LA
VMYSTIQUE DIVINE/
DISTINGUÉE
DES
CONTREFAÇONS DIABOLIQUES
ET DES
ANALOGIES HUMAINES
PAR
M. J.^RIBET
PRÊTRE DE SAINT-SULPICE, PROFESSEUR DE THÉOLOGIE MORALE
AU GRAND SÉMINAIRE D'ORLÉANS
LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES
TOME SECOND
PARIS
LIBRAIRIE POUSSIELGUE FRÈRES
RUE CASSETTE, 15
1879
Tons droits réservés.
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LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES
DISTIUCTS
DE LA CONTEMPLATION
PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
LES VISIONS
CHAPITRE V
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
DIEU
Énumération des objets de la vision surnaturelle. — Apparitions corporelles
de Dieu dans l'unité de sa nature; leurs formes diverses. — Manifestations
sensibles de la Trinité et de chacune des trois Personnes. — Dieu inter
vient-il personnellement ou seulement par le ministère des anges? — Vi
sions imaginaires de Dieu Un et Trinité. — Sont- elles personnelles ou
impersonnelles? — Révélation intellectuelle de Dieu, dans l'unité de sa
nature et la variété de ses attributs , — et du mystère même de la Trinité.
— Les trois visions obscure , lumineuse et glorieuse de Dieu.
A la première page de ce second volume, que le lecteur
nou s permette de lui remettre en mémoire notre plan et notre
marche : il reconnaîtra mieux où nous en sommes, où il en
est lui-même.
Nous énumérons les aspects multiples de la vie mystique ;
plus tard nous en discuterons les causes.
II 1
2 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Dans une première partie , nous avons décrit les mystères
intimes de la contemplation. Dans une seconde, déjà com
mencée, nous groupons les phénomènes mystiques qui se
distinguent de l'oraison passive, sous l'une des trois formes :
intellectuelle, affective et corporelle.
Au premier rang, parmi les faits de l'ordre intellectuel, se
place la vision surnaturelle, que nous avons définie et dont
nous avons assigné , à la fin du précédent volume , les diffé
rentes espèces. Nous devons encore signaler les objets qui s'y
révèlent, en donnant à ce point de vue les développements que
son importance réclame.
C'est là que nous en sommes.
I. — Les objets que nous connaissons se ramènent néces
sairement à ces deux : Dieu et les créatures. Au premier
rang parmi les créatures, ou plutôt entre Dieu et la créature,
comme tenant de l'un et de l'autre, se place le Sauveur Jésus.
Immédiatement après, au sommet des êtres créés, rayonne la
figure bénie de la bienheureuse Vierge Marie ; puis viennent
les anges et les saints du ciel , les âmes du purgatoire , les
démons et les damnés, les hommes vivants, les créatures non
raisonnables ou inanimées.
Examinons si ces différents objets peuvent apparaître en
vision, en vision corporelle, imaginaire, intellectuelle.
Dieu d'abord.
II. — Dieu est un par nature et triple en personnes. Peut-
il se révéler par ce double aspect et sous les trois formes ex
terne, représentative et intellectuelle? Nous faisons à chacune
de ces questions une réponse affirmative.
Premièrement, Dieu peut se manifester et s'est souvent
manifesté en vision corporelle comme Un et comme Trinité.
Non sans doute que Dieu ait en lui-même rien de matériel ;
mais il peut, par une action spéciale sur la matière et sur les
sens, présenter à l'homme des formes sensibles pour lui si-
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 3
gnifier ses volontés et ses desseins. Entre catholiques, ainsi
que l'affirme Suarez", ce point est hors de controverse.
L'Ancien Testament contient un grand nombre de ma
nifestations extérieures et sensibles où Dieu apparaît dans
l'unité de sa nature. Il se révèle de cette sorte à Adam et à
Ève*, à Caïn*, à Noé , à Abraham*, à Agar , à Loth , à
Isaac*, à Jacob°, à Moïse ", à Josué", à Gédéon*, et aussi
aux parents de Samson, puisque, après la disparition de
l'ange qui leur parlait au nom de Dieu, Manué et sa
femme s'écrient : « Nous mourrons, car nous avons vu
Dieu 13. »
Ces théophanies s'accomplissent sous des formes diverses.
Au paradis terrestre, Dieu avertissait Adam et Ève de sa pré
sence par un souffle léger et rafraîchissant, selon l'interpré
tation que plusieurs donnent à ces paroles de la Genèse*:« En
entendant la voix du Seigneur leur Dieu, se promenant dans
l'Éden à la brise du soir, Adam et sa compagne se cachèrent; »
selon d'autres, parmi lesquels saint Augustin*, c'était sous
1 SUAREz, de Angelis, l. 6, c. 20, n. 2, p. 766. At vero de apparitione Dei
nulla potest esse quæstio inter Catholicos, cum sit in Scriptura expresse defi
nita et a Patribus constanter tradita. Hocigiturtanquam certum statuendum
est Deum sæpissime apparuisse hominibus sub forma visibili, secluso In
carnationis mysterio.
2 Gen. III, 9.
Gen. IV, 3.
Gen. VI, VII, VIII.
Gen. xII,7;-xVII, 1;- xVIII, 1.
Gen. XVI, 13.
Gen. xIx, 18-21.
s Gen. xxvI, 2. .
9 Gen. xxxII,29;-xxxv. 9.
10 Exod. Iv,2.
11 Josue. III, IV, V, VII, VIII.
12 Judic. VI.
13 [Link], 22. Morte moriemur, quia vidimus Deum.
14 Gen. III, 8. Et cum audissent vocem Domini Dei deambulantisin para
diso, ad auram post meridiem, abscondit se Adam et uxor ejus.
15 De Trinit. l. 2, c. 17, p.241. Quomodo enim possit ad litteram intelligi
talis Dei deambulatio et collocutio nisi in specie humana, non video. Ne
4 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
la forme humaine que Dieu parlait au premier homme. Il
n'est pas douteux qu'il ne se soit montré en cette forme à Abra
ham, et c'est en général celle qu'il revêt dans ses manifes
tations sensibles1. Il se révèle à Moïse2 parla flamme du
buisson qui brûle sans se consumer ; aux Hébreux , dans le
désert, par la nuée3 tour à tour obscure et lumineuse; et, au
sommet du Sinaï4, par la fumée, le bruit des trompettes et
les éclats du tonnerre.
Tyrée remarque que Dieu ne s'est jamais montré sous les
apparences de la femme, quoiqu'il le puisse absolument5, ni
sous les traits de l'enfant 0.
III. — Il n'est pas douteux non plus que Dieu ne puisse se
révéler sensiblement par l'aspect de la trinité de ses- Per
sonnes. La manifestation collective des trois divines Personnes
se produit au baptême de Jésus -Christ : tandis que le Verbe
incarné est dans les eaux du Jourdain, le Saint-Esprit se re
pose sur sa tête en forme de colombe , et le Père , du haut du
ciel , fait entendre ces paroles : « Vous êtes mon Fils bien-
aimé, en qui j'ai mis mes complaisances7. » Une semblable
démonstration s'opère sur le Thabor, à la transfiguration du
Sauveur8 : le Père y fait retentir sa voix pour proclamer de
nouveau la divinité de son Fils, et, selon l'interprétation de
que enim dici potest vocem solam factam ubi deambulasse dictus est Deus,
aut eum qui deambulat in loco non fuisse visibilem, cum et Adam dicat
quod se absconderit a facie Dei.
1 Tymus. De apparit. visibili, 1. 1, c. 4, n. 6, p. 140. Una humana forma
est, qua se Deus spectandum exhibuit.
2 Exod. îv, 2.
s Exod. xl , 36.
« Exod. xix, 3, 16.
5 De apparit. visibili, 1. 1, c. 5, n. 9 , p. 144 : Sedtamen quemadmodiim
demonstravimus Deum aliquando sub visibili forma apparuisse ; ita, quandiu
aliis rationibus non persuadebimur, semper sub virili, et nunquam sub fœ-
minea apparuisse dicemus.
6 Jbid. c. 6, n. 14, p. 149 : Ex dictis concludimus admodum. dici, duplici,
senis, inquam, atque virili... sub pueruli visum nunquam.
7 Lue. m , 21-22.
8 Matth. xvn , 5.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 5
saint Augustin", de saint Thomas*, de Suarez*, et de l'Église
elle-même, dans l'Office qui célèbre ce mystère , le Saint
Esprit y est représenté par la nuée lumineuse qui environne
l'Homme-Dieu et ses disciples.
Saint Augustin * voit une révélation sensible de la Trinité
dans les trois anges qui se présentent à Abraham auprès du
chêne de Mambré*, et l'Église favorise cette interprétation
dans sa liturgie, lorsqu'elle commente ainsi cette vision du
père des croyants : « Il en vit Trois, et il en adora Un". »
En dehors des manifestations que nous venons d'indiquer,
nous n'en connaissons point d'autres, soit dans l'Écriture,
soit dans l'histoire, où les trois divines Personnes apparais
sent simultanément sous une forme corporelle.
Si l'on considère séparément ces adorables Personnes, la
part de chacune n'est pas égale. L'Écriture ne nous fournit
qu'une seule manifestation du Père à ajouter aux trois que
nous avons signalées : elle est relatée par saint Jean, à
l'endroit de son Évangile * où il rapporte qu'à cetteprière de
Notre-Seigneur : « Mon Père, glorifiez votre nom, » une voix
1 Ad Evodium. Epist. 169, n. 7, p. 366 : Nam ipsa (columba) quoque,
sicut nubes illa lucida quæ operuit in monte una cum tribus discipulis
Salvatorem, vel potius sicut ille ignis qui eumdem Spiritum Sanctum de
monstravit , etc.
* Sum. 1 p., q. 43, a. 7, ad 6: Et ideo specialiter debuit fieri missio visi
bilis Spiritus Sancti ad Chiristum. In transfiguratione vero, sub specie nu
bis lucidæ ad ostendendam exuberantiam doctrinæ.
* De Trin. l. 12, c. 6, n. 3,t. 1, p. 814 : Secundum signum sub quo legi
tur Spiritus apparuisse fuit nubes lucida in die transfigurationis.
* BREV. RoM.6 Aug. Resp. 2: In splendenti Rube, Spiritus Sanctus visusest.
5 De Trinit. l. 2, c. 19 et 20, p.244 et 24i : Sub ilice autem Mambre tres viros
vidit, quibus et invitatis hospitioque susceptis, et epulantibus ministravit.
Sic tamen Scriptura illam rem gestam narrare cœpit, ut non dicat : visi
sunt ei tres viri, sed «Visus est ei Dominus.». Cum vero tres viri visi
sunt, nec quisquam in eis vél forma, vel aetate , vel potestate, major cœ
teris dictus est, cur non hic accipiamus visibiliter insinuatam per creaturam
visibilem Trinitatis aequalitatem, atque intribus personis unam eamdemque
substantiam ?
6 Gen. xVIII.
7 BREv. RoM. Dom. Quinquag. Resp. 2: Tres vidit, et unum adoravit.
8 Joan. xII, 28.
6 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
répondit du ciel : « Je l'ai glorifié, et je le glorifierai encore »
Dieu le Père se montre donc rarement , et , parmi les appa
ritions recueillies dans les saints Livres, une seule , la moins
authentique au point de vue de l'interprétation, celle des
anges qui visitent Abraham, s'adresse aux yeux; les trois
autres ne sont qu'auriculaires. Cette rareté des faits concorde
avec l'enseignement des docteurs, principalement des plus
anciens, sur le Père, à qui ils attribuent l'invisibilité2. Cette
doctrine cependant n'a rien d'absolu 3, et Suarez * s'abstient
comme d'une témérité de nier qu'il soit possible ou conve
nable au Père d'apparaître visiblement.
Le Verbe est apparu dans la chair, et forme , en tant que
revêtu de notre humanité, la théandrique individualité du
Christ. Nous étudierons à part les apparitions surnaturelles de
l'Homme - Dieu ; nous ne considérons présentement que la
seconde Personne de l'auguste Trinité.
Cette Personne divine s'est souvent manifestée et sous des
formes multiples. C'était, aux premiers siècles chrétiens, un
enseignement commun que le Fils de Dieu avait été le véri
table auteur des théophaniesde l'Ancien Testament, s'essayant
ainsi et apprenant, selon la pensée originale de Tertullien5,
à converser avec les hommes. Plus tard, tout en abandonnant
l'ancienne opinion dans ce qu'elle avait d'exclusif pour les
1 S. August. de Trin. 1. 2, c. 18, p. 243 : Et ubi sonuit : « Et clarificavi , et
iterum clarificabo , nonnisi Patris personam fatemur.
2 Klée, Manuel de l'hist. des Dogmes chrét. 2« p., c. 2, t. 1, p. 254.
3 Ginoulhiac, Hist. du Dogme cath.A, 8, c. 10, 11, 12, t. 2.
* De Angelis , 1. 6, c. 21, n. 7, p. 783: De apparitionibus autem Patris,
nihil dicendum superest, quia in novo Testamento non invenimus peculia-
rem visionem , per ocularem visionem primae persome, sed tantum illas
duas auriculares, quas retulimus, et tertiam quam refert Joannes, c. 12,
ut sentit Augustinus 1. 2, contra Maximin, c. ùlt. Quod autem in particula-
ribus revelationibus Pater simul cum Filio incarnato aliquando visibiliter
apparuerit sanctis hominibus, sicut ex certis historiis afflrmare non possu-
mus, ita neque id temere negare audemus; quia res non solum possibilis,
sed etiam facilis est , et dona divinae gratiae innumerabilia sunt, et rationes
divinae providentiae in eis distribuendis non sunt comprehensibiles.
5 Adversus Marcionem. 1. 3, c. 9, p. 485: Ideoque et ipse cum Angelis
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 7
autres personnes de la Trinité, les Pères et les théologiens se
sont constamment appliqués à mettre en lumière l'aptitude
primordiale et distinctive du Verbe, image substantielle de
l’essence divine et archétype éternel des choses, aux mani
festations extérieures de la divinité'; et, comme l'observe
Suarez”, les apparitions sous une forme humaine personnelle
semblent lui revenir de droit, à cause de sa future union
hypostatique avec la chair : essais miséricordieux qui prépa
raient les hommes au mystère de l'Incarnation°.
Parmi ces manifestations anticipées dans la chair, deux
principalement lui sont attribuées par l'exégèse chrétienne.
L'une * est celle de l'homme qui lutte jusqu'au lever du jour
contre le patriarche Jacob, image et personnification du
peuple juif"; l'autre ", celle de ce jeune homme qui protège
tunc apud Abraham in veritate quidem carnis apparuit, sed nondum natæ,
quia nondum morituræ ; sed et discentis jam inter homines conversari.
1 S. THOM. 3 p. q. 3, a. 8. Convenientissimum fuit personam Filii incar
nari. Primo quidem ex parte unionis; convenienter enim ea quæ sunt similia
uniuntur. Ipsius autem personæ Filii, qui est Verbum Dei, attenditur uno
quidem modo communis convenientia ad totam creaturam; quia verbum
artificis, id est, conceptus ejus, est similitudo exemplaris eorum quæ ab
artifice fiunt. Unde Verbum Dei, quod est æternus conceptus ejus, est simili
tudo exemplaris totius creaturæ.
2 De Angelis, l. 6, c. 20, n. 18, p. 772 : Hæc specialis repræsentatio in
persona Verbi est facillima, quando non tantum nuda persona Filii ut di
vina, sed ut humana et incarnata, seu incarnanda repræsentabatur. Quia
tunc facile intelligitur posse personam Filii repræsentari secundum aliquid
sibi proprium.
3 S. LEON. Epist. 31, ad Pulcheriam, Migne, Patr. lat. t. 54, col. 791 : Po
tuerat quippe omnipotentia Filii Dei sic ad docendosjustificandosque homines
apparere, quomodo et Patriarchis et Prophetis in specie carnis apparuit, cum
aut luctamen iniit, aut sermonem conseruit, cumve officia hospitalitatis non
abnuit, vel etiam appositum cibum sumpsit. Sed illæ imagines hujus homi
nis erant indices, cujus veritatem ex præcedentium Patrum stirpe sumen
dam significationes mysticæ nuntiabant.
* Gen. xxxII, 24, 30.
* CoRNEL. a Lapid. in Gen. c. xxxII, 22: Symbolice, hæc lucta figurabat
statum Israelitarum usque ad adventum Christi, qui talis fuit, quod ob eo
rum peccata, Deus sæpe ab eis recedere voluit, et dudum recessisset, ni Jacob
ejusque similes, ut Moses, David, Elias, Isaias et alii eum retinuissent.
6 Daniel III, 92: Ecce video quatuor viros solutos et ambulantes in medio
ignis... et species quarti similis filio Dei.
8 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
dans la fournaise les compagnons de Daniel, et qui paraît au
roi Nabuchodonosor semblable au Fils de Dieu.
On ne constate dans l'Ancien Testament, du moins avec
certitude, aucune apparition séparée du Saint-Esprit; c'est à
grand effort d'interprétations que l'on parvient à en signaler
quelques - unes comme pouvant se rapporter à la troisième
personne de la Trinité1.
Le Nouveau Testament, outre les deux que nous avons
relatées en parlant des manifestations simultanées, en contient
une autre, célèbre entre toutes, celle de la Pentecôte, où
l'Esprit- Saint révéla sa présence sous la double forme d'un
vent violent qui ébranla la maison du cénacle , et de langues
de feu qui se divisèrent sur les apôtres2.
Ces prodiges se sont plus d'une fois renouvelés.
Saint Jean Chrysostome3 semble insinuer que depuis le
baptême de Notre-Seigneur, le Saint-Esprit ne s'est plus ma
nifesté sous le symbole de la colombe. Chose étrange, une
pieuse tradition recueillie et transmise par des auteurs an
ciens, et que les savants Bollandistes n'osent point rejeter4,
raconte qu'une blanche colombe représentant l'Esprit- Saint
et les effusions de sa grâce , descendit sur saint Jean Chry
sostome lui-même, pendant qu'il recevait l'ordination de la
prêtrise des mains de saint Flavien d'Antioche.
Le même fait est rapporté de son ami, Basile le Grand, par
le frère même de ce saint, Grégoire de Nysse5. Le diacre
« Suabez, De Angelis, ibid., n. 22, p. 773: Quod autcm aliquando sola
persona Spiritus Sancti apparuerit, non satis [Link] potest ex antiguis
apparitionibus , etc. (Suarez cite ensuite les apparitions que l'on attribue au
Saint-Esprit.)
2 Ad. u, 3 et 4.
3 In Matth. m, brevis enarratio, t. I , p. 559. Quod si et in specie co
lumbae Spiritus Sanotus apparuît, sciendum est non columbae illum quem-
admodum Dei Filius hominis assumpsisse naturam. Unde et Evangelista,
non in columbae natura dixit; sed specie. Ea propter, nec unquam omnino
postea in hac ipsa, qua modo figura conspectus est.
* BB De S. J. Chrys., 14 sept., t. 44, p. 448, n. 231.
6 De Vita S. Palris Ephrœm Syri. Migne, Patr. gr. t. 46, col. 834: Con
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 9
d'Édesse, Épbrem, venu en Cappadoce pour voir et entendre
l'illustre évêque de Césarée, aperçut en entrant dans l'assem
blée des fidèles où il parlait , une colombe éclatante , reposée
sur son épaule droite, qui semblait suggérer à son oreille tout
ce qu'il annonçait au peuple.
Cette apparition se reproduit fréquemment dans l'histoire
des Saints. Il en est fait mention dans les actes de saint Ana-
nie et de ses compagnons martyrisés sous Dioclétien 1 , dans
les vies de saint Grégoire le Grand2, de saint Samson3, évê
que de Dol en Bretagne; de sainte Mildride4, abbesse d'An
gleterre ; de saint Grégoire VII s, de saint Hugues de Cluny 6,
sixième abbé de ce monastère; de saint Raynier de Pise7,
solitaire , en grand honneur dans la Toscane ; de saint Jean
de Matha8, fondateur de l'ordre de la Merci; de la bien
heureuse Humiliane Cerchi9, veuve, du tiers -ordre de
Saint-François ; de saint Placide 10 , religieux cistercien ; de la
bienheureuse Hélène du tiers-ordre des Ermites de Saint-
Augustin, et de plusieurs autres serviteurs et servantes de
Dieu. Nous ne pouvons reproduire tous les détails de ces
intéressants récits. Voici seulement quelques traits.
Surius et le cardinal d'Ailly 12 rapportent , dans la vie de
spexit refulgentem columbam humero ipsius insidentem dextero verbaque
sapientiiB subminislrantem , atque ipsum ea populo depromentem. Ex ea
quidem ardua ac veneranda columba instructus ille , sancti hujus Patris
cognoverat peregrinationem cumque esse Ephraem illum Syrum.
1 BB. 25 febr., t. 6, p. 499, n. 16. Spiritus enim Sanctus in figura co-
lumbae descenderat in medio ignis, etiam videntibus populis, et cum ips-is
erat sanctis.
s Vita S. Gregor. M. auctore Paclo Diacono, n. 28. Patrol. lat. t. 75, c. 57.
3 BB. 5 aug., t. 33, p. 583, n. 44.
* Capgbav. BB. 13 jul., t. 30, p. 492, n. 7.
6 Paul Bernri. BB. 25 maii, t. 19, p. 116, n. 24.
6 BB. 6 jun., t. 21, p. 684, n. 153.
' Benincasa. BB. 17 jun., t. 24, p. 354, n. 37.
8 Ribadeneiba, Vie des Saints , 17. dec., t. 12, p. 239.
s Vit. Corton. BB. 19 maii, 1. 17, p. 389, n. 14.
io P. Celano. BB. 12 jun., t. 23, p. 107, n. 9.
" Simon. BB. 23 apr., t. 12, p. 255, n. 6.
i2 BB. 19 maii, 1. 17, p. 489, n. 12 : Multis autem ac mirabilibus signis
10 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
saint Pierre Célestin , que le bienheureux , après avoir passé
cinq ans sur la montagne de Mourron, voyant qu'on abattait
les bois qui environnaient sa demeure, se réfugia sur la mon
tagne de Magelle , dans une grotte profonde , mal défendue
contre les injures de l'air. Ses deux compagnons, effrayés de
l'aspect et des incommodités du lieu, se retirèrent d'abord,
mais revinrent bientôt, ne pouvant vivre loin de leur modèle
et de leur maître. Dieu bénit ce nouveau séjour. Car, entre
autres prodiges, une colombe mystérieuse apparut et de
meura pendant trois ans au milieu des solitaires, prenant
toujours sa nourriture à l'endroit où l'on éleva plus tard un
autel en l'honneur du Saint-Esprit. Les grâces nombreuses
que le divin Paraclet accorda dans la suite à ceux qui ve-
naientl'invoquer en ce lieu, furent un témoignage du prodige
dont il consacrait la mémoire.
Sainte Térèse1 raconte d'elle-même que, la veille de la
Pentecôte, tandis qu'elle méditait sur la présence du Saint-
Esprit dans son âme, elle vit une colombe voltiger au-dessus
de sa tête : « Elle était bien différente de celles d'ici-bas ; car,
au lieu de plumes , ses ailes semblaient formées d'écailles de
nacre qui jetaient une vive splendeur ; elle était aussi plus
grande qu'une colombe ordinaire. Il me semble, ajoute -
t-elle, que j'entendais le bruit qu'elle faisait avec ses ailes;
elle les agita à peu près l'espace d'un Ave Maria. » Et entrant
alors dans un ravissement, elle cessa d'apercevoir cette divine
colombe.— Elle la revoit une autre fois* sur la tête d'un re
ligieux de Saint -Dominique, avec des ailes plus éclatantes
encore , et il lui fut dit que ce Père devait attirer beaucoup
d'âmes à Dieu.
Si'iritus Sanctus declarare voluit quod locum illum tantjuam speciale sibi
babitaculum elegerit. Primum siquiiiem , cum Fratres ibi habitare cœpe-
runt, quaedam columba apparuît quae semper cibum capere videbatur in eo
loco in quo postea altare oratorii situatum est.
1 Sa Vif, ch. 3R.
2 lbid.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 11
Le Saint-Esprit se manifeste aussi, comme à la Pentecôte ,
sous la forme du feu et de la lumière, et l'on peut •voir autant
d'apparitions de ce divin Esprit dans les globes lumineux qui
descendent sur les Saints, dans les flammes qui les environ
nent à l'heure de la prière , et dans les phénomènes de même
nature que nous raconterons en parlant du rayonnement sur
naturel.
Il est également facile d'y retrouver la nuée qui couvrit le
Sauveur et les trois apôtres sur le Thabor.
On lit un fait précis de ce genre dans la vie de saint
Donstain, archevêque de Cantorbéry *. Pendant qu'il distri
buait^ son peuple le pain de vie, une nuée enveloppa tout
à coup le lieu où s'accomplissaient les augustes mystères,
et une colombe vint se reposer sur le saint évêque jus
qu'à la fin du sacrifice : témoignage éclatant que le Saint-
Esprit donnait au pontife de sa prédilection et de son assis
tance.
IV.— C'est une question difficile à résoudre si, en dehors
de l'Incarnation, ces apparitions sensibles de Dieu et des per
sonnes de l'adorable Trinité sont personnelles, ou si elles
s'opèrent par le ministère des anges.
Pour les apparitions accomplies sous l'ancienne loi, le sen
timent le plus commun a, ou plutôt le sentiment commun 3
1 Osbebn. BB. 19 maii, 1. 1 7, p. 369, n. 41 : Dignatus est Spiritus Sanctus
novis quibusdam gratiae suae principiis ita virum in Ecclesia Salvatoris
clarificare , ut mirabilis ipse extra hominis naturam videretur esse. Nam
cum die adventus sui primo sacris altaribus assisteret , et populo Dei viviQ-
cum panem distribuendo porrigeret, repente, contecta nube domo, columba
in Jordane a Joanne olim visa, iterum apparuît, quae, quousque sacrificium
fuisset consumptum, super illum mansit.
2 Benedict. XIV. De servor. Dei beatif. 1. 3, c. 50, n. 4: Dei apparitiones
in veteri lege , juxta communiorem Tbeologorum sententiam , non fuerunt
personales, sed impcrsonales , uti loquuntur; nec enim Deus ipse apparuit
corpore a se assumpto, sed id effecit per Angelos qui suam personam susti-
nuerunt.
3 Boîîa. De discret. Spir. c. 19, n. 3, p. 305 : Quaecumque leguntur divinae
manifestationes sive Theophaniae, per Angelos factae sunt, eorumque mi
12 P1IÉN0M. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
des scola9tiques est qu'elles furent impersonnelles, et dues
entièrement à l'intervention des anges, qui se présentaient,
parlaient et agissaient au nom de Dieu.
Les Pères sont beaucoup moins explicites. Saint Augustin,
qu'on a coutume d'invoquer en cette matière, est fort in
décis, ainsi qu'on peut le voir en lisant ses livres sur la
Trinité. La plupart prennent simplement les affirmations de
l'Écriture et les entendent, en plus d'un endroit, de véritables
théophanies1. Les plus anciens, parmi lesquels saint Justin,
saint Irénée , Tertullien , saint Hilaire * , attribuent à la seule
personne du Fils toutes les apparitions de l'Ancien Testament.
L'assertion générale des théologiens ne s'impose don* pas
absolument, et, de l'aveu même des plus déterminés, elle
rencontre des contradicteurs3.
Suarez ne méconnaît point ces divergences ; il constate
deux opinions : l'une4, qui admet que ces visions sont pro
duites immédiatement par Dieu; l'autre5, qui les attribue
aux esprits célestes; et, bien qu'il déclare cette dernière com
mune parmi les scolastiques et, plus loin, qu'il la qualifie de
très-véritable , l'illustre théologien distingue6 cependant deux
nisterio ad Patres nostros dimanarunt. Smuma in hoc veterum Patrum con-
cordia, nec diserepant ab eorum sententia principes Scholasticorum.
1 Cf. Phil. V/iNDENBnoECK , doct. lov. Dissert, theol. de Theophaniis sub
velere Teslamento.
! Cf. Ginodliiiac, Hist. du dogm. chrét., lr° p., 1. 8, c. 10 et suiv., t. 2,
p. 292.
3 ScnHAM, §496, sch. 1, t. 2, p. 202.
4 De Angelis, 1. 6, c. 20, n. 25 , p. 764 : In hoc ergo puncto prior scnten
tia est, hivjusmodi apparitioncs dirinas sine interventu Angelorum a solo
Deo factas esse. Haec sententia solet attribui illis antiquis l'atribus, etc.
6 lbid., n. 28 : Secunda sententia est Deum nunquaui apparuisse ante in-
carnationem in corpore immediate et per se assumpto ah ipso Deo , vel ali-
qua divina persona, sed mediante aliquo angelo. Haec est communis sententia
scholasticorum.
0 lbid., n. 29 : Et quamvis haec sententia quidem quam jam attulimus ,
atque multorum doctorum spectatorumque \irorum auctoritate comprohavi-
mus, verissima est; duas tamen partes includit, non parum difficiles, neque
adeo evidenter certas quin nonnullos scrupulos moveant. Quarum nna est
indefinita, scilicet: non omnes apparitiones Deifactas esse per se et imme
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 13
parties dans cette assertion : la première , indéfinie , savoir,
que les apparitions de Dieu dont parle l'Ancien Testament
n'ont pas été faites « toutes » immédiatement par Dieu ; la
seconde , universelle et exclusive , que , sous l'ancienne loi ,
« aucune » de ces manifestations n'a été l'œuvre directe de
Dieu, mais qu'elles sont dues à l'intervention des anges : la
première partie lui paraît plus fondée et plus certaine que la
seconde.
Le dernier point de vue , avec toute l'exclusion qu'il com
porte, est en réalité fort contestable. Lorsque les anges sont
expressément désignés par l'auteur sacré, comme remplissant
un rôle au nom de Dieu , ce sont évidemment ces messagers
célestes qui paraissent, et non Dieu même. Dans les cas où
il est douteux s'il s'agit de Dieu ou d'un ange , que l'on in
cline pour l'ange, cela se conçoit encore , en vertu de ce prin
cipe qu'en fait de surnaturel il faut se contenter d'affirmer ce
qui suffit. Mais quand l'Écriture déclare que Dieu est apparu,
sans faire mention d'aucune intervention angélique, pour
quoi n'affirmerait- on pas alors une manifestation réellement
et immédiatement accomplie par Dieu, à moins que ces sortes
de condescendances ne soient démontrées contraires à la rai
son ou à la foi; démonstration qui, selon nous, n'a point été
faite?
L'opinion commune sur le caractère impersonnel des
théophanies s'étend, avec quelques réserves, à celles du
Nouveau Testament1. Tous mettent hors de cause l'apparition
du Verbe dans la chair, et la tiennent pour absolument im
médiate et personnelle. Il en est qui regardent comme un
privilège de la loi de grâce que Dieu apparaisse par lui-même
diate ab ipso, absque Angelorum ministerio. Alia est universalis, nimirum
in veteri Testamento nunquam Deum visiMiter hominibus apparuisse, nisi
mediis Angelis ministrantibus. Prior ergo pars certior est.
i Suabez, de Angelis, 1. 6, c. 21, n. 12, p. 784 : Nihilominus tamen di-
cendum est omnes has Dei apparitiones in novo Testamento per Angelos
factas esse... Estque commvmis sententia theologoruœ.
14 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
aux hommes 1 . D'autres 2, même parmi ceux qui admettent
une loi générale de providence, d'après laquelle les anges
seraient chargés de ces manifestations divines, en exceptent
quelques - unes , principalement celles du Père et du Saint-
Esprit sur la personne du Verbe incarné.
A vrai dire, il est difficile de voir sur quoi reposent ces
distinctions entre les antiques théophanies et les nouvelles, et,
parmi ces dernières, certaines sont si expressément affirmées
de telle ou telle personne divine, qu'on ne saurait, sans faire
violence au texte sacré, les mettre au compte d'êtres inférieurs
et intermédiaires. Ainsi, quand cette voix retentit au baptême
de Notre-Seigneur : « Celui-ci est mon Fils, en qui j'ai mis
mes complaisances, » que ce soient les anges qui aient agité
l'air, ou que les sons aient été l'effet d'une action directe de
Dieu , c'est toujours le Père qui a parlé. Pareillement, lorsque
les évangélistes racontent que l'Esprit-Saint descendit sur le
Christ, au Jourdain, sous la forme d'une colombe, que cette
colombe ait été réelle et vivante, ainsi que le veut saint Tho
mas3, ou, comme d'autres4 le prétendent, purement fantas
tique ; qu'elle ait été formée immédiatement par Dieu ou par
ses anges, il faut maintenir que c'est le Saint-Esprit en per
sonne qui s'est révélé sous ces apparences sensibles. Qu'im
porte par qui l'habit soit fait; cela ne change point la person-
1 Suarez, De Angelis, I. 6, c. 12, n. 9 et 10, p. 783 : Aliqui enim opinantur
esse veluti peculiare privilegium legis grattae ut in ea Deus per seipsum
hominibus apparere soleat.
8 Suarez, ibid., n. il , p. 784: Ideoque conveniens videtur ut postquam
Verbum per seipsum et immediate corpus induit, aliae etiam personae sub
aliquibus sensibilibus signis visibiliter se ostendant immediate ac per
seipsas. Maxime vero quando apparitio aliarum personarum super Christum
incarnatum flebat, sicut columba super ipsum descendit et vox Patris super
ipsum audita est , quia non decebat haee fieri per Angelos super Christum.
a Sum. 3 p. , q. 39, a. 7 : Et quia Spiritus Sanctus dicitur Spiritus veritatis
(Joan. xvi), ideo etiam ipse veram columbam formavit In qua appareret.
licet non as&umeret ipsam in unitatem personse.
2 S. Ambros. De Sacram. 1. 1 , c. 5 : Descendit Spiritus Sanctus in specie ,
non in veritate columbae.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 13
nalité qui le revêt. L'humanité sainte de Notre-Seigneur est
l'œuvre commune de la Trinité, et néanmoins c'est la per
sonne du Verbe qui la possède et la fait sienne par le lien
hypostatique. Sans aller jusqu'à l'intimité de cette union qui,
en fait, ne convient qu'au Fils, pourquoi Dieu et les personnes
de l'auguste Trinité ne pourraient -ils pas revêtir d'une ma
nière spéciale des formes et des symboles extérieurs qui
manifesteraient leur présence?
Mais cette présence, en quoi consisterait- elle lorsque Dieu
est partout et que les trois Personnes sont inséparables de
l'essence divine ?
Le Docteur angélique1, traitant des missions divines, ré
pond qu'il y a deux manière d'être présent : venir en un lieu
où l'on n'était pas encore, voilà la première; paraître, mais
sous un mode nouveau , à un point où l'on était déjà , c'est la
seconde. La substance divine et ses trois adorables Personnes
sont nécessairement partout où il se rencontre un êtFe ; mais
là où elles sont par essence , elles peuvent prendre un aspect
qu'elles n'avaient pas. Cet aspect nouveau explique toutes les
apparitions de Dieu dans le monde. Il constitue la mission
divine pour les deux personnes qui procèdent, c'est-à-dire
pour le Fils et le Saint-Esprit : mission invisible, s'il
s'agit de la grâce ; mission visible quand l'intervention
s'accomplit sous une apparence corporelle. La personne du
Père, ne relevant que d'elle-même, et conséquemment
n'étant point susceptible d'être envoyée, peut apparaître,
mais de son propre mouvement et non en vertu d'une mis
sion 2.
En résumé, les apparitions de Dieu, dans l'unité de sa na
ture ou comme Trinité, se réduisent à donner à l'homme, par
1 S. Thom. 1 p., q. 43, a. 1. Ostenditur etiam habitudo ad terminum ad
quem mittitur, ut aliquo modo ibi esse incipiat, vel quia prius ibi omnino
non erat quo mittitur, vel incipiat ibi aliquo modo esse quo prius non erat.
2 Ibid., 1 p., q. 43, a. 4.
16 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
un signe sensible, un témoignage positif et spécial de sa pré
sence et de ses volontés.
Quant à l'exécution matérielle de ce signe révélateur, on
peut admettre, si l'on veut, avec l'École, que les anges con
courent à le produire, quoique ce soit peut-être compliquer
le mécanisme de la création et de la providence. Ne serait-il
pas plus simple de dire, avec saint Augustin1, que toute
créature étant l'œuvre commune de la Trinité : et la voix du
Père au Thabor, et la chair du Fils dans l'Incarnation , et la
colombe du Saint-Esprit au Jourdain , et ainsi de toutes les
autres théophanies, ont été réalisées par la coopération simul
tanée et indivisible des trois divines Personnes.
V. — Nous avons dit que Dieu pouvait également appa
raître , et comme Un , et comme Trinité , en visions imagi
naires.
Quand il se révèle pendant le sommeil, on peut, en géné
ral, considérer ces manifestations comme purement repré
sentatives. Pareillement, quand il est dit que Dieu s'est mon
tré en vision2, ou encore dans le temps de la nuit3, il s'agit
presque toujours de visions imaginaires, à moins toutefois
que le récit ne donne à entendre autre chose , comme par
exemple lorsque la voix du Seigneur éveille par trois fois le
jeune Samuel, pour lui confier ses desseins de justice sur le
grand prêtre Héli et sur ses enfants *.
Les révélations imaginaires où Dieu apparaît avec le carac
tère de son unité , sont en grand nombre dans l'Ecriture et
dans les vies des Saints. Elles se rencontrent plusieurs fois
1 Epist. 169. Evodio,n. 6, p. 365 : Ita nullam esse creaturam qua vel
solus Pater, vel solus Filius , vel solus Spiritus Sanctus demonstretur, quam
non simul Trinitas operetur, quae inseparabiliter operatur : ac per hoc nec
vocem Patris , nec animam et carnem Filii nec colunxbani Spiritus Sancti ,
esse factam, nisi eadem cooperante Trinitate.
s Gen. xv, 1. Factus est senno Domini ad Abram per visionem.
3 Num. xii, 6. Dan. vu, 2, 7.— Act. xvm, 9.
4 I Reg. m.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 17
dans l'histoire d'Abraham", d'Isaac* et de Jacob*, et plus
souvent encore dans les prophètes, à qui Dieu faisait enten
dre par des représentations mentales ses grandeurs, ses mi
séricordes et sa justice : Isaïe * le voit dans son temple et sur
son trône, entouré des séraphins qui adorent sa majesté
et chantent sa gloire; Jérémie * sent sa main toucher ses
lèvres pour lui conférer la grâce et la mission prophétiques;
Ézéchiel * l'aperçoit sur son char mystérieux, image de
l'Église.
Ces manifestations symboliques s'accomplissent sous les
formes les plus variées. Dieu se découvre à la bienheureuse
0sanne de Mantoue ", tantôt sous les traits majestueux d'un
vieillard, tantôt comme un jeune homme dans l'éclat de la
force et de la beauté, d'autres fois par une sorte d'immensité
lumineuse où l'esprit ne saisit point de limite et ne peut
décider s'il est en présence d'un seul ou de plusieurs, c'est-à
dire si c'est l'unité divine qui se révèle ou la Trinité.
La Trinité, en effet, se manifeste également dans les sym
boles de la vision imaginaire, ainsi que l'attestent les révéla
tions de la bienheureuse Osanne elle-même* et celles de plu
sieurs autres saintes âmes.
La bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque en rapporte
d'elle-même un exemple remarquable. « Notre-Seigneur, ra
1 [Link], 1, 12;xx, 3.
2 Gen. xxvI, 24,
* Gen. xxvIII, 12-16; xxxI, 11.
4 Is. vI.
5 Jerem. 1,9.
* Ezech. II, 1.
7 F. SYLvEsT. BB. 18 jun., t. 24, c. 1, p.572. Nunc senilem Deus maximus
gerebat aspectum, modo juvenis triginta aut circiter annos nati speciem
afferebat, aliquando in immensum ex aucto splendore unus aut plures es
sent deprehendi haud poterat. Nunquam tamen humana, sed spirituali tan
tummodo præsentia videbatur indutus.
* BB. 18 jun., t. 24, c. 1, p. 573, n. 69 : Ab iis conspicua luce vallatis,
aliud splendidissimum jubar in modum flammæ prodibat, quod in unum
cum sene et adolescente videbatur coire naturam, ita ut alter ab altero se
cerni haudquaquam posset. -
II 2
18 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LE3 VISIONS
conte-t-elle1, me continuant toujours ses grâces, je reçus
cette incomparable qu'il me sembla, pendant une défaillance
qui m'avait pris, que les trois Personnes de l'adorable Tri
nité se présentèrent à moi et firent sentir de grandes conso
lations à mon âme. Mais ne pouvant m'expliquer de ce qui se
passa alors [je n'en dirai rien], sinon qu'il me sembh que le
Père éternel, me présentant une grosse croix toute hérissée
d'épines , accompagnée de tous les autres instruments de la
Passion, me dit : « Tiens, ma fille, je te fais le même pré
sent qu'à mon Fils bien- aimé. » — « Et moi, me dit mon
Seigneur Jésus -Christ, je t'y attacherai comme j'y ai été
attaché , et je t'y tiendrai fidèle compagnie. » La troisième de
ces adorables Personnes me dit « que Lui , qui n'était qu'a
mour, m'y consommerait en me purifiant ». Mon âme de
meura dans une paix et une joie inconcevables, car l'impres
sion qu'y firent ces divines Personnes ne s'est jamais effacée.
Elles me furent représentées sous la forme de trois jeunes
hommes vêtus de blanc, tout resplendissants de lumière, de
même âge, grandeur et beauté. »
Nous ne connaissons point dans l'Écriture de semblable
représentation collective des trois divines Personnes; mais,
dans la célèbre vision de Daniel , sur les quatre grands em
pires auxquels succède l'Eglise de Jésus-Christ, on voit appa
raître le Père, que le prophète appelle l'Ancien des jours, et
le Verbe incarné, qu'il nomme expressément le Fils de
l'homme. « Comme je regardais, dit-il2, des trônes furent
dressés, et l'Ancien des jours s'assit. Son vêtement avait la
blancheur de la neige ; les cheveux de sa tête ressemblaient
à la laine la plus pure; son trône était embrasé, et ses roues
lançaient des traits de flamme. Un fleuve de feu sortait de
devant sa face ; il était servi par un million de ministres, et
1 Sa Vie, par elle-même , t. 2, p. 384.
* Daniel, vit, 9-14. Trad. de H. Laotiens, More, choisis de la Bible,
p. 322.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 19
des millions d'autres se tenaient en sa présence. Enfin j'a
perçus, dans cette vision de nuit, le Fils de l'homme qui ve
nait sur les nuées du ciel. Il s'avança jusqu'à l'Ancien des
jours et lui fut présenté; il reçut de Lui la puissance, la
gloire et la royauté, pour être servi par tous les peuples de
toute tribu, de toute langue, avec un pouvoir qui devait
être éternel et indestructible, et un empire qui ne devait
jamais tomber. »
La Sagesse divine, quise personnifie dans le Verbe, appa
raît sous la ravissante figure d'une vierge à saint Laurent
Justinien, encore flottant entre le monde et Dieu, à l'âge où
les impressions de la chair ont toute leur puissance. « O jeune
homme bien-aimé, lui dit-elle, en le regardant d'un visage
où reluisaient la beauté et la bonté, pourquoi répandre ton
cœur et chercher la paix dans la multitude des choses qui
passent? L'apaisement que tu poursuis, c'est moi qui le
donne; et tes désirs seront comblés, je t'en fais la promesse,
si tu veux m'accepter pour épouse. » Et le jeune homme lui
demandant son nom, sa race et ses titres: «Je suis, lui ré
pondit-elle, la Sagesse de Dieu, qui,pour réparer l'humanité,
ai revêtu la nature humaine. » - « Je lui promis ma foi,
poursuit saint Laurent Justinien - car c'est de lui-même que
nous tenons ce récit", et après m'avoir donné le baiser de
paix, je la vis s'éloigner, rayonnante de joie. »
1 Fasciculus amoris, c. 16, fo CLxxxiv, b : Eram et ego aliquando vestri
similis, quærens anxio æstuantique desiderio pacem in extrinsecis, nec in
[Link] divina præventus gratia, dum sic laborarem, speciocissima
quædam sole splendidior, balsamoque suavior mihi apparere dignata est,
cujus nomen omnino ignorabam. Hæc namque propius accedens, venustovultu
placidoque affatu inquit : O juvenis in me diligende, cur effundis cor tuum,
pacemque sectando variaris per multa? Quod quæris, in me est; quod con
cupiscis, tibi polliceor spondeoque, si tamen me in sponsam haberevolueris.
Quum vero,in his positus, nomen ipsius, dignitatem et genus scire perop
tarem, adjecit se Dei Sapientiam vocariet esse, quæ in temporis plenitudine
pro hominum reconciliatione humanam formam suscepit. Cui cum ingenti
gaudio dum præbuissem assensum, dato pacis osculo, laeta discessit. Hanc
itaque amavi ut sponsam.
20 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Le bienheureux Henri Suso, de l'ordre de Saint-Dominique,
s'était épris, dès son adolescence, d'une sainte passion pour
la Sagesse, et son cœur s'embrasait aux descriptions admira
bles qu'en font les Livres sacrés. En entendant ces paroles 1 :
« La Sagesse est plus belle que le soleil , plus élevée que les
étoiles, et, si on la compare à la lumière, elle l'emportera...;
je l'ai aimée et recherchée dès ma jeunesse ; j'ai demandé
à l'avoir pour épouse , et je suis devenu l'admirateur de sa
beauté, » il s'était résolu, comme le Sage, à en faire son
épouse, à se vouer à son service et à son amour. Mais,
cette Sagesse qui dispense tous les biens à ceux qui l'ai
ment, est-ce Dieu ou un être humain, un homme ou une
femme , le symbole de la science ou celui de l'astuce ; qu'est-
ce enfin? Ce problème agitait l'esprit de ce bienheureux
amant : « Oh ! se disait-il, si je pouvais une seule fois la voir
et lui parler! » La Sagesse exauça ses pieux désirs. Elle lui
apparut, loin au-dessus de sa tête , soutenue par une colonne
de nuée, assise sur un trône d'ivoire, brillante comme l'étoile
du matin, ou plutôt comme le soleil dans tout son éclat. Sa
couronne était l'éternité; son vêtement, la félicité; son lan
gage, la douceur; ses embrassements, la satiété de tout bien.
Elle paraissait à la fois proche et éloignée , sublime et humble ,
évidente et cachée, simple, familière et pourtant incompré
hensible ; plus élevée que les hauteurs des cieux et plus pro
fonde que l'abîme ; elle atteignait du commencement à la fin
avec force, et disposait toutes choses avec suavité. C'était
d'abord une gracieuse jeune fille, et bientôt sa figure devenait
celle d'un très-beau jeune homme; puis, c'était une maî
tresse très-habile en toutes sortes d'arts, aimable à tous. En
fin , se tournant vers son favori , et lui souriant avec autant
de grâce que de majesté, elle lui adressait ces douces paroles :
« Mon fils, donne-moi ton cœur. » Et lui, alors, de se pré-
1 Sap. vu, 29.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 21
cipiter à ses pieds pour lui rendre les plus amoureuses et les
plus humbles actions de grâces".
Le Saint-Esprit se révèle aussi en vision imaginaire, ordi
nairement sous les symboles qui lui sont consacrés, le feu et
la colombe. Ces sortes d'apparitions se rencontrent plus d'une
fois dans la vie de sainte Élisabeth de Sconauge. Nous ne
citerons que le trait suivant, qu'elle nous raconte elle
même*.
Un jour de Pentecôte, avant la célébration des saints mys
tères, elle entre en extase et voit, assemblés au Cénacle, les
disciples et la Mère du Sauveur : tout à coup une flamme
descend du ciel d'un mouvement rapide et se repose sur cha
cun d'eux, et eux aussitôt de se lever et de sortir, la joie
sur le visage et la confiance dans l'âme, pour annoncer au
peuple la parole de Dieu. Après cette vision, elle re
vient à elle-même et se retrouve à ces paroles de l'office :
« L'Esprit-Saint, sortant du trône éternel, a pénétré
invisiblement le cœur des apôtres. » Dès que la messe com
mence, elle retombe en extase, et aperçoit comme un rayon
très-brillantde lumière qui se prolonge du ciel jusqu'à l'au
1 SURIUs. BB. 25 jan ,t. 3, p. 269, n. [Link] omnino certum atque statu
tum est mihisapientiam sponsæ loco assumere, ejusque amori et servitio me
mancipare. Atque utinam, ait, vel semel illius videndi et alloquendi copia
præberetur !Quæ aut qualis est quæ tam mira de se prædicat, tot ac tanta
pollicetur? Estne Deus aut homo, vir an femina, scientia vel astutia, aut
quid tandem est? Dum his flagraret [Link] schemate videndam se
illi præbuit : Longe supra ipsum ferebaturin columna nubis, etc. Dum ele
gantis puellæ specie teneri videbatur, mox pulcherrimi juvenis præ se fe
rebat imaginem. Nonnunquam ceu artium omnium peritissimam se præbe
bat amicam, cunctis amabilem. Itaque dulcissime ad eum se convertens et
comiter, non tamen sine quadam divina majestate, illi arridens, benigne his
eum verbis affata est : Præbe, fili, cor tuum [Link] vero vestigiis illius
advolutus, medullitus ac humillimegratias illi egit.
2 EGBERT. BB.17jun., t. 24, p. 514, n. 60 : ln die Pentecostes ante cele
brationem Missæ, cum essem in extasi, vidi rursus discipulos congregatos.
Cumque inchoaretur officium Missæ, rursus in extasim veni: et vidi quasi
fulgidissimum radium lucis, de cœlo usque ad altare porrectum. Et venit
per medium ejus columba speciosa quam videre soleo, ferens in ore quiddam
rubrum quasi flammam ignis, grandiusculum quam solebat.
22 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
tel, et, au milieu, la belle colombe qu'elle avait coutume de
voir, portant à son bec quelque chose de rouge, comme une
flamme de feu. La mystérieuse colombe se repose d'abord,
les ailes étendues, sur la tête du prêtre et laisse tomber sur
lui comme une goutte de ce qu'elle tenait à sa bouche ; elle
fait de même sur chacun des ministres , puis elle s'arrête sur
l'autel. « Alors, continue la pieuse vierge, je revins de mon
extase, et je priai notre maîtresse de recommander aux sœurs
un redoublement de ferveur, dans l'espoir de ce qui allait
arriver. En effet, la messe finie, au moment où nous allions
communier, je fus reprise par i'extase, et, pendant que les
sœurs recevaient la divine Eucharistie, je vis la même co
lombe voltiger sur elles , et distribuer à chacune de la flamme
mystérieuse. »
Au témoignage de Nicéphore, le moine Jean voit en songe
le Saint-Esprit communiquer son inspiration à saint Siméon 1
le Jeune , sous la forme d'un rayon de miel exprimé sur sa
tête.
VI. — Comme pour les apparitions externes, le sentiment
le plus général est que les visions imaginaires sont dues à
l'intervention des anges, et que, de la part de Dieu, elles sont
impersonnelles 2.
Ici reviennent les observations et les réserves que nous
avons déjà faites. Existe-t-il une raison ou une argumentation
péremptoires qui forcent à admettre que Dieu n'intervient
pas réellement dans les visions imaginaires où il se révèle
lui-même , et que toutes ces représentations sont par consé
quent impersonnelles? La persuasion où sont la plupart des
1 BB. 24 maii, t. 18, p. 322. Narrabatque quomodo nocte illa per somnium
divina quaedam virtus oblata sibi fuisset, quae dextoa expressum e favo mel
effundebat ac Symeonem multiplici scientia informabat, etc.
2 Schram, § 503 , sch. 1, t. 4, p. 218: Quoties in S. Scriptura vel alibi
dicitur Deus invisibiliter imaginarie apparuisse, intelligendum est hoc fac
tuni fuisse a Deo , ministerie- Angelorum, invisibiliter nomine Dei inter-
venientium.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 23
âmes favorisées de ces grâces, que Dieu en est le véritable
auteur, semble avoir autant de poids que les théories qui y
contredisent. Que les anges puissent concourir à ces effets,
ou même les produire, on aurait tort de le contester ; et lors
que cette intervention est authentiquement attestée, il y aurait
témérité et inconvenance à opposer des dénégations ou même
à élever des doutes. Mais ériger en principe que ces sortes de
visions s'opèrent toujours par le ministère des esprits bien
heureux , n'est-ce pas trop affirmer? C'est surtout trop affir
mer, selon nous, que de refuser aux théophanies mentales tout
caractère personnel, et toute présence réelle de la part de
Dieu ou des Personnes divines ; car Dieu et les Personnes de
l'adorable Trinité peuvent aussi bien se manifester par des
symboles imaginaires que par des représentations extérieures.
Et il importe peu, nous l'avons déjà fait observer, que le ma
tériel de la vision, si l'on peut s'exprimer de la sorte, soit
l'œuvre du Créateur ou de ses anges; cela n'empêche point
que Dieu ou les Personnes divines ne soient présents sous ces
apparences qui s'accomplissent en leur nom.
VII. — Les visions sensibles conviennent de préférence à la
nature de l'homme , mais la vision intellectuelle est plus en
harmonie avec la nature de Dieu ; on comprend donc que
pour Dieu , qui est tout être et tout esprit , la meilleure ma
nière de se révéler soit de s'adresser directement à l'intelli
gence sans passer par les sens.
C'est ainsi qu'il communiquait avec Moïse : «Le Seigneur,
dit l'Écriture1, parlait à Moïse face à face, comme un homme
a accoutumé de parler à son ami; » langage qui ne doit point
s'entendre des visions externes ou imaginaires, que Dieu lui-
même semble exclure de la part privilégiée faite à son ser
viteur. C'est, du moins, l'interprétation commune donnée à
ces paroles des Nombres 2 : « S'il y a parmi vous un prophète
1 Exod. xxxm ,11.
2 xii , 6 , 7.
24 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
du Seigneur, je lui apparaîtrai en vision ou je lui parlerai en
songe; mais il n'en est pas ainsi de Moïse, mon serviteur très
fidèle dans toute ma maison; car pour lui je lui parle bou
che à bouche ; et c'est ouvertement, et non par énigmes et
par figures, qu'il voit le Seigneur. »
La loi nouvelle a vu souvent se reproduire ces commu
nications divines. Plusieurs auteurs croient qu'elles furent
accordées à Augustin et à Monique, pendant cet entretien
sublime raconté par le saint docteur au livre de ses CoNFEs
SIONS.
« Le jour approchait, dit-il", où ma mère allait sortir de
cette vie, et ce jour vous étant connu, Seigneur : nous, nous
l'ignorions; il arriva, je le crois ainsi, par la secrète conduite
de votre sagesse, que nous nous trouvâmes seuls, elle et moi,
appuyés à une fenêtre qui donnait sur le jardin de la maison
où nous étions logés, dans cette ville d'Ostie, où, hors du tu
multe du monde, nous nous disposions, après les fatigues
d'un long voyage, à prendre la mer. Étant donc seuls, nous
nous entretenions avec une douceur ineffable, et oubliant le
passé pour ne plus penser qu'à l'avenir, nous nous deman
dions entre nous, en présence de la Vérité qui est vous-même,
ce que sera, dans l'éternité, la vie desSaints, cette vie que
nul œil n'a vue, que nulle oreille n'a entendue, et que le cœur
de l'homme n'a point sentie. Et nous aspirions des lèvres de
1 Confess. l. 9, c. 10, p.215 : Impendente autem die, quo ex hac vita
erat exitura., Colloquebamur ergo solivalde dulciter, et præterita oblivis
centes, in ea quæ ante sunt extenti, quærebamus inter nos apud præsentem
veritatem, quod tu es, qualis futura esset vita æterna [Link]
ad eum finem sermo perduceretur ut carnalium sensuum delectatio quan
talibet luce corporea, præ illius vitæ jucunditate, non comparatione, sed ne
commemoratione quidem digna videretur; erigentes nos ardentiore affectu
in idipsum, perambulavimus gradatim cuncta corporalia.; et venimus in
mentes nostras, et transcendimus eas ut attingeremus regionem ubertatis
indeficientis : ubi pascis Israel in æternum veritatis pabulo. Et dum loqui
mur et hinniamus illi, attingimus eam modice, toto ictu cordis; et suspi
ravimus, et reliquimus ibi religatas primitias spiritus, et remeavimus ad
strepitum oris nostri, ubi verbum incipitur et finitur.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 23
l'âme à ces sources sublimes de votre fontaine , de la fontaine
de vie qui est en vous, afin que, en étant arrosés autant que
nous en étions capables, nous pussions, en quelque sorte,
atteindre par nos pensées jusqu'à une si grande chose.
« Et la conclusion de nos discours était, que la plus vive
délectation des sens , dans le plus grand éclat de beauté et de
splendeur corporelle, non seulement n'était pas digne d'entrer
en parallèle avec la félicité d'une telle vie , mais ne méritait
pas même d'être nommée. Emportés donc par un nouvel
élan d'amour vers cette immuable félicité , nous traversâmes
l'une après l'autre toutes les choses corporelles, et ce ciel
même d'où le soleil, la lune et les étoiles répandent sur la
terre leur lumière. Et montant encore plus haut, dans nos
pensées, dans nos paroles, dans le ravissement que nous cau
saient vos œuvres, nous en vînmes à nos âmes ; et nous pas
sâmes encore au delà pour arriver enfin à cette région d'in
épuisable abondance ou vous repaissez éternellement les âmes
du céleste aliment de la vérité , où la vie est la sagesse même
qui a fait toutes ces choses , et toutes celles qui ont été , et
toutes celles qui seront, cette sagesse qui n'a point été faite,
mais qui est telle qu'elle a toujours été et qu'elle sera tou
jours; ou, pour mieux dire, qui n'a point été et qui ne sera
point, mais qui est simplement, parce qu'elle est éternelle;
car, avoir commencé et devoir être, ce n'est pas être éter
nel.
« Or, tandis que nous parlions ainsi et que nous soupi
rions vers cette vie bienheureuse, nous l'atteignîmes tant
soit peu, par un plein bond du cœur; mais bientôt, en gémis
sant et toujours rattachés par le souvenir à ces prémices de
l'esprit, nous dûmes revenir au bruit de nos lèvres, à la
parole qui a un commencement et une fin. »
Ce bond du cœur, cette suspension momentanée de l'esprit
sur la vérité immuable et éternelle, par-dessusle bruit des créa
tures et les images des sens, semble bien indiquer une entre
26 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
vue surnaturelleetpurementintellectuelle entrel'âme et Dieu1.
Écoutons encore sainte Madeleine de Pazzi nous décrire
une semblable vision.
« Était-ce dans mon corps ou hors de mon corps, je l'i
gnorais, dit-elle*, mais je voyais Dieu, étant à lui-même sa
gloire, s'aimant lui-même, se connaissant à fond, et se com
prenant seul infiniment ; aimant ses créatures d'un amour
très -pur et sans bornes, et, dans l'union d'une indivisible
Trinité, subsistant un seul Dieu, infini en amour, et d'une
souveraine, incompréhensible et inscrutable bonté. Ainsi éta
blie en Dieu, je n'avais plus aucun sentiment de moi-même,
et je ne tue voyais qu'en Dieu, non que mon regard portât sur
moi-même, mais sur Dieu seul, autant que cette intuition est
permise à la créature préparée et enflammée par l'amour,
mais encore revêtue de la chair mortelle. Je demeurai près
d'une heure dans cette contemplation, selon que j'ai pu en
juger en retrouvant mes sens. »
Dans ces admirables communications, Dieu dévoile tantôt
un aspect de lui - même et tantôt un autre : l'éclat de sa lu
mière, sa majesté et sa suavité3, son infinitude et sa puis
sance 4, sa resplendissante beauté s, sa bonté , source de tout
1 Cf. BotfA. De discret, spir. c. 18, n. 3, p. 299.— Schram, § 506, t. 2, p. 223.
2 V. Puecrai. BB. 25 maii, 1. 19, p. 184, n. 22. Nesciebam, inquit, vivane
an mortua, extra an intra corpus essem; sed solum videbam Deum, in
seipso gloriosum, seipsum amare, seipsum intime cognoscere solumque
seipsum infinite comprehendere; amare autem creaturas purissimo et infi-
nito amore; atque in unione unius individuae Tiinitatis , unum subsistere
Deum amoris infiniti, summœ, incomprehensibilis et inscrutabilis bonitatis.
3 La B. Osanne de Mantoue. BB. 18 jun., t. 24, p. 621 , n. 99. Magisque
fruebar claritate, suavitate et majestate aeterna quam antea unquam. Ut
autem porro dicam qualitatem et quantitatem istius incirconscripti luminis,
i ! impossibile prorsus est.
4 La B. Angèle de Fougtto. BB. 4 jan., t. 1, p. 195, n. 61. Ego volo tibi
ostendere de potentia mea. Et statim fuerunt aperti oculi animae meae et
videbam plenitudinem Dei in qna comprehendebam totum mundum..., et
videbam potentiam Dei excedere omnia et implere omnia. Et dixit alibi :
Ostendi tibi aliquid de potentia mea.
5 Ibid., p. 194, n. 58 : Vidi summam pulchritudinem contioentem omne
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 27
bien ; sa vérité1, principe de toute vérité, et sa parfaite jus
tice; son éternité2, son immensité, son immutabilité : en un
mot , les divers attributs qui caractérisent son être et le dis
tinguent de tout ce qui est créé et fini.
Vllf. — Non seulement Dieu manifeste ses attributs et la
splendeur de son être , il révèle encore à quelques âmes privi
légiées le mystère de la trinité de ses personnes. Ces com
munications sont généralement réservées aux plus parfaits et
couronnent les faveurs divines dans l'ordre mystique, ainsi
que nous l'avons dit en parlant du mariage spirituel.
Sainte Térèse 3 raconte d'elle-même que, récitant un
jour le symbole de saint Athanase où se trouve énoncé avec
tant de précision le dogme de la Trinité , il lui fut donné de
comprendre de quelle manière un seul Dieu subsiste en trois
personnes , si clairement qu'elle en demeura tout à la fois
extrêmement surprise et consolée, et que cela lui servit
beaucoup pour connaître Dieu et ses merveilles.
Sainte Julienne4 du Mont-Cornillon , à qui est due l'insti
tution de la fête solennelle du saint Sacrement, reçut la
même connaissance de la Trinité , au moment où elle récitait
la doxologie d'une hymne de l'office divin, consacrée à la
commune invocation du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Elle
voyait la Trinité dans l'Unité, et l'Unité dans la Trinité;
bonum , et crames sancti stabant ante illam pulcherrimam majestatem ad
laudandum eam.
1 St0 Térèse, sa Vie, c. 40. Cette Vérité, qui daigna alors se montrer à
moi, est en soi-même vérité, elle est sans commencement et sans fin, et
toutes les autres vérités dépendent de cette Vérité, comme tons les autres
amours de cet Amour, et toutes les autres grandeurs de cette Grandeur.
2 La B. Angèle de F. BB. 4 jau., t. 1 , p. 195 , n. 05. Una tamen vice ele-
vata fuit anima et videbat quod istud quod ego quaerebam non habebat
initium nec finem. .; videbat Dei potentiam inenarrabilom, et videbat Dei
voluntatem, et justitiam, et bonitatem.
3 Sa Vie, ch. 39.
* BB. 5 april., t. 10, p. 449, n. 20. Contemplabatur igitur mundi cordis
ocnAis Trinitatem in Dnitate, et Unitatem in Trmitate : Trinitatem in Per-
sonarum proprietate , Unitatem in simplici substantia, essentia et natura.
28 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
la Trinité dans la propriété des Personnes, l'Unité dans
la simplicité de la substance , de l'essence et de la nature ;
comment la Divinité , multiple dans ses Personnes , ne perd
rien de la simplicité de sa substance, de son essence, de sa
nature.
Chacune des trois divines Personnes peut se manifester
séparément. Cependant l'apparition du Père seul est fort rare,
si toutefois elle s'est rencontrée jamais. Les deux autres Per
sonnes se révèlent plus fréquemment aux yeux de l'esprit ;
mais , nous l'avons dit en décrivant le cérémonial des noces
mystiques, c'est principalement le Verbe qui apparaît de la
sorte , en sa qualité d'époux des âmes. Près de mourir, et
sur le point de se réunir à ce céleste Époux , sainte Angèle
de Foligno 1 le voyait dans une vision anticipée de la gloire ,
mais si clairement, disait- elle, qu'elle comprenait ce qu'est le
Verbe éternel , et tout ce que signifie ce mot , le Verbe , ce
Verbe qui a daigné s'incarner pour nous. Et le Verbe, pas
sant lui-même en elle , lui donnant en tout son être un sen
timent délicieux de sa présence par une touche divine et un
embrassement ineffable , lui disait : « Viens , ma bien-aimée ,
mon épouse tendrement chérie, car tous les Saints t'attendent
dans la joie. Je ne te confierai pas aux anges ni aux autres
bienheureux pour qu'ils t'emmènent; c'est moi, moi en per
sonne, qui viendrai te recueillir et t'élèverai jusqu'à moi;
car tu as gagné mon cœur et mérité toutes mes complai
sances. »
IX. — Ces manifestations de Dieu sont plus ou moins dis-
> BB. 4 jan., t. 1 , p. 234 , 11. 259 : Et tune ostendit mihi ipsum sponsum
Verbum aeternum , ita quod modo intelligo quid est Verbum , et quid est
dicere Verbum, scilicet Verbum quod voluit incamari pro me; et ipsum
Verbum transitum fecit per me, et totam me tetigit, et amplexatus est me
et dixit mihi : Veni , dilecta mea , sponsa amata cum vera dilectione ; veni ,
quia omnes Sancti expectant te cum laetitia. Dixit etiam mihi : Ego non
committam te Angelis nec aliis sanctis ut te deducant, sed ego personaliter
veniam pro te, et assumam te ad me; tu enim mihi facta es conveniens, et
grata meae majestati.
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 29
tinctes , ainsi que nous l'avons fait observer en parlant de la
vision intellectuelle en général, et ce que nous avons dit
des trois degrés qui se rencontrent dans cette vision, ne
s'entend et ne s'applique entièrement que lorsqu'il s'agit de
Dieu.
On s'élève donc à cette divine connaissance de trois ma
nières, ou par trois ascensions graduelles1. La première, que
les Mystiques ont appelée la vision obscure ou caligineuse,
consiste en une clarté surabondante qui envahit l'âme et
semble lui cacher Dieu, même en le lui révélant, et cela,
parce qu'elle le montre, moins en lui-même que par la com
paraison avec les créatures, lesquelles, accumulées les unes
sur les autres avec leur multitude et leur perfection de na
ture et de grâce , n'approchent pas de la splendeur de l'Être
infini qui inonde tout de sa lumière, soutient et pénètre tout
de sa vertu, sans se dévoiler lui-même, sinon commè gran
deur incompréhensible et inscrutable profondeur2.
C'est là cette notion négative de Dieu, tant exaltée par saint
Denis, et, à sa suite, par tous les Mystiques, comme la voie la
plus directe pour élever à Dieu, voie tout à la fois pleine
d'ombre et de lumière ; dont la lumière tombe sur l'incom
préhensible infinitude et l'incommensurable perfection de
l'Être divin dévoilées au regard de l'esprit avec l'éclat de
l'évidence ; et l'ombre , sur ces profondeurs mêmes où Dieu
cache son essence , et dont aucune intelligence créée ne peut
sonder les abîmes.
« Voss, Compend. Scabamelli , 1. 2 , p. 2, c. 1 , a. 3 , p. 375 : Primo videri
potestvisione intellectuali Deusipse, ejus imitas naturaeet trinitas persona-
rum, et hoc triplici modo; primo quidem per visionem in caligine; secundo,
per visionem claram et manifestam, nondum tamen intuitivam; et tertio, per
visionem intuitivam , sine ullo medio etabsque omni velamine a facie ad faciem .
* Alvarez de Paz , De grad. conlempl. 1. 6 , P. 3, c. 13 , t. 6, p. 606 : Est
ergo Tisio intellectualis Dei in caligine cognitio illa, qua, Iranscursis omni
bus creaturis , et relictis omnibus similitudinibus mysteriorum etiam super-
naturalium, in Deum, ut incomprehensibilem , et nobis incogitabilem, et
inintelligibilem ferimur, et eo quasi pelago inflnitae essentiae quam ignora-
mus , penitus absorbemur.
30 PHÉNOM. DE L'oRDRE INTELLECTUEL : LEs vIsIoNs
« Trinité qui surpasse tout, s'écrie l'Aréopagite dans l'in
vocation qui ouvre sa THÉoLoGE MYSTIQUE", toi qui es l'inspi
ratrice infiniment sainte et souverainement bonne de la divine
Sagesse des chrétiens, conduis-nous à cette hauteur, la plus
inconnue, la plus lumineuse, la plus sublime des oracles
mystiques, où les simples, absolus et immuables mystères
de la théologie se découvrent dans l'obscurité plus que lumi
neuse d'un silence qui dévoile tous les secrets : obscurité qui
fait resplendir, au sein d'épaisses ténèbres, d'incomparables
clartés, et, sous des ombres où l'on ne touche rien, où l'on
ne peut rien voir, éblouit et remplit les intelligences de ra
vissantes splendeurs. »
Il faut le remarquer, cette connaissance négative de Dieu
n'est pas le résultat d'un travail successif d'élimination, mais
elle consiste en un regard unique et simple, par lequel l'es
prit plonge et se perd dans l'océan infini des perfections di
vines; et cette vue porte tout entière sur l'infinitude, l'incom
préhensibilité et l'insondable profondeur de Dieu. On semble
n'apercevoir en lui que ce qu'il n'est pas; et c'est alors qu'on
a le mieux saisi ce qu'il est*.
1 Theol. myst. c. [Link], Patr. gr. t. 3, col. [Link] supernaturalis,
et supraquam divina et supraquam bona theosophiæ Christianorum præses,
dirige nos ad mysticorum oraculorum plusquam indemonstrabile, et plusquam
lucens, et summum fastigium, ubi simplicia, et absoluta, et immutabilia
theologiæ mysteria aperiuntur in caligine plusquam lucente silentii arcana
docentis; quæ in obscuritate tenebricosissima plusquam clarissime super
lucet, et in omnimoda intangibilitate atque invisibilitate, præpulchris splen
doribus mentes oculis captas superadimplet.
2 ALvAREz de PAz, De grad. contempl. l. 5, P. 3, c. 13, p.606 : Hæc itaque
visio non est aliqua consideratio inductiva hominis a Deo perfectiones
creatas subtrahentis elaborata; sed inspectio quædam simplex et veluti im
provisa, et subita intellectui contemplantis immissa. Ea inspicitur Deus ut
il quod non est, et tamen maxime cognoscitur secundum id quod est.
Quia, dum nihil limitatum etfinitum apprehenditur, in quoddam ens illimi
tatum et infinitum, cujus essentia, et substantia, et modus sine modo nesci
tur, intellectus pure inspiciens raptatur. Nihil videt, sed id quod totum est
et extra quod nihil est, sibi videndum, et amore amplectendum sibi pro
poni cognoscit. Igitur non videndo videt, et videndo non videt; quia velut
quamdam obscuritatem et quamdam nebulam, omnem lucem contingentem
LES OBJETS DE LA VISION : DIEU 31
« L'âme doncvoit Dieu dans l'obscurité, dit Bona , lors
que, s'élevant au-dessus de toutes les créatures et de toutes
les similitudes, elle se porte en Dieu même, en tant qu'in
connu et inintelligible à tout regard créé; et qu'elle voit plu
tôt ce qu'il n'est pas que ce qu'il est; découvrant dans ces
mystérieuses ténèbres une immense perfection qui surpasse
infiniment toute sagesse, toute puissance, toute bonté, toute
beauté, et tout ce que l'on peut concevoir. Dans cette vision,
à laquelle elle s'élève, non par sa propre vertu, mais par un
regard simple et imprévu que Dieu lui donne de lui-même,
l'âme, cessant d'être à elle, par l'élan de l'admiration et de
l'amour, se trouve absorbée, comme en une mer profonde,
dans l'immensité de ce Dieu qu'elle voit, en constatant son
impuissance à le voir. »
La seconde manière, pour Dieu, de se manifester, est une
sorte de milieu entre l'obscurité et la pleine lumière*. Dieu se
montre, non p'us par voie de négation, mais par un aspect
positif de lui-même, révélant soit l'ensemble de ses attributs
ou seulement quelques-uns en particulier, soit le mystère
même de son essence, c'est-à-dire la trinité des personnes
dans l'unité de nature,» mais pas encore avec la plénitude de
la gloire. Cette seconde espèce de vision, comparée à la pré
cédente, peut être appelée claire et lumineuse.
[Link] non videt, quia obscuritas non videtur; et videt, quia
immensa lux quasitenebris cooperta conspicitur.
1 De discret. spir. c. 18, n. 6 , p. 302: Tunc itaque mens Deum videt in
caligine, cum omnes creaturas atque omnes similitudines transcendens, in
Deum fertur tanquam ignotum et inintelligibilem idque magis conspicit
quod non est, quam quod est : detegens in ea obscuritate immensam per
fectionem, quæ omnem sapientiam, potentiam, bonitatem, pulchritudinem,
et quidquid aliud concipi potest in infinitum excedit. In qua visione posita,
anima, non propria industria, sed simplici quadam et improvisa inspectione
a Deo immissa, præ admiratione et amore a seipsa deficiens, ejus quem non
videndo videt, immensitate quasi pelago absorbetur.
2 BoNA. De discret. spir. c. 18, n. 7,p.302:Secunlus modus divinæ visionis
est, cum expulsis tenebris quas posuit Deus latibulum suum, et disjecta
caligine ac dissipatis nubibus, Deus ipse videtur, non quidem in sua claritate
et in splendore meridiei, sed veluti in aurora, cum lux dubia et modica est.
32 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Mais celle-ci ne serait elle-même qu'obscurité, rapprochée
de la troisième, qui découvre Dieu dans son essence et aux
clartés divines que les théologiens ont appelées la lumière de
gloire. C'est la vision faciale, finale et béatifique, qui illu
mine et ravit les Saints du ciel, où Dieu est contemplé face
à face, sans voile, sans réserve; tandis que, dans la pre
mière, on le rencontre et on l'affirme plus qu'on ne le voit, et,
dans la seconde même, on le sent, on le goûte et on le pos
sède plutôt qu'on ne l'aperçoit ".
Il n'est pas douteux, les faits que nous avons rapportés le
prouvent abondamment, que les âmes appelées à la vie mys
tique ne puissent recevoir et n'aient fréquemment reçu la
manifestation surnaturelle de Dieu par les deux premières
voies, de la vision obscure et de la vision lumineuse. En est-il
de même de la vision glorieuse?A-t-elle été accordée à aucun
homme vivant ? et si elle est jamais donnée, est-ce comme
faveur exceptionnelle et transitoire, ou comme état régulier
de contemplation? Questions difficiles, déjà discutées dans la
première partie* de cet ouvrage.
1 ALvAREz de PAz, c. 14, p. 610. Id autem evenit quando caligo disjicitur,
et obscuritas dissipatur, et Deus superbenedictus, licet non in sua claritate
et majestate, tamen in quodam gustu experimentali sentitur, et magis at
trectatione, ut ita dicam, quam inspectione videtur.
2 Chap. 22.
CHAPITRE VI
LES 0BJETS DE LA VISI0N SURNATURELLE
JÉSUS-CHRIST
Apparitions du Sauveur avant son ascension.- Apparitions corporelles de
puis qu'il est monté au ciel,- Dans son état de gloire,-Tel qu'il était
sur la terre,- Enfant,- Infirme, pauvre et pèlerin. - L'Eucharistie est
le théâtre ordinaire de ces manifestations. - Visions imaginaires et les
formes diverses sous lesquelles le Sauveur s'y révèle.-Visions intellec
tuelles. -Jésus-Christ apparaît personnellement dans les visions intellec
tuelles.- Les différentes opinions sur le caractère personnel des appari
tions corporelles. - La raison du sentiment excessif des Scolastiques
sur ce point. - Les visions imaginaires elles-mêmes peuvent être per
sonnelles.
I. - La vision le plus souvent accordée aux âmes saintes
est celle du Sauveur Jésus : le contester serait trahir une
complète ignorance des récits apostoliques et des annales des
Saints. Exposer les formes diverses de cette vision par des
exemples puisés aux sources historiques, ainsi que nous al
lons le faire, c'est d'ailleurs en démontrer suffisamment la
certitude. Mais ici encore reparaît le point difficile du carac
tère personnel ou impersonnel de ces visions : la solution en
sera peut-être moins malaisée après l'exposé des [Link]
mençons par les faits.
Il est inutile d'en rechercher dans la vie passible du Sau
veur; sauf ce que raconte l'Évangile de l'exultation de Jean
II 3
34 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Baptiste encore dans le sein de sa mère Élisabeth, et des ex
clamations prophétiques de cette sainte femme à la vue de la
bienheureuse Vierge Marie, on ne connaît aucune manifesta
tion surnaturelle de Jésus-Christ avant sa vie glorieuse; et
celles que nous venonsde signaler sont moins des apparitions
que des révélations intimes".
Après sa résurrection, Notre-Seigneur apparaît à Marie
Madeleine sous les traits du jardinier*; aux disciples d'Em
maüs*, sous les dehors d'un voyageur; à ses apôtres, tel qu'il
avait vécu avec eux avant sa Passion; et sans doute dans l'éclat
de sa gloire, à sa sainte Mère, à qui revenait de droit sa pre
mière apparition*.
Depuis son ascension, Jésus-Christ s'est révélé et se révèle
en visions corporelle, imaginaire et intellectuelle, et, en cha
cune de ces formes, sous les aspects et dans les états les plus
divers.
Examinons, en premier lieu, la variété des apparitions
corporelles.
II. - Notre-Seigneur s'est manifesté plus d'une fois tel
qu'il est dans le ciel, avecsa chair glorieuse et toute resplen
dissante de lumière.
Ainsi dut-ilapparaîtreà la Bienheureuse Vierge, au jour de
son assomption, en l'introduisant dans la gloire; car c'est un
1 SUAREz, de Angelis, l. 6, c. 21, n. 15, p.785 : Quatuor autem modis seu
temporibus apparuit Christus homo : duo namque considerari possunt in
vita mortali, et alii duo in immortali seu gloriosa. Prior in vita mortali
fuit post Incarnationem, quando in utero matris latuit. Alius fuit in eadem
vita mortali a nativitate usque ad [Link] fuit in vita gloriosa post
resurrectionem, antequam ad cœlos ascenderet. Quartus esse potest post
ascensionem in cœlum quamdiu ad dexteram Dei Patris sedet usque ad diem
judicii. Circa tres priores nihil fere dicendum occurrit, quod ad præsens
institutum pertineat.
2 Joan. xx, 15.
3 Luc. xxiv, 18.
4 SUAREz, de Myst. Vitæ Christi. Disp. 49, sect. 1 , n. 2, t. 19, p. 876 :
Absque ulla dubitatione credendum estChristum post resurrectionem pri
mum omnium matri suæ apparuisse.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 35
sentiment pieux et souvent exprimé par les docteurs chré
tiens qui ont célébré ce mystère", que le Verbe incarné vint,
avec les anges et les saints, à la rencontre de sa Mère bénie :
« Triomphe plus pompeux, dit saint Pierre Damien”, que
celui du Rédempteur, puisque Lui, en montant au ciel, n'eut
que le cortège des anges, tandis que Marie a celui de son
Fils et de toute la cour céleste. »
Telle fut aussi la vision du premier des martyrs, saint
Étienne, lorsque”, rempli du Saint-Esprit et regardant au
ciel, il s’écria : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de
l'homme à la droite de Dieu. » Si les Juifs ne virent point ce
ravissant spectacle, c'est, dit avec une agréable subtilité saint
Augustin“, que l'envie les empêchait de voir : Non videbant,
quia invidebant.
L'interprétation qui explique ce récit des ACTEs d’une vision
extérieure, n’est pas universellement admise, nous le sa
vons. Plusieurs" l'entendent d'une vision mentale, imagi
1 SUAREz, de myst. Christ. Disp. 51, sect. 4, n. 6, p. 986 : Et ita sentiunt
sancti Patres qui de hoc mysterio loquuntur. Dicunt enim Christum coelesti
circumfusum curía ad matrem descendisse.
2 S. PIERRE DAM. Serm. 40 de Assumpt. p. 91. Invenies occursum hujus
pompæ non mediocriter digniorem. Soli quippe Angeli Redemptori occurrere
potuerunt. Matri vero coelorum palatia penetranti Filius ipse, cum tota
curia tam Angelorum quam justorum, solemniter occurrens, evexit ad
beatæ consistorium sessionis.
3 Act. vII, 55.
* Serm. 116, 3 in solemn. Steph. martyr., n. 2, p. 134.
* LoRIN. In Act. Apost. VII, 55, p. 339. Lyranus refert opinionem aliquo
rum dicentium quod Stephanus visione mentali viderit etiam Divinitatem,
sicut Paulus in raptu in tertium coelum. Refellit istud, quia, cum Paulus
hoc vidit, sensuum usum tum non habebat, quemadmodum Stephanus, qui
dum videbat, se videre affirmabat. Secundam sententiam ponit, fuisse vi
sionem imaginariam, ita ut formaverit Deus in Stephani imaginatione
species idoneas ad repræsentandum Deum et hominem Christum... Attamen
in tertio loco mavult fuisse duntaxat corporalem solius Christi visionem,
quoniam textus exprimit intendisse oculos in coelum et vidisse, etc... Equi
dem, non dubito Stephanum mente non fuisse alienatum, sed præsentem
percepisse intelligendo quæ afferebantur: oblatavero esse ipsis oculis corporis
ejus vera, non ficta objecta, etc.
36 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
naire selon les uns, selon d'autres intellectuelle. Il en est qui
n'osent décider de quel genre de vision il s'agit1.
III. — Le Sauveur se montre encore tel qu'il était sur la
terre pendant sa vie mortelle , revêtu de ses habits , dans l'at
titude de modestie, de douceur et de bonté qui charmait les
hommes. C'est ainsi vraisemblablement qu'il apparut à saint
Pierre sortant de Rome pour se dérober à la fureur de Néron.
Cédant aux instances des fidèles , et après de généreuses résis
tances, le prince des apôtres s'était enfin résolu à fuir le
théâtre de la persécution. Mais à peine venait- il de franchir,
aux premières ombres de la nuit, une des portes de la ville ,
qu'il aperçoit le Christ venant à sa rencontre et se dirigeantvers
les lieux d'où il s'éloigne. Il se jette à ses pieds en lui disant :
« Où allez-vous, Seigneur? » Et le Seigneur de lui répondre :
« Je viens à Rome pour y être une seconde fois crucifié. »
Pierre comprit, et, retournant aussitôt sur ses pas, il rentra
dans la ville, et y subit, en disciple fidèle et courageux, le
martyre de la croix2.
Les chrétiens de Rome élevèrent dans la suite un oratoire
hors de la voie Appienne, à l'endroit où l'apôtre avait rencon
tré son Sauveur, et l'appelèrent : Domine quo vadis, c'est-
à-dire ; Seigneur, où allez-vous? pour consacrer cette pieuse
tradition, dont le savant Tillemont3 a démontré l'authenti-
1 S; Pieeke Dahien , Serm. 62 de S. Steph. p. 149 : Non mediocris stupor
involvit me , utrum primitius flos martyrum corporeis an incorporels oculis
ista prospexerit... Nihil audeo temere definire, vel ex abrupto pracipitare
sententiam , cum flnitivam super hujusmodi regulam me non legerim inve-
nisse.
2 BB. 29 jun. Act. S. Petri, t. 27, p. 390, n. 11 : Proxima igitur nocte ,
salutatis fratribus, celebrata oratione, proficisci solus cœpit. Ubi ventum est
ad portam , vidit Christum sibi occurrere, et adorans eum,ait: Domine,
quo vadis.. Cui Dominus : Venio Romam iterum cmcifigi. Intellexit Petms
do sua passione hoc dictum, in quo Ghristus passurus videretur, quem pati
constat in singulis, non dolore corporis, sed misericordiae contemplatione et
pietatis affectu. Itaque Petrus ad urbem rediit , captusque a custodibus cruei
adjudicatus est.
3 Note 39, ad Vitam S. Petri.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 37
cité , et que Suarez 1 déclare un point d'histoire pleinement
établi .
Beaucoup de saints, la vénérable mère Agnès en particu
lier2, ont eu souvent de ces visions.
IV.— Jésus-Christ aime à se révéler sous les traits d'un
enfant , pour rappeler les mystères de son enfance , et pour
inviter les âmes qu'il visite à une sainte familiarité.
Un bourgeois qui donnait l'hospitalité à saint Antoine de
Padoue , ayant regardé par la fenêtre de la chambre où le
saint se livrait à la contemplation , l'aperçut tenant entre ses
bras un enfant d'une beauté et d'une grâce admirables, que
le serviteur de Dieu ne se lassait pas de contempler, d'étrein-
dre et de couvrir de baisers. Saint Antoine, averti par
le divin Enfant que son hôte le voyait, l'appela après s'être
livré à une longue contemplation , et lui fit promettre de ne
rien révéler, de son vivant, de tout ce qu'il avait vu3. De là
est venu l'usage de représenter saint Antoine de Padoue te
nant l'Enfant Jésus entre ses bras.
Ces apparitions charmantes de l'Enfant Jésus sont assez
« Ini P. Disp. 51 , sect. 4 , n. 2 , p. 984 : Est historia probatissima Chris-
tum aliquando apparuisse Petro Roma discedenti , eique in via Appia oc-
currisse , etc.
s De Lantages, Vie de la Vén. M. Agnès de Jésus: 3 Part., c. B, t. 2,
p. 124. Notre -Seigneur Jésus-Christ lui apparut visiblement , Têtu d'une
longue robe de couleur tirant sur le violet: il avait les cheveux longs et
comme roux ; telle était aussi la couleur de sa barbe ; les plaies de ses pieds
et de ses mains brillaient comme les rayons du soleil... Elle entendit au
fond du cœur une voix qui lui dit : « C'est ton Époux ; » et une autre en
suite, celle même de ce Bien -Aimé, qui lui dit: «Ne crains point, je suis
« ton Époux , et je suis Adèle à mes épouses. Tu me vois en la forme que
« j'avais lorsque je vivais dans le monde, etc. »
s BB. 13 jun., t. 23, p. 220, n. 24 : Intuitus autem solicite ex devotiono
locum ubi orabat S. Antonius, vidit per fenestram amplectentem latenter
quemdam puerum, in brachiis S. Antonii, pulcherrimum et jncundum :
quem sanctus amplexabatur et osculabatur, indesinenter ejus faciem con-
templando. Burgensis vero, stupefactus et alteratus de pulchritudine puori
illius, intra se, unde venisset ille tam gratus parvulus, cogitabat. Me
autem puer, Dominus Jesus , quod ab illo burgensi videbatur, B. Antonio
revelavit.
38 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
fréquentes dans l'histoire des âmes les plus pures et les plus
aimantes. Les vies de sainte Catherine de Bologne", de la
bienheureuse Humiliane Cerchi*, de la bienheureuse Julienne
de Cateldo*, en présentent des exemples délicieux. Mais rien
n'égale ce que la bienheureuse Osanne de Mantoue raconte
d'elle-même *.
Elle était à peine âgée de six ans que Jésus lui apparut, tout
petit enfant,plus lumineux que le soleil, exhalant tous les
parfums, ravissant de splendeur, limpide, aimable, tout
plein de grâces, plus blanc que la neige. Ses yeux avaient
tous les charmes, et ses lèvres n'étaient que sourire. Ses
cheveux blonds, tirant sur la couleur brillante de l'or, étaient
surmontés d'une couronne d'épinesfort aiguës; il portait sur
son épaule une grande croix, plus grande que lui-même. La
petite vierge considérait avec admiration et d'un regard où
s'abîmait son âme, ce visage resplendissant à la fois d'une
douce modestie, d'une majesté divine , d'une incomparable
beauté. Et l'Enfant Jésus, fixant sur elle des yeux pleins de
tendresse et attirant à lui son âme par le rayonnement de sa
beauté, lui adressait ces douces paroles : « Ma fille, ô âme
1 J. GRAssET. BB. 9 mart., t. 8,p. 57, n. 47.
2 VIT. CoRToN. BB. 19 maii, t. 17, p. 396, n. 46.
3 BB. 1 sept., t. 41, p. 315.
4 H. [Link]. 18 jun., t. 24, p. 606, n. 17 : Ecce apparuit [Link]
vulus, inquam, Jesus, lucidus super solem, gratiosus totus et præ nive
candidus. Oculi ejus omnino jucundi erant, et os renidens. Magna sane
apparebant decentia luminosi istius aspectus et majestatis divinæ quam
anima mea intuebatur, certo quodam intuitionis modo, quem non possim
explicare. Ipse vero amoroso respectu in me intendens animam meam ad se
trahebat splendida illa specie. Videbatur autem parvulus habere capillos
aliquantum coloratos, in similitudinem lucentis auri; supraque eos spineam
coronam valde pungentem. Ecce autem super humerum ejus grandis crux.
Et tali in forma cœpit parvulus Jesus placido vultu loqui hæc formalia
verba : O filia et anima dilecta, ego sum Filius Mariæ Virginis et creator
tuus. Parvulos semper amavi, eosque habeo et volo in meo comitatu, etc.;
statim autem acclamant : O bone Jesu ! subito respondeo meque præsentem
iissisto.- Hinc, o Lector, cœpit virguncula jugiter versare in suo corde
dulcia hæc verba : O bone Jesu ! et ore etiam inter loquendum frequentare :
nde exclamatio sua ordinaria hæc erat : O bone Jesu !
