroux est ambitieux : la construction d’un cadre analytique plus à même d’appréhender la
réalité dans toute sa richesse, de manière à développer un jeu de propositions politiques
adaptées. Pour ce faire, ses réflexions « sont le produit d’une observation aiguë de la réalité
contemporaine (…) ; toute l’œuvre de Perroux tend à livrer cette leçon essentielle que seule une
bonne connaissance des faits permet de produire une théorie satisfaisante tout autant que cette
théorie est indispensable à la maîtrise de la connaissance des faits » (De Bernis, 1978, p124).
2
en diverses langues. Cosmopolite et polyglotte, pluridisciplinaire, disposant d’une bibliothèque
hétéroclite, cela le gênera probablement à l’heure de la spécialisation croissante des
économistes1. A défaut d’être fondateur, F. Perroux fut sans conteste un inspirateur.
1
Il sera plusieurs fois nommé pour le Prix de Sciences Economiques en mémoire d'Alfred Nobel mais ne
l'obtiendra jamais (Higgins, 1988).
3
Toute la démarche de François Perroux s’inscrit dans le refus de la praxéologie minimaliste de
l’analyse néoclassique, laquelle est jugée trop irréaliste : « Malgré des siècles d’enseignement
économique, nos représentations courantes qui inspirent nos décisions d’action sont grossières
et inadéquates » (1950, p167). Pour l’auteur « une critique exigeante invite à ne pas confondre
indûment le schéma de la pratique marchande avec l’analyse de l’activité économique » (1960,
p64). Aussi son ambition n’est-elle pas d’étudier l’économie marchande mais le capitalisme
qu’il définit comme « une économie d’entreprise ». Il centre en effet son attention sur
l’entreprise plus que sur l’entrepreneur, exprimant par la même le rôle essentiel qu’il accorde à
la « communauté de travail » (1938) et se démarquant de J. Schumpeter (Perroux, 1965).
Perroux perçoit l’entreprise non comme un optimisateur passif comme le fait la théorie
néoclassique, mais comme une « unité active, qui adapte son environnement à son programme,
au lieu d’adapter son programme à son environnement » (1973a, p99). En opposition à
l’individualisme méthodologique néoclassique, il considère l’organisation comme l’unité
analytique, comme « la catégorie dominante ; elle précède le marché, elle l’accompagne et elle
le prolonge » (1971, p340).
Bien entendu, l’intérêt de son œuvre ne repose pas néanmoins sur cette dénonciation de
la théorie dominante, mais sur la proposition d’un paradigme alternatif dont nous proposons de
synthétiser les fondements dans le modèle iSoft schématisé ci-dessous. La cohérence
d’ensemble de l’œuvre de Perroux peut en effet être difficile à percevoir en première lecture,
du fait notamment de la multiplication des concepts importants tels que les unités actives, la
contrainte et le don, le pouvoir, les effets d’influence et d’entraînement, les lutte-concours etc.
L’objet du modèle iSoft est dès lors de proposer une formulation originale du projet global
inscrit dans les écrits de Perroux, ou plus précisément, un schéma d’ensemble de
l’environnement stratégique des acteurs. Voici les principes du modèle.
« Chaque acte économique dans le présent est décidé en vue de résultats incertains »
(1994, p360), d’autant plus incertains que « la réalité économique est en évolution et
reconstruction permanentes » (1971, p333). C’est dans cet environnement diachronique que
l’entreprise dresse, anticipe, exécute et réajuste sa stratégie, sachant qu’elle s’intègre par
ailleurs dans un cadre institutionnel où existent des règles du jeu. Dès lors, trois autres couches
doivent être précisées afin de décrire l’environnement stratégique des entreprises, chacune
possédant une forme statique et une forme dynamique : la structure, l’organisation et les flux.
De manière fort synthétique l’idée est la suivante : tout acte économique est structurellement
fondé sur des acteurs qui dressent et exécutent leurs projets (l’acteur peut être un individu, une
entreprise, une nation, etc.) ; il est alors organisé en réseaux de pouvoirs dans une logique de
4
coopération et/ou de compétition ; il se concrétise par des flux de biens, d’innovations ou
d’informations prenant la forme d’échange, de contrainte ou de pseudo-don.
De manière plus précise, le principe est que chaque acteur cherche à réaliser son projet.