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 39
bien-aimée, je suis le fils de la Vierge Marie, et ton Créateur.
J'ai toujours aimé les petits enfants; je les tiens et les veux
avec moi, parce qu'ils n'ont point de malice, et que tout en
eux est pureté; voilà pourquoi je me plais à demeurer avec
ces petits, purs et innocents, et j'en fais ma [Link]
prends les vierges dès leur plus tendre enfance, et, voulant
qu'elles soient mes épouses immaculées, je les conserve tou
jours dans la sainte pureté. Dès qu'elles poussent vers moi ce
cri : O bon Jésus !je réponds aussitôt, et je suis là pour les
secourir. » Ces douces paroles : O bon Jésus, entrèrent pro
fondément au cœur de la petite vierge ; elles lui revenaient
sans cesse sur les lèvres, et son exclamation ordinaire était :
0 bon Jésus !
Plus d'une fois le divin Enfant apparaîtra à cette aimable
sainte pour en faire une image accomplie de lui-mê[Link]
Notre-Seigneur se présentera à elle sous la forme d'un vieil
lard, ce sera pour lui présager que quelqu'un de ses proches
touche à sa fin et va mourir*.
V. - Jésus aime trop la pauvreté et la douleur pour
n'être point apparu sous la forme du pauvre et de l'infirme.
Saint Jean de Dieu rencontre un jour sur la place un
homme à demi mort. Il le charge sur ses épaules, le trans
porte selon sa coutume à l'hôpital, l'étend sur un lit, et puis
il se met, comme il le faisait à tous les autres, à lui laver les
pieds. Mais, ô prodige! quand il s'incline pour les baiser, il
aperçoit à l'un une plaie lumineuse et resplendissante qui
lui fait reconnaître le Rédempteur crucifié; et, levant les yeux
sur sa face divine, il entend sortir de sa bouche ces paroles :
« Jean, c'est à moi qu'est fait tout le bien que les pauvres re
çoivent en mon nom; c'est moiqui tends la main à l'aumône
1 H. [Link]. 18 jun., t. 24, p.582, n. 117: Pulcherrimum quemdam
senem obvium habuit. Quandocunque hoc more sese obviam obtulit Chris
tus, evidens fuit amittendi alicujus necessarii signum. Nam simul ac ipsum
vidit, moriturum consanguineum cœlesti illustrata lumine, intellexit; id
quod eventus probavit.
40 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
qu'on leur donne; moi qui suis vêtu de leurs habits; moi à
quitu laves les pieds toutes les fois que tu rends cet office à
un pauvre ou à un malade. » Il dit et disparaît, laissant l'âme
de son serviteur dans une admiration extrême pour une telle
faveur, et remplissant la maison d'une si grande clarté, que
les malades sautent de leur lit en criant : Au feu ! au feu !
jusqu'à ce que le bienheureux vienne les calmer, en les assu
rant que l'incendie est déjà éteint .
Saint Jean Columbini*, qui fonda l'ordre des Jésuates en
Italie, étant encore dans les liens du mariage, rencontre un
jour un lépreux infect et dégoûtant, le prend sur ses épaules,
baisant tantôt l'une de ses mains, tantôt l'autre. Loin de sen
tir aucune mauvaise odeur ni la moindre répugnance, il
éprouve une joie ineffable et des transports d'amour. Ar
rivé dans sa maison, il met le pauvre lépreux dans un bain,
lave ses ulcères, et boit avec délices de cette eau immonde
1 ANT. GovEA. BB. 8 mart., t.7, p. 839, n. 26: Paullo post alterum in
platea reperit nihil magnopere distantem a mortuo, quantum squalidi caloris
indicio poterat judicari : hunc, pro more suo, dorsoimpositum ad hospitale
curandum transfert; supra lectum collocat propereque abluendis pedibus ne
cessaria apparat, uti cunctis ad hospitale receptis facere consueverat; quos
cum abluisset seque ad eorum osculum humiliter inclinasset, obstupuit ve
hementer,in eorum altero plagam videns adeo lucidam atque splendentem,
ut manifesto cognosceret Redemptoris nostri ea signa esse, ex confixione
clavorum reliqua; tum oculos ad vultum ejus attollens, ipsum sibi dicen
tem audit : Joannes, mihi sit omne bonum quod pauperes meo accipiunt
nomine, etc.
2 BB. 31 jul., t. 34 , p. 374 et 375, n. 66-77 : Tum Columbinus leprosum
adit, placide erectum humeris imponit; iisque succollantibus domum suam
importat; inter eundum, modo dextram, modo sinistram ori osculandam
admovet, et breve illud iter tam jucunde conficit ut nullam penitus moles
tiam nauseamve sensisse affirmaret. Ut pedem intra liminare intulit, intuita
Blasia fœtens spectaculum vociferatur : Apage , apage tabem hanc et pes
tem !. Cui blande tranquilleque Columbinus : Amabo te, Domina, sustine
modicum, parce iræ, parce furori; desine adversus hunc pauperculum et
nos indignari. Exinde abstersum ac recreatum leprosum, lecto Blasiæ pro
sua libertate componit .. Sic affecta recto gradu se confert ad cubiculum ja
centis leprosi et, dum fores aperit, adeo suavi inhalatur odore ut similem a
floridis hortis aut pretiosis nartheciis exspectandum nusquam in terris pro
certo haberet.
LES OBJETS DE LA VISION ; JÉSUS-CHRIST 41
en apparence. Puis il transporte son trésor dans le lit de sa
femme ; car, pour lui, depuis longtemps , il avait coutume de
coucher sur des ais. Sa femme , d'abord indignée et intrai
table, vocifère contre ces excès de charité ; mais, àla réflexion,
et sous l'action d'une grâce intérieure, revenant à des senti
ments plus humains, elle entre, pendant l'absence de son
époux dans la chambre où reposait le lépreux, et voilà qu'elle
aspire une odeur exquise, telle qu'elle n'en avait jamais senti.
Elle comprend aussitôt qu'il se passe là quelque chose de sur
naturel et de divin , se reproche sa dureté , fond en larmes ,
et n'osant avancer jusqu'à ce mystérieux malade , elle court
avertir son mari. Quand ils reviennent, le divin lépreux avait
disparu , laissant les lieux qu'il venait de quitter embaumés
de célestes parfums.
Nous passons sous silence des traits nombreux que nous
avons recueillis en parcourant l'histoire des Saints : nous de
vons nous borner ; mais qu'on nous permette de rapporter
encore un fait charmant dont nous empruntons le récit à la
Vie de la vénérable mère Agnès de Langeac, par M. de Lan-
tages1.
« Le Fils de Dieu même, en propre personne et en la forme
d'un pèlerin, la vint aborder, un jour qu'elle finissait sa
prière en l'église Notre-Dame, dans cette chapelle du Saint-
Crucifix où Dieu s'est plu à la combler de particulières conso
lations. Comme il lui demandait l'aumône de fort bonne
grâce : « Mon ami, lui dit Agnès, je n'ai rien. » A quoi ce
divin pèlerin, qu'elle ne connaissait pas sous cette figure, lui
repartit : « Au moins, si tu ne peux faire l'aumône corporelle,
fais l'aumône spirituelle , et dis tout haut pour moi un Ave
Maria. » Cette façon de parler marquait l'autorité de Celui
qui était devant elle. Agnès commença aussitôt, d'une voix
haute et animée de dévotion et de charité tout ensemble, à
i Vie de la Vin. M. Agnès, 1. P., ch. 14, 1. 1, p. 172.
42 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
dire YAve Maria, que le pèlerin écouta attentivement jus
qu'au mot sacré de Jesus, et au moment qu'elle le prononça il
s'évanouit, ou plutôt, dit l'auteur de Y Admirable Vie, s'écoula
dans le fond de son âme; car soudain elle sentit s'allumer en
son cœur un si violent feu d'amour divin , qu'elle en pensa
mourir. Elle ne chercha point par la suite à savoir de son
ange quel était ce pèlerin, tant elle était peu curieuse des
choses extraordinaires et cachées. » Ce pèlerin, l'auteur l'a
déjà dit, c'était le Fils de Dieu en personne, le Sauveur
Jésus.
VI. — Le théâtre ordinaire de ces manifestations est le
sacrement adorable de l'Eucharistie, l'hostie et le calice, l'au
tel et le tabernacle. On a vu le sang s'échapper de l'hostie
comme du corps d'une victime ; on a vu la sainte Victime
elle-même dans l'attitude du crucifiement et de la mort ; on
l'a vue dans tout l'éclat de la beauté et de la gloire , sous les
traits d'un enfant, d'un jeune homme, de l'homme tel qu'il
apparut sur la terre, passant de l'autel ou des mains du
prêtre dans les âmes, attestant sa présence par une saveur
particulière qui s'attache à l'hostie , et apporte dans l'âme
une incroyable suavité1, ou comme une flamme délicieuse
qui brûle la bouche et embrase le cœur2, et sous d'autres
formes encore.
Nous ne pouvons aborder les détails de ces prodiges. Ils
abondent dans les vies des saints, particulièrement dans celles
de saint Philippe de Néri3, de saint Pascal Baylon4, de la
bienheureuse Angèle de Foligno5, de sainte Colette6, de
sainte Julienne du Mont-Cornillon 7, de la vénérable Ida de
*
1 Arnaud. BB. 4 jan., Vita B. Ang. Fulgin., 1. 1, p. 205, n. 1 1S.
1 Vie ne la Vin. mère Agnès, t. 2, p. 850.
3 H. Barnar. BB. 26 maii , t. 19.
4 Xibenès. BB. 17 maii, t. 17.
6 Arnaud. BB. 4 jan., t. 1.
6 Ét. de Joliers. BB. 6 mart., t. 7.
7 BB. 5april.,t. 10.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 43
Louvain1, de sainte Catherine de Sienne2, de sainte Térèse3
et d'une infinité d'autres4.
VII. — Le Sauveur se manifeste donc par des apparitions
extérieures et corporelles ; mais il se révèle plus souvent en
core dans des visions imaginaires aux âmes élevées à la con
templation.
L'histoire de saint Paul, racontée au livre des Actes, con
tient deux visions de cette nature. Une première fois, Jésus-
Christ apparaît à cet apôtre en vision, et lui dit pour le
fortifier contre l'obstination des Juifs de Corinthe et dans sa
résolution de prêcher l'évangile aux Gentils : « Ne crains rien,
mais parle et ne te tais point, car je suis avec toi 5. » Plus tard ,
après les tribulations qu'on lui suscite à Jérusalem , le Sei
gneur se présente encore à Paul pendant la nuit, et lui
adresse ces paroles : « Aie courage, car comme tu m'as rendu
témoignage en Jérusalem , il faut aussi que tu me rendes té
moignage à Rome 6. » Il n'est pas douteux que ces apparitions
accomplies pendant la nuit , et en vision , selon l'expression
du texte , ne soient de celles que nous avons appelées imagi
naires.
Telles encore sont les scènes de l'Apocalypse, où le Sau
veur se révèle à saint Jean, en particulier dans cette première
vision où 7 « au milieu des sept chandeliers d'or, l'écrivain
sacré voit quelqu'un qui ressemblait au Fils de l'homme,
vêtu d'une longue robe, et ceint au-dessous de la poitrine
d'une ceinture d'or; la tête et les cheveux blancs comme la
plus blanche laine et comme de la neige ; les yeux brillants
comme une flamme de feu, les pieds semblables à de l'airain
1 BB. 13 april., t. 11.
2 Raymond de Capoue, 30 april., t. 12.
3 Additions à sa Vie.
* Cf. GoaRES. Mystique, 1. 3, c. 11, t. 1, p. 401, éd. in-12.
s Act. xvun , 9 et 10.
« Act. xxm, 11.
i Apoc. i, 10 etseq.
44 PHENOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
dans la fournaise, et sa voix, à la voix des grandes eaux ;
ayant à sa droite sept étoiles, et dans sa bouche un glaive
aigu à deux tranchants ; la face resplendissante comme le
soleil dans sa force, et qui, voyant l'évangéliste prosterné de
vant lui dans la frayeur de la mort, lui dit : « Ne crains point,
je suis le premier et le [Link] vis et j'ai été mort, et voilà
que je suis vivant dans les siècles des siècles; et j'ai les clefs
de la mort et de l'enfer. » Plus loin encore, c'est sous la
forme de l'agneau que lui apparaît la Victime du Calvaire,
Agneau toujours dans l'attitude de l'immolation, à qui s'a
dressent les adorations et les louanges du ciel pour remonter
de lui jusqu'à la Trinité sainte", et en qui commencent et
se consomment les joies et les béatitudes des noces éter
nelles*.
Les formes que revêt Notre-Seigneur, dans ces représen
tations mentales, sont innombrables. Toutes celles que nous
avons indiquées s'y retrouvent, et bien d'autres encore. Il
apparaît sous les traits de l'enfant à un grand nombre de
saintes âmes, en particulier à Marguerite-Marie du Saint-Sa
crement*, religieuse carmélite, qui inaugurera la pieuse dé
votion à la sainte enfance du Sauveur; - sous les dehors du
pauvre, à saint Martin, en présence de ses anges,à qui il dit,
en leur montrant la moitié de la chlamyde donnée la veille
par ce futur thaumaturge des Gaules à un pauvre mendiant à
demi nu : « C'est Martin le catéchumène qui m'a recouvert de
cet habit *; » - comme un doux agneau à saint Jean, nous
1 Apoc. v,5-13.
2 Apoc. xxI, 2, 9.
3 Vie de la vénérable Marguerite du Saint - Sacrement, fondatrice de
l'association de la Sainte-Enfance de Jésus, par M. LoUIs de CissEY, 3e éd.,
passim.
4 SULPIC. SEvER. De Vita B. Martini, n. 3. Migne, Patr. lat. t. 20,
col. 162 : Nocte igitur insecuta, cum se sopori dedisset, vidit Christum
chlamydis suæ, qua pauperem texerat, parte vestitum. Intueri diligentis
sime Dominum, vestemque quam dederat jubetur agnoscere. Mox ad Ange
lorum circumstantium multitudinem, audit Jesum clara voce dicentem :
Martinus adhuc catechumenus hac me veste contexit.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS- CHRIST 4b
venons de le dire1, à sainte Élisabeth deSconauge2, à sainte
Lutgarde 3, qui le reçoit sur sa poitrine et peut appliquer sa
bouche sur sa bouche ; — à saint François d'Assise 4, sous les
apparences d'un Séraphin crucifié qui lui imprime les sacrés
stigmates.
C'est principalement dans ces sortes de visions qu'il
se révèle partiellement, montrant tantôt ses mains et ses
plaies, tantôt sa face adorable, d'autres fois son côté en-
tr'ouvert et son Cœur tout enflammé5. Nous avons sur ces
assertions le témoignage précieux de sainte Térèse, qui con
sacre les chapitres xxviu" et xxix0 de sa Vie à décrire ce genre
de visions, de toutes celles qu'elle reçut, les plus fréquentes.
« Étant un jour en oraison, écrit-elle6, il plut à Notre-
Seigneur de me montrer ses divines mains ; la beauté en
était si grande, que je n'ai point de termes pour l'exprimer.
J'en fus saisie de crainte, comme je le suis toujours lorsque
Notre -Seigneur commence à me faire quelque grâce surna
turelle. Peu de jours après, je vis sa divine figure, et je de
meurai entièrement absorbée. Je ne pouvais comprendre
pourquoi cet adorable Sauveur, qui devait plus tard m'appa-
raître tout entier, se montrait ainsi peu à peu. J'ai bien com
pris, depuis, que c'était pour se conformer à ma faiblesse
naturelle. Que sa bonté soit à jamais bénie! Tanj, de gloire
réunie , une créature aussi vile et aussi méprisable n'aurait
1 Apoc. v, 6.
2 [Link].-18 jun., t. 24, p. 508, n. 31 : Vidi ante thronum Dei Agnum
stantem valde amabilem, et habentem crucem auream quasi dorso inflxam.
3 Thom. Cantipratano. BB. 16 jun., t. 24, p. 194, n. 19 : Christus in specie
Agni super pectus suum se tali modo locaret, ut unum pedum super hu-
merum ejus dexterum, alium super sinistrum, et os suum ori illius impone-
ret, et sic sugendo de pectore illius mirabilis melodiae suavitatem extraberet.
4 S. Bonavent. Legend. S. Francisci, c. 13.
5 Vie de la B. Marguerite-Marie , écrite par elle-même, t. 2, p. 381 : Ce
sacré Carnr m'était représenté comme un soleil brillant d'une éclatante lu
mière, dont les rayons tout ardents donnaient à plomb sur mon cœur.— Et
alibi passim.
6 Sa Vie, ch. 28.
48 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
pu la soutenir; ce compatissant Sauveur le savait, et c'est
pourquoi il m'y disposait peu à [Link] jour de saint Paul,
pendant la messe, cette très-sainte Humanité se présenta à
moi tout entière,telle qu'on la dépeint ressuscitée, avec une
beauté et une majesté inconcevables.. Quoique cette vision
soit sensible, je ne l'ai jamais vue, ni aucune autre, des
yeux du corps, mais seulement des yeuxde l'âme. »
« Durant deux ans et demi, continue sainte Térèse", Dieu
m'a très-fréquemment favorisée de cette vision; depuisplus
de trois ans elle est moins ordinaire.... Notre-Seigneur se re
présentait presque toujours à moi dans l'état de sa résurrec
tion, et de même dans la sainte hostie. Parfois, pour me ré
conforter, quand j'étais dans la tribulation, il me montrait
ses plaies : parfois il m'apparaissait en croix, au jardin, plus
rarement couronné d'épines; ou encore portant sa croix; et
cela, je le répète, pour les nécessités de mon âme ou celles
d'autres personnes; mais, de quelque manière qu'il m'appa
rût, sa chair était toujours glorifiée. »
La représentation la plus ordinaire est celle des mystères
de la vie et de la mort du Sauveur. Sainte Élisabeth de Sco
nauge* contemplait tour à tour les scènes de l'Annoncia
tion, de la Nativité, de la Circoncision, de l'Épiphanie, de
la Présentation au temple, et principalement celles de la Pas
sion. Les mêmes révélations se reproduisent plus ou moins
explicites et nombreuses dans les Brigitte*, les Angèle de Fo
ligno*, les Madeleine de Pazzi*, les Osanne de Mantoue*, les
Marie d'Oignies", les Marguerite-Marie Alacoque*, les Agnès
1 Sa Vie, ch. 29.
2 EGBERT. BB. 18jun., t. 24, p. 511,516.
3 Révélations.
4 ARNAUD. BB. 4 jan., t. 1, p.200-203.
5 V. PUCCINI. BB. 25 maii, t. 19, p. 220 et seq.
* H. OLIvET. BB. 18 jun., t. 24, p. 645: Anima mea fuit in Hierusalem,
et vidit de passu in passum omnia mysteria passionis Christi.
7 JACQUEs de VITRY. BB. 23 jun., t. 25, p. 567. -
* Vie et œuvres de laB. M.-Marie Alacoque, t. 1, p.47,63,88;t. 2, p.349,427.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 47
de Langeac". Il est rapporté de saint Alban*, premier mar
tyr de l'Angleterre, qu'étant encore païen, il voyait en songe
se dérouler sous ses yeux les scènes de la Passion du Rédemp
teur, de sa Mort, de sa Résurrection, de son Ascension et de
son triomphe, et que bientôt après, instruit par un apôtre de
l'Évangile, saint Amphibals, il reçut le baptême et confessa
glorieusement le nom de Jésus-Christ.
Toutes ces visions expriment la miséricorde du Sauveur
Jésus pour les hommes. Mais il en est une dont saint Denis
nous a conservé la mémoire, et qui nous semble une attesta
tion nonpareille de la compatissante et inépuisable tendresse
de l'Homme-Dieu envers les pécheurs. Le lecteur nous saura
gré de la citer ici, telle qu'elle nous a été racontée par l'Aréo
pagite dans sa lettre à Démophile.
« Un jour, écrivait-il*, que je me trouvais en Crète, je reçus
1 De LANTAGEs, Vie de la V. M. Agnès, t. 2, c. 13 et 14.
2 WILLELM. Alban. BB.22 jun., t. 25, p. 130, n. 6 et7 : Albano vero in
solario quiescenti, miranda quædam nocte illa divinitus ostenduntur. Ecce
de cœlis homo veniebat, quem apprehendens innumerahominum multitudo
diversa expendit in eum genera tormentorum. Manus vinculis constrin
guntur, flagellis corpus atteritur, per transversum ligni robur manus ex
panduntur, etc. His auditis B. Amphibalus sentiens cor ejus visitatum a
Domino. statimque Crucem Domini quam secum habebat proferens, ait :
Ecce in hoc signo potes manifeste dignoscere quid visio tua nocturna ve
lit, quid portendat. Homo namque veniens de supernis Dominus meus est
Jesus Christus.
3 Epist. 8, ad Demoph., § 6. Migne, t. 2, col. 1098: Cum aliquando in
Cretam venissem, sanctus Carpus me hospitio excepit, vir, si quis alius,
ob insignem mentis puritatem, ad Dei contemplationem aptissimus. Ipsum
ergo, uti referebat, infidelis quispiam contristaverat aliquando, etc. etc.
Circa mediam vero noctem, quo tempore ad divinos hymnos invigilare
consueverat, experrectus quidem surgit. His dictis, repente se vidisse
referebat domum in qua consistebat, primum conquassatam a summover
tice, bifariamque divisam, et quemdem ante se ingentis luminis rogum,
eumque (sub dio enim jam locus ille videbatur) e cœlo ad se usque dela
tum ; cœlum autem ipsum apertum, et in cœli cardine Jesum innumeris illi
bumana facie Angelis astantibus. Atque ista quidem sursum conspexisse,
miratumque fuisse. Porro deorsum respectando Carpus se vidisse asserebat
ipsum quoque pavimentum instar vastæ cujusdam tenebricosissimæ vora
ginis diffusum, illosque viros quos diris devoverat, ante se ad os voraginis
trementes stare, etc. Et cum vix tandem revocatis ad superna luminibus,
48 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
l'hospitalité chezsaint Carpus, homme plus que pasun émi
nemment propre à la divine contemplation, par l'extrême
limpidité de son âme. Il n'abordait jamais l'auguste célébra
tion des mystères sans qu'auparavant, dans les pieuses priè
res de sa préparation, il ne lui fût manifesté quelque douce
vision. Or, il me rapportait qu'une fois il avait conçu une
grande tristesse de ce qu'un infidèle avait détourné de
l'Égliseà l'athéisme un homme qui fêtait encore ses hilaries,
c'est-à-dire les jours joyeux qui suivent le baptême. Il devait,
s'inspirant de la bonté, prier pour tous les deux; avec le se
cours du Dieu Sauveur convertir l'un, et vaincre l'autre par
la bonté; ne pas cesser, durant toute la vie et tous les jours,
d'en appeler à leur raison pour les amener à la divine lumière,
éclaircir tous leurs doutes, et, par la force de la vérité, les
contraindre à sortir de leurs égarements. Mais, chose étrange,
jusque-là inouïe chez cet homme, violemment saisi d'une
indignation amère, il se couche et s'endort sous le coup de
cette émotion, car c'était le soir.
« Vers minuit, heure à laquelle il avait coutume de se ré
veiller pour louer Dieu, il se lève, n'ayantgoûté qu'un som
meil léger et souvent interrompu, toujours en proie au trou
ble. Entrant néanmoins en commerce avec Dieu, il se livre
à un chagrin irréligieux, il s'irrite, il dit qu'il est injuste
de laisser vivre des hommes impies qui traversent les voies
du Seigneur. Et ce disant, il conjure Dieu de terminer sans
pitié par un coup de foudre les jours de ces deux hommes à
la fois. A ces mots, il croit voir soudain la maison où il était
d'abord s'ébranler, et se diviser ensuite en deux par le faîte,
puis une vive flamme étinceler à ses yeux, qui du haut du
ciel, à travers les combles en apparence percés à jour, des
vidisset quidem denuo sicut prius cœlum, Jesum vero, miseratum quod
fiebat, desuper cœlesti throno descendisse atque ad ipsos accedentem be
nignam iis manum porrexisse. Jesumque ipsi Carpo dixisse : Manu jam
extensa percute me, si quidem adhuc paratus sum pro hominibus salvandis
pati. Hæc sunt quæ ego, cum audierim, vera esse credo.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS -CHRIST 49
cendait jusqu'à lui; enfin, le ciel entr'ouvert , et au fond du
firmament, Jésus, au milieu d'une multitude d'anges, sous
forme humaine.
« Garpus, levant ses regards, contemple ce spectacle, qui
le frappe d'étonnement. Ensuite, les baissant, il aperçoit le
sol se creuser en un vaste et ténébreux abîme, et ces hommes
qu'il avait maudits se tenir en face de lui, à la gueule du
gouffre, tremblants, les malheureux , d'y tomber à chaque
instant; car leurs pieds glissent déjà. Du sein du gouffre
rampent vers eux des serpents qui s'attachent à leurs pieds
incertains, tantôt s'y entortillent, les pressent, les tirent; et
tantôt, des dents ou de la queue, les déchirent ou les caressent,
s'efforçant par tous les moyens de les entraîner dans le pré
cipice. Et tout autour, des hommes, de concert avec les
serpents, assaillent, secouent, poussent ces infortunés, qui
paraissent sur le point de choir, moitié de gré, moitié de
force , contraints et tout à la fois séduits par le mal. Carpus se
réjouit de ce qu'il voit à ses pieds, et oublie le spectacle qui
est au-dessus de sa tête. Il s'impatiente et se fâche que ces
deux hommes ne soient pas déjà précipités; lui-même il tra
vaille à leur chute, et ses efforts impuissants ajoutent à sa
colère et à ses imprécations.
« Enfin il lève les yeux , et il revoit dans le ciel ce qu'il y
avait déjà découvert; seulement Jésus, ému de compassion
sur ce qui se passe au bord de l'abîme, quitte son trône cé
leste , descend jusqu'à ces hommes et leur tend la main avec
bonté, pendant que les anges leur venant aussi en aide, les
soutiennent, qui d'un côté, qui d'un autre.
(c Et Jésus dit à Carpus : « De ta main déjà levée ne frappe
plus que moi ; je suis prêt à souffrir de nouveau pour le sa
lut des hommes, et cela me serait cher, à part le crime d'au
tres hommes. Au reste, vois si tu aimes mieux demeurer avec
les serpents dans l'abîme, qu'habiter avec Dieu et les anges
si bons et si amis des hommes. »
H 4
50 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
« Voilà, dit en finissant ce récit saint Denis l'Aréopagite,
ce que j'ai ouï relater, avec la persuasion que c'est la vé
rité. »
VIII.- Enfin, Notre-Seigneur se manifeste également en
vision intellectuelle ".
On peut admettre, avec saint Augustin* et plusieurs au
tres*, qu'il apparut de cette sorte à saint Paul, sur le chemin
de Damas, et plus tard aussi dans le temple, lorsqu'il lui re
nouvelle la mission de porter l'Évangile aux Gentils; et c'est
vraisemblablement de l'une ou de l'autre vision que parle
l'Apôtre, quand il dit aux Corinthiens qu'il a été ravi jus
qu'au troisième ciel*, ce que tout le monde entend d'une
vision intellectuelle.
Dans ses nombreuses et admirables visions intellectuelles,
la bienheureuse Angèle de Foligno contemplait, non seule- .
ment les attributs de la nature divine et les splendeurs de
l'auguste Trinité, mais aussi le Dieu fait homme, qui atti
rait son âme avec une ineffable tendresse, jusqu'à lui dire
parfois : «Tu es moi-même, et je suis toi-même.» Elle voyait
ses yeux et son visage si doux tournés vers son âme, pour
l'attirer et l'étreindre avec un immense amour *.
Sainte Térèse connaissait ces visions de Notre-Seigneur
par le simple regard de l'esprit, et elle nous les a décrites
1 ALVAREz de PAz, l. 5. P. 3, c. 12, p. 600: Hac ergo visione intellectuali
videtur Christus Dominus ab anima contemplante.
2 Enarrat. in Psalm. 67, c. 36, p. [Link] ei persecutori dictum esset de
cœlo : Saule, Saule, quid me persequeris, adempto lumine oculorum carna
lium, respondebat Domino quem spiritu videbat.
3 ALvAREz de PAz, l. 5, P.3, c. 12, p. 601 : Hujus generis fuit visio Pauli,
qua in itinere Damasci, Christum Dominum se vocantem et increpantem
aspexit.
Cf. LoRIN, in Act. Ix, 3, p. 399.
4 II Cor. xII, 1 et seq.
* ARNAUD. BB. 4 jan., t. 1, p. 197, n. 77: In separatione vero ab illo bono
jam dicto, video Deum hominem et trahit animam cum mansuetudine, ut
dicat aliquando : Tu es ego, et ego sum tu. Et video illos oculos et illam
faciem tuam placabilem ut amplexetur et attrahat animam meam cum
immensa arctitudine.
LES OBJETS DE LA-VISION : JÉSUS-CHRIST 51
avec sa lucidité ordinaire, au chapitre xxvii° de sa VIE et à la
sixième demeure du CHATEAU INTÉRIEUR. Voici comment elle
s'exprime en ce dernier endroit " :
« Alors qu'on ne pense nullement à une pareille faveur, et
que même il n'est jamais venu en pensée de la mériter, il
arrive qu'on sent près de soi Jésus-Christ Notre-Seigneur,
bien qu'on ne le voie ni des yeux du corps ni de ceux de
l'âme. Cette vision est appelée intellectuelle, je ne sais pour
quoi. Je connais une personne à qui Dieu fit cette grâce,
avec d'autres que je rapporterai dans la suite, et qui dans les
commencements était fort en peine, parce que, ne voyant
rien, elle ne pouvait comprendre ce que c'était. Cependant
elle était si assurée que c'était Notre-Seigneur qui se montrait
ainsi, qu'elle n'en pouvait douter. Elle comprit alors claire
ment que c'était Notre-Seigneur qui lui parlait souvent de la
manière que j'ai dite, tandis que, avant d'avoir reçu cette
faveur, quoiqu'elle entendît les paroles, elle ne savait qui lui
parlait. »
Cette vision de sainte Térèse, car c'est d'elle qu'il s'agit,
est de celles que nous avons appelées indistinctes. Le Sauveur
se manifeste encore avec une clarté qui non seulement atteste
sa présence, mais révèle tel ou tel aspect de lui-même*.
Telles furent les visions que nous avons mentionnées de saint
Paul et de la bienheureuse Angèle de Foligno : nous nous
abstenons d'en citer d'autres exemples, pour reprendre la
question qui revient encore ici du caractère personnel ou
impersonnel de ces visions.
1 Chât. int., 5e Dem., ch. 8.
2 ALvAREz de PAz, P. 3, c. 12,p. 601 et 602: Duobus ergo modis Christus
Salvator noster (et idem dictum sit de [Link] aut de alio sancto) visione
intellectuali videtur. Primo quidem obscure et quasi confuse. Cum anima
nullam imaginem, nullamque aut faciei, aut staturæ corporis figuram
videns, eum prope se, vel ad latus dextrum, vel intus in corde esse cog
noscit majori certitudine quam si corporeis oculis videret. Secundo appa
ret ChristusSalvator noster animæ contemplanti per visionem intellectualem
clare et distincte, ita ut quasi intuitive videatur.
52 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
IX. — Conformément aux solutions déjà données, les vi
sions intellectuelles supposant la manifestation réelle de l'ob
jet, cette apparition est toujours personnelle; par conséquent,
en ces sortes de visions, Notre- Seigneur est réellement et
personnellement présent à l'âme qui le contemple. D'ailleurs,
ces manifestations, nous venons de le redire, sont indistinctes
ou elles sont claires, selon qu'elles attestent seulement la pré
sence du Sauveur ou qu'elles montrent à découvert quelque
aspect de son être. Dans le premier cas, à moins de contester
la vérité même de la vision, il faut admettre que Jésus-Christ
est effectivement présent. Pour le second cas, il serait étrange
que le Sauveur fût moins présent, quand on le voit claire
ment, que lorsqu'on a simplement la connaissance et la certi-
titude de sa présence, sans rien distinguer en lui de distinct
et de précis. Il s'ensuivrait logiquement de cette distinction,
qu'on ne voit jamais plus que lorsqu'on voit le moins, et que
Jésus-Christ est plus près de nous quand il nous donne la cer
titude de sa présence que lorsqu'il nous révèle distinctement
quelque chose de lui-même. Il faut avoir l'esprit obsédé par
des idées préconçues, pour en venir, sans ouvrir les yeux, à
des conclusions aussi dissonantes.
X. — Quant aux visions imaginaires et corporelles, la dif
ficulté est tout autre.
Par rapport aux dernières, [Link]ène toutes les inter
prétations à l'une des trois suivantes. Selon la première2,
Jésus-Christ, depuis son Ascension, n'est jamais descendu du
ciel, sinon pour apparaître sacramentellement sous les es-
1 In 3 P., q. 48, a. 4. — D. 51, sect. 4, n. 3, 1. 19, p. 985. In hac re 1res in-
venio esse posse dicendi modos : Primus est , ex quo Christus ad cœlos
ascendit, nunquam deseruisse, neque in terris in propria ac visibili specie
apparuisse, sed solummodo sacramentali, sub speciebus panis et vini... Non
invenio hune dicendi modum expresse traditum ab aliquo doctore catho-
lico, nec mihi videtur posse commode defendi, praesertim propter ea quae
Scriptura tradit de apparitione facta Paulo , et ea quae Sancli referont de
apparitione facta Petro ; et multum etiam urgent quae de Beata Virgine
tradidimus.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS -CHRIST 53
pèces eucharistiques. Dans cette opinion, les apparitions du
Christ rapportées par les Écritures et par la tradition, doivent
être considérées comme simplement imaginaires, ou ac
complies par des représentations extrinsèques et imperson
nelles. Suarez n'a pu découvrir aucun docteur catholique
qui soutienne expressément cette interprétation, et il la croit
difficilement défendable relativement aux apparitions du Sau
veur à saint Paul sur le chemin de Damas, à saint Pierre aux
portes de Rome, à la très-sainte Vierge au jour de YAssomp -
tion : apparitions qu'il tient pour certaines. Sainte Térèse1,
cependant, semble favorable à cette première opinion; mais
elle se base , moins sur les révélations qu'elle aurait reçues ,
que sur les conclusions qu'elle en tire.
D'après la seconde2, que Suarez qualifie de probable,
Notre-Seigneur serait quelquefois sorti du ciel pour apparaître
pendant un temps très-court sur la terre, et remonter aussi
tôt au séjour de la gloire. Partant de ce principe qu'un corps
ne peut être simultanément en plusieurs endroits, elle affirme
que lorsque Notre-Seigneur est sur la terre, il n'est pas en
même temps au ciel ; et comme la présence de l'Homme-
Dieu est , après la vue de Dieu , la meilleure part du séjour des
bienheureux , on comprend que l'absence ne puisse être que
de courte durée. Ce sentiment est attribué à saint Thomas et
à plusieurs autres théologiens de renom.
Remarquons, toutefois, que si le Docteur angélique en
seigne expressément que Jésus-Christ glorieux est descendu
quelquefois corporellement dans le monde, il ne s'explique pas
1 Additions à sa Vie. Je compris par certaines choses que me dit Notre-
Seigneur, que, depuis qu'il est monté au ciel, il n'est jamais descendu sur
la terre pour se communiquer aux hommes, si ce n'est dans le très -saint
Sacrement de l'autel.
* Suabez , In 3 P., q. 48, a. 4.— D. 51, sect. 4, n. 4. Secundus dicendi mo-
dus est Christum post ascensionem suam interdum et descendisse in ter
ras et a cœlesti loco ad breve tempus secedisse. Hanc sententiam docet
expresse D. Thomas, et Cajet., et alii recentiores; quae sententia probabilis
est.
54 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
sur le point soulevé par les scolastiques, savoir s'il est absent
du ciel pendant cette apparition terrestre"; cette conclusion,
il est vrai, est conforme aux principes qu'il professe ailleurs*.
La troisième interprétation" admet que Notre-Seigneur,
depuis son Ascension, est apparu de temps en temps sur la
terre, personnellement et corporellement, sans pour cela
cesser d'être avec les bienheureux. Suarez la tient pour pro
bable, et dit qu'elle a été suivie par Jean Mair ou Major, et
adoptée par les apologistes qui ont eu à soutenir la présence
réelle de Notre-Seigneur dans l'Eucharistie, contre les héré
tiques du xvi° siècle. -
Après cet exposé, Suarez estime simplement et absolument
vraie l'opinion que Notre-Seigneur est quelquefois descendu
du ciel sur la terre; mais il n'ose décider si dans ces appari
tions le Sauveur sort du ciel pour aller vers la terre, ou s'il est
présent dans les deux endroits à la fois“.
1 Sum. 3 p., q. 57, a. 6, ad 3: Dicendum quod Christus semel ascendens
in cælum adeptus est sibi et nobis in perpetuum jus et dignitatem man
sionis cælestis: cui tamen dignitati non derogat, si ex aliqua dispensa
tione Christus quandoque corporaliter in terram descendat, vel ut ostendat
se omnibus, sicut in judicio, vel ut ostendat se alicui specialiter, sicut
Paulo, ut habetur Act. Ix. Et ne quis credat hoc factum fuisse non Christo
ibi corporaliter præsente, sed aliqualiter apparente, contrarium apparet per
hoc quod ipse Apostolus dicit I Cor. xv, 8, ad confirmandam resurrectionis
fidem : Novissime omnium, tanquam abortivo, visus est et mihi. Quæ qui
dem visio veritatem resurrectionis non probaret, nisi ipsum verum Christi
corpus visum fuisset ab eo.
2 3 p., q. 76, a. 8.
3 SUAREz, In 3 P., q. 48, a. 4. – D. 51 , sect. 4, n. 5 : Tertius modus dicendi
est, Christum ex quo in coelum ascendit, nunquam coelestem locum dese
ruisse, et tamen interdum in terris visibiliter apparuisse per veram ac
realem præsentiam sui corporis, existendo, nimirum, simul in duobus locis,
modo, ut aiunt, quantitativo et circumscriptivo. Ita sentit ex scholasticis
Joannes Major in 4 dist. 10, q. 4, et idem libenter amplectuntur qui his
temporibus contra hæreticos pro præsentia reali Christi Domini in Eucha
ristia pugnant. Et est opinio probabilis.
* SUAREz, ibid., n. 6, p. 986 : Ex iis ergo tribus dicendi modis, illum unum
simpliciter atque absolute verum existimo, Christum scilicet, post ascen
sionem, aliquando in terra fuisse; an vero tunc coelo abfuerit necne, incer
tum mihi est, et fortasse aliquando simul fuit in utroque loco.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 55
Il est notoire que les scolastiques répugnent singulièrement
au prodige de la multilocation , et que , pour cette raison ,
ils rejettent ou restreignent au plus petit nombre possible les
apparitions réelles de Jésus-Christ glorifié. Suarez ne signale
comme hors de conteste que les trois visions dont nous avons
parlé. Le cardinal Bona1 n'excepte que l'apparition faite à
saint Paul, trop expressément affirmée comme personnelle
par l'Écriture, pour qu'il soit permis del'entendre autrement,
et Scaramelli2 va jusqu'à dire que l'opinion constante et uni
forme des saints Pères est, qu'à l'exception du cas de saint
Paul , le Rédempteur n'est jamais descendu du ciel que pour
revêtir les espèces eucharistiques.
En ce qui concerne les Pères , cette assertion nous paraît
fort contestable. La plupart racontent les faits dont il est ici
question en des termes qui, loin d'infirmer la présence réelle
de Notre-Seigneur, semblent au contraire l'attester expressé
ment. Si nous en exceptons saint Grégoire3, qui paraît favo
rable au sentiment plus tard généralement adopté par les
théologiens , nous ne connaissons dans la période patristique
aucun docteur qui ait formellement contesté le caractère per
sonnel des apparitions du Christ. Nous ne nions pas qu'il en
existe ; mais, nous croyons connaître suffisamment les écrits
des Pères pour oser l'affirmer, le sentiment que l'auteur
italien leur impute n'est pas commun parmi eux.
Les théologiens scolastiques sont encore plus sévères quand
il s'agit des apparitions qui s'accomplissent si fréquemment,
1 De discret, spir. c. 19, n. 4, p. 306 : Nec ulli dubium esse potest quin
Dtiam post gloriosam in cœlum ascensionem personaliter apparuerit Paulo...
Oteras apparitiones per Angelos factas esse, sicut de sua Apocalypsi testa-
tur Joannes , credendum est : neque enim sine Scripturae et Ecclesiae aucto-
ritale personales Christi apparitiones astruendae sunt.
2 Dir. Mist. Tr. 4, c. 2, n. 22, p. 260. Non pare che ci6 si possa in modo
alcuno sostenere, perché è costante ed uniforme l'opinione de' SS. Padri,
che eccettuata lafamosa apparizione a S. Paolo , non sia mai il Redentore
sceso dal cielo , fuorchè nella santissima Eucaristia.
s Moral. 1. 28, c. 1 , n. 2 et [Link], t. 76, col. 447.
56 pHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
ainsi que nous l'avons dit, dans le mystère de l'Eucharistie.
Ceux qui méconnaissent tout caractère personnel aux visions
sensibles de Jésus-Christ, sont conséquents avec eux-mêmes
en refusant de l'admettre ici. Mais ceux-là mêmes qui sont
moins exclusifs, contestent que les manifestations qui s'opè
rent autour du Sacrement de l'autel soient réelles et person
nelles.
Saint Thomas" se prononce formellement pour la négative.
Distinguant entre les apparitions rapides et particulières, et
celles qui sont aperçues deplusieurs pendant un temps con
sidérable, il explique les premières par une impression mira
culeuse sur les yeux des voyants, et les autres, par une modi
fication objective des espèces sacramentelles. En ce dernier
cas, il y en a qui pensent, continue le saint Docteur, que Jé
sus-Christ devient corporellement présent; mais lui, ne goûte
point cette conclusion. A son avis, tout le miracle consiste
alors dans un changement qui n'atteint que les accidents, les
quels, au lieu de présenter du pain et du vin, offrent les ap
parences de chair, de sang, et les autres qui se rencontrent
dans ces visions; mais ces apparences ne sont pas plus le corps
véritable du Sauveur, que les accidents ordinaires du pain et
du vin.
1 Sum. 3 p., q. 76, a. 8: Dupliciter contingit talis apparitio, quandoque in
hoc sacramento miraculose videtur caro, aut sanguis, aut etiam aliquis puer.
Quandoque enim contingit ex parte videntium, quorum oculi immutantur
tali immutatione, ac si expresse viderent exterius carnem vel sanguinem,
vel puerum, nulla tamen immutatione facta ex parte Sacramenti. Quan
doque vero contingit talis apparitio non per solam immutationem videntium,
sed specie quæ videtur realiter exterius existente, et hoc quidem videtur esse
quando sub tali specie ab omnibus videtur, et non ad horam, sed per lon
gum tempus ita permanet; et in hoc casu quidam dicunt quod est propria
species corporis Christi. Sed hoc videtur esse inconveniens, primo quidem
quia corpus Christi non potest in propria specie videri nisi in uno loco in
quo definitive [Link] cum videatur in propria specie et adoretur in
cœlis, sub propria specie non videtur in hoc Sacramento. Et ideo dicendum
est quod, manentibus dimensionibus quæ prius fuerant, fit miraculose quæ
dam immutatio circa alia accidentia, puta figuram et colorem, et alia
hujusmodi, ut videatur caro, vel sanguis, aut etiam puer.
-- LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 57
Suarez traite la question dans le même sens, et déclare
que telle est l'opinion communeparmi les théologiens .
Saint Thomas ajoute plus loin* que si le corps de Jésus
Christ apparaissait miraculeusement sous une forme autre
que celle du pain et du vin, le prêtre quioffre le divin sacri
fice ne devrait pas consommer les saintes espèces, à moins
qu'elles ne fussent revenues à leur premier état. Suarez* fait
la même remarque, et cite à ce sujet le témoignage de Pas
case sur un fait de ce genre.
XI. - Disons-le simplement, ce qui met les théologiens
scolastiques à la torture, c'est d'avoir à multiplier la présence
du Sauveur avec son corps naturel, chose incompatible avec
les notions aristotéliciennes sur l'espace et sur les corps; ou
de le faire sortir du ciel, de la société des bienheureux, en
faveur d'une âme voyageuse ici-bas, ce qui paraît à bon droit
exorbitant et déraisonnable*. Tout ce malaise a donc pour
cause la préoccupation de faire cadrer les faits avec des sys
tèmes préconçus. N'est-ce pas plutôt la marche contraire qu'il
conviendrait de suivre?Les faits sont ce qu'ils sont; c'est à la
philosophie à s'y conformer et à les interpréter sans les dé
truire, et non aux faits à s'assouplir, à disparaître même,
pour complaire à une philosophie.
Des notions plus exactes et plus lumineuses sur la nature
1 De Eucharistia, Disp. 55, sect. 2, n. 2, t. 21, p.265 : Ita D. Thomas et
communiter theologi.
3 Sum. 3 P., q. 82, a. 4, ad 3.
* Disp. 55, sect. 4, n. 2, p. 269,t. 21.
4 PHILIpp. a [Link]. P. 2,Tr. 3, D. 4, a. 1,t. 2, p.401 : Dictum est quod
rarius in propria persona Christus Dominus apparet (et idem dicendum
est de B. Virgine et aliis sanctis, si qui forte sunt in cœlo cum proprio cor
pore, quando vere adstant ei cui corporaliter apparent) quia, secundum
veram D. Thomæ doctrinam idem corpus non potest esse in pluribus locis
cum propriarum dimensionum extensione : et aliunde videtur inconveniens
asserere quod toties Christus cœlum corporaliter deserat, quoties hic ap
paret in terris. Unde merito dicitur quod, quando vult alicui similem com
municare favorem, Angelum mittit, qui, Christum ipsum repræsentans, in
hac visione vices illius gerit.
58 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
du corps et de l'étendue permettent sans peine de conclure
que Jésus-Christ peut être corporellement présent en plusieurs
endroits à la fois. Ces notions, nous pourrions les donner si
c'était ici le lieu; nous nous bornons, dans un travail théolo
gique et pacifique,à maintenir les faits et à signaler les as
sertions fausses ou problématiques qu'on met en avant pour
les altérer ou les contredire.
Premièrement, on suppose que le ciel est un lieu précis,
déterminé : nous répondons que c'est là une assertion contes
table; car on peut admettre que le ciel est partout où une
âme a la claire vue de Dieu et l'amour béatifique qui en ré
sulte.
On érige ensuite en principe que le même corps ne sau
rait occuper simultanément deux points de l'espace distants
entre eux. Nous répondons, avec Suarez", que la multiloca
tion est possible; qu'elle explique sans effort les affirmations
de l'Écriture touchant les apparitions de Jésus-Christ, qu'elle
est un témoignage rendu à sa majesté, à la souveraineté de sa
gloire, à sa bonté envers les hommes; et, mieux encore
qu'avec Suarez, nous répondons en montrant une actuation
séculaire, quotidienne, mille et mille fois répétée de ce pro
dige : Notre-Seigneur présent sous les voiles eucharistiques en
autant de points qu'ily a d'hosties consacrées et qu'il y a de
points dans chaque hostie : on cesse d'être catholique quand
on rejette ce fait de multilocation. Si Jésus-Christ est con
damné à sortir du ciel pour faire acte de présence ailleurs, il
faudra dire, ou que l'Eucharistie se consomme et réside au
ciel, ou que le ciel est tout entier dans l'Eucharistie, ou bien
1 In 3 P. S. Thom., q. 58, a. 4. Disp. 51, sect. 4, n. 5, t. 19, p. 986 :
Quod supponit, nimirum posse esse idem corpus in duobus locis secundum
modum quantitatis, omnino verum atque indubitatum mihi [Link] autem
hoc possibile est, facilius explicantur et conciliantur omnia Scripturæ testi
monia, asserendo ita factum esse ; quin potius, et ad majorem Christi
majestatem et auctoritatem spectat, ut a suo loco et sede sua non recedat ;
et tamen benignitatis et charitatis ergo interdum amicos invisat, præsentia
que reficiat.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS -CHRIST K9
que le Sauveur n'est plus au ciel depuis qu'il est dans l'Eucha
ristie; ou enfin, ce qui est beaucoup plus simple, qu'il est à
la fois dans le ciel et dans l'Eucharistie , dans les mille lieux
où se trouve ce divin Sacrement.
Une chose nous étonne entre toutes, c'est de voir contes
ter la réalité des apparitions du Sauveur autour de l'Eucha
ristie, ou plutôt daus l'Eucharistie même. Notre-Seigneur est
là présent sous ces apparences — c'est un dogme de notre foi —
nous avertissant de sa présence par les espèces survivantes
du pain et du vin , et c'est là même qu'on lui défend , de par
Aristote, de se produire réellement sous une forme différente
de celle du pain et du vin, fût-ce sous la forme propre de son
corps glorieux ou sous d'autres, encore moins inconcevables
que celles des espèces eucharistiques.
Sans doute il faut ici un miracle ; car, dans les conditions
présentes, librement établies par Dieu, et auxquelles par con
séquent il peut déroger, les corps n'occupent pas simulta
nément plusieurs points séparés de l'espace ; mais quand il
s'agit d'apparitions, n'est-on pas déjà dans le miracle? On se
récrie et l'on objecte que non seulement il y a là un miracle ,
mais un grand et très -grand miracle, auquel il ne faut re
courir qu'à la dernière extrémité1. A cela il est facile de
répondre, premièrement, que quelque grand que soit le mi
racle, s'il plaît au Sauveur de l'accomplir dans ses desseins
de miséricorde et d'amour sur les âmes, il n'y a point à pro
tester ni à contredire , soit par des négations formelles , soit
par des interprétations qui suppriment la meilleure part du
prodige ; en second lieu , que l'on exagère le prodige même ,
à cause de l'incompatibilité qu'il présente avec les notions de
l'École sur les corps et sur l'espace ; au fond , la loi contiu-
1 Sdabez, ibid., p. 986. Haec autem sententia co moderamme intelligenda
est ut non facile arbitremur Christum frequenter uti hoc miraculo , atque
omnes apparitiones quae referuntur in historiis , ejusce generis esse. Non
enim sunt multiplicanda tam ingentia miracula, quando alii modi faciliores
sufliciunt.
60 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
gente de l'unilocation est du même ordre que celle de la pe
santeur et les autres lois qui régissent le monde maté
riel.
Toutes ces considérations nous font pencher en sens
contraire de l'opinion suivie par les scolastiques. A moins
d'indices sérieux qui témoignent que la scène est due à l'in
tervention des anges, nous inclinons à croire que les appa
ritions corporelles du Sauveur sont réellement et personnel
lement accomplies par le Sauveur lui-même.
Est-ce à dire que les anges n'ont aucune part dans la for
mation matérielle des apparences extérieures que revêt Jésus-
Christ? Nous ne le prétendons pas absolument, quoiqu'il
semble plus simple et plus raisonnable d'admettre, avec Sua-
rez1, que les apparitions véritables et personnelles de Notre-
Seigneur doivent tout entières lui être imputées.
XII. — Et des visions imaginaires, qu'en dirons-nous?
En elles-mêmes, ces visions du Sauveur n'ont rien de per
sonnel, puisqu'elles se consomment dans l'esprit; mais on
peut se demander par qui elles sont produites, par Dieu , par
Jésus-Christ même, ou par l'intermédiaire des anges?
La dernière hypothèse est généralement admise s. Cepen
dant, ici encore, nous ne voyons pas de répugnance à ce que
Notre- Seigneur détermine ces sortes de visions par une ac
tion immédiate qui constitue une véritable présence. Contes
ter en soi cette puissance dans le Verbe incarné serait plus
qu'une témérité ; et la contester à raison des difficultés de la
multilocation, c'est reproduire des objections auxquelles nous
croyons avoir suffisamment répondu.
Ce qui nous incline vers cette solution, c'est, d'une part, la
> De Angelis, 1. 6, c. 21, n. 20, p. 787. Quidquid vero sit de particulari-
bus exemplis, regula generalis est, quoties Christus personaliter apparaît,
non per angelos, sed per seipsum apparuisse.
s Suabez , De Angelis, 1. 6, c. 21, n. 21, p. 787 : Eadem ratio est de ap-
paritione imaginaria : nam fit per angelos moventes animales spiritus et
applicantes phantasmata.— Item Schram, § 503, sch. 1, t. 2, p. 218.
LES OBJETS DE LA VISION : JÉSUS-CHRIST 61
persuasion où sont les saintes âmes qui ont joui de ces fa
veurs , d'avoir vu Jésus-Christ sous ces formes diverses ; et de
l'autre, la déclaration des théologiens et des maîtres de la
vie spirituelle, qu'elles peuvent, et, selon d'autres, qu'elles
doivent rendre à Notre-Seigneur, dans ces visions, le culte
qui est dû à sa personne. Lorsque saint Jean, dans l'Apoca
lypse1, se jette aux pieds d'un ange pour l'adorer, croyant
que la voix qu'il vient d'entendre est celle du divin Médiateur,
l'ange le relève et lui dit : «Ne fais point cela; je suis serviteur
comme toi et comme tes frères qui ont le témoignage de Jé
sus : adore Dieu. » Les anges, que l'on dit tenir la place de
Notre-Seigneur dans les visions, devraient faire de même;
ou ne faudrait-il pas , du moins , décréter que ces hommages
tombent à faux, et qu'il convient de s'en abstenir?
1 Apoc. xix , 10.
CHAPITRE VII
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
La plupart des pèlerinages en l'honneur de la très -sainte Vierge ont pour
légende quelque apparition. — Manifestations spéciales à presque tous les
fondateurs ou réformateurs d'ordres religieux. — Faveurs accordées à
quelques saints privilégiés, en particulier à la Vén. mère Agnès de Lan-
geao.— Formes diverses de ces apparitions .— Leur caractère personnel.
I. — Au-dessous du Verbe incarné, mais au sommet des
hiérarchies célestes, resplendit la Vierge Marie.
Que la bienheureuse Mère du Sauveur apparaisse en vision
corporelle, imaginaire et intellectuelle, tous les auteurs "sont
unanimes à le reconnaître , et l'histoire des saints en pré
sente d'innombrables témoignages.
La plupart des pèlerinages établis en son honneur ont pour
légende, à leur origine, une apparition de la Mère de Dieu1.
Nous pouvons citer Notre-Dame del Pilar ou du Pilier, à Sa-
ragosse, en Espagne; Notre-Dame de la Lumière, près de
Lisbonne, en Portugal; Notre-Dame des Anges, au Puy, en
France ; Notre-Dame des Ermites, en Suisse ; Notre-Dame des
Neiges, à Rome. Notre siècle est peut-être le plus riche en
1 Cf. Hamon, Notre-Dame de France, 6 vol. in-8°. — P. Poiré, la Triple
Couronne de la B. Mère de Dieu, t. i .
LES OBJETS DE LA VISION : LA B. V. MAlRIE 63
ce genre de prodiges : en quelques années, nous avons eu
les apparitions de la Salette, de Lourdes, et d'autres encore
que nous nous abstenons de désigner pour ne point préju
ger la décision de l'autorité compétente.
II.- Il est rare que la bienheureuse Vierge n'intervienne
point dans les saintes institutions quiillustrent et fécondent
l'Église. Elle a apparu à presque tous les fondateurs ou ré
formateurs d'ordres religieux, soit pour leur signifier leur
mission et les y préparer, soit pour les encourager à la pour
suivre ou pour récompenser leurs glorieux travaux.
Citons quelques exemples parmi tant d'autres que nous
regrettons de ne pouvoir mentionner ici.
Dans la même nuit , la Mère de Dieu se montre douce et
éclatante de lumière à saint Pierre Nolasque, à saint Ray
mond de Pegnafort età Jacques I°, roi d'Aragon, et leur fait
connaître qu'ils seront agréables à son divin Fils et à elle
même, en fondant un ordre destiné à racheter les captifs de la
servitude des Turcs. Ce fut l'origine de l'ordre de Notre-Dame
de la Merci.
Saint Félix de Valois, qui fonda, avec saint Jean de Matha,
l'ordre de la Très-Sainte-Trinité pour la rédemption des cap
tifs, fut de la part de la très-sainte Vierge l'objet des plus
insignes faveurs, parmi lesquelles les plus remarquables sont
les deux suivantes, qu'il reçut à la fin de sa vie. -
La veille de la Nativité de Notre-Dame, le frère chargé de
1 Vita et canonizatio S. Raym. de Pennafort , ex BULLA Clement. VIII,
c. 2, n. 2.- BB. 7jan., t. 1, p. 409 : Proxima nocte insequente, beatissima
Virgo Dei Mater eidem Petro, qui sanctis meditationibus et orationi vacans,
cogitabat qua ratione calamitates Christianorum in captivitate degentium
succurri posset, serena fronte se conspiciendam dedit, et acceptissimum sibi
ac unigenito Filio suo fore dixit, si suum in honorem institueretur Ordo
Religiosorum quibus cura incumberet captivos e tyrannide Turcarum libe
randi. Ac illa ipsa nocte eadem Virgo sanctissima B. Raymundo et Jacobo I
Aragoniæ regi apparuit, id ipsum de Religiosis admonens. Quare hi, colla
tis inter se consiliis et consentientibus animis,Ordinem B. Mariæ de Miseri
cordia seu de Mercede redemptionis captivorum fundaverunt.
64 pHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
ce soin, ayant oublié, par une dispositionparticulière de Dieu,
de sonner matines, le Saint, qui veillait, selon sa coutume,
et qui prévenait l'heure, descendit au chœur à minuit. En y
entrant, il aperçut au milieu la bienheureuse Vierge revêtue
d'un habit où brillait la croix de l'ordre, et autour d'elle des
anges vêtus de même. Dès qu'il fut entré, la Mère de Dieu,
dont le visage projetait une admirable clarté, commença l'of
fice, qui fut continué par les anges avec une céleste harmo
nie. Félix mêla sa voix à ces concerts, et son âme s'emplit de
la joie et des saintsdésirs du [Link] la vision eut disparu,
il resta sur son visage une telle splendeur, qu'il ne put en
cacher la cause à ses religieux, et il la leur raconta pour les
animer encore dans la vertu. C'était comme les arrhes du
ciel. A quelque temps de là, un ange vint l'avertir de sa
mort [Link] nouvelle sembla d'abord lui rendre des
forces, par la joie qu'elle lui donna. Cependant il se sentit
bientôt près de sa fin, et comprit que la promesse de Dieu
allait s'accomplir. Un seul regret lui restait, c'était de lais
ser ses enfants orphelins ; mais le dernier jour de sa vie, la
divine Vierge lui apparut et lui dit : « C'est moi qui serai leur
mère ". »
Un jour que saint Dominique * prolongeait sa veille dans
l'église, selon sa coutume, le ciel s'ouvrit à ses regards, et il
vit le Fils de Dieu, assis à la droite de son Père, se lever dans
sa colère pourfrappertous les pécheurs de la terre et exter
1 BREv. RoM., 20 nov., vI lect. - RIBADENEYRA, Vie des Saints,20 nov.
2 BB. 4 oct., t. 50, p. 605, n. 318: More autem solito nocte in Ecclesia
vigil Dominicus, sedentem ad Patris dexteram Filium exsurgere in ira
sua, vidit, ut interficeret omnes peccatores terræ. Cujus iræ dum nemo
posset resistere, occurrit Virgo Mater, et pedes amplectans ejus rogavit ut
parceret eis quos redemerat ; et justitiam misericordia temperaret. Habeo
servum fidelem, quem mittes in mundum, ut verba tua annuntiet eis, et
convertentur ad te omnium Salvatorem. Alium quoque habeo servum quem
ei dabo adjutorem, ut similiter operetur. - Filius dixit : Ecce placatus
suscepi faciem tuam. Verumtamen ostende mihi quos velis ad tantum offi
cium [Link] Domina Mater obtulit beatum Dominicum Domino Jesu
Christo. Obtulit quoque sanctum Franciscum.
LES OBJETS DE LA VISION : LA B. V. MARIE 65
miner tous les impies. Son aspect était effrayant et sa main
agitait contre le monde trois épées : de l'une il abattait les
têtes altières des orgueilleux ; il plongeait l'autre dans les en
trailles des avares, et avec la troisième, il transperçait la chair
des voluptueux. Personne n'essayait de fléchir son indigna-
tien, lorsque la douce Vierge, sa Mère, se présente à lui, et
embrassant ses pieds, elle le conjure d'épargner ceux qu'il a
lui-même rachetés , et de tempérer la justice par la miséri
corde. « Et ne voyez-vous pas, dit le Fils, toutes les injures
qui me sont faites? Ma justice laissera-t-elle tant de crimes
impunis ?» — « Vous qui connaissez tout , répond la divine
Mère, vous savez que la miséricorde est la voie par laquelle
vous les ramènerez à vous. J'ai un serviteur fidèle que vous
enverrez dans le monde leur annoncer votre parole, et ils re
viendront à vous, le Sauveur de tous les hommes. J'en ai encore
un autre que je lui donnerai pour aide, et qui travaillera de
même. » — « Votre doux visage apaise ma colère, reprend le
Sauveur ; mais montrez-moi les ouvriers que vous proposez
pour ce grand œuvre. » Alors la Vierge Marie présenta tour
à tour à son Fils saint Dominique et saint François, et le Sei
gneur Jésus dit à sa Mère sur chacun d'eux : « Qu'il fasse
avec zèle et fidélité ce que vous avez dit. » Saint Dominique
fixa attentivement ses yeux, pendant la vision, sur ce compa
gnon qui lui était donné et qu'il n'avait point vu jusque-là.
Le lendemain, il le rencontre dans une église, le reconnaît,
se jette à son cou, le couvre de saints baisers, le serre dans ses
bras , en lui disant : « Vous êtes mon compagnon ; vous mar
cherez avec moi ; tenons-nous ensemble, et nul ne prévaudra
contre nous. » Et il lui raconta ensuite la vision qu'il avait eue.
(( Le baiser de Dominique et de François s'est transmis de
génération en génération sur les lèvres de leur postérité, dit
le P. Lacordaire1. Une jeune amitié unit encore les Frères
1 Vie de S. Dominique, ch. 7, p. 355.
II 5
66 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Prêcheurs aux Frères Mineurs... Ils se sont répandus ensem
ble dans le monde comme s'étendent et s'entrelacent les ra
meaux joyeux de deux troncs pareils en âge et en force ; ils
se sont acquis et partagé l'affection des peuples , comme deux
frères jumeaux reposent sur le sein de leur unique mère. »
Cette mère unique et commune, c'est la Vierge Marie, la
première institutrice et la protectrice constante de ces deux
grandes familles religieuses.
Dès l'âge de cinq ou six ans , la bienheureuse Jeanne de
Valois eut une apparition mémorable, qui lui présageait l'ins
titution dont elle devait enrichir l'Église1. Comme elle de
mandait avec une tendre dévotion à la Mère de Dieu de lui
faire connaître ce qu'elle pourrait entreprendre deplus agréa
ble à son cœur. Marie daigna lui apparaître, et lui adressa
ces prophétiques paroles : « Jeanne, ma fille bien-aimée,
avant de sortir de cette vie , tu fonderas en mon honneur une
religion qui sera pour mon Fils et pour moi un grand sujet
de joie. » Ce devait être l'ordre de l'Annonciation de la Bien
heureuse Vierge Marie, ou de l'Annonciade.
Sainte Térèse, la célèbre réformatrice du Carmel , reçut de
la très -sainte Vierge, qu'elle regardait comme sa mère, les
plus insignes faveurs. Dès le début de la réforme, elle eut
une vision qui redoubla son courage et sa confiance. La di
vine Mère lui apparut, accompagnée de son glorieux époux
saint Joseph, que la sainte honorait d'un culte particulier.
Ils la revêtirent d'une robe éblouissante de blancheur et de
lumière, suspendirent à son cou un collier d'or très -beau
d'où pendait une croix d'un grand prix. « Cet or et ces pier
reries différaient tellement de ce que l'on voit ici-bas, qu'il n'y
a pas de comparaison à établir, et l'imagination ne saurait
1 Ex Process. BB. 4 febr., t. 4, p. 582, n. 1. Quintum jam agens annum
continuis ac ferventissimis Deiparam, quam singulari cultu et amore pro-
sequebatur, precibus rogabat, ut qua inre gratissimum ei praestare posset
obsequium , patefacere sibi dignaretur : quae mox respondere ei videbatur
quod Religionem honori suc- conseerandam aliquando esset fundatura...
LES OBJETS DE LA VISION : LA B. V. MARIE 67
rien concevoir de pareil. Il était également impossible de
comprendre de quel tissu était cette robe, et de donner la
moindre idée de sa blancheur ; à côté d'elle , on peut dire
que tout ce qu'il y a de plus éclatant dans la nature est noir
comme de la suie. La beauté de Notre-Dame, poursuit sainte
Térèse1, était incomparable, quoique je ne remarquasse dans
ses traits rien de particulier; je vis seulement que l'ensemble
de son visage était ravissant. Elle était vêtue de blanc, avec
une splendeur merveilleuse qui réjouissait la vue, au lieu de
l'éblouir. Pour le glorieux saint Joseph, je ne le vis pas si
clairement, quoique je connusse bien qu'il était là, comme
dans ces visions dont j'ai parlé, où l'on sait seulement que l'ob
jet est présent. Quant à Notre-Dame, elle me paraissait dans
toute la fleur de la jeunesse. Après qu'ils eurent passé quel
ques moments avec moi, versant dans mon âme un bonheur
qu'elle n'avait pas encore senti et qu'elle n'aurait jamais voulu
quitter, je les vis remonter au ciel avec une multitude d'an
ges. »
La première année que Térèse fut prieure du monastère
de l'Incarnation d'Avila, son premier soin, ainsi que le rap
porte Ribéra2, fut de placer au chœur, sur le siège réservé
à la prieure, une belle statue de Notre-Dame du Mont-Car-
mel , et de lui mettre entre les mains les clefs de la maison .
Or un soir, pendant le chant du Salve, elle3 vit la Mère de
Dieu , entourée d'une multitude d'anges , descendre vers la
stalle de la prieure , se mettre à la place de la statue qui dispa
rut aux yeux de la sainte , puis se tourner vers elle et lui
dire : « Tu as eu une heureuse pensée de me mettre à cette
place , je serai présente aux louanges que les religieuses de
ce monastère chanteront en l'honneur de mon Fils, et je les
lui offrirai. »
i Sa Vie, ch. 33
î Vie de St0 Térèse.
3 gto térèse. Additions à sa Vie.
68 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Aujourd'hui encore , chez les Carmélites d'Avila , on voit,
tenant entre ses mains les clefs du monastère , cette statue
de Notre-Dame du Mont-Carmel, à laquelle la séraphique
Térèse déféra le titre et les honneurs de la supériorité.
« Un autre jour, c'est sainte Térèse qui parle1, tandis
qu'après Complies, nous étions toutes en oraison au chœur,
notre Maîtresse m'apparut dans une très-grande gloire et re
vêtue d'un manteau blanc, sous lequel elle semblait nous
abriter toutes ; et je compris à quel haut degré de gloire le
Seigneur devait élever les religieuses de cette maison. »
Au moment de construire le séminaire de Saint- Sulpice,
M. Olier* alla, selon sa coutume, en compagnie de M. de
Bretonvilliers , consulter la très-sainte Vierge , à Notre-Dame
de Paris, et lui soumettre son dessein. La Mère de Dieu dai
gna lui apparaître, tenant dans ses mains le modèle du bâti
ment qu'il devait faire construire. « Lundi, 22 mars, rap-
porte-t-il lui-même , étant allé à Notre-Dame pour lui sou
mettre l'entreprise de notre bâtiment et savoir si elle l'aurait
agréable, il plut à cette divine Maîtresse , dans sa bonté ordi
naire, de nous apparaître, portant dans ses mains le modèle
de l'édifice qu'elle me donnait pour m'en charger. Je n'osais
l'accepter, en étant très-indigne et n'ayant pas de quoi l'en
treprendre. Je la priai de le mettre dans les mains de celui
qui était avec moi ; mais sa bonté me témoigna qu'elle voulait
que ce fût moi-même qui le prît pour l'exécuter. »
III. — Il nous serait doux , si le temps et notre dessein
nous le permettaient, de pouvoir raconter ici, nous ne dirons
pas toutes les manifestations de la bienheureuse Vierge Ma
rie : elles sont innombrables ; mais quelques-unes des plus
signalées, faites par cette divine Mère à certaines âmes privi
légiées : à l'angélique Stanislas Kostka, par exemple; au
bienheureux Réginald, compagnon de saint Dominique; à
i Sa Vie, ch. 36.
s Faillon, Vie de M. Olier, 3 Part., 1. 2, t. 2, p. 57.
LES OBJETS DE LA VISION : LA B. V. MARIE 69
Marie d'Agréda, qui, à elle seule, reçut plus de faveurs que
plusieurs autres saints des plus favorisés ensemble, s'il
faut ajouter foi à sa CITÉ MYsTIQUE ou à la Vie de la très
sainte Vierge, écrite en quelque sorte sous la dictée de la
très-sainte Vierge elle-même. Qu'on nous permette du moins
de citer quelques traits de la vie de la mère Agnès de Jésus :
ils suffiront à faire entendre les saintes familiarités que Marie
accorde aux âmes qui l'honorent et qui l'aiment.
« Par le très-profond respect que la mère Agnès a tou
jours eu pourlesgrandeurs, pour la sainteté, pour la souve
raineté de la Reine de l'univers, dit l'historien de cette admi
rable vierge", elle ne s'est jamais qualifiée que sa très-humble
esclave; mais il paraîtra, par ce que nous allons rapporter,
que la Mère de miséricorde la traitait fort souvent comme sa
très-chère fille.
« Presque toutes les fois que cette humble et amoureuse
esclave de Marie jetait les yeux du côté du lieu saint où habi
tait sa divine Maîtresse (l'église angélique du Puy), et où elle
en avait reçu tant de grâces, elle voyait en même temps une
étoile, beaucoup plus brillante que les autres, au-dessus du
clocher. Et une fois, entre autres, elle vit en ce même temps
la très-sainte Vierge au milieu de l air, vêtue de bleu, ayant
la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne composée
de douze étoiles.
« Une autre fois, étant dans la chambre de sa prieure, et
regardant avec ses sentiments ordinaires par une fenêtre qui
était du côté de ce lieu bien-aimé, elle se mit à considérer
quelques-unes desfaveursincomparables de la Mère de Dieu,
et tout d'un coup elle se sentit percer le cœur d'un trait d'a
mour divin, si violemment, qu'elle tomba parterre comme
morte. Aussitôt on la mit sur le lit, et on la trouva si ardente
qu'il lui fallut appliquer sur sa poitrine des serviettes trem
1 De LANTAGEs, Vie de la Vén. mère Agnès de Jésus, nouv. éd. par M. LU
coT,3 P., c. 16,t. 2, p.368 et suiv.
70 PHÉNOM. DE L'ORDPE INTELLECTUEL : LES VISIONS
pées dans l'eau froide. Cette sainte blessure la tint malade
plus de quinze jours, pendant lesquels elle connut qu'une
douleur très-cuisante, qu'elle endurait par tout le corps, était
une participation des peines du purgatoire. Elle fut consolée
en cette maladie par une visite que daigna lui faire sa grande
etbonne Maîtresse. Elle se jeta par terre à ses pieds, dès qu'elle
l'aperçut. Et de tout ce qui se dit de part et d'autre en cette
sainte entrevue, nous savons seulement qu'Agnès, demandant
à la Mère de Dieu si elle sortirait bientôt de ce monde, la sainte
Vierge lui répondit qu'il fallait qu'elle eût un peu de pa
tience.
« La consolation qu'une faveur si grande avait causée à
cette admirable malade, fut changée, dès le jour même, en
une grande peine d'esprit, lorsque, rendant compte à son
confesseur de ce qui s'était passé en cette apparition , il lui
témoigna, pour la mortifier, qu'il n'en croyait rien : « Car,
quelle apparence, lui dit-il, que la Reine des anges descende
du ciel pour entrer dans un lieu aussi sale qu'est votre cham
bre , et veuille rendre visite à une créature aussi misérable
que vous êtes? » Ce discours la troubla beaucoup, lui renou
velant les grandes craintes qu'elle avait souvent d'être trom
pée. LaReine de la paix ne put souffrir longtemps sa servante
dans cette inquiétude. Elle lui envoya un ange, qui l'assura
que c'était véritablement la sainte Vierge qui lui était appa
rue , et la même qu'elle portait si profondément gravée dans
son cœur...
« Un samedi , pendant tout le jour, elle fut honorée de la
présence de la Reine du ciel , qui lui apparaissait partout et
continuellement avec une beauté si majestueuse et si ravis
sante qu'elle la tenait transportée d'amour hors d'elle-même.
Et comme il ne lui était pas possible en cet état de conduire
ses pas , et bien moins de faire ses exercices , un ange , qui
probablement était son gardien , eut ordre de la Mère de Dieu
et la soutenir et de la conduire tout ce jour-là...
LES OBJETS DE LA VISION : LA B. V. MARIE 71
« La très-sainté Vierge apparut encore à sa bien-aimée
Agnès un jour de sa Conception Immaculée, après l'oraison
de minuit, d'une manière bien obligeante. Cette Reine du
ciel, tenant une couronne de roses, lui dit : « Vois, ma fille, la
belle couronne que t'ont formée les épines de tes afflictions ;
je yeux te la donner. » L'humble Agnès, à cette parole, se re
tira un peu, et se prosternant, plus d'esprit que de corps:
« Ma très-chère Mère, répondit-elle, je n'en veux point, s'il
vous plaît. Eh! qu'est-ce que j'ai enduré pour mériter des
couronnes? » La Mère de Dieu la pressa quelque temps de
l'accepter, lui disant plusieurs fois :« Prends, ma fille. » Mais
elle persista dans son refus avec une humilité si cordiale, que
sa divine Maîtresse voulut témoigner qu'elle l'avait agréée ;
car, en disparaissant , elle lui laissa la chambre et les lieux
d'alentour tellement remplis de l'odeur de ces roses du para
dis, que les religieuses, tout le lendemain, sentirent conti
nuellement dans le monastère un parfum de roses, tout au
trement doux que celui qui s'exhale des fleurs de la terre les
plus exquises. « Quand elle me raconta cette vision , dit le
P. Panassière, je lui dis : « Puisque la sainte Vierge vous
pressait tant de prendre cette couronne , vous la deviez pren
dre. — Moi, mon Père, des couronnes! dit Agnès, je n'en
veux point. Je suis trop misérable pour mériter de telles ré
compenses. Quel travail ai -je fait pour retirer de telles cou
ronnes, et surtout venant de telles mains? »
« Un jour de l'Assomption de Notre-Dame , la mère Agnès
fut saisie en l'oraison d'un grand ravissement, pendant le
quel elle vit monter au ciel la Mère de Dieu, accompagnée
d'une grande multitude d'anges, qui chantaient des can
tiques à leur Reine. Elle vit comme sensiblement ces cé
lestes musiciens; et, tandis qu'elle prêtait l'oreille avec
plaisir à leurs doux concerts, la sainte Vierge lui dit : « Va-
t'en, ma fille, on sonne l'office. » Se levant aussitôt, elle se
rendit au chœur pour offrir à sa divine Mère des chants
72 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
non moins agréables que ceux dont l'ôbéissance venait de
la priver...
« Les religieuses ont assuré qu'elles ont vu souvent que la
mère Agnès , marchant par le couvent , se prosternait tout
d'un coup, pour recevoir la bénédiction de la sainte Vierge ,
qui lui apparaissait. Elles assurent aussi que, cette grâce lui
étant parfois arrivée en la compagnie de quelques religieuses,
elle leur disait fort affectueusement : « Mettez-vous à genoux,
c'est la Maman qui vous bénit ! » Elle se servait de ces termes
familiers et enfantins dans le temps de ses jubilations, qui la
prenaient pour l'ordinaire à la vue de sa divine Mère. Mais,
hors de cet état, elle n'usait jamais que de termes fort respec
tueux. Plusieurs religieuses, compagnes de notre vénérable
prieure, ont de plus raconté qu'au même temps où cette bonne
mère les avertissait de s'agenouiller devant la très -sainte
Vierge, on vit quelquefois visiblement dans l'air la main qui
donnait la bénédiction, et comme une rosée céleste qui des
cendait sur la communauté. . .
« Sa supérieure, la voyant une fois dans une jubilation
pareille arrivée pour le même sujet, lui demanda ce qu'elle
faisait lorsque la sainte Vierge lui apparaissait avec le petit
Jésus : « Je me prosterne aussitôt, répondit -elle, et par là je
chasserais le démon , si c'était une illusion ; car ce monstre
d'orgueil ne peut souffrir une humiliation véritable. Mais la
Maman demeure. Je m'approche du petit Jésus, et je lui baise
les pieds et les mains. » Oh! que les âmes bien pures, bien
humbles et bien amoureuses, comme était celle-ci, ajoute le
pieux historien , ont de grands privilèges !
« Voici encore une caresse tout à fait ravissante, qu'elle
reçut un jour de l'incomparable Mère de miséricorde. Dans
cet extrême dégoût de la vie présente où vivait continuelle
ment cette vraie épouse du Fils de Dieu , elle soupirait après
la mort, en la présence de son Époux, avec des gémissements
extraordinaires. La très-sainte Vierge, en ayant pitié, lui ap
LES OBJETS DE LA VISION : LA B. V. MARIE 73
parut et lui dit : « Ma très-chère fille, ne t'afflige point ; de
meure encore un peu en ce monde, et puis tu seras consolée. »
Et comme il semblait à la mère Agnès, en ce moment-là, que
le cœur lui manquât , cette sacrée Mère d'amour s'approcha
d'elle, et lui mit la main sur le cœur pour le lui conforter. Et
l'heureuse mère Agnès fut six heures entières en la jouis
sance d'une telle faveur. Oh ! quelle joie à ce cœur virginal !
Oh ! quel bonheur à une âme d'avoir l'appui, la protection et
les caresses d'une telle main !
« Il faudrait un volume entier pour rapporter toutes les
faveurs que recevait notre vierge de la Reine du ciel, dit, en
terminant ce chapitre , l'auteur que nous citons. Cette vraie
Mère de miséricorde la visitait, la bénissait, la consolait dans
ses afflictions, la caressait dans ses jubilations, la guérissait
dans ses maladies, la rassurait dans ses craintes, la protégeait
dans ses dangers , et lui donnait en toute occasion des témoi
gnages d'une dilection très-particulière. »
Ces faveurs, accordées à la vénérable prieure de Langeac,
se rencontrent en plusieurs autres saints à des mesures di
verses ; mais nous devons arrêter là ces doux récits, et en pas
ser sous silence tant d'autres non moins charmants, pour en
venir aux formes diverses sous lesquelles s'accomplissent ces
manifestations délicieuses, et à l'examen de leur caractère
personnel.
IV. — Quand ces visions sont de l'ordre intellectuel, tantôt
Marie apparaît aux regards de l'esprit dans la beauté que
les bienheureux admirent , tantôt elle révèle ses prérogatives ,
comme sa qualité de Reine du ciel et de la terre, la puissance
de son intercession , ou les divers mystères de sa vie mortelle
et glorieuse : sa conception immaculée, sa naissance, sa divine
maternité, sa purification au temple, sa compassion au Cal
vaire, son assomption et les autres circonstances de sa vie, de
sa mort et de son triomphe. Les révélations faites à Marie
d'Agréda semblent avoir été, pour la plupart, de cette sorte.
74 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Ces mystères peuvent aussi être contemplés en visions ima
ginaires. Les exemples en sont nombreux chez les contem
platifs, entre autres, en sainte Élisabeth de Sconauge1, la
bienheureuse Osanne de Mantoue8, la vénérable Marie d'Oi-
gnies'. Ces manifestations mentales représentent générale
ment l'auguste Vierge dans l'éclat de la gloire, resplen
dissante de lumière , telle que la vit sainte Térèse dans les
apparitions que nous avons rapportées, ou bien sous les
dehors de modestie et de douceur qu'elle eut sur la terre. Le
plus souvent, elle tient l'enfant Jésus entre ses bras, pour
rappeler ce qui fait sa grandeur et sa puissance. On l'a vue
aussi sous la forme pure de la colombe4, sous celle d'une bril
lante étoile3, et sous d'autres emblèmes qui expriment la
pureté , la plénitude de la grâce , la douce souveraineté de
son empire.
Les apparitions corporelles peuvent revêtir toutes ces ap
parences.
V. — Ces manifestations de la très -sainte Vierge Marie
sont-elles personnelles ou simplement imputatives?
Nous avons déjà dit que la vision intellectuelle emporte la
présence de l'objet perçu par l'esprit, sous peine de creuser
entre le monde réel et le monde mental un abîme qu'aucun
effort de logique ne saurait franchir.
Pour les apparitions extérieures , ce que nous en avons dit
au sujet de Notre-Seigneur s'applique entièrement à sa très-
sainte Mère. Sous l'empire d'une notion convenue de l'espace,
la plupart des scolastiques ne conçoivent pas qu'un corps puisse
se trouver simultanément à deux endroits différents , et ils es
timent avec raison que Marie ne doit pas déserter à tout propos
1 Egbert. BB. 18 jun., t. 24, p. 508 et seq.
* H. Olivet. BB. 18jun.,t. 24, p. 642.
3 Jacques de Vitry. BB. 23 jun., t. 25, p. 567.
4 BB. 5 jun. Vita B. Meinwerci ep. Padei born, t. 21, p. 529, n. 77.
6 De Lantages, Vie de la Vén. mère Agnès , t. 2, p. 368.
LES OBJETS DE LA VISION : LA B. V. MARIE 75
la cour céleste, et priver les élus de sa présence. Suarez 1 admet
la possibilité absolue de la muitilocation, même pour la bien
heureuse Vierge, mais il y voit un miracle sans pareil auquel il
ne faut recourir qu'à défaut de toute autre explication. Nous
le répétons, ce sont là des scrupules et des exagérations qu'on
a'est pas obligé de partager. La bilocation est un miracle
comme un autre, et, fût-ce un grand miracle, on peut accor
der à la Mère de Dieu de telles facilités en faveur de ses amis.
Nous avons vu la mère Agnès s'attrister grandement quand
son confesseur lui dit, dans le dessein de l'humilier, qu'il n'y
avait pas apparence que la Reine des anges fût descendue du
ciel pour visiter une si chétive créature , et cette divine Reine
envoyer un ange à sa fidèle servante pour l'assurer que c'était
bien elle qui lui était apparue. Cette persuasion est celle de
toutes les âmes saintes honorées de ces faveurs, et leur témoi
gnage paraît décisif. Et cette persuasion s'étendant aux visions
même imaginaires , ainsi que l'attestent les hommages que
l'on s'empresse de rendre à la Mère de Dieu en ces sortes de
rencontres , il nous semble logique de conclure à la présence
réelle de la très-sainte Vierge jusque dans ces représentations
mentales.
En les supposant véritables, reste à décider comment s'exé
cutent ces manifestations personnelles de la Vierge Marie.
Dans les visions extérieures, Marie apparaît avec son propre
corps ou sous une forme représentative étrangère. Dans le
premier cas , c'est ce corps glorieux qui se manifeste de la
même manière que Notre -Seigneur montrait le sien à ses
disciples après sa résurrection. Dans le second, on peut ad
i De Angelis , 1. 6, c. 21 , n. 23, p. 787. Illae autem apparitiones regula-
riter non flunt a propriis personis eorum qui apparere videnturper seipsos.
Quia si sanctus qui apparet est in cœlo-in corpore et animo, ut Virgo sanc-
tissima , necessarium non est, nec decens, ut frequenter cœlestem locum
deserat et ad terram descendat. Quod autem simul iu utroque sit loco ,
magnum est miraculum, quod sine magno fundamento afDrmare non con
venit.
76 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
mettre, conformément à l'interprétation traditionnelle, que
les anges concourent à former ces apparences externes, qu'ils
fournissent par la combinaison d'éléments matériels les voiles
dont s'enveloppe la bienheureuse Vierge et par lesquels
elle accuse sa présence, quoiqu'il nous semble tout aussi
naturel d'attribuer ces formes extérieures à la très- sainte
Vierge elle-même, exerçant, au point où s'opère la vision,
l'action d'espace qu'y produirait, s'il était réel, le corps dont
elle revêt l'apparence ; de même que Notre-Seigneur, dans
l'Eucharistie, fait succéder l'action de son propre corps à
l'action du pain et du vin disparus. Les démons peuvent réa
liser de tels effets : pourquoi seraient-ils interdits à la Reine
du monde?
Une action semblable sur l'imagination expliquerait égale
ment les représentations mentales. Sans doute , les images
excitées dans la partie sensible de l'âme ne seront pas plus la
personne même de la Vierge Marie que ne le sont les appa
rences extérieures sous lesquelles elle se manifeste ; mais les
unes et les autres , si on les suppose dues à une action immé
diate et personnelle de sa part, attestent sa présence. Elle ne
se révèle pas , il est vrai, telle qu'elle est; mais en réalité elle
est là, et cela suffit pour que l'apparition puisse être dite
personnelle.
CHAPITRE VIII
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES ANGES
Les anges se manifestent en vision intellectuelle, en vision imaginaire,
en vision corporelle. — Nature et forme des corps qu'ils revêtent. — Les
circonstances où ils se montrent. — Ils apparaissent â l'autel pendant le
saint sacrifice et distribuent la sainte Eucharistie. — Ils avertissent les
amis de Dieu de l'heure de la mort, assistent à leurs derniers moments, et
transportent leurs âmes au ciel. — Ils combattent visiblement les ennemis
de Dieu et de ses saints, et prêtent leur concours dans les batailles. —
Quels sont les anges susceptibles de ces missions ? — Les trois nommés
dans l'Écriture: Michel, Gabriel et Raphaël.—Les anges gardiens.— Leur
intervention ordinaire. — Nouveaux anges gardiens donnés à quelques
âmes.
I. — La théologie chrétienne fait la plus large part aux
anges dans les apparitions surnaturelles. Ces esprits célestes
sont les messagers de Dieu , et la plupart des interventions
extraordinaires dans le monde des créatures s'accomplissent
par leur ministère. Les faits sont innombrables, et ils ne sau
raient, dans leur ensemble, être révoqués en doute par qui
conque a quelque teinture, fût-ce la plus légère, de l'his
toire religieuse.
Il est d'abord incontestable qu'ils peuvent être l'objet d'une
vision intellectuelle. Cette sorte de vision est même la plus
78 PHÉNOM. DE LORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
proportionnée, et, à vrai dire, la seule connaturelle à l'imma
térialité de ces purs esprits. Si, de fait, elle se produit moin s
souvent que les deux autres, c'est parce que celles-ci con
viennent mieux à la nature sensible de l'homme, à qui s'a
dressent ces manifestations. Il s'en rencontre cependant plus
d'un exemple. Le Sauveur Jésus et sa très -sainte Mère appa
raissent rarement sans cette escorte des anges. Sainte Térèse,
dans une apparition que nous avons rapportée, vit autour de
la bienheureuse Vierge une multitude de ces esprits célestes,
non sous une forme sensible , mais par un simple regard de
l'esprit, parce que, nous dit-elle « la vision était intellec
tuelle. »
II. — Après la révélation intellectuelle, la plus accommodée
à la nature des anges est celle qui s'accomplit dans l'imagi
nation. Tant qu'ils ne revêtent que des formes idéales dans
notre esprit, il semble qu'ils ne perdent pas encore leur qua
lité d'esprits purs.
L'échelle * mystérieuse montrée à Jacob pendant son som
meil, et le long de laquelle les anges de Dieu montaient et
descendaient, est le premier et le plus mémorable exemple
qui soit expressément mentionné dans l'Écriture d'appari
tion imaginaire accomplie par les anges ; mais il n'est pas le
seul . Plus d'une fois on y voit les esprits célestes venir an
noncer les volontés divines aux hommes , soit pendant leur
sommeil, comme à Élie3 fuyant la colère de Jézabel, s'en-
dormant découragé dans le désert, et réveillé à deux reprises
par un ange ; soit en simple vision , ainsi qu'il arrive à plu
sieurs prophètes, en particulier à Daniel4, à Zacharies, à saint
Jean dans l'Apocalypse 6 , et à plusieurs autres personnages ;
1 Additions à sa Vie.
2 Gen. zxviii, 12.
a III fie^. xix , 5.
* Daniel, vm, 16; ix, 21 ; x , 20, xn.
6 Zachar. i , 13, 19.
6 Apoc. passim.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 79
à saint Joseph quatre fois averti par un ange des desseins
du Seigneur, au centurion Corneille2, à saint Paul3.
Les faits de ce genre ne se comptent pas dans l'histoire
des Saints : qu'il nous suffise de rapporter les deux suivants.
La bienheureuse Colette * eut un jour une vision sem
blable à celle du patriarche Jacob. Les habitants d'une noble
maison faisaient de larges aumônes à la communauté : la
sainte et ses compagnesyrépondaientpardeferventesprières.