Cependant, il se situe dans un ensemble de relations avec d’autres acteurs, lesquels forment
également leurs projets. Tous ces projets ne sont pas compatibles « naturellement » entre eux
(proximité ou opposition). C’est la base de l’analyse que de raisonner en tenant compte de ces
structures économiques. Comme l’acteur n’est pas isolé, il s’insère et s’appuie sur des
réseaux2, au sein desquels il émet et subit des influences de différents degrés et à partir desquels
la réalisation de son projet s’inscrit dans une logique dynamique de coopération et de
compétition avec les autres acteurs. C’est la dynamique de l’analyse que de raisonner en tenant
compte des modèles organisationnels. Les acteurs et leurs réseaux sont organisés par rapport
aux marchandises, aux investissements, aux innovations, ou aux informations, dans des
complémentarités dynamiques de nature horizontale, verticale et/ou transversale. Dès lors, pour
réaliser leur projet, ils ne se contentent pas de pratiques marchandes entre individus équivalents
mais usent également des moyens de la contrainte et du pseudo-don. Il faut tenir compte de cet
espace des flux pour raisonner.
Nous précisons maintenant les différents points du modèle iSoft.
Les structures socio-économiques. Les acteurs ou agents construisent leurs projets (ou
programmes ou plans) lesquels ne se restreignent aucunement à la seule « motivation
2
Le concept de réseau est ici utilisé au sens large, alors même que F. Perroux distingue plusieurs formes, allant
du groupe à la communauté, de l’émergence in-intentionnelle à intentionnelle, du travailleur à l’entreprise, etc.
5
économique de la richesse et du profit ». En effet, pour Perroux, les motivations non
économiques ne peuvent être éliminées, telles que « la richesse, le profit, l’enthousiasme, la
passion ou encore la distinction, la progression, le risque, la défense », sans oublier bien
évidemment la motivation du pouvoir (1960, pp79-85). La praxéologie perrouxienne s’oppose
donc totalement aux hypothèses néoclassiques.
Le cheminement pour atteindre le projet (voir Bréchet (2005), Bréchet et Desreumaux
(1998)) n’est aucunement linéaire. Ceci vient de ce que « les unités sont dirigées par des
agents » et que « ces agents sont hétérogènes et inégaux : les unités qui reçoivent leur empreinte
sont elles aussi hétérogènes et inégales » (1967, p227). Mais « les agents (et leurs unités) n’ont
pas de systèmes de références indépendants les uns des autres : ils peuvent au contraire s’entre-
influencer, exercer les uns sur les autres un pouvoir. En outre, ils appartiennent à un groupe et
même à plusieurs groupes, dans une société considérée » (ibid, p227-228). Ces premières
caractéristiques permettent à Perroux de poser le concept de structure économique (ou socio-
économique) comme « l’ensemble des proportions et des relations (liaisons) qui caractérisent
un système économique concret » (1971, p331). Cette structure fournit alors « un instrument
d’observation et d’étude statistique. Ce commencement, loin d’exclure l’étude des causes et des
séquences dans l’ensemble considéré, lui procure rigueur et précision » (ibid, p331-332). La
structure est néanmoins située dans le temps et dans l’espace puisque Perroux reconnaît que
« la réalité économique est en évolution et reconstruction permanentes » (ibid, p333).
L’organisation des acteurs. Dans ce contexte, la réalisation de leur projet par les acteurs passe
par la confrontation avec les projets des autres acteurs et la mise en œuvre d’une stratégie pour
atteindre l’objectif défini. Les stratégies s’inscrivent alors dans une dynamique de
coopération/compétition entre les différents projets des unités : « l'économique est redéfini
comme l'ensemble des luttes-concours, des conflits-coopérations » (1971, p347). C’est pour
cette raison que Perroux considère que les organisations deviennent alors actives et non plus
passives comme dans la théorie des marchés : « Une unité est dite active si, par son action
propre et dans son intérêt propre, elle est capable de modifier son environnement, c’est-à-dire
le comportement des unités avec lesquelles elle est en relation » (1973a, p99). Dès lors, la
stratégie d’une entreprise se réalise dans le cadre d’un espace d’influences ou de pouvoirs. Or,
« l’effet du pouvoir dépend du réseau dans lequel se trouve l’unité, de sa place et de la nature
de son activité dans l’ensemble auquel elle appartient » (1967, p229). L’un des concepts de
Perroux les plus présents au sein de l’analyse stratégique est en effet le pouvoir. Le pouvoir en
6
général se décline en plusieurs vocables (influence, leadership, domination partielle,
domination totale) qu’il définit précisément3 (Perroux (1967), (1973a) ou Wickham (2006)).
Au total, les frontières stratégiques de l’entreprise s’avèrent plus floues que ses simples
limites physiques. L’objectif n’est alors pas de se comparer individuellement aux autres, mais
de faire l’état des lieux des influences émises et des influences subies, afin de pouvoir
potentiellement s’appuyer sur ses réseaux pour suivre son projet.
Les flux entre acteurs. L’acteur est actif (étymologiquement !), il a une mémoire, un projet et
peut influencer et transformer son milieu et son environnement : « Les agents ayant pris
conscience de la totalité de leurs moyens et de la totalité de leurs interrelations, ne peuvent, s’ils
sont économiquement rationnels, accepter une situation moins bonne que celle qu’ils ont la
possibilité d’atteindre ; ils usent donc de la contrainte et, éventuellement, du transfert sans
contrepartie (don), pour atteindre une situation qu’ils jugent meilleure » (1960, p73).
Cette caractéristique s’inscrit encore dans le refus de l’analyse néoclassique centrée sur
l’échange (la catallactique) : « La logique de l’échange est l’équivalence, cependant qu’elle n’a
jamais été construite en termes rationnellement satisfaisants » (1960, p19). A partir du moment
où la société marchande résulte d’échanges équivalents, elle ne s’accommode en principe
d’aucune contrainte (elle nie tendanciellement tout pouvoir) et d’aucune gratuité (rien n’y est
obtenu pour rien). Or, ces deux réalités sont incontournables selon Perroux. Tout d’abord, « la
contrainte s’exerce sur les systèmes de préférences des sujets et sur les limites de leurs fonctions
de l’emploi et de la transformation des biens » (1960, p15). Il s’agit alors des contraintes
relatives aux diverses formes d’influences précédentes, ainsi que des contraintes publiques ou
encore des contraintes sociales. Ensuite, le don ou plutôt le « pseudo-don » se présente sous de
multiples dimensions selon Perroux. En voici deux formes : d’une part, « le don à la clientèle,
transfert sans contrepartie dont la finalité avouée est d’augmenter le profit de la firme, et ce
même si c’est donnant-donnant » (1960, p121) ; et d’autre part, toute l’économie dite
associative, que ce soit caritative ou plus spécifiquement pour notre propos, toutes les
associations qui renvoient aux réseaux sociaux et professionnels 4 . Finalement, des trois
procédés (échange, contrainte et don), il n’y a aucune raison de ne retenir que le premier.
3
F. Perroux n’a cessé de préciser les différentes dimensions du pouvoir, et reconnaît qu’au début « le mot
domination était assez gauche et un peu sommaire » (1987, p204), ce qui a amené M. Blaug (1964) au commentaire
suivant : « La théorie de la domination (…) est simplement un slogan déguisé en théorie ».
4
Le secteur du numérique offre de nombreux exemples de l’importance du pseudo-don au sein des stratégies
d'entreprise : le succès de l'encyclopédie Wikipedia, la réussite du moteur de recherche Google, le fonctionnement
7
Ajoutons que Perroux met l’accent non seulement sur les flux de biens, mais également
sur le rôle majeur joué par les investissements, les modèles et changements organisationnels,
les innovations, les informations5... dans une logique d’influence verticale et transversale avec
les « complémentarités dynamiques » mais également horizontale avec les « concurrences
dynamiques » (1973b, p658).6
Le temps. L’analyse précédente ne peut alors être statique. Elle est dynamique puisque
l’existence de projets non pleinement compatibles entre eux engendre un déploiement
d’énergies et de forces de la part des différents acteurs. L’analyse est dynamique également
compte tenu des nombreux enchevêtrements des différentes forces en présence ; les espaces
économiques de référence de chaque acteur sont distincts mais s’entrecoupent et interagissent.
Dès lors, la réalité ressort comme une reconstruction permanente et l’entreprise doit tenter au
mieux d’intégrer tous les changements de variables, de stratégies et de situations des autres
entreprises. Perroux accorde donc une place importante au temps : le temps irréversible, les
échelles de temps, les espaces probabilisés, les structurations évolutives, les analyses du
déséquilibre, etc.