Or l'humble servante de Dieu vit une fois , vers le milieu de
la nuit , une grande lumière resplendir sur cette maison , et
une multitude d'anges qui la défendaient contre les incur
sions des esprits malfaisants ; puis une échelle d'or allant de
cette maison au ciel, et les anges qui montaient et descen
daient , présentant à Dieu les prières de la bienheureuse et les
aumônes que ces bienfaiteurs faisaient à elle et à ses reli
gieuses. Colette appela une de ses sœurs pour lui montrer
cette douce vision; mais celle-ci ne parvint à l'apercevoir
iju'après que sa sainte mère eut demandé pour elle cette
grâce.
Tandis que saint Thomas d'Aquin s, à peine âgé de vingt
ans, était renfermé dans un donjon par la tyrannie de ses
frères , qui prétendaient le détourner de la vie religieuse , on
i Matth. I, 20; il, 13, 19,22.
s Act. x, 3.
s Act. hvii, 23.
* Ét. de Juliebs. BB. 6 mart., t. 7, p. 559 , n. 88 : Postmodum vidit scalam
auream situatam super eamdem domum cœlumque tangentem, et Angelos
ascendentes et descendentes per eam , qui Deo praesentabant orationes devo-
tas kumilis ancillae suae, necnon pulchras eleemosynas et alia beneficia cari-
tatis , quae praelibati benefactores quotidie deferebant.
s Guill. de Thoco. BB. 7 mart., p. 659, n. 11. Miserunt ad ipsum solum
existentem in camera... puellam pulcherrimam cultu meretricio personatam,
quae ipsum aspectu, tactu, ludis et quibus posset aliis modis alliceret ad
peccandum. Titione juvenculam cum indignatione de camera expulit...,
cum lacrymis a Deo petivit orando perpetuae virginitatis cingulum... Ecce
ad eum duo Angeli cœlitus missi sunt : qui asserentes eum a Deo exauditum
et de pugna tam difficili obtinuisse triumphum, stringentes ipsum bine et
inde, in renibus.
80 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
introduisit dans sa prison une créature d'une perfide beauté ,
ayant toutes les audaces du mal , et qui reçut la hideuse mis
sion de vaincre, par tous les moyens, la constanpe du magna
nime jeune homme. Mais lui, qui déjà avait juré de n'avoir
d'autre épouse que la divine Sagesse, dès qu'il vit ce suppôt
du démon, quoique ému d'abord dans ses sens d'un trouble
jusqu'alors inconnu, s'arma d'un tison, et, plein d'une noble
colère, pourchassa l'infâme hors de sa cellule. Puis, de ce
tison marquant une croix sur la muraille, il se prosterne et
demande à Dieu avec larmes la grâce d'une perpétuelle virgi
nité. Tandis qu'il mêlait ainsi ses pleurs à sa prière , il s'en
dormit , et durant son sommeil il vit deux anges descendre
du ciel, attacher à ses reins une ceinture mystérieuse, en lui
disant : « De la part de Dieu , nous te ceignons , ainsi que tu
l'as demandé, du cordon de la chasteté, qu'aucun effort du
démon ne pourra vaincre désormais ; ce que la vertu humaine
ne saurait mériter, la Bonté divine te l'accorde en pur don. »
A partir de ce moment, le Docteur angélique ne connaîtra
plus les révoltes de la chair.
III. — Quelque opposées que puissent paraître à la nature
des purs esprits les formes matérielles, les anges se sont sou
vent manifestés sous ces dehors aux hommes , et le fait est
tellement constant qu'il y aurait une insigne témérité à le
contester.
Dans l'Ancien Testament, les messagers célestes apparais
sent sous forme humaine à une foule de personnages : à Abra
ham1, à Lot2, à Jacob3, à Balaam4, à Josué 5, à Gédéon G, à
David 7, à Tobie8 et à plusieurs autres.
1 Gen. xviu, 2 et seq. — mi, 11.
! Gen. m, 1.
3 Gen. nui, 24.
* Num nu, 31.
» Jos. v, 13.
6 Jud. vi , 12.
7 II Reg. xxiv, 17.
8 Tob. v-xu.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 81
Dans le Nouveau Testament , c'est l'ange Gabriel1 qui se
présente visiblement à la bienheureuse Vierge Marie pour lui
annoncer le mystère de l'Incarnation ; le même ange prédit
à Zacharie 2 la naissance de Jean-Baptiste ; les anges servent
le Sauveur dans le désert3; ils apparaissent aux saintes
femmes après la résurrection4; c'est un ange5 qui délivre
les apôtres et leur ordonne de prêcher Jésus- Christ dans le
temple ; un ange encore 6, qui fait sortir Pierre de sa prison
et l'accompagne à travers les rues, jusqu'aux portes de Jéru
salem.
Devant ces témoignages aussi nombreux que formels , Sua-
rez7 n'hésite pas à conclure que cette vérité a la certitude
même de la foi. L'histoire confirme ces récits de l'Écriture
par de nouveaux récits. Les Bollandistes signalent plus de
cent exemples de ces apparitions, en traitant de saint Michel
et des autres anges8.
IV. — Les anges revêtent donc des apparences corporelles,
et avertissent les hommes de leur présence en frappant leurs
sens. Le sentiment commun9 des théologiens est qu'ils se
composent des corps avec l'air ambiant des lieux où ils
paraissent , et leur donnent la forme qu'ils veulent par une
disposition et condensation convenables. Ainsi s'exprime
saint Thomas10. Cependant ces esprits célestes , comme l'en-
« Luc. 1 , 28.
2 Luc. I, 11-
3 Matth. iv, 11. — Marc, i, 13.
4 Matth. xxvm, 3.— Luc. xxiv, 4.— Joan. xx, 12.
s Act. y, 19.
« Act. xh , 7.
? De Angelis , 1. 4, c. 33, n. 3, p. 536 : Itaque veritas haec de fide certa
est, nec in illa generatim sumpta, dubitatio autdifflcultas occurrit.
*> BB. 29 sept., t. 48, p. 38-124.
a Suarez , de Angelis, 1. 4 , c. 34 , n. 5 , p. 542. Communis igitur et vera
sententia est, illa corpora constare ex materia elementari, seu inferiorum
rerum generabilium et corruptibilium , quia illa saltem necessaria est, et
sufficit. Dicunt enim communiter Theologi hanc materiam sumi ex aere
praejacente, seu circumstante in loco illo in quo taie corpus formatur.
io Sum.i. P., q. 5 1 , a. 2, ad 3. Dicendum quodlicet aer in sua raritate manens
H 6
82 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
seigne encore expressément le même docteur", et avec lui
l'ensemble de l'École, n'informent pas à la façon des corps
vivants les corps qu'ils revêtent : ils les meuvent,mais ne les
animent pas.
Les formes par lesquelles ils se rendent visibles sont di
verses. D'ordinaire*, c'est la figure humaine dans son ex
pression la plus belle et la plus pure : l'enfant avec sa grâce et
sa candeur, le jeune homme resplendissant de force, de no
blesse et de beauté. Le plus souvent ils ont des ailes, ainsi
qu'on le voit dans l'Écriture et que l'attestent les légendes
chrétiennes, pour signifier la sublimité de leur contemplation
et la promptitude avec laquelle ils exécutent les messages de
Dieu. On croit que le vieillard majestueux qui aborda saint
Justin et détermina sa conversion au Christianisme, en lui
montrant dans lesdivines prophéties lasagesse que ce philo
sophe poursuivait avec avidité, était un de ces esprits cé
lestes*. Ils ont apparu sous les dehors de la pauvreté à plu
sieurs serviteurs de Dieu célèbres par leur amour pour les
pauvres, à saint Ives ", par exemple, à la vénérable Marie de
Maillies*, à saint Philippe de Néri°. Ils se révèlent encore
non retineat figuram neque colorem ; quando tamen condensatur, et figurari
et colorari potest, sicut patet in nubibus. Et sic Angeli assumunt corpora ex
aere, condensando ipsum virtute divina, quantum necesse est ad corporis
assumendi formationem.
1 Ibid., a. 3 : Dicendum quod quædam opera viventium habent aliquid
commune cum aliis operibus, ut locutio quæ est opus viventis convenit
cum aliis sonis inanimatorum, in quantum est sonus; et progressio cum
aliis motibus, in quantum est motus. Quantum ergo ad id quod est
commune utrisque operibus, possunt opera vitæ fieri ab Angelis per
corpora assumpta; non autem quantum ad id quod est proprium viven
tium.
2 BoNA. De discr. spir. c. 19, n. 7, p. 308 : Formis quoque discrepant
Angelorum et dæmonum apparitiones: Angelis solet unica esse, nempe
humana.
3 TILLEMoNT, in S. Just. a. 4, t. 2.- BB. 29 sept., t. 48, p. 90, n. 396.
4 Processus de Vit. et Mirac. BB. 19 maii, t 17,p. 555, n. 44.
5 Processus de Vita et Mirac. BB.28 mart.,t. 9,p. 736, n. 13.
6 J. BARNABEI. BB. 26 maii,t. 19, p. 564, n. 248 :Angelus specie pauperis
ei sese objicit.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 83
sous l'aspect de globes lumineux, de flammes splendides1. En
général, les apparences qu'ils empruntent expriment la
grâce, l'agilité, la force, la pureté, la lumière, l'amour. Ra
rement ils apparaissent sous la forme d'animaux, et, quand
cela arrive, c'est en recourant aux types les plus nobles et les
plus gracieux2, comme ceux de l'agneau3, de la colombe
ou autres semblables *.
V. — Les célestes messagers sont aux ordres de Dieu , et
Dieu les envoie selon ses desseins d'amour, de miséricorde ,
de justice sur les hommes. Ils apparaissent autour du Verbe
incarné à Bethléem , au désert , à Gethsémani, et ils assistent
l'homme dans les plus menus détails de la vie 5. Énumérer
toutes les circonstances où ils interviennent est chose impos
sible. Nous ne mentionnerons que les plus ordinaires.
En général, ils annoncent et exécutent les divines volontés,
viennent en aide à ceux qui les appellent ou qui invoquent le
secours d'en haut; ils conseillent, réconfortent et récréent.
Nous avons vu qu'ils forment l'escorte ordinaire du Sau
veur et de la Tierge Marie dans leurs apparitions.
Vf. — Ils entourent l'autel et se rendent souvent visibles au
prêtre ou aux âmes saintes pendant l'action du sacrifice.
Saint Chrysostome, au rapport de saint Nil6, son con
temporain et son disciple, voyait ces esprits bienheureux
1 BB. 29 sept., de S. Michaelet omnibus Angelis, t. 48, p. 81, n. 348.
8 Suabez, de Angelis, 1. 4 , c. 34, n. 3, p. 541. Angoli communiter non
ipparent nisi sub specie hominis, vel alicujus animalis perfecti.
3 De Lantages , Vie de la Vén. mère Agnès de Jésus, t. 2, p. 387.
4 BB. l jun., t. 21, p. 149, n. 21.— 2 jun., ibid.,$. 219, n. 8.
5 Cf. De Lantages, Vie de la Vén. mère Agnès de Jésus, 3' p.,c. 17, t. 2,
p. 386. — Nicephor. Vita S. Andreœ Soli. BB. Corollar. ad 28 maii, t. 19,
p. 28, n. 52 et seq.
6 S. Nil. Oper. 1. 2, Epist. 294, Anastasio. Migne, Patr. gr. t. 79, col. 346:
Aiebat etenim ille, statim atque saccrdos sacram incipcret oblationem , ple-
rasque de repente ex beatis Potestatibus de cœlo descendentes , et splendi-
iissimis quibusdam vestibus circumamictas, nudo pede, intentis oculis et
demissa facie, altare circumeuntes, cum veneratione, et multa quieto, et
silentio usque ad terribilis mysterii consummationem assistere.
84 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
environner l'église, particulièrement pendant le temps du
sacrifice, et,dans sajoie, il en faisait la confidence à ses amis.
Dès que le prêtre commençait la divine oblation, les Puis
sances bienheureuses descendaient, disait-il, du ciel, revêtues
de splendides ornements; et, les pieds nus, les regards atten
tifs, la face inclinée, ils entouraient l'autel dans l'attitude de
l'adoration, immobiles et silencieux, jusqu'à la consomma
tion des redoutables mystères;puis, se répandant dans l'en
ceinte sacrée, ils assistaient invisiblement les évêques, les
prêtres et les diacres pendant qu'ils distribuaient aux fidèles
le corps et le sang du Sauveur.
Depuis le jour de son ordination jusqu'à sa mort, saint
Samson" de Dôle ne chanta jamais la messe sans voir à ses
côtés les anges, qui plus d'une fois rompaient de leurs mains
les espèces eucharistiques. Le bienheureux Boniface*, évêque
de Lausanne, était fréquemment assisté à l'autel par deux
[Link] que saint Oswald*, évêque d'York, n'étant en
core que simple prêtre,disait un jour la messe, le pauvre qui
faisait l'office de servant aperçut tout à coup, au moment de
l'offertoire, un homme d'un aspect majestueux et céleste,
tenant entre ses mains un petit morceau de pain d'une extrême
blancheur, qu'ilélevait jusqu'à satête avec un grand respect,
et qui prit peu à peu des proportions extraordinaires. Saisi de
terreur, il s'enfuit hors de l'église; mais, de temps en temps,
il entre-bâillait la porte pourvoir ce qui se passaità l'autel :
1 BB. 28 jul., t. 33, p.583, n. 44 : Ab eo die quando presbyter fuit usque
ad felicem suum finem, quando Missam cantabat, Angeli semper Dei sancti
ministri altaris ac sacrificii apud ipsum videbantur, oblationemque cum suis
manibus, illo solo vidente, frequenter frangebant.
2 BB. 19 febr.,t. 6, p. 157, n. 23. Unde sæpe ostensum est quod Angeli
Dei adjuvarent eum.
% BB. 28 febr.,t. 6, p. 761, n. 21. Quadam die, dum sanctus post Evange
lium , oculis in cœlum erectis, orationem præmitteret, vidit minister ejus
reverendi vultus personam candidissimum panem, sed quantitate modicum,
inter manus quas usque ad caput suum porrectas habebat, digno cum ho
nore [Link] Angelum ad singula respondentem et obsequium ei
deferentem.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 85
l'assistant mystérieux répondait à toutes les prières, et servit
le saint prêtre jusqu'à la fin du [Link] Catherine de
Bologne " entendit un jour les anges répéter le SANCTUs du
prêtre à la messe, avec une suavité qui la ravit en extase.
Une apparition angélique assez souvent répétée est celle où
ces esprits bienheureux apportent la sainte communion à des
âmes ferventes, avides de ce pain céleste.
Le soldat saint Zozime*, martyrisé en Pisidie, sousTra
jan, après avoir subi d'horribles tortures, était depuis trois
jours dans sa prison sans avoir goûté aucune nourriture,
lorsqu'il vit entrer deux enfants, ou plutôt deux anges, dont
l'un portait le pain de l'Eucharistie, et l'autre un vase plein
d'eau : « Prends, lui dirent-ils, le présent que Dieut'envoie.»
Le martyr prit l'aliment qui lui était offert, puis rendant
grâces : « Je vous bénis, Seigneur, s'écria-t-il, parce que
vous avez eupitié de votre serviteur, et que, loin de me dé
laisser, vous m'avez rassasié de votre céleste nourriture. Je
louerai et célébreraià jamais votre gloire et votre magnifi
cence. » Quand lejour futvenu, le président ordonna qu'on
amenât le martyr devant son tribunal. Zozime comparut, le
visage joyeux et sans aucune trace de fatigue, ce quijeta
dans la stupeur le juge et les bourreaux, qui s'attendaient à
le trouver exténué par les tourments et par la faim.
Saint Stanislas Kostka* reçut une première fois la même
faveur pendantune grave maladie qu'ilfit, à Vienne, dans la
1 BB. 9 mart.,t. 8, p. 38, n.8 : Die quadam, dum sacrificio altaris quam
dicimus Missam, interesset, et sacerdos SANCTUs, SANCTUs proferret, audivit
ipsa repetentes idem verbum cœlesti cantu Angelos, cujus tanta fuit suavi
tas, ut pene de ipsius corpore egressa sit. -
2 BB. 19 jun.,t. 20, p. 678, n. 7 : Cum vero tres dies præteriissent, et
Zozimus cibum non gustasset, duo pueri venerunt in carcerem, quorum
unus panem, alter vas aquæ portabat, et martyri dixerunt: Accipe hanc
margaritam (qua Christiani significabant particulam Eucharisticam, sacro
sanguine perfusam, ad fidelium communionem), a Domino Deo tu0 ad te
missam.
3 CÉPARI, Vie du B. Stanislas Kostka, n. 4, p. 15, et n. 7, p. 27.
86 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
maison d'un luthérien : deux anges lui apportèrent le saint
Viatique qu'il demandait vainement aux hommes. Une autre
foi, entre Augsbourg et Dilingue, étant entré dans une église
quise trouvait sur son chemin,poury entendre la messe et y
communier, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était dans un
temple protestant. Il ressentitune douleur extrême devoir les
saints mystères profanés par les hérétiques, et il en fit à Dieu
les plaintes les plus touchantes. Pendant qu'il se plaignait
ainsi avec une grande abondance de larmes, il vit venir à lui
une troupe d'anges; l'un d'eux, qui tenait l'Eucharistie en
tre ses mains, s'approcha de lui avec un air plein de majesté,
le communia, et le laissa comblé de joie dans la possession
de Jésus-Christ. L'Église" rappelle ces merveilles dans la lé
gende du saint et à la secrète de la messe qu'elle autorise en
son honneur.
Les saints qui ont ainsi reçu la divine Eucharistie par le
ministère des esprits célestes, sont en grand nombre. Entre
plusieurs autres, nous pouvons ajouter aux noms déjà cités,
ceux de saint Bonaventure*, de la vénérable Ida* religieuse
cistercienne, de sainte Agnès * de Montepulciano, de la bien
heureuse Véronique * de Binasco, de la vénérable mère Agnès
de Jésus*.
Parfois les anges font escorte aux saintes âmes au moment
où elles vont recevoir Notre-Seigneur ou qu'elles le portent
avec elles. La bienheureuse Lutgarde", ayant peine à mar
cher à cause de sa faiblesse, était soutenue par deux anges,
1 BREv. RoM. Pro aliq. locis. 13 nov., lect. 5.
2 BB. 14 jul., t. 30, p. 807, n. 28.
3 HUGUEs de FLoRE, BB. 13 april.,t. 11, p. 164, n. 20.
4 RAYMUND. CAPUAN. BB. 20 april., t. 11, p. 795, n. 26.
5 Isid. de IsoLANo. BB. 13 jan., t. 2, p. 206, n. 3,
6 De LANTAGEs, 1re P., c. 11, t. 1, p. 121 et suiv.
7 THoM. CANTIPRATAN. 16 jun., t. 24, p. 203, n. 39 : Cumque euntem ad
altare nullus eam in subsidium debilis corporis sustentaret, manifeste vide
runt aliquæ quibus videre datum est, duos eam Angelos mediam tenere et
ad altare deducere.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 87
qui la conduisaient à l'autel et la ramenaient à sa place. La
sinte pénitente Eudoce", de Samarie, martyrisée à IIéliopo
lis, sous Trajan, avant de se livrer aux satellites venus pour
l'arrêter, cache dans son sein une parcelle de la divine Eu
charistie, et aussitôt elle voit marcher devant elle un ange,
sous la forme d'un jeune homme vêtu de blanc, portant dans
ses mains un flambeau dont il éclaire les pas de la martyre
dans l'obscurité profonde de la nuit, sans que les soldats
aperçoivent ni le guide ni la lumière.
VII.-Un autre office que les anges rendent fréquemment
aux amis de Dieu, est de les avertir de leur mort prochaine.
Nous avons déjà signalé ce fait, au chapitre précédent, en
parlant de l'apparition de la bienheureuse Vierge Marie à
saint Félix de Valois quelques jours avant sa mort. On le
rapporte également de saint Siméon* Stylite le Jeune, de
saint Maxime* martyr, de saint Guédas *, abbé de Ruy en
Bretagne, de sainte Aldegonde* et d'un grand nombre d'au
treS.
Plus fréquemment encore, ils assistent les saints à l'heure
de la mort, rendant leur présence visible, pour les soutenir
1 BB. 1 mart., t. 7, p. 19, n. 44. Antequam traderet ultro se lupis agna
Christi, brevi mora impetrata prodeundi, occurrit in sacram ædem, rese
rataque illic arcula in qua divinum donum reliquiarum sancti corporis
Christi servabatur, inde particulam acceptam sinu recondidit; et sic statim
cum militibus abiit. Iter autem ipsis per illunem noctem facientibus,
præibat Eudociæ ephebus candidatus facem ferens : nec puerum nec lucem
videntibus satellitibus.
* BB. 24 maii, t. 18, p. 396, n.248: Agebat igitur S. Symeon jam quin
tum supra septuagesimum ætatis suæ annum. cum a familiari Angelo cer
tior factus appropinquantis sibi vitæ exitus.
* BB. 2 jan., t. 1, p. 94, n. 26 : Noli timere, crastina die videbis mira
bilia.
* BB. 29 jan., t. 3, p. 578, n. 29 : Apparuit ei in somnis Angelus Domini
dicens : Audi et intellige. Et ecce octava ab hodierna die, soluti sarcina
carnis videbunt spiritales oculituiquod semper ab infantia desiderasti; vide
bis etenim in majestate sua desideratam faciem Domini Deitui.
* BB. 30 jan., t. 3, p. 652 : Alloquitur illam Angelus in visu hortans ut
se præparet exire obviam Christo tempusque instare exeundi denuntiat.
88 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
dans cette lutte dernière, et pour ajouter encore à l'impatience
de leurs désirs.
Saint Vincent1, l'illustre martyr de Saragosse, après des
supplices inouïs supportés avec une force d'âme magnifique,
est jeté, les ceps aux pieds, dans un cachot ténébreux, dont le
sol avait été semé de débris de pots cassés , qui déchirent ses
blessures et en ravivent la douleur. Mais, tout à coup, l'obscu
rité de cette prison se dissipe, une céleste lumière la remplit,
les entraves se brisent. Ces têts aigus se changent en fleurs
odorantes, qui font au martyr une couche délicieuse. Une
multitude d'anges l'environnent, lui parlent, le félicitent de
sa victoire. « Reconnais, ô vainqueur invincible, lui disent-
ils, Celui pour qui tu as si vaillamment combattu ; Lui-même,
qui t'a rendu victorieux au milieu des tourments , tient dans
sa main la couronne de la gloire qu'il t'a préparée. La lutte
est finie, et l'heure va sonner où, dépouillant ce fardeau de
la mortalité , tu seras réuni au chœur des bienheureux. » Et
tous, unissant leurs voix dans un même concert de louanges ,
font retentir ces voûtes sombres des accents les plus mélo
dieux.
Les martyrs qui ont été soutenus dans leurs combats par
les anges de Dieu sont en grand nombre. Les quarante lé
gionnaires de Sébaste, célébrés par saint Basile2; sainte Agnès
de Rome, qui le fut par saint Ambroise3; saint Constance4,
évêque de Pérouse , et une infinité d'autres ont reçu cette
assistance céleste.
Les serviteurs de Dieu qui, sans donner leur sang pour
1 Act. martyr, n. 8, p. 394 : Sicque solitudo horribilis Angelorum releva-
tur frequentia : quorum caterva vallatus Martyr egregius , venerando fove-
batur obsequio, et mulcebatur alloquio. Agnosce, inquiunt, o Vincenti in-
Tictissime, pro cujus nomine fideliter decertasti, etc. Dantur bine; laudes
Deo et resonante organo vocis angeliese modulata suavitas procul diffun-
ditur.
2 S. Basil. Hom. 19 in SS. Quadrag. Martyres, n. 7. Migne, t. 31, col. 519.
» S. Ambii. BB. 21 jan., t. 2, p. 716, n. 8.
4 BB. 29 jan., t. 3, p. 544, n. 13.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 89
Jésus-Christ, ont cependant mérité la même faveur, sont plus
nombreux encore. Parmi tant de noms, nous ne citerons que
celui de saint Antoine, Son historien, l'illustre Athanase ",
raconte qu'au moment où son âme allait s'envoler, le visage
de ce grand patriarche des cénobites s'éclaira d'une douce
lumière, et ses yeux se reposèrent, avec la joie qu'on éprouve
à voir des amis, sur les anges descendus pour recueillir son
âme et la porter au ciel.
Conduire et déposer les âmes pures dans le sein de Dieu,
tel est le principal office des esprits célestes, et voilà pour
quoi ils apparaissent si fréquemment à la mort des prédesti
nés. Dans la même Vie du grand solitaire, saint Athanase *
rapporte qu'un jour Antoine, assis au sommet de la monta
gne, porta tout à coup ses regards en haut ; il voyait une
âme inconnue s'élever vers les célestes demeures, et les an
ges, joyeux, venir à sa rencontre. S'étant mis en prière, il
demanda à Dieu de lui faire connaître quel était ce bienheu
reux, et aussitôt une voix se fit entendre et lui dit que c'était
'âme du moine Ammon, qui venait de mourir au désert de
Nitrie. Au rapport de saint Jérôme *, Antoine eut encore le
même spectacle quand il vit l'âme de Paul, premier ermite,
s'envoler au ciel, resplendissante de blancheur, au milieu
des phalanges angéliques, des chœurs des prophètes et des
apôtres.
Des chants harmonieux accompagnent ordinairement ces
1 Vita S. Antonii, n. 92 (Versio Evagrii). Migne, t. 26, col. 971 : Verba
finierat, et osculantibus se discipulis, extendens paullulum pedes, mortem
laetus aspexit : ita ut, ex hilaritate vultus ejus, Angelorum qui ad perferen
dam animam ejus descenderant, præsentia nosceretur; hos intuens, tanquam
amicos videret, animam exhalavit.
2 Ibid., n. 60, col. 930 : Cum sederet in monte, et oculos subito teten
disset in cœlum, vidit nescio quam animam, lætantibus in ejus occur
sum Angelis, ad cœlum [Link] ad eum facta est, inquiens istam esse
Ammonis monachi animam qui Nitriæ morabatur.
3 Vita S. Pauli primi eremitae, n. 14. Migne, t. 23, col. 27. Vidit inter
Angelorum catervas, et inter prophetarum et apostolorum choros niveo can
dore Paulum fulgentem in sublime conscendere.
90 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
apparitions célestes, et ont transformé plus d'une fois les fu
nérailles des saints en des manifestations de joie et de triom
phe. Il en fut ainsi aux obsèques de saint Martin, selon ses
deux premiers historiens, Sulpice Sévère" et Grégoire * de
Tours. On rapporte la même chose de plusieurs serviteurs et
servantes de Dieu, entre autres de saint Nicolas* de Myre, de
saint Walfrid , premier abbé du monastère du Mont-Vert en
Toscane, de saint Laurent Justinien*, de sainte Romule *, de
la bienheureuse Colette", de la vénérable Marie de Maillies *.
VIII.- Les anges apparaissent parfois pour protéger visi
blement les saintes causes et pour réprimer l'audace des
néchants. L'Écriture en contient des exemples mémorables.
L'ange du Seigneur frappe en une nuit l'armée du roi d'As
syrie, Sennachérib°. Un ange arrête l'ânesse de Balaam"° et
menace ce prophète cupide du glaive qu'il tient dans sa main.
Héliodore " est fustigé par les anges au moment où il tente de
s'emparer des trésors du temple.
La milice céleste intervient aussi dans les batailles en fa
veur des amis de Dieu et de la [Link] Machabée* com
battait avec les siens les hordes de Timothée. Au plus fort de
1 Epist. 3 ad Bassulam. Migne,t. 20, col. 184. Hæc igitur beati viri corpus
usque ad locum sepulchri hymnis canora cœlestibus turba prosequitur..
Martinus hymnis cœlestibus celebratur.
2 De mirac. S. Martini, l. 1, c. 5. Migne,t. 71, col. 919: O beatum virum,
in cujus transitu Sanctorum canit numerus, Angelorum exsultat chorus,
omniumque cœlestium Virtutum occurrit exercitus.; quem Michael as
sumpsit cum Angelis.
3 BREv. RoM. 6 dec., lect. 6. Instante morte , suspiciens in cœlum, cum
Angelos sibi occurrentes intueretur., in cœlestem patriam migravit.
4 ANDREAs. Abb. Montis-Viridis. BB. 15 febr., t. 5, p. 846, n. 8.
* BERNARDUs JUSTINIANUs. BB. 8jan.,t. 1, p.563, n. 63.
* GREG. MAGN. Dialog. l. 4, c. 15.-Migne, t. 77, col. 345.
7 PETRUs a VALLIBUs. BB. 6 mart.,t. 7, p.579, n. 196, 200.
s Proces. de Virt. et Mirac. BB. 28 mart., t. 9, p.745, n. 8.
9 IV Reg. xix, 35.
10 Num. xxII, 22.
11 II Mach. III,25 et 26. -
12 lI Mach. x, 29, 30.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 91
la mêlée, les ennemis des Juifs voient descendre du ciel cinq
guerriers montés sur des chevaux, à l'attitude noble et fière,
qui soutiennent et conduisent les adorateurs du vrai Dieu.
Deux d'entre eux se tiennent autour de Machabée et le protè
gent de leurs armes; les autres lancent des traits et des foudres
contre ses ennemis, qui, frappés d'aveuglement et en complet
désarroi, tombent pêle-mêle devant eux. Dans une autre ren
contre , au moment où Machabée et ses soldats sortaient de
Jérusalem pour aller au-devant de l'armée de Lysias, un
homme à cheval, revêtu d'un habit blanc, avec des armes
d'or et une lance à la main, parut tout à coup, marchant
devant eux, comme pour les exciter au combat.
Bénadab, roi de Syrie, irrité de voir ses ruses de guerre
découvertes au roi d'Israël par Élisée, fait cerner par ses
troupes pendant la nuit la ville de Dothar, où se trouvait le
prophè[Link] lever du jour, le serviteur de l'homme de Dieu
vient, en tremblant, lui apprendre que l'armée syrienne,
avec ses chevaux et ses chars, entoure les remparts. « Sois
sans crainte, lui répond Élisée, il y a plus de monde avec
nous qu'il n'y en a avec eux. » Puis, se mettant en prière :
« Seigneur, dit-il, ouvrez-lui les yeux pour qu'il voie.» Le
Seigneur ouvrit les yeux à ce serviteur, et il vit la montagne
pleine de chevaux et de chariots de feu, qui étaient tout
autour d'Élisée*.
Les légendes chrétiennes abondent en semblables récits, et
elles ont vraisemblablement donné lieu en Portugal, en
France et en d'autres pays, à l'institution d'ordres de cheva
lerie sous le patronage de saint Michel, prince de la milice
céleste *. Un fait d'une authenticitéincontestable, c'est l'as
sistance que donnèrent les anges à saint Wenceslas, duc de
Bohême, dansun combat singulier contre Radislas, prince de
1 II Mach. xI, 6, 8.
2 IV [Link], 15-17.
3 BB. 29 sept., t. 48, p. 86-89, n. 372 et seq.
92 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Gurcine, comme on peut le voir dans le Bréviaire romain, à
la fête de ce saint". Il est pareillement rapporté dans la vie
de l'empereur saint Henri, qu'il vit plus d'une fois l'ange du
Seigneur et les saints martyrs ses protecteurs combattant
pour lui au premier front de bataille.
IX. - Quels sont les anges qui apparaissent ainsi aux
hommes?
Les auteurs se partagent en deux opinions. La première
soutient qu'une partie des anges n'est jamais députée vers
les créatures inférieures, et attribue cette fonction aux moin
dres ordres de la hiérarchie céleste. Elle divise les esprits
bienheureux en deux parts : les assistants, qui ne sortent
jamais de devant la face de Dieu, et les ministres qui inter
viennent dans le monde matériel et [Link] saint Gré
goire le Grand*, les deux derniers ordres sont seuls envoyés,
les Anges pour les missions communes, et les Archanges
pour les plus grandes. Saint Thomas* pense que les cinq
derniers ordres peuvent être députés, et que les quatre pre
miers, savoir : les Séraphins, les Chérubins, les Trônes et les
Dominations, ne sont point employés à cet office. Suarez* et
1 28 sept., lect. 6.
* Homil. 34 in Evang. n. 8. Migne, t. 76, 1250 : Græca etenim lingua,
Angeli nuntii, Archangeli vero summi nuntii vocantur. Hi autem qui
minima nuntiant, Angeli; qui vero summa annuntiant, Archangeli vocan
tur. Hinc est enim quod ad Mariam virginem non quilibet Angelus, sed
Gabriel archangelus mittitur.
3 Sum. 1. P., q.112, a. 2: Et ideo simpliciter dicendum est cum Dionysio (De
cœl. hier. c. 5.), quod superiores Angeli nunquam ad exterius ministerium
mittuntur. -
Ibid., a. 4 : Ideo Angeli illorum ordinum ad exterius ministerium mit
tuntur, ex quorum nominibus aliqua executio datur intelligi : in nomine
autem Dominationum non importatur aliqua executio, sed sola dispositio et
imperium de exsequendis; sed in nominibus inferiorum ordinum intelligi
tur aliqua executio.
4 De Angelis, l. 6, c. 21, n. 24, p.788 : Juxta doctrinam superius datam,
facile responderi potest imprimis apparitiones semper fieri perministrantes
Angelos, non per assistentes, quia non apparent nec corpora sumunt, nisi
mittantur, ut per se clarum est; non mittuntur autem qui assistunt, sed
tantum qui ministrant - Et l. 6, c. 9, n. 24, p.682. -
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 93
plusieurs autres théologiens ne font cette réserve que pour
les trois ordres de la première hiérarchie. Dans ce senti
ment, les anges supérieurs, ou demeurent étrangers à toute
intervention extérieure , ou ne l'exercent que par l'intermé
diaire des anges inférieurs. Telle est la première opinion avec
ses diverses nuances.
La seconde admet que tous les anges indistinctement sont
susceptibles de mission. Selon le P. Pétau1, qui rapporte les
témoignages, ce sentiment est beaucoup plus commun parmi
les saints Pères , et il l'embrasse lui-même pour cette raison
et aussi à cause de ces paroles de l'Apôtre aux Hébreux : « Ne
sont-ils pas tous des esprits destinés à servir , et envoyés pour
exercer leur ministère, en faveur de ceux qui doivent recueil
lir l'héritage du salut? » Ce savant auteur s'appuie encore
sur l'exemple du Verbe, supérieur à toutes les hiérarchies
angéliques, et cependant envoyé et descendu jusqu'à la chau
de l'homme. Les anges qui sont envoyés ne perdent pas d'ail
leurs pour cela la claire vision de Dieu , et ne cessent pas
d'être assistants en sa présence , ainsi que l'ange Raphaël le
disait de lui-même2; ou bien il faudrait en venir à cette con
clusion, que les anges gardiens sont exilés du paradis tout le
temps qu'ils exercent leur tutelle auprès des âmes , contrai
rement à ce qu'affirme Notre-Seigneur dans l'Évangile : « Je
tous le dis, les anges de ces petits enfants voient sans cesse
la face de mon Père, dans le ciel3. »
1 Theologie. Bogmat., 1. 2, c. 6, n. 3, t. 4, p. 22: Alii ex adverso
«mtendunt, Angelos omnes , quoeumque censentur ordine mitti a Deo et
mandata sibi ministeria capessere. Quod imprimis traditiim ab Apostolo
videtur, qui ad Hebraeos scribens (i , 14) : Nonne omnes, inquit, sunt admi-
nistratorii spiritus, in ministerium missi propter eos qui hœreditatem ca-
P1tnt salutis ? Quae mihi sententia antepoiienda videtur alteri , propter et
Apostoli locum illum, et veterum de eo judicium atque consensum, et Scrip-
tora alia testimonia , quae eodem pertinent.
! Tob. m, 15 : Ego suai Raphael Angelus, unus ex septem qui adstamus
tote Dominum.
s Matth. xvm, 10. .
94 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
l'our toutes ces raisons, la seconde opinion nous paraît
préférable à la première.
X.— Parmi les anges qui ont apparu aux hommes, l'Écri
ture n'en désigne que trois par un nom propre : Michel, Ga
briel et Raphaël , noms qui expriment la vertu particulière
de ces esprits célestes ou les missions qu'ils ont remplies 1 .
On sait que Michel ou Michaël veut dire : Qui est comme
Dieu? cri de guerre poussé par le chef des phalanges fidèles
contre Lucifer et ses légions maudites; que Gabriel si
gnifie la force ou le Fort de Dieu, c'est-à-dire le mes
sager des grands desseins où Dieu déploie sa puissance ;
que Raphaël, ou Remède de Dieu, rappelle les guérisons
opérées par l'ange qui accompagna le jeune Tobie.
Quelques révélations particulières, dont l'authenticité ou
l'autorité sont contestables, citent d'autres noms d'anges.
Dans les entretiens, par exemple, qu'on nous a conservés do
la bienheureuse Humilité2, cette sainte raconte que deux an- •
gcs étaient préposés à sa garde, dont elle avait appris les
noms de la bouche de saint Jean l'Évangéliste. L'un, du chœur
ordinaire des anges , et qui était son gardien depuis sa nais
sance , s'appelait Sapiel ; l'autre , qui était un Chérubin , et
qu'elle avait reçu à l'âge de trente ans, portait le nom d'Em
manuel. Au iv° livre d'Esdras, il est fait mention de l'ange
1 S. Grec. M. Hom. in Evang. 34, n. 9, t. 76. Migne, col. 1251: Michael
namque, quis ut Deus? Gabriel autem, Fortitudo Dei; Raphael vero dici-
tur Medicina Dei.
2 BB. Âppendix ad diem 22 maii,t. 20, p. 816, n. 3: Angelos cœli omnes
diligo, sed duo sunt mini deliciae gaudii... Meus illos Dominus mini dedit
pro custodia, ut me protegant ab omni gravedine... ; et utrumque scio vo-
care nomme, Joannis Evangelistae gratia. Unus de choro Angelorum qui
Christianis in custodiam dati sunt in ista vita... Et nomen suum tali osten-
ditur ratione, quod sapientiam divinam habet; et vocatus est Angelus
Sapiel... Ipse namque meeum stetit a principio , cum fuinata, in praesenti
vita... Alius est Cherubim, qui sex alas habet... lllius est nomen suum,
admirabile appellatum, majoris altitudinis; nam Angelus Emmanuel ipse
nuncupatur, ore Joannis Evangelistae . . . Iste namque Angelus a meo
Domino mihi fuit datus , post triginta annos meae aetatis.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 9b
Uriel1 et de l'archange Jérémiel2; mais on sait que ce livre
est apocryphe et ne mérite point de créance , même au point
de vue historique. C'est une tradition constante dans l'Église
que les trois anges qui sont nommés dans l'Écriture sont les
seuls dont on connaisse les noms. Un concile3 tenu à Rome,
l'an 745, sous le pape Zacharie, réprouve cette prière compo
sée par un imposteur nommé Adelbert : « Je vous adresse mes
vœux et mes supplications, ange Uriel, ange Raguèl, ange
Tubuel, ange Michel, ange Inias, ange Tubuas, ange Sabaoc,
ange Simiel ; » et la raison alléguée par les Pères de ce con
cile, c'est que, à l'exception du nom de Michel, tous les au
tres désignent plutôt des démons que des bons anges , dont
trois seulement sont nommés par l'Écriture et la tradition,
savoir : Michel, Gabriel et Raphaël. Ceci est moins une déci
sion de droit qu'une question de fait et d'histoire ; car rien
n'empêche que d'autres anges, outre ceux qui sont déjà nom
més , reçoivent des noms qui expriment leurs missions.
L'ange Raphaël n'est mentionné dans l'Écriture qu'au
livre de Tobie ; mais il intervient assez fréquemment dans
les révélations et les actes des Saints. Il aide saint Jean de
Dieu à charger un pauvre malade sur ses épaules, et le con
duit dans l'obscurité de la nuit jusqu'à l'hôpital. Une autre
1 iv, i. Et respondit ad me Angelus, qui missus est ad me, cui nomen
Uriel.
2 îv, 36. Et respondit ad ea Jeremiel arehangelus.
3 Labr. t. 6. 1561: Habeo orationem quamdam quam sibi Aldebertus
componere nisus est...: Precor vos, et conjuro vos, et supplico me ad vos ,
angele Uriel, angele Raguel, angele Tubuel, angele Michael, angele Inias,
angele Tubuas, angele Sabaoc, angele Simiel. — Dum vero haec oratio
sacrilega usque in flnem perlecta esset, Zacharias sanctissimus ac beatis-
simus papa dixit : Quid ad haec, sanctissimi fratres, respondetis? Sanctis-
simi episcopi el venerabiles presbyteri responderunt : Quid aliud agendum
est , nisi ut omnia quae nobis relecta sunt igni concrementur, auctores vero
eorum anathematis vinculo percellantur ? Non eoim nomina Angelorum,
praeter nomen Michaelis, seà nomina daemonum sunt, quai in suis oratio-
nibus invocavit ad praestandum auxilium sibi. Nos autem , ut a vcstro
sancto apostolatu edoccmur, et divina tradit auctoritas, non plus quam
trium Angelorum nomina cognoscimus, id est Michael, Gabriel, Raphael.
96 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
fois, il distribue le pain aux pauvres sous les dehors du même
saint1. Il sert de guide et de soutien à sainte Françoise Ro
maine 2 et à saint Baront3, dans leurs visions célèbres de l'en
fer, du purgatoire et du ciel.
Gabriel est l'ange de l'Incarnation. C'est lui qui dicte à
Daniel4 la fameuse prophétie des soixante -dix semaines, qui
fixe avec la dernière précision la venue du Messie. Il apparaît
deux fois dans l'Évangile5, pour prédire à Zacharie la nais
sance du précurseur, et pour annoncer à la Bienheureuse
Vierge Marie le mystère de sa virginale maternité. On lui
attribue plusieurs autres apparitions bibliques, mais à l'aide
d'interprétations qui nous semblent peu fondées. Il intervient
aussi plus d'une fois dans les révélations privées6.
Quoique saint Michel soit nommé plusieurs fois dans l'Écri
ture7, en réalité il ne s'y trouve qu'une seule apparition faite
au nom de cet archange. Elle est décrite au chapitre xue de
l'Apocalypse , lorsque saint Jean voit un grand combat s'en
gager dans le ciel , Michel et ses anges combattant le dragon
et ses compagnons de révolte ; le dragon vaincu et préci
pité sur la terre, où il devient le séducteur de l'homme, le
t Anton. Govea. BB. 8 mart., t. 7, n. 22 et 23 : Respondit Joannes, totum
a Deo esse agnosco; verum aniabo te, frater, quis sis et uade significa.
Archangelus, inquit ille, Rapliael, hue tuorumque sociorum custodise di-
vinitus deputatus... Diebns exinde nonnullis praeteritis , cuni sollicitus
Pater pauperibus suis cibos partiretur, panis defuit, qui cunctis sufficeret;
[Link] Raphael archangelus adfuit, multis qui praesentes adstabant con-
spicuus , eodem quo Joannes habitu canistrum panibus plenum adferens.
2 Mattiotti. BB. 9 mart., t. 8, p. *165, n. 47 : Erat autem illa societas .
ut sibi postmodum ostensum fuit , angelus Raphael.
3 BB. Visio S. Baronti., 25 mart., t. 9, p. 568: Adfuit mihiin adjutorium
S. Raphael archangelus, in splendore claritatis fulgidus.
i Daniel ix, 21. Ecce vir Gabriel, quem videram in visione a principio,
cito volans , tetigit me.
5 Luc. i, 11, 16.
0 Eginhard. Transi. SS. Marcellini et Petri, BB. 2 juu., t. 21, p. 189, n. 4«.
— Jean de Sainte-Marie. Vies et actions mémorables des Saintes et Bien
heureuses de l'Ordre de Saint -Dominique , t. 1, p. 266.
7 Daniel x , 13, 21. — Epist. cath. Judœ, 9.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 97
diable ou Satan1. Cependant quelques interprètes attribuent à
saint Michel un certain nombre d'apparitions angéliques
tant de l'Ancien2 que du Nouveau3 Testament, où cet ar
change n'est point expressément désigné.
Il est certain du moins qu'il s'est manifesté plusieurs fois
dans les âges chrétiens. Les Grecs ont leurs légendes et leurs
solennités sur ces apparitions4, dont la plus célèbre est celle
de Chones, ancienne Colosse, en Phrygie. En Occident, les
faits sont encore plus nombreux et plus précis. On cite quel
ques saints honorés de cette faveur, entre autres saint Martin
de Tours3, saint Wilfrid6, évêque d'York; le bienheureux
Ferdinand7, prince de Portugal; la glorieuse Pucelle d'Or
léans 8, Jeanne d'Arc , à qui les Anglais vaincus feront payer
cher cette vision.
Il est d'autres apparitions dont la mémoire , consacrée par
des fêtes et par des monuments , revêt le caractère d'une plus
grande authenticité. Telle fut celle qui fonda, vers l'an 708,
le pèlerinage si célèbre du mont Saint -Michel, en Norman
die9. Saint Aubert, évêque d'Avranches, miraculeusement
averti, par trois fois, durant son sommeil, de consacrer sur
le rocher de la Tombe une église en l'honneur du glorieux
archange, se hâta d'ériger ce pieux sanctuaire, autour duquel
1 Apoc. m, 7-9. Et factum praelimn magnum in cœlo: Michael et Angeli
ejtts praeliabantur cum dracone.
î BB. 29 sept., t. 48, p. 16, n. 64, p. 17, n. 70, p. 18, n. 73, etc. etc.
3 P. Giry. Vies des Saints , 29 sept., éd. in-folio, t. 2, p. 1200.
4 BB. 29 sept., t. 48, p. 38 et seq., n. 185.
5 Grec. Tur. De Mirac. S. Martin. 1. 1, c. 5, t. 71, col. 919.
6 Beda. Hist. Eccles. sect. 3, c. 19. Migne, Patr. lat. t. 95 , col. 268.
7 J. Alvarez. BB. 5 jun., t. 21, p. 575, n. 99.
8 Procès, t. 1, p. 73: Quod fuit Michael quem vidit ante oculos suos... Ego
vidi eos oculis meis çorporalibus «que bene sicut ego video vos; et quando
recedebant a me plorabam , et bene voluissem quod me secum deportassent.
- Cf. H. Wallon. Jeanne d'Arc, t. 1, p. 86.
9 BB. 29 sept. Apparitio in monte Tumba, t. 48, p. 77, n. 5, 7 : Quodamtem-
pore, cum religiosissimus et Deo amabilis urbis antistes, Autbertus nomino,
Sijpori sese dedisset, admonitus est angelica revelatione, ut jam dicti summi-
tate loci sancti constitueret in honore archangeli aedem.
H 1
98 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONs
s'élevèrent bientôt un monastère et une petite bourgade. Ma
de toutes les apparitions de saint Michel, la plus célèbre e
celle qui se fit sous le pape Gélase I°, vers l'an 493, au moi
Gargan, aujourd'hui mont Saint-Ange, dans la province it
lienne de la Pouille. Pour perpétuer la mémoire de ce fa
merveilleux, l'Église a établi une fête qui se célèbre dan
tout le monde chrétien le huitième jour du mois de mai.
Voici en quelques mots le récit de ce mémorable événe
ment. Un berger qui paissait ses troupeaux sur le mont Gar
gan, voulant faire sortir d'une caverne un taureau qui s'.
était réfugié, décocha sur lui une flèche ; mais, arrivée au
but, la flèche, plus prompte que le vent, revint sur elle-mêm
et blessa celui qui l'avait lancé[Link] prodige frappa d'étonne
ment et d'effroi ceux qui en furent témoins, et le bruit s'en
répandit bientôt dans la ville de Siponto, située au pied de la
montagne. On courut avertir l'évêque, qui, soupçonnant
quelque secret dessein de la Providence, ordonna un jeûne
de trois jours, pour demander au Ciel de manifester claire
ment ses volontés. Le troisième jour, l'archange saint Michel
apparut à l'évêque, dans le temps de la nuit, et lui déclara
que le lieu où s'était accompli le miracle était sous sa pro
tection, qu'il devait être consacré au culte divin, en son hon
neur et en celui des anges. Le pontife se rendit avec son
peuple à l'endroit désigné. Ils y trouvèrent une caverne spa
cieuse, en forme de temple, dans laquelle on n'eut qu'à dres
ser un autel poury célébrer lessaints mystères. Lespeuples
d'alentour accoururent en foule à ce nouveau sanctuaire, ne
cessant d'y faire retentir les louanges de Dieu et de son glo
rieux Archange ". Les miracles* et le concours des pèlerins le
rendirent bientôt célèbre dans toute la terre,
1 BB. 29 sept., t. 48, p. 61.
BREvIAR. RoM. 8 maii, lect.5 et 6 : Post triduum , Michael archangelus
episcopum monet, eoque indicio demonstrasse velle ibi cultum Deo in sui et
Angelorum memoriam adhiberi.
2 BB. 29 sept., t. 48, p. 63, n.272.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 99
XI. – Les anges gardiens étant les représentants et les
médiateurs de Dieu auprès des âmes, la plupart des appari
tions angéliques sont leur oeuvre. Du moins, dans une multi
tude de cas, ils sont expressément désignés comme les auteurs
de ces manifestations surnaturelles.
L'ange du martyr saint Vite ! lui apparut dans son en
fance, et lui dit : « Je t'ai été donné pour être ton gardien
jusqu'à la fin de ta vie : demande au Seigneur tout ce que tu
voudras, et tu seras exaucé. » Sainte Françoise de Rome vivait
dans une sainte familiarité avec son ange gardien, ainsi que
le rappelle l'Église dans l'oraison de son office”. Ces faits se
retrouvent dans les vies de la bienheureuse Marguerite“ de
Cortone, de Marie d'Oignies“, de sainte Lidwine", de sainte
Rose de Lima", de saint Anub" ermite, du bienheureux Dal
mace ° dominicain, et de tant d'autres, dont la seule énumé
ration prendrait des pages entières.
Un des faits les plus mémorables de çe genre est celui qui
est rapporté aux Actes" de sainte Cécile, et dont l'Église re
1 BB. 15 jun., t. 23, p. 499, n. 1. Apparuit autem Angelus Domini infan
tulo, confortans eum, et ait ei: Datus, inquit, tibi sum custos, ut custodiam
te usque in diem exitus tui, et omnia quæ petieris a Domino dabuntur tibi.
2 BREv. RoM. 9 mart. orat. : Deus, qui B. Franciscam famulam tuam
inter cætera gratiæ tuæ dona, familiari Angeli consuetudine decorasti, etc.
3 BB. 22 febr., t. 6, p. 308, n. 24 : Post hæc accessit Angelus Margaritæ
custodiæ deputatus, et dixit ei multa verba bona, etc.
4 JACQUEs de VITRY. BB. 23 jun., t. 25, p. 555, n. 35 : Familiari enim
Angelo, sibique ad custodiam deputato, velut Abbati proprio eam oportebat
obedire.
5 J. BRUGMAN. BB. 14 april., t. 11, p. 318, n. 66 : In omnibus vero sanctæ
obedientiæ filia, studebat Angelo ductori suo parere. Illo quidem præcedente,
ibat; illo stante, stabat; illo redeunte, redibat.
6 LEONARD HANSEN. BB. 26 aug., t. 39, p. 940, n. 200 : Rosa Angelum
suum non modo custodem, sed et congerronem, habuit amicissimum...;
Inde virgini cum suo Angelo tam domestica fiducia ac necessitudo, ut illo
soleret uti veredario, quotiescumque ad horam consuetam Sponsus non
comparebat.
7 BB. 16 jun., t. 21, p. 632, n. 5: Una semper mihi adfuit Angelus.
8 BREv. DoMINICAN. 24 sept., lect. 5: Propter familiarem cum Angelo con
suetuetudinem, Frater cum Angelo loquens dicebatur.
9 BB. 14 april., t. 11, p. 204 et seq.
100 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
produit le récit dans l'office de cette aimable et illustre mar
tyre1.
Cécile , d'une grande famille de Rome , et chrétienne dès
son enfance, avait consacré à Jésus- Christ sa virginité. Ce
pendant ses parents, contre son gré, la donnèrent en mariage
à un jeune homme de noble lignée, nommé Valérien. Le soir
des noces, elle parla ainsi à son époux : « Valérien, je suis
sous la garde d'un ange qui protège ma virginité ; n'essayez
pas d'y porter atteinte , si vous ne voulez attirer sur vous la
colère du Ciel. » Saisi de crainte, Va'érien répondit qu'il
ajouterait foi à ces paroles, s'il voyait de ses yeux l'ange dont
elle lui parlait. La vierge chrétienne répondit qu'il fallait pour
cela qu'il crût en Jésus-Christ et se fît baptiser. Impatient de
voir l'esprit céleste , Valérien alla demander le baptême au
pape saint Urbain, et revint auprès de son épouse. Il la trouva
en prière et aperçut à ses côtés son ange , éclatant de lumière
et tenant en ses mains deux couronnes entremêlées de roses
et de lis. Il en offrit une à chacun, en leur disant : « Gardez
avec une grande pureté de cœur et de corps ces guirlandes
que je vous apporte du paradis de Dieu. Vous le reconnaîtrez
à ce signe, que jamais ces fleurs ne se flétriront ni ne perdront
leur douce odeur, et que ceux-là seuls pourront les voir, qui ,
comme vous, aimeront la chasteté. Et vous, Valérien, parce
que vous avez consenti à l'invitation de la pureté, le Christ
Fils de Dieu m'envoie vous dire qu'il est prêt à exaucer toutes
vos prières. » Valérien se prosterna humblement à terre, et
répondit que son plus grand désir était de voir son unique
frère Tiburce converti à la foi. L'ange lui assura que Dieu lui
ferait cette grâce , et disparut à leurs yeux .
Tiburce vint incontinent, et sentant le parfum qui s'exha
lait de la couronne qui ornait la tète de Cécile , demanda d'où
venait, dans une saison où les fleurs étaient passées, cette
1 Bbev. Rom. 22 nov., lect. 4 et 5.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 101
odeur céleste qui l'embaumait. Les bienheureux époux lui
racontèrent alors la grâce dont Dieu les avait comblés, l'exhor
tèrent à ouvrir les yeux à la lumière et à partager leur bon
heur. Tiburce , lui aussi , voulut voir l'ange ; il demanda le
baptême , et obtint la même faveur. Cécile et les deux frères
reçurent bientôt la couronne plus précieuse du martyre et de
la gloire.
La vénérable mère Agnès de Langeac eut également avec
son ange gardien les rapports les plus admirables, que
son pieux historien nous a décrits avec une simplicité char
mante. Qu'on en juge par les traits suivants, glanés çà
et là.
« C'était particulièrement son saint gardien qu'elle voyait,
dit M. de Lantages1, cet ange avec qui elle avait une com
munication quasi perpétuelle, et dont elle recevait toutes
sortes de secours à tout moment. Il l'instruisait , il la repre
nait, il la consolait, il la servait avec une affection qu'on ne
saurait assez admirer...
« Fort souvent, quand elle avait oublié quelque chose, ce
gardien charitable l'en faisait souvenir ; et elle était accou
tumée à s'adresser à lui pour cela tout simplement. Une fois,
par exemple, après s'être confessée, elle ne se souvenait pas
de la pénitence que le confesseur lui avait donnée ; elle pria
le saint ange de lui dire ce que c'était. Et il lui dit, comme
il était vrai, qu'on lui avait donné un Ave Maria et trois fois
Jesus Maria.
« Comme elle était toujours fort recueillie en Dieu, il ar
rivait parfois qu'elle n'entendait pas sonner la cloche de la
porte, quand elle était sous-portière ; et alors son ange lui di
sait : « On t'appelle à la porte. » Tout de même, n'ayant pas
oui le signe de l'office divin, il l'avertissait. Et comme un soir
elle devait sonner pour la retraite des sœurs, étant tout ab-
1 Vie de la Vén. mère Agnès, 3» P., c. 17, p. 388 et suiv.
102 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
sorbée en Dieu , son ange la conduisit et lui mit la corde de
la cloche en main...
a II était si ordinaire à la mère Agnès d'être servie par son
bon ange en toute occasion, qu'elle ne feignait point de l'ap
peler pour cela dans le besoin, lui disant amoureusement :
« Eh! mon ami, ne me laissez pas; assistez -moi s'il vous
plaît! » Mais ordinairement elle n'avait pas besoin de l'appe
ler, prévenue qu'elle était par ce vigilant gardien...
« Nous avoDS déjà dit que cet esprit bienheureux l'ensei
gnait et l'avertissait merveilleusement. Il lui apprit à dire son
bréviaire. Quelquefois, lorsqu'elle ne pouvait le réciter seule,
à cause de son indisposition , il venait le dire avec elle, le ré
citant alternativement, verset à verset. Comme une fois elle
n'avait pas son voile , et s'en allait ainsi au chœur par mé-
garde, un jour de communion, il le lui apporta promptement.
Enfin, nous n'aurions pas fait de bien longtemps, si nous
voulions rapporter ici tous les bons offices que cet ange fidèle
lui rendait, avec une assiduité incroyable, aussi bien que
toutes les grâces surnaturelles qu'elle en obtint. De là ce mot
agréable d'une bonne sœur tourière du temps de la mère
Agnès, au sujet de son ange : « C'est le rapporteur de la mère
Agnès. » 11 est certain qu'il était presque toujours présent en
sa compagnie. »
Ce ne fut pas seulement dans le cloître que la mère Agnès
jouit de cette faveur; étant encore dans le monde et plusieurs
années avant que de devenir religieuse, elle avait avec son
ange cette sainte familiarité.
« 1 Quand elle sortait de la maison , elle pouvait aller par
tout où il était nécessaire, sans avoir besoin de penser ni aux
lieux où elle allait , ni aux chemins qui y conduisaient , ni à
aucune autre chose extérieure. C'était qu'aussitôt qu'elle sor
tait pour se rendre en quelque endroit, au même moment elle
1 Vie de la Vén. mère A^nès , 1™ P., c. 6, t. 1, p. 51.
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 103
voyait voler devant elle un petit oiseau blanc, semblable à un
papillon , qui lui servait de guide jusqu'au lieu destiné. Au
trement elle se fût fourvoyée, par suite de la sainte ivresse où
la mettaient les ravissements.
« Cette faveur extraordinaire, qui lui a duré pendant huit
ans, était faite assurément par le ministère de son ange, qui
prenait la forme de ce petit oiseau , ou au moins qui le con
duisait devant elle, comme un autre ange conduisit autrefois
l'étoile devant les Mages jusqu'à Bethléhem. Et ce qui per
suade puissamment que le saint gardien d'Agnès lui rendait
cet office , c'est celui qu'il lui rendit dans la rencontre que
nous allons rapporter. S'étant confessée dans l'église des re
ligieuses de Sainte-Catherine (du Puy), un jour de la fête des
saints anges gardiens, le sien lui apparut, la prit par la main,
et la mena devant le grand autel pour communier. Pendant
qu'il la conduisit de la sorte, le petit oiseau, contre son or
dinaire, ne parut point, à cause sans doute que l'ange n'avait
que faire de ce signe lorsqu'il paraissait en propre personne.
La simplicité d'Agnès mit à découvert cette touchante faveur.
Car elle demanda dans la journée au P. Raboly, son confes
seur, s'il avait vu son ange. Elle croyait, l'humble et inno
cente fille, que chacun pouvait voir son ange. »
XI ï.— Qu'on nous permette d'ajouter un dernier trait sur
l'ange de la mère Agnès de Jésus. A la mort de cette grande
servante de Dieu , son ange devint celui de M. Olier, fonda
teur du séminaire et de la société de Saint- Sulpice. C'est
M. Olier lui-même qui nous l'apprend dans ses mémoires
autographes.
« Voilà, écrit-il, qu'un ange fond sur moi du haut du ciel,
avec la vitesse et la puissance d'un aigle qui fond sur sa proie,
et m'environne de ses ailes , plus grandes mille fois qu'il ne
fallait pour me défendre. J'entends ces paroles qui me furent
dites par mon ange gardien, celui qui était avec moi depuis
le baptême : « Honore bien l'ange qui est près de toi, et qui
104 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
t'est donné maintenant ; c'est un des plus grands qui aient été
donnés à créature sur la terre, » et je me sentais pénétré de
respect. J'avais bien autrefois ressenti, approchant du même
lieu où j'allais, pendant qu'on y faisait la mission, quelques
caresses et ressentiments de joie du bon ange de la paroisse ;
mais il ne laissait pas ce respect , ni ensuite un témoignage
de sa grandeur comme celui-ci... Cet ange qui m'a été donné
par une bonté particulière, et dont je ne puis assez rendre
de reconnaissance à Dieu , est un Séraphin, comme on le croit
sur des paroles que sœur Agnès disait devant sa mort. Je me
souviens que , passant par les rues de Paris , peu de temps
après, où il y avait grand monde, il me sembla que je voyais
les autres anges lui rendre de grands hommages et de grands
respect-. Or, le jour que j'appris la nouvelle de cette mort, aus
sitôt tout touché, je m'en allai devant le saint Sacrement faire
mes plaintes à Notre- Seigneur... Je m'adressai même à elle
dans le saint Sacrement, puisque les saints y sont présents...
Cette sainte âme, qui avait une grande compassion de la
moindre de mes peines , me dit ces paroles , qui partirent du
tabernacle, et que j'entendis comme dans mon cœur:« Je t'ai
laissé mon ange... » Depuis ce temps -là je sens de grands
respects en mon âme quand j'invoque cet ange, et je ne puis
l'invoquer ni l'honorer, ou rendre aucun devoir à Dieu pour
lui, qu'il ne me semble absolument que ce ne soit le mien...
« C'est une chose admirable, ajoute M. Olier, dont le té
moignage confirme les récits précédents, de voir dans les
Mémoires de cette sainte fille les services qu'elle recevait de
son bon ange dans tous ses besoins. Elle le voyait et lui par
lait familièrement; et je me souviens que, comme je partais
d'auprès d'elle pour m'en aller par des chemins dangereux ,
pendant la nuit, elle me le donnait pour m'aider à passer le
danger; et une fois, ayant passé le péril, il me dit adieu en
s'en retournant vers sa bonne âme. Elle le d nnait à des per
sonnes qui avaient à faire de longs et difficiles chemins pour
LES OBJETS DE LA VISION : LES ANGES 1 (05
Dieu, par où elles n'avaient jamais passé. Et au retour, elles
remarquaient qu'elles ne s'étaient fourvoyées ni détournées
d'un seul pas. »
« Cet ange, écrivait encore M. Olier, en 1647, plus de
douze ans après la mort de la mère Agnès, n'est pas mon
ange gardien, puisque celui-ci, qui est avec moi depuis le
baptême, me dit en parlant de l'autre, au jour où il me fut
donné : Honore bien cet ange qui t'est donné maintenant;
c'est un des plus grands qui aient été donnés à créature sur la
terre. C'est celui de la charge et non de la personne; et ses
ailes si étendues me faisaient entendre qu'il en couvrirait plu
sieurs autres qui seraient avec moi : comme depuis ce temps
la compagnie des saints ecclésiastiques que Dieu m'a donnés
en ressent l'assistance, vivant sous sa garde et en recevant
mille protections ". »
Il est pareillement rapporté de sainte Françoise * Romaine
qu'elle reçut un second ange gardien, sous forme humaine,
pris du quatrième chœur, c'est-à-dire de l'ordre des Puis
sances, dont l'extérieur annonçait la vertu et la gloire, et qui
par sa seule présence mettait les démons en fuite. La bien
heureuse Catherine * de Racconigi avait aussi deux anges,
dont l'un était un Séraphin.
Il nous faut suspendre là ces intéressants récits : où irions
nous si nous voulions tout reproduire ?
1 Extrait de la Vie de la Vén. mère Agnès, édit. de M. l'abbé Lucot, 3e P.,
c. 12, t. 2, p. 274 et suiv.
2 J. MATTIoTTI. BB. 9 mart , t. 8, p. *147, visio 66 : Accedit quod anno
Domini 1436, in solemnitate festi S. Benedicti, benignissimus Dominus
omnium gratiarum donator, magnificando suam ancillam mirabilius solito,
sibi concessit unum Angelum alium quarti chori, scilicet unum ex Potesta
tibus; iste vero Angelus sibi fuit concessus in forma humana.
3. JEAN de SteMARIE, Vies des SS. et BB. Filles de l'ordre de Saint-Domi
nique, t. 1 , p. 417.
CHAPITRE IX
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES BIENHEUREUX
Les saints apparaissent rarement en vision intellectuelle. — Fréquence des
visions imaginaires , — Et des visions corporelles. — Les causes et les
circonstances qui les déterminent. — Leurs formes diverses. — Ces
apparitions sont -elles personnellement accomplies par les Bienheureux,
ou , en leur nom , par les Anges ?
I. — Les saints du ciel se manifestent fréquemment aux
hommes voyageurs, leurs frères, pour les consoler dans les
amertumes de l'exil et pour les soutenir dans leur marche
vers la patrie. Les Docteurs sont unanimes à reconnaître la
possibilité et l'existence de ces apparitions ; et l'histoire, d'ail
leurs, en présente tant d'exemples, qu'il faut l'ignorance la
plus grossière ou le parti pris de l'incrédulité pour les révo
quer en doute.
Les Bienheureux peuvent se révéler en visions intellec
tuelles , ainsi que nous l'avons dit en parlant de ce genre de
manifestations. Cependant, selon le savant pontife Benoît XIV,
ils apparaissent rarement de cette sorte, mais plutôt en vision
sensible, soit mentale, soit corporelle.
1 De serv. Dei beatif. 1. 4, P. 1, c. 32, n. 11, t. 4, p. 239 Sive apparitio
fuerit intellectualis, quae raro contingit , sive corporalis , quae usu frequen-
tior esse consuevit, etc.
LES OBJETS DE LA VISION : LES BIENHEUREUX 107
II. — En général, ainsi que nous l'avons déjà dit, quand
la manifestation a lieu pendant le sommeil ou dans l'extase,
et qu'elle revêt des formes sensibles, on doit la tenir pour
imaginaire.
Tel fut le songe célèbre de Judas Machabée1. Il vit le
grand prêtre Onias, qui étendait ses mains et priait pour
tout le peuple juif. Puis, à ses côtés, parut un vieillard véné
rable, tout éclatant de gloire et de majesté, qu'Onias lui mon
trait en disant : « Voilà l'ami de ses frères et du peuple d'Is
raël; c'est Jérémie, le prophète de Dieu, qui prie beaucoup
pour le peuple et pour toute la ville sainte. » Et Jérémie,
étendant sa main, donna à Judas une épée d'or, en lui disant :
« Prenez comme un présent de Dieu cette épée sainte , avec
laquelle vous renverserez les ennemis de mon peuple d'Is
raël. »
Ces faits sont multipliés à l'infini dans les annales de la
sainteté.
Parfois, c'est la multitude des élus qui se dévoile dans
l'immensité des cieux, ainsi que le raconte d'elle-même
sainte Élisabeth de Sconauge2. Au sein d'une lumière infinie,
et autour du trône de Dieu , elle voyait les célestes triompha
teurs, rangés selon leur dignité et leurs mérites. Au premier
rang brillaient les apôtres , ornés de palmes et de couronnes
radieuses, et portant au front les signes de leur victoire. A
leur droite, se tenait la glorieuse armée des martyrs, puis la
multitude des saints qui n'ont point versé leur sang pour
Jésus - Christ ; à gauche, l'ordre sacré des vierges, décorées
des insignes du martyre ; après elle, la foule des simples vier
ges et des saintes femmes, et tout autour, dans un cercle lu
mineux , les chœurs innombrables des anges.
i II Mach. xv, 12-16.
* Egbebt. BB. 18 jun., t. 24, p. 508, n. 29 : Avocata a corpore, rapta sum
in extasiai... et vidi lucem longe excellentiorem illa quam videre consue-
veram , et multa millia sanctorum in ea. Stabant autem in circuitu Majes-
tatis magoae, secundum hujusmodi ordinem dispositi , etc.
10S PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
La bienheureuse Osanne1 de Mantoueeut, à l'âge de douze
ans, une vision semblable. Introduite dans la cité céleste par
l'apôtre saint Paul et par un majestueux vieillard, qu'elle
connut être Siméon, celui qui reçut dans ses bras l'Enfant
Jés:is au jour de sa présentation au temple, elle admire le
nombre et la splendeur de ses heureux habitants, les uns vê
tus de robes blanches , les autres d'ornements de pourpre et
de feu, tous dans le suprême enivrement de la joie. Ce spec
tacle embrase son cœur d'un tel amour, qu'elle eût souhaité
ne plus revenir sur la terre. Après d'ardentes prières et de
divines réponses qui retentissent au fond de son âme, le
Tout-Puissant lui dit ces paroles : « J'ai voulu , ma fille bien-
aimée , te faire entrevoir la gloire des vierges et des martyrs ,
afin que le souvenir de cette incomparable félicité te préserve
de toute souillure, et te rende fidèle et diligente dans mon
service. » La pieuse vierge se prosterna en signe d'action de
grâces ; après quoi ses deux guides , Paul et Siméon , la re
conduisirent jusqu'aux portes de la cité bienheureuse.
Un jour de la Toussaint, une grande multitude de saints
apparurent en vision à la bienheureuse Lutgarde et le Saint-
Esprit lui révéla qu'elle était remplie de l'esprit et de la grâce
de tous ces fidèles serviteurs.
A l'approche de sa fête, chaque saint avertissait Marie
d'Oignies, et, le jour venu, il la visitait avec une multitude
d'autres bienheureux , occupant son esprit de pensées et de
désirs célestes3.
1 Fr. Silvestre. BB. 18 jun., t. 24 , p. 573, n. 71 . Innumera beatorum mul-
titudo eam videbatur urbem incolere : quorum quidam candidissimo ornatu
instructt erant, caeteri rubricata atqueigne micantia induoienta gestabant;
universi tanien non mediocre gaudium, sed summam lsetitiam prae se
ferebant...
2 Thom. Cantipratan. BB. 16 jun., t. 24, p. 201 , n. 29 : Tempore quodam,
cum festum omnium Sanctorum ageretur, in ipso festo piae Lutgardi mul-
titudo maxima Sanctorum per visionem apparuit; et quod omnium spiritu,
et omnium gratia plena esset , ei Sanctus Spiritus revelavit.
3 Jacques de Vitry. BB. 23 jun., t. 25, p. 567, n. 89: Quando autem
" LES OBJETS DE LA VISION : LES BIENHEUREUX 109
Les apparitions particulières sont beaucoup plus fréquentes,
et les exemples en sont multipliés dans les Vies des Saints.
Nous ne raconterons que le trait suivant, que nous lisons
dans la vie de M. Olier .
Peu après sa mort, le P. de Condren, revêtu de ses habits
sacerdotaux et environnéde gloire, se présenta en vision pen
dant la nuit à un de ses disciples, M. Meyster, et lui déclara
les desseins de Dieu touchant la fondation d'un séminaire,
qui devait être le séminaire de Saint-Sulpice. « ll lui apparut,
rapporte M. Olier, tout éclatant de lumière ; et à la fin de son
apparition, en remontant au ciel, il disait ces paroles, avec
l'accent de l'admiration et d'un ravissement céleste : SAN
CTUs, SANCTUs, SANCTUs ! »
III. - Les visions corporelles ne sont ni moins fréquentes
ni moins incontestables.
Dans l'Ancien Testament, nous trouvons l'évocation de Sa
muel, qu'un grand nombre d'interprètes estiment avoir été
une véritable apparition extérieure*. Dans le Nouveau, Moïse
et Élie apparaissent sur le Thabor à côté du Sauveur transfi
guré. Élie n'eut pas à prendre un corps étranger, puisque,
selon la tradition, il est encore vivant, ainsi qu'Ilénoch ;
mais Moïse dut se former un corps avec des éléments exté
rieurs, et le revêtir pour la circonstance*.
Dans les Vies desSaints, ces sortes de prodiges ne se comp
alicujus Sancti dies festus imminebat, Sanctus ille festum suum ei annun
tiabat; et in die suo ad illam veniens cum sociorum cœlestium multitudine,
eam visitabat; ita quod cum Sancto illo per totum diem spiritus ejus cum
gaudio quiesceret.
1 FAILLoN, 4e éd., 1re P., l. 7, t. 1, p. 297.
2 D. CALMET. Dissert. sur l'app. de Samuel à Saül. Bible de Vence, in-40,
t. 4, p. 84.
3 S. THoM. 3 P., q. 45, a.3, ad 2: Non est sic intelligendum, quasi anima
Moysi suum corpus resumpserit, sed quod anima ejus apparuit per aliquod
corpus assumptum, sicut angeli apparent. Elias autem apparuit in proprio
corpore, non quidem de cœlo empyreo allato, sed de aliquo eminenti loco
quo fuerat in curru igneo raptus.
110 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
tent pas. Qu'il nous suffise d'en signaler deux entre tant
d'autres.
L'apôtre saint Pierre apparaît sous les traits d'un vieillard
à la glorieuse martyre Agathe, dans sa prison, pour la gué
rir des blessures et des amputations cruelles que lui ont fait
subir ses bourreaux". La pudique vierge refuse d'abord de
recevoir aucun soulagement de la main d'un homme; elle
n'attend de salut et de remède que du Sauveur Jésus. Mais le
vieillard souriant : « C'est lui-même, lui dit-il, qui m'envoie
vers vous;je suis son apôtre, et sachez qu'en son nom vous
serez guérie. » Et aussitôt il disparut. La sainte tombe à ge
noux pour remercier Notre-Seigneur du secours qu'il lui en
voie, et sa prière est à peine finie, qu'elle n'aperçoit plus sur
son corps aucune trace de blessures.
Saint Augustin* rapporte, non, comme il le dit, sur des
rumeurs incertaines, mais d'après des témoignages tout à fait
dignes de foi, que le martyr saint Félixapparut aux habitants
de Nole, pendant que cette ville était assiégée par les Bar
bares. Le saint docteur allègue cet exemple pour montrer que
les heureux citoyens du ciel s'intéressent aux choses de la
terre, et qu'ils répondentpar leurs bienfaits aux prières qu'on
leur adresse. -
IV. - Il est difficile d'énumérer les causes qui déter
minent ces visites de la part des âmes saintes.
Le plus souvent c'est pour répondre aux supplications
qu'on leur adresse.
1 BB. 4 febr., t. 4, p. 623, n. 9 et 10: Dixit ad eam ille senior : Et quare
non permittis ut curem te? Agatha respondit: Quia habeo salvatorem Do
minum Jesum Christum, qui verbo curat omnia et sermo ejus solus restau
rat universa : hic, si vult, potest me salvam facere. Tunc subridens senior
dixit : Et me ipse misit ad te; nam et ego Apostolus ejus sum; et in nomine
ejus scias te esse salvandam.
2 De cura gerenda pro mortuis, c. 19, p. 621 : Non enim solis beneficio
rum effectibus, verum etiam ipsis hominum aspectibus confessorem appa
ruisse Felicem, cujus inquilinatum pie diligis, cum a barbaris Nola oppu
gnaretur, audivimus, non incertis rumoribus, sed testibus certis.
LES OBJETS DE LA VISION : LES BIENHEUREUX 111
Sainte Lucie, dont les actes sont reproduits dans l'office "
que l'Église consacre à cette vierge, était venue au tombeau
de sainte Agathe implorer la guérison de sa mère Eutychie,
atteinte depuis quatre ans d'une maladie qui résistait à tous
les soins et à tous les remèdes. Pendant saprière, elle s'en
dormit, et vit en songe, au milieu d'une troupe d'anges,
sainte Agathe toute resplendissante de diamants et de pierres
précieuses, qui lui dit d'un visage riant : « Lucie, ma
sœur, vierge du Seigneur, pourquoi me demander ce que
vous pouvez vous-même obtenir sur-le-champ à votre mère ?
Votre foi lui a mérité la santé, et parce que vous avez préparé
dans votre pureté virginale une demeure agréable à Dieu,
vous rendrez célèbre la ville de Syracuse, comme j'ai moi
même illustré en Jésus-Christ celle de Catane. » Lucie s'éveilla
à ces paroles, et se tournant vers Eutychie, prosternée comme
sa fille devant les restes de la glorieuse martyre : « Ma mère,
s'écria-t-elle, vous êtes guérie. » Profitant alors des bonnes
dispositions que devait lui inspirer un tel prodige, elle obtint
que sa mère ne pensât plus pour elle à aucune union terres
tre, et que leurs biens seraient distribués aux pauvres. C'é
tait le prélude du martyre. Dénoncée au préfet Paschase, on
sait quelle fut sa constance devant ses bourreaux, et par quels
prodiges Dieu préserva sa virginité de l'infamie.
Comme c'est principalement à l'occasion de leurs fêtes que
l'on invoque les Bienheureux, c'est aussi d'ordinaire en ces
jours qu'ils se révèlent. Sainte Térèse* raconte d'elle-même
qu'à la fête de sainte Claire, au moment de communier, cette
sainte lui apparut tout éclatante de beauté, et l'encouragea à
poursuivre l'œuvre de la réforme. Les saints que l'Église ho
1 BREv. RoM. 13 dec. (Ant. Laud.): Orante sancta Lucia, apparuit ei beata
Agatha, et consolabatur ancillam Christi... Soror mea, Lucia, virgo Deo
devota, quid a me petis, etc. ?
(Resp. 1.): Lucia virgo, quid a me petis quod ipsa poteris præstare con
tinuo matri tuæ? - Cf. BB. 5 febr. Miracula S. Agathæ, t. 4, p. 651, n. 3.
2 Sa Vie , ch. 33.
112 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL: LES VISIONS
uore se montraient tour à tour, le jour de leur solennité, à
la bienheureuse Véronique de Binasco1, et avaient avec elle
d'ineffables entretiens. Pendant toute une année, ils la repri
rent des fautes qu'elle avait commises, ce qui la jetait d'abord
dans la crainte et la confusion ; mais bientôt elle ne songeait
plus qu'à chanter les miséricordes du Seigneur qui lui avait
tout pardonné. Dans les jours où elle honorait plusieurs
saints à la fois , tous lui apparaissaient et versaient dans son
âme un redoublement de joie et de célestes désirs.
Plus d'une fois aussi les saints avertissent leurs amis de la
terre de leur entrée dans la gloire et de la béatitude dont ils
sont enivrés *.
Saint Pierre d'Alcantara se montre, au moment où il vient
de rendre le dernier soupir, à sainte Térèse et lui dit qu'il
s'en va se reposer3. Sainte Térèse4 apparaît à plusieurs, toute
radieuse de gloire, la nuit même où elle meurt. Saint Antoine
de Padoue B visite en mourant un de ses amis , et lui dit qu'il
laisse son pauvre âne (il parlait de son corps) à Padoue, et
qu'il s'en va dans la patrie. Cet ami crut d'abord que le bien
heureux allait en Portugal, lieu de sa naissance ; mais la nou
velle de sa mort lui parvint bientôt, et lui donna le sens de la
vision. Saint Charles Borromée0 se présente de même à plu-
1 Isidore de Isolano. BB. 13 jan.,p. 183, 1. 2, c. 31 : Veronica per singula
solemnia toto anuo praeterlabentia cœlestes Sanctorum collocutioues prome
nât... lis quidem diebus qui sanctis pluribus dicati sunt, una virgini divae
illae mentes apparebant colloquebanturque dulcius.
2 Benedict. XIV. Deserv. Dei beat. 1. 4, P. 1, c. 32, n. 5, p. 237 : Innumora
sunt apparitionum exempla quibus Sancti se aeternam consecutos fuisso
l'elicitatem ostenderunt.
3 S'0 Tébèse, sa Vie, cb. 27.
* BB. 15 oct., t. 55, p. 363, n. 1110 : Eadem nocte qua ad cœlum migravit
virgo Teresia, apparuit gloriosa diversis personis, praesertim Matri Catha-
rinae de Jesu.
s BB. 13 jun., t. 23, p. 224 , n. 38... : Cum ergo Abbas sic solus moraretur,
eadem hora qua obiit (S. Antonius) famulus Domini ad eum solus ingrediens,
post mutuam salutationem benevolam , vir sanctus adjecit : Ecce , domine
abbas , quod, relicto asello meo Paduae, vado ad patriam festinanter, etc.
6 Giusano. Vie de S. Charles Borromée, 1. 7, c. 14. Lyon, 1685, p. 636.
LES OBJETS DE LA VISION : LES BIENHEUREUX 113
sieurs personnes, au moment de sa mort, laissant à toutes une
impression de grâce et de joie.
Peu d'années après sa mort, saint Louis" de Gonzague se
révèle, dans l'éclat de la béatitude, à sainte Marie-Made
leine de Pazzi, qui s'écrie dans son extase même : « Oh !
quelle gloire possède Louis, fils d'Ignace! Je ne l'eusse jamais
cru, si mon Jésus ne me l'avait montré. »
Les saints annoncent encore l'heure de la mort à leurs
amis, et se joignent aux anges pour recueillir leurs âmes et
les porter au ciel.
Saint François d'Assise apparut au bienheureux Guy de
Cortone *, l'un de ses soixante-douze disciples choisis, et lui
dit : « Le temps est venu, mon fils, de recevoir la récompense
de tes travaux; dans trois jours je reviendrai à l'heure de
none, pour te conduire en paradis. » Et il disparut en le bé
nissant. Guy se leva aussitôt, et alla raconter à son confes
seur ce qu'il venait de voir et d'entendre; puis, se retirant
dans sa cellule, il attendit, dans une continuelle contempla
tion et avec une joie toute céleste, le retour du saint patriar
che. Le troisième jour, il commença à se sentir malade, fit
appeler ses frères et leur demanda pardon, reçut les derniers
sacrements en leur présence, et, quand les dernières prières
furent terminées, à l'heure même de none, on l'entendit s'é
crier avec l'accent de l'amour : « Voici saint François mon
père; levez-vous tous et allonsà sa rencontre. » Et en pous
sant ce cri, il s'endormit dans le Seigneur.
1 CEPARI. BB. 21 jun., t. 25, p. 903, n.320 : O quantam gloriam possidet
Aloysius, Ignatii filius! Nunquam sane id credidissem, nisi meus mihi
monstrasset Jesus.
2 BB. 12 jun., t. 23, p.100, n. 10 et 11 : Apparuit ei S. Franciscus et dixit :
Adest, fili mi, tempus quo te oportet cum Fratribus tuis recipere tuorum
laborum mercedem : scito igitur quia tertio abhinc die ad horam Nonæ,
veniam, etc. Cum Sacramentis omnibus esset munitus., ipsa hora Nonæ
die xIt junii, exclamare magno cum affectu cœpit : Eccum S. Franciscum
meum; assurgite omnes et obviam ei procedamus : atque haec dicens ob
dormivit in Domino.
II - 8
114 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Les bienheureux ont aussi leurs favoris , et c'est particu
lièrement à ces clients privilégiés qu'ils aiment à se manifes
ter. 11 y aurait de charmantes choses à raconter sur ce doux
commerce de prières et de bienfaits , sur cette familiarité
entre les saints du ciel et ceux de la terre.
Sainte Catherine de Sienne fut donnée par Notre-Seigneur
comme maîtresse et conseillère à sainte Rose de Lima1. Aussi
lui apparaissait - elle souvent, et les rayons célestes qui s'é
chappaient de son visage glorifié , se reflétant sur celui de la
vierge péruvienne, avaient créé entre l'une et l'autre des res
semblances frappantes, à ce point que les habitants de Lima
appelaient Rose une autre Catherine de Sienne.
La vénérable et très-aimée mère Agnès de Langeac nous
paraît avoir égalé, sinon surpassé, en ce genre de faveurs, les
plus privilégiés.
« La mère Agnès, dit son pieux historien2, était de ces
âmes qui habitent en esprit dans le ciel, et y ont vérita
blement leur plus ordinaire conversation. Elle y avait parti
culièrement fait connaissance et lié amitié d'une manière ad
mirable avec plusieurs saintes épouses de Jésus-Christ , dont
la vie l'avait charmée et servait de modèle k la sienne. En
premier lieu, ayant pour patronne spéciale dès son baptême la
très-illustre vierge et martyre sainte Agnès, elle avait pour
elle des sentiments tout particuliers de vénération, d'amour et
de confiance. Aussi cette grande sainte ne manquait pas
d'être véritablement sa patronne auprès de Dieu, et de la fa
voriser en diverses manières... Plusieurs fois elle l'a honorée
de ses visites. Et elle le faisait si volontiers, qu'une fois, la
1 Léonard Hansen. BB. 46 aug., t. 39, p. 940, n. 199: Ex quo semcl a
Christo Citharina Seucnsis cœlitus Rosae missa ac data fuit magistra,
frequenter haec charam discipulam visibiliter convenit in terris, etc..., ita
viderentur ex vultu B. Catharinae in faciem Rosae transiisse lumina, quae
hanc illi per aliqua oris lineamenta prope modum assimilarint. Hinc apud
Limenses suos, Rosa vulgariter altera Catharina Senonsis appellabatur.
2 De Lantages, Vie de la Vén. mère Agnès de Je'sus, 3" P., c. 18, t. 2,
p. 401.
LES OBJETS DE LA VISION : LES BIENHEUREUX 115
veille de sa fête, elle fut tout le jour avec elle, lui apparais
sant partout où elle se trouvait. »
Sainte Térèse, sainte Catherine de Sienne, sainte Ma
deleine, saint Dominique, saint François, n'étaient pas
moins de ses amis et la visitaient fréquemment1. Mais
sa plus chère patronne était sainte Cécile, qui ne man
quait pas de la soutenir et de la consoler dans les grandes
peines qui lui arrivaient. Un jour2, entre autres, que la mère
Agnès venait de prier pour l'avancement d'une personne qui
lui était chère, et qu'elle était dans son lit dans un grand état
de faiblesse et d'infirmité, elle vit entrer dans sa cellule la
Mère de Dieu, suivie d'un chœur de vierges, parmi lesquelles
elle reconnut sainte Cécile. « La très-sainte Vierge s'approcha
de cette chère malade, et lui dit : « Ma fille, tu t'affliges trop.
Je t'ai dit et je t'ai fait dire que malaisément tu pourras faire
quelque chose pour le salut de cette personne. » Elle ne lui
dit que cela, et puis elle disparut avec sa troupe, laissant seu
lement sainte Cécile auprès d'elle. Cette charitable patronne
se mit sur son lit, et, appuyant sa tète doucement et d'un air
caressant sur celle de sa bien- aimée, elle lui dit: «Pourquoi
t'affliges-tu tant, Agnès? — Eh! grande sainte, lui répondit
la malade , toute baignée de larmes , « que veut faire de moi
mon Époux? Que veut-il que je fasse ici-bas, où je n'ai point
de santé pour servir la religion, et où j'ai tant de peine à
traîner ce pauvre corps qui n'en peut plus? — Endure, ma
chère sœur, lui repartit sainte Cécile, tu ne peux jamais
mieux agréer à ton Époux que par la patience dans les dou
leurs qu'il t'envoie. Aie recours à la très-sainte Vierge, et as
sure-toi qu'elle t'assistera et que Dieu t'accordera par son en
tremise tout ce que tu lui demanderas. » Ensuite, changeant
de discours, la sainte lui dit : « Mais dis-moi, je t'en prie,
pourquoi m'aimcs-tu si affectueusement? — C'est, répondit
i De Lantages, Viede la Vén. mère Agnès de Jésus, 3»P., c. 18, t. 2, p. 402-404.
s Ibid., p. 406.
116 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
la mère Agnès, que les grâces signalées et les vertus admira
bles que j'ai remarquées en votre vie, m'ont tout à fait gagné
le cœur ; et depuis que par cette raison je vous ai choisie
pour une de mes principales patronnes dans le ciel, vous avez
pris de grandes peines pour moi. » A ces paroles qui sen
taient si fort la simplicité , la sainte fit un petit sourire , et
puis, continuant de lui parler, elle lui dit : « Pourquoi as-tu
tant de zèle pour le salut de cette personne , pour laquelle tu
pries avec tant de constance? » — « C'est, répondit Agnès,
qu'outre que je lui dois charité comme à mon prochain, c'est
un homme1 à qui j'ai de grandesobligationspourle soin qu'il
prend depuis longtemps dans ma perfection, et pour la grâce
qu'il me fait de me dire mes fautes. » A cela sainte Cécile
se mit encore à sourire, et lui dit : « 11 n'a pas été mû du di
vin Esprit toutes les fois qu'il t'a mortifiée ; mais Dieu l'a
ainsi permis par un ordre de sa Providence , pour te bien
exercer à la patience et augmenter tes mérites. » Voilà, dit
l'historien que nous citons, tout ce qu'on a recueilli de cet
entretien, quoiqu'il ait duré plus de trois heures, et que
sainte Cécile lui ait tenu plusieurs autres discours. »
Arrêtons -nous. Ces récits, qui font sourire l'incrédule,
nous ravissent, nous embaument, et c'est toujours à regret
que nous les suspendons.
V. — Les formes par lesquelles les saints se manifestent
aux hommes sont diverses, de même que pour Dieu, Notre-
Seigneur, sa divine Mère et les anges.
Ils se présentent souvent avec l'extérieur qu'on leur a connu
sur la terre , comme nous l'avons vu en saint Antoine de Pa-
doue , ou encore tels qu'on a coutume de les peindre et de les
représenter2. Ils apparaissent aussi revêtus des insignes de
1 Réponses [aux objections du promoteur de la foi dans la cause de la
mère Agnès, n. 62. Verisimile est fuisse aliquem ex suis confessariis, qui
curam habuit de serva Dei ante illius ingressum in monasterium.