Les institutions. Mais dans ce dédale de temps continu, les institutions imposent une certaine
lenteur, une certaine stabilité. « Les institutions sont des cadres durables d’action, des règles
durables du jeu social et des habitudes collectives, par opposition à des actes ou événements
successifs et discontinus. Ces règles du jeu social, parce qu’il n’existe pas de société
spontanément harmonique ni pleinement réconciliée, sont aussi des armistices sociaux ; entre
groupes ils naissent des luttes passées (…). Leur changement est plus lent que d’autres variables
économiques » (1960, p93). Et en même temps, ces institutions plus historiques, peuvent
également représenter une contrainte dont l’entreprise doit tenir compte : contrainte culturelle
et mentale notamment, face aux changements organisationnels, technologiques ou
du site d’enchère eBay, la recommandation de la plateforme Amazon, le partage sur le réseau social Facebook ,
etc. Dans la grande majorité des cas, il ne s'agit que d'une pseudo-gratuité d'utilisation de ces services puisque les
contenus, les données et l’attention des usagers servent à améliorer et à monétiser les services. Et au regard de la
taille d'entreprises telles que Google, Amazon et Facebook, le pseudo-don ne peut guère être considérée comme
une simple variable résiduelle.
5
Il est à noter que dès les années 1960 (cf. bibliographie) François Perroux accorde une attention particulière au
rôle joué par l’information au sein des activités économiques, et notamment sur l’avantage concurrentiel de détenir
des informations indisponibles aux autres (logique de pouvoir).
6
Le secteur des nouvelles technologies avec la coévolution qualitative de la micro-puce, de l’informatique, des
infrastructures en réseaux, des logiciels et des services Internet est une représentation moderne de l’importance de
ces complémentarités dynamiques. Et pour une illustration transversale de la concurrence dynamique, il suffit de
penser à la compétition entre les logiciels libres et les logiciels propriétaires.
8
économiques. Ne pas en tenir compte amènerait à réaliser des erreurs ou des pertes de temps
coûteuses pour parvenir à rendre effectif son projet.
La richesse de l’analyse de François Perroux ainsi présentée est attestée par les nombreux
domaines d’application de ses concepts par l’auteur lui-même, tant au niveau de l’espace
économique des entreprises (1950) que de l’espace social des travailleurs (1970) ou encore
l’espace public des politiques. Ces différents acteurs et leurs espaces peuvent également être
analysés de façon transversale, la concurrence n’est alors pas seulement entre les entreprises,
mais peut s’analyser également entre les entreprises et les nations. La manière dont il décrit les
interactions stratégiques (luttes/coopérations) entre entreprises, régions et nations annonce
d’ailleurs largement L'Avantage Concurrentiel des Nations de M. Porter (Urban, 1998).
Pour prometteur que soit ce cadre théorique pour l’analyse des stratégies d’organisation,
l’œuvre de F. Perroux reste, dans l’esprit de certains gestionnaires, un travail d’économiste. Il
importe donc de situer son apport dans la littérature contemporaine en stratégie.
9
analyses du champ d’action stratégique (global/local), du rôle des acteurs stratégiques (analyse
de leur pouvoir et des réseaux de force qu’ils animent) ainsi que du rôle de la variable temps ».
Sur le premier point, S. Urban montre de quelle manière Perroux, souvent cité pour sa
contribution à l’analyse des pôles de production localisés, identifie en réalité dès 1954 (et même
dès 1947, cf. bibliographie) le phénomène de globalisation de l’économie « dans des termes qui
n’ont pas vieilli. Perroux observe (…) la « dévalorisation des frontières », « les psychoses
collectives de la localisation », « l’espace économique mondial » qui n’est pas seulement un
réseau d’échanges marchands mais d’interdépendances complexes » (ibid, p121). Sur le
deuxième point, elle décrit notamment comment Perroux et son concept « d’unité active »
préfigure l’approche par les compétences, aujourd’hui courant majeur de l’analyse stratégique :
« En analysant le pouvoir des entreprises motrices, Perroux insiste aussi sur la maîtrise des
réseaux d’information et d’intelligence, sur l’exigence de développement de la Ressource
Humaine, sur l’influence décisive des savoirs (…), tous points que l’on retrouve dans le courant
stratégique de knowledge management » (ibid, p124). Sur le troisième point enfin, Perroux
prend en compte le temps comme variable stratégique majeure, à une époque où les modèles
de planification stratégique restent plutôt achronique : adaptation, anticipation et modelage de
l’environnement, des concepts aujourd’hui incontournables.