•* BB. 25 maii , 1. 19, p. 116, n. 25.— 13 jun., t. 23, p. 249, a. 56.
LES OBJETS DE LA VISION : LES BIENHEUREUX 117
leur dignité ou de leur profession, avec les habits et les orne
ments de Févêque1, du prêtre2, du lévite3, du religieux4.
Saint Jean 5 l'Évangéliste s'est révélé plus d'une fois sous le
symbole qui le caractérise, d'un aigle lumineux. Souvent ils
ont des couronnes sur leurs têtes et des palmes dans leurs
mains , principalement les vierges et les martyrs , ainsi que
l'attestent les visions rapportées plus haut de sainte Élisabeth
de Sconauge et de la bienheureuse Osanne de Mantoue6. Tou
jours leur physionomie respire quelque chose de pur, de cé
leste, et laisse une suave émanation de vertu et de sainteté.
En général, ils se montrent au sein de la lumière, qui leur
sert comme de vêtement. C'est pour cela qu'on les représente
d'ordinaire éclatants de blancheur7. La face du Sauveur,
disent les évangélistes 8 décrivant sa glorieuse transfigu
ration, resplendit comme le soleil, et ses habits devinrent
aussi blancs que la neige. Ces apparitions s'accomplissent
encore sous la forme de globes enflammés, comme on le
raconte de saint Germain9 de Capoue, de sainte Chantai10 et
de bien d'autres; ou sous la forme de brillantes étoiles,
1 BB. 25 maii, 1. 19, p. 56, n. 18.— 16 maii, t. 20, p. 770, n. 33.
s BB. 26 aug., t. 39, p. 776, n. 65.
3 Egbebt. Vita S. Elisabeth Schonaug. BB. 18 jun., t. 24, p. 508, n. 8.
4 BB. Vita S. Teresiœ,iô oct., t. 55, p. 373, n. 1159.
s Th. de Gantimpré. Vita S. Lutgardis, BB. 17 juu., t. 25, p. 194, n. 15.
6 Voir plus haut les visions de sainte Élisabeth de Sconauge et de la
bienheureuse Osanne de Mantoue, p. 107, 108.
7 S. Hieronym. Nita S. Pauli primi erem. Migne, t. 23, col. 27: Vidit
(Antonius) inter angelorum catervas, inter prophetarum et apostolorum
choros, niveo candore Paulum fulgentem in sublime conscendere.
« Matth. xvn, 2.— Luc. ix, 28.
» S. Greg. M. Dialog. 1. 2, c. 35. Migne, t. 66, col. 198. Qui venerabilis
Pater (Benedictus) , dum intentani oculorum aciem in hoc splendore coruscae
lucis infigeret, vidit Germani Capuani episcopi animam in sphaera ignea ab
Angelis ferri.
io Abelly. Vie de S. Vincent de Paul , 1. 2, c. 7, t. 2, p. 22: « Nous, Vin
cent de Paul..., certifions que... une personne digne de foi, laquelle j'assure
qu'elle aimerait mieux mourir que de mentir (c'est de lui-même qu'il
parle )..., ayant eu nouvelle de l'extrémité de la maladie de notre défunte, se
mit à genoux pour prier Dieu pour elle, et la première pensée qui lui vint
118 PHÊNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
ainsi qu'il est rapporté des martyrs de Lérins1, de saint
François d'Assise 2 , de sainte Rose de Lima 3 : la lumière
et le feu expriment admirablement les clartés et les ardeurs
des bienheureux.
Un autre symbole, singulièrement aimé des saints, est celui
de la colombe. Parmi les âmes glorifiées qui ont apparu de la
sorte, soit au moment de la mort, soit en d'autres rencontres,
nous citerons saint Biaise4, évêque de Sébaste et martyr ; saint
Félix5 de Trêves, saint Gurvalle0, évêque de Saint-Malo; le
saint abbé Spes, dont Grégoire le Grand parle dans ses Dia
logues7; sainte Scolastique 8, sœur de saint Benoît; sainte
en l'esprit fut de faire un acte de contrition des péchés qu'elle avait
commis et qu'elle commet ordinairement ; et, immédiatement après, 11 lui
parut un petit globe, comme de feu, qui s'élevait de terre et s'alla
joindre en la partie supérieure de l'air à un autre globe plus grand et
plus lumineux, et, les deux réduits en mi, s'élevèrent plus haut, entrè
rent et se répandirent dans un autre globe infiniment plus grand et plus
lumineux que les autres ; et il lui fut dit intérieurement que ce premier
globe était l'âme de notre digne Mère, le second de notre bienheureux
Père, et l'autre l'essence divine; que l'àme de notre digne Mère s'était
réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux à Dieu leur souverain
principe. »
1 Surius, 12 ang. : Videntes... sociorum animas in acre sicut stellas ful-
gentes , cum Angelis gloriantes.
2 BB. 4 oct., t. 50, p. 668, n. 646: Vidit illam gloriosam animam, carne
solulam , in stellae grandis et radientis effigie.
3 Léonard Hansen. BB. 26 aug., t. 39, p. 1017, n. 184 : Sub specie stellae ,
probatae perfectionis matronae , in visu apparuît.
4 BB. 3 febr., t. 4, p. 357, n. 4. Qui autem ejus morti adfuerunt, con-
spexerunt velut candidam et lucentem columbam ex ore ejus in cœlum
evolantem.
6 BB. 26 mari, t. 9, p. 623, n. 10: Tum ex conspectu omnium quasi co-
lumba aurea ore illius exire et ipsum cœlum visa est penetrare.
6 BB. 6jun.,t. 21, p. 729, n. 46: Sanctissima ejus anima, in columbae
specie, a discipulis visa est conscendisse.
7 Dialog. 1. 4, c. 10. Migne, t. 77, col. 336 : Omnes vero fratres qui ade-
rant ex ore ejus exisse columbam viderunt, quae mox aperto tecto oratorii
egressa, aspicientibus fratribus, penetravit cœlum. Cujus ideirco animam in
columbae specie apparuisse credendum est.
8 S. Greg. M. Dialog. 1. 2, c. 34. Migne , t. 66, col. 196: Elevatis in cœlum
oculis vidit ( Benedictus ) ejusdem sororis suae animam de corpore egressam ,
in columbae specie cœli secreta penetrare.
LES OBJETS DE LA. VISION : LES BIENHEUREUX H9
A grippine1, martyre, sainte Olive2de Païenne, sainte Térèse3.
Ce qui prouve combien le prodige est surnaturel, c'est
que, dans la plupart des cas, l'oiseau symbolique diffère
d'une colombe ordinaire par sa grandeur, son éclat , sa cou
leur et de plusieurs autres manières. Qu'on en juge par ce
qui est rapporté de sainte Lidwine4. Elle apparut, après sa
mort , à son confesseur, sous la forme d'une belle colombe ,
dont le bec et le cou avaient l'éclat de l'or, dont les pieds
étaient d'un rouge brillant, les ailes couleur d'argent , et tout
le reste du corps blanc comme la neige.
On a vu aussi les bienheureux revêtir les apparences de la
pauvreté 5, celle de telle ou telle fleur, dont l'éclat ou le parfum
exprimait le caractère de leur vertu, le lis6, par exemple,
image de la parfaite pureté , et d'autres encore que nous re
nonçons à énumérer et à décrire , pour ne pas nous éloigner
de notre sujet.
VI.— Ces apparitions diverses sont-elles personnellement
accomplies par les saints , ou réalisées en leur nom par les
anges?
1 BB. 23 jun., t. 25, p. 395, ode 7» : Panoplia crucis obarmata, velut aurea
columba Agarenos, propugnaculum tuum noctu aggressos, delevisti, fideles
conservans ab eonun immanitate Martyr.
2 Oct. Cajetan. BB. 10 jun., t. 22, p. 294, n. 9: Ejus anima in specie
candidae columbae, egressa de corpore, inspectantibus universis, Angelorum
manu , cuir), hymnis et canticis, recepta est in cœlum.
3 BB. 15 oct., t. 55, p. 363, n. 1109 : Alia vero monialis, ipso mortis mo-
mento , vidit quasi columbam albam ex ore virginis prodeuntem.
* J. Brugman. BB. 14 april., t. 11, p. 357, n. 278: Confessor ejus, cum
jaceret in stratu suo nocte, vidit apertis oculis illam beatam arjimam, in
specie nitidissimae columbae , cujus collum cum rostro totum aureum vide-
batur, pedes ejus rubicundi et corusci , pennae vero alarum deargentatcD ,
corpus vero reliquum instar nivis candidum valde.
s BB. 20 mart. Transi. S. Cuthberti, t. 9, p. 127, n. 2 et 3 : Adfuit interim
peregrino habitu quidam obnixe eleemosynam postulans, etc. Quod vero
nomen meum interrogas , servum Dei Cutbbertum scito me nominari.
c BB. Vita S. Norbert. 0 jun., t. 21, p. 844, n. 116 : Apparuit in propria
specie stans corameo; sed statim effigies ipsius hominis mutabatur in florem
miri candoris in modum floris lilii, quem Angeli suscipientes ad aethera
deferebant.
120 PHBNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Saint Augustin se pose cette question dans son livre sdr le
soin que l'on doit Aux morts, et semble1 insinuer que ces
visions pourraient être faites par les anges, peut-être même à.
l'insu des morts. « Si les défunts interviennent à leur gré
dans le monde des vivants, pensez-vous, disait le fils recon
naissant de Monique, que ma pieuse mère, qui pendant sa
vie m'a poursuivi à travers la terre et les mers , pût passer
une nuit sans me parler? » Toutefois, le saint docteur résu
mant son appréciation, n'ose se prononcer, et déclare le pro
blème au-dessus de ses forces2.
Le Docteur angélique est moins hésitant. Il reconnaît que
les âmes peuvent sortir du paradis et même de l'enfer, pour
apparaître aux vivants avec cette différence entre les damnés
et les saints, que ceux-ci apparaissent quand ils le veulent,
quoique en se conformant toujours aux dispositions de la
1 De Cura gerenda pro Mortuis , c. 16, p. 617 : Cur non istas operationes
angelicas credimus , per dispensationem providentiae bene utentis et bonis
etmalis, secunduminscrutabilem altitudinem judiciorum suorum?... Ut volet
accipiat quisque quod dicam. Si rebus viventium interessent animae mor-
tuorum , et ipsae nos quando eas videmus alloquerentur in somnis ; ut de
aliis taceam, me ipsum pia mater nulla nocte desereret, quae terra man
que secuta est ut mecum viveret. Absit enim , ut facta sit vita feliciore
crudelis , usque adeo ut quando aliquid angit cor meum, nec tristem fllium
consoletur, quem dilexit unice, quem nunquam voluit mœstum videre.
2 Ildd., c. 20 , p. 622 : Quanquam ista quaestio vires intelligente meae
vincit, quemadmodum opitulentur Martyres iis quos per eos certumest adju-
vari; utrum ipsi per se ipsos adsint uno tempore, tam diversis locis, ettanta
interselonginquitatediscretis...; anipsis inloco suis meritiscongruo, abomni
mortalium conversatione remotis,et tamen generaliter orantibus pro iudi gentils
supplicantum..., Deus omnipotens , qui est ubique praesens, neo concretus no-
bis, nec remotus a nobis, exaudiens Martyrum preces, per angelica ministei ia
nsquequaque diffusa, prabeat hominibus ista solatia, quibus in hujus vitae
miseria judicat esse praebenda... Res haec altior est quam ut a me possit
attingi, et abstrusior quam ut a me valeat perscrutari; et ideo quid boruni
duorum sit, an vero fortassis utrumque sit, ut aliquando fiant per ipsam
praesentiam Martyrum, aliquando per angelos suscipientes personam Mar
tyrum, definire non audeo; mallem a scientibus ista perquirere.
3 Suppl. q. 69, a. 3: Secundum dispositioiiem divinae providentiaî, ali
quando animae separatae a suis receptaculis egressae, conspectibus hominum
praesentantur... Sed hoc interest inter sanctos et damnatos, quod sancti, cum
voluerint, apparere possunt viventibus , non autem damnati.
LES OBJETS DE LA*" VISION : LES BIENHEUREUX 121
Providence *, tandis que ceux-là ne se révèlent que sur l'or
dre ou la permission de Dieu. Toutefois, il ne conclut pas au
caractère personnel de toutes ces apparitions indistinctement,
plusieurs, selon lui, étant dues à l'intervention des anges2.
Les théologiens admettent assez communément3 que les
apparitions des saints sont impersonnelles, sauf de rares ex
ceptions , et qu'elles sont accomplies d'ordinaire par les anges
gardiens4; mais, il faut le reconnaître, l'accord est moins
complet sur ce point que sur les manifestations de Dieu , de
Jésus-Christ et de la Vierge Marie.
« Quelques-uns, dit le cardinal Bona s résumant les diffé
rentes opinions, pensent, avec saint Bonaventure , que les
justes peuvent sortir pour un temps du lieu où ils sont, mais
que les damnés ne le peuvent jamais. D'autres accordent,
avec saint Thomas , que les damnés le peuvent pour corriger
les vivants et pour leur donner de la terreur. Quelques-uns
estiment que les âmes peuvent reprendre leur propre'corps et
le mouvoir comme si elles l'animaient de nouveau , ce que
1 Suppl. q. 69, ad 1 : Nec tamen sequitur quod etiamsi mortui possint ,
ut volunt , viventibus apparere, toties appareant quoties apparent in carne
viventes; quia separati a carne, vel omnino conformantur divinae voluntati,
ita quod non liceat eisnisi quod secundum divinam dispositionem congruere
intuentur, etc.
! Ibid., ad 3 : Dicendum quod quamvis aliquando animae sanctorum
vel damnatorum praesentialiter adsint ubi apparent, non tamen creden-
dum est hoc semper accidere. Aliquando enim hujusmodi apparitiones
fiunt, vel in dormiendo, vel in vigilando, operatione bonorum vel malorum
spirituum, ad instmctionem vel deceptionem viventium.
3 Voss. Direct. Myst., compend. Scaramelli, 1. 2, P. 2, c. 1, a. l,p 357:
Apparitiones denique beatarum animarum in purgatorio languentium et
Sanctorum in terra adhuc viventium, per Angelorum fieri ministerium, com-
munis SSTPatrum est sententia, licet quidam etiam eas per propriam per-
sonam, Deo omnipotente adjuvante, fieri solere putant.
* Schram, Theol. myst. § 499 , sch. 1, t. 2, p. 212 : Ex bis cum P. Reguera
[Th. myst. t. 2, p. 589, n. 101) concludere licet, apparitiones SS. Deipara,
aliorumque Sanctorum communiter tantum esse impersonales, et per Angeli,
frequenter Angeli custodis , substitutionem , nisi forte ex speciali privilegio
in propria persona fiant.
s De dise. spir. c. 19, n. 8, p. 310 : Quaestiones sunt in utramque parlem
in scholis agitatae , ete.
122 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
d'autres rejettent expressément. Il y en a qui disent que les
âmes peuvent prendre de l'air et s'en former un corps; d'au
tres nient qu'elles le puissent, sans pourtant donner des rai
sons certaines pour prouver que cela répugne aux forces
naturelles de l'âme. »
A ne considérer que le point de vue qui nous occupe pré
sentement , savoir le caractère personnel de ces apparitions ,
nous goûtons pleinement la dernière réflexion du cardinal
Bona sur l'insuffisance des raisons par lesquelles on s'efforce
de le contester. Au fond, les âmes bienheureuses sont, par
rapport à la matière, dans les mêmes conditions que les es
prits angéliques. Si donc ceux-ci peuvent apparaître person
nellement, soit en vision imaginaire, soit en vision corpo
relle, pourquoi cela serait-il interdit aux âmes dégagées de la
chair? Suarez1 insinue cette raison qu'il ne convient peut-
être pas de donner aux âmes des justes un empire égal sur les
éléments , à celui que possèdent les anges ; restriction très-
juste, entendue de l'ensemble du monde, dont le gouverne
ment a été plutôt confié aux anges qu'aux élus. Mais s'il
s'agit des hommes , et surtout des hommes croyants et sanc
tifiés , nous serions portés à faire la part des bienheureux
pour le moins aussi large que celle des purs esprits.
Ce qui est hors de conteste, c'est que les hommes rendent
plus de devoirs et adressent plus d'invocations aux saints
qu'aux anges : pourquoi cela , sinon parce qu'ils sont con
vaincus que leurs frères et leurs concitoyens de la gloire s'in
téressent à eux et sont en état de leur venir en aide , autant
et plus que les anges? Une autre persuasion que nous avons
1 De Angelis, 1. 6, c. 21 , n. 23 , p. 787 : lllae autem apparitiones regula-
riter non fiunt a propriis personis eorum qui apparere videntur per seipsos...
Si autem solum in anima sanctus qui apparet in cœlo est , fortasse non
potest, naturaliter saltem, corpus assumere angelico more, nec oportet ut
supernaturalis virtus ad hoc ei conferatur : cum ad statum animarum,
cura vel administratio oxternarum rerum, quae in mundo fiunt, non pertineat.
Taies ergo apparitiones ministerio Angelorum fiunt.
LES OBJETS DE LA VISION : LES BIENHEUREUX 123
déjà plus d'une fois opposée aux interprétations scolastiques ,
est celle de la plupart des personnes qui reçoivent ces visions,
et qui ne doutent nullement qu'elles n'aient vu et entendu tel
ou tel saint en personne, et non un messager céleste qui tien
drait leur place.
VII. — Bona nous a déjà fait connaître la diversité des
opinions touchant la nature des corps que revêtent, pour ap
paraître aux hommes, les âmes saintes. Quelques-uns pré
tendent qu'elles s'unissent aux éléments de leur chair, et les
meuvent comme si elles les animaient encore. Il est plus na
turel de penser qu'elles prennent, comme les anges, des corps
étrangers formés, pour la circonstance, avec des éléments
ambiants. Car, dans l'hypothèse que l'âme informe de nou
veau sa propre chair, cela équivaudrait à une résurrection ,
ce que personne ne prétend; et, s'il n'est pas question d'union
vitale, pourquoi l'âme s'unirait -elle à son corps plutôt qu'à
un autre?
Ceci devient encore plus plausible lorsque la manifestation
s'accomplit , non sous une forme humaine , mais par quel
qu'un des symboles que nous avons indiqués, ou par d'au
tres que Dieu choisit à son gré.
CHAPITRE X
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES AMES DU PURGATOIRE
Visions du Purgatoire accordées à plusieurs saintes âmes. — Apparitions
particulières faites aux vivants. — Une fois délivrées , ces âmes ne revien
nent plus , sinon pour rendre grâces. — Les formes sous lesquelles elles
se manifestent. — Apparaissent- elles en personne ou sont- elles représen
tées parles anges? — Elles n'informent pas les corps de manière à les
rendre vivants, à moins qu'il n'y ait résurrection. — Histoire très-authen
tique d'une semblable résurrection.
I. — Ces sortes d'apparitions ne sont pas rares. Dieu le
permet pour le soulagement de ces âmes qui viennent exci
ter notre compassion 1 , et aussi pour nous faire entendre à
nous-mêmes combien sont terribles les rigueurs de sa justice
contre les fautes que nous réputons légères2.
Saint Grégoire3, dans ses Dialogues, qui cbarmèrent et
édifièrent ses contemporains et. que la postérité ne s'est point
lassée de lire, rapporte plusieurs exemples dont on peut, il est
vrai , contester la pleine authenticité , mais qui , dans la bou-
1 S. Thomas, Suppl. q. 69, a. 3 : Pennittuntur viventibus apparere..., ad
suffragia expetenda , quantum ad illos qui in purgatorio detinentur.
2 Bona. De Discret, spir. c. 19, n. 8, p. 309 : Si pnrgantes, divinam quoque
justitiam praedicant et opem implorant, ut nostris adjuti suffragiis istius a
pœnis liberentur.
3 Dialog. 1. 4, c. 40 et 55.
LES OBJETS DE LA VISION : AMES DU PURGATOIRE 125
he du saint docteur, prouvent du moins qu'il croyaità la
possibilité et à l'existence de ces faits; et, par ce point de vue,
son témoignage vaut mieux qu'un récit.
Les récits d'ailleurs ne manquent point : ils surabondent
dans l'histoire des saints. Toujours l'Église souffrante a im
ploré les suffrages de l'Église de la terre, et ce commerce em
preint de tristesse, mais aussi plein d'instructions, est pour
l'une une source intarissable de soulagement, et pour l'autre
une excitation puissante à la sainteté.
La vision du purgatoire a été accordée à plusieurs saintes
âmes, ordinairement imaginaire, quelquefois corporelle,
rarement intellectuelle, quoique cette dernière forme se ren
contre encore " de temps à autre.
La bienheureuse Catherine de Ricci* descendait en esprit au
purgatoire, toutes les nuits des dimanches; et là, les anges
gardiens des âmes qui y étaient purifiées lui montraient le
pitoyable état de chacune d'elles, afin d'exciter sa commisé
ration en leur faveur.
La bienheureuse Lidwine*pénétrait, pendant ses ravisse
ments, dans ce lieu d'expiation, et y voyait les âmes livrées
à d'affreuses tortures, environnées de flammes qui s'élevaient
à des hauteurs [Link] fois, son ange, lui montrant
une âme, lui demanda si elle ne voudrait pas lui venir en
aide. « Oui, je le veux, répondit-elle.- Pour cela, il te faut
passer à travers ces flammes.-J'y passerai. » Et, s'élançant
aussitôt, elle dégage cette âme qui monte, en lui rendant
1 JosEPH LoPEz EzQUERRA, Luc. myst. Tract. 4, n. 81, p. 66: Aliquando
autem fit per verba externa sensibus corporalibus, vel internæ imagina
tioni, vel intellectui, respective per species impressas et infusas.
2 JEAN de [Link] Vies etActions mémorables des SS. et BB. Filles
du glorieux patriarche S. Dominique. Paris, 1636, t. 1, p. 525. - P. HYAC.
BAYoNNE, Vie de sainte Catherine de Ricci, ch. 16, t. 1, p.286.
3 J. BRUGMAN. BB. 14 april., t. 11, p. 336, n. 161-172 : Tempore namque
nocturno, rapta in spiritu ad loca pœnarum, videbat animas contorqueri ;
ignem quoque sæpissime flammiferum in altitudine maxima circumferri
mira compassione prospectabat, etc.
126 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
grâces, vers les joies éternelles. Une autre fois, elle traverse
un gouffre noir, horrible, où un torrent impétueux précipite
ses eaux avecun effroyable fracas, pour délivrer l'âme d'un
prêtre que la mort avait surpris avant qu'il eût pleinement
satisfait à la justice de Dieu, et qui était depuis douze ans
dans ce lieu de supplices. Dans la plupart de ces visites,
l'ange qui lui sert de guide lui signale quelque âme spécia
lement recommandée à ses prières, et l'exhorte à hâter, par
ses expiations et par ses prières, sa délivrance.
Un ange conduit également la bienheureuse Osanne de
Mantoue " à travers ces sombres abîmes. Elle y aperçoit des
malheureux accablés de tristesse, qui poussent des cris et des
gémissements lamentables. Ce spectacle déchire ses entrailles
et fait sur elle une impression si vive, qu'elle ne peut com
prendre la témérité de ceux quiparlent légèrement du pur
gatoire et renvoient de faire pénitence jusque-là.
La bienheureuse Véronique de Binasco* et sainte Fran
çoise* Romaine reçoivent des visions tout à fait semblables,
avec les mêmes impressions de terreur.
Le jour où l'Église prie pour tous les fidèles trépassés,
sainte Élisabeth* de Sconauge voit, au fond d'une vallée qui
inspire l'horreur, des âmes infortunées en proie au supplice
du feu, tourmentées par d'impitoyables bourreaux qui les
harcèlent et les désolent. -
II. - Plus souvent encore, ce sont les âmes souffrantes
1 BB. t. 24, p. 628, n. 145 : Postea mihi demonstratus est infernus et pur
gatorium. In purgatorio autem tam magna tormenta sunt, ut nulla crea
tura deberet illum unquam desiderare, eoscilicet modo quoid faciunt aliqui,
pœnitentiam sibi in purgatorio augurantes.
2 IsIDoRE de IsoLANIs. BB. 13 jan., t. 2, p. 186, n. 16.
3 MATTIoTTI. BB. 9 mart., t. 8, p.*175, n.86.
4 EGBERT. BB. 18 jun., t. 24, p. 410, n.41 : In die quo, secundum Ecclesiæ
morem, Fidelium defunctorum communis memoria agebatur, in tempore
divini sacrificii, vidi quasi versus Austrum montem excelsum valde, et
juxta illum vallem profundam horribilem nimis : erat enim plena atris
ignibus. Illic tortores spiritus innumerabiles vidi et animas potestatiillorum
traditas, etc.
LEs oBJETs DE LA vIsIoN : AMEs DU PURGAToIRE 127
elles-mêmes qui s'adressent aux vivants et réclament leur
intercession. Plusieurs apparurent ainsi à la bienheureuse
Marguerite" de Cortone; et, quand la servante de Dieu sortit
de ce monde, une grande multitude furent délivrées à sa
prière, et lui firent cortège à son entrée dans la gloire*.
Les âmes des défunts imploraient fréquemment la pitié de
Denis*le Chartreux,grand serviteur de Dieu, qu'une haute
contemplation et ses écrits touchant cette matière ont fait
surnommer le Docteur extatique. On lui demanda un jour si
ces pauvres âmes lui apparaissaient souvent : « Oh! oui, ré
pondit-il, cent et cent fois. » Et Loër*, un de ses historiens,
rapporte en détail plusieurs de ces apparitions.
Sainte Catherine * de Sienne s'offre à satisfaire à la justice
divine pour les fautes que son père aurait à expier après la
m0rt; et à l'heure même où il rend le dernier soupir, elle est
saisie d'une douleur d'entrailles qui lui dura plus ou moins
Vive jusqu'à la fin de sa vie. En retour, l'âme de son père lui
apparaissait assidûment pour la remercier et luifaire les révé
lations les plus utiles.
C'était aussi par des expiations volontaires que la bienheu
reuse Marguerite-Marie Alacoque allégeait et délivrait les
" F. JUNCTA. BB. 22febr.,t. 6,p. 345, n.209: Divina permissione animæ
defunctorum de suis receptaculis accedentes, ipsius suffragium cum instantia
p0stulabant.
* Ibid., p.362, n. 281. Cum gaudio transire debebat ad Christum, cum
animarum non modicum læta turma ei donanda et de pœnis Purgatorii
liberanda.
* LoER. BB. 12 mart.,t. 8,p. 248, n. 17. De spiritibus defunctis hoc ge
leraliter tenendum est, saepissime Dionysio hos apparuisse, quæsisse etiam
lenarum remedia... Interrogatus aliquando. an sæpenumero animæ illi
*pparuissent defunctorum, respondit : Etiam; imo centies atque centies.
* lid, cap. 4 totum.
* RAYMOND de CApoUE. BB. 30 april.,t. 12, p. 916, n.221 et 222:Tandem
l0st multa virgo subjunxit : Si non potest hæc gratia fieri nisi servetur ali
qualis justitia, fiat tunc illa justitia super me, quia pro genitore meo parata
sun omnem pœnam, quam tua decrevit bonitas, sustinere. Quod Dominus
annuens, etc. Illius anima egrediente de corpore, in eodem instanti ap
prehenderunt virginem dolores iliaci, qui nunquam usque ad terminum
Vile discesserunt, etc.
128 PHÉNOM DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
âmes du purgatoire. Elle raconte 1 elle-même que, se donnant
une fois la discipline à cette intention, comme elle outre
passait ce qui lui avait été permis , ces âmes l'environnèrent
aussitôt, en se plaignant de ce qu'elle frappait sur elles.
« Une autre fois, dit-elle plus loin2, comme j'étais devant
le saint Sacrement, le jour de sa fête, tout d'un coup il se
présenta devant moi comme une personne tout en feu, dont
les ardeurs me pénétrèrent si fort qu'il me semblait que je
brûlais avec elle. L'état pitoyable où elle me fit voir qu'elle
était en purgatoire me fit verser abondance de larmes. Elle
me dit qu'elle était ce religieux bénédictin qui avait reçu ma
confession une fois, et qu'il m'avait ordonné de faire la sainte
communion , en faveur de laquelle Dieu lui avait permis de
s'adresser à moi pour lui donner du soulagement dans ses
peines. 11 me demandait, pendant trois mois, tout ce que je
pourrais faire et souffrir; ce que lui ayant promis après en
avoir demandé la permission à ma supérieure , il me dit que
le sujet de ses grandes souffrances était d'abord qu'il avait
préféré son propre intérêt à la gloire de Dieu , par trop d'at
tache à sa réputation; le second était le manquement de
charité envers ses frères; le troisième, le trop d'affection
naturelle qu'il avait eue pour les créatures, et le trop de
témoignages qu'il leur en avait donnés dans les entretiens
spirituels, ce qui déplaisait beaucoup à Dieu.
« Mais, ajoute-t-elle , il me serait bien difficile d'exprimer
ce que j'eus à souffrir pendant ces trois mois. Car il ne me
quittait point , et du côté où il était il me semblait le voir tout
en feu, mais avec de si vives douleurs, que j'étais obligée d'en
gémir et pleurer presque continuellement. Et ma supérieure,
touchée de compassion, m'ordonnait de bonnes pénitences,
surtout des disciplines... Et au bout de trois mois je le vis
d'une bien autre manière : tout comblé de joie et de gloire, il
1 Vie et œuvres, t. 2. Sa Vie, par elle-même, p. 378.
2 Ibid., p. 417.
LES OBJETS DE LA VISION : AMES DU PURGATOIRE 129
[
s'en allait jouir de son bonheur éternel ; et en me remerciant
il me dit qu'il me protégerait devant Dieu. J'étais tombée
malade, et comme ma souffrance cessa avec la sienne, je fus
bientôt guérie. »
III.— Quand les âmes ont obtenu le secours qu'elles de
mandaient, elles ne reviennent point, sinon pour remercier
leurs libérateurs. Une âme dégagée par les prières de saint
Oswald 1 , lui apparaît, lui annonce sa délivrance , et lui rend
ses actions de grâces. La vénérable Marie de Maillies* reçoit
plusieurs fois ces témoignages de reconnaissance.
Que si , après avoir ordonné des restitutions et demandé
certaines prières ou quelques sacrifices, elles continuent d'im
portuner, quoique ces prescriptions aient été fidèlement rem
plies, c'est, selon Bona3, la marque d'un mauvais esprit.
IV. — Ces âmes se présentent toujours dans une attitude
qui excite la compassion, tantôt sous les traits qu'elles avaient
de leur vivant ou à leur mort, avec un visage triste, des re
gards suppliants , en habits de deuil, avec l'expression d'une
douleur extrême; tantôt, comme une clarté, une nuée, une
ombre, une figure fantastique quelconque, accompagnée
d'un signe ou d'une parole qui les fait reconnaître4. D'autres
1 Capgbave. BB. 28 febr., t. 6, p. 760, n. 14. Et ecce nocte quadam , Epi-
scopo orationibus insistenti idem defunctus visibiliter apparuit... Veni, ait,
gratias agere. Quo dicto non comparuit.
5 Process. informat. BB. 28 mart., t. 9, p. 751, n. 38. Defuncta Theopha-
nia de Stella... dictae Domina apparuerat in spiiitu et gratiarum actiones
sibi retulerat , eo quia precuni interventu ipsius Dominae fuerat salvata.
3 De discret, spir. c. 19, n. 9, p. 311 : Quae in purgatorio sunt, nonnisi ut
suffragia petant ad nos mitti soient; quibus obtentis, non redeunt, nisi
forte ut gratias agant: quod si aliquid restitui mandent certasque preceset
sacrificia postulent, atque iis peractis adhuc molestae sunt, mali spiritus
indicium est.
* Voss. Direct. Myst. Compend. Scaramelli , 1. 2 , P. 2 , c. 1 , a. 1 , n. 5,
p. 365 : Animae in purgatorio patientes quum apparent , variis modis se
Tidendas praestant, semper tamen ita ut commiserationem in videntibus
excitent. Saepe sub mœstis speciebus, ardentibus flammis circumfusae; modo
in formis quasxorpora earum vel in vita , vel post morlem habuerunt , modo
etiam sub figuris lucis, flammae, nubis, umbrae et aliarum rerum apparent,
iti tamea ut a videntibus aut siguo quodam aut verbo cognoscantur.
II 9
130 PIIÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL: LES VISIONS
fois, elles accusent leur présence par des gémissements, des
sanglots , des soupirs , une respiration haletante , des accents
plaintifs. Souvent elles apparaissent environnées de flammes,
entre les mains de démons qui s'acharnent à les tourmenter {.
Parfois elles adressent des reproches sévères à ceux qui de
vraient les secourir2.
Une autre sorte de révélation se fait par des coups invisi
bles que reçoivent les vivants , par des bruits de voix , des
éternuements qu'ils entendent 3, par des pressentiments qu'ils
éprouvent au moment de la mort de leurs amis. Ces faits sont
trop multipliés pour qu'on puisse les révoquer en doute : la
seule difficulté est d'établir leur rapport avec le monde de
l'expiation. Mais quand ces manifestations coïncident avec la
mort de personnes chères , et qu'elles cessent après qu'on a
offert à Dieu des prières et des réparations , n'est-il pas rai
sonnable d'y voir des signes par lesquels ces âmes avertissent
de leur détresse?
Elles peuvent encore exciter la commisération des vivants
d'une autre manière plus intime et non moins efficace , et
qui consiste à se présenter à l'esprit comme une sorte d'ob
session suppliante. Quand cette connaissance n'a rien de sen-
1 Isidore de Isolanis. Vie de la B. Véronique de Binasco. BB. 13 jan., t. 2,
p. 186, n. 16 : Diversus quidem damnatorum et purgatorii videbatur locus ,
sed nulla inter pœnas distantia. Idem enim ignis eiat, iidem tortores.
2 Vie de la B. Marguerite- Marie Alacoque, par ses contemporaines,
1. 1, p. 304 : « Une fois, ditrelle, ayant vu en songe une religieuse décédée
depuis longtemps, elle me dit qu'elle souffrait beaucoup en purgatoire...;
l'obéissance m'ayant fait retirer pour prendre du repos , je no fus pas sitôt au
lit qu'il me semblait l'avoir proche de moi , me disant ces paroles : « Te
voilà dans ton lit, bien à ton aise; regarde-moi, couchée dans un lit de
flammes, où je souffre des maux intolérables.»
3 Tïb^ïus. De spirit. appar. c. 12, n. 1, p. 41 : Duobus modis defunctorum
spiritus hominum rebus adesse possunt. Aut enim signis quibusdam prae-
sentiam suam testantur tantum; aut etiam cognoscendos se exhibent.
Praesentiae indicia sunt verbera quae quandoque infligunt, tristis gemi-
tus, sternutatio, manuum complosio, tumultus excitati, et his similia.
Cognoscendos se exhibent quando formas sui in sensibus nostris relin-
quunt.
LES OBJETS DE LA VISION : AMES DU PURGATOIRE 131
sible, on doit conclure qu'elle est intellectuelle .. Cependant,
si elle ne fait qu'évoquer un souvenirou une simple pensée, il
n'y a pas d'apparition proprement dite, mais seulement une
excitation mentale qui, en déterminant d'une manière extra
naturelle le souvenir ou la pensée d'une âme souffrante,
invite à prier pour son soulagement et sa délivrance.
A cessignes, on reconnaîtra les pauvres âmes du purga
toire. Mais il faut signaler un cas où l'apparition devrait être
tenue pour suspecte; c'est lorsqu'un pécheur scandaleux, sur
pris inopinément par la mort, vient implorer les prières des
vivants pour être délivré du purgatoire. Le démon est inté
ressé à faire croire que l'on peut vivre dans les plus grands
désordres jusqu'à la mort, et échapper cependant à l'enfer.
Toutefois, même dans ces rencontres, il n'est pas défendu de
penser que l'âme qui apparaît s'est repentie, et qu'elle est
dans les flammes de l'expiation temporaire, ni, conséquem
ment, d'intercéder pour elle; mais il convient d'observer la
plus grande réserve sur ces sortes de visions et sur la créance
qu'on leur donne*.
V. - Plusieurs théologiens* croient que les apparitions
1 Voss. Direct. Myst. Compend. ScARAMELLI, l. 2, P. 2, c. 1, a. 1, p. 365 :
Multoties modo spirituali sese manifestant. Sic contingit ut in pia anima
viva defuncti cujusdam excitetur memoria ; ut anima ingenti certitudine
cognoscat se semper habere comitem quocumque eat, quin sciat quisnam
sit, id quod sine terrore et turbatione nunquam accidit.
2 Ibid., n. 5, p.366 : Notet tamen director, quod si quis appareat, de cujus
salute ob peccaminosam vitam et improvisam mortem valde dubitare licet,
et se in purgatorio esse dicat, magna sit causa suspicandi ne talis apparitio
proveniat a diabolo, qui hoc modo peccatoribus falsam bene moriendi spem
inspirare solet, ut in peccatis suis obstinentur. Quamobrem præcipiat ut
discipulus suus hujusmodivisiones tanquam suspectas de falsitate rejiciat,
et nemini unquam patefaciat : quum ex tali manifestatione nihil boni,
multum autem mali oriri possit. Preces tamen pro illo infelici non impediat
quominus fundantur.
3 ScunAm, Theol. myst. § 500, schol.t.2, p. [Link] hæc anima
rum purgantium communiterfit per sanctos Angelos, maxime custodes,
in assumptis corporibus suffragia pro defunctis clientibus expetentes, et
sunt miraculosæ.
132 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
dont nous parlons sont en général impersonnelles et réalisées
parles anges, particulièrement par les anges gardiens, que
Dieu laisse auprès de ces âmes infortunées pour les soutenir
dans leur douloureuse purification. D'autres, Tyrée1, par
exemple, les regardent comme personnelles. En somme, il se
fait sur ce point de nombreuses dissidences. « Apparaissent-
elles en leur propre corps ou en des corps feints et emprun
tés, dit le cardinal Dona 2 parlant et des âmes bienheureuses et
des âmes souffrantes; et, en admettant que ce soit avec des
corps étrangers , peuvent-elles les former par leur puissance
naturelle, ou ont-elles besoin pour cela du secours des anges ;
enfin, interviennent- elles en personne, ou sont- elles repré
sentées par les esprits célestes? Ce sont des questions agitées
problématiquement dans les écoles. »
Le lecteur sait déjà dans quel sens incline notre esprit.
Lorsqu'il y a réellement apparition, qu'elle soit intellectuelle,
imaginaire ou corporelle, il semble tout à fait gratuit de re
courir aux anges, puisque les âmes peuvent être l'objet
immédiat de ces visions. Outre que l'explication théologique
contredit la croyance commune des fidèles, il se rencontre ici
une difficulté spéciale. Parfois , les anges gardiens ont mon
tré leurs clients, dans les flammes du purgatoire, à des âmes
saintes admises à contempler ce lieu d'expiation , ainsi que
nous l'avons dit de la bienheureuse Catherine de Ricci. Ce
n'est pas l'ange gardien qui représente alors l'âme souffrante,
à moins d'ajouter à la première hypothèse l'hypothèse plus
gratuite encore qu'il remplit en même temps un double rôle.
Que ce soit le même ou un autre, comment ne voit-on pas
1 De spirit. apparit. c. 42, n. 18, p. 43 : Credimus vero frequenlius
eos corpoiibus, in quibus conspiciuntnr, adesse , qui igue purgatorio expur-
gantur.
2 De discret, spirit. c. 19 , n. 8 , p. 309 : An vero in propriis corporibus
apparcant an in fictis aut assumptis ; et si in assumptis , an ea possint na-
turali virtute componere, an ope Angelorum in lus forniandis indigeant :
an ipsae per se appareant, an Angeli eas représentent ; quaestiones sunt in
utramque partcm scholis agitatae.
LES OBJETS DE LA VISION : AMES DU PURGATOIRE 133
que ces théories compliquent étrangement le jeu du monde
surnaturel , et qu'elles aboutissent à faire de l'ange une sorte
de factotum ministériel au service des esprits et des corps?
Nous ferons cependant une réserve. Quand les manifesta
tions se bornent à un souvenir, à une pensée , à des pressen
timents , à un signe intérieur ou extérieur quelconque , qui
conduit l'esprit à la personne, mais qui n'accuse point par lui-
même la présence personnelle, on peut admettre que ces aver
tissements arrivent aux vivants par l'intermédiaire des anges ;
cependant , même alors , rien n'empêche de croire qu'il y a
intervention immédiate des âmes qui réclament les suffrages.
VI. — Relativement aux corps qu'elles revêtent dans les
apparitions externes, il est vraisemblable qu'ils sont compo
sés par ces âmes elles-mêmes, avec des éléments subtils qui
se prêtent à ces sortes de représentations , ainsi que nous l'a
vons dit en parlant des anges et des bienheureux. En suppo
sant qu'elles reprennent leurs propres corps, il est certain
qu'elles ne font que les mouvoir, mais ne les rappellent point
à la vie, à moins qu'il n'y ait une véritable résurrection.
L'histoire de saint Stanislas, évêque de Cracovie , présente
un exemple fort remarquable d'une résurrection momenta
née accomplie par une âme du purgatoire, et qui semble
équivaloir à une apparition. Nous citons d'autant plus volon
tiers ce fait , qu'il nous paraît remplir toutes les conditions de
véracité et de certitude historique. Il est rapporté par plu
sieurs écrivains polonais, inscrit en substance au Bréviaire
romain *, et relaté sans aucune restriction par les savants Bol-
landistes. La publicité et le retentissement qu'on lui suppose
sont tels , que quiconque aurait tenté de les imaginer à plai
sir n'eût pu échapper à des démentis éclatants, démentis ce
pendant qui n'existent nulle part2. Ce fait, le voici dans sa
version la plus succincte.
1 7 mai , 5° leçon.
! Lcwgin Dugloso. Act. S. Stanislai. BB. 7 maii, t. 15, p. 217, n. 78:
134 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Le roi Boleslas régnait en Pologne et scandalisait ses peu
ples par d'infâmes débordements. Comme un autre Jean-
Baptiste, le saint évêque que nous avons nommé lui adressa
de respectueuses mais sévères remontrances. Le prince en
conçut une haine profonde , et ne chercha plus qu'une occa
sion de sévir contre ce censeur importun. Le prélat avait
acheté pour son Église, et dûment payé à un gentilhomme
nommé Pierre, lequel mourut bientôt après, une terre que
des neveux comptaient avoir en héritage. Poussés par les
mauvaises dispositions de Boleslas à l'égard du saint, ces
héritiers avides le citèrent, après trois ans d'une tranquille
possession, au tribunal du roi, comme détenant un bien qui
leur appartenait. Les menaces intimidèrent les témoins, dont
pas un n'osa déposer en faveur de l'accusé. Abandonné par les
hommes, le serviteur de Dieu se tourna vers la source même
de la justice. Il demanda un délai de trois jours, au bout des
quels il s'engageait à amener comme témoin celui-là même
à qui il avait acheté ce domaine, et qui en avait reçu le prix.
On lui accorda en riant le sursis demandé.
Le saint passa ce temps dans le jeûne, les larmes et la
prière. Le troisième jour, il se revêtit de ses habits pontifi
caux, et, accompagné de son clergé et d'un peuple innom
brable, il vint à l'endroit où le mort était enseveli. Là, il
commanda qu'on mît à découvert le corps, complètement dé
charné et presque réduit en poussière; puis, après une ar
dente invocation au Dieu de la justice, il ordonna au mort,
au nom de la très-sainte Trinité, de se lever et de venir attes
ter la vérité devant ses juges. Au même instant le mort se
dressa vivant, et tel qu'on l'avait connu avant son trépas. Les
Quae autem de resurrectione triennali Petri militis a me narrantur, non in
obscuro gesta sunt , sed in publico, sed in propatulo, et in magnse multitu-
dinis, tam Ecclesiasticorum quam secularium qui haec nobis tradiderunt,
virorum conspectu; testibus etiam solemnibus et omni exceptione majori-
bus, dum viri sancti canonizationis tractaretur negotium, apud examinatores
explanata, universaque Polonica Ecclesia buic adstipulatur veritati.
LES OBJETS DE LA. VISION : AMES DU PURGATOIRE 135
spectateurs l'accablaient de questions sur ce qui se passe dans
l'éternité ; il se contenta de répondre qu'il n'était pas venu
pour révéler les secrets de l'autre vie , mais seulement pour
faire l'office de témoin.
Stanislas le prit par la main et le mena d'abord à l'église,
au pied de l'autel, rendre grâces à Dieu, puis devant le conseil
qui devait juger sa cause. Ce témoin, que les hommes ne
songèrent point à corrompre ni à intimider, déposa qu'il avait
effectivement vendu à l'évêque la terre dont on lui contestait
la propriété, et il reprit ses neveux et le roi lui-même de
leurs poursuites criminelles. Il fallut bien se rendre à ce témoi
gnage.
La mission du ressuscité était finie. Saint Stanislas lui
demanda s'il tenait à prolonger sa vie sur la terre, ou s'il
désirait quelque autre faveur. Pierre répondit que, bien qu'il
fût en purgatoire depuis trois ans, il connaissait trop les dan
gers et les incertitudes de la vie pour être tenté de la recom
mencer ; il ne sollicitait qu'une grâce , c'était que l'évêque
lui obtînt par ses prières son entière délivrance, ou du
moins son soulagement. Le pontife promit d'intercéder pour
lui. On reconduisit donc cet homme au lieu de son repos. Là,
il se coucha de nouveau dans son sépulcre, et rendit l'âme
aux yeux d'une grande multitude1.
1 BB. 7 maii, t. 15, p. 199, n. 7-9 : Jubetur titulum exhibera ruris possessi.
Provocat ille ad testimonia, sed nemo audet, llege prohibente. Tune sanctus
Pontifex , omni auxilio humano ac testimonio destitutus, in hane vocom
mœstus proiumpit... : In nomine Jesu Christi, reeipio me àb bine tertio die,
ipsum Petrum vivum, iestem veritatis et aequitatis causae mese, ad hoc
tribunal adductunim... Petrum deinde, in nomine ejusdemDei omnipoten-
tis compellat : Exi, inquit, foras, Petie, ac sepultae a vivisveritati, mortuus
de sepulchro porhibe testimonium. Prodit ille tiiennalis mortuus... Ego
sum, inquit, ille Petrus, qui testimonium veritatis redditurus, ex quietis
sedibus venio hue. Huic ego rus meum justo pretio vendidi, et addixi.
Regem deinde ac nepotes iucrepat... Abducit ab judicio suum testem An-
tistes , quaerit ex illo nunquid, vel pœnitentiae causa, vitam velit prorogare.
Quod cum ille negasset, jam scilicet se majorem partem pœnarum in
purgatorio exsolvisse. nec iterum periculis et proceilis mundi ac peccati, so
136 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
La vie de saint Macaire * d'Égypte présente plusieurs cas
de semblables interpellations faites aux morts, et auxquelles
les morts répondaient; mais, après qu'ils avaient satisfait à sa
question, le saint abbé, sans s'informer aucunement de leur
état , leur disait ces paroles : « Maintenant dors en paix jus
qu'à ce que le Christ te ressuscite. »
committere Telle , confldere se precibus sancli Dei a reliquiis pœnarum
liberatum Iri; deducit illum ad locum quietis: quem ubi primum attigit,
expiravit.
1 Vitœ Patrum. Migne , Patr. gr., t. 34, col. 47-146.
CHAPITRE XI
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES DÉMONS
Luttes glorieuses des saints contre Satan. — Saint Antoine. — Saint Guthlac.
— Diverses circonstances dans lesquelles les démons apparaissent: Pour
enrayer et ressaisir les âmes repentantes, — Pour déconcerter les saintes
résolutions, — Pour empêcher les influences , les institutions et les ré
formes salutaires ; pour inspirer, à leur insu et contre leur gré , l'horreur
du péché ; enfin pour troubler l'àme à l'heure de la mort. — Les démons
apparaissent en visions intellectuelles , imaginaires , corporelles. — Où
prennentrils les corps qu'ils revêtent? — Ils empruntent souvent les traits
de l'homme. — Ils se transfigurent en anges de lumière et sous les dehors
les plus propres à induire en erreur. — Le plus souvent, ils recourent aux
formes bestiales, de préférence aux plus abjectes. — Autres manières
de manifester leur présence : projectiles et vacarme. — Résumé par
Bona.
I. — La première apparition de ce genre ouvre l'histoire
de nos malheurs. Qui ne sait que l'ange déchu aborda et
séduisit Ève notre mère, sous la forme du serpent? Depuis la
chute originelle, ces manifestations se sont mille et mille fois
répétées dans le monde de l'homme. Nous parlerons plus tard,
en traitant de la magie , du commerce sensible des démons
avec les infortunés qui se lient envers eux par un pacte plus
ou moins déclaré. Présentement, nous ne voulons signaler
que les assauts livrés aux justes par ces esprits malfaisants.
Il est peu de saints qui n'aient eu à lutter contre ces fantômes
138 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
diaboliques, tantôt hideux et épouvantables, tantôt séduisants
et lascifs. Quelles que soient leur forme et leur nature , le but
visé est le même : pervertir les âmes par l'orgueil, la volupté
ou la peur.
Dieu permet ces violences de Satan pour l'épuration des
élus et la honte de cet ange de ténèbres. C'est un spectacle
magnifique que celui que présentent les saints dans ces com
bats terribles livrés à leur vertu, depuis Job, dépouillé de
tout, réduit à la dernière misère, persécuté par ses amis,
mais toujours invincible, jusqu'à l'humble curé d'Ars, en
butte , pendant les heures parcimonieuses de son sommeil ,
aux vexations les plus étranges , et ne cédant cependant rien
de ses oraisons ni de ses austérités. Saint Antoine est cé
lèbre entre tous en ce genre de combats. Athanase , l'illustre
docteur de l'Église, nous a retracé ces luttes glorieuses, et
ses récits méritent une entière créance , car il dut les recueil
lir de la bouche même du grand solitaire , son confident et
son ami.
II. — La première victoire d'Antoine fut remportée contre
le démon de la chair. Après1 lui avoir apparu, pendant de lon
gues nuits , sous les traits séducteurs d'une femme , et mis
vainement en jeu toutes les images de la volupté, l'esprit
immonde se découvre avec l'extérieur d'un esclave noir et
horrible ; et, grinçant des dents, se roulant avec rage dans la
poussière : «J'en ai trompé beaucoup, disait-il; ils sont nom
breux, ceux que j'ai renversés! Je suis venu pour te faire
subir le même sort ; mais, sur toi , je n'ai rien pu !— Qui es-tu
donc? lui demande le saint jeune homme. — Je suis , répond-
il , l'ami des jouissances charnelles ; ma mission est de tenter
la jeunesse, et je m'appelle l'esprit de fornication. Combien
1 S. Athan. Vita S. Antonii, n. 5 et 6 Migne, t. 26, co!. 847, 850. Susii-
nebat miser diabolus velmulieris formani noctu induere, feminaeque gestus
imitari, Antoaium ut deciperet.. Sciscitante Antonio: Quis ta es qui haeo
mecum loqueris ? Tum ille... : Spiritus fornicationis vocor... Haec prima fuit
Antonii contra diabolum victoria.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 139
voulaient vivre pudiquement, s'étaient voués à la conti
nence , et dont cependant mes artifices ont ébranlé la con
stance ! Mais, par toi, je suis vaincu. » Antoine, élevant son
âme à Dieu, lui rendit grâces; puis, interpellant l'esprit in
fâme : « Misérable, tu ne mérites donc que mépris : désor
mais tu ne m'inspireras plus de crainte : le Seigneur est mon
soutien, et, avec son secours, je dédaigne tous mes ennemis. »
Ces fières paroles mirent le tentateur en fuite ; mais la lutte
devait se renouveler.
Afin de vaquer plus librement à la contemplation des
cboses éternelles, le serviteur de Dieu1 se retira loin de la
ville , s'enferma dans un sépulcre dont il n'ouvrait la porte
qu'à un ami, qui lui apportait de temps en temps un pain,
sa seule nourriture. Le démon, craignant que ce lieu désert
ne se peuplât bientôt de pieux ascètes , à la suite d'Antoine ,
l'assaillit une nuit avec toute une légion d'esprits infernaux ,
l'accabla de coups, le couvrit de plaies et le laissa à demi
mort. L'ami, étant venu le jour suivant, le trouva étendu par
terre et presque inanimé. Il le chargea sur ses épaules et le
porta dans l'église d'un village voisin, où on lui prodigua
des soins pour le rappeler à la vie. Vers minuit, Antoine
reprit un peu ses sens, et, voyant tout le monde endormi
à ses côtés, à l'exception de l'ami qui l'avait transporté en
1 S. Athan. Vita S. Antonii, n. 8-13, col. 854 et seq. Sic itaque sese
coarctans Antonius ad sepulchra procul vico sita se contulit... ingressus
quoddam sepulchrum, et clausa ab eo janua, solus remanehat intus. Quod
cuni non ferret inimicus..., tot ei plagas inflixit, ut prae nimiis cruciati-
bus, mutus humi jaceret... Sequenti die, advenit familiaris Me..., et quasi
exstinctum, sublatum detulit, in proximi vici Dominicum... Circa vero
mediam noctem, ad sereversus Antonius, atque expcrgefactus..., familiarcm
illum qui solus vigilabat nutu accivit, rogavitque ut nemine excitato, se
denuo tolleret, atque ad sepulchra deportaret...
In piomptu enim diabolo varias ad malitiam induerc formas. Noctu itaque
tantuin excitavere strepitum, ut totus concuti videretur locus, et quasi
niptis quatuor casae parietibus irrumpore doemones visi sunt... , fuitque sta-
tim locus spectris repletus, leonum, ursorum, leopardorum, taurorum, ser-
pentum, aspidum, scorpionum atque luporum... Multis igitur tentatis , stri-
debant dentibus in eum, quod sese potius illuderent quam illum.
1 40 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
ce lieu, il lui fit signe de le reporter à sa première re
traite.
Là , étendu à terre , car ses blessures ne lui permettaient
pas de se tenir sur ses pieds ou sur ses genoux , il se mit à
prier. Puis, élevant la voix, il défiait ainsi les démons. « An
toine est encore ici : il ne fuit pas vos coups ; vous avez beau
le frapper, rien ne le séparera de la charité du Christ. Quand
toutes vos armées camperaient devant moi, mon cœur est sans
alarmes. »
A ces provocations inattendues , Satan réunit de nouveau
sa meute et l'excite à des fureurs plus atroces ; mais , cette
fois, Dieu leur défend de toucher à son serviteur. Ils essayent
du moins de l'effrayer par les hurlements et les fantômes. La
nuit venue , ils envahissent la retraite du solitaire avec un
bruit effroyable qui ébranle de tous côtés les murailles : en
un instant, ce lieu est rempli de spectres , de reptiles et de
bêtes féroces; les lions, les ours, les léopards, les taureaux,
les loups se mêlent aux serpents , aux aspics, aux scorpions.
Chacun se meut à sa manière. Le lion rugit et semble prêt à
s'élancer ; le taureau mugit et présente ses cornes menaçantes ;
le serpent rampe et siffle ; le loup vorace est prêt à déchirer sa
proie. Impassible devant toutes ces apparitions , Antoine se
riait de tant d'inutiles efforts : « Si vous aviez quelque puis
sance , disait-il aux esprits malins, un seul suffirait ; vous ne
venez en si grand nombre qu'afin de m'effrayer ; toutes ces
formes hideuses de bêtes cruelles sont un signe évident de
votre faiblesse. Si vous pouvez quelque chose, avancez donc;
si vous ne pouvez rien, pourquoi vous donner tant de peine?
La foi en Jésus et le signe de sa croix me sont un rempart
inexpugnable. »
Le Seigneur1, qui assistait, invisible, à ce combat, manifesta
1 S. Athan. Vita [Link], n. 10, col. 850: Dominus vero neque tune
certaminis Antonii oblitus, ad opem ferendam advenit. SuMatis itaque
oculis, tectnm vidit quasi apertum ac lucis radium ad se descendere. Dae
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 141
alors sa présence. Le ciel sembla s'ouvrir, et un rayon de lu
mière, descendant sur la face du vaillant athlète, mit les dé
mons en fuite. Antoine se trouva subitement guéri de toutes
ses blessures, et sentit son âme remplie de consolations cé
lestes : « Où étiez-vous donc, Seigneur, s'écria-t-il, et pour
quoi ne vous êtes-vous point montré plustôt?» Et une voix
se fit entendre : « J'étais ici, Antoine, près de toi, spectateur
de cette lutte. Puisque tu as vaillamment combattu, je serai
àjamais ton soutien, et je rendrai ton nom célèbre par toute
la terre. »
Après ces triomphes,Antoine s'enfonça dans le désert pour
yvivre avec les cénobites. Les esprits immondes l'y suivirent
et le harcelèrent de toutes manières et sous toutes les formes.
Plus tard, lorsqu'il sera devenu le père d'une multitude de
solitaires, il leur racontera ces ruses et ces audaces de Satan,
pour les prémunir et les fortifier. ll leur apprendra " à dissi
per, par des actes de foi et par le signe béni de la croix, ces
Vains prestiges, cesfantômes divers de femmes, de bêtes fau
Ves, de reptiles, de corps gigantesques, de troupes armées,
que présentent les démons pour séduire ou pour épouvanter.
ll leur rappellera que la venue du Sauveur a réduit ces enne
mis à l'impuissance, et comment le prince même des ténèbres
lui en fit un jour l'aveu.
« Une fois, leur disait-il, j'entendis frapper à ma porte, et,
étant sorti pour voir qui c'était, j'aperçus un homme d'une
taille prodigieuse : « Qui êtesvous?» lui dis-je. Il me répon
dit : « Je suis Satan. » - « Que viens-tu faire ici?— Je
monesque statim evanuere, et protinus remisere corporis dolores, domici
liumque integrum apparuit. Visum quod apparebat his verbis compella
Vit : Ubi eras?.. Tum voxilli emissa : Hic eram, ait, Antoni, etc.
1 S. ATHAN. Vita S. Antonii, n. 23, col. 878 : Ubi enim palam per obscenas
voluptates cor decipere nequeunt, alia aggrediuntur via, vanisque speciebus
lperterrere nituntur, variis assumptis formis mulierum, ferarum, reptilium,
prægrandium corporum, militarium turmarum. Sed neque illorum phan
tasiæ nobis sunt pertimescendæ; nihil enim cum sint, subito evanescunt, si
maxime fide et siguo crucis se quis munierit.
142 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
viens savoir, dit-il, pourquoi les moines et tous les autres
chrétiens m'accusent sans raison et me maudissent sans cesse
–Pourquoi leur fais-tu du mal?–S'ils ont du mal, ce n'est
pas à moi qu'ils doivent s'en prendre, dit-il, mais à eux
mêmes; car mes forces ont été brisées. N'ont-ils pas lu ces
paroles prophétiques : « Les armes de l'ennemi sont à jamais
rompues, et tu as ruiné ses villes?» Il ne me reste plus un
seul trait; je n'aiplus à moi de cité ni de lieu quelconque.
Les chrétiens sont partout, et les moines sont venus me dis
puter le désert, qui était mon dernier asile. Qu'ils se mettent
donc en garde contre eux-mêmes et qu'ils cessent leurs in
justes exécrations contre moi. - Tu mens toujours, lui dis
je; mais cette fois tu dis vrai malgré toi : oui, Jésus-Christ
en venant en ce monde a détruit ta puissance et t'a dépouillé
de tout honneur. » En entendant le nom du Sauveur, le fan
tôme s'évanouit". »
III. - Nous ne connaissons pas de scène plus horrible et
plus belle à la fois, sur la fureur des démons et le courage des
serviteurs de Dieu, que celle qui est décrite dans la vie d'un
autre anachorète, saint Guthlac, d'abord moine au monastère
de Reppington, en Angleterre, puis retirédans l'île de Croy
land.
Une nuit*, pendant que le pieux ermite veillait, selon sa
1 S. ATHAN. Vita S. Antonii, n. 41, col. 903 : Mihi fidem habete, non
mentior quippe. Quodam tempore pulsavit aliquis in monasterio januam
[Link] egressus, vidi quemdam procerum ac præaltæ staturæ.Scisci
tante me : Quis tu es ? Ego sum, inquit, Satanas. Me rursum interro
gante : Qua de causa ades in loco ? Respondit ille : Cur me falso accusant
monachi et omnes alii Christiani?Cur me horis singulis exsecrantur? Cui
ego : Cur molestus illis es ? Non ego, ait, sed illi ipsi sese conturbant :
infirmus enim factus sum. Tum ego.: Licet invitus,vere dixisti : Christus
enim veniens te infirmum reddidit, atque dejectum denudavit. Audito
ille Salvatoris nomine, ardoremque ejusmodi non ferens, evanidus factus
eSt.
2 FELIx. BB. 11 april., t. 11 , p. 42, n. 19: En subito teterrimis im
mundorum spirituum catervis totam cellam suam impleri conspexit. Sub
euntibus enim ab undique illis porta patebat; cœlo terraque erumpentes,
spatium totius aeris fuscis nubibustegebant. Erant enim aspectu truces, forma
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 143
coutume, et vaquait à l'oraison, il vit tout à coup une multi
tude de spectres envahir sa cellule, sourdre de toutes parts à
flots pressés, et, en un instant, faire dans l'air, autour de lui,
comme une nuée épaisse. lls avaient un aspect farouche, des
formes terrifiantes, d'énormes têtes, de longs cous,des figu
res décharnées et livides, une barbe dégoûtante, des oreilles
velues, le front menaçant, les yeux féroces, l'haleine fétide,
des voix rauques et bruyantes, des lèvres épaisses, des dents
de cheval, desgosiersqui vomissaient la flamme, des cheveux
calcinés, une poitrine hérissée, desjambes raboteuses, des
genoux noueux, des pieds crochus et renversés, des talons
calleux. De leurs bouches béantes s'échappaient d'effroyables
mugissements qui faisaient au loin retentir les airs. Ils s'a
battent sur le solitaire, et, après lui avoir lié les membres, ils
le tirent hors de sa cellule, et vont le plonger dans les eaux
boueuses d'un étang voisin; puis ils le traînent et déchirent
son corps à travers les aspérités et les broussailles qui
bordent ce marais. Après quoi, ils s'arrêtent un moment,
mais c'est pour sommer le saint d'avoir à quitter son désert.
L'homme de Dieu, dont le cœur demeure ferme au milieu de
ces épreuves, leur répond par ceverset du psaume : « Le Sei
gneur est à ma droite pour queje ne sois point ébranlé. »
Leur fureur redouble; ils flagellent leur victime avec des
chaînes de fer, sans parvenir àvaincre sa constance. lls l'em
terribiles, capitibus magnis, collis longis, macilenta facie, lunido vultu,
Squalida barba, auribus hispidis, fronte torva, trucibus oculis, ore fœtido,
dentibus equinis, gutture flammivomo, faucibus tortis, labro lato, vocibus
horrisonis, comis combustis, buccula crassa, pectore arduo, femoribus sca
bris , genibus nodosis, cruribus uncis, talo tumido, plantis aversis, ore
patulo, clamoribus raucisonis : ita enim immensis vagitibus horrescere
audiebantur, ut totam pene a cœlo in terram intercapedinem clangisonis
boatibus implerent.
Nec mora, ingruentes irrumpentesque domum ac casellam, dicto citius
virum præfatum, membris ligatis, extra cellulam suam duxerunt, et ad
ductum in atræ paludis cœnosis laticibus immerserunt : deinde asportantes
eum per paludis asperrima loca, inter densissima veprium vimina, dilace
ratis membrorum compagibus, trahebant, etc.
144 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
portent au sommet des airs, et, se réunissant à de nou
velles troupes venues du septentrion , ils se dirigent vers les
sombres abîmes qui forment leur domaine, et ils suspendent
l'invincible athlète sur les gouffres béants de l'enfer. Le plus
horrible des spectacles se déroule à ses yeux. Des torrents de
feu et de flammes bouillonnent dans ces profondeurs, des
tourbillons de soufre s'y mêlent à une pluie de grêle, qui fait
succéder un froid glacial aux ardeurs de l'embrasement. Des
démons acharnés parcourent en tous sens ces cavernes som
bres et exercent sur les âmes des pécheurs tous les genres de
supplices. Cette vue pénètre le saint anachorète d'une indi
cible horreur, et lui fait oublier tous les tourments qu'il a
soufferts.
Pour mettre le comble à son épouvante, les spectres hi
deux qui l'environnent lui crient alors tous ensemble, dans
un effroyable concert : « Nous avons le pouvoir de te plonger
dans le gouffre et de te faire subir tous ces supplices. Voici le
feu que tes crimes ont allumé ; tu vas devenir sa proie ! Te
voilà sur l'abîme enflammé ; tu vas y descendre ! »
Immobile et serein au milieu de ces menaces, Guthlac
répondait ainsi à toutes ces clameurs : « Malheur à vous , fils
des ténèbres , race de Caïn , cendre et fumée ! Si vous avez la
puissance de me précipiter, me voici : pourquoi vous en tenir
à de vaines et menteuses bravades? »
Au paroxysme de la rage les anges maudits semblent cette
fois décidés à accomplir leur sinistre dessein, lorsque saint
Barthélemy, qui avait pris l'anachorète sous sa protection,
apparaît tout éclatant de lumière, dans une splendeur im
mense, qui éclaire soudainement ces régions ténébreuses.
Tandis que le bienheureux Guthlac tressaille de joie à ce se-
1 Félix. BB. 11 april., p. 42, n. 19. S. Bartholomaeus catervis satellituni
jubet, ut illum in locum suum cum magna quietudine, sine ulla offensionis
molestia reducerent. Nec mora , praeceptis apostolicis obtemperantes , dicto
citius j ussa facessunt.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 14,1
cours inattendu, on voit les esprits malins, incapables de
soutenir la céleste clarté, frémir, trembler, s'enfuir éperdus.
Mais l'apôtre les rappelle, et leur ordonne de reporter dans sa
cellule , sans la moindre secousse , sans lui faire aucun mal ,
le serviteur de Dieu sur lequel ils ont osé porter les mains.
Force leur est d'obéir. Pendant qu'ils fendaient l'espace, non
plus avec violence , mais avec une suavité contraire à leur
nature, des chants harmonieux se firent entendre, et des
voix célestes , célébrant le courage et la fidélité des saints ,
chantaient ces paroles : « Ils iront de vertus en vertus ! » —
Aux premières lueurs de l'aurore, Guthlac se retrouvait
dans sa solitude, bénissant le Sauveur Jésus, qui l'avait sou
tenu de sa grâce.
IV. — Il est certaines circonstances, dans la vie chrétienne,
où Satan redouble ses efforts et déploie toute son audace pour
ébranler les âmes qui sont ou qui vont à Dieu.
La première est celle de la conversion, principalement d'une
conversion éclatante, qui présage une grande sainteté. La
bienheureuse Marguerite de Cortone , miraculeusement con
duite devant le cadavre en pourriture du complice de ses
désordres, suspend aussitôt sa vie licencieuse, se voue aux
larmes et à la pénitence, et après avoir obtenu du Ciel l'assu
rance de son pardon, se présente à la maison paternelle, où
elle espère trouver asile et protection. Son père, poussé par
une dure marâtre, refuse de la recevoir. Tandis qu'elle se
lamente , et, ne sachant que devenir, implore sur son âme la
providence de Dieu , le père du mensonge lui suggère qu'un
pareil abandon l'autorise à donner un libre cours à ses pen
chants, et que sa rare beauté lui attirera toutes les faveurs du
monde 1 . Quand il la voit admise dans le tiers-ordre de Saint-
i Juscta Bevagn. BB. 22 febr., t. 6, p. 305, n. 2. Ille namque serpens
antiquus, a patre tuo te ceraens expulsam, in ejus opprobrium tuuniquo
casirm occasione patenter assumpta de corporali tua specie juventutis, tuum
cor inducabat praesumere, suadendo quod excusabiliter, ut abjecta, peccare
II 10
146 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
François, livrée aux pratiques les plus austères de la morti
fication, favorisée de visions et d'extases, alors il se montre à
découvert sous des apparences diverses, d'une femme, d'un
homme, de serpents, de différentes bêtes, cherchantpar tous
les moyens à l'effrayer et à la tromper, lui rappelant ses éga
rements, la menaçant de l'arracher violemment de sa cellule
et de l'entraîner en enfer", s'efforçant de lui persuader qu'elle
est dans l'illusion, qu'elle ne persévérera pas ; que, par ses
jeûnes et ses macérations extraordinaires, elle perd son corps
et son âme*. Enfin, toutes ces violences demeurant sans ré
sultat, il change detactique, et souffle la vaine gloire et les
complaisances funestes. Il entre une nuit dans sa cellule,
pendant qu'elle priait, et il ne cesse de lui conter combien
est grande au dehors sa réputation de sainteté, que les
hommes et les femmes en foule tiennent à la voir et à la tou
cher par dévotion, qu'elle est maintenant confirmée en grâce
et qu'elle jouira au ciel d'une gloire ineffable. Mais l'humble
pénitente se met à pleurer ses péchés, les repassant et les
énumérant avec des cris et des sanglots, s'abîmant dans une
confusion qui chasse l'infame tentateur*.
V. - ll intervient encore d'une manière sensible pour
empêcher les saintes résolutions qui doivent procurer à Dieu
une grande gloire, ainsi qu'il advint à la vénérable mère
valebas, et ubicumque stares et ire velles, a magnis etiam carnalibus
dominis amareris, propter corporis speciem.
1 JUNCTA BEvAGN. BB. 22 febr., t. 6, p.309, n. 29: Sæpissime cellam ejus
intrare cœpit, et in diversarum effigies rerum se transfigurans, nunc se
specie mulieris, nunc hominis, nunc serpentum, nunc quadrupedum anima
lium ipsius aspectui præsentabat.
2 Ibid., n. 49. Quid ergo hic agis misera?Cur in hac cella inclusa perdis
simul corpus et animam.
3 Ibid., p. 314, n. 59: Cujus humilitatem superbus ille hostis ferre non
valens, cellam ejus intravit nocturno tempore, dum oraret : et narrare
non cessans in quanta nominis fama excreverat, quam magna multitudo
virorum et mulierum ipsam præ devotione videre et tangere cupiebat.
Statim sua cœpit deflere vitia, et suis, ut potuit, culpis per ordinem reci
tatis, vocibus clamosis, superbum satellitem qui tentabat de vana gloria,
prostrando devicit.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 147
Agnès, lorsqu'elle était sur le point d'arriver à ce monastère
de Langeac, où elle allait faire resplendir les dons célestes de
la grâce.
« 1 A la vue de Langeac, son bon ange lui fit remarquer le
nouveau monastère où elle allait s'enfermer pour toute sa vie,
et lui dit : « Voilà ta maison ! » Après cette faveur du bon
ange, le mauvais ange voulut livrer à notre vierge le dernier
assaut. Ce fut comme elle passait sur un pont de pierre, qui
était à l'entrée de la ville, que ce malheureux , lui apparais -
sant sous une forme monstrueuse, l'arrêta violemment, et
lui proposa cette noire pensée qu'elle devait se jeter dans la
rivière et se noyer, plutôt que d'aller s'emprisonner dans un
cloître où elle serait captive le reste de ses jours. Il paraîtrait
même qu'il voulut y précipiter Agnès. Son saint ange la se
courant en cette rencontre, il y eut un combat entre lui et le
malin esprit, qui fut vaincu, et laissa l'épouse du Fils de
Dieu entrer en paix dans Langeac. »
Pendant tout son noviciat, elle fut encore en butte aux vexa
tions de Satan, qui voulait lui rendre le séjour du cloître
impossible. Dès qu'elle eut revêtu l'habit religieux, on la
chargea de la cuisine. « Il n'est pas croyable, dit son pieux
historien 2, de combien d'inventions se servit le malin esprit
pour lui faire quitter l'emploi de la cuisine, où il la voyait si
agréable à son divin Epoux. Ce malheureux, pour la chasser
de ce lieu par l'effroi, se montrait quelquefois à elle en la
forme d'un épouvantable dragon, jetant du feu par la gueule
et par les narines. L'humble novice, apercevant ce monstre
horrible, se mettait à genoux sans se troubler devant son pe
tit oratoire , et s'abandonnant entre les mains de Dieu , son
unique refuge , avec une grande confiance , elle trouvait en
lui une force et une constance inébranlables... Entre les di
verses attaques de cette sorte, elle en soutint une bien remar-
1 De Lantages , Vie de la V. Mère Agnès, l™ P., ch. 19, n. 7, 1. 1 , p. 260.
2 ibid., 2° P., ch. 3, p. 325 et seq.
148 PHÈNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
quable... On lui avait ordonné d'aller tous les matins, à qua
tre heures, chercher du feu à la cuisine, pour quelque besoin
du monastère, ce qu'elle faisaittrès-fidèlement. Un jour donc,
comme elle allait chercher ce feu , le démon se présenta de
vant elle, en la forme hideuse d'un Éthiopien de la taille d'un
géant, jetant du feu par les yeux assez pour en faire une
grande clarté, et montrant une langue enflammée, de la lon
gueur d'un pied. En cette posture si horrible, il se mit dans
son chemin , qui était assez étroit , pour l'empêcher de pas
ser. Agnès, sans beaucoup s'effrayer, se sentit si fort animée
du zèle de l'obéissance , qu'elle eut bien le courage de passer
subtilement à côté de ce monstre, et de s'en aller à la chemi
née de la cuisine. Ce fut là qu'elle eut bien à combattre.
Aussitôt qu'elle se mit à souffler pour allumer le feu, ce mal
heureux, qui l'avait suivie, se mit à l'éteindre. Elle assembla
les tisons, et il les écarta. Elle les ramassa, et lui encore une
fois les jeta çà et là, et la jeta elle-même par terre plusieurs
fois , du dépit qu'il eut de la voir si constante en son entre
prise. Mais son saint ange, la relevant toujours, l'aida à sor
tir victorieuse de ce long et pénible combat. Elle a dit que ce
qui lui avait beaucoup donné du courage en cette rencontre ,
c'était laconQance que Dieu lui donnait en l'obéissance. Voilà
comment la cuisine était pour cette admirable novice le lieu
des caresses du Ciel et tout ensemble des persécutions du dé
mon. A cause de cela, elle l'appelait agréablement son paradis
et son enfer. »
Quelques heures avant sa profession, l'ennemi lui livra
son dernier assaut, qui fut de tous le plus rude.
« 1 Le maudit monstre d'enfer, à qui Dieu avait défendu
de la battre après sa profession, prit ce temps-là pour lui faire
sentir sa fureur pour la dernière fois. Pendant plus de quatre
ans, il avait battu cette sainte fille deux ou trois fois la se-
1 De Lantàges, Vie de la Vén. Mère Agnès, 1" P., ch. 7, n. 2, p. 384.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 149
maine, et avec un affreux redoublement de rage, comme il a
été dit, aux approches de sa profession. Parfois il était arrivé
à sœur Agnès de demeurer sur place, tout ensanglantée de
ces coups. Ce jour-là, sentant son pouvoir lui échapper, Sa
tan en usa si cruellement qu'elle tomba par terre , et , en se
traînant comme elle put, se cacha sous son lit. Le confesseur
ayant donné la communion à la supérieure malade, et de
mandant ce que faisait la sœur Agnès, on le conduisit dans sa
chambre. 11 fut bien étonné de l'y trouver étendue sur le
plancher et sous le lit, en la posture d'une personne morte.
Les religieuses la tirèrent de là avec assez de peine ; et le bon
Père voulant lui dire quelque chose, tout ce qu'elle put fut de
répondre, d'une voix basse et cassée : « Eh! laissez-moi pour
cette heure ! » On connut qu'elle avait grand besoin de repos.
C'est pourquoi on la laissa reprendre ses esprits et se fortifier
un peu, jusqu'à ce qu'il fût temps de commencer la cérémo
nie de sa profession. L'heure étant venue, deux religieuses la
vinrent chercher, et en la soutenant par-dessous les bras, la
conduisirent dans le chœur. Elle y entendit une première
messe , pendant laquelle elle fit secrètement ses vœux , après
l'élévation , selon la coutume qui était alors dans le couvent ,
avant de les faire en public ; et puis elle reçut la sainte com
munion. Et ce fut en cet heureux moment que lui furent
rendues la paix et la consolation intérieures, et que fut fini ce
terrible orage dont elle avait été battue si rudement et si
longtemps. »
VI. — Quand le démon pressent dans une âme une destinée
glorieuse et féconde , qu'il redoute de son zèle quelque insti
tution salutaire dans l'Église, sa haine du bien et sa jalousie
ne lui permettent pas de demeurer en repos ; et Dieu , pour
ajouter aux mérites de ses serviteurs et épurer leur vertu,
semble extérieurement les abandonner à sa fureur, tandis
qu'au dedans sa grâce les soutient et les rend victorieux. La
plupart des fondateurs et des restaurateurs des familles reli
150 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
gieuses, ont été soumis à ces épreuves, depuis saint Antoine ,
le père des cénobites, en Orient, dont nous avons raconté les
combats, et saint Benoît1, l'instituteur et le régulateur de la
vie monastique en Occident, jusqu'à sainte Colette2 et sainte
Térèse 3, dont l'une réforma l'ordre de Sainte-Claire, et l'autre
celui du Carmel. La bienheureuse Marguerite-Marie Alaco-
que, par qui Notre-Seigneur devait révéler au monde la dé
votion à son sacré Cœur, fut avertie par son divin Époux ,
ainsi qu'elle nous l'apprend elle-même, « que Satan avait
demandé de l'éprouver dans le creuset des contradictions,
humiliations, tentations et dérélictions, comme l'or dans la
fournaise, et qu'il lui avait tout permis , à la réserve de l'im
pureté. » Et le démon usa largement de la licence qui lui
était donnée4.
Il paraît aussi quelquefois, par l'effet d'une grâce spéciale,
pour inspirer l'horreur du péché et la crainte salutaire de la
damnation. La bienheureuse Villane5 de Florence, du tiers -
ordre de Saint -Dominique , après s'être parée avec beaucoup
de recherche pour plaire au monde , se regarde dans son mi
roir ; au lieu de sa figure , elle aperçoit celle d'un démon hor
rible ; elle change de miroir, la vision reste la même. Elle
comprend alors l'avertissement de Dieu, et se voue pour le
reste de sa vie à toutes les rigueurs de la pénitence.
Mais c'est principalement à l'heure décisive de la mort que
l'ange jaloux tente de séduire ou d'effrayer. Sur le point
1 S. Greg. M. Dialoy. 1. 2, c. 1, 2, 10. Migne, Patr. lat., t. 66, col. 130 et
seq.
2 Ét. de Juliers. BB. mart., t. 7, p. 571 et seq., n. 153 et seq.
3 Sa Vie, ch. 31.
4 Sa Vie, écrite par elle-même, t. 2, p. 390 : Je ne tardai guère ensuite
d'entendre les menaces de mon persécuteur. Car s'étant présenté à moi en
forme d'un More épouvantable, les yeux étincelants comme deux charbons,
et me grinçant les dents contre , il me dit : « Maudite que tu es , je t'attra-
« perai , et si je peux une fois te tenir en ma puissance , je te ferai bien
« sentir ce que je sais faire , je te nuirai partout. »
s Jean de Sainte-Marie , Vies et Actions mémorables, etc., t. 2, p. 594.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 151
d'expirer, saint Martin l'aperçoit près de sa couche : « Que
"viens-tu faire ici , bâte cruelle? lui dit-il; malheureux, tu ne
trouveras rien en moi qui t'appartienne ! » Et en disant ces
paroles il rendit son âme à Dieu1.
VII. — Les démons peuvent apparaître intellectuellement*;
mais c'est alors Dieu qui les montre plutôt qu'ils ne se révè
lent eux-mêmes. Les visions imaginaires sont beaucoup plus
communes, et ne dépassent pas la puissance de ces anges
tombés. On est averti que l'apparition est de cette nature, lors
que le patient est seul à voir, qu'il voit sans le secours des
sens extérieurs , pendant le sommeil ou dans un état d'exalta
tion qui le met hors de lui-même.
Les visions corporelles ne sont pas moins fréquentes. Ainsi
que nous l'avons dit des esprits Mêles, les mauvais revêtent
des formes sensibles en rapport avec leurs desseins perfides
et avec leur nature dégradée. Suarcz3 observe que les pre
miers forment les corps auxquels ils s'unissent , des matières
les plus fines et les plus pures des régions supérieures, tandis
que les seconds , par châtiment ou par dépravation , vont les
chercher dans les lieux bas, humides, immondes et infects.
Ils se servent parfois de cadavres d'hommes et d'animaux, et
choisissent de préférence les corps des damnés4 : Dieu ne leur
permettrait pas de toucher aux corps des âmes bienheureuses.
1 Sulpic. Sever. Epist. ad Bassulam. Migne, t. 20, col. 183 : Diabolum
vidit prope assistera. Quid hic, inquit, astas , cruenta bestia ? nihil in me ,
funeste , reperies. Abrahos me sinus recipiet. Cum hac ergo voce animam
cœlo reddidit.
s S'° Téhèse, Sa Vie, ch. 31. Je l'ai vu rarement sous quelque figure sen
sible; mais d'ordinaire comme il arrive dans la vision intellectuelle, où,
sans forme aucune, on voit clairement que quelqu'un est présent.
3 De Angelis, 1. 4, c. 34, n. 7, p. 543 : Et do hac etiam materia, verisimile
est ab Angelis sanctis sunii ex purioiibus corporibus, quae in superiori parte
aeris iaveniuntur, a daemonibus vero ex locis terrestribus humidioribus , et
fortasse immundis ac cœnosis, quia, in pœnam suoe malitiae et pravae inten-
tionis , aliud eis non permittitur.
4 Binsfeldius. Tract, de Confessionibus malefic. Praelud. 12, p. 79:Tra-
dunt quoque Doctores , quod daemonçs nonnunquam se présentant in cor
152 pHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Saint Gilduin" ou Gédouin, chanoine de Dol en Bretagne,
rencontra un jour un démon revêtu d'une forme humaine, et
qui s'était mis au service d'un pauvre batelier, dans l'espoir
de le perdre. Mais le bonhomme avait la pieuse habitude de
ne jamais démarrer qu'il n'eût fait le signe de la croix sur
lui-même et sur son embarcation, et il faisait de même au
commencement de toutes ses actions, ce qui liait la puissance
du malin esprit. Gilduin le démasqua et le contraignit de
déclarer où il avait pris le corps sous lequel il se cachait. Il
répondit que c'était celui d'un scélérat dont il avait emmené
l'âme en enfer. Alors le saint lui ordonna, par le nom de Jé
sus-Christ, d'abandonner à l'instant levil instrument de ses
ruses, ce qu'il fit en poussant un hurlement [Link] se
hâta de creuser une fosse et d'y enfoncer cette dépouille mau
dite. -
VIII. - Les démons empruntent souvent les traits de
l'homme, mais ces apparences humaines sont en général
difformes, hideuses, ou trahissent du moins par quelque
signe de bestialité l'esprit mauvais qui les suscite. Elles sont
velues, ont des cornes, des griffes, des pieds ou des queues
d'animaux*. La voix est rauque et caverneuse, la couleur est
poribus mortuorum, sed non bonorum, in quibus Spiritus Sanctus sibi
præparavit habitaculum. Quoniam Deus, in cujus manibus corpora Sancto
rum sunt, id daemonibus non permittit.
1 BB. 27 jan., t. 3, p. 407, n. 10 et 11 : Protinus eum jussit vocari Sanctus
et ad se adduci. Fatere (inquit) ,jam cunctis audientibus, et nomen falla
ciæ tuæ, et causam tam diuturnæ in hoc loco [Link] hostis :
Fatebor, inquit , licet invitus. Et unde, ait Sanctus, corpus quod gestas
tibi assumpsisti? Cujusdam, inquit, scelerati fuit, et cujus arripueram ani
mam, corpus mihi ad instrumentum fraudulentiarum insidiarumque mea
rum usurpavi. Et S. Gilduinus ait. Corpus. citius jam depone. Protinus
hostisteterrimus,horribili emisso ululatu, recessit; et instrumentum malitiæ
corpus in medio reliquit exanime. Jussit sanctus celerius efferri, et humo
fossa ubilibet occultari.
2 BINSFELDIUs. De confess. malefic. Prælud. 12, p. 83 : Malefici aliique
fatentur esse facile cognoscere diabolum e manibus vel pedibus. Item non
esse difficile, discernere ex membris et corporis constitutione quando
consortes criminis sint in persona, vel repræsentatione, in cursu et tracta
tibus.
LEs oBJETs DE LA vIsIoN : LEs DÉMONS 153
noire ou sombre ", ce qui fait dire aux auteurs qui rappor
tent ces manifestations, que le démon est apparu sous la
forme d'un homme noir, d'un Éthiopien, d'un Maure*. L'en
semble de l'attitude respire la fureur ou la volupté.
IX. - Il est vrai aussi que Satan se transforme en ange
de lumière, selon l'expression de l'Apôtre, qu'ilsait revêtir
des dehorstrompeurs dont la beauté fascine, dont l'aménité
et la feinte modestie séduisent;qu'ilse présente sous les traits
de Notre-Seigneur glorieux ou souffrant, de la Bienheureuse
Vierge Marie, des anges et des saints, ou sous d'autres en
c0re, selon les desseins et les inventions de sa malice.
Il apparaît sous la forme du Sauveur au martyr saint Po
tit, qui, averti parson ange,invite le tentateur à prier avec
lui; mais l'esprit superbe ne peut s'incliner et fléchir le ge
nou, et se démasque à ce signe. Il essaye de même de sur
prendre le grandsaint Martin*. Il vient à lui dans un appa
reil magnifique, tout éclatant d'or et de pierreries, le dia
dèmesur la tête, le front serein et le visage radieux. Le pieux
évêque est d'abord surpris et garde le silence: « Reconnais,
lui dit Satan, celui qui est devant toi; je suis le Christ. » Et
comme le saint demeurait toujours silencieux : « Martin, re
" BB. 18 febr., t. 6, p. 117, n. 12: Monachus quidam. ad extremum
Veniens, videbat nigerrimos spiritus in se crudeliter et indesinenter spicula
Spargere.
* BB. 7 mart., Vita S. Thomæ Aq.,t. 7, p. 674, n.56. Fuit visus in forma
AEthiopis., et Magister eum signo Crucis opposito, et etiam clamando fu
gavit.
* BB. 13 jan., t. 2, p. 37, n. 6 et 7: Diabolus dixit : Non vides quia ego
Sum Christus, et dolui super lacrymas tuas et veni ad te. S. Potitus dixit :
Si tu es Christus , oremus. Et attendens calcanea ejus, terram non tange
bant, etc.
4 SULPIC. SEvER. De Vita B. Martini, n. 25. Migne, t. 20, col. [Link]
primo aspectu ejus fuisset hebetatus, diu multumque silentium amio te
nuerunt. Tum prior diabolus : Agnosce, inquit, Martine, quem cernis :
Christus ego sum. Ego Christum, nisi in eo habitu forma qua passus est,
nisi crucis stigmata præferentem, venisse non credam. Ad hanc ille vocem
Statim ut fumus evanuit, et cellulam tanto fetore complevit, ut indubia
indicia relinqueret diabolum se fuisse. Hoc ita gestum ut supra retulimus
ex ipsius Martini ore cognovi, ne quis forte existimet fabulosum.
154 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
prend l'esprit menteur, pourquoi douter lorsque tu vois? Je
suis le Christ.- Non, lui répond alors le serviteur de Dieu,
intérieurement averti du prestige;le Seigneur Jésus n'apas
annoncé qu'il dût paraître avec la pourpre et le diadème ;je
ne reconnaîtrai mon Sauveur qu'à l'extérieur de sa Passion
et aux stigmates sacrés de la croix.» A ces paroles le fantôme
s'évanouit; mais à l'infection qu'il laissa après lui, il fut
facile de reconnaître l'esprit immonde.
Ses ruses eurent plus de succès, ainsi que le rapporte Gré
goire de Tours ", sur saint Second, diacre, compagnon de
saint Friard, honorés l'un et l'autre dans le diocèse de Nan
tes, où ils vécurent en solitaires. Il parvint également à trom
per pendant cinq ans la bienheureuse Catherine* de Bologne,
qui l'avait imprudemment défié, se montrant à elle sous les
traits de Jésus-Christ crucifié et de la Bienheureuse Vierge sa
Mère, et lui faisant des injonctions compliquées et impossi
bles, qui la jetèrent dans de grandesperplexités et mirent son
âme en grand danger de se perdre.
Généralement, ces illusions sont rares chez les saints, ou ne
sont guère que momentanées; mais elles sont fréquentes et
désastreuses en beaucoup d'âmes présomptueuses et avides
d'émotions extraordinaires.
Après avoir tenté vainement d'interrompre ou de troubler
la prière de saint Oswald*, par des bruits et des cris horribles,
1 Vitæ Patrum., c. 10, n. 2. Migne, Patr. lat., t.71, col. 1056 et 1057.
? J. GRAssET. BB. 9 mart., t. 8, p."49 et seq., n. [Link] volens illi
Deus nimiam sui fiduciam infringere ac ostendere, adversarium esse illa
multo callidiorem, permisit, ut subtilissima eam fraude aggrederetur, vi
delicet ut illi sub habitu et forma Virginis Mariæ ostenderet., sub forma
Christi cruci affixi illi præsto fuit. Finito quod narravimus inferno certa
mine, quod in annos circiter quinque protractum est, etc.
3 BB. 28 febr.,t. 6, p.758, n. 3: At ille, fidei scuto protectus, non magis
ad fremitum leonis, vel sibilum serpentis, quam ad balatum ovis exterritus
est. Quod dæmon advertens disparuit; sed in Angelum lucis e vestigio
transfiguratus eidem Sancto apparuit. Sed vir Dei signo Crucis se munivit,
sciens exinde Angelum non irritandum, Angelum autem tenebrarum emi
nus effugandum. Et factum est ita. Nam malignus tentator, viso Crucis
signaculo, velut fumus ab oculis ejus evanuit.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 158
par le rugissement du lion, le sifflement du serpent, le bêle
ment de la brebis, Satan se transfigure à ses yeux en ange
lumineux. L'homme de Dieu s'arme du signe de la croix,
sachant bien qu'il n'irritera pas l'esprit de lumière et qu'il
mettra en fuite l'esprit de ténèbres. En effet, à ce signe, le
tentateur s'évanouit comme une vaine fumée.
Une nuit, saint Jean1 de Dieu rencontre, étendu sur la
place publique, un pauvre singulier, qui n'avait presque rien
de la forme humaine. C'était une masse monstrueuse, avec
des bras et des jambes démesurés, une tête entièrement dé
pouillée et colorée d'une couleur étrange. Mais rien n'était
capable d'inspirer de l'horreur au serviteur de Jésus-Christ,
dès qu'il voyait la personne du pauvre. Il parle donc à cet
homme , et lui demande s'il veut le suivre à l'hôpital. « Je le
veux bien , répond celui-ci , pourvu que quelqu'un me porte
sur ses épaules, car je ne puis me tenir sur mes pieds, vous le
voyez. » Jean n'hésite pas; il charge sur son dos le prétendu
pauvre. Mais à peine a-t-il fait quelques pas qu'il ne peut
plus avancer ; il ruisselle de sueur, il chancelle, il est comme
écrasé : « Que le doux nom de Jésus me soit en aide ! » s'écrie-
t-il à haute voix. A ce nom béni, l'imposteur disparaît en
faisant entendre un horrible grincement.
Parfois , il prend les dehors de personnes familières ; d'au
tres fois , il se présente sous des traits inconnus , ne suivant
d'autres lois dans ses impostures que celles qui lui semblent
les plus propres à en assurer le succès. Un jour, saint An-
1 Anton. Govea. BB. Smart., t. 7, p. 842, n. 44: Nocte quadam ejectum
in platea pauperem reperions, nihil insolitam formata obstupuit, quae bra-
chiis cruribusque ultra humani corporis rationem tores et longa , monstrum
faciebat; maxime cum depile caput rubedo insolcns coîoraret... Nulla erat
Joanni mora, imponit dorso, leve alias pro Christo onus. Sed paucos cum
eo gradus confecerat, quando nullum amplius commovero potuit; haesitque
in vestigio, erumpente undique sudore defluens, et, Salvet me, inqtiit voce
elata, dulce uomen Jcsu! Non tulit nominis auditi virtutem, qui tam
gravis Joanni incumbebat simulatus egenus, horribilique cum stridore dis-
cessit.
156 PHÉNOM. DE I'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
toine " de Padoue vit entrer dans l'église où il prêchait un
démon sous les apparences d'un courrier, lequel remit à une
dame de l'assistance une lettre où on lui annonçait que son
fils venait d'être assassiné. Le saint, qui connut surnaturelle
ment et le messager et le contenu de la lettre, rassura cette
mère, en lui disant : « Soyez sans inquiétude, votre fils est
vivant; celui qui vient d'entrer est le diable en personne, et il
n'est venu que pour troubler ma prédication. » La disparition
subite du personnage démontra à l'instant même la vérité du
fait.
Bona* remarque que les figures de femmes sont suspectes,
à moins qu'il ne s'agisse de la Bienheureuse Vierge Marie ou
de quelques saintes connues;et ceci est particulièrement vrai
quand cette vision s'adresse à des hommes.
X. - Les démons se manifestent le plus souvent sous des
formes bestiales, et, parmi les animaux, ceux qui inspirent
l'horreur par leur férocité ou leur abjection, sont les instru
ments préférés de ces anges avilis.
Au premier rang figure le serpent, dont les sinuosités et
le venin expriment fidèlement la perfidie et la malice. La vio
lence et l'odeur fétide du bouc* lui méritent les mêmes pré
férences. Les démons inférieurs apparaissent souvent en
forme de pourceaux, et aussi en forme de crapauds et de
grenouilles, comme on le voit dans l'Apocalypse : « Et je vis,
1 BB. 13 jun., t. 23, p. 220, n. 26: Antiquus hostis, in specie cursoris
intrans, detulit litteras cuidam dominae. et in illis litteris continebatur,
quod dictus filius suus. fuerat trucidatus. TuncS. Antonius, qui nihil de
illo corporalibus auribus audierat, dixit statim : Non timeas, domina, quia
filius tuus vivit, et est sanus, et incolumis revertetur : et iste qui modo
venit diabolus est, qui hoc fecit ut prædicationem turbaret. Et statim ille
velut fumus evanuit.
2 De Discret. spirit. c. 19, n. 9, p. 311 : Suspecta quoque habenda quælibet
apparitiosub specie mulieris, nisi B. Virginis et Sanctarum sit.
* [Link] confess. malefic. Prælud. 12, p.78: Dæmon plerumque
apparet in forma hirci.; hircus enim est animal mento et cornibus terri
bile,truculentum capite, et suo tempore satis fœtidum, quibus proprietati
bus mores dæmonum et maleficorum designantur,
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 157
dit saint Jean1, de la bouche du dragon, et dela bouche de la
bête , et de la bouche du faux prophète , sortir trois esprits
immondes , en formes de grenouilles ; ce sont des esprits de
démons qui font des prodiges. »
Au fond , les apparences que peut revêtir l'ange pervers
sont innombrables, et toutes les formes bestiales lui sont per
mises, excepté, disent la plupart des mystiques8, celles de la
colombe et de l'agneau, spécialement réservées au Saint-Es
prit , à Notre-Seigneur et aux saints ; et encore , selon quel
ques-uns , celle de la brebis3, dont le divin Pasteur a fait le
modèle des âmes fidèles ; mais cette dernière réserve est con
tredite par les faits ; car le démon s'est présenté plusieurs fois
de cette manière, en particulier à saint Oswald, dans la vision
dont nous avons déjà parlé , et à sainte Françoise Romaine *.
11 se montre à saint Stanislas Kotska3, sous l'extérieur d'un
chien horrible prêt à s'élancer sur lui ; à la bienheureuse
Christine6 de Stommeln, en celui d'une araignée, pour la
distraire de l'oraison; à sainte Agnès7 de Monte -Pulciano,
comme des corbeaux ; à saint Jean de Dieu 8, comme un hi
bou; à sainte Elisabeth 9 de Sconauge, sous les apparences du
i Apoc. xvi, 13 et 14.
8 Bona. De discret, spirit. c. 19, n. 7, p. 308.
3 Binsfeldius. De confess. malefic. Praelud. 12, p. 78 : Id tamen observa-
lum est a quibusdam quod non appareat daemones unquam effigiem ovium
iuduisse , cum Christo Domino placuerit se pastorem et familiam suam oves
nominare.
4 Mattiotti. BB. 9 mart., t. 8, p. *161 , n. 33: Septem maligni spiritus
invidentes ejus voluntati cum Deo unitae, ad eam accesserunt in forma pe-
cudum albarum ostendendo eidem magnam mansuetudinem , etc.
5 Buev. Rom. Pro aiiq. loc. 13 nov., lect. b : Cum daemonem horrendi canis
specie insilientem, signo crucis ter fugasset, etc.
6 BB. 22 jun., t. 25, p. 274, n. 65 : In oratione mea semper venit daemon
in specie araneae, impediens me quantum potuit.
' Raymond de Capoue. BB. 20 april., t. 11, p. 791, n. 6... Praevidebant
enim illi maligni spiritus , qui tune corvorum similitudinem praetendebant.
» Anton. Govea. BB. 8 mart., 1. 1, p. 842, n. 43 : lu forma noctuae visus est
daemon.
9 Egbert. BB. 18 jun., t. 24, p. 505, n. 15-17 : Semel in specie canis teter
158 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
chien, du taureau, d'un troupeau de boucs; à la bienheu
reuse Bienvenue Bojani" et à sainte Colette*, en celles du re
nard, du dragon, du reptile, de crapauds, de fourmis, de
limaçons. Nous avons vu que, pour effrayer saint Antoine ,
la légion infernale setransfigurait en lions, enloups, en ours,
en léopards, et en une infinité d'autres bêtes. Il n'est pas
impossible que les démons emploient, pour leurs violences,
des animaux vivants, qu'ils soumettraient à une sorte de
possession; mais, plus généralement, l'apparition est pure
ment fantastique.
Outre les formes connues, ils en composent de monstrueu
ses, qui tiennent de l'homme, de l'oiseau, de la bête. Ces
sortes de métamorphoses, ainsi que le remarque Bona*, ne
conviennent qu'aux démons.
XI. - Sans se montrer aux regards, ils se manifestent
encore par divers signes extérieurs, comme par des paroles,
des cris, des coups, des bruits de toutes sortes. Quelquefois
par les bouleversements extérieurs qu'ils produisent, le mou
vement et la translation de certains objets matériels, par les
projectiles qu'ils lancent sur ceux qu'ils veulent molester.
Saint Romain*, fondateur des monastères du Mont-Jura, et
rimi., se mihi obtulit in specie tauri magni et horrendi., exibat inde grex
caprarum turpissimus.
1 JEAN de SAINTE-MARIE, Les Vies des Saintes et Bienheureuses de l'Ordre
de Saint-Dominique,t. 1, p. 263.
2 ÉT. de JULIERs. BB. 6 mart., t.7, p.571, n. 154-156 : Invaserunt in figuris
vulpium [Link] vice sibi apparuit in figura cujusdam mali
gni et horribilis draconis. Inter cæteras bestias, quas moleste videbat, plus
dedignabatur aspicere reptilia venenosa, velut serpentes, bufones, araneas,
et similia; et propter hoc maligni spiritus, talis displicentiæ non ignari, in
illorum formis seu figuris cum suis complicibus se sibi demonstrabant.
Hostes immundi in figuris illarum scilicet formicarum, eam frequenter per
sequi conabantur. -
3 De [Link]. c. 19, n. 9, p. 311 : Forma bruti vel monstri nonnisi dia
bolo convenit.
4 GREG. TUR. Vitæ Patr. c. 1, n. 1 et 2. Migne,t. 71, col. 1012 : Lapidibus
urgere eos dæmones per dies singulos, non desinebant, et quotiescumque
genu ad orandum Dominum flexissent, statim imber lapidum super eosdem,
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 159
saint Lupicin, son parent et son émule de vertu, s'étaient
retirés dansune solitude profonde, pour s'y livrer à la médi
tation des vérités éternelles. Mais, dès qu'ils se mettaient à
genoux pour prier, les démons faisaient pleuvoir sur eux une
grêle de pierres, qui leur causaient de nombreuses et cui
Santes blessures. Encore dans l'inexpérience de l'âge et de la
lutte, les deux solitaires prirent le parti de s'éloigner. Dans
un village voisin oùils s'arrêtèrent,une femmeleur demanda
d'où ils venaient. Ils répondirent, non sans confusion, qu'ils
abandonnaient le désert où ils auraient voulu s'établir, et
racontèrent les sévices dont ils avaient été l'objet. Alors
cette femme chrétienne, leur reprochant leur pusillanimité :
« Hommes de Dieu, leur dit-elle, il fallait opposer plus de
Virilité et de constance à cet ennemi qui a été défait tant de
fois par les soldats de Jésus-Christ. » Pénétrés de regret, et
honteux de se voir rappelés au courage par une femme, ils
reprennent le chemin du désert. A peine y sont-ils arrivés,
que la même pluie de pierres recommence; mais à force de
patience et de prières, ils obtinrent enfin d'être délivrés de
cette cruelle importunité.
Si l'on veut avoir une idée du vacarme et des bouleverse
ments que peuvent faire les démons pour frapper de terreur,
il faut lire la vie du saint curé d'Ars. Nous n'en citerons que
le passage suivant : « Ordinairement, à minuit, trois grands
coups contre la porte du presbytère, avertissaient le curé
d'Ars de la présence de son ennemi; et, suivant que son som
meil était profond ou léger, d'autres coups plus ou moins
rudes se succédaient en approchant. Après s'être donné le
divertissement d'un affreux tintamarre dans l'escalier, le dé
jacientibus dæmoniis, deruebat. At illa ait : Oportuerat vos, o viri Dei,
contra insidias diaboli viriliter dimicare, nec formidare ejus inimicitias.
Regressi sunt ad eremum. Quibus venientibus iterum eos insidiae dæmonis
lapidibus cœperunturgere :sed persistentes in oratione, obtinuerunt a Do
mini misericordia, ut remota tentatione, liberi ad illum divini cultus famu
latum expeditique perseverarent.
160 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
mon entrait ; il se prenait aux rideaux et les secouait aveo
fureur, comme s'il eût voulu les arracher. Le pauvre patient
ne pouvait comprendre qu'il en restât un lambeau. Il arrivait
souvent que l'esprit malin heurtait comme quelqu'un qui
veut entrer ; un instant après , sans que la porte fût ouverte ,
il était dans la chambre, remuant les chaises, dérangeant les
meubles, furetant partout , appelant le curé d'une voix mo
queuse : « Vianney ! Vianney ! » et ajoutant à son nom des me
naces et des qualifications outrageantes : « Mangeur de truffes,
nous t'aurons bien , va ! nous t'aurons bien ! . . . nous te te
nons ! nous te tenons! » D'autres fois, sans se donner la peine
de monter, il le hélait au milieu de la cdur, et après avoir
longuement vociféré, il imitait une charge de cavalerie ou le
bruit d'une armée en marche. Tantôt il enfonçait des clous
dans le plancher, à grands coups de marteau ; tantôt il fen
dait du bois, rabotait des planches, sciait des lambris, comme
un charpentier activement ocqjipé dans la maison ; ou bien il
taraudait toute la nuit, et il semblait à M. Vianney qu'il allait
le matin trouver son plafond criblé de trous ; ou bien encore
il battait la générale sur la table , sur la cheminée, et princi
palement sur le pot à eau, cherchant de préférence les objets
les plus sonores.
« Quelquefois le curé d'Ars entendait dans la salle basse,
au-dessous de lui , bondir comme un grand cheval échappé
qui s'élevait jusqu'au plafond et retombait lourdement des
quatre fers sur le carreau; d'autres fois, c'était comme si un
gendarme, chaussé de grosses bottes, en eût fait résonner les
talons sur les dalles de l'escalier ; d'autres fois encore, c'était
le bruit d'un grand troupeau de moutons qui passait au-des
sus de sa tête : impossible de dormir avec ce piétinement mo
notone. Une nuit que M. Vianney était plus inquiété que de
coutume, il dit : « Mon Dieu, je vous fais volontiers le sacri
fice de quelques heures de sommeil , pour la conversion des
pécheurs. » Sur-le-champ l'infernal troupeau s'en alla, le
LES OBJETS DE LA VISION : LES DÉMONS 161
silence se fit, et le pauvre curé put reposer un instant. Nous
tenons tous ces détails de M. Vianney lui-même1. »
Bona2 résume ainsi qu'il suit les différentes manières dont
les démons se manifestent.
« Comme les bons anges, les mauvais esprits revêtent
souvent des corps, et, plus fréquemment, ils trompent les
sens par leurs prestiges. Mais ce que les anges font pour
notre salut, ceux-ci ne l'entreprennent que pour notre perte
et notre damnation. Les formes sous lesquelles les uns et les
autres apparaissent ne sont pas moins différentes. Les anges
ont coutume de n'employer que la forme humaine, mais les
démons mettent en usage diverses formes, soit d'hommes,
soit de bêtes. Ils s'abstiennent néanmoins de celles de la co
lombe et de l'agneau , tant parce que ce sont des symboles
mystiques du Saint-Esprit et de Jésus-Christ, qu'à cause que
ces animaux , n'ayant point de fiel , ne conviennent pas aux
violences ordinaires de Satan. Ils ne recourent pas seulement
à la ressemblance des brutes, ils feignent encore des fantômes
inconnus et monstrueux, afin d'inspirer la terreur. Il est
constant aussi par l'expérience qu'ils prennent quelquefois
des corps morts, mais ce sont ceux des réprouvés ; car il n'est
pas croyable qu'ils pussent ainsi se servir des corps de ceux
sur lame desquels ils n'ont aucun pouvoir. Jls se transfor
ment aussi en des personnes qui vivent ; ils présentent aux
yeux ou à l'imagination des spectres, des simulacres et des
images de choses ou de personnes ; et , comme les poètes le
racontent de Protée, ils prennent toutes les formes, pour
1 Alfred Moîîmn , Le Curé d'Ars, 1. 3, c. 2, 9e édit., t. 1, p 326.
2 De discr. spir. c. 19, n. 7, p. 308 : Formis quoque discrepant angelorum
et daemonum apparitiones. Angelis solet unica esse, nenipo humana; daemo-
monibus multiplex, vel hominis, vel bestiarum; a columbae tamen vel agni
specie abstinent , tum quia mystice Spiritum Sanctuni et Christuta desi
gnait, tum quod haec animalia, lelle carentia, truculentis Satanae moribus
uon conveniunt. Nec solas brutorum formas, sed et alias ignotas atque
moustruosas effinguut, ut terreant. Experientia quoque constat mortuorum
interdum assumere corpora, sed reproborum , etc.
11
162 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
tromper et perdre les pauvres mortels. Mais il faut croire fer
mement que les démons , ainsi que l'assure saint Augustin ,
ne peuvent déployer leurs forces naturelles que selon la per
mission de Dieu, dont la plupart des jugements sont cachés,
mais dont aucun n'est injuste. »
CHAPITRE XII
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES DAMNÉS
Les enfants morts dans le péché originel. — Diverses visions de l'enfer. —
Apparitions des damnés aux vivants.— Les formes auxquelles on peut les
reconnaître.
I. — On distingue deux catégories de damnés : ceux qui
meurent avec la seule tache originelle , et ceux qui sont ré
prouvés pour leurs péchés propres et actuels.
Touchant les premiers, Thyrée1 fait cette remarque repro
duite par la plupart des mystiques, entre autres par Bona2,
Benoît XIV3, Schram4 et Scaramelli 5, que, bien qu'il n'y ait
point en cela de répugnance absolue, par le fait, ils n'appa
raissent jamais, et cet auteur en assigne cette double raison,
1 De apparit. spirit, c. 11, n. 22, p. 37 : Damnatorum spirituum duo gê
nera possumus constituere : quidam sunt qui praeter pœnam damni, etiam
experiuntur pœnam sensus; quidam, ut infantium non renatorum solam
damni sustinent. Hos hominum colloquiis sese miscere compertum est
aemini; posse, si Is qui omnia potest ita jubeat, nemo dubitat; verisi-
mile tamen putamus Deum id nunquam vel rarissime jubere , et ipsos id
nunquam expetere , ut qui nullum ex hac re ipsi fructum capere, nec aliis ,
nisi raro admodum afferre possunt.
! De discr. spir. c. 19, n. 8, p. 310.
3 De serv. Dei Beatif., 1. 4, P. 1, c.32, n. 3, p. 236.
* Theol. myst. § 501, schol. 2, t. 2, p. 215.
» Dirett. mist. Trat. 4, c. 2, n. 18, p. 25!).
161 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
qu'ils ne peuvent recevoir de nous aucun secours, et qu'ils
n'ont eux-mêmes à nous offrir aucun excitant de vertu. Il est
vrai, nous ne connaissons point d'apparition active de la part
de ces âmes; mais on cite plusieurs visions où cette partie de
l'enfer se trouve dévoilée. Il est raconté de la bienheureuse
Catherine" de Ricci qu'elle descendit plusieurs fois aux lim
bes, qu'elle y vit la multitude des petits enfants morts avec
la tache originelle, et qu'à cette vue son coeur éclatait en té
moignages d'amour et de reconnaissance pour la grâce du
baptême que Dieu lui avait faite. Sainte Françoise* Romaine,
le bienheureux Pierre Pétron", chartreux de Sienne, et d'au
tres, ont eu de semblables visions.
II. – Quant aux damnés proprement dits, les théologiens,
à la la suite de l'Ange de l'École, saint Thomas“, s'accordent
à reconnaître qu'ils peuvent se manifester aux vivants. Les
1 JEAN de SAINTE-MARIE. Les Vies et actions mémorables des saintes et
bienheureuses filles du Premier et du Tiers-Ordre du glorieuæ patriarche
S. Dominique, l. 2, c. 2, t. 1, p. 529.
2 MATtiorti. BB. 9 mart., t. 8, p. *166, n. 50 : Post hæc vidit unum ange
lum modicum inferius existentem, prope introitum inferni: qui Angelus erat
ad angulum qui limbus appellatur..., in quo loco sunt deputati parvi pueri
mortui sine baptismo, nullam aliam poenam habentes nisi obscuritatem. In
quo limbi loco sunt tres mansiones, etc.
° BARTHoloM. SENENs. BB. 29 maii, t. 20, p. 212, n. 69 : De limbo item
beatus Pater locutus est, quem pueri incolunt sacri baptismatis expertes;
qui, quamvis nulla premantur molestia, nisi quod Dei perpetuo carent
aspectu; attamen, infernos stridores exaudiunt, dirasque tartari despectant
acerbitates. Et quoniam hujusmodi privantur malis, præclare secum agi
existimant, et grates propterea Deo sine fine agunt.
4 Sum. Suppl. q. 69, a. 3: Dicendum quod aliquem exire de inferno vel
de paradiso potest intelligi dupliciter: uno modo, ita quod simpliciter inde
exeat, ut jam locus ejus non sit paradisus neque infernus; et sic nullus
inferno vel paradiso finaliter deputatus, inde exire potest. Alio modo potest
intelligi, ut exeant inde ad tempus, et in hoc distinguendum est, quid eis
conveniat secundum legem naturæ, et quid eis conveniat secundum ordinem
divinæ providentiæ... Secundum ergo naturalem cursum animæ separatæ,
propriis receptaculis deputatæ, a conversatione viventium penitus segregan
tur... Sed secundum dispositionem providentiæ aliquando animæ separatæ a
suis receptaculis egressæ conspectibus hominum præsentantur... Et hoc etiam
credi potest, quod aliquando damnatis contingat quod, ad eruditionem ho–
minum et terrorem, permittuntur viventibus apparere,
LFS OBJETS DE LA. VISION : LES DAMNÉS 165
faits d'ailleurs sont tellement multipliés , qu'il serait déraison
nable de les révoquer tous en doute et de mettre en question
leur possibilité ; ce serait outrager du même coup la raison et
l'histoire.
Ces manifestations sont de deux sortes. Dans les unes, les
vivants voient de leurs regards l'enfer et ses victimes; dans
les autres , les réprouvés eux-mêmes sortent de l'abîme pour
visiter et interpeller les vivants.
Les saintes âmes qui ont eu la vision de l'enfer sont en
grand nombre.
« Étant un jour en oraison, raconte sainte Térèse1, je me
trouvai en un instant , sans savoir de quelle manière , trans
portée en enfer. Je compris que Dieu voulait me faire voir la
place que les démons m'y avaient préparée, et que j'avais
méritée par mes péchés. Cela dura très- peu; mais quand je
vivrais encore plusieurs années, je ne crois pas qu'il me soit
jamais possible d'en perdre le souvenir.
« L'entrée me parut semblable à une ruelle longue et
étroite, mais sans issue, ou comme un four extrêmement
bas, obscur, resserré. Le sol était une fange immonde, d'une
odeur pestilentielle, et remplie de reptiles venimeux. Au bout
de cette impasse était un creux pratiqué dans la muraille , à la
façon d'une niche, où je me vis enfermer étroitement. Tout
ce qui avait frappé ma vue jusque-là, et dont je n'ai fait
qu'une faible peinture, était délicieux, en comparaison de ce
que je sentis dans ce cachot. Nulle parole ne peut donner la
moindre idée de ce tourment. Je sentis dans mon âme un feu
dont, faute de termes, je ne puis décrire la nature, et mon
corps était en même temps en proie à d'intolérables douleurs.
J'ai enduré de très -cruelles souffrances dans ma vie, et, au
dire des médecins, les plus grandes que l'on puisse endurer
ici-bas; telles qu'un retirement de tous les nerfs, à l'époque
i Sa Vie, ch. 32.
166 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
où je perdis l'usage de mes membres, et bien d'autres maux
encore, dont quelques-uns m'ont été causés par le démon,
ainsi que je l'ai déjà dit; tout cela néaumoins n'est rien,
comparé à ce que je souffris alors ; et ce qui y mettait le
comble, c'était la vue que ces supplices seraient sans fin, qu'ils
ne cesseraient jamais.
« Mais ces tortures ne sont rien à leur tour auprès de l'a
gonie de l'âme. C'est une étreinte, une angoisse, un brisement
de cœur si sensible ; c'est en même temps une si désespérée
et si désolante tristesse , que je ne sais comment l'exprimer.
Dire que c'est comme si on vous arrachait continuellement
l'âme , c'est peu , car c'est alors un autre qui semble ôter la
vie; mais ici, c'est l'âme elle-même qui se met en pièces.
Non, jamais je ne pourrai trouver d'expression pour peindre
ce feu intérieur, ce désespoir, qui mettent le comble à tant
de douleurs et de tourments. Je ne voyais pas qui me les fai
sait endurer, mais je me sentais brûler et comme hacher en
mille morceaux ; et, je ne crains pas de le dire, le supplice des
supplices, c'est ce feu intérieur et ce désespoir. Une fois dans
un lieu si horrible , d'où tout espoir de consolation est banni ,
on ne peut s'asseoir ni se coucher, et la place même manque
pour cela, quoique j'y fusse comme dans un trou fait dans
la muraille , parce que ces murailles épouvantables pressent
elles-mêmes de leur poids. Là tout vous étouffe ; point de
lumière; d'épaisses ténèbres couvrent tout; et cependant,
chose incompréhensible, encore qu'il n'y ait point de clarté,
on y voit tout ce qui peut être le plus pénible à la vue.
« Il ne plut pas à Notre-Seigneur de me donner alors une
plus grande connaissance de l'enfer; il m'a montré, depuis,
des châtiments plus épouvantables, infligés à certains vices,
et qui m'ont paru plus horribles à la vue; mais comme je
n'en sentais point la peine, mon effroi fut moindre que dans
cette première vision ; ce divin Maître voulut me faire éprou
ver en esprit ces tourments et cette affliction aussi véritable-
LES OBJETS DE LA VISION : LES DAMNÉS 167
ment que si le corps les eût [Link] fus si épouvantée,
que maintenant encore, en écrivant ceci, après bientôt six
ans, mon sang se glace dans mes veines. »
Une autre vision de l'enfer, non moins remarquable, est
celle de sainte Françoise Romaine. Elle est trop étenduepour
que nous l'exposions dans son entier : en voici seulement les
principaux traits.
A l'entrée est cette inscription, qui rappelle celle du
Dante : « Ici est l'enfer, où il n'y a plus ni espérance, ni re
lâche, ni repos. » L'abîme se divise en trois demeures, qui
graduent les supplices et les proportionnent aux fautes com
mises. Partout les ténèbres, la puanteur, d'inexprimables
tourments. Un dragon horrible, qui étend ses replis mons
trueux jusqu'au fond du gouffre,présente à l'ouverture sa
gueule béante, d'où s'échappent, ainsi que de ses yeux et de
ses oreilles, unfeu sombre et des vapeursinfectes .
Au centre* siège Satan; mais sa tête monte jusqu'au som
met, et ses pieds descendent jusqu'aux dernières profon
deurs. Il étend ses bras en signe d'autorité sur ce noir empire.
Sa tête porte, en guise de couronne, uneimmense ramure de
cerf, dont les branches nombreuses sont comme autant de
flambeaux; sa face inspire l'épouvante et projette au loin une
flamme impure. Il est lié avec des chaînes ardentes à ce
trône d'ignominie et de terreur. Les démons, ses subordon
nés, entraînent et précipitent, avec les frémissements de la joie
et de la colère, les malheureux qu'ils ont fait tomber dans
leurs pièges; ils en emmènent quelques-uns en sa présence
* MATTIoTTI. BB. 9 mart., t. 8, p.*165, n. 46 : Narrabat itaque quod in
principio introitus hujus loci viderat quasdam litteras scriptas sic dicentes :
Iste est locus infernalis, sine spe et intervallo, ubi nulla est requies. Ipsa
vero videbat, audiebat, et sentiebat infinitam terribilitatem, et fuit ita extra
Se, cum tanto timore quantum imaginari non potest, etc.
2 Ibid., n. 47 et 38 : Vidit etiam Sathanam in vultu terrifico maxime, se
dentem quasi in una trabe, in medio loco inferni; sed ejus caput attingebat
ad locum superiorem, etpedes ad locum inferiorem ;et sic, occupata omnium
trium illorum locorum parte, stabat, etc.
168 PHÉNOM. DE L'ORDBE INTELLECTUEL : LES VISIONS
pour y être jugés, et, de ce tribunal horrible , d'autres dé
mons les conduisent au lieu où se consommera leur éternel
supplice.
Chaque péché a son châtiment spécial , que la sainte décrit
dans un détail que nous ne pouvons reproduire. Elle a vu et
elle essaie de raconter ce que souffrent les blasphémateurs ,
les renégats, les magiciens, les excommuniés, les homicides,
les traîtres, les orgueilleux, les envieux, les avares, les usu
riers et les voleurs, les parjures et les détracteurs, ceux qui
ont été haineux et violents, ceux qui se sont adonnés à la
bonne chère , aux vaines parures , aux différents excès de la
luxure, aux entraînements du jeu et de la danse. Puis vien
nent les diverses conditions de la vie : les enfants dénaturés ,
les parents scandaleux, les époux infidèles, les vierges folles ,
les veuves déréglées , les mauvais juges , les prédicateurs qui
altèrent la vérité ou la retiennent captive , les confesseurs
lâches et intéressés , les pontifes prévaricateurs , les clercs si-
moniaques, les religieux qui violent la chasteté, les médecins,
les pharmaciens , les hôteliers infidèles à leurs devoirs ; tous
ces infortunés subissent des tourments en rapport avec les
prévarications dont ils se sont rendus coupables1.
Dans une vision dont nous avons déjà parlé , la bienheu
reuse Osanne 1 de Mantoue parcourt successivement le ciel, le
purgatoire et l'enfer. Ce qu'elle voit dans ces derniers abîmes,
les lamentations et les hurlements qui s'en échappent, lui
causent une terreur et une pitié inexprimables.
Un auteur grave, qui a soigneusement recueilli les pro-
1 Mattiotti. BB. 9 mart., p. "166, n. 51-77.
2 Fr. Sïlvesir. 1!B. 18 jun., t. 24, p. 573, n. 70: Postremo alio devenit,
ubi densissimis tenebris innumeri tenebantur; qui ineffabiles luctus atque
miserrimas ex ocnlis cientes lacrymas , ejulatus ad cœlum usque tollebant.
Eorum miseriae et infelicitati accedebat quod, crudelissimorum daemonum
opera, atroces occlusae animae flammas [Link] illis admodum
pientissima puella voluissetque aliquam posse opem afferre ; sed nullus erat
veniae locus.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DAMNÉS 169
diges attribués à saint Bernardin de Sienne , et auquel les
Bollandistes1 accordent entière créance, rapporte qu'un en
fant de onze ans, nommé Biaise, du pays de Nocéra en Italie,
fut conduit après sa mort, par îe bienheureux Bernardin, à
travers l'enfer, les limbes, le purgatoire et le ciel; et que,
après cet intéressant voyage, son âme rentra dans son corps
au moment même où l'on procédait à la cérémonie des funé
railles. Non seulement il décrivait les différents genres de
supplices qu'il avait vus de ses yeux, mais il désignait par
leurs noms plusieurs personnes qu'il avait reconnues dans
ces brasiers, et d'autres que son guide lui avait nommées2.
Nous passons sous silence d'autres visions de ce genre,
comme celles de saint Pétron3, de saint Obice4, de saint Ba-
ront 5, et de nombreuses visions particulières , où il est seule
ment question d'une ou plusieurs âmes réprouvées que l'on
voit plongées dans l'abîme, ainsi qu'il arrive, par exemple, à
sainte Marie - Madeleine 6 de Pazzi et à sainte Térèse7, pour
en venir aux apparitions par lesquelles les damnés eux-
mêmes se révèlent aux vivants.
III. — Ces manifestations sont plus rares que celles des
démons, des anges et des saints. On en cite cependant un
grand nombre, et elles se produisent assez fréquemment,
tantôt sous une forme, tantôt sous une autre.
1 BB. Appendix ad diem 20 maii, t. 20, p. 808, n. 35.
2 Termnca. BB. ibid., n. 36-38 : Hora transitas sui, apparuit ei Bernar-
dinus , quem aliquando cum aliis pueris et parentibus laudaverat ; appre-
hensaque manu ejus dextera (itasibi videbatur) : Ne timeas, inquit, forti
animo esto, et quaecumque videris, diligenter observa; quae audieris, me
morise committe... Ostendit ei damnatorum turmas, et conditiones singulo-
rum , necnon tortorum tormentorumque diversitatem. Multos sibi Blasius
novit, alios a ductore suo didicit ex nomine... Inde Sanctus Blasium duxit
in sinum parvulorum absque baptismo decedentium , etc.
s Babtholom. Senens. BB. 29 maii, t. 20, p. 211, n. 68.
« BB. 4 febr., t. 4, p. 579, n. 5.
« BB. 25 mart., t. 9, p. 570 et 571.
6 Vinc. Puccini. BB. 25 maii, t. 19, p. 204, n. 103.
' Sa Vie, ch. 38.
170 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Un homme qui s'était fait une habitude de violer la foi
conjugale , vint un jour trouver le vénérable Nicolas1 de la
Roche dans sa solitude , et se mit à le questionner avec des
démonstrations affectées de religion et de piété. Le saint er
mite, qui connut par une lumière surnaturelle l'état de son
âme, le mena le long de la rivière, et quand ils furent sur les
bords : « Vous allez voir, lui dit-il, quel est , dans l'autre vie,
l'état de ceux qui s'abandonnent aux amours impures et
adultères. » Au même instant deux spectres affreux sortirent
des eaux, embrasés comme le fer dans la fournaise, et jetant
autour d'eux un tourbillon de flammes ardentes. A la sur
face des eaux , ils s'élançaient l'un vers l'autre dans un em-
brassement furieux ; puis , s'élevant ensemble, ils se livraient
un combat acharné. Mais bientôt une force invisible les pré
cipitait dans le torrent. Ils s'élevèrent ainsi à plusieurs re
prises, en poussant des vociférations épouvantables, et furent
replongés de même au sein des eaux, jusqu'à ce qu'enfin ils
disparurent tout à fait. Ce spectacle glaça le malheureux
adultère d'un tel effroi, qu'il se sentait défaillir. Le pieux
solitaire le soutint et l'exhorta à réparer par la pénitence les
désordres de sa vie, ce qu'il fit en effet.
Une apparition plus éclatante est celle qui détermina , dit-
on , la retraite de saint Bruno au désert et la fondation de
l'ordre des Chartreux. Ce fait, il est vrai, a été contesté par
plusieurs écrivains des deux derniers siècles, en particulier
1 P. Hhgon. BB. 22 mart., t. 9, p. 412, n. 50: Accesserat ad ipsum vir,
nescio quis , moribus haud sane castis, quippe qui adulterino amore saucius,
conjugalis thori leges nullo loco habebat... Nicolaus ad impurum hominem
conversus : Hic ego, inquit, tibi demonstrabo quis, in altera vita, sit eoram
status, qui, dum viverent, impuris ac adulterinis amoribus sese implicne-
runt. Quo dicto, extemplo umbrae duae teterrimae (earum forte pellicun! ,
quibus dum viverent, turpiter insueverat) exaquis emerserunt, plusquam
ferrum candens ignitae , ita ut ex iis undique ignivomi flammarum globi
prorumperent. Ruebant extra aquas in mutuos amplexus atque in altum
sublatae horrendum collidebantur ; moxvero viquadam occulta in torrentem
retrusae non comparebant , etc.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DAMNÉS 171
par Launoi, un des plus célèbres champions de l'étroite et
inconséquente critique janséniste, laquelle, après avoir sup
primé dogmatiquement les forces de la nature, se fit une
mission d'infirmer, dans la pratique, le merveilleux de la
grâce. Nous renvoyons pour ces contestations aux savants
Bollandistes ", qui les rapportent et les discutent fort au long,
et n'osent conclure ni pour ni contre l'authenticité de ce ré
cit. La créance que lui ont constamment donnée les chroni
queurs de l'ordre desChartreux et la plupart deshistoriens de
saint Bruno, nous autoriseà le reproduire.
On raconte donc* qu'un docteur de l'université de Paris,
appelé, selon quelques-uns, Raymond Diocres, et qui jouis
sait d'une grande réputation de doctrine et de vertu, étant
mort à la suite d'une courte maladie, toute l'École, maîtres
et étudiants, se réunit autour de son cercueil pour la céré
monie des funé[Link] moment où l'on sortait de la mai
son du défunt, pour se rendre à l'église, d'autres disent
dans l'église même et pendant qu'on chantait l'office des dé
funts, le mort leva la tête hors de la bière, et on l'entendit
* De S. Brunone. 16 oct., t. 51, p. 538-595. - n. ult. [Link] interim
reipsa luctuosa historia, sive publice, sive inter privatos domus defuncti pa
rietes accidisse statuatur, locum unquam habuerit, sanctumque nostrum in
eremum impulerit, studioso lectori ex omnibus quæ jam fuse de ea disputata
Sunt, dijudicandum relinquo, non sufficientibus, ut mihi equidem appa
et, rationibus supra adductis, utillam, vel certo veram, vel certo falsam
pr0nuntiem.
* BB. 16 oct.,t. 51, p.539, n. 199 et 200 : Anno Dominicæ Incarnationis
MLXXXII. Quidam doctor præcipuus, et vita, ut videbatur, fama, atque
doctrina, et scientia inter omnes doctores Parisienses excellenter honoratus
et mirabiliter gratiosus, gravi et ultima infirmitate præventus, non diu
decumbente, diem clausit extremum. Cum reverendi viri feretrum in quo
funus jacebat, vellent elevare ad ecclesiam deferendum, subito » cunctis
stupentibus, qui mortuus videbatur et erat, elevato capite, resedit in fere
tro, et, omnibus audientibus, alta et terribili voce clamabat : « Justo Dei
« judicioaccusatus sum, » et, hoc dicto, caput deposuit et decubuit mortuus
sicut prius. Sicut prius elevato capite dolorosa et terribili voce intonuit :
« Justo Dei judiciojudicatus sum.». Tertio altissimo et mœstissimo cla
more personuit : « Justo Deijudicio condemnatus sum. ». Ea tempestate ibi
magister Bruno, etc.
172 p HÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
s'écrier d'une voix lamentable : « Je suis accusé au juste ju
gement de Dieu !» A ce cri inattendu, l'assemblée se dispersa
épouvantée, et les funérailles furent renvoyées au lendemain.
Le lendemain, la cérémonie recommence avec une assistance
plus nombreuse ; mais, comme la veille, et dans les mêmes
circonstances, le défunt lève encore la tête, et d'une voix plus
effrayante, il s'écrie : « Je suis jugé par le juste jugement de
Dieu. » La frayeur redouble, et l'on surseoit de nouveau à la
cérémonie funèbre. Le jour suivant, on essaie de la repren
dre, au milieu d'un concours innombrable de peuple. Pour
la troisième fois, le mort dresse la tête dans son cercueil, et
d'une voix lugubre et retentissante, il fait entendre ces pa
roles : « Je suis condamné par le juste jugement de Dieu. »
Cette scène horrible jeta l'épouvante dans les âmes, et Bruno,
qui en fut témoin, prit aussitôt et inspira à six de ses amis la
résolution de tout quitter et de s'enfoncer dans la solitude,
pour s'y préparer aux redoutables jugements de Dieu.
Encore un trait non moins [Link] prélat, indigne de
son caractère, et à qui Denis le Chartreux avait adressé de
fortes mais vaines remontrances sur le dérèglement de ses
mœurs et ses dépenses folles, vint à mourir. Le saint reli
gieux dont les conseils avaient été si mal accueillis, priait ce
pendant pour le repos de son âme, lorsqu'il vit tout à coup
apparaître devant lui ce malheureux, tout environné de
flammes, les entrailles dévorées par une fourmilière de ser
pents et de crapauds, escorté de deuxgrands et noirs fan
tômes, qui lui dirent : « Voilà ton maître, celui pour qui tu
pries " !»
Nous ne parlerons point des damnés revenus à la vie, et
qui ont raconté leur sentence et le commencement de leur
1 LoER. BB. 12 mart., t. 8,p. 248, n. 16: Hunc. vidit a duobus teteiri
mis giganteae formæ spiritibus ante se adductum, ac ardentibus flammis
circumseptum, qui dixerunt : Ecce pro quo oras dominus tuus. Intuens
illum Dionysius diligenter, vidit circa ventrem et genitalia ejus immensum
agmen serpentum et buffonum, qui miserum corrodebant.
LES OBJETS DE LA VISION : LES DAMNÉS 173
supplice. Ces faits, d'ailleurs fort rares, mais dont on trouve
cependant quelques exemples dans les auteurs , entre autres
en saint Grégoire1 le Grand, saint Sulpice- Sévère2, et çà et
là dans les Bollandistes3, sont de simples résurrections et
non des apparitions surnaturelles, telles que nous les exami
nons ici.
IV.— Quand Dieu permet que les réprouvés se manifestent,
pour l'instruction ou la terreur des vivants , c'est sous des
dehors qui les caractérisent. La figure des bêtes ou des mons
tres ne convient qu'aux démons , remarque le cardinal Bona *;
pour les damnés, ils revêtent toujours une forme qui permet
de les reconnaître. Ils ont cependant de commun avec les
anges maudits la violence, la rage et le désespoir, les rugis
sements, les grognements, les grincements, les clameurs, les
bruits tumultueux, les voix inarticulées, les blasphèmes, les
imprécations, les injures, et aussi, parce que c'est là leur
commun châtiment sensible, le feu et la flamme, la laideur
repoussante et l'odeur fétide. Comme signes particuliers des
damnés, on peut ajouter les actes des passions et des vices
qui ont été la cause de leur damnation , comme dérober de
l'argent ou d'autres objets, boire et manger avec excès, affi
cher la licence et l'impudicité, menacer avec colère.
1 Dialog. 1. 3, c. 36. Migne, t. 77, col. 384.
2 De Vita B. Martini, n. 7. Migne, t. 20, col. 164.
3 S. Arnulphi, 18 jul., t. 31, p. 404, II. 9 et 10.
* De discret, spir. c. 16, n. 9, p. 311. Forma bruti vel monstri nonnisi
diabolo convenit; animae enim separatae , tametsi damnatorum sint, cum
Deo permittente viventibus apparent, eam formam assumunt ex qua possint
cognosci. Uugitus, grunnitus, stridorcs, clamores, tumultus, voces inarti-
culatae, blasphemiae , imprecationes , convitia, vel daemonum*, vel damna
torum sunt.
CHAPITRE XIII \
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES VIVANTS
Certitude et diversité de ces faits. — Visions intellectuelles ayant pour objet
les vivants. — Visions imaginaires.— Visions corporelles: les translations
instantanées et successives. — Les bilocations : saint François d'Assise au
chapitre d'Arles. — Saint Antoine de Padoue à la fois dans la cathédrale
de Montpelliçr et dans son couvent. — Pérégrinations surnaturelles de
sainte Lidwine. — Saint François Xavier eu même temps sur le navire et
sur la chaloupe en détresse. — Voyages mystérieux de saint Martin de
Porres, sans qu'il quitte jamais Lima. — Le bienheureux Angelo d'Acri se
donnant la discipline dans sa chambre, pendant qu'il apparaît à un ma
lade. — Saint Joseph de Copertino , sans sortir de son couvent, assiste à la
mort d'un ami et de sa propre mère.— Marie d'Agréda, toujours présente à
sa communauté, convertit par ses prédications une tribu indienne du
Nouveau-Mexique. — Apparition de la mère Agnès de Langeac à M. Olier,
tandis qu'on la voit comme morte dans son monastère. — Saint Alphonse
de Liguori assiste le pape Clément XIV mourant, sans cesser d'être à
Arienzo. — État psychique pendant les bilocations. — Explication du phé
nomène : la substitution angélique , — Le dédoublement corporel et le
dédoublement spirituel , — L'âme séparée du corps.— Réalité de la double
présence en corps et en âme.
I. — Les apparitions surnaturelles de vivants à vivants
sont des faits démontrés qui s'imposent aux mystiques et aux
historiens. Mais, autant les faits sont constants, autant cer
taines interprétations dont ils sont l'objet sont contestables.
Afin que tout soit lucide dans cette discussion, une des plus
LES OBJETS DE LA VISION : LES VIVANTS 175
intéressantes de la mystique, distinguons avec précision les
différents aspects du prodige.
Deux principalement importent ici : la vision subjective et
l'apparition externe. Quand la vision est intellectuelle ou
imaginaire, le merveilleux, ainsi que nous l'avons dit ail
leurs, est moins dans la réalité perçue que dans le sujet
'voyant. Celui de la vision sensible, au contraire, est tout en
tier dans l'objet même qui apparaît. La difficulté se concen
tre donc sur ce double point de vue, la vision et l'apparition ,
en entendant la vision de l'acte de connaissance qui s'accom
plit dans le sujet, et l'apparition de l'objet extérieur connu.
II. — Les cas de visions intellectuelles par lesquelles Dieu
montre à de saintes âmes des personnes vivantes et les situa
tions actuelles qui les intéressent, sont en grand nombre.
Le jour et à l'heure où l'armée chrétienne , sous la con
duite de don Juan d'Autriche , remportait sur les Turcs la
mémorable victoire navale de Lépante , saint Pie V 1 s'entre
tenait d'affaires avec le trésorier pontifical Barthélemy Bus-
sotti , en présence de plusieurs prélats de sa maison , quand
tout à coup il se lève, se dirige vers la fenêtre, l'ouvre, et,
les yeux au ciel, demeure quelques instants dans l'immo
bilité de la contemplation; puis se retournant, et encore tout
absorbé: «Ne parlons plus d'affaires, dit-il, en regardant
Bussotti ; ce n'en est pas le temps ! Allez rendre grâces à Dieu ;
notre armée remporte en ce moment la victoire sur les
Turcs. » Les assistants se retirèrent grandement surpris, et,
en sortant, ils virent le pontife déjà prosterné devant son ora
toire , bénissant Dieu de la protection visible qu'il venait d'ac
corder aux armes chrétiennes.
» Art. Gabutius. BB. 5 maii, t. 14, p. 691, n. 294 et 295 : Dignus est habitus
cui Deus, licet tantis locorum intervallis, in Vaticano videlicet, suis in cubi-
culis agenti, eadem die et hora qua pugnatum est, victoriam divinitus indi-
carit... Bussottum intuitus : Non est, inquit, nunc tempus negotiandi. Vade
ergo, et Deo Domino gratias age; nam classis nostra, comTuicicacongressa,
bac ipsa hora victoriam retulit.
176 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Le bienheureux Angelo, religieux capucin, priait dans
sa cellule d'Acri, en Italie, au moment où le prince Eu
gène triomphait des Turcs à Belgrade. Transporté en esprit
sur le champ de bataille, il y fut témoin de toutes les péripé
ties du combat. « Il vit la très -sainte Vierge animer nos
troupes, et la capitale de la Servie tomber au pouvoir des
chrétiens. Plein de joie à ce spectacle, il sort de sa cellule en
criant: « Réjouissons -nous, réjouissons -nous, mes frères;
bonne nouvelle ! Sonnez les cloches ! le prince Eugène a dé
fait l'armée des infidèles ; Belgrade est à nous ; réjouissons-
nous ; vive la sainte foi ! » Les religieux et tous ceux qui
étaient au couvent notèrent l'heure et les circonstances de
cet événement; quelque temps après, des lettres de Vienne
vinrent confirmer tout ce que le bienheureux avait annoncé *. »
C'est ordinairement par des visions intellectuelles que
Dieu montre l'état des âmes , révélant tantôt leurs grâces et
leur sainteté , tantôt leurs péchés et leurs résistances , ainsi
qu'on le voit dans la vie de saint Philippe de Néri1, de sainte
Térèse3, de sainte Marie-Madeleine de Pazzi4 et de bien
d'autres.
III. — Les visions imaginaires où les vivants se révèlent ne
sont pas moins fréquentes. Telle fut vraisemblablement la
vision où Ézéchiel 3, élevé entre le ciel et la terre, et conduit en
esprit à Jérusalem, y vit les abominations qui se commet
taient dans le temple du Seigneur. On en trouve aussi en
saint François de Sales et en sainte Chantai un double et
charmant exemple.
« 6 Un matin, étant à Bourbilly, elle (sainte Chantai) tra
versait les champs à cheval, 'priant Notre - Seigneur de lui
1 Vies des Saints, éd. par l'abbé Darras, 30 oct., t. 10, p. 467.
s Ant. Gallonio. BB. 26 maii, 1. 19, p. 498, n. 146.
3 Sa Vie, ch. 38.
4 Vrac. Pucciiti. BB. 25 maii , 1. 19, p. 203 , n. 99 et seq.
s Ezech., vm.
6 Bougaud, Histoire deS^ Chantai, c. 4, 1. 1, p. 97.
LES OBJETS DE LA VISION : LES VIVANTS 177
faire connaître celui qui la devait conduire , car cette pensée
ne la quittait plus. Elle passait par un grand chemin, sur les
bords d'un bois ; tout à coup elle aperçut au bas d'une petite
colline et à peu de distance un homme dont elle n'avait
jamais vu les traits, et qui avait la ressemblance d'un évê-
que. Il avait une soutane noire, un rochet et le bonnet en
tête. Sa figure était angélique et ne respirait que l'air du
ciel. Pendant que Mmo de Chantai le regardait avec attention,
elle entendit une voix qui lui dit : « Voilà le guide bien-aimé
de Dieu et des hommes, entre les mains duquel tu dois repo
ser ta conscience. » Elle chercha vainement qui pouvait être
ce saint personnage ; elle ne l'avait vu nulle part. Mais elle
se sentit pleine de joie, et elle ne douta pas qu'elle ne dût le
rencontrer bientôt.
« A peu près en ce temps-là, saint François de Sales étant
en prière dans le château de Sales , fut ravi en extase , et il
aperçut une jeune veuve dont il ignorait le nom et dont il
n'avait jamais vu le visage. 11 ne savait ce que signifiait cette
vision, quand tout à coup le voile de l'avenir se souleva, et il
entrevit comme le berceau d'une congrégation religieuse dont
cette jeune veuve était la mère, et dont il serait lui-même
l'instituteur. »
Les deux saints fondateurs de l'ordre de la Visitation de
vaient se rencontrer pour la première fois et se reconnaître
deux ou trois ans plus tard , à Dijon , pendant le carême que
le bienheureux y prêcha.
Quand la vision imaginaire a pour objet des personnes
vivantes , il est difficile d'admettre , comme nous l'avons fait
pour les anges et les bienheureux, la présence personnelle
des objets représentés. Comment les vivants agiraient-ils sur
l'imagination du sujet voyant? Et s'ils étaient réellement
présents , pourquoi multiplier les miracles et ne pas se révé
ler à la façon ordinaire? De plus, en ces sortes de rencontres,
les \ivants ignorent souvent qu'ils ont été l'objet d'une vi
II 12
178 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
sion; rien n'indique que saint François de Sales et sainte
Chantai se soient doutés, avant leurs réciproques communica
tions, qu'ils avaient été montrés l'un à l'autre en vision sur
naturelle. Cependant ils peuvent aussi en être instruits, quoi
que absents, par révélation, ainsi qu'on le rapporte, par
exemple, de saint Séverin, apôtre des Noriques*.
Quoi qu'il en soit de la connaissance, l'explication la plus
simple est de supposer que Dieu fait surgir miraculeusement
cette image dans l'esprit, ou, si l'on veut, que la représenta
tion est suscitée par un ange, par l'ange de la personne re
présentée, par celui de la personne voyante ou par un autre.
Ce qui est raconte de saint Bruno et de Roger, comte de
Sicile, confirme cette interprétation. Ce seigneur, qui avait
pris Bruno et ses frères sous sa protection, allait être indigne
ment trahi , sous les murs de Capoue , dont il faisait le siège ,
par un officier grec attaché à son service avec un corps de
troupes de sa nation , lorsque pendant son sommeil il vit ap
paraître un vieillard vénérable, les habits déchirés, le visage
baigné de larmes , en qui il lui sembla reconnaître les traits
du saint solitaire de la Calabre. Lui ayant demandé la cause
de ses pleurs : « Je pleure , lui répondit lé vieillard , sur les
âmes des chrétiens, et sur la vôtre en particulier. Levez-vous
sans retard , courez aux armes , et avec le secours de Dieu
sauvez -vous, vous et vos soldats. » Frappé de terreur, le
comte se réveille en sursaut, prend ses armes, appelle ses gens,
fond sur les traîtres qui tentent vainement de se réfugier
dans la ville, et échappe ainsi au péril qui le menace. Peu de
temps après, il vint visiter les religieux dans leur solitude, et
leur raconta sa vision. Bruno s'excusa avec humilité et dé
clara que ce n'était point lui qui avait apparu au comte,
mais l'ange de Dieu qui veille sur les princes en temps de
guerre2.
1 Eugippus. BB. 8 jan., 1. 1, p. 493, n. 37.
! Francisc. a Puteo. BB. 6 oct., t. 51 , p. 719, n. 56 et 57. Adstitit cubili
LES OBJETS DE LA VISION : TRANSLATIONS DES VIVANTS 179
IV. - La vision corporelle, nous en avons déjà fait la re
marque, n'offre rien de merveilleux de la part du sujet qui
la perçoit : Balthazar vit la main qui écrivait la sentence di
vine, par un exercice naturel desyeux de son corps et de la
même manière qu'il venait de voir sur la table du festin les
Vases sacrés enlevés au temple de Jérusalem; tout le prodige,
ici, est dans l'apparition extérieure, mais ce prodige présente
des difficultés exceptionnelles, quand il met en scène des
êtres vivants.
Disons d'abord qu'il s'accomplit partranslation et par mul
tilocation.
La translation est miraculeuse, lorsqu'on passe d'un lieu à
un autre sans se conformer aux lois naturelles de la locomo
tion. Élie, emporté par la main de Dieu devant le char d'A
chab", et s'élevant au ciel sur un tourbillon de feu*; le diacre
Philippe*, subitement transporté par l'esprit de Dieu en la
Ville d'Azot, après qu'il a instruit et baptisésur la route de
Jérusalem à Gaza l'eunuque de la reine Candace, sont des
exemples mémorables de ces translations surnaturelles. Pré
sentement nous considérons le transfert merveilleux, non au
point de vue du miracle, mais comme apparition, c'est-à-dire
comme une manifestation plus ou moins prolongée en un
point de l'espace où l'on apparaît par miracle, et d'où l'on
disparaît de même.
C'est ainsi que le prophète Habacuc* fut transporté, par
la main d'un ange, de la Judée à Babylone. Daniel était de
puis sixjours dans la fosse auxlions, lorsque, en ce même
ne0 quidam senex reverendi vultus, vestibus scissis, non valens lacrymas
tontinere. Hic mihi per totum videbatur veluti si esset per omnia vene
rabilis pater Bruno. Cui reverendo viro visionem retuli. Qui se humili
ler asseruit non ipsum fuisse quem vidisse credidi, sed Dei angelum, qui
adstat principibus tempore belli.
" III Reg. xvIII, 46.
* IV Reg. II, 11.
* Act. vIII, 39 et 40.
* Dan. xiv,30-38.
180 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
temps, Habacuc s'en allait aux champs porter aux moisson
neurs du pain et un ragoût qu'il leur avait préparé. L'ange
du Seigneur lui dit : « Porte cette nourriture à Daniel, qui est
à Babylone, dans la fosse des lions. » Habacuc répondit :
« Seigneur, je n'ai jamais vu Babylone, et je ne sais où est
cette fosse. » Alors l'ange le prit par le haut de la tête, et, le
tenant par les cheveux, il le porta avec l'agilité d'un esprit
jusqu'à Babylone, sur l'ouverture même de la fosse. Et Ha
bacuc criaà haute voix: « Daniel, serviteur de Dieu, prenez le
repas qu'il vous a envoyé.» Danielrépondit par cette prière :
« O Dieu !vous vous êtes souvenu de moi, et vous n'avez pas
abandonné ceux qui vous aiment. » Et,se levant,ilmangea.
Après quoi, l'ange du Seigneur remit aussitôt Habacuc à
l'endroit où il l'avait pris.
Sainte Térèse" rapporte que saint Pierre d'Alcantara lui
apparut, un an avant sa mort, quoiqu'ils fussent éloignés
l'un de l'autre d'une distance de plusieurs lieues; mais elle
ne dit pas si ce fut par simple translation ou par bilocation.
Le second prodige emportant toujours le premier, nous pou
vons le mentionner ici. Saint Philippe de Néri* se montra de
la même manière et à plusieurs reprises, de son vivant.
Saint Antoine de Padoue fit, en une nuit, le voyage de Pa
doue en Italie, à Lisbonne en Portugal, et revint de Lisbonne
à Padoue, la nuit suivante. Voici à quelle occasion.
*Deux habitants de Lisbonne s'étaient voué réciproque
1 Sa Vie, ch. 27.
2 HIER. BARNAB. BB. 26 maii, t. 19, p. 603, n. 479: Illud præterea Philippo
singulariter a Domino impertitum est, ut multis etiam absentibus, cum in
ter mortales esset, visibili specie sese ostenderet.
* BB. 13 jun.,t. 23, p. 201, n. 12: Eadem nocte, magno miraculo, Ulys
bonam perductus est, et proxima luce ad judicem se contulit rogans ut
insontes e vinculis dimissos pateretur abire domum. Illo modis omnibus re
cusante, petiit cadaver perempti pueriad se adferri. Quo allato, jussit surgere
puerum et dicere num a parentibus ipsius occisus. Ille surgens, dixit ejus
cædis illos prorsus conscios non esse; atque ita discedendi est illis facta
potestas. Mansit toto illo die cum parentibus suis vir beatus, et mane, ange
lico ministerio, Paduam reductus est.
LES OBJETS DE LA VISION : TRANSLATIONS DES VIVANTS 181
ment une haine mortelle. L'un d'eux, ayant rencontré le
soir sur la place le fils de son ennemi , le massacra cruelle
ment, et, à la faveur des ténèbres, vint enfouir son corps dans
un jardin voisin de sa maison, lequel appartenait aux parents
du bienheureux. La justice informa, lit des fouilles dans
l'habitation du meurtrier, et delà, passant aux lieux envi
ronnants, découvrit enfin le cadavre de la victime. Les soup
çons se portèrent sur le père d'Antoine, qui fut arrêté avec
toute sa famille. Le saint, surnaturellement instruit de tout,
demanda sur le soir au gardien la permission de s'absenter,
et,. cette même nuit, il se trouvait à Lisbonne. Aux premières
lueurs du jour, il se rend chez le juge, et le supplie de mettre
en liberté les innocents qu'il détient dans les fers. Le juge
répond par un refus absolu. Alors le serviteur de Dieu de
mande qu'on lui apporte le cadavre de l'enfant, et, quand on
l'a déposé à ses pieds , il adjure le mort de se lever et de dire
si ses parents ont réellement attenté à sa vie. L'enfant se lève
aussitôt, et déclare qu'ils ne sont pour rien dans sa mort. A
cette preuve, on relâche les accusés. Le bienheureux passa
tout le jour avec eux, et, le lendemain matin, il était de re
tour à Padoue.
La translation est instantanée ou successive, selon que l'on
passe d'un lieu à un autre sans toucher aux intermédiaires
qui les séparent, ou que l'on traverse ces milieux avec plus
ou moins de vitesse.
Les scolastiques contestent qu'il soit possible d'aller d'un
point à un autre sans subir les milieux qui font leur distance,
et par conséquent la possibilité même de la translation instan
tanée. Suarez1, traitant de l'agilité des corps glorieux, dit
qu'à peu près tous les théologiens s'accordent à nier ce^Je pos
sibilité, même pour la gloire; à plus forte raison, dans les
1 De Mysteriis Christi. Disp. 48 , sect. 4 , n. 12, t. 19, p. 862 : Qua in re
invenio fere omnes Theologos negantes corporihus beatis hanc potestatem.
182 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
conditions de la mortalité. Il ose cependant déclarer probable
le sentiment réprouvé par la multitude , et il semble , en pe
sant les raisons par lesquelles il justifie ce qualificatif, qu'il
pouvait le faire plus généreux. D'une part1, en effet, il tient
pour suffisamment acquis que les Pères, entre autres saint
Augustin, saint Laurent Justinien , saint Anselme, attribuent
aux corps glorieux la puissance de se transporter instantané
ment à la façon des esprits; et d'autre part, l'instantanéité de
la translation lui paraît supposer l'affranchissement des dis
tances2, par cette raison péremptoire que le passage des mi
lieux, s'il était obligatoire, emporterait logiquement autant
d'instants successifs qu'il y aurait de points à traverser. La
conclusion immédiate , qui ne le voit? est qu'à moins de re
noncer à l'enseignement commun des Pères , on doit regar
der la loi actuelle des milieux comme une condition contin
gente qui peut être levée par miracle dans la vie présente, et
totalement supprimée dans la vie glorieuse.
Cette manière de raisonner nous plaît d'autant plus qu'elle
cadre admirablement avec la notion que nous avons de l'es
pace, notion simple et lumineuse, dont l'absence jette les sco-
lastiques dans d'inextricables difficultés , toute-s les fois qu'ils
touchent à la question de l'étendue. Mais nulle part leur em
barras n'est aussi grand que lorsqu'il s'agit des bilocations,
i De Mysteriis Christi. Disp. 48, sect. 4 , n. 13. Nihilominus tamen pro-
babiliter sustineri potest datum esse beato hanc vim, ut transire possit ab
extremo ad extremum sine medio. Quia sancti Patres , de agilitate corporis
gloriosi tranctantes, hancei vim tribuere videntur. Dicunt enim corpus beati
in momento et absque retardatione , eo divertere quo impetus spiritus
direxerit. Ita loquitur Laurentius Justinianus... ; Augustinus... et Ansel-
mus dicunt corpora gloriosa futura Angelis aequalia velocitate; sed est pro-
babile (Au Traité des Anges, t. 2, p. 503, 1. 4 , c. 21. Suarez affirmant
l'instantanéité de leurs translations , dit : Haec assertio... valde communis
est), Angelos naturali virtute posse transire ab extremo ad extremum , non
contingendo medium; ergo eadem velocitas, ex sententia horum Patrum,
communicatur per gloriam corpori beato.
! Ibid., n. H. Quaerere igitur an possit corpus beati moveri in instanti,
nihil aliud est quam quaerere an possit transire ab extremo ad extremum sine
medio.
LES OBJETS DE LA. VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 183
ainsi que nous allons le voir en étudiant ces sortes d'appari
tions.
La translation successive ne soulève ni difficulté ni contro
verse. Il suffit de remarquer qu'elle s'accomplit ordinaire
ment par le ministère des anges ; parfois, cependant , elle est
due à. une sorte d'attraction surnaturelle : c'est Jésus-Christ
lui-même qui marche devant et entraîne à sa suite par un
charme ineffable ; c'est encore la très-sainte Vierge Marie ou
quelqu'un des bienheureux ; d'autres fois, c'est une croix lu
mineuse ou une clarté céleste qui précède, éclaire et fascine.
V. — H y a bilocation ou multilocation lorsque la même
personne occupe simultanément deux ou plusieurs lieux. Un
grand nombre d'apparitions de vivants à vivants semblent
être dans ce cas. Ici encore, plus qu'ailleurs, nous laisserons
parler les historiens.
Saint Bonaventure rapporte ce qui suit, dans sa légende1
de saint François.
« Le bienheureux ne pouvait assister en personne aux
chapitres qui se tenaient dans les provinces; mais, par les
règlements qu'il avait prescrits, l'ardeur de ses prières et l'ef
ficace de sa bénédiction, il y était toujours présent en esprit.
Quelquefois même, par la vertu toute-puissante de Dieu, il
apparut visiblement au milieu de ses enfants. Pendant que
l'excellent prédicateur Antoine (de Padoue), le glorieux con
fesseur du Christ, parlait devant ses frères réunis en cha
pitre à Arles (1226), sur ce titre de la croix : Jésus de Naza
reth , roi des Juifs ; l'un d'eux , nommé Monald , religieux
d'une vertu éprouvée , cédant à une secrète inspiration de
Dieu, regarda vers la porte de la salle, et il vit des yeux du
i Leg. S. Francise, c. 4, t. 14, p. 306 : Frater probatae virtutis, Monal-
dus nomme, ad ostium capituli, divina commonitione , respiciens, vidit
corporeis oculis beatum Franciscum, in aere sublevatum, extensis velut in
cruce manibus benedicentem fratres... Postmodum id, non solum per evi-
dentia signa , verum etiam per ejusdem sancti patris verba exteriori fuit
attestatione compertum.
184 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
corps le bienheureux François, planant dans l'air, les mains
étendues en croix et bénissant l'assemblée. La joie spiri
tuelle qui remplit le cœur de tous les frères leur fut un témoi
gnage sensible de la présence réelle de leur père, et le fait de
vint encore plus certain par l'aveu qu'en fit saint François
lui-même. »
VI. — On raconte un prodige semblable de saint Antoine
de Padoue Il prêchait dans la cathédrale de Montpellier,
le jour de Pâques de l'an 1225, lorsque, au début de son
discours, il se souvint qu'il avait une cérémonie à faire
dans l'église du monastère, et qu'il n'avait désigné personne
pour le remplacer. C'était l'usage parmi les religieux, qu'aux
grandes solennités, deux, parmi les premiers, chantassent
YAlleluia à la messe conventuelle, et c'était lui, cette fois,
qui devait remplir cet office. Affligé du désordre que son ab
sence allait causer au chœur, le saint homme s'interrompt
aussitôt, se couvre la tête de son capuchon, l'incline comme
pour dormir sur le pupitre de la chaire, et demeure long
temps dans cette attitude, au grand étonnement de toute l'as
sistance, qui le croit indisposé ou en extase. Pendant ce
temps, il chantait YAlleluia devant tous ses frères, au mi
lieu du chœur. Quand le chant fut terminé, il reprit ses sens ,
se découvrit la tête et continua le sermon qu'il avait inter
rompu.
VII. — Sainte Lidwine*, clouée sur son lit par les mala-
1 BB. 13 jun., t. 23, p. 218, n. 8 : Vir Dei eadem hora visus est in ecclesia
Fratrum cantare Alleluia, per longam horam, corpore in pulpito coram
tanta niultitudine persistente... Officioque praemisso diligenter compléte* , in
se illico rediens, pradicationem quam cœperat fuit egregie prosecutus.
* J. Brugman. BB. 14 apr., t. 11 , p. 280 et 281 , n. 47-53 : Ad diversa
etiam loca orbis terrarum rapiebatur, loca videlicet Terra Sanctae , Urbis
Romae, et alia plura loca sacra et monasteria, ut reliquias Sanctorum illic
constitutas devotionis affectu visitaret; nec solum unum, aut duos vel tres
sed fere Tiginti quatuor annos , et quasi omni nocte , in his raptibus conti
nuait...
Et cum spiritus ejus ad praedicta loca raperetur, corpus ej us quasi mortuum
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 185
dies les plus extraordinaires, faisait cependant de merveil
leuses pérégrinations en Terre-Sainte, à Rome, en divers
lieux où l'on honorait les reliques des saints, et cela, nonpas
quelquefois seulement, mais presque chaque nuit, pendant
près de vingt-quatre ans. Elle connaissait ainsi un grand
nombre d'églises et de monastères, de personnes religieuses
qu'elle n'avait jamais vues autrement. Pour qu'on ne pût
douter que ces voyages étaient réels, son corps en gardait
souvent d'irrécusables traces. A force de baiser la croix et les
plaies du Sauveur le long de la voie douloureuse, ses lèvres
en demeuraient ulcérées ; dans un passage glissant elle se
donnait au pied droit une entorse, dont elle souffrit pendant
plusieurs jours ; en passant à travers des broussailles, il lui
arrivait de se blesser; et à son retour il fallait arracher de sa
main l'épine qui s'y était enfoncée. Pendant ces excursions
miraculeuses, son corps demeurait sur son lit comme mort et
insensible à toutes les excitations extérieures.
Elle obtint à son confesseur", qui admirait ces prodiges et
avait peut-être quelque peine à y croire, la grâce d'un sem
blable ravissement, et il avoua lui-même qu'il avait visité avec
elle les saints lieux.
VIII.- Saint François Xavier revenait du Japon aux Indes
sur un vaisseau portugais. En haute mer, l'équipage fut as
sailli d'une effroyable tempête, pendant laquelle la chaloupe,
montée par cinq Portugais et par dix Indiens, tant esclaves
et exanime remanebat in lectulo, adeo quod, si quis illud tetigisset, ipsa non
sensisset...
Aliquando reversa, ab illis osculis Dominicæ crucis aut vulnerum ejus,
in labiis suis impressa quædam ulcera [Link] ait Angelus ei : Hæc
ulcera propterea in corpore tuo suscepisti, ut scias te etiam in corpore fore
raptam. Susceptam ex iisdem arbustis spinam in digito reportavit. Prop
ter has igitur corporales læsuras, quas sic reportabat, solita erat dicere se
cundum verbum Angeli,quod putabat se etiam raptam fuisse in corpore.
1 J. BRUGMAN. BB. 24 apr., Vita posterior, t. 11, p.338, n.173: Suo etenim
confessori qui super hoc admirabatur similem raptus a Domino gratiam im
petravit, ut etiam, secluso confessionis sigillo, se fuisse cum ea in locis illis
non erubuerit confiteri.
186 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
que matelots, fut détachée du navire. Parmi ces malheureux
se trouvaient deux mahométans qui avaient refusé de se faire
chrétiens. Leur sort toucha l'admirable apôtre. Il se recueil- _
lit en lui-même, implora la protection de Dieu, et, se sentant
aussitôt exaucé , il dit au capitaine , Edouard de Gama , qui
était dans une grande tristesse : « Ne soyez point affligé , mon
frère; avant trois jours, la fille reviendra trouver la mère. »
Le saint ne cessa , pendant ce temps , d'exhorter l'équipage à
la confiance et de prier avec une admirable ferveur. Il passa
tout un jour, depuis sept heures du matin jusqu'au soleil
couché, à genoux dans une des chambres du vaisseau , priant
avec des soupirs et des larmes. On monta plusieurs fois à la
hune pour voir si on n'apercevrait pas la malheureuse em
barcation ; mais jamais on ne voyait rien venir, et le pilote
déclara que l'on attendait en vain , et qu'il y avait du péril à
retarder la marche.
« Xavier, sans avoir égard au rapport du pilote, pria
instamment le capitaine de faire abaisser la voile, pour don
ner le temps à la chaloupe de regagner le navire. L'autorité
du saint homme l'emporta sur les raisons du pilote; on
baissa l'antenne et on s'arrêta près de trois heures. Mais
enfin les passagers se lassèrent, ne pouvant souffrir davan
tage le balancement du vaisseau , et chacun cria : A la voile !
Le Père leur reprocha leur impatience , se saisit lui-même de
l'antenne pour empêcher les matelots de tendre les voiles, et,
penchant la tête dessus , éclata en soupirs et en sanglots , et
répandit un torrent de pleurs. Il se releva peu après, et te
nant les yeux attachés au ciel, encore tout baigné de larmes :
« Jésus, mon Seigneur et mon Dieu, dit-il, d'un ton pathé
tique, je vous conjure, par les souffrances de votre sacrée
Passion, d'avoir pitié de ces pauvres gens qui viennent à
nous au travers de tant de périls ! » Il se remit ensuite comme
il était, et demeura appuyé sur l'antenne sans dire mot pen
dant quelque temps, comme s'il eût été endormi.
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 187
« Alors un enfant, qui était assis au pied du mât, s'écria
tout à coup : « Miracle! miracle !voilà la chaloupe !» Tout le
monde s'amassa au cri de l'enfant, et l'on vit effectivement
la chaloupe à une portée de mousquet. Ce ne furent qu'ex
clamations et que cris de joie, tandis qu'elle approchait du
vaisseau. Cependant la plupart se jetèrent aux pieds de Xa
vier, et, se reconnaissant pour des pécheurs indignes de pos
séder un si saint homme, lui demandèrent pardon de leur
incrédulité. Mais le Père, confus de se voir traiter de la sorte,
s'échappa de leurs mains le plus tôt qu'ilput,et alla s'enfer
mer dans une chambre.
« Enfin la chaloupe gagna le navire. On remarqua que,
quoique les flots fussent fort émus, elle vint droit sans
être agitée, et qu'elle s'arrêta d'elle-même. On prit garde
aussi qu'elle n'eut aucun mouvement jusqu'à ce que les
quinze hommes qu'elle portait fussent entrés dans le vais
seau et que les matelots l'eussent attachée derrière la
poupe.
« Dès qu'on eut embrassé ces hommes qu'on croyait per
dus, on voulut savoir leur aventure, et on fut bien surpris
d'apprendre qu'ils étaient venus au milieu de la plus horrible
tempête qui se vît jamais, sans craindre ni de périr ni de s'é
garer, parce que, disaient-ils, le Père François était leurpi
lote et que sa présence ne laissait pas la moindre inquiétude.
Comme les gens du navire soutenaient que le Père ne les avait
point quittés, ceux de la chaloupe, qui l'avaient vu toujours
auprès d'eux tenant le gouvernail, ne pouvaient croire ce
qu'on leur disait. Aprèsun peu de contestation, les uns et les
autres jugèrent que le saint avait été en même temps en deux
lieux; et un miracle si visiblefittant d'impression sur l'es
prit des deux esclaves sarrasins de la chaloupe, qu'ils abju
rèrent le mahométisme.
« L'impatience qu'avaient les quinze hommes de voir celui
qui les avait conduits si heureusement et qui s'était évanoui
188 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
de leurs yeux au moment qu'ils avaient joint le navire, obli
gèrent Xavier de paraître. Ils voulurent le saluer comme leur
libérateur, en se prosternant devant lui ; mais il ne le souffrit
pas , et déclara que c'était la main du Seigneur et non pas la
sienne qui les avait sauvés du naufrage. En même temps il
rendit à Dieu de publiques actions de grâces pour une faveur
si extraordinaire1. »
IX. — La vie de saint Martin de Porres* contient des faits
non moins étonnants.
« Un jour, le bienheureux est accosté, dans les rues de
Lima, par un homme qui revenait de la Chine, et qui lui
adresse la parole en chinois. Le bienheureux lui répond en
cette langue avec une pureté qu'on eût eu peine à acquérir
en restant longtemps dans ce pays. Le voyageur s'entretint
avec lui de cette nation que le saint paraissait connaître
aussi bien que lui. Il lui parla cependant d'un serviteur de
Dieu qu'il avait rencontré à Manille , et qui était ignoré du
bienheureux. Mais quelques jours après, ayant repris leur
conversation , le bienheureux lui parla à son tour de ce reli
gieux avec des détails si exacts, qu'il fallait penser qu'il l'a
vait visité depuis lors. Le voyageur s'appelait Jean Criollo; il
était de Lima même , et le fait que je viens de rapporter est
consigné dans le procès de canonisation.
« En voici un autre non moins merveilleux. Il arrive un
jour au couvent un Espagnol qui avait été longtemps esclave
à Alger. La première personne qu'il rencontre est le bien
heureux, et il s'écrie en le voyant : « Voilà mon père ! voilà
mon libérateur ! » Alors il se jette dans ses bras et imprime
ses lèvres sur son front avec une respectueuse et reconnais
sante tendresse. « Soyez le bienvenu, lui répond le bon frère ;
mais excusez-moi, j'ai une affaire d'importance, nous nous
1 P. Bouhoubs. Vie de S. Franc. Xavier, 1. 5, p. 445-452, édit. 1682.
. Vie des Saints, par 1 abbé Daebas, t. 11,5 nov., p. 120.
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 189
reverrons plus tard. » Et il s'échappe aussitôt. Les religieux
qui étaient là, surpris du brusque départ du frère Martin,
non moins que des exclamations de l'étranger, demandèrent
à celui-ci où il avait connu le frère, pour le traiter si fami
lièrement. « Mais je l'ai vu souvent à Alger, répondit cet
homme, lorsque j'étais esclave des Turcs. Il venait nous voir
fréquemment, moi et mes compagnons de chaîne, nous ap
portant du pain et de l'argent, nous consolant, nous guéris
sant quand nous étions malades , nous encourageant à sup
porter chrétiennement nos malheurs et à rester fermes dans
la foi. Il me témoignait une particulière affection, et c'est à
lui que je dois ma délivrance. »
«. Or, le bienheureux était mulâtre, et il était difficile
qu'un autre religieux de Saint-Dominique lui ressemblât
aussi parfaitement. Le don de guérir les malades n'était pas
d'ailleurs fort commun. Cet homme ne s'était donc pas
trompé. Mais comment le bienheureux avait-il pu aller si fré
quemment à Alger, à la Chine, au Japon, où plusieurs chré
tiens furent aussi consolés par lui dans leurs souffrances,
voilà ce qui est le secret de Dieu et des saints. Le bon frère
avait fort désiré se consacrer aux missions ; ses supérieurs
s'y étaient toujours refusés. Notre-Seigneur, sans doute, fut
plus généreux que les hommes, et le transportait miracu
leusement dans ces pays où l'appelait l'ardeur de sa charité.
Il lui échappa un jour une parole qui prouve ses mystérieux
voyages. Il soignait un malade qui souffrait d'un érésipèle,
qu'il voulait lui laver avec du sang de poulet. Le malade s'y
refusait, disant qu'il n'avait pas confiance en l'efficacité d'un
tel remède : « Soyez certain , répondit le bienheureux , qu'il
vous sera utile, car je l'ai vu pratiquer dans l'hôpital de
Bayonne, en France. » Or, personne n'avait jamais su qu'il
eût quitté l'Amérique. »
X. — Le bienheureux Angelo d'Acri, que nous avons
déjà nommé, possédait aussi à un rare degré le don de la
190 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
multilocation. Citons en particulier deux de ces prodiges
dont les récits figurent au procès de sa béatification1.
Pendant une mission qu'il prêchait à Àmantée , on le vit ,
fort loin de là, dans la ville de Rossane, assister une dame
à laquelle il avait fait la promesse d'être présent à sa mort.
Voici le second fait d'après la déposition du baron don
Francesco Fava.
« L'an 1727, au mois de mars, dit ce témoin, étant atta
qué d'une maladie très-dangereuse, je me disposai, sur l'avis
même des médecins, à recevoir le saint Viatique. Un matin,
avant le jour, tandis que j'étais assis sur mon lit, et que la
lumière brûlait dans ma chambre , je vis entrer le serviteur
de Dieu , Angelo d'Acri , qui prêchait alors la station quadra-
gésimale à Amantée , et qui demeurait dans la maison de ma
parente dona Anna Camardi, femme de don Horace Carra-
telli. Il prit de ses mains une chaise et s'assit auprès de mon
lit , me consola par de douces paroles , et m'exhorta pendant
un demi-quart d'heure; puis il partit sans que je pusse voir
par où il était sorti. Dans cette même matinée, après avoir
reçu la sainte communion, ma parente vint me visiter, et
toute joyeuse , me dit qu'elle avait parlé le matin au serviteur
de Dieu, qu'elle lui avait présenté mes deux petits enfants
retirés chez elle depuis ma maladie, en le priant de demander
à Dieu ma santé, afin qu'ils ne devinssent point orphelins,
recommandation qu'elle avait déjà faite d'autres fois au saint
homme; et lui, l'avait assurée que j'allais bien. La fièvre,
en effet, ne m'avait pas repris, contre les prévisions des
médecins, et, à partir de ce moment, je commençai à aller
mieux. Je racontai alors à dona Maria, qu'avant de recevoir la
sainte communion , le Père Angelo m'était venu trouver dans
ma chambre et m'avait inspiré par ses paroles beaucoup de
1 Vita delB. Angelo di Acri. Roma, 1825, 1. 3, c. 2, p. 101. Due fattisol-
tanto se ne registrano , trascrivendo le deposizioni di que' testimonj giu-
rati , in quella guisa, che ci trovano ne' Processi..., etc.
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 191
consolation et de courage. Cette nouvelle la remplit d'éton-
neraent et de stupeur, et cela, parce qu'à l'heure même où
je lui disais que le Père était venu me visiter, elle l'avait
entendu se discipliner dans sa chambre, après quoi, elle lui
avait conduit mes deux petits enfants, et réclamé ses
prières. Ma surprise ne fut pas moindre; mais, connaissant
la perfection du serviteur de Dieu , nous jugeâmes que son
corps s'était multiplié.
« Il n'y eut point d'hallucination en moi quand je le vis
entrer dans ma chambre et m'exhorter, car j'étais en pleine
possession de mes sens, et j'avais toute ma présence d'es
prit. Ce qui nous confirma dans ma persuasion, fut qu'à
l'heure où le Père vint me visiter, les portes de ma maison
étaient fermées et tous mes domestiques dormaient. On n'ou
vrit les portes que quand un domestique alla appeler don
Francesco Gracco , curé de ma paroisse , pour m'apporter le
saint Viatique; ce qu'ils certifièrent tous quand je leur
racontai le fait. »
XI. — Saint Joseph1 de Copertino présente dans sa vie
deux cas de bilocation. Octave Piccino, compatriote du bien
heureux, et qu'on appelait le Père, à cause de son grand
âge, avait prié Joseph de l'assister dans ses derniers mo
ments. Celui-ci, qui était alors au couvent de la Grotella,
non loin de Copertino, le lui promit en disant: « Oui, se
rais -je à Rome, je viendrais pour vous assister. » Cette
promesse fut une prophétie. Joseph, en effet, était à Rome
quand le vieillard touchait à sa dernière heure; mais il n'en
fut pas moins fidèle à sa parole , et il lui apparut pour le for
tifier dans ce suprême combat. Plusieurs personnes l'aper
çurent, entre autres la sœur tertiaire Térèse Fatali, qui,
1 A. Pastbovicchi. BB. 18 sept., t. 45, p. 1034, n. 87 : Corporis geminatio
quse raro legitur contigisse, Beato nostro Cupertinensi bis concessa est.
Octavio Piccino de Cupertino, seni et viiibus jam destituto, qui Pater
cognominatus fuit, precanti ut sibi morienti assisteret, Josephus qui tune
in conventu Cryptellae babitabat, promiserat se facturum , etc.
192 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
stupéfaite de le voir, lui dit : « Frère Joseph, comment vous
trouvez -vous ici? — Pour recommander à Dieu l'âme du
Père, » répondit-il, et il disparut.
Il assista, par un pareil miracle, sa propre mère. Comme
elle était sur le point d'expirer, elle s'écria avec un grand
accent de douleur : «O frère Joseph, mon fils, je ne te verrai
donc plus ! » A l'instant même apparut une grande lumière
qui éclaira toute la chambre, et la moribonde, voyant son
fils, s'écria de nouveau, remplie de joie : « Oh ! frère Joseph,
mon fils'! »
Or, en ce même temps le bienheureux était à Assise, et s'en
allait, en gémissant, de sa cellule à l'église pour prier. Le
père gardien le rencontre et lui demande le sujet de sa tris
tesse. Sa réponse fut : « Ma pauvre mère vient de mourir. »
La lettre qui arriva bientôt pour lui , confirma le fait ; mais
on apprit aussi que le saint avait assisté en personne sa
mère mourante1. Tous ces faits ont été discutés dans les
procès de béatification , et doivent être tenus pour certains.
XII. — Ce que l'on raconte de la vénérable Marie d'Agréda
est unique en son genre. Cette admirable vierge ne cessait
de prier et de s'offrir en victime pour le salut des âmes. Un
jour, Dieu fit passer sous ses yeux, durant une extase , l'en
semble de l'univers avec toutes les familles humaines, et
parmi la grande multitude des nations infidèles , celles du
Nouveau-Mexique lui furent montrées comme les plus mûres
pour la foi. En plusieurs autres semblables visions, elle
aperçut ces contrées et ces peuples, et elle redoubla ses prières
pour leur salut. Or, une fois qu'elle priait de la sorte, elle
fut ravie en extase , et se trouva transportée comme par en
chantement au milieu d'une de ces peuplades d'Indiens. Elle
les voyait, comprenait leur langage, leur parlait pour leur
annoncer l'Évangile, et, quoiqu'elle le fît en castillan, les
i A. Pastrovicchi. BB. 18 sept., t. 45, p. 1034, n. 87 et 88 : Similiter cum
Assisii Habitaret, Gupertini se praesentem stetit, in agonia matris suae, etc.
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS LES VIVANTS 193
Indiens paraissaient l'entendre comme si elle eût parlé leur
langue naturelle; bien plus, elle opérait des miracles en
confirmation de la foi qu'elle enseignait. Revenue de son
extase , elle se retrouvait dans son couvent , d'où elle n'était
pas sortie.
Et ce prodige se renouvela plus de cinq cents fois.
« La servante de Dieu, écrit son historien . . . avait, pour se
persuader qu'elle était corporellement portée en cette contrée,
les fondements qui suivent... Il lui semblait alors avoir une
expérience manifeste de ces gens, comme de voir distinctement
les royaumes de ces pays, en sachant très -bien les noms;
d'en voir les habitations , les distinguant de celles d'Espagne,
les personnes et leurs manières, leur commerce, leurs
guerres , les armes dont on s'y sert pour combattre ; commu
niquer avec ces gens-là , les persuader, les entendre parler,
considérer sensiblement leur conversion, les voyant à ge
noux demander les secours spirituels dont ils avaient besoin
pour le salut de leurs âmes; sentir le changement de cli
mat , et s'apercevoir d'autres choses comme réellement pré
sentes... Il lui semblait découvrir, comme si elle eût passé
par divers pays et par différentes parties du monde, qu'à
certains endroits il était nuit, et à d'autres, jour; qu'aux
uns, il pleuvait, et qu'aux autres le temps était serein; ici,
comme si elle eût traversé une grande étendue de mer, là,
plusieurs terres différentes... Croyant, dans une de ces occa
sions , distribuer à ces Indiens quelques chapelets qu'elle
avait dans sa chambre , étant revenue du ravissement , elle
ne les trouva plus où elle les avait mis, quoiqu'elle prît tous
les soins imaginables pour les retrouver.
« Nonobstant tout cela, la chose étant si extraordinaire,
i Jos. Xiuenès Samaniégo, Vie de la Vén. mère Marie de Jésus d'Agréda,
c. 12 , p. 113-126. Nous empruntons ces extraits à la traduction du P. Crozet ,
un peu surannée , il est vrai , et défectueuse à force d'être fidèle ; mais il
importe ici de citer textuellement.
11 13
194 PHÉNOM. DE L'ORDKE INTELLECTUEL : LES VISIONS
elle douta toujours que ce fût en corps, et elle était plutôt
portée à croire que la chose se passait en esprit ; et même ,
considérant cet événement au poids de son humilité , elle ne
pouvait se persuader qu'elle fût aussi utile qu'on le croyait
et que Dieu l'eût choisie pour une œuvre si admirable... Mais
le confesseur..., persuadé que l'on ne devait pas limiter les
merveilles du Tout-Puissant , faisant réflexion sur les fonde
ments que nous venons de marquer, crut qu'elle était portée
corporellement à ces endroits de l'Amérique, et d'autres
personnes savantes auxquelles il communiqua cette merveille,
furent aussi dans le même sentiment...
« La vérité , comme on la découvrit dans la suite en la
manière que je dirai, fut qu'une personne , que ce soit la
servante de Dieu elle-même ou quelque ange en sa forme,
opéra ces merveilles en cette contrée , les Indiens la voyant ,
l'entendant parler, et communiquant avec elle. On avait
découvert, quelques années auparavant, en Amérique, les
vastes provinces du Nouveau -Mexique, où les enfants de
saint François travaillaient sans cesse pour en faire la con
quête spirituelle... Ces religieux s'employaient avec beaucoup
de zèle à un si saint exercice, lorsqu'ils furent abordés par
une troupe d'Indiens inconnus jusqu'alors , qui leur deman
dèrent avec ferveur le saint baptême. Les religieux en furent
fort surpris ; et demandant à ces Indiens la cause de leur
venue, ceux-ci leur répondirent qu'il y avait longtemps
qu'une femme paraissait dans leur royaume , y prêchant la
loi de Jésus -Christ; qu'elle s'en absentait quelquefois, et
qu'ils ne savaient pas où elle se retirait ; qu'elle leur avait
fait connaître le véritable Dieu et sa sainte loi ; et leur avait
ordonné de les venir chercher afin qu'ils les baptisassent.