Il est d’autres aspects sur lesquels Perroux a été visionnaire. D’abord, par sa prise en
compte des multiples réseaux, verticaux (supply chain), horizontaux et obliques dans lesquels
les organisations sont insérées, à une époque où le cadre d’analyse restait majoritairement le
secteur d’activité. Nul n’est besoin de convaincre le lecteur de l’importance prise désormais par
ces aspects dans les travaux en stratégie. Ensuite, par l’indispensable positionnement du projet,
unité analytique fondamentale, au cœur de la théorie de l’action collective selon J.P. Bréchet
(2005, p 70) : l’unité active de Perroux « naît du projet qu’elle se reconnaît. (…) C’est à travers
les règles qui manifestent le projet qu’un collectif se reconnaît et se construit, même s’il en
joue ». Dès lors, c’est le projet qui permet à un collectif le découplage vis-à-vis des réseaux.
Enfin, par l’ouverture de la stratégie à la multidisciplinarité, avec notamment la prise en compte
de l’environnement social et politique des entreprises. En 1984, A-C. Martinet (1984) proposait
ainsi un enrichissement du modèle L.C.A.G en intégrant le caractère « socio-politique » de la
stratégie dans l’analyse SWOT. L’adjonction par G. Johnson, K. Scholes et R. Whittington
(2011) de l’Etat comme sixième force dans le schéma de Porter fait également écho à Perroux.
Les recherches en stratégie ont en effet trop souvent considéré l’Etat selon une visée normative
(celui qui établit les règles de la concurrence). Perroux a montré que la stratégie de
10
l’organisation ne se construit pas par rapport à l’Etat, mais avec l’Etat, c’est-à-dire en intégrant
ses impacts à tous les niveaux : groupe social, entreprise, réseau.
La lecture des articles de S. Wickham (2006) ou de H. Savall (2005), sur le caractère
visionnaire des travaux de Perroux complètent utilement ce rapide tour d’horizon.
7
F. Perroux est l’un des premiers a avoir perçu la portée des travaux de O. Morgenstern et entretient avec lui une
correspondance dès le début des années 1950. O. Morgenstern dira de lui : « Perroux à qui nous devons tout »
(1987, p204).
11
évaluation de certains effets de domination qu’implique l’existence d’un pouvoir. Par ailleurs,
la distinction entre les concepts d’échanges marchands, de contraintes et de dons est souvent
reprise à Perroux en le mentionnant (Earp, 1996). Il est même un auteur qui a proposé un
parallèle intéressant entre la notion de développement chez Perroux et les théories de la
performance par le changement organisationnel (Azan, 2003). Plus récemment encore, la
recrudescence des travaux sur la responsabilité sociale des entreprises n'hésite pas à mobiliser
Perroux (Martinet et Payaud, 2010 ; Gilormini, 2011). Mais la palme du nombre de citations
revient probablement au concept d’unité active, qui permet d’appréhender l’énergie de
changement des acteurs économiques (Bréchet, 1998) et contient la notion en vogue de
stratégies concurrentielles proactives.
Selon Perroux, l’économie mondiale est une arène stratégique, dans laquelle évoluent des
entreprises aux intérêts et projets compatibles ou incompatibles. Leurs interactions, faites de
conflits/coopérations aboutissent à l’émergence d’un compromis acceptable par tous
(équilibre), institutionnalisé sous forme de règles du jeu concurrentiel. L’enjeu pour chaque
entreprise vise à tirer ces règles en sa faveur : les stratégies consistent notamment à mener des
anticipations, des paris sur les comportements des rivaux, former des coalitions pour créer des
pouvoirs inégaux sur le marché, ou acquérir des ressources clefs (travail et/ou technologie)
d’une position dominante. Le jeu concurrentiel n’est donc pas défini a priori par un marché où
une liste de concurrents en rivalité pure. La mixité des dimensions conflictuelle et coopérative
entre agents économiques (M. Porter ne retenait dans le modèle des cinq forces que la rivalité)
est à la base de la dynamique concurrentielle : « F. Perroux a depuis longtemps souligné que
l’échange économique ne peut être conflit pur, ni pure coopération. L’acteur rationnel peut en
12
effet difficilement se résoudre à un conflit pur qui réduit la disponibilité des choses, mais une
coopération pure reste difficile à envisager pour des acteurs individués qui ne peuvent abdiquer
tout à fait leurs intérêts égocentriques » (Koenig, 1996, p8). Il est dès lors clair que le cadre
d’analyse de la coopétition proposé par A. Brandenburger et B. Nalebuff (1997) perd, à la
lecture de Perroux, de son caractère précurseur.