Les religieux en furent étonnés, et beaucoup plus encore,
lorsque voulant instruire ces Indiens, ils les trouvèrent par
faitement catéchisés. Souhaitant de savoir quel était l'instru
ment d'une si rare merveille du Seigneur, ils leur demandèrent
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 195
comment cette femme était habillée et en quelle forme elle
leur paraissait ; mais tout ce qu'ils surent leur en dire fut
qu'ils n'en avaient jamais vu une semblable : ils en donnèrent
seulement quelques marques par lesquelles les religieux con
jecturèrent qu'elle était religieuse. Un d'entre eux ayant un
petit portrait de la mère Louise de Carrion, et croyant que
c'était elle,à cause de la grande réputation de sainteté qu'elle
s'était acquise alors en Espagne, le leur [Link] portrait
ne représentait que le visage et les divers voiles dont se ser
Vent les religieuses; et les Indiens, le regardant, luidirent que
le portrait lui ressemblait aux voiles, mais non pas auvisage ;
parce que la femme qui leur prêchait était jeune et belle.
« Ces religieux faisaient réflexion sur les prodiges qu'ils
V0yaient ; et, louant Dieu en des œuvres si admirables de sa
droite, ils souhaitaient avec ardeur de savoir quelle était
cette servante de Dieu, dont sa divine majesté se servait pour
les faire. Ces désirs furent plus ardents en leur Custode, le
Père Alonse de Benavidès.; de sorte qu'il vint en Europe,
s'exposant volontiers à lafatigue d'un chemin de plus de trois
mille lieues pour découvrir l'organe de ce divin prodige. Il
arriva à Madrid, séjour du roi catholique, en l'année 1630,
la huitième après les merveilles dont nous venons de parler. Il
- trouva son ministre général, qui l'était alors de tout l'Ordre
- de Saint-François, le révérendissime Père Bernardin de
Sienne. ll l'informa de la principale affaire qui l'avait fait
Venir en Europe, lui racontant le détail de toutes les mer
Veilles dont il était témoin oculaire. Le général, qui, selon
lobligation de sa charge, avait examiné l'esprit de la sœur
Marie de Jésus, y étant porté par l'odeur qu'elle avait déjà
répandue de sa sainteté et par l'estime singulière qu'ilfaisait
de son admirable vertu, ne douta point que ce ne fût cette
servante de Dieu dont le Seigneur se servait pour opérer ses
miséricordes. Et sachant qu'elle ne le découvrirait pas, si
elle n'y était obligée par l'obéissance, il donna au Père Be
196 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
navidès des lettres par lesquelles il le constitua son commis
saire en cette affaire, y ordonnant à la vénérable mère, par
le mérite de l'obéissance, de répondre clairement à toutes
les demandes que ce Père lui ferait. Il lui donna aussi des
lettres de recommandation touchant la même affaire pour le
Père provincial et pour le confesseur; et avec ces dépêches,
il l'envoya à Agréda.
« Le Père Benavidès arriva enfin à cette ville, où, ayant
communiqué au Père Sébastien Marzilla, lecteur jubilé et
d'une réputation singulière, qui était alors provincial, et
au Père François-André de la Torre, qui était depuis peu con
fesseur de la vénérable mère.., il alla avec eux au monastère
des religieuses, pour y examiner la servante de Dieu sur ce
sujet. Et, lui ayant fait la lecture des lettres du général, où il
lui était commandé de répondre, le provincial et le confes
seur y ajoutant encore leurs commandements afin qu'elle le
fît avec plus de mérite, il l'interrogea sur l'article princi
pal. Et la servante de Dieu, faisant un sacrifice de son secret
à la vertu d'obéissance, avoua avec sincérité ce qui lui était
arrivé sur cette matière, en la forme que j'ai dit ci-dessus,
déclarant avec beaucoup de prudence le doute qu'elle avait à
l'égard de la manière, et manifestant, avec une profonde
humilité, le temps, le principe, le progrès de ces merveilleux
événements et les diverses fois qu'ils lui étaient arrivés. Le
Père Benavidès, pour s'en mieux éclaircir, se servant de l'au
torité qu'il avait du général, lui demanda les marques par
ticulières de ces provinces, la disposition du pays et des
lieux habités, les coutumes, les occupations et la façon de
vivre de ces Indiens. Et l'obéissante religieuse lui déclara
tout ce quis'y passait, usant des noms propres des royaumes
et des provinces, et découvrant les choses avec des circon
stances aussi particulières que si elle eût voyagé et demeuré
plusieurs années dans ces régions. Et, étant interrogée, elle
confessa qu'elle y avait vu le même Père avec les autres re
*
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 197
ligieux, lui marquant le jour, l'heure et le lieu où elle le
vit, ceux qui étaient en sa compagnie, et tout ce qui les
distinguait les uns des autres.»
XIII. - Nous ne passeronspas soussilence les apparitions
de la vénérable mère Agnès de Jésus à M. Olier, et c'est
[Link] lui-même qui nous fournira ce récit".
« Unjour, étant (à Saint-Lazare) en la retraite où je me
disposais à entreprendre le premier voyage de la mission
d'Auvergne, écrit-il, j'étais dans ma chambre, en oraison,
lorsque je vis cette sainte âme venir à moi avec une grande
majesté. Elle tenait d'une main un crucifix, et un chapelet
de l'autre. Son ange gardien, parfaitement beau, portait
lextrémité de son manteau de chœur, et de l'autre main, un
mouchoir pour recevoir les larmes dont elle était baignée.
le montrant un visage pénitent et affligé, elle me dit ces
paroles : « Je pleure pour toi.» Ce qui me donna beaucoup
au cœur, et me remplit d'une sainte tristesse. Après cette
apparition , cette sainte âme revint une autre fois, à peu de
temps de là, pour me confirmer dans ladite vue, et je l'ai
aussiprésente à l'esprit, que si je la voyais encore. »
« Cette seconde visite, ajoute l'historien* de M. Olier, et
probablement le costume sous lequel la mère Agnès lui avait
pparu, firent comprendre à M. Olier que la personne qu'il
avait prise d'abord pour la Mère de Dieu, était quelque
| religieuse de l'Ordre de Saint-Dominique, encore vivante. Il
prouva, dès ce moment, le désir de faire une exacte re
herche pour savoir dans quel monastère elle se trouvait :
mais, comme il lui tardait beaucoup de se mettre en marche
pour Pébrac, et que tous ses préparatifs de voyage étaient
laits, il ne voulut pas différer davantage. Il partit donc in
continent après sa retraite., sans se douter encore que la
Providence le conduisait tout auprès de la petite ville où
1 FAILLoN, Vie de M. Olier, 1. P., l. 3, t, 1, p.93.
* Ibid., p. 95.
198 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
demeurait cette sainte fille; car Langeac, où était situé le
monastère de la mère Agnès, n'est qu'à deux lieues de l'ab
baye de Pébrac, qui devait être le centre de la mission.
Lorsqu'il arriva à Riom, ville d'Auvergne, éloignée de dix
huit lieues de Langeac, il entendit parler de la mère Agnès
comme d'un prodige de sainteté, et, apprenant qu'elle était
de l'Ordre de Saint-Dominique, il commença à penser que
c'était peut-être la personne qui lui était apparue, vêtue, en
effet, à la manière des religieuses de cet Ordre. Enfin, après
de nouveaux témoignages de la haute vertu de la mère
Agnès, qui lui furent donnés à quatre lieues de Langeac,
dans la ville de Brioude, il résolut d'aller la visiter, dès que
les travaux de la mission lui en laisseraient le loisir.
« Après plusieurs voyages à Langeac, où M. Olier s'était
toujours inutilement présenté au parloir, la Prieure (la mère
Agnès)vint le trouver. Elle entra, accompagnée d'une de
ses religieuses, le voile baissé sur le visage, selon la cou
tume de son Ordre, et lui parla d'abord comme à un ecclé
siastique qu'elle paraissait ne connaître que par le bruit des
œuvres de zèle auxquelles il se livrait dans le pays. M. Olier,
désirant savoir enfin si la mère Agnès n'était pas la personne
qui lui était apparue, la pria de vouloir bien lever son voile;
elle le leva aussitôt, et ce moment fut comme une ouverture
aux communications les plus secrètes sur tout ce qui se pas
sait dans ces deux grandes âmes. M. Olier, frappé de revoir
à Langeac la même personne qu'il avait vue à Paris, lui dit
sur-le-champ : « Ma mère, je vous aivue ailleurs. » Agnès
lui répondit : « Cela est vrai, vous m'avez vue deux fois à
Paris, où je vous ai apparu dans votre retraite à Saint-La
zare, parce que j'avais reçu de la très-sainte Vierge l'ordre de
prier Pour votre conversion, Dieu vous ayant destiné à jeter
les fondements des séminaires du royaume de France. »
(( D'après les procédures faites pour la béatification de
la mère Agnès, ce fut par une apparition réelle et corporelle
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES vIvANTs 199
que cette grande servante de Dieu, éloignée de plus de cent
lieues de Paris, se rendit deux fois visible à M. Olier, dans la
maison de Saint-Lazare. Ce qui exclut tout doute à cet égard,
c'est le témoignage de M. Olier, lesdépositions devingt-quatre
témoins auriculaires, au nombre desquels étaient les per
sonnes de Langeac les plus qualifiées et les plus recomman
dables, et la pleine notoriétédu fait par toute la France dans
le dernier siècle.»
Il est regrettable que les historiens de la mère Agnès et
de [Link] aient si peuinsistésur le caractère le plus mer
Veilleux de cette apparition, savoir qu'elle s'est opérée par
[Link] ce que M. Palade, prêtre, neveu de M. Ter
risse, qui fut curé de Langeac et confesseur de la mère
Agnès, dépose au procès de béatification : « Dans le temps
que la mère Agnès apparut à [Link], à Paris, son corps
demeura immobile, à l'endroit du monastère où elle se trou
Vait. M. Terrisse fut appelé, ainsi que M. Romeuf, médecin
de la maison. Ce dernier soutenait que la mère était morte;
M. Terrisse prétendait le contraire. Vingt-quatre heures
après, la mère Agnès fit un grand soupir et revint à soi,
et M. Terrisse dit à M. Romeuf : « Eh bien ! Monsieur, je
Vous disais bien qu'elle n'était point morte ! » Le témoin
déclare tenir cette particularité de M. Terrisse, son oncle *.
La vie de la mère Agnès présente un autre fait de bilo
cation. Comme il est moins éclatant et moins certain, nous
nous contentons de le mentionner en passant*.
XIV. - Encore un trait dont l'authenticité est hors d'at
| lente. Il concerne l'apparition miraculeuse de saint Alphonse
de Liguorià l'infortuné pape Clément XIV, qu'il assiste et
C0nsole à ses derniers moments.
1 Proc., 1722.
* Vie de la Vén. mère Agnès, par M. de LANTAGEs, rééditée par M. Lucot,
3° P., c. 12, n. 3, t. 2, p. 251, note 2.
* Ihid., 2e P., c. 4, n. 7, t.1, p.350.
200 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Voici ce qu'on lit au procès de canonisation de saint Li-
guori1.
« Le 21 septembre 1774 , le vénérable serviteur de Dieu ,
étant à Arienzo , petite ville de son diocèse , tombe dans une
espèce d'évanouissement. Assis sur son fauteuil, il resta
environ deux jours dans un doux et profond sommeil. Un
des gens de service voulut l'éveiller, son vicaire général,
don Jean Nicolas de Rubino , ordonna de le laisser reposer,
mais de le garder à vue. S'étant enfin éveillé, et ayant
aussitôt donné quelques coups de sonnette , ses gens accou
rurent. Les voyant fort étonnés : « Qu'est-ce qu'il y a? » leur
dit-il. «Ce qu'il y a? répondirent -ils; voilà deux jours que
vous ne parlez pas , que vous ne mangez pas , que vous ne
donnez aucun signe de vie. — Vous autres , dit le serviteur
de Dieu , vous me croyiez endormi ; mais vous ne savez pas
que je suis allé assister le pape qui vient de mourir. » On
ne tarda pas d'apprendre que Clément XIV * était mort le
22 septembre à treize heures (vers sept heures du matin),
c'est-à-dire au moment précis où le serviteur de Dieu avait
agité la sonnette. »
L'avocat de la cause de saint Alphonse, après avoir démon
tré que cet état prolongé était une véritable extase , ajoute :
« Cet accord parfait des jours où le serviteur de Dieu fut ravi
en esprit , demeurant sur son siège à demi mort , pendant
que le souverain pontife était mourant, et la convenance
exacte de l'heure à laquelle il a déclaré, à Arienzo, que le
souverain pontife avait cessé de vivre , offre un argument
sans réplique qui prouve la vérité de la faveur admirable
que Dieu avait accordée à notre saint et au pontife mou
rant3. »
1 Informatio, animadversiones et responsio supra virtutibus V. S. D. Al-
phonsi Mariœ de Ligorio.
2 Cf. Clément XIII et Clément XIV, par le P. de Ravignan, p. 454.
' Cf. le card. Viiaecourt , Vie et institut de S. Alphonse - Marie de Li-
guori, 1. 3, c. 54, t. 2, p. 403.
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 201
Nous pourrions citer d'autres exemples de bilocation,
attribués à plusieurs serviteurs et servantes de Dieu , entre
autres à saint Pierre Régalàt1, à sainte Brigide 2 d'Irlande, à
Anne - Catherine Emmerich 3. Nous suspendons là ces récits
pour discuter le mode et la réalité de ces prodiges.
XV. — Généralement, tandis que, dans l'apparition, la
personne vivante parle et agit , et demeure en pleine posses
sion d'elle-même , au point de départ au contraire , elle pa
raît absorbée par l'extase , ou même dans l'immobilité de la
mort. Nous avons vu qu'il en était ainsi en saint Antoine de
Padoue , sainte Lidwine , Marie d'Agréda , la mère Agnès ,
saint Alphonse de Liguori.
Toutefois , l'extase n'est pas une condition indispensable de
la bilocation, du moins dans toute sa durée. Saint François
Xavier parlait et s'agitait sur le vaisseau, et, en même temps,
conduisait la chaloupe en détresse. Le bienheureux Angelo
d'Acri se donnait la discipline dans la maison d'Anne Ca-
mardi , tandis qu'il apparaissait au baron Francesco Fava. Il
ne faudrait donc pas poser en principe que la bilocation en
traîne toujours un état psychique qui suspend l'action des
sens et toute opération consciente.
Remarquons encore que les bilocations peuvent s'exécuter
par translation instantanée ou par translation successive.
Le récit fait par Marie d'Agréda de ses apparitions aux In
diens semble indiquer qu'elle traversait successivement la
distance qui sépare l'Espagne de l'Amérique.
XVI. — L'explication du phénomène de la bilocation a jeté
les théologiens scolastiques dans les plus étranges perplexités;
car le fait est tellement notoire en lui - même et si souvent
répété qu'il ne laisse aucune place au doute.
Indiquons les solutions diverses qui ont été proposées.
i Daza. BB. 30 mart., t. 9, p. 858.
î BB. 1 febr., t. 4, p. 131, n. 89.
s P. Schhoeger , Vie d'Anne-Catherine Emmerich, c. 12, t. 3, p. 194-233.
202 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
La première, généralement suivie par les partisans de la
philosophie aristotélicienne, consiste à nier, non seulement
la réalité de la bilocation, mais sa possibilité même , et à
expliquer le fait de la double présence par une représentation
angélique à l'un des deux endroits.
Mais, où s'opère la représentation? Est-ce au point où se
produit l'apparition, ou bien en celui que la personne quitte
pour apparaître au loin? Les avis sont partagés.
Le sentiment le plus commun * est que le sujet de l'ap
parition demeure à l'endroit où il se trouve, et que les
anges le remplacent au lieu où il apparaît. Dans cette opi
nion, ce n'est pas Alphonse de Liguori qui a assisté le
pape Clément XIV, mais un ange qui avait pris ses traits ;
ce n'est pas la mère Agnès de Jésus qui s'est montrée à
M. Olier, mais une apparition angélique représentant la vé
nérable prieure de Langeac.
Nous ne contestons pas que ces apparitions ne puissent se
faire par représentation; seulement, pour affirmer qu'il en a
étéainsi,il faut des preuves positives, lesquelles ne se rencon
trent dans aucun des cas que nous avons cités. Mais, érigée en
principe, cette interprétation est contredite de deux manières.
Premièrement par les personnages apparus. - Saint Al
phonse de Liguori, revenant à lui, déclare qu'il vient
d'assister le pape et qu'il l'a vu mourir. La mère Agnès avoue
à M. Olier qu'elle lui a apparu deux fois à Paris. Il est
1 SANsEvERINo, Philos. christiana. SIGNoRIELLo. Comp. Cosmol., n. 67, vol.1,
p. 101. Ponere quod aliquod corpus sit localiter in hoc loco, et tamen sit in
alio loco, est ponere contradictoria esse simul. - Et ibid. not. 3: Quod attinet
ad apparitiones Sanctorum in pluribus locis, dicendum est illas evenisse vel
ministerio Angelorum, qui in similitudine corporea illos Sanctos repræsen
tabant eorumque nomine res gerebant,vel productione novi corporis, sive
ex nihilosive ex alia materia.
2 Voss. Comp. SCARAMELLI, l. 2, P. 2, a. 1, p. 357: Apparitiones denique
beatarum animarum in purgatorio languentium et Sanctorum in terra
adhuc viventium per Angelorum fieri ministerium, communis SS. Patrum est
sententia, licet quidam etiam eas per propriam personam, Deo omnipotente
adjuvante, fieri solere putent.
LES OBJETS DE LA. VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 203
vrai , Marie d'Agréda 1 incline à expliquer ses apparitions au
Nouveau -Mexique par la substitution d'un ange; mais ses
directeurs soumirent ces apparitions à l'examen de plusieurs
théologiens très-versés dans la théologie mystique, et leurs
conclusions furent que la célèbre religieuse avait été corpo-
rellement présente en Amérique , sans cesser d'être visible en
Espagne.
En second lieu , les accidents physiques qui arrivent par
fois à la personne bilocalisée infirment plus expressément
encore la théorie de la substitution angélique à l'endroit de
l'apparition. Sainte Lidwine, revenue de ses voyages mira
culeux , gardait sur son corps des traces sensibles de ce
qu'elle avait ressenti durant ces pérégrinations , une entorse
au pied , une épine à la main ; et l'on raconte la même chose
de l'extatique Anne -Catherine Emmerich. Marie d'Agréda,
transportée en Amérique , y éprouve les ardeurs du climat et
les autres particularités dont nous avons parlé.
D'autres renversent l'interprétation et supposent que la
personne qui apparaît est remplacée par un ange au point
de départ, tandis qu'elle est transférée miraculeusement au
point de l'apparition2. Le P. Séraphin3 cite l'exemple d'une
1 Jos. Xibenès Samaniégo. Vie de la V. Marie d'Agréda, c. 12, p. 124:
Dans la relation (qu'elle rédigea elle-même) elle dit: « Ce que je crois le
plus certain à l'égard de la manière , est qu'un ange y paraissait sous ma
figure , prêchait et catéchisait les Indiens , et que le Seigneur me montrait
ici dans l'oraison ce qui s'y passait. »
* P. Séraphin. Principes de T/ie'ol. mysi. (Étude sur la bilocation), n. 8,
p. 440 : En ces sortes de bilocations (en corps et en âme), toute la person
nalité de l'extatique est ailleurs, c'est-à-dire, là où Dieu l'envoie; et si ,
pendant la bilocation , on la voit encore là où elle était avant que la
bilocation commençât, c'est une présence réelle (!) sans doute, mais repré
sentative (!!!) seulement, opérée par un ange qui prend la place de la per
sonne, en emprunte les traits, la position et tout ce qui la concerne, pour
voiler son absence. Si la bilocation corporelle a lieu la nuit, ou même le
jour, mais qu'il n'y ait personne autour de l'extatique , en ce cas il arrive
souvent (qu'en savez-vous?) que l'ange ne prend nullement la forme visible
pour la représenter, et alors la personne extatique disparait tout à fait pour
exécuter au loin les ordres de Dieu, sans laisser aucune trace d'elle-même.
3 Ibid., n. 17, p. 437 : La personne vivante dont nous parlions... se trou
204 PHËNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
extatique encore vivante au moment où il écrivait (1872), qui
aurait le privilège d'apercevoir l'ange chargé de la repré
senter. Le fait est possible, et, dûment constaté, il ne peut être
révoqué en doute. Mais rien n'oblige à généraliser cette expli
cation et à affirmer que toutes les bilocations se produisent de
la sorte. Qui admettra, par exemple, qu'un ange se donnait
la discipline dans la chambre du bienheureux Angelo d'Acri,
pendant que celui-ci apparaissait au pied du lit d'un malade;
que ce n'était point François Xavier, mais un esprit céleste,
qui exhortait, priait, pleurait sur le vaisseau, pendant que le
saint dirigeait la chaloupe ?
XVII. — Certains auteurs expliquent le prodige de la mul-
tilocation par le dédoublement : dédoublement du corps, selon
les uns; dédoublement de l'âme, selon les autres.
Parlons d'abord du dédoublement corporel. Nous réservons
pour la troisième partie l'étude du phénomène morbide du
dédoublement, et là nous indiquerons les différences qui
le distinguent des bilocations surnaturelles dont il est ici
question.
Pour justifier contre les protestants et les incrédules le
dogme de la multilocation eucharistique de Jésus-Christ,
Varignon (1654-1722), qui étudia d'abord la théologie,
mais qui dut sa célébrité aux mathématiques ; l'oratorien de
Lignac (1710-1762), dans son ouvrage: Présence corporelle
de l'homme prouvée possible1, etc., et le célèbre de Pressy
vait dans la même incertitude quand ces bilocations commencèrent... Mais
enfin Dieu... lui a donné la lumière nécessaire pour sortir de cette incerti
tude; aussi connak-ello maintenant très - clairement et très- certainement si
la bilocation qu'elle a se fait purement en esprit, ou bien en corps et en
âme. Quand la bilocation chez elle se fait en corps et en âme, elle voit tou
jours l'ange qui reste à sa place pour la représenter, et elle le voit même de
loin , du lieu où elle est transportée; quand la bilocation se fait en esprit ,
l'ange y est encore, mais elle ne le voit plus occupé à la représenter; elle
voit alors son propre corps à l'endroit où il était, quand la bilocation est
commencée, etc.
1 Nous ne citerons que ce passage qui montre comment l'auteur applique
son système aux multilocations : « Supposons que le Créateur a accordé à
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 205
(1712-1789), évêque de Boulogne, dans son Instruction
pastorale sdr l'Eucharistie ont imaginé et soutenu avec
des variantes la théorie du dédoublement corporel. Selon ces
auteurs, l'âme n'est soumise aux lois de l'espace qu'en vertu
de son union avec le corps, et pourrait simultanément en
animer plusieurs. Si, par la vertu toute -puissante de Dieu,
qui suspend les lois de la nature , on forme , de la multitude
des éléments qui composent ou qui ont successivement
composé le corps humain, plusieurs organismes, et qu'à
chacun d'eux on unisse l'âme , le même individu sera répété
autant de fois et sous autant de formes qu'on aura multiplié
les organismes distincts 2.
Si cette théorie suffit à expliquer la présence multiple de Jé
sus-Christ dans l'Eucharistie, à plus forte raison suffira-t-elle
à expliquer les simples bilocations, telles qu'elles se rencontrent
dans les saints. Mais nous sommes loin d'adopter cette façon
un prophète le privilège de se rendre présent en plusieurs lieux à la fois ,
selon que cet homme inspiré le voudra. A l'occasion de la volonté de cet
heureux mortel , son corps sera dédoublé. Une partie de la matière numé
rique qui lui est appropriée , partira avec une rapidité , égale , ou même su
périeure à celle que nos philosophes modernes supposent dans les globules
de lumière dardés par le soleil. En un clin d'œil , restant à Paris , il est pré
sent à Rome. Et, s'il lui plait d'être en même temps à Madrid, à Constanti-
nople , à Stockholm , à Pékin , en Amérique , de nouveaux dédoublements le
serviront à souhait.»
1 Migne.t. 1, col. 1077-1102.
2 Nous confondons dans un même énoncé les manières différentes dont
ces trois auteurs exposent leurs opinions , parce qu'elles nous semblent se
ramener à cette formule genérale et à ce point de vue commun. Il suffit
de citer les lignes suivantes de de Pressy, qui a la prétention d'opposer son
système aux deux autres , pour montrer qu'il est identique pour le fond :
« Le corps visible de Jésus-Christ, second Adam, contenait un nombre in
nombrable d'autres petits coips invisibles , semblables à ceux qui étaient
contenus dans le corps visible du premier Adam : ces petits corps invisibles
formés de la substance de celui de Marie en même temps que le corps
visible, étaient tous comme lui organisés, vivants, unis à l'âme et à la
personne du Verbe... En vertu des paroles de la consécration (suivant le
décret de Dieu), il se détache du corps visible autant de corps invisibles
qu'il y a de parcelles sensibles de pain dans chaque hostie, et chacune
de ces parcelles se convertit en la substance d'un de ces corps invisi
bles , etc., col. 1101.
206 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
de concevoir la multiplication eucharistique, parce qu'elle
nous semble dénaturer ce que la foi nous apprend de l'ado
rable mystère où le Sauveur est présent et se donne , non
comme le prétendent ces auteurs , en partie et par parcelles
divisées à l'infini, mais tout entier, avec sa divinité, son
âme, son corps, tout son corps et pour tous intégralement et
identiquement le même, celui-là même qui fut pendu sur la
croix, déposé dans le sépulcre, et qui est maintenant dans
la gloire.
Indépendamment de ce grief capital, l'hypothèse que nous
discutons a le tort d'être gratuite et inconséquente.
Elle est gratuite, en ce qu'elle suppose sans aucun fonde
ment la multiplication du corps humain en une infinité de
parties équivalentes. Qu'il y ait en chaque corps de quoi en
former plusieurs, on peut absolument l'accorder; mais que,
de fait, cette multiplication ait lieu, c'est ce qu'on ne démon
tre pas , et ce qu'il faudrait démontrer.
L'inconséquence de cette interprétation n'est pas moins
évidente. Elle ne recourt à la multiplicité des formes corpo
relles, que parce qu'elle refuse d'admettre la possibilité de la
multilocation pour les corps. Elle admet cependant que l'âme
peut animer plusieurs organismes distincts et distants, et
multiplier ainsi indéfiniment sa présence. Mais si l'âme peut
se trouver simultanément en plusieurs lieux distants entre
eux, pourquoi le corps ne le pourrait- il pas, surtout si l'on
admet , ainsi que le fait de Pressy, que le corps est un agré
gat d'éléments simples?
Le dédoublement spirituel est encore moins plausible.
Cette opinion1 distingue dans l'âme deux opérations, qui lui
1 P.. Séraphin. Étude sur la iilocation, p. 447, n. 26: Dieu peut opérer
la bilocation en esprit dans une àme , en attirant surnaturellement à lui
cette partie supérieure d'elle-même, Vesprit, et en le conduisant où il
veut, tandis que l'âme, en tant qu'âme, ne quitte pas le corps pendant la
bilocation, et c'est le seul esprit (Mens) qui part et va où Dieu l'appelle.
Cet esprit qui , maintenant dans son état naturel, se promène partout et
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 207
valent deux noms distincts et caractéristiques : l'opération
par laquelle elle informe et anime le corps , et, à ce point de
vue, elle est appelée ame [anima seu animons) ; et l'opération
qui la fait vivre de la vie intellectuelle, et, par cet aspect, elle
est nommée esprit (mens). Dans la bilocation, l'âme demeure
dans le corps , en tant qu'AME , c'est-à-dire en tant qu'elle y
remplit les fonctions vitales ; mais elle en sort et voyage au
gré de la Providence , en tant qu'esprit ; ce qui suppose évi
demment que la bilocation ne s'opère qu'en esprit et non cor-
porellement.
Si l'on veut dire que l'âme, en tant que pensante et raison
nable, peut entrer en relation intellectuelle avec des réalités
distantes, sans que ces réalités changent leur position d'es
pace et sans que l'âme déserte le corps, nous ne voyons à
cela aucune impossibilité ; mais , selon nous , il y aurait là
simplement vision et non bilocation. Quant à scinder l'âme
en deux parties , dont l'une garde le corps , et dont l'autre
court le monde , une telle supposition est inadmissible ; elle
compromet manifestement la simplicité et l'unité de l'âme
humaine. Que l'âme tout entière puisse être présente en plu
sieurs lieux à la fois, de même qu'elle coexiste en même
temps à tous les points de son propre corps , loin d'y contre
dire , nous tenons pour certaine la possibilité de cette multi-
présence ; mais que l'âme, une et simple, soit moitié sur un
point et moitié sur un autre, cela nous paraît une contradic
tion pitoyable : l'âme est tout entière là où elle est.
XVIN. — Une autre hypothèse est que l'âme abandonne le
corps qu'elle anime, avec ou sans suspension de la vie orga
nique.
Lorsque les fonctions vitales cessent entièrement, c'est
dans les contrées les plus lointaines, par la seule pensée ira par lui -même
là où Dieu le dirige, lorsque, par la vertu divine, il franchit les limites
de la nature et qu'il entre dans ce monde surnaturel où l'action divine est
plus libre et où la créature est plus disposée à en ressentir la prodigieuse
influence.
208 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
une application de la loi ordinaire d'après laquelle les condi
tions de la vie corporelle sont interrompues dès que l'àme se
sépare. C'est tout simplement la mort ; et le retour de l'âme
dans les organes constituera une véritable résurrection.
Prise en elle-même, cette supposition n'a rien d'impos
sible ; mais le miracle de la résurrection est tel, qu'il ne faut y
recourir qu'à toute extrémité. D'ailleurs, quoiqu'on ait quel
quefois constaté dans les personnes bilocalisées l'immobilité
et l'insensibilité de la mort, comme en la mère Agnès et en
saint Alphonse de Liguori , le contraire a été également ob
servé , par exemple en saint François Xavier , qui apparais
sait bien vivant et actif aux deux endroits ; dans sainte Co
lombe de Rieti , en qui les médecins reconnaissent des signes
de vie pendant un ravissement de cinq jours et une pérégri
nation surnaturelle en Terre-Sainte1. Généralisée, cette expli
cation est donc inacceptable, d'autant plus qu'en recourant à
la résurrection elle exige un miracle beaucoup plus grand
que celui de la bilocation réelle et personnelle.
La seconde situation du corps séparé de l'âme est qu'il
conserve , par miracle sans doute , le mouvement et le jeu des
organes essentiels à la vie. Ainsi les fonctions vitales conti
nueraient dans le corps, pendant que l'âme est absente*. Il n'y
a là rien d'absolument impossible , il est vrai ; mais le retour
de l'âme n'en constituera pas moins une sorte de résurrec-
1 A. Sébastian, confess. BB. 20 maii, t. 18, p. 163*, n. 35: Nam sponsa
Christi , cum diutius anxie desiderasset contueri loca sancta et Hierusalem ,
et utinam Deus indulsisset ardenter concupisceret , rapitur spiritu, ac, per
quinque dies, quasi esset exanimis omnino immobitis redditur; ita ut pa
rentes jam eam fierent velut mortuam. Quamobrem advocant medicos , qui
non invenientes cordis pulsum, inter se disserebant; unus tandem supra
caput palpans, judicavit eam viventem. Elapsis diebus quinque, cum
redisset ad actus sensuum , etc.
8 P. Sébaphin, Etude sur la bilocation, n. 21, p. 442 : Durant cette ^bilo
cation et l'absence de l'àme, le corps n'est pas mort...; la chaleur naturelle,
la pulsation et la respiration, quoique faibles, continuent, et c'est la puis
sance divine qui les conserve momentanément et provisoirement, soit
immédiatement par elle-même , soit par le ministère de l'ange , etc.
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 209
tion, et, à ce miracle si considérable, il faut joindre celui qui
maintient dans le corps , en l'absence de l'âme , les conditions
ou les apparences de la vie.
Ce n'est pas tout, car ce n'est là qu'une partie du problème.
Il reste à expliquer comment se fait au loin l'apparition, et,
pour y parvenir, il faut encore recourir au miracle.
Pendant que le corps naturel demeure frappé de paralysie,
« l'âme se voit revêtue d'un corps en tout semblable au sien ,
sans savoir comment; elle voit ce corps, habillé ordinairement
de la même manière , couvert des mêmes habits , et des ha
bits de la même couleur, de la même façon, qui couvrent son
corps véritable... Cette solution, continue le P. Séraphin1
que nous citons textuellement, nous la croyons probable...
Nous ne sommes pas les seuls à professer cette manière de
voir ; d'autres , Italiens comme nous , homme éminents par
leur savoir, leurs vertus et leurs connaissances dans les voies
mystiques , la partagent. »
A nous, au contraire, elle nous paraît très -improbable,
soit dit avec tout le respect que nous devons à l'auteur
italien , et à ceux de la même nation dont il invoque le té
moignage. Nous ne comprenons point cette profusion de mi
racles , quand un seul suffit pour tout expliquer. Ce miracle
unique est celui de la multilocation corporelle.
XIX.— Nous ne le cacherons pas, cette dernière solution a
toutes nos préférences. Puisque le corps vivant se montre en
deux endroits à la fois , il est tout simple d'admettre qu'il est
réellement présent en l'un et en l'autre , à moins que cette
double présence n'emporte contradiction. Or, il n'y a aucune
contradiction à supposer un même corps simultanément pré
sent en deux lieux, quelque distants qu'ils soient l'un de
l'autre. Que les incrédules le contestent, passe encore; mais
nous, chrétiens et croyants, le pouvons-nous sans nous con-
1 Élude sur la Bilocation, n. 21, p. 444.
II 14
210 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
tredire grossièrement? N'avons-nous pas incessamment sous
les yeux, sous les yeux de la foi bien entendu, un fait multi
plié et permanent de multilocation corporelle : Notre -Sei
gneur, dans l'Eucharistie , autant de fois présent qu'il y a
d'espèces consacrées sur terre , et même qu'il y a de points
divisibles en chaque espèce? Si le fait se produit pour le corps
de Jésus -Christ, il peut se renouveler dans les nôtres, qui
sont foncièrement de même nature.
Que cela soit extranaturel dans les conditions actuelles d'es
pace , on n'en disconvient pas ; mais ces conditions , n'ayant
rien d'absolu ni de nécessaire, peuvent être changées par
une libre décision du Créateur, de même qu'elles ont été
établies et qu'elles persévèrent par un acte libre de sa vo
lonté.
Que faut-il donc pour que la bilocation se produise?
11 suffit que Dieu lève cette loi librement portée et libre
ment maintenue, en vertu de laquelle, pour passer d'un
point à un autre, on doit traverser les points intermédiaires
qui les relient. On n'aura point de peine à entendre ceci , si
l'on se fait une notion exacte de la présence et de la distance,
et si l'on réfléchit que le même être peut entrer en relation
immédiate avec plusieurs êtres à la fois.
Un être est présent lorsqu'il est ou qu'il agit sur un point
sans aucun intermédiaire ; et il en est plus ou moins distant ,
selon que les intermédiaires qui les séparent et les unissent
sont plus ou moins multipliés.
En second lieu, que le même être, matériel ou spirituel, il
n'importe , puisse établir des relations multiples de présence
avec plusieurs êtres, cela ne souffre aucune difficulté. L'âme
est simultanément présente à toutes les parties du corps
qu'elle anime ; tout point central est présent au premier point
de chacun des rayons.
Si donc la loi contingente des intermédiaires était levée,
un être pourrait entrer, en même temps, en rapport immédiat
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 211
ou de présence avec une multitude de points , quelque dis
tants qu'ils fussent entre eux , et sans que cette distance fût
supprimée. La présence simultanée de l'âme à tous les élé
ments du corps ne détruit pas la distance qui sépare les pieds
de la tête , les bras l'un de l'autre ; la présence multipliée de
Jésus-Christ en tant de tabernacles et d'autels , n'empêche
pas que ces tabernacles et ces autels ne soient distants les uns
des autres1.
Ainsi s'expliqueraient les bilocations des Saints. Cette pré
sence simultanée de l'âme et du corps à deux ou plusieurs
points de l'espace, distants entre eux, constitue sans doute
une dérogation à l'ordre actuel et un vrai miracle, mais
nullement une impossibilité , ainsi que l'ont prétendu en si
grand nombre les tenants des doctrines aristotéliciennes. Au
fond, ce miracle est de même ordre que celui de l'affranchis-
1 BoNAL. Institut. Theologie. De Euch., n. 36, ed. 11", t. 3, p. 482 : Quae-
ritur quomodo corpus Christi praesens esse possit simul in pluribus locis 1
Resp. Ad solvendam hujusmodi difficultatem plura excogitata fuero syste-
mata quorum unum solum vero proximius videtur, etquod, postLeibnizium,
breviter sic exponitur.
Spatium nihil aliud est quam relatio praesentiae simul et distantiae inter
plures substantias irrationalos , seu actio praesentiae immediatae et mediatae
in plures substantias. Sint. v. g. substantiae :
A B C D F
o o o o o
o
J
Substantia A immediate agit in B , et in C mediante B, et in D median
tibus BG , et in F mediantibus BGD ; ergo A praesens est substantiae B , dis-
tans autem seu absens ab F per spatium BCD.
At talis ordo, cui de facto subjiciuntur omnes substantiae, quae spatium
reale constituunt, non pendet ab essentia rerum, nec est per se necessa-
rius. Sic substantia J, ex hypothesi immediate agit in A, eique ideo praesens
est. Cur autem simul immediate non ageret in F, eique etiam non esset
praesens? Eo quod A non agit in F nisi mediantibus BCD, cur eidem legi
necessario subjiceretur J? Nibil profecto necessarium est in contingentibus :
porro actio immediata substantiae J in A et F, dum A et F inter se distant
per BGD, nihil aliud est quam praesentia substantiae J simul in duobus
locis A et F inter se distantibus; ergo non repugnat idem corpus esse simul
in pluribus locis.
212 PHÉNÛM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
sement des distances par la translation instantanée et celui
de l'affranchissement de la pesanteur, si souvent renouvelé
chez les extatiques.
Cette interprétation, soutenue par la plupart des philo
sophes français , partisans de la théorie leibnizienne sur l'é
tendue et sur les corps; par Balmès1, en Espagne ; en Italie,
par le P. Tongiorgi2, le P. Pieralisi3 et d'autres encore, est
loin d'être nouvelle. Elle revendique, dans le passé, l'autorité
d'illustres théologiens, tels que Bellarmin* et Suarez5. L'un
et l'autre professent, en effet, ouvertement la possibilité, pour
un corps , d'être présent en plusieurs lieux à la fois , et cette
assertion sert de base à l'argumentation par laquelle ils
justifient la multiprésence de Notre -Seigneur dans l'Eucha
ristie. La situation et la difficulté étant manifestement iden
tiques , le principe s'applique également aux bilocations des
Saints.
D'ailleurs, selon Bellarmin6, les Pères ont admis ou sup
posé cette hypothèse, pour expliquer et la multiplication eu-
1 Philos, fondament., 1. 3, ch. 33, n» 258, t. 2, 2» éd., p. 183. Admettez
un corps soumis à d'autres conditions , soit de rapports , soit d'étendue , la
supposition de laquelle on tire l'impossibilité, pour lui, d'être en plusieurs
lieux, disparait. Donc, s'il est prouvé que la toute -puissance divine peut
changer et même détruire ces rapports, nous pouvons admettre sans con
tradiction que les conséquences qui devaient résulter de ces rapports
manquent aussi.
1 Inst. philosoph. Cosmol. n. 313, vol, 2, p. 370; Prop. VI: Nulla
multilocatio est corpori naturaliter possibilis ; at certum ex aequo est mul-
tilocationem , saltem definitivam vel mixtam, nullam repugnantiam inclu-
dere ; id quod etiam de circumscriptiva multilocatione probabilius dicendum
videtur.
3 La Metafisica, n. 142, p. 79, Roma, 1878 : Non è assurdo che l'es-
ser medesimo sia allo stesso tempo in più luoghi.
4 De Sacram. Eucharist., 1. 3 , c. 3 , t. 3, p. 662 : Probabimus non im-
plicare contradictionem , et proinde possibile esse , ut unum corpus sit in
pluribus locis.
* De Euch., disp. 48, sect. 4, n. 5, t. 21, p. 90: Dicotertio: Non est
impossibile idem corpus simul constitui in duobus locis distantibus, et, in
utroque, modo naturali et quantitativo.
6 Ibid., ut supra, p. 665. Tertium argumentum sumitur a testimoniis
Patrum, qui rem unam in pluribus simul locis esse posse docent.
LES OBJETS DE LA VISION : BILOCATIONS DES VIVANTS 213
charistique et les apparitions surnaturelles dont nous parlons
ici. Suarez1, quoique très-parcimonieux dans les applications
qui n'intéressent pas l'Eucharistie, maintient hardiment le
principe en faveur de ce mystère. 11 déclare cette opinion
presque commune de son temps , et il cite comme lui étant
favorables plusieurs théologiens antérieurs. Il s'étonne même
qu'une interprétation si propre à réduire les hérétiques , et
qui découle , à son avis , rigoureusement et avec une pleine
évidence du dogme de la multilocation eucharistique, ait pu
être méconnue et combattue par de très-graves théolo
giens.
Notre étonnement n'est pas moindre ; mais, outre l'autorité
qui s'attache aux noms de Bellarmin et de Suarez , les raisons
qui les ont décidés nous semblent péremptoires ; et, tout en
nous séparant sur ce point des traditions communes de l'É
cole, nous nous croyons en sécurité.
i De Euch., Disp. 48, sect. 4, n. 5, p. 90 : Distinctius et formalius
docuerunt hanc sententiam Alexand. Alensis, Scotus, etc., et fere com-
muniter reliqui moderni scriptores theologi , qui hoc tempore scripserunt ,
prœsertim contra haereticos. Est enim haec çpinio, non solum aptior ad re-
spondendum haereticis et veritatem catholicam tuendam, sed etiam, meo
judicio, tam necessario tamque evidenter consequens illam, ut mirabile
semper mihi visum fuerit, contrariam sententiam gravissimis theologis
persuaderi potuisse.
CHAPITRE XIV
LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES CRÉATURES NON RAISONNABLES
Apparitions d'animaux. — La germination et les fleurs. — La croix et le
' crucifix. — Les images et les statues. — Les saintes reliques. — Le soleil
d'Anna - Maria Taïgi. — Les cloches qui sonnent d'elles-mêmes. — Les
cierges et les lampes miraculeusement allumés.
I. — Nous n'avons pas tout dit sur les visions, et nous
n'avons pas la prétention de tout dire. Nous voudrions ce
pendant indiquer au lecteur les formes générales et commu
nes, afin de le mettre en état d'apprécier la plupart des actua-
tions qui se présentent.
Après avoir considéré Dieu, l'ange et l'homme comme
termes de la vision surnaturelle , il ne reste , pour parcourir
régulièrement l'échelle des êtres, qu'à parler des créatures
non douées de raison. Ces créatures sont vivantes ou inani
mées : nous allons dire quelques mots des unes et des
autres.
Nous avons déjà vu que les animaux interviennent dans
les apparitions, exprimant tour à tour les divins attributs, la
pureté des bienheureux ou l'abjection des réprouvés. Cela
suffit au fond pour faire entendre en quoi consistent ces re
présentations symboliques. L'Écriture en contient un grand
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES ANIMÉS 215
nombre d'exemples. On connaît la mystérieuse vision des
quatre animaux d'Ézéchiel1, qui se renouvelle, avec quelque
diversité, dans l'Apocalypse de saint Jean2. Celles qui mon
trent à Daniel la succession des empires ne sont pas moins
célèbres.
Le prophète aperçoit, dans une première vision3, quatre
grandes bêtes fort différentes les unes des autres, qui s'élèvent
de la mer et se disputent l'empire du monde. La première
était comme une lionne avec les ailes de l'aigle. La seconde
ressemblait à un ours, et portait dans sa gueule trois rangées
de dents. La troisième, semblable au léopard, avait en même
temps quatre ailes et quatre têtes. La dernière , plus terrible
que les autres, broyait tout sur son passage avec ses grandes
dents de fer, et avait son front armé de dix cornes. Du mi
lieu s'éleva une petite corne qui fit tomber trois des petites
cornes, et cette corne nouvelle avait des yeux comme les yeux
d'un homme, et une bouche qui disait de grandes choses. Et
il fut révélé au prophète que ces quatre grandes bêtes figu
raient les empires qui devaient se succéder sur la tèrre.
Dans une autre vision, Daniel4 voit un bélier à qui rien ne
pouvait résister, qui avait deux cornes élevées, dont l'une dé
passait l'autre et croissait peu à peu. Puis paraît, du côté de
l'Occident, un bouc qui n'avait qu'une corne au milieu du
front. Il fond avec impétuosité sur le bélier, le renverse, brise
ses deux cornes et le foule aux pieds. Il devient ensuite ex-
traordinairement grand ; mais bientôt sa puissante corne se
rompt, et il se forme quatre cornes au-dessous, vers les qua
tre vents du ciel. De l'une de ces cornes sort une petite corne
qui s'agrandit démesurément et désole le peuple des saints.
Gabriel explique ainsi la vision au prophète : le bélier à deux
i Ezech. l, 10.
s Apoc. iv, 7.
3 Daniel, vu, 2-27.
* Daniel, vtii, 3-25.
216 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
cornes, c'est l'empire des Mèdes et des Perses. Le bouc figure
l'empire grec, et la corne son premier roi. Les quatre cornes
moindres, qui remplacent la grande, sont quatre rois qui
recueilleront l'héritage du premier. Puis viendra une puis
sance qui s'élèvera contre Dieu, fera la guerre aux saints et
succombera à son tour. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner
quel est ce dernier empire qui marquera la fin des temps".
II.- Il y aurait beaucoup à dire sur les rapports symbo
liques de la nature végétative, les plantes et les fleurs, avec
la mystique. Ce ne sera point sortir dupoint de vue spécial
qui nous occupe que de rapporter le trait suivant, pris dans
les actes de sainte Dorothée*.
Cette illustre vierge de Césarée était au tribunal de Sa
price,gouverneur de Cappadoce. Pour l'épouvanter et la ré
duire, ce persécuteur acharné des chrétiens ordonna qu'on
l'étendît sur le chevalet. Elle s'y laissa placer sans résistance ;
puis, interpellant le juge avecune noble intrépidité: « Pour
quoi, lui dit-elle, me laisses-tu attendre?Fais ce que tu as
à faire, afin que je puisse voir Celui pour l'amour duquel je
ne crains ni la mort ni les tourments.- Quel est donc celui
que tu désires?dit Saprice.-C'est le Christ, Fils de Dieu.
Et où est ce Christ?- Par sa toute-puissance, il est partout;
par son humanité, il est à la droite de Dieu son Père, au
ciel, où il règne avec le Père et le Saint-Esprit, partageant
avec eux la même divinité. Et il nous invite au paradis de ses
délices, où, en tout temps, les arbres sont ornés de fruits, les
lis toujours blancs, les roses toujours fleuries, les champs et
les monts toujours verdoyants, les collines toujours ombra
1 Cf. RoHRBACHER. Hist. univ. de l'Égl. cath., l.48°, t. 10, p.1-3.
2 BB. 6 febr., t. 4, p. 782, n.5 et 10: Sapricius dixit : Et ubi est Christus?
Dorothea dixit. : Invitat nos ad paradisum deliciarum suarum, ubi ne
mora omni tempore pomis ornantur; omni tempore lilia albescunt, rosæ
florescunt, campi virent, montes virent, colles ornantur, fontes dulcoran
tur, et Sanctorum animæ in Christo jocundantur. Hæc sicredideris, Saprici,
liberaberis, et ingredieris paradisum deliciarum Dei.
LES OBJETS DE LA VISION : FLEURS ET FRUITS 217
gées, lesfontainestoujours jaillissantes d'une eau délicieuse,
et les âmes des saints enivrées d'unejoie immortelle dans le
Christ. Si tu m'en crois,Saprice, tu chercheras la vraie li
berté, et tu entreras dans ce jardin des délices de Dieu.»
Saprice répondit à ce discours par de nouvelles épreuves,
qnine purent triompher de l'invincible constancede la vierge
chrétienne. Enfin, il prononça contre elle cette sentence :
« Nous ordonnons que Dorothée, jeune fille pleine d'orgueil,
qui a refusé de conserver la vie en sacrifiant aux dieux im
mortels,et qui veut absolument mourir pour je ne sais quel
homme qu'on appelle le Christ, soit frappée du glaive. » A
Ces mots, Dorothée s'écria : « Je vous rends grâces, céleste
Amant des âmes, de ce que vous m'appelez àvotre paradis et
m'invitez à votre lit nuptial. »
Comme elle sortait du prétoire ,un avocat, nommé Théo
phile, lui dit par raillerie : « Allons, épouse du Christ, en
Voyez-moi, du jardin de votre Époux, des fruits ou des
roses. » Dorothée lui répondit : « Très-volontiers, je le ferai.»
Au moment où elle allait recevoir le coup de la mort, elle
demanda au bourreau de lui laisser quelques instants pour
prier. Quand elle eut achevé sa prière,un enfant paruttoutà
coup, portant dans un linge trois fruits des plus beaux et trois
r0ses. Elle dit à cet enfant : « Portez,je vous en prie, ceci à
Théophile, et dites-lui de ma part : « Voici ce que vous m'a
vez demandé de vous envoyer du jardin de mon Époux.» Aus
sitôt elle futfrappée du glaive, et, avecla palme du martyre,
elle monta vers le Christ.
En ce moment, Théophile racontait en riant à ses collègues
1 BB. 6 febr., t. 4, p. 782, n. 11-13. Et cum egrederetur prætorium Ju
dicis, dicit ad eam irridicule quidam advocatus nomine Theophilus : Eia, tu
sponsa Christi, mitte mihi de paradiso sponsi tui mala aut rosas. Et Do
rothea dixit : Plane, quia ita faciam. Cum auten haec narraret (Theophi
lus) irridens sanctæ virginis promissionem, ecce et puer ante eum cum
orario, in quo ferens tria mala mirifica, et tres rosas floridissimas, dixit
ei: Ecce sicut petenti tibi promisit virgo sacratissima Dorothea, transmisit
hæc tibi de paradiso sponsi sui.
218 PRÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
la promesse de Dorothée, lorsque l'enfant se présente devant
lui , portant les trois beaux fruits et les trois roses épanouies ,
et lui dit: « "Voici ce que, sur votre demande, Dorothée, la
vierge très-sainte, vous a promis ; elle vous l'envoie du jardin
de son Époux. » Et le messager disparut aussitôt.
Théophile , en recevant ce présent , s'écria : « Le Christ est
le Dieu véritable, et le mensonge n'est point en lui. » Ses
compagnons lui demandent s'il est fou ou s'il plaisante. « Au
cunement, réplique-t-il ; dites-moi, en quel mois sommes-
nous?— En février, répondent- ils.— Eh bien ! un froid gla
cial règne dans toute la Cappadoce , et tous les arbres sont
dépourvus même de leurs feuilles ; d'où pensez-vous donc
que viennent ces roses et ces beaux fruits avec le feuillage qui
les accompagne? » Il leur raconte alors comment la vierge
Dorothée venait de lui envoyer ce présent par les mains d'un
enfant merveilleux qui ne pouvait être qu'un ange. Dénoncé
au farouche président, Théophile subit la torture et la mort
pour Jésus-Christ, et s'en alla rejoindre au paradis la pieuse
vierge Dorothée.
En réalité , d'où venaient ces fleurs et ces fruits ?
Le ciel est la plénitude de tous les biens, le lieu et le temps
de l'abondance , comme le printemps est pour la terre la sai
son des fleurs , l'été et l'automne , celles des fruits. Pour ex
primer la surabondance de la béatitude glorieuse , l'homme
épuise les images les plus vives des biens et des plaisirs sen
sibles, et Dieu lui-même emprunte ce langage, quand il veut
faire entendre quelque chose de ce qu'il réserve à ceux qui
l'aiment. Les fleurs et les fruits dont parlait avec ravissement
la vierge Dorothée , et dont elle obtint un échantillon miracu
leux à Théophile , étaient des symboles de la céleste béatitude.
Dieu fait aussi apparaître la verdure et les fleurs comme
des signes qui manifestent la sainteté de ses serviteurs. A la
translation des reliques de saint Vandrille abbé de Fonte-
nelles, de saint Ausbert archevêque de Rouen, ét de saint
LES OBJETS DE LA VISION : FLEURS ET FRUITS 219
Vulfran archevêque de Sens, au monastère de Blandinbert,
dans la ville de Gand en Flandre, on vit la terre refleurir
comme au printemps, quoique l'on fût alors en plein au
tomne ".
Dieu renouvelle ces merveilles pour couvrir ou pour révé
ler la charité des saints.
« Élisabeth de Hongrie aimait à porter elle-même aux
pauvres, à la dérobée, non seulement l'argent, mais encore
les vivres et les autres objets qu'elle leur destinait. Elle che
minait ainsi chargée par les sentiers escarpés et détournés
qui conduisaient de son château à la ville et aux chaumières
des vallées [Link] jour qu'elle descendait, accompagnée
d'une de ses suivantes favorites, par un petit chemin très
rude que l'on montre encore, portant dans les pans de son
manteau du pain, de la viande, des œufs et d'autres mets,
pour les distribuer auxpauvres, elle se trouve tout à coup en
face de son mari, qui revenait de la chasse. Étonné de la voir
ainsi ployant sous le poids de son fardeau, il lui dit: «Voyons
ce que vous portez;» et en même temps ouvrit malgré elle le
manteau qu'elle serrait tout effrayée contre sa poitrine; mais
il n'y avait plus que des roses blanches et rouges, les plus
belles qu'il eût vues de sa vie; cela le surprit d'autant plus
que ce n'était pas la saison des fleurs.S'apercevant dutrouble
d'Élisabeth, il voulut la rassurer par ses caresses, mais s'ar
rêta tout à coup en voyant paraître sursa tête une image lu
mineuse en forme de crucifix. Il lui dit alors de continuer son
chemin sans s'inquiéter de lui, et remonta lui-même à la
Wartbourg, en méditant avec recueillement sur ce que Dieu
faisait d'elle, et emportant avec lui une de ces roses merveil
leuses qu'il garda toute sa vie.A l'endroit même où cette ren
1 BB. 22 jul., t. 32, p. 301, n. 48. Et ecce totus mons Blandiniensis,
mirabile dictu, cœpit florescere et hujusmodi honore, ob gloriam advenien
tium Sanctorum, sese vestire. Arbores quoque eorumdem florum varietate
candescere, viridescere,purpurascere quoque cœ[Link] naturam
autumnus se suscepisse miratus est.
220 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
contre eut lieu, à côté d'un vieil arbre qui fut bientôt abattu, il
fit élever une colonne surmontée d'une croix, pour consacrer
à jamais le souvenir de celle qu'il avait vue planer sur la tête
de sa femme1. »
Sainte Germaine* de Pibrac partageait avec les pauvres le
peu de nourriture qu'une main avare lui dispensait à la mai
son paternelle. Un jour d'hiver qu'elle se disposait à donner
sa portion de pain à l'un d'eux, son odieuse marâtre se préci
pite furieuse sur elle, et veut savoir ce qu'elle cache dans son
tablier ; mais au lieu de pain elle n'aperçoit que des fleurs :
Dieu avait opéré ce miracle pour protéger sa fidèle servante
et pour attester sa vertu. Un prodige semblable arriva à la
bienheureuse Jeanne ou Vanne d'Orviette 3, du tiers-ordre de
Saint-Dominique.
« On raconte [de la vénérable Anna -Maria Taïgi] que le
divin Sauveur lui apparut de la manière suivante : Elle vit
un beau lis dont la tige s'achevait par une fleur magnifique
ment épanouie ; sur cette fleur, comme sur le trône de la pu
reté, Jésus se montrait à son humble servante dans tout l'é
clat de sa beauté surhumaine ; pendant qu'elle contemplait
dans la joie de l'extase les charmes de son doux Maître, elle
entendit une voix lui dire : « Je suis la fleur des champs et le
Us des vallées, et je suis tout à toi4. »
III. — Les apparitions des choses inanimées se renouvel
lent fréquemment et sous les formes les plus diverses.
L'Écriture en contient de nombreux exemples. Les empires
qui devaient se succéder jusqu'à l'avènement de Jésus-Christ
furent montrés à Nabuchodonosor, dans les différentes parties
i De Montalemberi , Vie de S'° Èlisabeth de Hongrie, c. 8, p. 252.
1 Prop. Brev. Tolosan. 18 jun., lect. 6 : Germana... panem pauperibus
erogandum , ut novercam lateret , hiberno tempore in flores convertit.
3 Jean de Sainte-Mabie. Les Vies des saintes et bienheureuses de l'Ordre
de Saint-Dominique, t. 2, p. 123.
4 P. Bouffier, la V. Serti, de Dieu Anna-Maria Taïgi, d'après les docu
ments authentiques de sa béatification, 1. 2, n. 6, p. 99.
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 221
d'une statuegigantesque dont la tête était d'or, la poitrine et
les bras d'argent, le ventre et les cuisses d'airain, les jambes
de fer, et les pieds en partie de fer et en partie d'argile; et
l'Église, cet empire immortel qui doit aller jusqu'à la fin des
siècles, lui fut dévoilée sous la figure de cette pierre qui se
détache de la montagne sans aucune main d'homme, vient
frapper les pieds de la statue et la fait tomber en poussière .
Le prophète Zacharie* aperçoit dans une vision un chan
delier d'or, au sommet duquel brillait une lampe; sept au
tres lampes étaient allumées sur ses branches; et un ange lui
apprend que ce sont là les sept yeux du Seigneur, qui par
courent toute la terre. Plus loin*, il voit planer dans les airs
un livre d'une grandeur prodigieuse, qui figurait les nom
breuses et effroyablesmalédictions dont Dieu menaçait la terre.
Depuis la rédemption des hommes par le divin Crucifié,
parmi ces apparitions, celle de la croix est la plus commune.
0n sait qu'un prodige de ce genre décida de la religion et de
la fortune du grand Constantin. Au moment d'en venir aux
mains avec Maxence, dont les forces étaient supérieures aux
siennes, ce prince adressa une prière au Dieu unique et sou
verain qu'avait adoré sonpère Constance. Dieu y réponditpar
cette vision miraculeuse que le premier empereur chrétien
racontait dans la suite, sur la foi du serment, à l'historien
Eusèbe , dont nous reproduisons en substance le récit.
« Une après-midi, Constantin vit dans le ciel, au-dessus du
soleil, déjà incliné vers l'Occident, une croix de lumière avec
1 Daniel. II,31-36.
2 Zach. Iv, 2, 10.
3 Zach. v,1-3.
4 EUsEB. De Vita Constantini, l. 1, c. 28-30. Migne, t. 20, col. 943. Cum
ipse victor Augustus nobis qui hanc victoriam scribimus, longo post tempo
re.,id retulerit et sermonem sacramenti religione firmaverit, quis posthac
fidem huic narrationi adhibere dubitabit?. Horis diei meridianis, sole in
occasum vergente, crucis tropæum in cœlo ex luce conflatum, soli superpo
situm, ipsis oculis se vidisse affirmavit, cum hujusmodiinscriptione : Hacvince.
Eoviso et seipsum et milites omnes qui ipsum nescio quo iter facientem
222 PRÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
cette inscription : Triomphez par ceci ( 'Ev toutu vtxa) . Les
soldats qui le suivaient dans une marche qu'ils faisaient en
semble, aperçurent comme lui le prodige, et tous en demeu
rèrent stupéfaits. La nuit suivante, Jésus-Christ lui apparut ,
pendant son sommeil, avec le signe qui s'était montré dans le
ciel, et lui ordonna de faire façonner sur ce modèle un éten
dard militaire qui lui servirait de protection dans les com
bats. Au point du jour, Constantin se leva et fit part de la ré
vélation à ses confidents. Puis il fit venir des orfèvres, et,
s'étant assis au milieu d'eux, il leur dépeignit la forme de
l'enseigne, et leur commanda de la reproduire en or et en
pierreries. » C'est le fameux Labarum qui conduisit Cons
tantin à la victoire.
Toute la France connaît l'apparition arrivée en ce siècle à
Migné, paroisse du diocèse de Poitiers.
« 1Le dimanche 17 décembre 1826, jour de la clôture
d'une série d'exercices religieux donnés à la paroisse de Mi
gné, à l'occasion du jubilé, par le curé de Saint -Porchaire
et l'aumônier du collège royal (M. Marsault), au moment de
la plantation solennelle d'une croix , et tandis que ce dernier
adressait à un auditoire d'environ trois mille âmes un dis
cours sur les grandeurs de la Croix, dans lequel il venait de
rappeler l'apparition qui eut lieu autrefois en présence de
l'armée de Constantin, on aperçut dans les airs une croix
bien régulière et de vaste dimension. Aucun signe sensible
n'avait précédé sa manifestation; nul éclat de lumière n'a
vait annoncé sa présence. Ceux qui l'aperçurent d'abord la
sequebantur, et qui spectatores miraculi fuerant vehcmenter obstupefactos...
Christus Dei dormienti apparuit cum signo illo quod in cœlo ostensum fuerat
praecepitque ut militari signo ad similitudinem ejus quod in cœlo vidisset
fabricato , eo tanquam salutari praesidio in praeliis uteretur.
1 Extrait du Rapport dressé le 29 février 1827 par la commission officiel
lement chargée de constater et d'apprécier ce mémorable événement. Cette
commission se composait d'un vicaire général, d'un professeur de théo
logie , du maire de Migné , du professeur de physique au collège royal de
Poitiers, qui était protestant, d'un avocat et d'un secrétaire.
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 223
montrèrent à leurs voisins, et bientôt elle fixa l'attention
d'une grande partie de l'auditoire , au point que M. le curé
de Saint -Porchaire, averti par la foule au milieu de laquelle
il s'était placé, crut devoir interrompre le prédicateur. Alors
tous les yeux se portèrent vers la croix, qui avait paru d'a
bord exactement formée, et qui était placée horizontalement.
Aucun accessoire ne paraissait tenir à cette croix ni l'ac
compagner ; toutes ses formes étaient pures et ressortaient très-
distinctement sur l'azur du ciel. Elle n'offrait point aux yeux
un éclat éblouissant , mais une couleur partout uniforme , et
telle qu'aucun témoin n'a pu la définir d'une manière précise
ni lui trouver un objet de juste comparaison. Seulement, on
s'accorde plus généralement à en donner une idée à l'aide
d'un blanc argentin nuancé d'une légère teinte de rose.
ce II résulte certainement de l'ensemble des dépositions que
cette croix n'était pas à une hauteur considérable ; il est même
très -probable qu'elle ne s'élevait pas à deux cents pieds au-
dessus du sol ; mais il serait difficile de rien fixer de plus pré
cis que cette limite. La longueur totale de la tige pouvait
être de cent quarante pieds, et sa largeur, à en juger par les
données les moins rigoureuses, de trois à quatre pieds.
« Lorsqu'on a commencé à apercevoir la croix, le soleil
était couché depuis une demi-heure au moins , et elle a con
servé sa position, ses formes et toute l'intensité de sa couleur
pendant une demi-heure environ, jusqu'au moment où l'on
est rentré dans l'église pour recevoir la bénédiction du Saint-
Sacrement. Alors il était nuit, les étoiles brillaient de tout
leur éclat. Ceux qui sont rentrés les derniers ont vu la croix
se décolorer ; ensuite , quelques personnes restées au dehors
l'ont vue s'effacer peu à peu , d'abord par le pied , et successi
vement de proche en proche , de manière à présenter bientôt
quatre branches égales, sans qu'aucune de ces parties ait
changé de place depuis le premier moment de l'apparition, et
sans que celles qui avaient disparu laissassent aux alentours la
224 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
plus légère trace de leur présence. Il paraît qu'aucun obser
vateur ne s'est appliqué à suivre cet évanouissement graduel
jusqu'à son dernier terme ; mais on sait qu'il était entière
ment consommé lorsqu'on est sorti de l'église, immédiate
ment après la bénédiction. L'impression produite par ce
spectacle extraordinaire , disent les commissaires chargés de
l'enquête , a été si vive et si profonde , qu'elle arrachait des
larmes à quelques-uns de ceux qui déposaient devant nous ,
après plus d'un mois d'intervalle depuis l'événement. »
Selon une tradition acceptée par les Bollandistes1, un cru
cifix devant lequel saint Bernard aimait à réciter une tou
chante prière qu'il avait composée, détacha l'un de ses bras
et en étreignit le pieux docteur avec une ineffable tendresse.
Aux apparitions de la croix, se rattachent naturellement
celles qui se produisent autour du crucifix. Ces sortes de
prodiges ne se comptent pas dans les annales des saints.
La bienheureuse Catherine2 de Ricci avait dans sa chambre
un crucifix qu'elle révérait grandement. Un jour ce crucifix
vint au-devant d'elle et lui adressa ces tendres paroles : « Ma
chère épouse, je te conjure de t' employer, avec tes filles, à
apaiser ma colère contre les pécheurs qui me traitent si
indignement, et fais, si tu m'aimes, trois processions à
cette fin. » Catherine , entendant ces paroles et voyant son
crucifix s'avancer vers elle, lui ouvrit ses bras, et le rapporta
dans sa cellule, où elle fut prise aussitôt d'un grand ravis
sement. Les religieuses, instruites du miracle, coururent
auprès de leur mère, encore dans les douceurs de son extase,
se mirent à baiser et ses mains et la croix merveilleuse
qu'elle étreignait amoureusement, et toutes sentirent une
odeur suave qui s'échappait de ce signe sacré. On fit depuis ,
1 BB. 20 aug., t. 38, p. 210, n. 501 : Nos piissimam hanc historiam multa
cum admiratione veneramur, testimonio flde digno suffultam Exordii
magni.
' Jean de Sainie - Marie , Les Vies des saintes et bienheureuses de l'Ordre
de Saint-Dominique, 1, 2, c. 5, 1. 1, p. 357.
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 225
le 22 du mois d'août et les deux jours suivants, les trois
processions demandées, et, après la mort de la servante de
Dieu , on transforma sa"*chambre en une belle chapelle , où
ce crucifix était religieusement conservé avec plusieurs autres
reliques.
Une autre fille de Saint-Dominique, Marie la Bonne1, sœur
converse au monastère de Sainte-Marie de Zamora, en Es
pagne , prosternée devant une croix , conjurait le Seigneur
de la rassasier de sa grâce. Le crucifix détacha un de ses
bras , et lui en frappa la poitrine , en lui disant : « Laisse-
moi faire, Marie, je te rassasierai. » C'était l'annonce du
rassasiement éternel; car, au bout de trois jours, la bienheu
reuse mourut , et son âme s'en alla jouir, au ciel , des délices
du saint amour.
IV. — Ce que nous disons du crucifix, se reproduit dans
les statues et les images de Notre -Seigneur, de la Bienheu
reuse Vierge Marie et des Saints. '
Sainte Rose 2 de Lima obtient qu'un tableau qui représen
tait lé Sauveur sue du sang, pour exciter à la componction
et à l'amour. Une autre image étend miraculeusement le
bras sur sainte Bonne3 de Pise, et la bénit au moment où
elle se signait et s'inclinait devant elle, adorant intérieurement
Jésus-Christ.
Saint Grégoire VII *, n'étant encore qu'archidiacre de l'É-
i^Jean de S'0 Mabie. Les Vies des Saintes et Bienheureuses de l'ordre
de Saint-Dominique, 1. 2, ch. 10, t. 1 , p. 398.
2 L. Hansen. BB.26aug., t. 39, p. 949, n. 236: Viderunt, non sine ictu
pietatis, effigiem undequaque vel roris antelucani guttulis confestim ma-
didam atque obductam; jamque stillae ad ipsum risque marginem ligneum,
qui picturam includebat , defluxerunt , ac novae identidem guttae a fronte ,
maxillis, oculis succrescebant.
3 BB. 29 maii, t. 20, p. 145, n. 8: Caput cum reverentia inclinasset,
Christum adorans in ea, imago eadem, versa vice, se totam inclinans
B. Bonae , extensa manu , benedixit eamdem.
* Paul Bernm. BB. 25 maii, 1. 19, p. 114, n. 17 : Erat ei familiare diver-
ticulum ut ad B. Mariae Dei Genitricis iconem consistentem intra eamdem
basilicam, ante eam orando procideret, et plorando cor suum eflunderet.
II 15
226 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
glise romaine, revenait d'une légation dans le cours de la
quelle il avait absous un évêque d'accusations calomnieuses.
Il entra, selon sa coutume, dans la basilique de Saint
Pierre, pour prier devant une certaine image de la Vierge.
Son étonnement fut sans mesure quand il vit cette image
répandre des larmes et fixer sur lui des regards de compas
sion. Il redoubla la ferveur de sa prière et réponditpar une
grande abondance de larmes à ce témoignage de tendresse
qu'il recevait de la Mère de Dieu, sans en comprendre en
core la signification. Il la comprit bientôt; car, s'étant pré
senté devant le souverain pontife, à qui on avait fait de faux
rapports sur la conduite qu'il avait tenue vis-à-vis de l'é
vêque incriminé, il en fut accueilli avec un visage sévère et
des paroles de reproche. Mais Hildebrand se justifia si bien,
qu'il réduisit au silence ses accusateurs qui étaient là pré
sents. Au sortir de l'audience pontificale, il vint de nou
veau s'agenouiller devant l'image miraculeuse, et cette
fois, il la vit lui sourire comme pour applaudir à son
triomphe.
Une toilereprésentant saint Philippe de Néri , et conservée
à Padoue, dans la sacristie des Pères de l'Oratoire, se
couvrit, pendant plusieurs mois, d'une sueur quifut dé
clarée, après des enquêtes sévères plusieurs fois renouvelées,
provenir d'une cause surnaturelle.
Nous ne raconterons pas le détail des prodiges attribués à
Igitur cum hac vice, secundum hanc consuetudinem facturus accessisset,
vidit, quod dictu mirabile est, ipsam imaginem lacrymas stillare et quasi
dolorem suum pro aliquadilecti sui molestia significare. Inde, cum prædicto
more solito repeteret imaginem, converso miraculo, vidit eam arridere sibi
tanquam triumphatori.
1 J. THoMAssIN., Civitatis-Novæ Episc. Relatio de Sudore Imaginis Patavinæ.
BB. 26 maii, t. 19, p. 642-649, n. 28 et 29. D. Joannes Baptista Pelizzarius,
nostræ civitatispictorcelebris., suojuramento affirmavit, asserensprædictum
sudorem non esse naturalem, sed supranaturalem ac miraculosum. Idem
affirmat D. Marius Antonius Bonacorsi, Patavinus, ingeniosissimus etiam
pictor; aliique pictores, qui hanc relationem legerunt, ipsumque sudorem
declararunt extra naturæ ordinem esse, etc. etc.
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 227
une image célèbre1 de saint Dominique, apportée, dit -on,
parla sainte Vierge, le 15 septembre 1530, aux religieux du
couvent de Soriano, diocèse de Mileto en Italie. Les faits2
sont si nombreux et si constants que les souverains pontifes
ont autorisé la fête commémorative de l'image miraculeuse ,
non seulement dans le sanctuaire de Soriano, mais dans
tout l'Ordre dominicain.
Dans ce même sanctuaire de Soriano, il s'est produit,
le 15 septembre 1870, un miracle d'un autre genre,
beaucoup mieux démontré et qui appartient à notre
sujet. Le voici, d'après la sentence rendue par l'évêque
de Mileto, et que nous reproduisons ici presque intégrale
ment.
Une statue de saint Dominique, qu'il ne faut pas con
fondre avec la toile miraculeuse dont nous venons de parler,
parut à plusieurs personnes se mouvoir et donner des signes
de vie et d'intelligence. .Commencé la veille, le prodige se
renouvela pendant la nuit et dans la matinée, mais n'avait
encore été remarqué que par un petit nombre.
Vers midi, le fait étant devenu public, la foule des
habitants de Soriano et celle des étrangers réunis pour la
foire , avertie parles cris d'admiration que le prodige excitait
dans l'église, y accourut, et put, pendant plus d'une heure,
le contempler.
La statue se mouvait en avant et en arrière, et de
gauche à droite , c'est-à-dire en forme de croix , et ce mou
vement avait heu pendant que les tables sur lesquelles elle
était fixée demeuraient immobiles.
On vit cette statue de bois massif s'élever à la hauteur
d'un demi-palme et son mouvement se localiser dans la
tête; la main droite qui est fermée, s'ouvrir et s'agiter,
disent les témoins, en forme de girandole. Le lis, qui
1 Choqcet. BB. 4 aug., p. 535, n. 922.
* Cf. Année dominicaine, sept. 1868, p. 390.
228 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
était dans la main gauche, se mouvait dans tous les seDS,
ainsi que l'auréole et l'étoile métallique placée autour de sa
tête.
Le visage du saint se colora, passant de l'incarnat le
plus vif à une pâleur extrême , et exprimant successivement
l'indignation et la placidité, comme s'il était vivant ; le front
se rida et la figure se baigna de sueur, tandis que les yeux se
mouvaient en tous sens, et le plus souvent se tournaient
vers Notre-Dame du Rosaire avec une expression de douceur
et de confiance, et les lèvres s'ouvraient comme celles d'un
homme qui veut parler.
Soixante et un témoins ont été entendus, et, si l'enquête
ne fut pas poussée plus loin , c'est parce qu'il parut aux délé
gués qu'il y avait surabondance de preuves ; tous ces témoins
déposèrent de visu avec un parfait accord sur la substance
des faits; si quelques-uns avaient mieux observé, cela s'ex
plique par la position plus ou moins rapprochée qu'ils occu
paient dans l'église , et par le moment où ils avaient pu faire
leurs observations.
ce Considérant , conclut l'évêque de Mileto , que l'illusion
d'un si grand nombre de personnes serait un prodige peut-
être plus difficile à expliquer que celui dont il est question ;
que si aucune explication naturelle du fait ne peut être don
née , les circonstances de temps, de lieu, et les effets moraux
produits sur la population excluent toute autre intervention
qui ne serait pas vraiment surnaturelle ;
« Considérant qu'il est à notre connaissance, et établi par
l'enquête que des grâces singulières, même dans l'ordre
temporel , ont été obtenues , et que les effets moraux ont été
excellents pour le peuple de Soriano comme pour celui de
notre diocèse ;
« Le saint nom de Dieu invoqué :
« Nous déclarons que tout est surnaturel et miraculeux
DANS LES MOUVEMENTS DE LA STATUE DE SAINT DOMINIQUE SUR-
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 229
VÉNUS LE 15 SEPTEMBRE 1870 , AINSI QUE NOUS VENONS DE
I'exposer. Mileto, 11 février 18711. »
V. — Saint Pascal Baylon a quelquefois manifesté sa pré
sence ou plutôt sa vertu par des coups frappés sur les images
qui le repré[Link]'est principalement dans les châsses
qui renferment ses reliques que ces bruits extraordinaires se
font entendre, tantôt doux et harmonieux , tantôt plus accen
tués , et parfois retentissants comme un éclat de bombe. On
a cru reconnaître par expérience qu'aux mouvements pai
sibles et modérés succédaient d'ordinaire des événements
heureux , et que les agitations fortes et bruyantes étaient le
présage de quelque calamité. Ces manifestations surnaturelles
sont une source de suavités intérieures pour les uns , et de
salutaires frayeurs pour les autres.
Il se produit autour des reliques des saints de ces sortes de
miracles , sous mille formes diverses , dont l'énumération dé
taillée nous entraînerait trop loin. Mais nous ne pouvons
passer sous silence les apparitions merveilleuses qui se per
pétuent dans les reliques de saint Jean de la Croix.
Écoutons ce qu'en rapporte son premier historien, le père
Jérôme de Saint-Joseph, carme déchaussé'.
« Parmi les miracles dont Notre-Seigneur honora notre
bienheureux Père , en révélant sa haute et sublime vertu , il
importe de ne pas oublier les innombrables apparitions qui
s'accomplirent dans les reliques empruntées à sa chair.
« Cf. P. Rouaw) de Cabd. Le Miracle de saint Dominique à Soriano, p. 70
et seq.
a Chbistoph. (I'Arta. BB. 17 maii, 1. 17, p. 104-113, n. 40-44. Fidem, apud ho
mmes praesertim indoctos, superare videntur prodigiosaeiliae [Link]
quibus aggredimur scribere, toties iteratae et tam certa crebraque experien-
tia cognitae, tam in Valentino regno , quam in aliis Hispaniae partibus , eo
quod etiam ad impressas imagines minimasque reliquias sancti sese exten
derint...
3 Abrégé de la Vie du bienheureux Père saint Jean de la Croix, c. 22,
éd. 1877, 1. 1, p. 288-297.
230 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
C'est un prodige tellement étrange et qui se renouvelle si
continuellement, qu'il ne s'est jamais, jusqu'à présent, ni
rencontré ni lu dans l'histoire d'aucun autre saint. C'est par
l'apparition arrivée à Médina del Campo, qu'il nous faut
commencer cette relation ; non seulement parce qu'elle est la
première de ce genre dans l'ordre des temps, mais encore
parce qu'elle fut solennellement qualifiée de miraculeuse,
l'an 1615, par l'illustrissime et révérendissime seigneur don
Vigil de Quinonès, évêque de Valladolid, dans un jugement
rendu contradictoirement, selon toutes les formalités de
droit -, en présence du procureur fiscal , et devant une nom
breuse assemblée de théologiens, de jurisconsultes et de
médecins, auxquels se joignirent trois seigneurs de la
chambre du roi don Philippe III. Tous les membres du tri
bunal décidèrent à l'unanimité qu'il y avait miracle ; alors
l'évêque prononça une sentence juridique, et envoya les
pièces du procès au souverain pontife Paul V. Pour bien
saisir les circonstances de cette merveille, il est nécessaire
de reprendre les choses de plus haut.
« Notre-Seigneur, dans son infinie miséricorde , avait ac
cordé d'insignes faveurs au vénérable François de Yépès, en
lui apparaissant lui-même, et en permettant à plusieurs
saints de se montrer à lui. Depuis longtemps le serviteur de
Dieu ressentait , dans le secret de son cœur, un ardent désir
de voir son frère (saint Jean de la Croix), et un jour que
Notre-Seigneur lui apparut, il lui dit: « Seigneur, puisque
vous daignez m'accorder la grâce de voir plusieurs de vos
courtisans du ciel, ne m'accorderez -vous pas aussi le bon
heur de voir mon frère bien- aimé? — Toutes les fois, lui
répondit sa divine Majesté, que tu regarderas une parcelle
de la chair de ton frère dans la relique que tu possèdes , tu
le verras lui-même.» En disant ces paroles, il disparut.
« Animé d'une vive foi et certain de voir l'accomplisse
ment des divines promesses, le saint homme prit son reli-
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 231
quaire, et, à l'instant même, il vit son frère tel qu'il était de
son vivant, avec cette seule différence que son visage reflétait
une beauté incomparable. Il aperçut en même temps, dans
la relique, la très-sainte Vierge portant l'habit du Carmel,
et tenant entre ses bras l'enfant Jésus, dont le bras gauche
entourait le cou de sa Mère, pendant qu'il se penchait pour
poser sa main droite sur la tête du [Link] vision, qui
arriva pour la première fois le jour de l'Épiphanie l'an 1594,
est une révélation de la haute et fervente dévotion que le
bienheureux Père avait toute sa vie pratiquée envers l'auguste
Reine du ciel et son divin Fils.
« François de Yépès rendit compte de ce prodige au Père
Christophe Caro, de l'illustre compagnie de Jésus, homme
aussi savant que vraiment apostolique, qui, à cette époque,
était son confesseur. Ce saint religieux,prenant cette relique
extraordinaire, se mit à genoux avec une grande dévotion,
et en la contemplant, fut témoin d'une merveilleuse appari
tion, qui le jeta dans une admiration impossible à dire. Il
fut bien autrement étonné encore, lorsque, réunissant autour
de lui plusieurs personnes de différents âges pour vénérer
cette sainte relique, sans leur dire un seul mot de ces appa
ritions, les uns s'écrièrent qu'ils y voyaient Notre-Seigneur
Jésus-Christ crucifié, d'autres le bienheureux Père à genoux
devantuncrucifix,d'autres encore des représentations dediffé
rentessortes, et enfin un grand nombre n'apercevait absolu
ment rien. D'où le savant confesseur conclut qu'il yavait là un
profond et admirable mystère, et que Dieu, en se révélant
sous tant d'aspects différents, tenait cachés des secrets dont
les effets devaient seproduire dans les âmes de ceux à qui il
était donné de contempler ces merveilles.
« Dans ces apparitions, Dieu varie son action à l'infini.
Notre-Seigneur se montre souvent sous la figure d'un petit
enfant; quelquefois dans les bras de sa Mère, d'autres fois
entre les bras du bienheureux Père, qui, prosterné à deux
232 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
genoux, baise ses divins pieds; dans d'autres circonstances,
assis sur un nuage, tenant en main une couronne d'or qu'il
va poser sur la tête du saint ; ou bien encore porté sur le bras
gauche du Père, qui de son bras droit l'embrasse avec amour.
Ce n'est pas seulement sous la figure d'un enfant, mais
encore dans la plénitude de l'âge que le Sauveur se montre
dans les reliques du bienheureux Père. Les uns le voient, la
tête appuyée sur sa main dans l'attitude de la méditation ;
les autres, radieux de beauté et resplendissant de lumière,
d'autres dans les différentes phases de sa douloureuse Pas
sion. D'autres fois , c'est le Saint-Esprit que l'on aperçoit
sous la forme d'une colombe entourée d'une auréole de
gloire; puis c'est le très -saint Sacrement rayonnant dans
l'ostensoir, ce sont des anges et des séraphins, c'est notre
chef, le saint prophète Ëlie, notre séraphique mère Térèse
de Jésus, le précurseur Jean - Baptiste , l'apôtre saint Pierre,
sainte Catherine martyre, saint François d'Assise, saint
François Xavier tel qu'on le représente., les yeux levés au
ciel, et une foule d'autres saints. Jamais on n'a vu dans ces
reliques aucune représentation qui ne fût parfaitement
sainte. Les reflets du pinceau y sont un si merveilleux chef-
d'œuvre, que toutes les industries humaines, au témoignage
de plusieurs artistes à qui Dieu a fait la grâce de les voir,
sont impuissantes à les reproduire. C'est qu'en effet, les cou
leurs employées par les peintres de ce monde sont des sub
stances de la terre, tandis que celles qui rayonnent dans ces
saintes images sont le produit du ciel.
« Les prodiges qu'ont opérés ces innombrables appari
tions sont surtout remarquables par les effets de grâce qu'ils
ont produits dans les cœurs en les amenant à une vie plus
parfaite...
« Terminons par un prodige approuvé dans le procès de
canonisation de notre sainte mère Térèse de Jésus, et qui
prouve combien Dieu est jaloux de voir la relique de son
LES OBJETS DE LA VISION : ÉTRES INANIMÉS 233
serviteur entourée de la vénération qui lui est due. Dans le
couvent des carmélites réformées de Grenade, un soir la
mère Marie de Saint-Paul vit, après le coucher du soleil, un
éblouissant rayon de lumière sortir d'une image de notre
sainte Mère qui ornait un ermitage du jardin. Étonnée de
ce phénomène, elle examina l'endroit où s'arrêtait ce rayon,
et s'aperçut qu'il venait expirer sur un petit papier dans le
quel était enveloppée une relique de notre bienheureux Père,
qu'une des sœurs, comme on le sut depuis, avait laissée
tomber là. La Mère le prit alors, et à l'instant même la lu
mière s'évanouit. Tant est grande pour les siens la sollicitude
de la divine Providence, qui ne veut ni laisser périr, ni voir
privée du culte qui leur est dû, la plus petite parcelle de
leurs ossements. »
VI.- Les visions dont les reliques de saint Jean de la
Croix sont l'occasion et le théâtre, si extraordinaires soient
elles, n'égalent pas en merveilleux celles qu'Anna-Maria
Taïgi contemplait dans un soleil mystérieux qui était sans
cesse sous son regard et qu'elle consultaità son gré.
« Ce soleil apparut à la servante de Dieu la première fois
qu'elle prit la discipline dans son petit oratoire, peu de
temps après que Dieu l'eut appelée à la vie parfaite. Depuis
ce moment, il fut constamment devant ses regards jusqu'à
sa mort, pendant l'espace de quarante-sept ans. La pieuse
femme fut saisie d'unegrande crainte, à la vue d'une lumière
si surprenante; son confesseur lui ordonna de demander à
Dieu l'explication de ce singulier phénomène; elle reçut
pour réponse ces mots que nous transcrivons à la lettre :
«CECI EST UN MIRoIR QUE JE TE MONTRE, PoUR QUE TU sACHEs
LE BIEN ET LE MAL QUI sE FoNT*. » Le confesseur alors lui or
1 Relation du card. PEDECINI, son confesseur. Cf. P. BoUFFIER. La Vén.
Serv. de Dieu Anna-Maria Taigi, l. 5, p. 196-205.
* Ibid. Questo è uno specchio che io ti faccio vedere, perchè capis chi il
bene e il male.
234 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
donna de demander à Dieu de lui retirer les dons de ce genre,
et de communiquer ses faveurs aux vierges des cloîtres, et
non pas à une femme pauvre et mariée. La servante de Dieu
obéit : il lui fut répondu que Dieu était libre de faire ce qu'il
voulait, que personne ne devait se permettre de sonder
ses secrets, et que le confesseur devait faire son devoir et
rien de plus.
« Au commencement, la lumière du soleil avait la couleur
de la flamme , et le disque était comme de l'or mat ; à mesure
que la pieuse femme faisait des progrès dans la vertu, le
disque devenait plus éclatant et se revêtait d'une lumière
plus brillante que celle de sept soleils à la fois : sa grandeur
était celle du soleil naturel entouré de ses rayons ; elle a assuré
que sa lumière était si éclatante , qu'elle eût fatigué les yeux
les plus sains et les plus vifs. La pieuse femme la voyait de
son œil malade , qu'elle avait presque entièrement perdu , et
avec lequel elle ne pouvait pas supporter la lumière du jour,
ni distinguer aucun objet. La lumière céleste, loin de le fati
guer, le fortifiait... Le soleil était devant elle à une distance
de douze palmes, et de trois palmes au-dessus de sa tête. Il
garda toujours cette position. Au-dessus des rayons supé
rieurs, et comme à leur extrémité, était une grosse couronne
d'épines entrelacées, qui embrassait toute la dimension du
soleil, et qui le surmontait comme un diadème. Des deux
côtés de la couronne, deux épines descendaient sous le
disque, se joignant l'une à l'autre, et semblaient s'embras
ser en se croisant; et leurs pointes arquées sortaient des
deux côtés , au milieu des rayons. Au centre était une femme
assise, avec une noble majesté, le front élevé vers le ciel,
dans une contemplation extatique, et brillant de la plus vive
lumière; elle portait deux rayons sur le front, comme Moïse
descendant de la montagne ; ses pieds reposaient sur l'extré
mité inférieure du disque solaire. Le centre était éblouissant
de clarté. Des images passaient dans le soleil, comme dans
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 235
une lanterne magique, pour nous servir des expressions
mêmes de la servante de Dieu.
« Dans ce soleil mystérieux, Anna-Maria ne voyait pas seu
lement les choses physiques et morales de ce inonde, elle
pénétrait les abîmes et les hauteurs des cieux. Elle connais
sait avec une pleine assurance le sort des trépassés; elle
voyait les objets à la plus grande distance , les plus profonds
secrets de la nature et de la grâce , la physionomie des per
sonnes qu'elle ne connaissait pas, se trouvassent-elles aux
extrémités du monde, leurs plus secrètes pensées et toutes
leurs actions. L'état des consciences lui était manifesté avec
la plus grande certitude ; l'ordre des temps n'existait pas pour
elle , les événements du présent, du passé et de l'avenir étaient
à sa disposition , avec toutes leurs circonstances les plus éten
dues. Un coup d'œil sur le soleil lui suffisait, et à l'instant la
chose à laquelle sa pensée se portait devenait présente, avec
une vue immédiate et une pleine connaissance de ce qu'elle
voulait savoir. Elle voyait le monde entier, comme nous
voyons la façade d'un édifice ; en un clin d'œil , elle avait
présentes à la vue toutes les nations de la terre ; elle connais
sait les désordres qui se commettaient au milieu d'elles et
les malheurs qui devaient les frapper, la cause de leurs maux
et les remèdes qui auraient pu les guérir, les dispositions des
individus, l'état de chaque peuple et la situation du genre hu
main. Par cette grâce extraordinaire et vraiment sans exemple,
Anna-Maria possédait et goûtait la connaissance de toutes
choses en Dieu , autant qu'on peut la goûter dans cette vie. . .
« D'après un homme fort expérimenté dans les choses
mystiques, ce signe symbolique du soleilreprésentaitla divine
Sagesse incarnée , qui y résidait d'une manière spéciale. En
effet, le disque lumineux représentait la divinité ; la couronne et
les deux longues épines qui formaient une croix, indiquaient
la nature humaine et ses principaux mystères douloureux.
La majestueuse femme montrée dans le soleil mystérieux ,
236 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
assise dans l'attitude de la contemplation, avec les deux
rayons qui s'élevaient sur sa tête, représentait la sagesse
incréée, source de toute lumière...
« Anna-Maria était de la plus grande circonspection pour
porter ses yeux sur le soleil ; elle ne le faisait que pour la
gloire de Dieu, ou par charité en vue du bien spirituel des
âmes, ou par obéissance et d'après une impulsion divine qui
la pénétrait jusqu'à la moelle des os d'une impression de
crainte; elle avoue que, purement passive, elle ne voyait
que ce que Dieu voulait lui manifester ; il se présentait par
fois des choses qu'elle ne cherchait pas et ne pouvait pas
chercher, d'autres qu'elle ne comprenait pas et dont elle
s'abstenait de demander l'explication... Elle possédait le don
du soleil d'une manière stable et continuelle , et elle l'avait
toujours devant les yeux partout où elle allait, jour et nuit.
Des objets passaient continuellement dans le soleil, quelque
fois au naturel: des courriers, des batailles, etc.; quelque
fois des symboles allégoriques : des couronnes, des calices
d'or, des pierres précieuses, des poignards, des faisceaux
d'épines, des réseaux, des boulets, des bombes incendiaires.
Les rayons du soleil s'ouvraient pour verser du sang ; tantôt
paraissaient d'épais nuages, tantôt une pluie d'or, et autres
choses de tout genre... C'était comme un mouvement conti
nuel ; mais si Anna-Maria regardait le soleil pour y voir un
objet déterminé , tous les signes allégoriques disparaissaient,
et l'objet qu'elle cherchait se faisait voir clairement. Il sem
blait , en un mot , que le don était soumis à sa volonté et à
son désir, et cela continuellement, puisque ce fut toujours
ainsi pendant quarante-sept ans. »
On peut voir dans l'auteur1 à qui nous empruntons ces
extraits d'intéressants détails sur ce merveilleux soleil : ce que
nous avons cité suffit à notre dessein.
1 P. Bodffier. La V. Anna Taïgi, d'après les documents authentiques du
procès de sa béatification, 1. 5.
~*-t» —»""—
LES OBJETS DE LA VISION: ÊTRES INANIMÉS 237
VII.- Sur cette matière des apparitions nous signalerons
encore, en finissant, deux sortes de faits quisemblent con
stituer de véritables manifestations surnaturelles, et qui
rentrent ainsi dans le cadre que nous avons essayé de
remplir.
Saint Erry", moine de Saint-Germain, raconte de lui
même, que s'étant rendu de son monastère à l'église cathé
drale de Soissons, pour ycélébrer la fête de saint Germain,
les cloches sonnèrent d'elles-mêmes jusqu'au moment où lui
et ses compagnons eurent franchi le seuil de la basilique,
qu'ils trouvèrent entièrement déserte.
Quatre visiteurs vinrent voir dans sa solitude Pierre de
Mourron*, qui devait être le pape saint Célestin, et passèrent
trois jours à s'édifier de sa conversation, et à prier avec lui.
Pendant tout ce temps, ils entendirent le son harmonieux
d'un grand nombre de belles cloches, quoiqu'il n'y eût pas
de cloches en cet endroit, et qu'il fût trop distant de toute
habitation humaine pour qu'aucun bruit de ce genre pût
naturellement arriverjusque là.Après eux, plusieurs autres
entendirent également ces cloches mystérieuses, et ce son
merveilleux, entendu une première fois, continuait à réson
ner à leurs oreilles, toujours et partout, excepté à la ville et
dans les camps. Quant aux frères qui habitaient avec le
1 BB. 24 jun., t.25, p. 713, n. 15: Jamque nobis atrium ecclesiæ subeun
tibus, signa solitum dedere clangorem.
2 BB. 19 maii, t. 17, p. 424, n. 12 et 13: At illi cœperunt audire auditum
multarum et magnarum campanarum; locus tamen ille ita remotus erat
ab habitationibus hominum, quod nunquam sonus alicujus campanæ po
tuisset ibi audiri : unde stupefacti sunt. Post istos quatuor, plures audie
runt sonum campanarum scilicet in prædicto loco; et postquam ibi audi
vissent, ubique audiebant, excepto intra urbem vel castra. Fratres vero qui
erant in illo loco, omnes audiebant; et secundum diem majoris festivitatis,
ita plurimarum campanarum sonum audiebant. Omnes quidem Fratres
audiebant, sed non omnes æqualiter; quia unus apertius altero, et pluri
marum campanarum et diversarum. Quidam Frater audiebat unam campa
nam quæ dulciorem sonum reddebat omnibus aliis, et hæc pulsabatur cum
elevabatur Corpus Domini.
238 pHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
bienheureux, ils jouissaient tous de ce carillon, plus ou
moins éclatant, selon le degré des solennités; cependant il
n'était pas le même pour tous, ce qui ajoutait au prodige.
L'un d'eux, en particulier, entendait une cloche plus douce et
plus sonore, au moment du sacrifice où le prêtre élève dans
ses mains le corps du Seigneur.
C'est principalement à la mort des serviteurs de Dieu et à
la translation de leurs reliques, que ce miracle se produit, et
il est incroyable combien souvent il reparaît dans les actes
des saints. Nous citerons, parmi une infinité d'autres, les
noms de saint Ludger * premier évêque de Munster, de saint
Conon * moine de l'Ordre de Saint-Basile, de saint Alde
brand* évêque de Fossombrone, du solitaire saint Vivald*,
du bienheureux Grégoire * ermite de Saint-Augustin, de
saint Isidore ° laboureur, de saint Théobald " de la Badie
camaldule, de saint Boniface * archevêque de Mayence, du
bienheureux Henri° de Treviso, de saint Bernard d'Arce,
honoré dans l'Abruzze, et dans l'office duquel on rappelle le
prodige.
VIII. - Le second prodige dont nous voulonsparler, est
celui des flambeauxet des lampes qui s'allument ou se ral
lument miraculeusement.
La bienheureuse Élisabeth , fille du roi de Hongrie
1 ALTFRID. Episc. BB. 26 mart., t. 9, p. 649, n. 18.
2 BB. 28 mart., t. 9, p. 731, n.3.
3 FERD. UGHELLo. BB. 1 maii, t. 14, p. 163, n. 7.
* DIoNYs. PoLINARI. BB. 1 maii, t. 14, p. 164, n. 2.
5 BB. 4 maii, t. 14, p. 541, n. 5.
6 JoAN. Diac. BB. 15 maii, t. 16, p. 515, n. 11.
7 DoMINIC. PAssoNI. BB. 1 jun.,t. 21, p. 135, n. 57.
* WILLIBAD. BB. 5 jun., t. 21, p. 464, n. 7.
* PETR. DoMINIC. Ep. Tarvisin. BB. 10 jun., t. 22, p. 368, n. 25.
1º BB. 14 oct., t. 54, p. 628. Hym. Vesp.
Translatione corporis
Campanis Arpinensibus
Fit sonus intus et foris
Nullis illas pulsantibus.
" GERM. MURERI. BB. 6 mai, t. 15, p. 127, n. 23: Dum itajaceret, ora
LES OBJETS DE LA VISION : ÊTRES INANIMÉS 239
André III, et religieuse de l'Ordre de Saint-Dominique,
étendue sur son lit par une paralysie mortelle, et dans
l'impuissance de faire le moindre mouvement, soupirait,
une nuit, après la lumière du jour, quand tout à coup la
lampe de sa cellule se ralluma et jeta une si vive clarté que
l'infirmière qui veillait la malade fut réveillée en sursaut.
Le saint abbé Mayeul" voulait que, selon une louable cou
tume, un cierge demeurât constamment allumé au milieu
de ses religieux pendant leur [Link], une fois qu'il
voyageait avec quelques-uns de ses frères, la lumière s'é
teignit, et l'heure de Matinesvenue, les religieux ne savaient
comment rallumer leurflambeau, le foyer n'ayant plus que
des cendres, et les serviteurs s'étant retirés. Cependant
Mayeul commence l'office, et quand on en fut venu là, le
frère qui devait réciter par cœur la leçon demanda la béné
diction. Au moment où le saint abbé prononça la formule,
comme si une flamme divine était sortie de sa bouche, le
cierge se trouva allumé.
Un témoin oculaire déposa, dans le procès de canonisation
de saint François de Paule, qu'un jour le serviteur de Dieu,
agenouillé au pied de l'autel, alluma les cierges qui étaient
sur l'autel pour le sacrifice, en étendant à distance, et
sans qu'il y eût aucun contact, un flambeau allumé qu'il
tenait à la main.
Ces merveilles se produisent souvent auprès des reliques
des saints. Les exemples en sont infinis. Les sœurs de sainte
tioni intenta, quæ in cubicello pendebat extincta lampas cœlitus accensa
fuit, multoque clarius solito lumen dare cœpit.
1 NALGoDE. BB. 11 maii,t. 15, p. 63, n. 28: Cum unus e Fratribus ex
corde lectionem dicturus, benedictionem expetit, sub eodem momento quo
vir Domini benedictionem dabat, divinus cereum ignis invasit, ac si ex ore
Abbatis ignis pro benedictione fluxisset.
2 Ex Processu. BB. 2 april., t. 10, p. 131, n. 51. Franciscus genuflexus
ante dictum altare tenens manibus candelam accensam ostendit illam can
delam candelis extinctis quæ in altari erant; et statim sunt accensæ, quam
vis abilla quæ erat accensa, non accederentur.
240 PHÉNOM. DE L'ORDRE INTELLECTUEL : LES VISIONS
Hildegarde 1 virent plusieurs fois un cierge placé sur son
tombeau se rallumer de lui-même. Dans les translations des
reliques du patriarche saint Benoît*, de saint Augustin3
apôtre de VAngleterre, de saint Gengoul* martyr de Bour
gogne, de sainte Guiborade5 vierge et martyre, de sainte
Rictrude6 abbesse de Marchiennes en Flandre, et d'un grand
nombre d'autres , ce prodige se renouvelle avec des circon
stances diverses , mais attestant toujours une sorte d'affinité
et de sympathie entre la lumière du ciel et celle de la terre.
1 BB. 17 sept., t. 45, p. 698, n. 4. Item dicit, quod viderit candelam
ardentem super tumbam ejus, cum cantabatur Missa pro defunctis. Qua
extincta, Evangelio uicepto, per se est accensa, non semel, sed saepius.
2 Aimoin. Miracul. S. Bened. BB. 21 mart., t. 9, p. 330, n. 15: Et ecce,
in ipso basilicse sancti Benedicti egressu, orta cum vento pluvia cereos ad
bonorem Dei ac sanctorum ejus accensos, funditus extinxit. Sed antequam
portam castri ipsius monasterii egrederentur, et serenitas rediit, et cerei
divinitus reaccensi , inspicientibus cunctis , per aliquod viae spatium nullis
rentorum flatibus extingui potuerunt. Simili modo , dum peractis pro qui-
bus ierant, sanctas Reliquias a tabernaculo sub quo manserant extulissent ,
lucernae extinctae , divinaque virtute illuminatae, nullo aurarum spiramine
lumen amiserunt, donec a terra S. Benedicti Sanctorum progrederentur
pignora.
a Gocelin. BB. 26 maii, 1. 19, p. 433, n. 19.
* BB. 11 maii, t. 15, p. 648, n. 7.
8 Hepidann. BB. 2 maii, 1. 14, p. 311, n. 1.
» BB. 12 maii, 1. 16, p. 105, n. 32.
CHAPITRE XV
LES PAROLES SURNATURELLES
Les paroles surnaturelles diffèrent des visions. — Il n'est pas requis qu'elles
soient comprises de celui qui les entend. — Comme les visions, les pa
roles sont de trois ordres: auriculaires, imaginaires, intellectuelles. —
Perfection relativo de ces trois espèces. — Les paroles auriculaires , de
qui elles procèdent, et leur mode d'exécution. — Les paroles imaginaires,
leurs diverses manières de se produire, leur distinction des paroles
surnaturelles vocales , et des paroles intérieures purement naturelles. —
Elles se font entendre durant le sommeil, dans la veille, avec ou sans
suspension des sens; jamais au plus haut point de l'extase. — Leurs
causes. — Notion des paroles intellectuelles, et les marques qui les
distinguent des visions du même ordre. — Le secret de leur réalisation
dans l'esprit. — La classification que fait saint Jean de la Croix des
paroles mystiques, en successives, formelles et substantielles. — Les
paroles successives à la fois naturelles et surnaturelles ; — Les illusions
auxquelles elles exposent et les signes qui distinguent les véritables. —
Les paroles formelles, leur extension. — Les paroles substantielles;
elles embrassent les trois genres, mais principalement les paroles in
tellectuelles.
I. — Après les visions, nous avons à étudier les paroles
de l'ordre mystique. Ce langage, qu'il soit extérieur ou in
térieur, est toujours surnaturel, et conséquemment diffère
de celui par lequel l'homme communique sa pensée ou re
çoit la confidence d'une pensée étrangère. Nous constaterons
tout à l'heure les différences.
Les paroles se distinguent aussi des visions. Les visions
présentent au regard de l'esprit des réalités ou des images à
contempler, tandis que les paroles sont des formules qui
II 16
242 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
énoncent des affirmations ou des volontés. De plus, les vi
sions peuvent se produire sans paroles, et les paroles peuvent
également n'être pas accompagnées de visions.
IL — Autre remarque. De quelque nature que soient les
paroles surnaturelles , il n'est pas absolument requis que le
sujet à qui elles sont adressées , les comprenne. Elles sont
dites parfois dans un idiome inconnu, ou dan s un énoncé qui
ne s'éclaircira que plus tard.
Au plus fort de ses peines intérieures, sainte Chantai eut
une vision. Un matin, étant au lit, un peu assoupie, il lui
semblait qu'elle était dans un chariot rempli de voyageurs, et
que , passant devant une église , elle voulut y entrer par la
grande porte, qui était ouverte; mais elle se sentit re-
' poussée , et elle entendit distinctement une voix qui lui dit :
« Il faut passer outre , et aller plus loin. Jamais tu n'en
treras au sacré repos des enfants de Dieu que par la porte
de Saint -Claude. » Elle ne comprit rien alors à cette vi
sion, sinon que ses peines cesseraient un jour. Aussi, quand
elles devenaient plus vives, elle se disait : Patience, mon âme,
Dieu t'a promis que tu entrerais au sacré repos de ses enfants
' par la porte de Saint-Claude. » Ce fut, en effet, dans l'église
de Saint-Claude que , plusieurs années après , sainte Chantai
se mit sous la conduite de saint François de Sales , et que la
paix lui fut rendue. La veille du jour où elle devait entre
prendre ce pèlerinage de Saint-Claude, sa vision d'autrefois
lui revint à l'esprit, si claire et si vive, qu'elle ne put douter
que le moment de sa réalisation ne fût enfin venu f.
1IL— Parmi les paroles surnaturelles, les unes frappent
les sens extérieurs, les autres retentissent dans l'intime de
l'âme, tantôt d'une manière sensible, tantôt en s'adressant
directement à l'entendement; ce qui ramène l'ordre adopté
pour les visions , c'est-à-dire que les paroles sont : intellec-
1 Cf. BoogauB. Histoire de S1e Chantai, c. 6, t. 1, p. 160.
LES PAROLES SURNATURELLES 243
tuelles, imaginaires ou corporelles". Ces dernières, partant
de l'organe de la voix pour aller à l'organe de l'ouïe, sont
naturellement appelées vocales et auriculaires.
La perfection relative de cestrois sortes de paroles est ab
solument la même que celle qui existe dans les trois espèces
de visions.
Comme dans la vision, la parole intellectuelle* occupe le
premier rang, et la parole auriculaire* le dernier; d'où les
Mystiques concluent que les paroles vocales s'adressent com
munément aux commençants et aux imparfaits, les paroles
imaginaires à ceux qui progressent, et les paroles intellec
tuelles aux âmes les plus avancées.
Nous avons indiqué, en traitant des visions, les fondements
de cette hiérarchie, et nous avons fait des réserves. Ces ré
serves, nous les renouvelons ici. Si Dieu ne parle presque
jamais aux imparfaits par une communication purement in
tellectuelle, et s'il réserve cette façon sublime de converser
pour quelques rares privilégiés*, il est moins avare des pa
roles vocales et imaginaires. Il les fait entendre indistincte
1 ALvAREz de PAz, De grad. contempl. l. 5, P. 3, c. 6, n. 6,t. 6, p. 569:
Hæc locutio triplex est. Altera vocibus exterioribus formata, quam aures
corporis audiunt, et per eam intellectus audientis illustratur et affectus
accenditur. Altera Dei locutio non aure corporis auditur sed imaginatione
concipitur, dum Dominus per seipsum vel per aliquem Angelum formatin
imaginatione hominis ea verba, easque sententias quas vult ab ipso intelligi,
quibusque oportet eum de rebus utilibus edoceri. Tertia locutio Dei non
sonat in aure corporis, nec percipitur imaginatione capitis, sed pure spiri
tualiter intellectu mentis.
2 Voss, Direct. [Link]. SCARAMELLI, l. 2, P. 2, c. 2, a.3, p.398 : Lo
cutiones intellectuales sunt omnium perfectissimæ et sublimissimæ.
3 Ibid., a. 1, monita, n. 1, p.385 : Locutiones auriculariæ, licet quandoque
etiam personis perfectis concedantur, ordinarie tamen animabus imperfec
tis quæ ad perfectionem tendere incipiunt, et sublimiorum communicatio
num nondum sunt capaces, impertiri solent. Deus enim, qui omnia in nu
mero, pondere et mensura operatur, ejusmodi animas per gratias sensibiles a
rebus sensibilibus avellere et ad cœlestia et divina elevare intendit.
4 ScHRAM, Theol. myst. § 543,t. 2, p. 265 : Deus quandoque ex speciali
privilegio cum animabus perfectis et contemplativis pure intellectualiter
loquitur.
244 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
ment à ceux qui entrent dans la carrière, à ceux qui avancent
et à ceux qui touchent au sommet. Les récits bibliques et les
annales des saints l'attestent pleinement, ainsi qu'on a pu en
juger par les nombreuses apparitions que nous avons rappor
tées.
IV.— Nous l'avons déjà dit, la parole auriculaire consiste
dans une communication sensible qui retentit aux oreilles du
corps, qu'il y ait ou non vision correspondante. Elle peut
procéder des différents objets que nous avons reconnus dans
la vision.
L'Ancien et le Nouveau Testament attestent que Dieu a
plus d'une fois révélé, par la parole, sa présence et ses volon
tés. Adam1 et Ève entendent sa voix dans le paradis terrestre,
et se cachent dë frayeur. Samuel2 s'éveille par trois fois, au
bruit de la voix qui l'appelle. Pendant que Jésus-Christ est
baptisé dans le Jourdain , dn entend retentir du ciel ces pa
roles : « Celui-ci est mon Fils, en qui j'ai mis toutes mes
complaisances 3. » La même déclaration frappe les oreilles des
trois apôtres dans la scène de la transfiguration4. Et une troi
sième fois , le Sauveur demandant à son Père de glorifier son
nom en lui rendant témoignage devant la multitude des Juifs
réunis à Jérusalem pour la fête de Pàque, la voix du Père
céleste éclate du ciel comme un coup de tonnerre : « Je l'ai
glorifié, et je le glorifierai encore5. »
Jésus -Christ, depuis sa glorieuse ascension, a fait plus
d'une fois entendre sa parole d'une manière sensible, par
exemple, à saint Paul et à ses compagnons sur le chemin de
Damas, lorsque, terrassant le futur apôtre des Gentils, il lui
dit: « Saul, Saul! pourquoi me persécutes-tu6?» De même,
1 Gen. m, 9 et 10.
* I Reg. m, 3-10.
3 Matth. in, 11.
« Matth. xvii, S.
8 Joan. m, 28.
« Act. u, 4, 7.
LES PAROLES SURNATURELLES 245
au Docteur angélique1, par la bouche du crucifix devant le
quel il était prosterné : « Thomas, vous avez bien écrit de
moi ; que voulez -vous en récompense? » A quoi le saint ré
pondit : « Nulle autre chose que vous, Seigneur! » Un jour
que saint Jean de Matha 2 priait devant un crucifix , dans l'é
glise de Saint -Victor de Paris, il entendit par trois fois une
voix qui lui disait ces paroles des Proverbes 3 : « Applique-toi
à la sagesse, mon fils, et tu réjouiras mon cœur. »
Ces manifestations sensibles se sont souvent répétées, par
tant soit de l'Eucharistie, soit des images du Sauveur.
Les anges, ainsi que nous l'avons vu, parlent également
aux hommes dans leurs apparitions corporelles. Il arrive
même assez fréquemment que, sans apparaître, ils font en
tendre des paroles sensibles. Agar4, chassée de la maison de
son maître, errait dans le désert, et ne trouvant pas d'eau
pour se désaltérer, elle et son fils Ismaël, elle laissa l'enfant
couché sous un arbre, s'éloigna à une portée d'arc, et s'assit
vis-à-vis en disant : Je ne verrai pas mourir mon enfant. Et
là, élevant sa voix, elle se mit à pleurer. Or, Dieu écouta
la voix de l'enfant qui pleurait aussi ; et son ange appela
Agar, du ciel, et lui dit : « Agar, que fais-tu là? Prends cou
rage, Dieu a exaucé les pleurs de l'enfant. Lève-toi, prends
ton fils, et tiens -le par la main, car j'en ferai le chef d'un
grand peuple. » Et en même temps Dieu ouvrit les yeux à la
mère; elle vit un puits plein d'eau, où elle emplit son vais
seau et en donna à boire à Ismaël.
A la naissance du Sauveur, une multitude d'esprits cé
lestes remplissent l'air de leurs chants de louange, pour aver-
1 Gcill. de Thoco. BB:7 mart., t. 7, p. 669, n. 35 : Thoma, bene scripsisti de
me : qnam recipies a me pro tuo labore mercedem? Qui reepondit : Domine,
non nisi te. — Et tune scribebat tertiam paitem Summae de Ghristi passions
et resurrectione.
2 Ribadeneira, Vie des Saints, 17 déc., t. 12, p. 238.
3 Prov. xxvii, 11.
* Gen. m, 14-19.
246 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
tir les bergers de la grande nouvelle, sans cependant se mon
trer à eux1.
Avant d'apparaître visiblement à Jeanne d'Arc , et de lui
dénoncer la mission que Dieu lui donne de sauver la France ,
l'archange saint Michel lui fait à plusieurs reprises entendre
sa voix.
« C'est Jeanne d'Arc elle-même qui parle ; ce sont ses juges
qui ont fait écrire ses paroles dans la rédaction officielle de
son procès. Elle raconte « qu'à l'âge de treize ans (cela re
porte à l'an 1425), elle eut une voix de Dieu qui l'appela. C'é
tait un jour d'été, à l'heure de midi , dans le jardin de son
père. La voix se fit entendre d'elle, à droite, du côté de l'é
glise , et une grande clarté lui apparut au même lieu ; et ra
rement depuis elle entendit la voix sans qu'elle vît en même
temps cette lumière. La première fois , elle eut grand'peur ;
mais elle se rassura et trouva que la voix était digne ; et elle
déclare à ses juges qu'elle lui venait de Dieu. A la troisième
fois, elle connut que c'était la voix d'un ange. C'était, comme
elle le sut plus tard, l'archange saint Michel2. »
Plus tard , sainte Catherine et sainte Marguerite 3 apparaî
tront aussi à la Pucelle d'Orléans. Qu'il s'agisse de l'archange
ou des saintes , qu'elle les voie ou qu'elle les entende seule
ment, elle les appelle toujours ses Voix, parce qu'ils ne se
montrent à elle que pour lui parler.
Ce que nous avons rapporté de la très -sainte Vierge
et des bienheureux, témoigne suffisamment que les pa
roles se mêlent toujours, ou presque toujours, aux appa
ritions.
Les âmes du purgatoire, nous l'avons dit aussi , se mani
festent bien des fois par des cris plaintifs, en appelant les
amis dont elles réclament le secours. Plus souvent encore les
1 Luc. n, 13.
» H. Wallon , Jeanne d'Arc, 1. 1, II , t. 1 , p. 86.
3 Ibid., 1. 7, t. 2, p. 79 et passim.
LES PAROLES SURNATURELLES 247
démons et les damnés accusent leur présence parles clameurs
et les paroles qu'ils font entendre.
Les animaux eux-mêmes parlent quelquefois, témoin
l'ânesse de Balaam , à qui le Seigneur ouvrit la bouche , dit
l'Écriture1, pour reprocher à son maître les mauvais traite
ments qu'il lui faisait subir.
Comment se produisent ces sons extérieurs?
Pour Notre-Seigneur et sa très-sainte Mère, qui ont leurs
propres corps , rien n'empêche d'admettre qu'ils articulent
naturellement les paroles qu'ils adressent, en supposant tou
tefois leur présence personnelle dans les apparitions.
S'il s'agit de Dieu, des anges, bons ou mauvais, des âmes
séparées, il faut évidemment recourir à une autre interpréta
tion. Quand ces paroles procèdent d'apparitions réelles, sous
une forme humaine ou animale , il suffit de supposer que le
principe organisateur et moteur de ces formes extérieures,
quel qu'il soit, imprime aux éléments matériels dont elles se
composent, un mouvement analogue à celui de nos organes
dans le jeu de la parole. S'il n'y a point de vision externe, les
sons qui frappent les oreilles seront dus à des vibrations de
l'air, réalisées par une cause surnaturelle. Les esprits n'ont
pas besoin d'organes pour produire ces mouvements pure
ment physiques*.
On ne saurait douter que les démons ne soient la cause
"véritable et immédiate des paroles qu'ils font entendre3. A
1 Num. XIII, 28-30.
* Thyileus. De loc. infestis, c. 20, n. 1, p. 80 : Hinc est quod spiritus in voce,
clamore, gêmitu, risu, cantu formandis, nullis organis, quemadmodum
hommes, atque animalia quae voces formant, opus habeant. Non indigent ore,
nonlingua, nonpalatio,nonlabiis, non dentibus, quarin articulatamagisvoce
requiruntur. Non pulmone arteria, sive gutture, corde, gurgulione cum
•viginti suis musculis, quae ad alias non ita articulatas necessaria sunt.
s Schbah, Theol. myst. § 539, schol. 4, t. 2, p. 258 : Etiam daemon qui,
veluti Dei simia, divina aeinulatur, verba humanis similia formare potest...
Hebc plura alia in nostram perniciem diabolus facere potest , ita ut non
solum fictitie et apparenter, sed reipsa sonos excitet , qui voces humanas
imitentur.
248 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
plus forte raison doit-on en dire autant des anges fidèles, qui
ont une plus grande liberté d'action sur la nature. On peut
même admettre l'opinion commune selon laquelle, quand
Dieu, le Sauveur Jésus, les âmes bienheureuses ou souffrantes
parlent , ce sont les anges qui exécutent les vibrations exté
rieures d'où résultent les sons, quoiqu'il n'y ait point de ré
pugnance, nous en avons plusieurs fois fait la remarque, à
ce que les esprits célestes ne soient cause que des paroles
prononcées en leur nom, et que Dieu, Jésus-Christ, les saints
du ciel et les âmes du purgatoire produisent eux-mêmes les
paroles qu'ils adressent aux vivants.
V. — Les paroles imaginaires se font entendre sensible
ment à l'âme, sans qu'il y ait au dehors aucune impression
organique. Elles n'ont de réalité que dans l'imagination, et
cependant elles retentissent à l'oreille de l'âme plus nettement
que si elles affectaient dans le corps le sens de l'ouïe.
« Ce sont, dit sainte Térèse1, des paroles parfaitement
distinctes; mais on ne les entend pas des oreilles du corps;
l'âme, néanmoins, les entend bien plus clairement que si
elles lui arrivaient par les sens : on aurait beau résister pour
ne pas les entendre, tout effort est inutile. »
On se demande peut-être comment peuvent se produire
ces paroles à la fois sensibles et intérieures. Nous répondons
qu'elles se produisent de la même manière que les visions
imaginaires. "Tout ce qui peut affecter nos sens externes a sa
représentation correspondante dans l'imagination2, avec cette
différence que l'imagination multiplie et nuance à son gré
i Sa Vie, ch. 25.
* Scuram, Th. mijst. § 542, schol. 1 , t. 2, p. 263 : Praeter modum auditu
auris verba articulata percipiendi , dantur alii modi verba faciendi et au-
diendi... Sic in ipsis sensibus exlernis sensibitia aliter percipit auris au-
diendo, et oculus videndo. Item in sensibus internis, phantasia sic imagi-
natur quasi sic audiat, et aliter imaginatur quasi videat , et ita quasi audit
et viJet, et quidem suomodo perfectius quam sensus externi, quia ad plura
et etiam absentia se extendit , quin tamen interius audiat et videat , prout
per alios sensus exterius contingit.
LES PAROLES SURNATURELLES , 249
les objets, tandis que les sens corporels les saisissent tels
qu'ils sont en réalité , et souvent n'en reçoivent qu'une im
pression imparfaite et affaiblie.
Quoique ces paroles soient intérieures , elles semblent par
fois venir de loin , descendre du ciel , partir d'un lieu déter
miné plus ou moins rapproché, ou même monter du cœur de
celui qui les entend , quoique articulées par une voix étran
gère 1 : la bienheureuse Étiennette de Soncino entendait une
voix qui lui criait du fond du cœur : Charité, charité, cha
rité 2 !
De là résulte une grande difficulté de distinguer ces com
munications surnaturelles des sons véritablement extérieurs.
Les règles que nous avons tracées pour la distinction des vi
sions corporelles et représentatives, reviennent ici. Quand la
même voix retentit aux oreilles d'un certain nombre, le pro
dige doit être tenu pour extérieur. Si, au contraire, un seul
entend des paroles qui échappent entièrement à ceux qui sont
auprès de lui, surtout si ces paroles s'imposent malgré le
bruit du dehors et les efforts que l'on ferait pour détourner
l'attention, c'est alors un fait purement intérieur, et comme
ce fait revêt cependant une forme sensible, il revient de droit
à l'imagination.
Il faut encore éviter un autre écueil , qui est de confondre
les paroles intérieures surnaturelles avec celles qui pro
viennent de notre fond. Le cardinal Bona décrit ainsi les si
gnes qui permettent de démêler ces deux genres de paroles.
« Les discours de notre propre entendement et de notre
imagination , dit cet auteur3, 'se distinguent des discours de
1 Alvarez de Paz. De grad. contempl. 1. 5 , P. 3 , c. 6 , t. 6 , p. 570 :
Sed haec verba , licet a Deo vel Angelo in ipsa hominis orantis vel contem-
plantis imaginatione formentur, tamen ita disponuntur ut interduni videantur
e cœlo descendere, interdum juxta audientem vel a longe proferil, interdum
ex ipso penetrali cordis assurgere.
2 Jean de Sainte-Mame. Les Vies et actions mémorables des saintes et
bienheureuses filles de fOrdre de Saint- Dominique , 1. 3, c. 7, 1. 1, p. 698.
3 De discret, spirit. c. 8, n. 3, p. 254 : Proprii intellectus seu phantasiae
250 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
Dieu, en ce que, lorsque ce sont nos puissances naturelles qui
parlent, elles ordonnent et disposent ce qu'elles nous disent,
et il est en notre pouvoir de nous en détourner, quand il nous
plaît. Mais lorsque c'est Dieu qui nous parle, nos puissances
se taisent et écoutent , et ne peuvent ni détourner la pensée
des choses qu'on a entendues ni les rejeter. De plus, les choses
que Dieu dit sont très -éloignées de l'intelligence humaine,
et il fait entendre tant de choses en un si court espace de
temps, qu'il serait impossible à l'esprit humain de les con
cevoir si promptement. C'est un signe encore que Dieu a
parlé, si les choses qu'on a ouïes ne sortent jamais de la
mémoire, si l'on n'y a nullement pensé avant de les avoir re
çues ; si on garde un souvenir fidèle, non seulement du sens,
mais aussi de toutes les expressions; si elles sont conformes à
l'Écriture sainte et à la doctrine de l'Église ; si elles éclairent
l'âme, la fortifient et l'excitent à la perfection. »
Sainte Térèse , à qui Bona emprunte l'ensemble de ces rè
gles, insiste sur la dernière, celle des effets, et la présente
comme la plus décisive : « Il y a encore une autre marque, la
plus évidente de toutes, dit-elle1, c'est que les paroles qui
viennent de l'entendement ne produisent aucun eflet , tandis
que celles qui viennent de Dieu sont paroles et œuvres tout
ensemble. »
VI.— Ces entretiens surnaturels ont lieu, ainsi que les vi
sions du même genre, durant la veille ou pendant le sommeil.
locutiones his signis discernuntur a divinis , quia , cum potentiae nostrae lo-
quuntur, ipsae ea quae dicunt, ordinantet disponunt, situmque est in nostra
potestate ab iis, cum libuerit , divertere. Cum vero Deas loquitur, potentiae
nostrae silent et audiunt , nec cogitationem ab auditis avertere , aut illa reji-
cere possunt. Deinde, quae a Deo dicuntur, procul ab humana intelligentia
remota sunt , brevissimoque temporis spatio adeo multa audiuntur, ut nullo
modo potuerint ab bumano ingenio tam cito excogitari.— Indicia sunt divinae
loquutionis , si verba audita memoria non excidant ; si nulla de iis praecessit
cogitatio, si audiens non sententiae, sed singulorum verborum postea memi-
nerit; si consona Sacrae Scripturae et Ecclesiae doctrinae sint; si animam
illuminent, corroborent, et ad perfectionem impellant.
» Sa Vie, ch. 25.
LES PAROLES SURNATURELLES
Dans la veille , ils se produisent avec ou sans la suspension
des sens, au milieu des occupations les plus absorbantes,
comme dans le silence et le recueillement de la contempla
tion*.
Les Mystiques postérieurs à sainte Térèse font cette ré
serve, que les paroles intérieures ne sauraient se produire au
plus haut point de l'extase, parce que en cet état l'âme est
passive, et que le jeu de ses facultés impérées, parmi les
quelles se range l'imagination, est suspendu. Mais citons
plutôt sainte Térèse , à laquelle nous renvoient tous ces au
teurs 2.
« Qu'on le remarque bien, dit-elle3, si l'âme a de ces vi
sions ou entend de ces paroles , ce n'est jamais , à mon avis ,
quand le ravissement est à son plus haut degré. Car, durant
ce temps, comme je l'ai précédemment expliqué, toutes les
puissances de l'âme étant entièrement perdues en Dieu, elle
ne peut ni voir, ni écouter, ni entendre. Elle est alors tout
entière en la puissance d'autrui , et durant ce temps , qui est
fort court, il me semble que Dieu ne lui laisse point de liberté
pour quoi que ce soit. Mais , une fois que ce temps si court
est passé , et que l'âme persévère encore dans le ravissement ,
c'est alors que les visions et les paroles peuvent se produire ;
car les puissances , sans être entièrement perdues , demeu
rent néanmoins presque sans action ; elles sont comme
absorbées, et inhabiles à former aucun raisonnement. »
Selon Bona *, cette communication divine par la parole in-
i Voss , Direct, myst. Comp. Scabamelli , 1. 2 , p. 2, c. 2 , a. 2 , p. 387 : In
raptuum intervallis autem , quum potentia quaedam et speciatim imagina-
tiva, soluta et ad suas operationcs libera reddatur, locutiones imaginariae
contingere possunt. Interdum denique audiuntur etiam extra orationem et
contemplationem , dum anima exterioribus operationibus distrahitur et
occupatur.
* Ci. Scaramelli, Dirett. Mist. Tratt. 4, c. 12, n. 145 , p. 300. — Schram ,
[Link]. § 541, schol. 3, t. 2, p. 261.
» Sa Vie, ch. 25.
* De discret, spir. c. 8, n. 3, p. 252 : Solet frequentius haec mystica Dei
2b2 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
térieure se réalise de préférence pendant le sommeil, à cause
du calme profond de l'âme en cet état. Et il allègue, à l'appui
de son assertion , ce passage des Nombres 1 : « S'il se trouve
parmi vous un prophète du Seigneur, je lui apparaîtrai en
vision ou je lui parlerai en songe ; » et cet autre de Job* : « Dieu
parle par les songes, dans les visions de la nuit, pendant que
les hommes sont dans l'assoupissement du sommeil et qu'ils
reposent sur leurs- lits ; c'est alors qu'il ouvre l'oreille des
mortels, pour leur faire entendre ses avertissements. »
VII. — Pour ne point tomber dans des répétitions fasti
dieuses , nous ne nous étendrons pas sur le principe des pa
roles imaginaires. Il est démontré, parles récits de l'Écriture
et l'expérience ininterrompue des siècles , que Dieu fait en
tendre sa parole aux hommes dans le cercle de leur imagina
tion. La plupart des révélations prophétiques énoncées sous
une forme sensible, se consommaient ainsi dans cette partie
de l'esprit où l'homme recueille et combine les images des
corps. Notre-Seigneur, la très-sainte Vierge , les anges et les
bienheureux , ne se montrent généralement en vision repré
sentative que pour converser avec les hommes. On peut en
dire autant des âmes du purgatoire , quoique celles-ci appa
raissent assez souvent sans proférer aucune parole, témoi
gnant suffisamment par leur attitude triste et suppliante
qu'elles viennent intéresser à leur sort leurs amis de la terre.
Pour les esprits réprouvés , il est également constant qu'ils
se manifestent par des paroles, comme par des visions
imaginaires.
Tout ce que nous avons dit sur le caractère personnel des
apparitions représentatives , s'applique aux paroles de même
nature ; nous ne revenons pas sur ces discussions.
loquela in somno audiri, quia tune anima nullo tumultu, nullis curis
exterioribus distrahitur.
1 Num. lu, 6.
' Job. xam, 15.
LES PAROLES SURNATURELLES 253
VIII. — Outre les paroles vocales et imaginaires, il y a
encore des paroles intellectuelles, qui se font entendre à
l'âme sans l'intermédiaire des sens extérieurs ou intérieurs,
et par la voie directe de l'entendement1.
La faculté qui en nous comprend , porte indistinctement le
nom d'intelligence et celui d'entendement. Elle a pour objet
l'être ou la vérité affirmée ; or, en tant que la vérité se montre
et est aperçue par l'esprit, elle produit la vision, qui est l'acte
propre de l'intelligence ; en tant qu'elle s'affirme et se for
mule elle-même , elle devient parole , et se résout en un fait
d'entendement ou d'audition*. Tout acte de pensée, ainsi
que le dit saint Augustin3, constitue une parole intérieure.
Il ne faudrait pas cependant conclure de là qu'il n'existe
pas de différence entre les visions et les paroles intellectuelles.
Dieu donne à ses manifestations la forme qu'il veut : quand il
apparaît ou qu'il présente les choses comme des réalités sur
lesquelles l'homme fixe son regard, il offre un objet de vi
sion ; quand il énonce des affirmations et des formules, il fait
entendre des paroles.
La parole emporte l'idée d'un être qui révèle à un autre sa
pensée. Les êtres sensibles entrent en relation et en commerce
de pensées à l'aide de signes accommodés à leur nature ; les
purs esprits sont évidemment affranchis de cette condition, et
leur langage se ramène à une simple vue de leurs concep
tions réciproques. Ainsi conversent les anges4. Les paroles
1 Schram. § 542, t. 2, p. 262: Est proinde locutio pure intellectualis illa
quae fit verbis solum intelligibiliterperceptis, independenter a sensuexterno
auditus, et iaterno phantasiae seu imaginationis.
2 L. du Pont. Tract. 1. Duc. spir. c. 22: Intellectus simul est auditus et
visus anima;; auditus est quatenus a Deo accipit instructionem, attenditque
quid sibi dicatur; visus est, quatenus illud iutelligit et assequitur.
3 De Trinit. 1. 15, c. 17, p. 58 : Et si verba non sonent, in corde suo dicit
utique qui cogitat.
4 Alvarez de Paz, 1. 5, P. 3, c. 6, p. 571 : Haec autem locutio propria est
Angelorum, quae nierito aliquando illis animabus communicatur inhac vita,
quae vitam angelicam in terris instituun*JI»»''
254 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
intellectuelles élèvent donc les âmes humaines à l'état des
esprits purs, ou plutôt, Dieu, par ce langage spirituel, com
munique avec les âmes voyageuses à la façon dont il s'entre
tient avec ses anges et ses élus.
« Sa voix alors, dit Bona", retentit dans le silence de
l'âme, non à travers les oreilles du corps, nipar l'imagina
tion, mais par la vertu toute spirituelle de l'entendement.
Dieu parle à la fine pointe de l'âme par une parole très-sim
ple, et l'âme entend par un regard très-simple aussi de son
esprit. Il parle aux anges et aux bienheureux, non par aucune
voix sensible, mais en imprimant dans leur entendement la
vérité qu'il a résolu de leur découvrir; de même il fait en
tendre ses paroles dans la partie supérieure de l'âme, y ré
pandant une lumière extrêmement claire, au sein de laquelle,
sans fatigue ni dégoût, mais plutôt avec un très-aimable
repos et une merveilleuse douceur, l'âme en apprend plus
en un instant qu'elle ne pourrait le faire par un travail de
plusieurs années. » - -
IX. - Pour nous, qui mêlons le sensibleà tous nos con
cepts, il nous est difficile d'entendre et d'expliquer comme
s'opère cette admirable parole entre Dieu et l'âme. Ceux-là
mêmes qui l'ont entendue en pénètrent à peine le mystère et
ne savent comment l'exprimer.
« C'est un langage tellement du ciel, dit sainte Térèse*,
que nul effort humain ne le peut faire comprendre, si le
1 De discret. spir. c. 8, n. 3, p. 253 : Tertius modus sublimior est, cum
V0x Dei loquentis in silentio ad cor Hierusalem, non aure, non imagina
tione, sed solo intellectu spiritualiter percipitur. Loquitur enim Deus in
apice mentis uno simplicissimo verbo, et anima audit uno simplicissimo
mentis intuitu. Sicut Angelis et Beatis loquitur, non aliqua voce sensibili,
sed imprimendo ipsorum intellectu veritatem quam illis manifestare de
crevit : ita in parte superiori anima verba sua profert, clarissima quadam
luce infusa, in qua sine labore et fastidio, imo cum admirabili quiete et
suavitate, multo plura brevissimo tempore docetur anima, quam posset
proprio studio multis annis ediscere.
2 Sa Vie, ch. 27. --
--
LES PAROLES SURNATURELLES 255
Seigneur ne l'enseigne par expérience. Il met bien avant
dans l'intime de l'âme ce qu'il veut lui faire entendre , et là,
il le représente sans image ni forme de paroles , mais par le
même mode que la vision [intellectuelle] dont je viens de
parler... C'est comme s'il se trouvait dans notre estomac
une viande que nous n'aurions pas mangée, sans savoir
comment elle est entrée en nous, quoique bien certains du
fait. Par ce genre de langage, le Seigneur veut, je crois,
donner à l'âme une certaine connaissance de ce qui se passe
au ciel où l'on parle sans paroles. Qu'une telle langue existât,
je l'avais toujours complètement ignorée jusqu'à ce qu'il plût
au Seigneur de me le montrer dans un ravissement. Ainsi, dès
ce monde, par cela seul que Dieu veut être entendu de l'âme,
Dieu et l'âme s'entendent, sans qu'il soit nécessaire de recourir
à aucun autre artifice pour s'exprimer leur mutuel amour.
Ici-bas, deux personnes d'esprit qui s'aiment beaucoup,
s'entendent même par signes , seulement en se regardant.
C'est apparemment ce qui se passe entre Dieu et l'âme; mais
il ne nous est pas donné de voir de quelle manière ces deux
amants portent l'un sur l'autre ce regard par lequel ils se
disent leur amour réciproque , ainsi qu'il est dit de l'époux
et de l'épouse dans les Cantiques, selon l'interprétation que
je crois en avoir entendu donner. »
Les théologiens cependant ont essayé d'éclaircir le mystère
de cette communication divine, et ils reproduisent sur ce
point leurs façons d'expliquer la vision intellectuelle.
Au sentiment commun des scolastiques Dieu, Jésus-
Christ, les anges et les saints jettent dans l'esprit des
espèces intelligibles qui répondent à leurs pensées intimes ,
et la lumière divine, se répandant sur ces espèces, donne
> Voss. Direct, myst. 1. 2 , P. 2 , c. 2, a. 3 , p. 399 : Deus si aliquem ser-
vorum suorum locutionibus alloquitur intellectualibus , eique secretum ali-
quod aut veritatem quamdam patefacit, intellectui illius spiritualem infun-
dit speciem, quae non solum ipsius conceptum repraesentat, sed etiam in
ipso conspectu dictum secretum aut veritatem manifestat.
256 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
une pleine intelligence des choses qu'ils veulent mani
fester.
D'autres pensent que les idées préexistantes dans l'esprit,
illuminées de la clarté divine, et combinées par l'opération
surnaturelle de Dieu, peuvent absolument suffire pour la
parole, comme pour la vision intellectuelle. Cajétan et plu
sieurs autres expliquent de cette manière le langage mutuel
des anges ". Pour répondre à Dieu, à ses anges et à ses
saints, l'âme à son tour dirige vers eux ses pensées et ses
affections, et non seulement ils aperçoivent ces actes intimes,
mais elle-même connaît, à l'aide de l'illumination divine, que
sa voix est entendue*.
On peut opter entre ces solutions, à moins qu'on ne
préfère se retirer dans le silence de sainte Térèse. L'inter
prétation la plus simple, selon nous, est de voir dans les
paroles intellectuelles des jugements formulés par Dieu,
les anges ou les saints, et qu'ils dirigent vers l'âme qui
écoute. On admet que, pour leur répondre, l'âme prése te
à leurs regards les impressions qu'elle éprouve et les
mouvements qu'elle produit;pourquoi ne pourrait-elle pas
saisir de la même manière, par une vue, ou plutôt par
une audition immédiate, les paroles qui lui sont adressées ?
Cette appréhension directe et la lumière divine surnaturelle
ment répandue dans l'entendement , justifient pleinement
1 SUAREz, de Angelis, l. 2, c. 27, n. 12, p. 247: Est secunda (sententia)
valde celebris in scholis, quæ docet unum Angelum loqui alteri, solum
ordinando per voluntatem conceptum suum ad alium, id est volend0ut
suum affectum liberum aut cogitationem suam alter intelligat. Nam per
hanc solam voluntatem fit patens alteri Angelo quod prius erat occultum,
et ideo ab illo per species quas habet concreatas statim videri potest, quod
ad locutionem sufficit. Hæc est opinio Capreoli. Sequitur Cajetanus, 1 P.,
q. 107, a. 1, et multi moderni theologi.
2 Voss. Direct. myst. l. 2, P. 2, c. 2, a. 3, p. 399 : Quod si anima deinde
respondere, et Deum alloquivelit, cogitatus et affectus suos ad eum diri
git, quos Deus tunc ob directionem istam, non solum modo naturali,
sed tanquam animæ verba intelligit, et anima ipsa sese a Deo intelligi
cognoscit.
LES PAROLES SURNATURELLES 257
l'évidence et la certitude qui caractérisent ces sortes de com
munications.
Touchant la nature et les différents degrés de cette illu
mination surnaturelle , nous n'avons rien à ajouter ici à ce
que nous en avons dit en parlant de la vision intellectuelle1,
tous s'accordant à reconnaître qu'il n'existe point de diffé
rence à ce point de vue entre les visions et les paroles.
Cette lumière , nous en avons encore fait la remarque , est
exclusivement divine ; mais la voix qui parle et qu'elle éclaire
peut être celle de Dieu , de Notre - Seigneur, de la bienheu
reuse Vierge , des anges fidèles , des saints et même celle des
démons : tout ce qui se dit , tout ce qui s'affirme trouve un
écho à l'oreille de l'entendement.
X. — Saint Jean de la Croix* distingue trois sortes de
paroles surnaturelles. Il appelle successives, les paroles que
l'esprit, recueilli et concentré, se dit à lui-même parle tra
vail du raisonnement ; formelles , celles qui viennent d'un
autre ; enfin substantielles , celles qui ont la vertu d'opérer
ce qu'elles expriment.
Scaramelli 3 applique cette répartition aux seules paroles
imaginaires, tandis que Schram4 l'entend des paroles intel
lectuelles. Ce dernier nous semble interpréter plus fidèlement
la pensée de saint Jean de la Croix, ainsi qu'on peut s'en
convaincre en se reportant à l'endroit 5 où le Docteur mys-
« Ch. 4, n. 8, t. 1, p. 494.
* Montée du Carmel, 1. 2, c. 28, p. 130 : Quoiqu'il y en ait de plusieurs
espèces, je les réduis à trois, aux paroles successives, aux paroles for
melles , aux paroles substantielles.
» [Link].'Tr. 4 , c. 13, n. 1*9, p. 301 : S. Giovanni delia Croce, par-
lando di queste locuzioni interne soprannaturali, che si formano per mezzo
dell' immaginativa , le distingue in tre specie, altre le chiama. successive ,
altre formali, ed altre sostanziali.
* Theol. myst. § 542, sch. 3, t. 2, p. 264 : Quotuplex sit locutio intellec-
tualis? — S. Joannes a Cruce triplicem locutionem mere intellectualeni
assignat: 1° eam quae fit per verba successiva...; 2° illam quae fit perverba
formalia...; 3° eam quae fit per verba substantiatia.
» Montée du Carmel, 1. 2, c. 23, p. 114 : Je commencerai maintenant à
II 17
258 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
tique formule nettement le sommaire de la doctrine qu'il se
propose de développer.
D'autres auteurs , entre autres Philippe de la Très-Sainte-
Trinité 1 et saint Liguori 2, étendent cette division à toutes les
paroles surnaturelles, qu'elles soient vocales, imaginaires ou
intellectuelles. Nous croyons, en effet, que ces trois formes
générales ont chacune leur part dans la classification de saint
Jean de la Croix , ainsi qu'on le verra dans le développement
que nous allons en faire.
XI. — Les paroles successives consistent dans une série de
raisonnements, par lesquels l'âme, sous l'action et la lumière
du Saint-Esprit, se parle et se répond à elle-même, mais
avec tant de promptitude et de facilité , qu'il lui semble que
c'est un autre qui opère et qui lui parle. Écoutons saint
Jean de la Croix3 décrire ce genre de parole intérieure.
« L'esprit forme ordinairement les paroles que nous avons
appelées successives, lorsque, étant rentré en lui-même, il
s'applique fortement à la considération de quelque vérité. Il
s'y absorbe tout entier; il fait alors de très-justes raisonne
ments sur son sujet, avec facilité, avec clarté, avec distinc
tion ; il y découvre des choses qu'il ignorait auparavant. Il
lui semble que ce n'est pas lui-même qui opère, mais que
c'est un autre qui lui parle, qui lui répond, qui l'instruit
intérieurement. Et , véritablement , il y a lieu de le penser et
même de le croire; car il parle lui-même avec soi-même, et
traiter des quatre sortes de connaissances de l'esprit, qui sont les visions,
les révélations , les paroles intérieures et les sentiments spirituels , et que
j'ai appelées purement spirituelles, parce qu'elles sont communiquées à
l'esprit, non par la voie des sens , comme les représentations corporelles et
imaginaires, mais par une voie surnaturelle, sans aucune opération des sens
extérieurs ou intérieurs.
» Sum. Theol. myst. P. 2. Disc. 4 , a. S, t. 2 , p. 418 : Tres sunt modi di-
vinae locutionis : completur enim divina locutio vel vernis successivis , vel
verbis formalibus , vel verbis substantialibus.
» Prax. Confess. n. 141, p. 190: Quod vero ad locutiones attinet, locutio
esse potest successiva , formalis et substantialis.
» Montée du Carmel, ch. 29, p. 130.
LES PAROLES SURNATURELLES 259
il se répond comme si un homme s'entretenait avec un
autre homme. Et, en effet, cela se passe chez lui de la sorte,
parce qu'encore que ce soit l'esprit lui-même qui fait ces
effets, néaumoins le Saint-Esprit lui donne souvent le se
cours de sa grâce pour former des pensées , des raisonne
ments et des paroles conformes à la vérité qu'il médite.
D'où vient qu'il prononce ces paroles et qu'il se les dit à
soi-même, comme si c'était une parole distincte. Car l'en
tendement étant uni à la vérité de l'objet qu'il contemple ,
étant joint aussi à l'esprit divin qui l'aide, il se représente
successivement les vérités qui sont des suites nécessaires de
l'objet qu'il considère; mais il n'agit de la sorte qu'avec
l'assistance du Saint-Esprit qui lui en donne l'ouverture,
qui l'éclaire et qui l'enseigne. Et c'est là une des manières
dont il se sert pour instruire l'entendement. De sorte que
nous pouvons appliquer ici ces paroles de la Genèse 1 : « Cette
voix est à la vérité la voix de Jacob , mais ces mains sont les
mains d'Ésaii. » De même cette opération est à la vérité
l'opération de l'entendement ; mais cette lumière est la lu
mière de l'esprit divin. Jamais l'entendement ne pourra se
persuader que ce qu'il fait vienne de lui seul , mais il croira
toujours que c'est l'ouvrage d'une autre personne. Car il ne
comprend pas comment il peut former des paroles qui
expriment les pensées et les vérités qu'un autre lui com
munique. »
Ces paroles sont appelées justement successives, comme
les opérations du raisonnement dont elles sont le fruit.
Ces paroles intérieures sont donc à la fois naturelles et
surnaturelles : le naturel consiste dans le travail du rai
sonnement; le surnaturel, dans la lumière que le Saint-
Esprit projette sur l'âme pour l'éclairer et la conduire dans
cette œuvre de déduction. L'alliance de l'élément divin
i Gen. xxvn , 22.
260 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
avec l'activité humaine absorbée par la réflexion suppose,
on le comprend, le calme de la solitude et le silence de
l'oraison".
Le point de départ de cette déduction merveilleuse peut
être une parole intime que Dieu fait entendre, et de laquelle
l'âme surnaturellement illuminée fait jaillir avec une facilité
qui tient de l'évidence, une série de pensées et de paroles
nouvelles, ou bien une vérité divine considérée d'abord par
la foi, sur laquelle l'Esprit-Saint répand desi vives clartés
que l'âme, non seulement entend cette vérité, mais encore
aperçoit par un regard déductif un nombre plus ou moins
grand d'autres vérités qui en découlent ou s'y rattachent.
Les vérités déduites sont autant d'énoncés nouveaux qui
semblent à l'âme affirmés par une voix distincte d'elle
même.
Ces sortes de concepts ou de paroles n'appartiennent pas
évidemment à l'imagination, mais à l'entendement, comme
le raisonnement lui-même qui les produit, et doivent être
regardés comme des opérations intellectuelles*.
XII. - On est très-exposé à se méprendre dans les paroles
intérieures successives, età tenir pour divin ce qui n'est que
le fruit de l'activité humaine sans autre garantie que la
lumière rationnelle qui accompagne l'exercice naturel de
1 RICHARD a S. VICToR. De grad. charit. c. 4. Migne, Pat. lat. t. 196,
col. 1206. O dulcis confabulatio Dei in anima, quæ sine lingua et labiorum
formatur strepitu, quæ sine aure percipitur, sed sub silentio solus qui
loquitur et cui loquitur audit illam, a qua omnis alienus excluditur !
* PHILIPP. a SS. TRIN. De grad. charit. P. 2, D. 4, a. 5, t. 2, p. 419:
Quamvis autem in hac intellectuali communicatione ac illustratione pure
spiritali, secundum se non soleat aliqua dæmonis illusio subrepere, ex
defectu tamen ipsius animæ potest aliquando reperiri deceptio; cum
enim ipsamet anima sit quæ tales format discursus ac rationes deducit,
etsi media luce sibi divinitus communicata, quia tamen non illam plene
possidet, nec illi perfecte subordinatur, at potius juxta propriam intellectus
sui capacitatem ac limitationem utiturilla,sæpe contingit quodin rationum
deductione et in discursuum illatione decipiatur, et sic ex veris principiis
falsas conclusiones colligat.
LES PAROLES SURNATURELLES 261
l'esprit. De là des mécomptes qui doivent être imputés non
à Dieu, mais à l'homme. Voici comment se produit cette
illusion.
Quand l'âme déduit d'une première vérité , par le moyen
du raisonnement et par l'assistance de la lumière divine,
d'autres vérités qui s'y rattachent, elle aboutit à des énon
cés certains et véritablement surnaturels, sinon en soi, du
moins par le mode qui les obtient. Mais il peut arriver que
l'esprit sorte du rayon éclairé par Dieu et rentre, à son
insu, dans les simples conditions de la déduction naturelle.
Dès lors, non seulement ces opérations n'ont plus aucun
caractère mystique , mais encore elles sont sujettes aux dé
faillances de l'humaine infirmité, à l'illusion et à l'erreur.
On croira que les déductions obtenues forment la suite d'une
première parole divine ou d'une vérité considérée d'abord
surnaturellement, dans l'éclat et l'abondance de la lumière
du Saint-Esprit ; en réalité , on n'a plus que des conceptions
purement humaines, lesquelles pourront être justes, mais
pourront aussi être erronées.
Sur cette doctrine si importante, qui permet d'expli
quer comment des âmes sincères, et d'autres qui aspirent
imprudemment aux faveurs extraordinaires 1 , peuvent
s'abuser en matière de révélations , il nous faut entendre
saiot Jean de la Croix 2 qui , le premier, l'a mise en pleine
évidence.
« Quoiqu'il n'y ait ni mensonge ni tromperie en cette
communication et en cette lumière de l'esprit considérées
en elles mêmes, il peut néanmoins s'en trouver, et, en effet,
il s'en trouve souvent dans les paroles et dans les raisonne
ments que l'entendement forme sur ces connaissances. Car,
1 Scaramklli, THrett. Mist. Tr. 4, c. 13, n. 151, p. 302. Si noti bene
questa dottrina : perché da queslo proviene , che alcune anime di buono
spirito che non sono capaci^di mentire, o di fingere, rimangono ingannate e
deluse nelle loro predizioni.
s Montée du Carmel, 1. 2, C 29, p. 131.
262 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INrELLECTUEL
comme la lumière qu'il reçoit d'en haut est quelquefois si
subtile et si spirituelle qu'il ne la connaît pas parfaitement ,
et comme c'est lui-même qui raisonne de son propre fonds,
ses raisonnements sont quelquefois faux et quelquefois
vraisemblables, et toujours défectueux^ parce qu'ayant
commencé par la contemplation de la vérité solide et certaine,
et se servant pour opérer de sa capacité , ou plutôt de sa
grossièreté et de sa bassesse, il lui est facile de prendre le
change et d'inventer beaucoup de choses, comme si c'était
un autre qui parlât
« Il se trouve des esprits si vifs et si pénétrants, qu'aus
sitôt qu'ils se recueillent pour méditer une vérité , ils raison
nent naturellement avec une grande facilité; ils forment
incontinent des paroles intérieures et des expressions très-
vives de leurs pensées , lesquelles cependant ils attribuent à
Dieu, se persuadant qu'elles viennent de lui, quoique, en
effet, ce ne soit que l'ouvrage de l'entendement. Car lorsque
l'entendement s'est dégagé en quelque façon de l'opération
des sens, il peut faire toutes choses par la seule lumière
naturelle , et sans aucun secours extraordinaire. Ce qui ar
rive souvent à plusieurs, qui s'abusent eux-mêmes en
croyant qu'ils sont élevés à une oraison sublime et à de
grandes communications avec Dieu, et qui écrivent même
ou font écrire tout ce qui leur vient en l'esprit, quoique, pour
l'ordinaire, ces prétendues merveilles ne contiennent aucune
vertu solide , et ne soient bonnes qu'à nourrir l'orgueil et la
vanité. »
Le moyen de discerner si les paroles successives viennent
de Dieu , ou si elles sont purement naturelles, est d'examiner
si l'âme se complaît dans ce travail intellectuel, et surtout
si elle y est attachée. Les dons de Dieu vont plutôt à la cha
rité qu'aux satisfactions de l'esprit. Des troubles intimes, des
soulèvements d'orgueil, ou des préoccupations trop vives de
vanité accuseraient une intervention cachée du démon. Les
LES PAROLES SURNATURELLES 263
effets qui suivent ces paroles intérieures sont les marques les
plus sûres de l'action de Dieu1.
Sainte Térèse 2 ajoute que l'âme qui aura l'expérience des
paroles divines ne les confondra pas avec les conceptions
purement humaines :.« Car, entre les unes et les autres, il y
a une grande différence. Quand c'est l'entendement qui
forme ces paroles, quelque subtilité qu'il y mette, il voit
bien que c'est lui qui les arrange et qui les profère. Il y a
autant de différence qu'entre composer un discours et l'en
tendre d'un autre. L'entendement verra bien qu'il n'écoute
pas , mais qu'il agit ; et les paroles qu'il forme' ont quelque
chose de sourd, de fantastique, et manquent de la clarté
qui accompagne les paroles de Dieu. Aussi pouvons -nous
nous distraire alors, comme nous sommes libres de nous
taire quand nous parlons ; mais quand c'est Dieu qui parle
ce n'est pas en notre pouvoir. »
XIII. — Les paroles formelles ne procèdent pas, comme
les successives, du sujet qui écoute et se parle à lui-même,
mais d'une autre personne. Elles sont appelées formelles
parce qu'elles sont expressément formulées hors de l'esprit
qui entend , au lieu que les paroles successives sont l'œuvre
même de l'esprit. N'étant pas le résultat d'un travail subjectif
et mental , ces sortes de paroles ne requièrent point la con-
1 Scaramelli, Dirett. Mist. Trat. 4, c. 13, n. 153, p. 303 : I contrassegni
per conoscere quanto le dette parole successive vengono da Dio, quando
dalla luce dell' intelletto umano, e quando dal demonio, possono essere i
seguenti. Se i predetti concetti e parole interne vadano congiunte con un
amore umile e riverente , e con un intimo raccogliamento quieto e paciflco,
sarà segnoche quello procedono dallo spirito di Dio : perche sono caratteri da
cui sono sempre accompagnate le visite del Signore. Quando poi tali parole
risulteranno dalla vivacità dell' intelletto , non porteranno seco il predetto
amore, ma al più al più un certo amore naturale, non cosl intimo, non cosi
umile, non cosi ossequioso, ad alla fine lascieranna l'anima in una certa
indifferenza, non inclinatanè al bene, nè al maie... Finalmente se le parole
avranno tratta dal demonio la loro origine, dovranno lasciar l'anima poco
quieta, tutta arida, e affatto indisposta al bene.
î Sa Vie, ch. 25.
264 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
centration de l'âme et peuvent se faire entendre dans le si
lence de l'oraison, comme au milieu de l'agitation des affaires.
Nous empruntons encore ces notions et ces remarques au
Docteur mystique , saint Jean de la Croix.
« Les paroles intérieures de la seconde espèce, dit-il1, sont
celles que nous appelons formelles. Elles se forment surna-
turellement dans l'esprit , sans l'opération des sens corporels,
soit que l'esprit se recueille, soit qu'il ne se recueille point.
.J'ai dit que ces paroles sont formelles, parce que l'esprit
s'aperçoit formellement qu'elles sont proférées par un autre,
sans qu'il y contribue de sa part. C'est pour cette raison
qu'elles sont différentes de celles dont nous venons de parler.
Mais ce n'est pas la seule différence qui s'y trouve ; il y en
a encore une autre, qui est que l'esprit est frappé de ces
paroles lorsqu'il n'a aucune récollection , et même lorsqu'il
n'y pense pas ; au lieu que le contraire arrive dans les paroles
successives ; car elles ont toujours pour objet les choses que
l'on considère dans la méditation. »
Ces paroles sont plus ou moins distinctes , plus ou moins
multipliées. Quelquefois c'est un seul mot, d'autres fois plu
sieurs , et même une véritable conversation entre l'âme qui
entend et questionne, et la voix intérieure qui parle et répond.
« Or les paroles dont il s'agit maintenant, continue saint
Jean de la Croix2, sont formées quelquefois très - distincte
ment, quelquefois beaucoup moins; elles sont souvent dans
l'esprit comme des pensées par lesquelles on lui dit quelque
chose, tantôt en lui parlant, tantôt en lui répondant. Quel
quefois on n'entend qu'une parole, quelquefois deux, et
quelquefois plusieurs qui se succèdent les unes aux autres.
Car cet entretien dure quelquefois longtemps , soit en ins
truisant l'âme , soit en conférant avec elle de quelque ma
tière; de telle sorte néaumoins que l'esprit n'agit pas, et
> Montée du Carmel, 1. 2, o. 30, p. 135.
> Ibid., p. 136.
LES PAROLES SURNATURELLES 265
qu'on entend toutes ces paroles, comme si une personne
parlait à une autre. C'est ce que Daniel éprouva autrefois,
lors, comme il le dit lui-même (ix, 22), que l'ange Gabriel
lui parla ; car il prononçait formellement et successivement
des paroles dans l'esprit de ce prophète, et il lui apprenait ce
qui devait arriver dans quelques années. »
Ces paroles sont formulées d'un jet, ou successivement, à
la façon humaine. Dans tous les cas, c'est le propre de
Dieu de dire beaucoup de choses en peu de mots. « Les
paroles divines, dit sainte Térèse1, expriment en peu de
mots des sens si profonds , si admirables, qu'il nous faudrait
beaucoup de temps , seulement pour les mettre en ordre , ce
qui démontre jusqu'à l'évidence que de telles paroles sont
divines, et non pas humaines. »
Quoique saint Jean de la Croix ne considère parmi les
paroles que celles qui s'adressent à l'entendement, tandis
que Scaramelli n'y voit, au contraire, que les paroles imagi
naires , il nous semble que cet énoncé embrasse toutes les
paroles, soit intérieures, soit extérieures, qui proviennent
d'une cause extrinsèque. L'âme reçoit de ces sortes de com
munications surnaturelles par le canal des sens corporels ,
ainsi que nous l'avons dit plus haut. L'imagination, sous
l'action d'un principe externe qui illumine et coordonne les
images mentales, peut aussi produire de ces discours formels,
et , ce qui n'est pas moins évident , l'entendement est encore
plus apte à saisir de tels énoncés. Quand ces paroles sont
intérieures, la manière de reconnaître si elles sont exprimées
dans l'imagination , ou si elles sont dues à une simple ap
préhension intellectuelle, est de considérer si ces formules
revêtent une forme sensible , ou si elles se présentent seule
ment par le seul aspect de la vérité. Dans le premier cas, on
sent; dans le second, on ne fait que connaître. En pratique,
» Sa Vie, ch. 25.
266 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
ce discernement offre parfois de grandes difficultés, par suite
du mélange du sensible et de l'intelligible dans la connais
sance humaine.
XIV. — Le caractère distinctif des paroles substantielles
est de réaliser ce qu'elles énoncent. Cette efficacité peut
convenir à tous les genres de paroles dont nous avons parlé ,
aux successives et aux formelles, aux intellectuelles, aux
imaginaires et aux auriculaires; car toutes ces diverses pa
roles peuvent accomplir à l'instant ce qu'elles expriment, et
dès lors elles sont substantielles. Ainsi, quand Notre-Sei-
gneur disait au paralytique: « Lève-toi, et marche1, » il
prononçait une parole substantielle. Il en est de même de
toutes les formules miraculeuses , soit intérieures , soit exté
rieures, suivies de leur effet.
« Quoique toute parole substantielle soit formelle, en
seigne saint Jean de la Croix 2, néaumoins toute parole for
melle n'est pas substantielle, celle-là seulement étant
substantielle qui imprime véritablement et réellement dans
l'âme ce qu'elle signifie , comme il arriverait, par exemple,
si Notre-Seigneur disait formellement à l'âme: «Sois bonne,»
et qu'aussitôt l'âme devînt bonne; comme s'il disait en
core : « Aime-moi, » et qu'au moment même elle eût en
elle-même et sentît la substance de l'amour, c'est-à-dire le
véritable amour de Dieu ; ou si , étant consternée de crainte ,
il disait : « Ne crains point, » et qu'elle fût à l'instant remplie
de courage, d'assurance et de paix. La raison en est que,
comme dit le Sage3, « la parole de Dieu est toute-puissante ; »
c'est pourquoi elle fait réellement dans l'âme ce qu'elle ex
prime. Le roi-prophète marque le même sentiment lorsqu'il
dit*: « Il a donné de la vertu, de la force, de la puissance à
1 Joan. v, 8.
* Montée du Carmel, 1. 2, ch. 31, p. 138.
3 Ecoles, vm, 4.
4 PS. lIvIIj 34.
LES PAROLES SURNATURELLES 267
sa voix.» En effet, Dieu s'est comporté de cette sorte avec
Abraham ; car lorsqu'il lui dit 1 : « Marche en ma présence
et sois parfait, » ce grand patriarche fut à l'heure même
élevé à la perfection; et, depuis ce temps -là, il se conserva
respectueusement en la présence de son Créateur. Ce pouvoir
éclate dans les paroles de Jésus -Christ, puisque, selon le
rapport des évangélistes, il n'avait qu'à dire un mot pour
guérir les malades et pour ressusciter les morts. Lorsque
Dieu dit de ces paroles substantielles à certaines personnes ,
elles opèrent en leur âme des effets d'une si grande consé
quence et d'une si grande valeur, qu'elles font toute la vie ,
toute la vertu, toute la force et tout le bien de ces per
sonnes ; car une seule parole de cette nature est bien plus
utile que tout ce qu'elles ont fait dans le cours de leur vie
naturelle. »
Sainte Térèse s'exprime de même, et attribue expressé
ment l'efficacité substantielle à la parole vocale , imaginaire
et intellectuelle.
« Que ces paroles , dit-elle *, viennent de l'intérieur, de la
partie supérieure de l'âme ou de l'extérieur, elles peuvent
toutes procéder de Dieu, et, parmi les marques auxquelles
on peut reconnaître qu'elles sont de lui , la première et la
plus certaine, c'est le pouvoir et l'empire qu'elles portent
avec elles d'opérer ce qu'elles expriment. Je m'explique
davantage. Une âme se trouve dans la peine et dans ce
trouble intérieur dont j'ai parlé plus haut, dans l'obscurité
de l'esprit et la sécheresse ; et ce peu de paroles : « Ne t'af
flige point, » la mettent dans le calme, la remplissent de
lumière, et dissipent toutes ses peines, dont elle n'aurait
pas cru, l'instant d'auparavant, que tous les plus savants
hommes du monde réunis fussent capables de la délivrer.
Qu'une personne soit dans l'affliction et agitée de mille
1 Gen. xvn, 1.
î Chât. int.,6" Dem.,ch. 3.
268 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
craintes, parce que son confesseur ou quelque autre lui a
dit que ce qui se passe en elle vient du démon , avec ces
quelques mots: «C'est moi, ne crains point,» tout est dissipé,
et elle demeure si consolée, que nul ne serait capable de lui
persuader autre chose. Est -elle dans l'inquiétude pour le
succès de quelque affaire d'importance : qu'elle s'entende
dire : « Sois en repos , tout réussira , » elle est entièrement
et rassurée et sans aucune peine. Il en arrive de même en
plusieurs autres occasions.»
Les paroles substantielles , par l'effet qui les accompagne,
emportent donc la certitude que c'est Dieu qui a parlé. Voilà
pourquoi cette efficacité convient surtout aux paroles intel
lectuelles dont le propre est de persuader l'âme. Les autres
paroles, même celles qui viennent de Dieu, n'opèrent pas
toujours instantanément; parfois elles inclinent seulement
et communiquent une grande facilité pour agir conformé
ment à ce qu'elles énoncent : les répugnances, s'il y en a,
ne sont que momentanées, et ces paroles intimes donnent
la force de les surmonter.
L'efficacité des paroles substantielles indique assez que
Dieu en est le principe. L'âme peut donc s'abandonner sans
crainte à cette divine influence.
« Pour ce qui regarde ces paroles , dit saint Jean de la
Croix1, l'âme n'a rien à faire d'elle-même et ne doit nulle
ment s'efforcer d'agir ; mais il faut qu'elle s'humilie et qu'elle
s'abandonne à la conduite de Dieu en lui donnant librement
son consentement. Elle ne doit aussi refuser les impressions
divines, ni les craindre, ni travailler pour accomplir ce qu'on
lui présente. Dieu fait lui-même tout cela en elle... Ces
paroles substantielles avancent beaucoup l'âme, et l'aident
à s'unir à Dieu; et plus elles sont intérieures, plus elles
sont substantielles et lui apportent d'utilité. Oh! qu'heureuse
est l'âme à qui Dieu a parlé de la sorte ! »
i Montée du Carmel, 1. 2, ch. 31, p. 139 et 140.
CHAPITRE XVI
DES RÉVÉLATIONS
Notion et classification. — Les révélations se font par vision, par paroles ou
par instinct. — Elles sont publiques ou privées : la Mystique ne s'occupe
que de la seconde espèce. — Existence des révélations particulières. —
Portée des approbations que l'Église leur donne quelquefois. — Ces révé
lations imposent- elles la foi à ceux qui les reçoivent, et aux autres qui
viennent à les connaître? — Danger des révélations privées ; — D'où il
suit qu'il ne faut ni désirer, ni demander de ces sortes de faveurs. — En
core moins faudrait - il en faire la règle de sa conduite en dehors du
contrôle de l'autorité. — La Prophétie ; ses deux éléments : la vision et
l'expression. — L'illumination intérieure qu'elle suppose, et ses degrés.—
La prophétie peut s'accomplir avec ou sans extase , mais toujours avec
calme et dignité. — Valeur de la prophétie prise en elle-même.— Difficul
tés de la bien entendre : exemples mémorables et causes de ces fausses
interprétations. — Le Discernement des esprits. — Ses formes et ses
degrés. — Les révélations peuvent absolument avoir pour organes les
pécheurs et les imparfaits ; en général elles sont le partage de la sainteté.
— Ces dons ne sont point permanents.
I. — Les révélations sont des manifestations surnaturelles
de vérités cachées ou de faits inconnus1. Il importe peu que
ces vérités et ces faits soient accessibles ou inaccessibles à la
raison; il suffit, pour qu'il y ait révélation, que leur con
naissance s'opère par une voie extranaturelle.
Nous devons présentement étudier ce nouvel aspect des
communications divines. Pour en connaître et classer les dif-
» Philipp. aSS. Trin. Sum. Theol. myst. P. 2, Tr. 3, D. 4, a. 4, t. 2, p. 413:
Dicimus quod revelatio est declaratio alicujus veritatis occultae sive mani-
festatio alicujus arcani vel mysterii.
270 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
férentes formes, il faut se placer au triple point de vue du
mode, de la destination et de l'objet.
II. — Nous avons peu à dire touchant le mode, si nous
voulons ne point nous répéter. Les révélations s'accomplis
sent de l'une de ces trois manières : par vision , par paroles
ou par instinct. Ce sont autant d'espèces.
Les révélations instinctives sont une forme de la prophétie
dont nous parlerons plus tard.
Ce que nous avons dit des visions et des paroles surna
turelles suffit pour faire entendre comment elles peuvent
être des sources révélatrices. Les visions et les paroles ont
ordinairement pour objet de dévoiler quelque chose de ca
ché , et c'est sous l'une ou l'autre de ces deux manières que
se réalisent la plupart des révélations. Cependant, nous venons
de signaler une forme qui ne comprend ni vision ni parole ;
et les visions et les paroles elles-mêmes peuvent ne rien ap
prendre en ne produisant que des choses déjà connues :
par où l'on voit les rapports et les différences qui existent
entre les visions et les paroles d'une part , et les révélations
de l'autre.
Il nous semble superflu de répéter ce qui concerne la clas
sification des visions et des paroles en organiques, représen
tatives et intellectuelles, et de redire ici que les manifestations
surnaturelles s'adressent aux sens extérieurs, à l'imagina
tion , ou , sans aucun intermédiaire, à l'entendement.
IH. — Au point de vue de sa destination , la révélation est
publique ou privée : publique, si elle s'impose à tous et re
garde la commune utilité de l'Église; privée, quand elle
est faite pour l'instruction et la conduite de personnes parti
culières.
La théologie dogmatique disserte de la révélation publique,
spécialement dans les traités de la Religion révélée, des Lieux
théologiques et de la Foi. La théologie mystique n'a point à
refaire ni à contrôler ce travail. Mais les révélations particu
LES RÉVÉLATIONS 271
lières font expressément partie de son domaine , et sont , par
conséquent, les seules qui doivent nous occuper.
IV. — Disons d'abord qu'on ne saurait mettre en doute le
fait des révélations privées. « Il est évident, tant par l'Écriture
que par des histoires approuvées, remarque Bona1, qu'il y a
toujours eu des révélations particulières , en tous les âges et
dans tous les états des hommes, depuis Adam jusqu'à nous.»
L'Écriture et l'histoire, en effet, attestent de concert l'existence
de nombreuses révélations de ce genre , et la tradition chré
tienne est aussi unanime à les reconnaître qu'à les respecter.
L'Écriture n'est qu'une série de révélations , dont la plu
part, pour ne pas dire toutes, furent privées avant de devenir
publiques. Dans l'ancienne loi, les prophètes exerçaient un
ministère public régulier, non seulement pour la conduite et
les intérêts généraux de la nation , mais encore pour le ser
vice et l'utilité des simples particuliers. Sattl 2 s'adresse à
Samuel pour retrouver ses ânesses perdues ; l'épouse de Jé
roboam recourt au prophète Achias3, pour savoir quelle sera
l'issue de la maladie de son fils ; et ainsi de plusieurs autres.
Saint Paul 4 atteste que le don de prophétie persévère dans
l'Église , même après que la révélation publique est close , et
il nous la montre en exercice dans les assemblées des fidèles5.
Le livre des Actes mentionne , à plusieurs reprises , des pro
phètes à qui Dieu révélait l'avenir et les choses cachées; il
signale6, dans l'Église d'Antioche, des prophètes et des doc
teurs, quelques-uns par leurs noms; plus loin7, il est parlé
1 De discr. spir. c. 20, n. 1 , p. 313 : Privatas autem de quibus hic dis-
serimus , in omni aetate et in omni statu hominum semper fuisse a primo
parente usque ad nos , tum ex sacra Scriptura, tum probatis historiis evi-
dens est.
2 1 Reg. ix, 18-20.
3 III Reg. xiv, 5.
4 I Cor. xiv, 1.
s Ibid., 3-39.
6 Ad. xiii, 1.
' Ad. xxi , 9.
272 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
des quatre filles du diacre Philippe, toutes prophétesses,
et, au même endroit ", on voit un Juif appelé Agabus, pro
phète lui-même, qui se lie les pieds avec la ceinture de
Paul en disant : « L'homme à qui cette ceinture appartient
sera lié par les Juifs à Jérusalem et livré aux mains des
Gentils. »
Les annales de l'Église sont plus riches encore en récits de
ce genre. Parmi les révélations les plus célèbres, nous cite
rons celles de sainte Hildegarde, de sainte Élisabeth de Sco
nauge, de sainte Lutgarde, de sainte Gertrude, de la bien
heureuse Angèle de Foligno, de sainte Brigitte, de sainte
Catherine de Sienne, de sainte Françoise Romaine, de sainte
Catherine de Bologne, de la bienheureuse Osanne de Man
toue, de sainte Térèse, de sainte Rose de Lima, de sainte
Madeleine de Pazzi, de sainte Catherine de Ricci, de la bien
heureuse Marguerite-Marie Alacoque, de la vénérable Marie
d'Agréda. Il serait facile, en parcourant selon l'ordre des
temps la série des saintes âmes, de montrer que la pro
phétie ou la grâce des révélations n'est jamais interrompue
dans l'Église. Cette permanence, saint Justin*, au second
siècle, le Docteur angélique*, au treizième, et à sa suite toute
l'École, l'ont également affirmée; et, indépendamment des
faits qui en sont la garantie, cette doctrine s'est continuée
jusqu'à nous avec la même unanimité.
L'Église donne la sanction de son autorité à ces révéla
tions, en les discutant et en les approuvant dans les procès
de canonisation, sans toutefois les imposer ni les couvrir du
sceau de son infaillibilité. C'est sur les révélations faites à la
1 Act, 10 et 11.
2 Dialog. cum Thryph. n. 82. Migne, Patr. gr. t. 6, col. 670: Apud nos
enim nunc dona exstant prophetica ; ex quo et ipsi intelligere debetis, quæ
apud vos olim fuere, ea in nos esse translata.
* Sum. 2.2. q. 174, a. 6, ad 3 : Singulis temporibus, non defuerunt aliqui
prophetiæ spiritum habentes, non quidem ad novam doctrinam fidei depro
mendam, sed ad humanorum actuum directionem.
LES RÉVÉLATIONS 273
bienheureuse Julienne", prieure du Mont-Cornillon, près de
Liège, que le pape Urbain IV institua, en 1262, la fête du
très-saint Sacrement. Cette sainte religieuse eut, pendant
longtemps, une vision que personne ne pouvait lui expliquer.
Elle ne se mettait jamais en oraison sans voir la lune en son
plein, avec une légère brèche. Dieu lui fit enfin connaître
que la lune signifiait l'Église militante, et que l'échancrure
marquait le défaut d'une solennité spéciale en l'honneur de
la divine Eucharistie. La dévotion, aujourd'hui universelle,
envers le sacré Cœur est due aux manifestations admirables
du Sauveur à la bienheureuse Marguerite-Marie.
Signalons encore la déclaration implicite du concile de
Trente en faveur des révélations particulières, lorsqu'il
fulmine l'anathème contre quiconque osera prétendre à une
certitude absolue et infaillible sur sa prédestination, à moins,
ajoute le saint concile, d'une révélation spéciale, reconnaissant
par là même que Dieu peut dévoiler ce secret à une âme*.
V. - Toutefois, si l'Église prend les révélations privées
sous sa protection, elle n'assume point la responsabilité des
faits et des doctrines qu'elles énoncent. En approuvant, par
exemple, les révélations de sainte Hildegarde, de sainte Bri
gitte, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Térèse, elle ne
prétend point les imposer; elle ne veut que les recommander
au respect des fidèles, et en autoriser la divulgation et la lec
1 BB. 5 april., t. 10, p.457, n.6: Tempore juventutis suæ, quotiens Christi
virgo Juliana orationi incumbebat, magnum sibi signum et mirabile appa
[Link], inquam, ei lunain suo splendore, cum aliquantula tamen
sui Sphærici corporis fractione : quam cum multo tempore conspexisset, mi
rabatur multum, ignorans quidilla [Link] revelavit ei Christus,
in luna præsentem Ecclesiam, in lunæ autem fractione, defectum unius so
lennitatis in Ecclesia figurari, quam adhuc volebat in terris a suis fidelibus
celebrari. Hanc autem suam esse voluntatem, [Link]
poris et Sanguinis suiquolibet anno semel solennius ac specialius recoleretur
quam in Cœna Domini.
2 Sess. 6, can. 16 : Si quis magnum illud usque in finem perseverantiæ
donum se certo habiturum absoluta et infallibili certitudine dixerit, nisi hoc
ex speciali revelatione didicerit, anathema sit. -
II 18
274 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
ture. Turrecremata 1 , indiquant la portée de l'approbation
octroyée aux révélations de sainte Brigitte, déclare qu'il
n'y a rien trouvé de contraire à la doctrine de l'Écriture
et des Pères, et qu'on peut, en conséquence, les lire
comme on lit les livres des autres docteurs, les histoires et
les légendes des saints. Benoît XIV dont l'autorité en ces
matières n'est pas surpassée , ne voit dans ces sortes d'ap
probations qu'une simple licence de proposer ces révélations
comme probables et comme dignes de la pieuse créance des
fidèles. Et, généralisant la question, le cardinal Bona3 dit que,
pour les choses qu'on estime avoir été écrites par des per
sonnes spirituelles , on ne doit pas les croire approuvées à ce
point qu'on ait à y adhérer d'une certitude de foi, mais
seulement pour qu'on les accepte comme probables.
Il ressort manifestement de tout ce qui précède , qu'il existe
des révélations particulières dignes de respect, et nous pou
vons conclure, avec le savant et pieux Louis de Blois4, que
les rejeter toutes indistinctement comme autant de vaines
rêveries , serait faire preuve de peu de spiritualité et d'humi-
* Revel. S. Brigitt. Prolog. D. J. card. de Turrecremata , c. 4 : Si bene et
diligenter ac pio studio , sicut Sanctorum dicta solita sunt legi, et pertra-
ctarj intelligantur, nihil continent quod intellectum habeat adversum sacrae
Scripturae , aut doctrinae sanctorum Doctorum ab Ecclesia approbatorum ; aut
ita alienum ab exemplis Sanctorum sit quod pias valeat offendere aures.
s De servor. Dei beatif., 1. 2 , c. 32 , n. 11 , t. 2 , p. 187 : Sciendum est ap-
probationem istam nihil aliud esse quam permissionem ut edantur ad fide-
lium institutionem et utilitatem post maturum examen; siquidem hisce
revelationibus taliter approbatis, licet non debeatur nec possit adhiberi
assensus fldei catholicae, debetur tamen assensus fldei humanae, juxta
prudentiae regulas , juxta quas nempe taies revelationes sunt probabiles
pieque credibiles.
3 De discret, spirit. c. 20, n. 1, p. 313 : Quae vero circumferuntur a sanctis
viris et mulieribus scriptae , non ideo approbatae ccnsentur, ut illis certitu-
dine fldei assentiamur, sed ut eas tanquam probabiles recipiamus.
* Monile spirituale. Praf., p. 586 : Praemonendus lectorest , ne perversum
quorumdam hominum judicium sequatur, qui , revelationes ac visiones di-
vinas ceu vanissima somnia contemnendo , se parum spirituales et bumiles
esse ostendunt. Neque enim parvipendendae sunt revelationes divinitus exhi-
bitae , quibus Ecclesia Dei miriflee illuminatur.
î i i i T"
LES RÉVÉLATIONS 275
lité ; ce serait méconnaître l'éclat et l'utilité Iqu'en retire l'É
glise. Ce reproche sévère de présomption et d'absence d'esprit
chrétien ne peut être atténué qu'en attribuant ces préjugés et
ces négations à l'ignorance et à la légèreté.
VI. — Après la question de l'existence, vient celle de l'au
torité. Les révélations privées, en les supposant bien établies,
commandent-elles la foi, et dans quelle mesure?
En premier lieu , on ne saurait douter qu'elles ne s'impo
sent à ceux qui les reçoivent, dès qu'ils ont reconnu avec cer
titude leur caractère divin1. C'est un désordre intolérable que
Dieu daigne parler à la créature , et que la créature refuse
d'entendre sa parole ou d'y adhérer. En outre , comme nous
l'avons déjà fait observer, les révélations publiques elles-
mêmes commencent par être personnelles ; si celui qui reçoit
la confidence divine peut à son gré lui donner ou lui refuser
sa foi, à plus forte raison sera-t-il dispensé de la promulguer,
et il faudra donc que Dieu emploie le tonnerre pour parler
aux hommes.
Ces affirmations particulières appartiennent -elles à l'objet
formel de la foi , et l'adhésion qu'on leur donne est-elle un
exercice de cette vertu? Sur ce point, il y a partage parmi
les théologiens2. L'opinion la plus commune, que Suarez3
qualifie de vraie , affirme qu'en donnant son assentiment à
1 De Lcgo. De virt. Fidei div. Disp. 1. Sect. 11, n. 229, p. 57: Si vero lo-
quamur de illo , cui revelatio privata immediate fit , non videtur negari
posse, quod aliquando et non raro teneatur illam et objectum revelatum
credere... Si vero adsint motiva talia, ut non possit prudenter dubitari , debet
positive credere, alioquin erit gravis irreverentia in Deum, cui loquenti et
suflicienter suam loquutionem proponenti ad exigendam bominis fldem, illam
non possumus negare.
2 De Lugo. De virt. Fidei div. Disp. 1. Sect. 11, n. 225 et 226. Prima sen-
tentia negat pertinere ad objectum formale nostrae fidei privatas revelatio-
nes... Secunda sententia communior jam docet omnem revelationem Dei
suflicienter propositam pertinere ad objectum nostrae fidei , sive privata sit,
sive publice ab Ecclesia proposita.
3 De Fide. Disp. 3. Sect. 10, n. 2, p. 90 : Haec sententia mihi videtur omnino
vera.
276 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
ces révélations , on fait un acte de la vertu théologale de foi ,
tout comme lorsqu'on adhère aux dogmes catholiques.
La condition de ceux qui connaissent les révélations parti
culières par le témoignage humain, n'est pas absolument la
même. En général, ils ne sont point tenus de s'informer de
la valeur de ces révélations ; et tant que leur esprit flotte dans
l'incertitude, ils ne doivent ni ne peuvent faire un acte de
foi. Le plus grand nombre échappe ainsi à l'obligation de
croire1. Plusieurs théologiens estiment même que cette obli
gation n'existe jamais, ou que fort rarement; entre autres de
Lugo 2, qui excepte pourtant ceux à qui Dieu ferait signifier
de sa part des volontés expresses, avec des motifs suffisants
de crédibilité. Ce grave auteur ajoute3 que, s'il est permis de
ne point donner sa foi, il ne l'est jamais de contredire sans
raison, et qu'agir ainsi serait se rendre coupable d'une grave
irrévérence envers la parole de Dieu.
Plus communément 4, on admet que les révélations
particulières, suffisamment garanties par le témoignage
ou par le miracle , s'imposent à quiconque les connaît avec
1 Suarez, De Fide. Disp. 3. Sect. 10, n. 7, p. 93 : Respecta vero aliorum,
raraest obligatio; non est tamen impossibilis.
2 De virt. Fidei div. Disp. 1. Sect. 11, n. 228, p. 57 : In hoc puncto distin-
guendum videtur : possumus enim loqui de ipsomet cui fit immediate revela-
tio, Tel de aliis ad quos postea ejus notitia derivatur. Loquendo ergo non
de ipso , sed de aliis , credo, commuaiter loquendo , nunquam aut rarissime
obligari ad credendum positive revelationem , vel objectum revelatam,
quandiu manet intra terminos revelationis privatae et non proponitur ab
Ecclesia... Unde non est sermo nuncde revelatione alicui;immediate facta ad
hoc , ut id ex parte Dei alteri etiam privatim nuntiaret : tune enim occur-
rentibus motivis sufficientibus, credere teneretur positive is etiam ad quem
mandatum vel nuntium illud deferretur, quia jam tune ûeus saltem per
nuntium loqueretur illi et exigeret ab eo fidem.