13
besoins de l’entreprise ; du capital physique, financier et/ou institutionnel ; une demande
étendue et croissante ou anticipée comme telle. Mais Perroux (1991) ne s’arrête aucunement à
ces conditions minimales. Il montre en effet comment la compréhension de la dynamique de
coopération/compétition des projets des entreprises permet de comprendre l’intérêt stratégique
pour une entreprise d’appartenir à un pôle de croissance (Lynn et Farinelli, 2000). En d’autres
termes, les entreprises ne se localisent pas pour être juxtaposées aux entreprises, aux travailleurs
ou aux consommateurs, mais pour y être connectées et en retirer des avantages compétitifs :
mobiliser les ressources humaines, bénéficier des réseaux présents, obtenir des informations
sur les clients ou les concurrents, etc. Elles sont attirées par les forces centrifuges des acteurs
(celles des entreprises les plus modernes et les plus centrales notamment) et des réseaux
présents, plus que par le lieu, espace banal. En d’autres termes, ce sont les acteurs qui font les
lieux et non le contraire.
L’exemple des entreprises de la Silicon Valley illustre bien le propos de Perroux : elles
sont devenues des entreprises transnationales en réseaux, localisées en des lieux distincts de la
planète. Pourtant, les filiales relatives à une même activité se sont localisées dans les mêmes
endroits : les réseaux d’entreprises de la Silicon Valley se retrouvent alors dans les années 1990
à Taipei (Taiwan) puis dans les années 2000 à Bangalore (Inde). De la sorte, elles améliorent
leur avantage compétitif sur les différents segments sans perdre les avantages compétitifs créés
précédemment du fait de la coopération (Saxenian, 2006).
5. CONCLUSION
Les références faites aux travaux de François Perroux par les recherches en stratégie amènent
à la conclusion suivante : si nombre de ses concepts semblent être présents dans les recherches
en stratégie et si de nombreux auteurs continuent de s’appuyer sur ses écrits, il n’est pas
réellement à l’origine d’une théorie bien identifiée. Pourtant, la théorie de F. Perroux a vocation
à constituer un cadre interprétatif global des évolutions des marchés et des organisations. Ses
recherches transcendent les différentes disciplines où positions épistémologiques. Elles
informent autant sur l’émergence de la formulation de la stratégie que sur son implémentation
par les agents ; ce qui prévaut c’est la correspondance aux faits. Dans ce contexte, « cette
dynamique interactive (ndlr : que présente Perroux) libérée de l’obsession du court terme, offre
une vision réaliste du capitalisme contemporain et de l’environnement incertain auquel se
trouvent irréversiblement confrontés nos managers ainsi que nos économistes en mal de
prévisions fiables » (Wickham, 2006, p 20). Nous nous joignons donc à l’invitation de S.
Wickham à lire François Perroux dans le texte.
14
6. REFERENCES
6.1. Références citées de l’auteur
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- 1971, « Structuralisme, modèles économiques, structures économiques », Economie
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- 1973b, « L’effet d’entraînement : de l’analyse au repérage quantitatif », Economie Appliquée,
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- 1975, Unités actives et mathématiques nouvelles : révision de la théorie de l’équilibre
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- 1978, « Présentation de la série Sciences de Gestion », Economies et Sociétés, Sciences de
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- 1987, « Pérégrinations d’un économiste et choix d’un itinéraire », Economie Appliquée, n°2,
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- 1991, L’Economie du XXè siècle, PUF, Paris, 3ième éd.
- 1994, Pouvoir et économie généralisée, PUG, Grenoble.
15
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la responsabilité sociale des entreprises », dans Chacy F., Postel N., Sobel R. (eds), La
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