" 3 Ibid., n. 231 , p. 58-: Quamvis autem ii fortasse non obligentur positive
ad assensum, obligantur tamen ad non dissentiendum , quia dissensus re-
dundaret in magnam teeverentiam divini testimonii coram ipsis suffleienter
exhibiti.
* Bonal. Tract, de fide, n. 50, lla ed., t. 2, p. 26 : Alii tamen communiter
contrarium propugnant, Eo quod enim revelatio ad ipsos non pertineat ,
sequitur quidem eosnonteneri credibilitatis monumenta expendere. At, si
LES RÉVÉLATIONS 377
certitude ; et c'est encore le sentiment le plus commun1 que
cette adhésion devient un acte de la foi théologique et divine.
La raison nous en paraît simple et décisive. La foi est l'as
sentiment que nous donnons à la parole de Dieu par le motif
de sa souveraine véracité ; or, cette double condition se réa
lise aussi bien dans les révélations privées que dans les révé
lations publiques; dans l'un et l'autre cas, Dieu parle, et
l'homme adhère à cette parole parce qu'elle vient de Dieu.
VII.— Si les révélations particulières sont précieuses, elles
n'en sont pas moins pleines de périls. Indépendamment des
complaisances funestes qu'elles peuvent soulever dans l'âme,
elles sont dangereuses par les surprises auxquelles elles^ex-
posent et par la difficulté de les entendre dans leur vrai
sens.
Les déceptions sont faciles et multipliées en fait de révéla
tions, et en général dans toutes ces voies extraordinaires.
Elles peuvent provenir de l'esprit trompeur ou n'être même
que des illusions naturelles, et il est souvent très-malaisé
de discerner la source véritable d'où procèdent ces faits. Les
sages et nombreuses règles tracées par les auteurs spirituels
pour démêler le divin du diabolique et de l'humain, n'empê
chent pas les hésitations ni les méprises ; et les directeurs des
âmes doivent déployer ici une prudence extrême, car le nom
bre des révélations douteuses et suspectes l'emporte beaucoup,
selon saint Liguori2, sur celui des véritables et certaines.
La provenance divine des révélations serait-elle bien cons-
ipsis affulgeant, v. g. si videant niiraculam indubitanter divinumin illius
revelationis conflrmationem , tune positivum assensum exigit debita divinae
auctoritati reverentia.
1 Kilber. Theol. Wirceburg. de Fid. theol. n. 151 et 152, t. 4, p. 131 :
Quaestio mota praecipue versatur circa sufficientiam revelationis privatae,
sufficienter propositae... Thomistaî communiter eam sufficere ad fldem theo-
logicam negant; alii communius affirmant.
' Praxis confess. n. 142: Ipse cautissime semper procedat, imo utatur
sapientiorum eonsilio, quoniam, ut plurimum, taies revelationes dubiae sunt
et suspecta. - .
278 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
tatée, il reste à les bien interpréter; or, il arrive fréquem
ment que l'on s'égare par defausses interprétations. L'Écri
ture nous présente plus d'un exemple de ces sortes d'erreurs.
Ainsi Notre-Seigneur parlant à ses disciples de la mort de
Lazare, leur dit : « Lazare, notre ami, dort; mais je vais le
réveiller de son sommeil. » - « S'il dort, répondent les dis
ciples, il est sauvé. » Jésus parlait du sommeil de sa mort, et
eux l'entendaient du sommeil naturel. Alors le Sauveur leur
dit ouvertement : « Lazare est mort". » Une autre fois, les
Juifs lui demandant un signe de sa mission, Jésus-Christ leur
répond, en leur montrant son corps, le plus auguste des sanc
tuaires : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois
jours*. » Ce que les Juifs interprétèrent du temple matériel,
et ils en firent un des sujets d'accusation au tribunal de
Caïphe*.
VIII. - De ces difficultés inhérentes aux révélations, les
auteurs mystiques tirent des conclusions pratiques qu'il im
porte de recueillir.
La première est qu'il ne faut ni souhaiter ni demander de
ces sortes de grâces. Tous les maîtres et tous les saints s'ac
cordent sur ce point*. La voie la plus sûre, selon saint Bona
venture*, est de ne point rechercher ces faveurs, et de ne les
accepter qu'avec défiance. Alvarez de Paz* dit que le désir
1 Joan. xI, 11-14.
2 Joan. II, 8-11.
3 Matth. xxvI, 61.
4 BoNA. De discret. spirit.c. 20, n. 2, p.314 : Ideo viri sapientes unanimi
consensu hortantur, ne quis deditus studio orationis revelationesa Deo postu
let aut desideret, sed eas potius rejiciat exemplo Sanctorum, quos legimus
dixisse se indignos visionibus esse, sibi sufficere peccata sua plangere, et
Christum ac beatos spiritus in futuro sæculo videre.
5 De profect. Relig. l. 2, c. 77, t. 12, p.437 : Aliis autem videtur esse
securius talia non quærere, oblatis non cito credere, deceptionis caveam
CaVeI'8,
* De discret. spir. c. 5, Ind. 1,t. 6, p. 670 : Apparitionum, et revelatio
num, et raptuum, et aliarum rerum hujus generis appetitus est valde teme
rarius atque culpabilis. Nascitur namque communiter ex superbia, qua quis
LES RÉVÉLATIONS 279
des apparitions, des révélations et de toutes ces choses extra
ordinaires est grandement téméraire et coupable, parce qu'il
provient communément de l'orgueil, de la curiosité ou d'un
manque de foi. Nous avons déjà signalé cette importante
règle, en traitant de la contemplation, et nous aurons à y
revenir dans la troisième partie, quand nous examinerons
les sources d'où procèdent les phénomènes surnaturels de la
Mystique. Maisil est un point sur lequel il importe d'insister
ici.
Selon saint Jean de la Croix et plusieurs autres", il n'est
point permis de demander à Dieu, soit directement, soit par
un autre, des connaissances surnaturelles qu'on ne peut ob
tenir que par miracle. « Quoique la recherche des délices et
des goûts sensibles soit dommageable à l'âme, dit-il*, je crois
néanmoinsque la volonté de connaître les choses par une voie
surnaturelle lui est beaucoup pluspernicieuse; et, lors même
qu'elle est arrivée à l'état de perfection, et qu'elle désire cette
connaissance pour de bonnes fins, je ne vois pas comment on
la peut excuser de péché, au moins véniel, non plus que le
directeur qui lui ordonne de s'appliquer à acquérir ces lu
mières, ou qui consent qu'elle y travaille.»
Il n'en faudrait pas conclure, de ce que Dieu exauce quel
quefois ces demandes indiscrètes, qu'il les approuve. Selon
saint Jean de la Croix* encore, c'est par condescendance pour
la faiblesse de ces âmes qu'il répond à leurs désirs. Après
putat se his supernaturalibus dignum; ex curiositate, qua cupit insolita et
nova experiri; atque ex defectu aut tepore fidei, cui, quia communia verita
tis testimonia minime, ex hominis culpa, sufficiunt, aliis extraordinariis vult
ad firmius assentiendum excitari.
1 Cf. BoNA. De discr. spirit. c. 20, n. 2, p. 313. - Voss. Direct. Myst.
Compend. SCARAMELLI, l. 2. P. 2, c. 3, p.406.
2 Montée du Carmel, l. 2, ch. 21, p. 101.
* Ibid. Pourquoi donc, me direz-vous, Dieu fait-il réponse aux demandes
de ces gens-là? Premièrement je ne désavoue pas que c'est quelquefois le
démon qui leur répond. En second lieu, je dis que, quand Dieu leur parle
lui-même, il veut les satisfaire à cause de leur faiblesse.
280 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
avoir cité l'exemple de Saül évoquant Samuel, le même au
teur ajoute": « Ces exemples, et plusieurs autres que je
laisse, prouvent que Dieu condescend quelquefois à nos dé
sirs, avec indignation contre nous; qu'il n'est rien de plus
dangereux que d'employer ces moyens auprès de lui, et que la
confusion et le chagrin tombent sur ceux qui tiennent cette
méthode [Link] si quelqu'un fait encore état de ces
choses, son expérience le contraindra enfin de confesser que
j'ai raison de les combattre. » -
IX.- Une seconde conclusion pratique d'une plus grande
importance encore, est qu'il ne faut point se conduire d'après
les révélations particulières, à moins qu'elles n'aient subi le
contrôle et reçu l'approbation de l'autorité légitime. Telle a
été la conduite de tous les saints, et tel est l'enseignement
unanime des docteurs. Sainte Térèse, en particulier, conju
rait ses filles de ne jamais s'écarter de cette règle.
« Si les paroles que vous entendez, leur disait-elle*, ont
les marques dont j'ai parlé, on peut s'assurer qu'elles pro
cèdent de Dieu. Cependant, s'il s'agit pour vous d'une chose
importante ou bien de quelque affaire qui intéresse le pro
chain, non seulement ne faites rien, mais ne vous arrêtez
pas même à la pensée de rien entreprendre sans l'avis d'un
confesseur savant, prudent et vertueux; et cela, quoique
vous entendiez plusieurs fois les mêmes paroles et qu'il soit
clair pour vous qu'elles viennent de Dieu. Car,telle est la
volonté de Notre-Seigneur; et ce n'est point manquer à ce
qu'elle nous commande, puisqu'il nous a dit de regarder no
tre confesseur comme tenant sa place et nous parlant en son
nom. Nous aurons ainsi plus de courage pour surmonter les
difficultés, s'il y en a,et Notre-Seigneur inspirera au confes
seur la même assurance et la ferme conviction, quand il le
jugeraà propos, que ces paroles viennent de son esprit. S'il
1 Montée du Carmel, l. 2, ch. 21, p.103.
2 Chât. intér., 6e Dem., ch. 3. -
-
LES RÉVÉLATIONS 281
en advient autrement, nous ne sommes obligées à rien de
[Link],faire autre chose que ce que je viens de dire et
s'en rapporter à son propre sentiment, c'est, à mon avis,
une conduite fort périlleuse, et je vous avertis, mes sœurs, de
la part de Notre-Seigneur, que cela ne vous arrive jamais.»
A plus forte raison, doit-on segarderde suivre, sans recou
rir à ceux qui gouvernent dans l'Église, des révélations qui
tendraient à dispenser d'un vœu ou d'une obligation grave,
et, en général, les directeurs et les docteurs agiront sagement
en se montrant difficiles pour les applications pratiques des
révélations particulières.
Le cardinal Bona trace à cet égard des règles précises et
sévères, qu'il justifie par les excès monstrueux de l'illumi
nisme auxdifférents âges de l'Église. « Il est bien à souhaiter,
dit-il", que tous apprennent par ces exemples, mais princi
palement ceux qui ont entrepris la conduite des âmes, à
fermer l'entrée auxrévélations privéeset à n'être pointfaciles
à les approuver, à moins qu'elles ne soient confirmées par des
miracles ou par des témoignages de la sainte Écriture, selon
la règle qu'Innocent III* a donnée à ce sujet. Celles-là sur
tout exigent une attention spéciale que l'on dit contenir une
1 De discr. spir. c. 20, n. 2, p. 314 : Atque utinam hinc discant om
nes, illi præsertim qui animas regendas susceperunt, aditum claudere
privâtis revelationibus, nec illis facile assentiri, nisi aut miraculis, aut
sacræ Scripturæ testimoniis confirmentur, sicut Canon Innocentii III præ
scribit. Majorem vero animadversionem exigunt illæ quæ dispensationem ab
aliqua lege, vel a voto continere dicuntur; licet enim fieri possit ut leges
divinæ, a Deo qui illas tradidit, mutari possint, ut docet Bernardus, et
aliquando revera mutatæ sint, soluto earum vinculo, ut cum ipso præci
piente AEgyptii ab Hebræis spoliati sunt, etc.; nihilominus, si quid nunc
simile privata revelatione contingeret, fides illi adhibenda nullo modo
foret, nisi clarissime quis cognosceret, dono discretionis spirituum, Deum
esse qui loquitur et revelat; idque veris et approbatis miraculis, tanquam
divino testimonio confirmaretur. Cum enim obligatio præcepti certissima
sit, ut aliquis ab ipso eximatur, evidentem dispensationis certitudinem
habere debet. Tum juxta regulas hace re traditas a SS. Patribus,
referenda res est ad Rectores animarum, et in gravioribus ad Summum
Pontificem, etc.
2 Cap. CUM Ex INJUNCTo, de Hœreticis.
282 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
dispense de quelque loi ou de quelque vœu. Car, encore que
Dieu puisse changer les lois dont il est l'auteur, ainsi que
l'enseigne saint Bernard1, et qu'il en ait effectivement changé
quelques-unes , comme lorsqu'il commanda aux Juifs d'em
porter les dépouilles des Égyptiens * ; qu'il donna ordre à
Abraham 3 d'immoler son fils ; qu'il inspira à un prophète *
d'obliger un autre prophète de le frapper et de le blesser ; ou
encore , qu'il enjoignit à Osée 5 de prendre une femme débau
chée pour en avoir des enfants ; où l'on voit autant de dis
penses sur lesquelles les interprètes de l'Écriture dissertent
fort au long; néanmoins, si des révélations particulières
paraissent autoriser de semblables choses, il n'y faudrait
nullement ajouter foi, à moins qu'on ne connût très -clai
rement par le don du discernement des esprits que c'est
Dieu même qui parle et qui révèle, et que cela fût con
firmé par le témoignage divin de miracles véritables et
approuvés. L'obligation de garder la loi étant très-certaine,
il faut, pour s'en exempter, une certitude évidente de la
dispense.
« On doit alors, conformément aux règles que les saints
Pères nous ont transmises sur cette matière, soumettre le cas
aux pasteurs des âmes , et , dans les conjonctures plus ou
moins graves , recourir au souverain pontife , à qui Jésus-
Christ a donné la suprême puissance de lier, de délier, de
dispenser quand il y a une juste cause de dispense. Et per
sonne ne doit facilement ajouter créance à ces sortes de dis
penses, ni en user, si elles ne viennent d'une légitime auto
rité; autrement, comme Cajétan le remarque fort bien, c'est
ouvrir la voie aux désobéissances, aux dissolutions et à d'au
tres excès, ceux qui se permettraient de tels désordres pou-
1 De Pratcepto et Dispens. c. 3 , t. 1 , p. 425.
2 Exod. m , 35, 36.
» Gen. xxii, 2.
4 HI Reg. ix, 35, 37.
» Os. i, 2.
LES RÉVÉLATIONS 283
vant soutenir qu'ils y sont poussés par une révélation divine.
Dans la loi de grâce, nous ne lisons point qu'il se soit fait
aucune révélation, pour dispenser personne de la loi com
mune, indépendamment des prélats de l'Église, à qui Notre-
Seigneur a confié la puissance de dispenser. »
X. — Au point de vue de l'objet, surnaturellement dévoilé,
la révélation comprend la Prophétie et le Discernement des
esprits.
La prophétie embrasse un double élément : une connais
sance surnaturelle et la manifestation de cette connaissance 1 .
En tant qu'ils découvrent par le regard intérieur les choses
cachées, les prophètes sont appelés des voyants*; en tant
qu'ils déclarent aux autres ce qu'ils voient, ils sont pro
phètes , mot qui signifie parler à l'avance 3, parce que leurs
révélations concernent ordinairement l'avenir.
L'expression de la prophétie peut se faire par des paroles
ou par des actes. Le premier mode est le plus ordinaire.
Lorsque la manifestation s'opère par des actes, il est néces
saire que la parole intervienne pour dévoiler ce sens figura
tif, à moins que Dieu n'y supplée par une révélation inté
rieure. Nous n'aurions pas su que Jonas dans le ventre de la
baleine, annonçait Notre-Seigneur dans son sépulcre, si No-
tre-Seigneur ne nous l'avait appris. Qui eût vu, sans l'indi
cation expresse de l'Évangéliste , dans la circonstance légale
de l'Agneau pascal dont on ne devait point briser les os, la
prophétie de la Victime du Calvaire, à qui les bourreaux ne
i S. Thomas, 2. 2. q. 171, a. 1: Prophetia primo et principaliter con
sista in cognitione , quia videlicet prophetae cognoscunt ea quae sunt procul
et remota ab hominum cognitione... Prophetia secundario consistit in locu-
tione, prout prophetae ea quae divinitus edocti cognoscunt, ad aediflcationem
aliorum enuntiant.
* S. Isidore de Séville, Etyrnolog. 1. 7, c. 8. Migne, Patr. lat. t. 82,
col. 283 : Qui autem a nobis prophetae, in veteri Testamento Yideiïtes appel-
labantur, quia videbant ea quae caeteri non videbant , et perspiciebant ea
quae in mysterio abscondita erant.
' Du grée npô , ç»mu'.
284 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
rompraient point les jambes comme aux autres suppliciés?
La prophétie peut être formulée au moment même où s'ac
complit la révélation intime1, comme cela se voit plus d'une
fois dans les prédictions de l'Écriture ; mais cette simultanéité
n'est point nécessaire; lorsque la révélation a lieu pendant le
sommeil ou dans l'extase, le plus souvent alors l'expression
ne se fait qu'après que l'on est revenu à l'état normal.
Considérée comme révélation et prise dans sa généralité,
la prophétie s'étend 2 à toutes les connaissances qui dépassent
la portée naturelle de l'homme et embrasse l'universalité des
choses. Son champ est le même que celui de la lumière di
vine , laquelle pénètre tout de ses rayons , Dieu et les créatu
res , le monde des esprits et le monde des corps , toutes les
successions du temps et tous les points de l'espace.
A raison de la difficulté, on peut établir une gradation
dans ces connaissances surnaturelles. Au plus bas degré
1 Scarez , de Gratta. Proleg. 3, c. 5, n. 32, t. 7, p. 160 : Hoc ostendit ex-
perientia, nam Prophete recordabantur eorum quae prophetaverant et post-
quam ea verbo praedicavcrant, poterant ea scribere. Imo, interdum, prius-
quam verbis illa proferrent, eorum revelationem accipiebant , et post
aliquod tempus illa enuntiabant.
2 S. Thomas, 2. 2. q. 171, a. 3 : Manifestatio quae fit per aliquod lumen ad
omnia illa se extendere potest quae illilumini subjiciuntur...Cognitio autem
prophetica est per lumen divinum, quo possunt omnia cognoscitam divina
quam humana, tam spiritualia quam corporalia, et ideo revelatio prophe
tica ad omnia hujuscemodi se extendit. Considerandum tamen est quod ,
quia prophetia est de his quae procul a nostra cognitione sunt, tanto aliqua
magis ad prophetiam pertinent, quanto longius ab humana cognitione
existant. Horum autem est triplex gradus. Quorum unus est eorum quae
sunt procul a cognitione hujus hominis sive secundum sensum, sive secun-
dum intellectum, non autem in cognitione omnium hominum... Secundus
autem gradus est eorum quae excedunt universaliter cognitionem omnium
hominum, non quia secundum se non sint cognoscibilia, sed propter de-
fectum cognitionis humanae, sicut mysterium Trinitatis... Ultimue autem
gradus est eorum quae sunt procul ab omnium hominum cognitione, quia
in seipsis non sunt cognoscibilia; ut contingentia futura, quorum veritas
non est determinata. Et quia quod est universaliter et secundum se,
potius est eo quod est particulariter et per aliud , ideo ad prophetiam pro-
priissime pertinet revelatio eventuum futurorum : unde et nomen prophéte
sumi videtur.
LES RÉVÉLATIONS 285
viennent celles que l'homme est capable d'acquérir par ses
propres forces, mais auxquelles, de fait, il ne parvient que
par miracle. Ainsi, lorsque le pape saint Pie V apprend
par révélation, à Rome, la fameuse victoire de Lépante, à
l'heure même où Dieu accordait ce succès aux armes chré
tiennes, don Juan et ses soldats voyaient de leurs yeux ce
que le pontife absent ne pouvait savoir que par une illumi
nation surnaturelle. Le second degré comprend les vérités
qui surpassent toute intelligence humaine, comme les
mystères de la Trinité et de l'Incarnation. Mais, au-dessus
encore, se trouvent les choses non réalisées, qui n'existent
que dans la pensée et les décrets de Dieu. Or, plus une
chose est éloignée de la connaissance humaine, comme le
dit Bona1 à la suite du Docteur angélique, plus elle ap
partient en propre à la prophétie; c'est pourquoi cette
dénomination convient spécialement à la connaissance des
futurs contingents , qui sont tout à fait hors de la portée de
notre esprit, tant à cause de leur obscurité, que parce que
ces choses ne sont point déterminées, ni en elles-mêmes ni
dans les causes prochaines dont elles doivent surgir.
Ainsi, selon la remarque de saint Grégoire2, la prophétie,
dans sa généralité, embrasse les trois temps : le passé, le pré
sent et l'avenir ; mais elle perd son étymologie à deux de ces
temps, n'étant ainsi appelée que parce qu'elle prédit l'avenir,
1 De discr. spir. c. 17, n. 2, p. 292 : Quo vero longius ab hominuui notitia
res aliqua distat, eo magis pertinet adprophetiam; atque ideo, eorum quae
spiritu prophetico cognosci possunt, diversi sunt gradus. Et primo quidem
ac magis proprie prophetise nomme notitia futurorum contingentium intelli-
gitur: haac enim a nostra cognitione remotissima sunt, tum propter eonim
obscuritatem, tum quia nec in ipsis, nec in suis proximis causis determinat»
sunt.
2 Homil. in Ezech. 1. 1. Hom. 1. Migne, t. 76, col. 786: Prophetise tem-
pora tria sunt , scilicet praeteritum , praesens et futurum. Sed sciendum est
quod in duobus temporibus prophetia etymologiam perdit. Quia cum ideo
prophetia dicta sit quod futura praedicat , quando de praeterito vel praesenti
loquitur, rationem sui nominis amittit, quoniam non prodit quod ventu-
rum est, vel ea memorat quae transacta sunt, vel ea quae sunt.
286 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
Ce nom, quand elle parle du passé et duprésent, n'a plus en
effet sa raison d'être.
XI.- Qu'on la prenne dans toute son étendue, ou dans
son sens propre et restreint, la prophétie suppose une illumi
nation intérieure * qui montre ou fait entendre les choses na
turellement cachées, assez du moins pour qu'on les énonce.
Pour élever le regard de l'espritjusqu'aux choses divines qui
sont l'objet de la prophétie, il faut évidemment une lumière
en rapport avec cet objet, ainsi que l'enseigne expressément
saint Thomas*.
L'illumination prophétique a pour mesure la connaissance
même des choses qu'elle découvre. Le prophète entend plus
ou moins les choses qu'il annonce: plus l'intelligence qu'il en
a est étendue, plus l'illumination qui la produit est excel
lente. Quand il voit, parle ou agit avec une pleine com
préhension de sa vision, de ses paroles, de ses actes, la
prophétie est alors parfaite. S'il n'entend point ce qu'il aper
çoit, dit ou représente, mais qu'il se sente toutefois sous
l'action surnaturelle du Saint - Esprit, l'illumination, et
conséquemment la prophétie, sont moins parfaites. Le der
nier degré est d'agir ou de parler prophétiquement sans
même savoir que l'on cède à une excitation surnaturelle.
1 S. THoM.2.2. q. 171, a. 1, ad 4. In prophetia requiritur quod intentio
mentis elevetur ad percipienda divina. Hæc autem elevatio intentionis fit
Spiritu Sancto movente. Postquam autem intentio mentis elevata est ad
superna, percipit divina. Sic igitur ad prophetiam requiritur inspiratio
quantum ad mentis elevationem, secundum illudJob (xxxII, 9): Inspiratio
Omnipotentis dat intelligentiam; revelatio autem quantum ad ipsam per
ceptionem divinorum; in quo perficitur prophetia et per ipsam removetur
obscuritatis et ignorantiæ velamen.
2 Ibid., a. 2. Dicendum quod sicut Apostolus dicit (Eph. v, 13): Omne
quod manifestatur lumen est, quia videlicet sicut manifestatio corporalis vi
sionis fit per lumen corporale, ita etiam manifestatio visionis intellectualis
fit per lumen intellectuale. Oportet ergo quod manifestatio proportionetur lu
mini per quod fit, sicut effectus proportionatur suæ causæ. Cum ergo pro
phetia pertineat ad cognitionem, quæ supra naturalem rationem existit,
consequens est quod ad prophetiam requiratur quoddam lumen intellectuale
excedens lumen naturalis rationis.
LES RÉVÉLATIONS 287
C'est ce que les théologiens' appellent l'instinet prophé
tique.
Le mot est de saint Augustin", qui l'applique en particulier
à la prophétie inconsciente de Caiphe, et, en un autre endroit°,
aux prédictions des astrologues, lesquelles se trouvent quel
quefois véritables; d'où il conclut que les hommes sont par
fois poussés par un instinct secret à énoncer, à leur insu, des
faits et des vérités qu'ils ne connaissent point. Ainsi les pro
phètes peuvent ignorer ce qu'ils prédisent et même qu'ils
prédisent; mais alors la prophétie est imparfaite : elle est
d'autant plus élevée, qu'elle est accompagnée de plus de
lumière.
XII. – On voit combien Montan et ses adeptes" s'abusaient
en prétendant que l'acte de la prophétie enlève aux prophètes
le calme de l'esprit, l'usage de la raison et toute conscience de
ce qu'ils annoncent. Selon eux, on ne pouvait prophétiser
que dans des actes de folie et de fureur, qu'ils décoraient du
nom d'extase; erreur grossière que Tertullien", partisan de
1 S. THOMAS. 2. 2. q. 173, a. 4. Cum ergo aliquis cognoscit se moveri a
Spiritu Sancto ad aliquid æstimandum vel significandum verbo vel facto,
hoc proprie ad prophetiam pertinet : cum autem movetur, sed non cogno
scit, non est perfecta prophetia, sed quidam instinctus propheticus.
* De Genes. ad litt. l. 12, c. 22, p. 600. Vigilantibus etiam, neque ullo
morbo afflictis nec furore exagitatis, occulto quodam instinctu, ingestas esse
cogitationes, quas promendo divinarent, non solum aliud agentes, sicut
Caiphas pontifex prophetavit (Joan. XI, 51), cum ejus intentio non haberet
Voluntatem prophetandi, verum etiam id suscipientes, ut divinandi modo
aliquid dicerent, novimus.
° Ibid., l. 2, c. 17, p. 218 : Ideoque fatendum est, quando ab istis vera
dicuntur, instinctu quodam occultissimo dici, quem nescientes humanæ
mentes patiuntur.
* S. HIERON. In Isaiam. Prol. Migne, t. 24, col. 19. Neque vero, ut
Montanus cum insanis feminis somniat, Prophetæ in ecstasi sunt locuti ut
nescierint quid loquerentur, et, cum alios erudirent, ipsi ignorarent quid
dicerent.
Ibid., l. 1, in cap. 1, col. 23 : Ex quo Montani deliramenta conticeant, qui
in ecstasi et cordis amentia Prophetas putat ventura dixisse: neque enim
videre poterant quod ignorabant.
" De anima. c. 45, p. 345: Hanc enim vim ecstasim dicimus, excessum
Sensus, et amentiæ instar.
288 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
l'hérésie montaniste, s'efforçait de tempérer, en entendant
cette démence de l'extase même. Les saints docteurs ont
constamment contredit cette fausse et bizarre assertion, en
s'appuyant sur les données de la foi, de la raison et de l'expé
rience, et ils ont regardé le trouble de l'esprit, la violence et
la fureur comme autant de signes de la prédiction diabolique
et mensongère". La prophétie véritable et divine exclut de
tels désordres, et n'offre rien que de digne et de conve
nable”.
Cependant elle peut s'accomplir avec ou sans la suspension
des sens°. Dans les visions et les paroles externes et intellec
tuelles, l'extase accompagne rarement la révélation prophé
tique. Quand Moise“ vit le buisson ardent et qu'il entendit
la voix du Seigneur; lorsque Isaïe" fit à Achaz la prédiction
de la Vierge mère; que Joseph" expliqua à Pharaon le songe
des sept vaches et des sept épis; que Daniel interpréta les
songes de Nabuchodonosor" et la vision de Balthazar", rien
1 S. CHRysost. In 1 Cor. hom. 29, n. 1. Migne, t. 61, col. 241. Si quis
abreptus esset a spiritu immundo et vaticinaretur, quasi abductus sic ille
trahebatur a spiritu vinctus, nihil sciens eorum quæ dicebat, Hoc enim di
vinatori proprium est, ut mente excedat, vim patiatur, pellatur, trahatur
quasi furens: Propheta vero non sic, sed cum vigili mente, cum temperanti
constitutione, illa sciens quæ dicit, omnia loquitur. Itaque etiam ante even
tum hinc internosce vatem et prophetam.
° S. THOMAs. 2. 2. q. 173, a. 3. Talis enim alienatio a sensibus non fit in
prophetis cum aliqua inordinatione naturæ, sicut in arreptitiis, vel in fu
riosis, sed per aliquam causam ordinatam, vel naturalem, sicut per som
nium, vel spiritualem, sicut per contemplationem...; vel virtute divina
rapiente, secundum illud (Ezech. I, 3) : Facta est super eum manus Domini.
° SUAREz, de Fide. D. 8, sect. 4, n. 2, p. 231 : Advertendum est non
negari a nobis prophetas interdum in extasi et alienatione a sensibus reci
pere propheticas revelationes...; sed dicimus eos qui vere prophetæ sunt,
etiamsi extasi illuminentur, vere nihilominus intelligere quid sibi reveletur,
alias non essent vere illuminati a Deo, sed tanquam instrumenta mortua se
haberent.
* Eacod. III, 2-4.
5 Is. VII, 14.
9 Gen. xLI, 25-32.
7 Dan. II, 28-45 ; – IV, 16-24.
8 Ibid., v, 25-29.
LES RÉVÉLATIONS 289
n'indique que ces serviteurs de Dieu fussent ravishorsd'eux
mê[Link], la prophétie imaginaire emporte d'ordinaire la
suspension des sens, dans cette mesure du moins qu'au mo
ment de la vision ou de l'audition intérieure, l'âme s'abstrait
des choses extérieures pour se fixer sur l'objet manifesté à
l'imagination".
Toutefois, le cardinal Bona* fait observer que le jugement
parfait d'une vision prophétique ne se fait pas durant le trans
port de l'âme, parce qu'alors les sens, qui jouent un rôle si
important dans notre pensée, n'ont point d'action ; c'est
lorsque l'homme est réveillé du sommeil ou de l'extase qu'il
connaît et discerne ce qu'il a vu auparavant au sein de la
lumière.
XIII. - Pour apprécier la valeur de la prophétie, il faut
distinguer entre la prophétie elle-même et son interpréta
tion.
Prise en soi et supposée divine, la prophétie ne saurait
être fausse. Dieu, qui révèle et qui affirme, est à l'abri de
l'erreur dans sa connaissance et dans sa parole*. La question
est de prononcer s'il y a ou non intervention surnaturelle.
Quand la prophétie est parfaite, c'est-à-dire accompagnée
1 S. THoMAs. 2.2. q. 173, a. 3 : Quando fit revelatio prophetica secundum
formas imaginarias, necesse est fieri abstractionem a sensibus, ut talis
apparitio phantasmatum non referatur ad ea quæ exterius sentiuntur. Sed
abstractio a sensibus quandoque fit perfecte, ut scilicet nihil homo sensibus
percipiat;quandoque autemimperfecte, ut scilicet aliquidpercipiat sensibus,
non tamen plene discernat ea quæ exterius percipit abhis quæ imaginabiliter
videt.
2 De discret. spir. c. 17, n. 3, p. 294 : Perfectum autem propheticæ
visionis judicium non in ipsa abstractione fit, quia tunc ligatus est sensus,
qui est principium nostræ cognitionis : sed cum homo a somno sive ab
ecstasi excitatur, quæ prius viderat superno lumine illustratus, intelligit et
discernit.
* S. THoMAs. 2.2. q. 171, a. 6. Prophetia est quædam cognitio intellectui
prophetæ impressa ex revelatione divina, per modum cujusdam doctrinæ.
Veritas autem cognitionis est eadem in discipulo et in docente. Oportet
igitur eamdem esse veritatem propheticæ cognitionis et enuntiationis, quæ
est cognitionis divinæ, cui impossibile est subesse falsum. Unde prophetiæ
non potest subesse falsum.
II - 19
290 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
de la conscience qu'elle est divine, il n'y a point de difficulté.
Mais, s'il n'y a qu'un instinct prophétique, lequel peut
n'être au fond qu'un mouvement intérieur naturel , il devient
extrêmement malaisé de décider si c'est Dieu qui parle ou si
c'est l'homme qui rêve et imagine 1 .
Saint Grégoire le Grand observe que parfois les saints pro
phètes eux-mêmes, se croyant, par l'effet de l'habitude, sous
l'action divine, s'égarent en affirmant au nom du ciel des
inspirations qui surgissent naturellement de leur esprit. Ce
Père ajoute que Dieu , par égard pour leur sainteté , ne tarde
pas à leur montrer leur erreur, afin qu'ils se hâtent de la
réparer*. Il appuie son assertion de l'exemple de Nathan3. Ce
prophète approuve d'abord comme agréable à Jéhova le dessein
que lui communique David d'élever un temple à sa gloire ;
mais la nuit suivante le Seigneur lui fait connaître que le
temple ne devait pas être bâti par David, dont les mains
étaient souillées de sang, mais par son fils, le roi pacifique.
Dieu est-il tenu de rectifier toujours ces égarements invo
lontaires en ceux qu'il a une fois honorés du don de pro-
1 Bona. De discr. spir. c. 17, n. 2, p. 293 : Illud etiam hoc loco obser-
vandum est , quod mens prophetae dupliciter a Deo instruitur ; vel per
expressam revelationem, vel per occultum instinctum. Est autem inter
utrumque modum notabile discrimen. Nam cum propheta ex divina reve-
latione loquitur, semper discerni potest , quid per spiritum propheticum ,
quid per proprium dicat, si quidem certissime cognoscit revelationem a
Deo esse, etsi per somnium ea sit, agnoscens postea rei veritatem, jam
somnii voce non utitur...; cum vero ex instinctu loquitur, aliquando fieri
potest, ut proprii spiritus suggestio sit, quam Dei esse arbitratur.
2 Hom. in Ezech. 1. 1, hom. l,n. 16 et 17. Migne, t. 76, col. 793, 794 : Sciendum
quoque est quod aliquando prophetae sancti, dum consuluntur, ex magno
usu prophetandi, quaedam ex sup spiritu proferunt, et se haec ex prophetiae
spiritu dicere suspicantur; sed, quia sancti sunt, per Sanctum Spiritum
citius correcti, ab eo quae vera sunt, audiunt, et semetipsos quia falsa
dixerint reprehendunt... Qua in re inter prophetas veros ac falsos ista
distantia est , quia prophetae veri , si quid aliquando per suum spiritum
dicunt, hoc ab auditorum mentibus, per Spiritum Sanctum eruditi, citius
corrigunt. Prophetae autem falsi et falsa denuntiant, et alieni a Smcto
Spiritu in sua falsitate perdurant.
3 II Reg. vu , 2-13.
LES RÉVÉLATIONS 291
phétie? Il serait difficile de le démontrer absolument. Le car
dinal Bona ajoute au fait de Nathan divinement averti de sa
méprise , d'autres exemples dans lesquels il semble que Dieu
ne soit pas intervenu pour redresser l'erreur. « Ce fut peut-
être de cette même manière, dit -il1, que furent trompées
quelques femmes, quoique saintes et dignes de tout respect,
à qui on attribue des révélations opposées entre elles ; ce qui
ne s'explique qu'en admettant qu'elles écrivaient ces choses
de leur propre esprit , en s'imaginant que c'était par l'esprit
de Dieu , à moins toutefois que ces écrits ne leur soient faus
sement imputés. » En rapprochant, en effet, les unes des
autres les révélations qui ont été accueillies avec le plus de
faveur dans l'Église , on y trouve des récits et des assertions
très-difficiles à concilier et quelquefois en plein désaccord2.
En somme, en fait de prophéties particulières, les seules
garanties décisives sont : le miracle avant l'événement ou
l'événement lui-même.
XIV. — La cause principale des hésitations en face de la
prophétie est dans les fréquentes méprises qui résultent d'une
fausse interprétation. « Il est constant, selon saint Jean de la
Croix 3, que nous ne pouvons nous fonder sûrement sur les
révélations divines , puisqu'il est facile de nous tromper nous-
mêmes, en leur attribuant un sens éloigné des desseins de
Dieu. Ses paroles sont des abîmes que nous ne saurions ap
profondir, et les vouloir resserrer dans la petitesse de notre
esprit, c'est vouloir renfermer en nos mains l'air et les
atomes, qui s'évanouissent au moment que nous tâchons de
les prendre. »
1 De discr. spir. c. 17, n. 2, p. 293 : Sic forsitan deceptae fuerunt quaedam
mulieres , tametsi sanctae omnique reverentia dignae, apud quas legimus
aliquas revelationes sibi invicem contradicentes, quas credere par est pro-
prio sensu ab illis conscriptas , quem pntabant Dei esse : nisi dixerimus
perperam illis adscriptas.
2 Schbam , Theol. myst., § 548 , sch. 5, t. 2, p. 275.
3 Montée du Carmel, 1. 2, c. 19, p. 94.
292 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
Les exemples abondent dans l'Écriture et dans l'histoire.
Les Juifs, qui entendaient dans un sens temporel la gloire et
le triomphe du Messie, n'ont pas su le reconnaître en la per
sonne de Jésus-Christ. Jonas, ignorant que la prédiction de
la ruine de Ninive n'était que comminatoire et conditionnelle,
s'irrite de ne pas la voir se réaliser 1 . Jérémie se plaint égale
ment au Seigneur de ce qu'il lui fait prédire des événements
qui n'arrivent pas, et de l'exposer ainsi à la risée de la multi
tude i ; évidemment le prophète se méprenait sur le sens des
paroles divines. Jésus-Christ annonce par les mêmes formules
la ruine de Jérusalem et celle du monde , et voilà pourquoi ,
après la chute de Jérusalem , les premiers chrétiens regar
daient comme imminente la fin de toutes choses.
Parmi les faits de ce genre racontés en grand nombre dans
l'histoire de l'Église , nous ne mentionnerons que les deux
suivants.
Saint Bernard prêche, par l'ordre exprès du pape, la
deuxième croisade, promettant, au nom de Dieu, qu'elle
réussira ; et Dieu semble accréditer ces assurances en multi
pliant les miracles sur les pas du saint abbé. Cependant, tout
le monde le sait, cette entreprise eut, humainement parlant,
l'issue la plus désastreuse. D'où il faut conclure, remarque le
cardinal Bona 3, qu'autre fut la pensée des hommes , et autre
celle de Dieu. Sur le commandement et la volonté de Dieu,
attestés par des miracles , on rassembla une grande armée :
les hommes, qui aiment les choses de la terre, avaient en vue
la gloire, les richesses et le recouvrement du royaume de Jé -
1 Jonas, m, 10; iv, 1.
s [Link], 7 : Seduxisti me, Domine, et seductus sum...; factus sum in
derisum tota die, omnes subsannant me.
3 De discr. spir. c. 17, n. 5, p. 296 : Hinc autem constat aliud hominum,
aliud Dei consilium fuisse : nam Deo imperante et beneplacitum suum nii-
raculis indicante , exercitus congregatus est ; sed hommes qui terrena sa-
piunt, gloriam, divitias et regni Hierosolymitani recuperationem sibi
praefixerant : Deus vers aeternam eorum salutem qui in illa expeditione pro
fide et pro Ecclesia perempti sunt. •
LES RÉVÉLATIONS 293
rusalem ; mais Dieu s'était proposé le salut éternel de ceux qui
moururent pour la foi et pour l'Église dans cette expédition.
Voici le second fait, tout autrement prodigieux1. 11 a pour
auteur saint Vincent Ferrier, l'apôtre et le thaumaturge de
son siècle. Le Sauveur apparut à ce bienheureux pendant qu'il
était gravement malade dans le couvent des Frères-Prêcheurs
d'Avignon, pour lui donner la mission de prêcher la péni
tence aux hommes et les avertir que son jugement était pro
che. Puis, de sa main droite, il lui toucha la joue en forme de
caresse, et lui ordonna de se lever. Vincent se leva aussitôt,
parfaitement guéri, et se mit en devoir de commencer son
apostolat. Il parcourut le nord de l'Italie, la plus grande partie
des provinces de France et d'Espagne, annonçant partout que
le temps était près de finir et que Dieu allait juger le monde.
Or, un jour qu'il parlait à Salamanque devant une foule
innombrable, il cita ce passage de l'Apocalypse où saint Jean2
voit en esprit un ange qui volait au milieu du ciel , évangéli-
sant toutes les nations, toutes les langues et toutes les tribus,
et faisant retentir la terre de ce cri formidable : « Craignez le
Seigneur et honorez-le, parce que l'heure de son jugement
approche; » puis, Vincent ajouta que l'ange prophétisé par
saint Jean, c'était lui-même. Aussitôt un murmure s'éleva
parmi les docteurs et les étudiants, qui n'étaient venus en
tendre le sermon que dans un esprit de critique. « Calmez-
vous , dit le saint, et ne soyez pas si prompts à vous scanda-
1 Ranzane. BB. 5 apr., t. 10, p. 489, n. 4. Ei visus est Jesus Christus,
mirabili claritate coruscans...; his verins eum allocntus est. Constans esto,
mi serve Vincenti...; elegi enim te in singularem Evangelii mei praeeonem,
et volo quod per universas Galliarum , Hispaniarumque regiones evange-
lizans, cum humilitate ac paupertate discurras... Inter caetera autem quae
evangelizabis, volo ut populis extremum judicii diem cito affuturum denun-
ties, populorum scelera reprehendens sine formidine... Vade, adhuc te
exspectabo , antequam mundi terminus veniat. Haec dicens gênas B. Vin-
centii leniter tetigit, tanquam videlicet ei signum singularis familiaritatis
ostenderet, moxque adjectismultis..., Christus ipse disparuit. AtVincentius,
statim resumptis viribus , ex lecto quo decumbebat, surgit , etc.
2 Apoc. xiv, 6 et 7. ...
294 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
User ; vous allez voir clairement si je suis ou non l'ange de
l'Apocalypse. A la porte Saint-Paul, vous trouverez une
femme morte ; amenez-la ici, et en preuve de ce que j'avance,
je la ressusciterai. » On courut au lieu désigné; on y trouva
en effet le cadavre d'une femme que l'on portait en terre , et
l'on se hâta de le déposer aux pieds du prédicateur, devant
cette multitude avide et impatiente de savoir ce qui allait
arriver. « Femme, s'écria le saint, je t'ordonne, au nom de
Dieu, de ressusciter! » Au même instant cette femme revint
à la vie et se dressa sur son cercueil. « Maintenant que tu
peux parler, continua le thaumaturge, dis si je suis ou non
l'ange de l'Apocalypse, ayant mission de prêcher à tous le ju
gement? — Oui , Père , répondit cette femme , vous êtes cet
ange. » Après avoir reçu ce témoignage, Vincent lui demanda
si elle préférait mourir ou vivre. Elle répondit qu'elle aimait
mieux vivre. Elle vécut donc encore plusieurs années , attes
tant en toute occasion le prodige et les circonstances de sa ré
surrection.
Le fond de ce récit paraît authentique , et le dernier et ré
cent historien1 de saint Vincent Ferrier n'hésite pas à le re
produire sans aucune réserve. D'ailleurs, il n'est pas douteux
que le saint dont nous parlons n'ait été persuadé que la fin
du monde ne fût proche, comme on peut s'en convaincre en
lisant la lettre 2 qu'il écrivit sur ce sujet au pape d'Avignon,
Benoît XIII, ni que le thème ordinaire de ses prédications
n'ait été l'approche du jugement final, et que sa parole
n'ait été confirmée par d'innombrables prodiges.
Comment concilier ces assertions prophétiques que les
événements n'ont point justifiées, et ces miracles qui sem
blaient en être la garantie?
Saint Antonin prétend que la prophétie n'était pas absolue,
mais comminatoire; la condition qui devait suspendre la
1 Cf. A. Bayle, Vie de S. Vincent Ferrier, 1855, p. 193 et seqq.
» Bayle, Append., p. 385.
LES RÉVÉLATIONS 295
sentence était que les peuples se convertissent à la prédication
de saint Vincent. La plupart de ses historiens ont expliqué sa
prophétie du jugement particulier, qui suit la mort , et qui
est, pour chacun de nous , ce que sera le jugement général
Quant à nous, il nous suffit de constater que, si prophétie
il y a eu, il y a eu erreur dans son interprétation.
Ces fausses interprétations sont imputables à différentes
causes.
La première est l'obscurité qui voile ordinairement les
énoncés prophétiques. Dieu n'est pas tenu d'être plus explicite
dans les prédictions particulières que dans la révélation pu
blique , et ceux qui ont lu les grands et les petits prophètes
de la Bible, savent de quelles ombres sont souvent envelop
pées leurs paroles. D'où saint Jean de la Croix* conclut « que
1 Bayle , Âppend., p. 196 : Il est aisé de remarquer combien les paroles de
l'Apocalypse auxquelles saint Vincent faisait allusion, se rapportent exac
tement à la mission que Dieu lui avait confiée. Il est un ange tant par la
pureté de sa vie que par sa mission évangélique; il est envoyé aux peuples
par Jésus - Christ lui-même, comme un messager de paix et de salut: il
vole par le milieu du ciel, c'est-à-dire à travers l'Église, qui est le
royaume de Dieu; il prêche de tontes parts l'Évangile, dont les vérités sont
éternelles et nous conduisent à une bienheureuse éternité ; il annonce la
bonne nouvelle à ceux qui sont assis sur la terre , c'est-à-dire à ceux qui
mènent une vie terrestre et rampante, qui se reposent dans leurs désordres,
pareils à ceux dont saint Paul disait: « Levez-vous, 6 vous qui dormez. »
« Ces paroles, sedentibus in terrain, dit un historien de saint Vincent,
peuvent s'entendre aussi des mahométans, à qui l'apôtre a si souvent
prêché, et qui sont toujours assis à terre, travaillant, mangeant, s'entrete-
nant assis à terre , ce que ne font pas les autres peuples. Il a évangélisé les
gentils et les idolâtres, gentem, c'est-à-dire des peuples tellement grossiers
qu'ils ignoraient les vérités de la foi autant que les païens , qu'ils adoraient
même des créatures, comme ceux du diocèse de Lausanne qui rendaient un
culte au soleil. 11 a prêché aux tribus qui sont proprement les Juifs, dont il
a converti plus de vingt mille ; aux nations de langues différentes, linguam,
parce qu'il a parcouru la plupart des royaumes de l'Europe ; au peuple , et
populum, c'est-à-dire aux petits aussi bien qu'aux grands, aux pauvres, aux
ignorants aussi bien qu'aux savants. Il prêchait à tous la proximité du
jugement, parce que le jugement particulier qui suit la mort est pour cha
cun ce que sera le jugement universel; il pouvait donc dire en toute vérité :
L'heure du jugement de Dieu approche. »
s Montée du Carmel, 1. 2, c. 19, p. 91.
296 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
les âmes se trompent souvent en interprétant les révélations
divines selon la force des mots qui les déclarent, et non selon
les intentions de Dieu , qui sont ordinairement cachées, ce qui
fait qu'on ne les comprend qu'avec peine1. »
La seconde vient de ce qu'on assigne une portée absolue
à une prédiction qui n'est que conditionnelle. Dieu révèle
fréquemment des desseins qu'il subordonne à des con
ditions qu'il n'énonce pas. Ces conditions sous -entendues
peuvent facilement être conjecturées, s'il s'agit d'une me
nace de damnation, par la raison que Dieu ne refuse ja
mais de pardonner au pécheur repentant. Mais on doit pren
dre dans un sens absolu l'annonce de tout ce qui concerne
l'état final, parce que les conditions que Dieu formule ou
sous -entend regardent la liberté et le mérite, et que, l'é
preuve finie, les actes libres méritoires sont suspendus2.
Dans la plupart des autres cas, c'est l'événement seul qui
décide.
Une troisième cause d'aberration tient à ce que chacun
1 Scabez , de Fide. Disp. 8, sect. 4, n. 8, t. 12, p. 223 : Distinguunt Patres
duplicem prophetiam : aliani absolutam et simpliciter, aliam comminato-
riam , quae in sensu quo fit est omnino certa; ut vero exterius sonat, videtur
aliquando deficere.
2 Ibid., n. 9, p. 233. At quomodo, quaeso, intelligitur prophetiam esse
comminatoriam et conditionalem , vel potius absolutam? Respondetur bre-
viter primum ex materia prophetise; nam quandocumque est comminatio
de pœha pertinente ad statum hujus vitae, vel quae fit homini in hac vita
viventi, intelligi potest comminatorie , nisi effectus aliud ostendat. Quia
enim scimus Deum esse paratum ad remittendum peccata et aeternam
pœnam agentibus pœnitentiam; ideo quandocumque de viatore dicitur
illum fore damnandum, ut de Judaeis saepe Evangelium loquitur, ex vi
verborum saepe intelligitur- comminatorie. Dico ex vi verborum. Nam in-
terdum effectus potest ostendere praedictionem esse fundatam in praescientia
futurorum. Quando vero comminatio est de pœnis temporalibus, potest et
comminatorie et absolute intelligi, quia, etiamsi homo emendetur, saepe
tamen Deus infert talem pœnam; quomodo vero intelligenda sit, certo
quidem solum ex effectu, probabiliter autem ex verbis et conjecturis colligi
potest. Quia vero conditio , quae in his comminationibus subintelligitur,
supponit statum viae , et liborum arbitrium flexibile ad bonum , ideo com-
minationes quae fiunt de pœnis pertinentibus ad statum damnatorum,
absolutam sensum habent.
LES RÉVÉLATIONS 297
interprète les paroles divines selon ses goûts, son caractère et
ses intérêts.
La conclusion pratique qui découle de tout ceci, est qu'il
faut se montrer très-réservé quand il s'agit de déterminer la
valeur et le sens d'une prophétie, et que la solution la plus
sûre et la plus simple est dans l'événement qui la réalise.
XV.— Nous avons dit que la prophétie , considérée en gé
néral , embrassait toutes les choses cachées , placées hors de
la portée naturelle de l'homme , tant présentes et passées que
futures. Lorsque cette connaissance surnaturelle a pour objet
les pensées et les mouvements secrets de l'âme, et le principe
qui les inspire, elle prend le nom de discernement des es
prits. Le discernement des esprits diffère donc de la prophé
tie, comme l'espèce diffère du genre.
« Il consiste, d'après Bona1, reproduisant Suarez2, dans
une motion spéciale du Saint-Esprit, qui fait discerner les
divers mouvements intérieurs et reconnaître s'ils procèdent
d'un bon ou d'un mauvais esprit, que ces mouvements aient
rapport aux mœurs ou à la doctrine , qu'ils soient l'effet d'une
touche intérieure et invisible , ou qu'ils soient excités par les
enseignements et les conseils que les hommes donnent au
dehors , ou par des anges apparaissant et parlant d'une ma
nière sensible. C'est cette grâce du discernement que l'Apôtre
marque la septième entre celles qui sont appelées dans l'Ecole
gratuitement données ; grâce que le Saint-Esprit n'accorde
point à tous, mais à qui il veut et quand il veut, afin que
ceux qui la reçoivent soient capables de discerner les divers
esprits, non seulement en eux-mêmes, mais aussi dans les
autres, pour la commune utilité de l'Église. »
XVI.— Cette connaissance des dispositions intérieures peut
s'opérer de différentes manières et à des degrés divers.
Dans sa plénitude, elle montre à découvert l'intime des
1 De discret, spir. c. 2 , n. 8 , p. 226.
2 De gratia. Prol. 3, c. 5, n. 38 et 41, t. 7, p. 162 et 163.
298 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
âmes, les intentions qui les animent, les mouvements bons ou
mauvais qui les agitent. Saint Philippe de Néri", saint Jo
seph* de Copertino, M. Olier*, et une infinité d'autres ,
avaient ce privilège de lire ainsi dans les âmes. Sainte Rose*
de Lima, en particulier, possédait ce don à un degré éminent,
et, encore enfant, elle énumérait à son confesseur les mar
ques qui distinguent l'esprit de Dieu de l'esprit mauvais.
Quand la vue des âmes se fait avec cette évidence, elle est
due à une illumination surnaturelle qui dévoile aux yeux de
l'esprit cesprofondeurs secrètes et le principe qui les meut*.
1 BARNABEI.26 maii,t. 19, p.595, n. 425: In animorum sensibus pene
trandis usque adeo Philippus enituit, ut si quid ab eis, quorum confessio
nes solebat audire, boni vel mali gestum aut cogitatum esset, optime
intelligeret. Quod quidem illis adeo commune et vulgare erat ut quicum
que sibi male conscii forent, eo præsente stare loco non possent; quicumque
vero bene conscii essent, paradisi gaudia quodammodo sibi percipere vide
rentur.
2 ANG. PAsTRovICCHI. BB. 18 sept., t. 45, p. 1030, n. 73-76. Ad cœleste
sapientiæ lumen, quo maxime arcana fidei nostræ mysteria penetrabat,
accedebat lumen aliud, quo alienas cogitationes, resque secretas et occul
tas clare cognoscebat. Nec ullæ erant cogitationes, licet occultissimæ et
intra mentem conclusæ, ad quas Dei servus, magno suo lumine, non
penetraret.
* FAILLoN, Vie de M. Olier, l. 10, t. 3, p.501 : « Je ne puis écrire, dit
M. de Bretonvilliers, toutes les choses de cette nature qui se sont passées ;
mais je puis assurer devant Dieu et le prendre à témoin, qu'une infinité de
fois, pour ainsi dire, durant l'espace de quatorze ans, M. Olier m'a décou
vert à moi-même les pensées les plus secrètes de mon âme : ce qui ne
m'était pas d'une petite consolation. Un jour que je l'accompagnais, il
rencontra, dans la rue des Canettes, une personne qui, se mettant à lui
parler, lui cachait quelque chose : M. Olier en eut aussitôt connaissance et la
lui découvrit telle qu'elle était. Je lui demandai ensuite comment il avait
donc pu connaître une particularité si cachée; il me répondit : C'est en Dieu
qu'on voit toutes ces choses et beaucoup plus clairement que si on les voyait
en elles-mémes.»
* Cf. GöRREs, la Mystique, l. 3, c. 11, t. 1,p.409. -
* LEONARD HANSEN. BB. 26 aug., t. 39, p.942, n.212. Eminebat in Rosa,
confessariis attestantibus, mirabile donum internoscendi sinceras visiones ab
illusionibus Sathanae, et distinguendi sanctas inspirationes a versutis sug
gestionibus antiqui serpentis, quod Apostolus discretionem spirituum vocat.
Adhuc juvencula examinanti confessario erudite recensuit dignoscendorum
spirituum regulas ab effectibus.
* BoNA. De discr. spir. c. 2, n. 2, p.226. Hæc autem nihil aliud est quam
-- - - --===========T== = = = -
LES RÉVÉLATIONS 299
« Le discernement, dit saint Jean Climaque", indiquant les
proportions croissantes de ce don selon les différents degrés
de vertu, est, en ceux qui commencent, une connaissance
véritable de leur intérieur; en ceux qui progressent, une vue
claire qui leur fait distinguer avec sûreté le vrai bien de celui
qui n'est que naturel ou contraire; dans les parfaits, c'est
une lumière toute divine qui répand sur eux sa clarté et les
rend capables de dissiper les ténèbres chez les autres; pour
tout dire, en un mot, c'est une connaissance certaine de la
volonté de Dieu, en tout temps, en tout lieu, en toute ren
contre, que ceux-là seulspossèdent, qui ont la pureté du coeur,
du corps et des lèvres. »
Le don est plus restreint quand il se réduit à un instinct
intérieur qui avertit des dispositions des âmes et de l'esprit
qui les anime”, et il emporte alors, cela se comprend, moins
de certitude que dans le cas d'une perception intellectuelle et
directe, quoiqu'il suffise, combiné avec les règles de la saine
doctrine et de la prudence chrétienne".
illustratio mentis qua perfusus homo facile et sine errore dijudicat a quo
principio, tum proprii tum alieni motus et cogitationes ad electionem per
tinentes excitentur; quid scilicet a bono, quidve a malo spiritu sugge
ratur.
1 Scala Paradisi. Gr. 26, initio. Migne, Patr. gr. t. 88, col. 1014: Discretio,
in tyronibus, est perfecta et vera status sui interioris cognitio. In mediis seu
proficientibus, est sensus quidam animi qui bonum proprie dictum a physico
et ejus contrario sine errore dijudicat. In perfectis, est cognitio ex divina
illustratione orta quæque et in aliis obscura suo lumine illustrare potest.
Aut fortasse generatim et omnia complectendo hoc et est et intelligitur esse
discretio, divinæ nimirum voluntatis certa et firma comprehensio, quovis
tempore, quocumque in loco et negotio, quam tantum possident mundi
corde, corpore et ore. -
2 SCHRAM, Theol. myst. § 579 et 581, t. 2, p. 312 et 313 : Discretio veræ
revelationis a falsa subinde in ipso cui fit, potest fieri per quemdam instinc
tum... In defectu discretionis spirituum per infallibilis judicii lumen, pro
discernenda vera revelatione in aliis, alius quidam instinctus inferioris con
ditionis aliquando sufficere potest. Sicut enim potest quis a Deo instrui de
seipso, ita et de alio ad ejus directionem.
° ScHRAM, Ibid., sch. 1, p. 314: Licet hæc discretio per solum instinctum
non sit ex parte motivi infallibilis, sicut illa quæ fit prophetice, sed tantum
300 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
Cet instinct, quand il s'agit de soi-même, prend quelque
fois la forme d'un goût intérieur ! qui fait approuver ou dés
approuver, d'une saveur expérimentale" qui n'est que le sen
timent de l'action divine.
Enfin, on peut être conduit à la connaissance des pensées
intimes par l'aspect extérieur de la physionomie, par l'ex
pression sensible du visage, l'accent de la voix, le maintien
du corps. Ces inductions sont en elles-mêmes purement hu
maines, l'effet d'une sagacité naturelle ou le résultat de l'ex
périence; mais elles peuvent provenir aussi d'une lumière et
d'une inspiration surnaturelles, qui sont une des formes du
discernement des esprits; et c'est principalement sous cette
forme qu'il se rencontre dans les directeurs spirituels qui im
plorent la lumière divine, sans négliger les moyens humains
propres à donner la connaissance des âmes".
Il est évident que l'impulsion intérieure communiquée par
ex signis prudentia morali simul cum speciali lumine consideratis, hoc
tamen sufficit, ut, in casu quo moralis certitudo non fallit, revera pro
instinctu divino habeatur, maxime si fallibilitas motivi per discretionem
doctrinalem adjuvetur.
1 ALVAREz de PAz, De discr. spir. l. 5, P. 4, c. 1, Ind. 5, t. 6, p. 627: Nam
proprias (motiones) gustu quodam et mentis tranquillitate vel inquietudine,
interna inspiratione discernit.
* GERSON. De prob. spir. t. 1, col. 38: Alius invenitur modus per inspira
tionem intimam, seu internum saporem, sive perexperimentalem dulcedinem
quamdam, sive per illustrationem a montibus æternis effugantem tenebras
Omnis dubietatis.
° SUAREz, De gratia. Proleg. 3, c. 5, n. 40 et 44, p. 163, 164: Quando
spiritus non discordat manifeste a regula fidei et rectæ rationis, sed res est
anceps et involuta, tunc habet locum quod prius dixit Anselmus discretio
nem hanc esse difficillimam ; nihilominus tamen tunc etiam est diligentia
adhibenda ex parte hominis, ut probet spiritus et motiones internas vel
consilia externa an ex Deo sint. Neque expectanda semper est specialis gra
tia gratis data, hanc enim non promisit Deus omnibus, nec semper illam
præbet, sed quibus et quando vult: et nihilominus omnes possunt cum
morali et practica certitudine prudenter judicare et discernere inter hos spi
ritus... Per talem gratiam gratis datam, nunquam fit discretio spirituum
sine discursu ex generalibus principiis fidei applicatis magna diligentia et
circonspectione omnium circumstantiarum, simul etiam invocata Spiritus
sancti directione et impulsu, ut constat ex usu et ex his quæ de hac pro
batione spirituum viri experti et eruditi tradiderunt.
--
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LES RÉVÉLATIONS 301
le Saint-Esprit est, de sa nature, infaillible; mais, comme
l'homme n'a pas la conscience de cette action divine, il s'en
suit qu'il n'a pas non plus dans ces rencontres la certitude
absolue des jugements qu'il prononce".
XVII.- En les supposant divines, les révélations s'adres
sent, en général, aux âmes saintes; la vie dépravée est un
signe que l'on est plutôt l'organe de Satan que celui de Dieu.
Cependant, comme la plupart des grâces gratuitement don
nées, elles peuvent se rencontrer dans des âmes imparfaites
et même dans les pécheurs*, ainsi qu'on le voit dans le cu
pide Balaam*, qu'on le rapporte des Sibylles, et que Notre
Seigneur le déclare * de plusieurs qui auront prophétisé en
son nom et qu'il ne connaîtra point. « Je sçay bien, disait l'ai
mable saint François de Sales*,que comme on peut avoir la
charité sans estre ravy et sans prophetiser, aussi peut-on estre
ravy et prophetiser sans avoir la charité. » Dieu peut même
se servir des organes ordinaires des démons pour révéler ses
desseins aux hommes.
Il n'en est pas moins vrai, ainsi que l'enseigne saint Tho
mas°, que la prophétie exige le calme de l'âme et le silence
1 SUAREz, De gratia. Proleg. 3, c. 5, n. 45, p. 165. Quoties in reipsa
discretio fit per gratiam gratis datam, judicium ex parte principii mo
ventis est infallibile ac subinde materialiter certum; quamvis ipsum ho
minem nunquam reddat simpliciter certum, quia nunquam omni certi
tudine assequitur vel c0gn0scit judicium esse ex directione et motione
Spiritus Sancti.
2 S. THoMAs. 2.2. q. 172, a. 4. Quidquid potest esse sine charitate, potest
esse sine gratia gratum faciente, et per consequens sine bonitate morali.
Prophetia autem potest esse sine charitate, quod apparet ex duobus : primo
quidem ex actu utriusque, nam prophetia pertinet ad intellectum , cujus
actus præcedit actum voluntatis, quam perficit charitas. Secund0 ex fine
utriusque : datur enim prophetia ad utilitatem Ecclesiæ, sicut et aliæ gratiæ
gratis datæ. Non autem ordinatur directe ad hoc quod affectus ipsius
prophetæ conjungatur Deo, ad quod ordinatur charitas. Et ideo prophetia p0
test esse sine bonitate morum quantum ad propriam radicem hujus bonitatis.
3 Num. xxII.
4 [Link], 22, 23.
5 Traité de l'amour de Dieu, l. 7, ch. 6.
* Sum. 2.2. q. 172, a. 6, ad 1 : Prophetæ dæmonum non semper loquun
302 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
des passions ; ce n'est que transitoirement et par exception
que ce don n'est pas joint à la grâce intérieure et à la sainteté.
Bona1 résume ainsi toute cette doctrine : a La bonté morale
n'est pas nécessaire à la prophétie , si l'on regarde la racine
intérieure de cette bonté, la grâce sanctifiante. La raison en
est tout d'abord que la prophétie est donnée pour l'utilité de
l'Église, comme les autres grâces de cette nature, au lieu
que la charité a pour objet d'unir l'âme à Dieu, et qu'ainsi ces
deux grâces peuvent être séparées l'une de l'autre ; en second
lieu, la prophétie appartient à l'entendement, dont les opéra
tions précèdent celles de la volonté , laquelle reçoit sa perfec
tion de la charité. Mais d'autant que, pour prophétiser, il est
requis que l'âme soit extrêmement élevée à la contemplation
des choses spirituelles, et que le dérèglement de la vie est un
obstacle à cette élévation , Dieu ne fait , pour l'ordinaire , ce
don qu'à des âmes saintes , et l'on a coutume d'y voir une
preuve très - certaine de sainteté... Ou fait bien, par consé
quent, de mépriser les prédictions des gens vicieux. »
Ce que nous disons de la prophétie est particulièrement vrai
du discernement des esprits , qui n'est presque jamais ac
cordé aux âmes troublées par les passions et liées par le péché.
Écoutons encore là -dessus le pieux Bona*: « L'épanche-
tur ex daemonum revelatione , sed interdum ex revelatione divina , sicut
manifeste legitur de Balaam, cui dicitur Dominus esselocutus (Num. xxn)
licet esset propheta daemonum; quia Deus utitur etiam malis ad utilitatem
bonorum... Unde etiam Sibyllae multa vera praedixerunt de Christo.
1 De discr. spir. c. 17, n. 5, p. 298: Non quod bonitas morum, sicut
asserit S. Tbomas, ad prophetiam necessaria sit, si interiorem ejus radicem
respiciamus , quae est gratia gratum faciens ; tum quia datur ad utilitatem
Ecclesiae , sicut et aliae gratiae gratis datae , charitas vero ut uniat animam
Deo; haec autem separari possunt: tum quia pertinet ad intellectum , cujus
actus praecedit actum voluntatis , qui perficitur a charitate. Sed quia requi-
ritur ad propbetandum maxima mentis elevatio ad spiritualium contem-
plationem , haec autem a pravitate vitae impeditur ; ideo hoc donum a Deo
ut plurimum hominibus sanctis tribuitur, et ex eo desumi solet certissimum
sanctitatis argumentum... Quorum igitur vita pravis mpribus contaminata
est, eorum praedictiones spernendae sunt.
s De discr. spir. c. 2, n. 4, p. 227 : Ex doctrina S. Thomae certum est per
**= ==== === F-F-F–=-a- - ------- *
LES RÉVÉLATIONS 303
ment de la lumière surnaturelle, nécessaire pour exercer ce
discernement, demande la tranquillité de l'âme et la paix in
térieure, qui ne se peut rencontrer dans un homme aban
donné aux vices et ballotté par les affections terrestres. C’est
pourquoi cette lumière n'est ordinairement accordée qu'aux
âmes justes et aux coeurs purs, à qui sont promises la vision
de Dieu et la contemplation des choses divines. »
Selon Suarez", non seulement cette grâce n'est point don
née aux pécheurs, sinon par une très-rare exception, mais,
en règle générale, elle n'est pas même accordée à la vertu
médiocre; elle est le partage presque exclusif de la sainteté.
L'exception cependant est possible.
XVIII. – Terminons ce chapitre par une remarque qui se
présente naturellement ici, mais qui reparaîtra plus générale
dans la troisième partie, lorsque nous traiterons des grâces
appelées par l'École gratuitement données; c'est que l'illumi
nation prophétique* et celle du discernement" ne se rencon
morum malitiam donum discretionis impediri. Infusio etenim luminis su
pernaturalis ad hoc necessaria, mentis tranquillitatem, et internam pacem
requirit, quæ in animo vitiis obnoxio, ac terrenis affectionibus perturbato
locum non habet. Ideo ut plurimum, solis justis et mundis corde lux ista
infunditur, quibus visio Dei rerumque divinarum promissa est; dicente
Domino (Matth. V, 8): Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt.
1 De gratia. Proleg. c. 5, n. 46, p. 165: Unde etiam colligi facile potest
hanc gratiam regulariter non tribui malis, imo nec quibuscumque medio
criter bonis, sed viris spiritualibus ac sanctis, quoniam Spiritus Sanctus
qui suaviter omnia disponit, non præbet hanc gratiam nisi his qui possint
per aliquam experientiam spiritualium rerum de qualitate spiritus conjec
turam facere. Quamvis autem hoc regulare sit, interdum potest Spiritus
Sanctus, ad ostensionem potentite et gratiæ suæ, donum hoc etiam peccatori
homini conferre.
2 S. THOMAs. 2. 2. q. 171, a. 2: Lumen autem propheticum non inest
intellectui prophetæ per modum formæ permanentis; alias oporteret quod
semper prophetæ adesset facultas prophetandi; quod patet esse falsum...
Relinquitur ergo quod lumen propheticum insit animæ prophetæ per modum
cujusdam passionis vel impressionis transeuntis... Et inde est quod sicut
aer semper indiget nova illuminatione, ita mens prophetæ semper indiget
nova illuminatione, sicut discipulus, qui nondum est adeptus principia
artis, indiget ut de singulis instruatur.
8 BoNA. De discr. spirit. c. 2, n. 3, p. 226: Sunt qui putent hanc gratiam
304 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
trent pas dans l'homme d'une manière constante et habituelle:
chacun de ces actes surnaturels emporte, par conséquent,
une révélation nouvelle; Notre-Seigneur est le seul en qui ces
dons aient été permanents.
infundi per modum habitus; nam de aliquibus sanctis legimus, virtute
quadam habituali aliorum cogitationes pro suo arbitratu perspexisse, imo
etiam cognovisse quasi ex ipso aspectu an quis esset in statu gratiæ, vel
damnationis, quæ gratia major est quam occultas cogitationes inspicere...
Non tamen credo, in eorum potestate fuisse omnes omnium cogitationes
videre, quoties vellent : hæc enim gratia, sicut et reliquæ gratis datæ, in
Christo solo per modum habitus fuerunt, ut concors Theologorum sententia
docet, cæteris datur per modum actus sive motionis transeuntis, aliis
quidem rarius, aliis frequentius, aspirante divina gratia quando et quomodo
vult.
CHAPITRE XVII
LES APTITUDES INTELLECTUELLES INFUSES
LA SCIENCE
Espèces différentes et degrés divers de ces aptitudes. — Initiation miracu
leuse aux premiers éléments de l'instruction. — Secours transitoires pour
des nécessités particulières. — La science infuse dans Adam et Salomon.
— Deux autres exemples de science universelle : Grégoire Lopez et
Marie d'Agréda. — Infusions partielles : la philosophie et les sciences na
turelles.—La médecine.—Les connaissances surnaturelles, principalement
la Théologie mystique. — La Théologie dogmatique et morale. — Science
des divines Écritures accordée à un grand nombre de saintes femmes, —
A plusieurs illustres docteurs: saint Grégoire le Grand, Rupert, saint
Thomas d'Aquin.
I. — Aux visions et aux paroles qui apportent à l'homme
les révélations divines, il faut joindre une autre forme intel
lectuelle de la vie mystique, certaines aptitudes surnaturelle-
ment infuses, dont les unes concernent la connaissance et
dont les autres ont plus de rapport avec l'art.
Le présent chapitre traite des dons de la première espèce.
Ils se produisent à* deux degrés : dans l'un, c'est une fa
cilité merveilleuse d'apprendre , qui se manifeste ordinaire
ment sous la double forme d'une pénétration prompte et
profonde, et d'une mémoire puissante. L'autre est plus élevé,
et consiste dans l'infusion même de la science, sans aucun
travail de la part de l'homme. Dans chacun de ces degrés, la
20
306 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
mesure peut être diverse, constituer un état ou un secours
transitoire. Nous ne distinguerons pas entre ces degrés
et ces mesures, et nous nous contenterons d'indiquer les dif
férentes applications de ces aptitudes intellectuelles qui sur
passent et étonnent la nature.
lI.- Parfois, c'est une initiation miraculeuse aux pre
miers éléments de l'instruction.
On raconte de saint Lunaire", évêque de Bretagne, que,
conduit par ses parents à l'école, dès l'âge de cinq ans,il sut
en trois jours ce que les autres enfants mettent des années à
apprendre; le premier jour, il apprit toutes les lettres; le se
cond, la manière de les unir; et le troisième, l'écriture.
Sainte Catherine * de Sienne désirait savoir lire, afin de
pouvoir réciter l'office divin ; mais elle ne venait pas à bout
d'apprendre seulement l'alphabet qu'une de ses compagnes
lui avait transcrit. Regrettant le temps qu'elle perdait dans
ce travail infructueux, elle s'adressa à Notre-Seigneur et lui
demanda de lui apprendre à lire, si c'était son bon plai
sir, pour qu'elle pût chanter la psalmodie et célébrer ses
louanges. Elle obtint aussitôt ce qu'elle demandait; dès ce
moment, elle fut en état de lire aussi couramment que les
plus habiles. Et ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est qu'elle
était incapabled'épeler, et connaissait à peine les lettres, ainsi
1 BB. 1 jul.,t. 28, p. 107, n. 1: Concessit autem virtus divina Leonorio
beato tantam gratiam, ut in primo die litterarum omnium nomina, in
secundo conjunctiones earum, in tertio scribendi notitiam agnosceret.
2 RAYM. de CAPoUE. BB. 30 apr., t. 39, p. 890, n. 113 : Narrabat etenim
mihi de semetipsa, quod pro divinis laudibus et Horis canonicis depromen
dis, decrevisset addiscere litteras : scripto sibi alphabeto, per quamdam
suam sociam docebatur; sed cum per plures hebdomadas laborasset, et
nullatenus illud posset addiscere, cogitavit gratiam adire cœlestem, pro
perditione temporis evitanda. Mira res, et divinæ virtutis manifestum
indicium! Antequam de oratione surgeret, ita divinitus est edocta, quod
postquam ab ipsa surrexit, omnem scivit litteram legere, tam velociter et
expedite, sicut quicumque doctissimus. Quod ego ipse dum fui expertus,
stupebam; potissime propter hoc, quod inveni, quia cum velocissin lege
ret, si jubebatur syllabicare, in nullo sciebat aliquid dicere : imo vix litteras
cognoscebat.
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 307
que son confesseur, le bienheureux Raymond de Capoue, qui
nous le rapporte, s'en assura lui-même. Plus tard, elle reçut
encore miraculeusement de son divin Époux la facilitéd'écrire,
afin, dit-elle " dans une lettre à son directeur, qu'elle pût
soulager son cœur au sortir de ses extases.
L'émule de lavierge de Sienne, Rose* de Lima, apprit, tout
enfant, à lire et à écrire, de la même manière. Sa mère,
après lui avoir enseigné à distinguer les lettres, l'exerçait à
les combiner ensemble, et elle lui avait donné en même temps
un modèle de grosse écriture, qu'elle devait reproduire. Mais
la petite fille paraissait peu attentive à ces leçons, absorbée
qu'elle était par son attrait pour l'[Link] mère, attribuant
cette indifférence au dégoût ordinaire des enfants pour le
travail, insinua au confesseur de Rose de lui faire, en sa pré
sence, des reproches à ce sujet; à quoi celui-ci se prêta vo
lontiers. Le lendemain, la sainte enfant se mit en prière,
puis elle vint trouver sa mère, lut cette fois très-couramment
dans le livre qui lui fut présenté et montra une page admira
blement écrite de sa propre main : Notre-Seigneur s'était fait
son maître et lui avait appris toutes ces choses en un instant.
Les mêmes faits se reproduisent, avec des circonstances di
verses, en bien d'autres encore, particulièrement en trois
filles de Saint-Dominique : la bienheureuse Osanne * de Man
1 Lettre de la sainte au B. Raymond. BB. 30 apr., t. 39, annot. p. 891 :
Scripsi hanc epistolam., propria manu.; dedit enim mihi Dominus faci
litatem scribendi, ut, ab extasi ad sensus rediens, exonerare possim cor
II1eUlIIl. -
2 LEoNARD. HANSEN. BB. 26 aug., t.39, p. 976, n. 380: Virgini cœlitus
infundi abtrusas notitias pridem constabat matri. Malebat Rosa, totum
hoc tempus orationi dare; sed mater, suspicans filiolam, puerili more,
discendi tædium ac laborem defugere, induxit confessarium ut coram se
juvenculam de neglectu redargueret. Fecit ille bona fide quod jussus
fuerat; sed Rosa postridie, oratione præmissa, matrem adiit, librum oblatum
expeditissime legit; insuper programma exhibuit sua manu eleganter
conscriptum.
3 HIER. OLIvET. BB. 18 jun., t. 24, p. 608, n. 29: Itaque recludebam me
intra cubicellum, ubi orabam studebamque, sicut Deus et Deipara me
docuerant continuoque docebant, atque ita ab iis solis hausi litterarum
308 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
toue, la bienheureuse Agathe1 de la Croix, la bienheureuse
Espérance Lopez2.
III. — Plusieurs saintes âmes ont été également instruites
par miracle , les unes des formules du Rosaire , comme la
bienheureuse Catherine3 de Ricci ; d'autres, comme la bien
heureuse Véronique4 de Binasco, des heures canoniales et
de la manière de les réciter; d'autres, Ida5 de Louvain par
exemple , du sens des prières liturgiques et des paroles de la
sainte Écriture.
Les faits épars et transitoires sont innombrables ; nous ne
citerons que les deux suivants.
Un écolier, à qui les jeux de son âge avaient fait ou
blier et les leçons et les menaces du maître, se réfugia, à
l'heure de la classe, auprès du tombeau de saint Erkonwald6,
peritiam, et aliarum omnium rerum spiritualium , non autem ab aliqua
creatura.
I Jean de Sainte -Marie. Les Vies et actions mémorables des filles de
S. Dominique, 1. 1 , c. 24 , t. 1, p. 120 : Notre-Seigneur luy enseigna luy-
même à écrire , non en luy conduisant la main , comme font ordinairement
les maîtres, en luy commandant seulement, sa parole toute -puissante fai
sant en un instant ce que l'art n'eût fait qu'en beaucoup de temps.
* Jean de Sainte -Marie. Ibid., I. 3, c. 7, p. 69. Le Chapitre général de
Rome, en 1629, assure qu'elle apprit à lire, à écrire, dire son office et l'en
tendre par miracle, sans aucun maître de ce monde.
3 Jean de Sainte -Marie. Ibid., 1. 2, c. 1 , p. 525. Dès que l'usage de la
raison luy eut été accordé, son bon ange luy apparut et luy enseigna les
voyes du ciel, notamment la dévotion à la Reine des anges, par le moyeu
du saint Rosaire qu'il luy apprit à réciter.
4 Isidore de Isolanis. BB. 13 jan., t. 2, p. 181, n. 29. Angelus Domini
magna lucecoruscus adveniens octo dierum spatio omne Romanae curiae offi-
cium Virginem edocuit, ac varios mores religiosorum qui Romanam se-
quuntur curiam in divinis laudibus persolvendis.
II Hugues de Flore. BB. 13 apr., t. 11, p. 188, n. 26 : Cum in omni vita sua
litteras aut elementa scholaria minime didicisset, nequae haec absque quolibet
eorum intellectu legere, proferre vel exprimere potuisset, saepissime tamen ea
quae cantabantur aut legebantur a monialibus , inspirante gratia Spiritus
Sancti, intellexit, in Quadragesima praecipue, cum sancta recitarentur Evan-
gelia.
6 Capgbave. BB. 30 apr., t. 12, p. 795, n. 26 : Puer quidam aitatis tenerœ
lubrico et coaetaneorum ludo seductus, tam didascali sui commina ionis,
quam propriae lectionis est oblitus... 0 nunc infelicem puerum, nisi citius
habeat liberatorem clementissimum Erkonwaldum!... Preclbus itaque et
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 309
évêque de Londres, conjurant le bienheureux de lui venir en
aide. Le pédagogue impitoyable le poursuit dans cette re
traite et le somme de réciter sa leçon, prêt à frapper autant de
coups qu'il comptera de fautes. Se sentant sous une protec
tion puissante, l'enfant se met à débiter avec une assurance
parfaite, non seulement ce qu'il devait savoir, mais beaucoup
plus qu'on ne lui en avait appris; ce qui fit tomber, on le
comprend, la colère du maître, et sauva pour cette fois du
moins le pauvre et pieux écolier.
Sur le secours que les écrivains peuvent recevoir du Ciel,
voici un trait charmant que l'historien de saint Euthyme et
de saint Sabas, le moine Cyrille", nous raconte comme ad
venu à lui-même. Après avoir recueilli une ample matière
pour écrire les vies de ces deux grands anachorètes, il n'avait
plus qu'à mettre la main à l'œuvre; mais à plusieurs reprises
vainement il avait pris la plume ; il ne savait comment abor
der son récit. A ses efforts l'humble solitaire mêlait la prière
et les larmes. Or, un jour qu'il gémissait de son impuis
sance, il s'endormit. Pendant son sommeil, les deux saints
meritis præclari doctoris Erkonwaldi, affuit puero sapientia. Cum enim
puer lectionem sine libro proferre cogeretur, non solum quod magister
ejus tradiderat, absque obstaculo atque diminiculo reddidit,verum etiam
illud quod præceptor ejus traditurus fuerat, obstupescente magistro, me
moriter diuque [Link] vero didascalus tandem ad cor reversus,iram
remisit, veniamque fugæ puero concessit.
1 Vita S. Euthymii Magni. BB. 20 jan., t. 2, p. 692, n. 162: Magnus Eu
thymius et divinus Sabas apparent, vestiti ita ut consueverant, et mihi
videbar eos audire disserentes, venerando Saba primum incipiente sermo
nem, et dicente magno Euthymio : Ecce Cyrillus tuus manu quidem tenet
chartam commentariorum; cum autem magnum adhibuerit studium et
diligentiam, nondum potuit orationi ne principium quidem imponere.
Cum autem dixisset Euthymius : Et quomodo hæc potuerit facere, si
non eum superna adjuverit gratia? Divinus Sabas: At tu ei da gratiam,
sancte Pater, respondens inquit. Et simul divinus Euthymius, cum manum
suam in sinum immisisset, argenteam quamdam mellis pyxidem illinc
sumit, in qua cum in scalpellum intinxisset, in os mihi ter immisit. Nam
mihi etiam expergefacto propter voluptatem, quæ narrari non potest, ejus
adhuc in ore remanebant reliquiæ, et sic expletus divina hac suavitate,
præsens opus sum aggressus,in alio quoque opere conatus Sabae res gestas
scribere.
310 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
dont il voulait raconter les vertus lui apparurent dans l'exté
rieur qu'ils avaient de leur vivant; ils semblaient con
férer ensemble , et le vénérable Sabas disait au grand Eu-
thyme: « Vous voyez votre Cyrille tout disposé à écrire, et
cependant , après beaucoup de soins et de peines , il n'a pu
encore commencer. — Comment le pourrait-il, répond Eu-
thyme, s'il n'est aidé du secours d'en haut? — Obtenez-lui
donc cette grâce, saint Père, » répliqua Sabas. Alors Euthyme
retira de son sein une custode d'argent remplie d'un miel cé
leste, et il en mit par trois fois dans la bouche du pieux histo
rien, qui se trouva tout inondé d'une suavité inexprimable
et, à son réveil, plein d'une sainte ardeur pour célébrer la
mémoire d' Euthyme et de Sabas.
IV. — La science fut donnée par infusion à nos premiers
parents dans le paradis terrestre. «Dieu répandit sur eux, dit
I'Ecclésiastique 1 , la lumière de l'intelligence, il créa en eux
la science de l'esprit ; il remplit leur cœur de sens , et leur
montra les biens et les maux ; il fit luire son œil sur leurs
cœurs , pour leur révéler la grandeur de ses œuvres , et les
exciter à bénir son nom , à glorifier sa sagesse , à publier sa ■
magnificence. »
Adam fit l'essai de la science qu'il avait de la nature en
imposant h tous les animaux que Dieu amena devant lui le
nom qui leur convenait2. Saint Augustin3 concluait de ce
fait , contre Julien d'Éclane , la perfection de notre premier
père , et il citait à ce propos le mot du sage Pythagore que
celui-là avait dû être le plus savant des hommes , qui le pre
mier avait donné à chaque chose son nom. « L'Écriture, sub-
1 Eccli. xvn, 5-8.
» Gen. u, 19.
3 Opus imperf. contra Julian. 1. 5, c. 1 , t. 27, p. 30b : Neque secundum
christianam cogitatis fideiii, qualis sit factus Adam, qui universis generi-
bus animarum vivarum nomina imposuit : quod excellentissimae fuisse indi-
cium sapientiae, in saecularibus etiam litteris legimus. Nam ipse Py-
thagoras, a quo philesophiae nomen exortum est, dixisse fertur, illum
fuisse omnium sapientissimum qui vocabula primus indidit rebus.
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 311
stantielle et courte dans ses expressions, nous indique, dit
Bossuet les belles connaissances données à l'homme, puisqu'il
n'aurait pu nommer les animaux sans en connaître la nature et
les différences, pour ensuite leur donner des noms convenables,
selon les racines de la langue que Dieu lui avait apprise. »
Salomon offre un autre exemple de cette science infuse. En
lui donnant la sagesse , Dieu jeta dans son esprit des trésors
admirables de savoir et une ampleur d'intelligence qui s'ap
pliquait, selon l'Écriture2, à autant de choses qu'il y a de
grains de sable sur les rivages de la mer. Il disserta sur tout :
des arbres et des plantes , depuis le cèdre du Liban jusqu'à
l'hysope qui croît sur la muraille ; des animaux, des oiseaux,
des reptiles et des poissons. Corneille la Pierre3 entend ces
paroles des Paralipomènes : « La sagesse et la science lui
furent données », de l'universalité même des connaissances,
soit naturelles , soit surnaturelles , et il croit que Salomon
parle de sa propre science en cet endroit où le Sage
dit de lui-même4 : « Le Seigneur m'a donné de parler
avec sens et d'avoir des pensées convenables à ma dignité ;
car il est lui-même le guide de la sagesse, et c'est lui qui re
dresse les sages. Nous sommes dans sa main, nous et nos
discours , ainsi que toute prudence , la science des œuvres et
la règle des mœurs. Lui-même m'a donné la vraie connais-
1 Élév. sur les myst. 5° sem., lr° élév.
2 III Reg. iv, 29-33.
» Comm. in 1. 3 Reg. c. 3,n. 12, t. 2, p. 288: Per quae primo intellige
Ethicam et Politieam ad gubernanduni tam se quam populum ; hanc praeci-
pue postulabat Salomon. Secundo Physicam, Medicinam, Logicam, Rheto-
ricam, Poeticam, Mathematicam, Architectonicam (hac enim egebat ad
fabricandum templum ) omnesque scientias et artes naturales. Hae enim ab
Hebraeis vocantur Sapientia, ut patet Exodi xxxi, 3. Nam de his ipse ait
Sapiens vu, 17... Tertio Supientiam et Prudentiam supernaturalem Mei
mysteriorum , imo et donum prophétise. Salomonem enim eximium fuisse
Theologum patet ex ejus Proverbiis et Sapientia... Horum ergo omnium
seientiam infusam hac nocte accepit Salomon, idque in gradu valde intenso,
ut eorum oblivisci non posset.
4 Sap. vu, 15-27.
312 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
sance de ce qui est, m'a fait savoir l'organisation du monde,
la vertu des éléments , le commencement , la fin et le milieu
des temps , les variations atmosphériques , la vicissitude des
saisons, les révolutions des années, les dispositions des étoiles,
la nature des animaux, la force des vents, les pensées des
hommes , la variété des plantes et les propriétés de leurs ra
cines. J'ai appris tout ce qui était caché et n'avait point encore
été découvert , parce que la Sagesse même , qui a tout fait ,
me l'a enseigné. »
V. — Le solitaire Grégoire Lopez1, qui de l'Espagne, lieu
de sa naissance, passa, vers l'an 1562, à l'âge de vingt ans,
en Amérique où il mourut en 1596, présente un exemple
admirable de la science infuse presque à tous ses degrés. Il
apprit à lire et à écrire ; mais c'est une chose bien avérée qu'il
ne fit point d'autres études, d'où il faut inférer, avec son his
torien , que Dieu seul fut son maître dans les connaissances
naturelles et divines qu'il posséda à un degré si prodigieux *.
Il lisait avec une facilité et une rapidité extraordinaires, et ce
qui eût coûté un mois à tout autre, il le parcourait en dix
heures. Il lui suffisait de voir seulement les titres et les som
maires des chapitres , pour en pénétrer le fond ; ce qui n'avait
pas lieu seulement, ainsi que le remarque son historien3,
pour les livres du commun , mais pour ceux-là mêmes qui
contenaient une doctrine sublime. En vingt heures il lut les
ouvrages de sainte Térèse , et il en possédait parfaitement la
substance et les détails.
Quoiqu'il n'eût point étudié le latin, il lisait la sainte Écri
ture dans la Vulgate , et la traduisait en langue vulgaire ,
comme s'il eût passé sa vie à étudier les lettres latines et la
théologie. Il savait par cœur toute la suite de la Bible, et ré-
1 La Vie de Grégoire Lopez dans la Nouvelle - Espagne , composée en
espagnol par François Losa prestre , licencié , et jadis curé de l'église
cathédrale de Mexico. 2 éd., Paris, 1655.
» Ibid., ch. 1, p. 4.
Ibid., ch. 17, p. 133.
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 313
citait , sans manquer une syllabe , les évangiles de saint Mat
thieu et de saint Jean, et des autres, tout ce qui complète les
deux premiers ; de plus , les épîtres de saint Paul et l'Apoca
lypse 1 ; enfin , il connaissait si bien toutes les pages sacrées ,
qu'il pouvait indiquer à quel endroit se référaient les textes
qu'on lui citait, et, s'ils étaient faux, le déclarer sur-le-champ ;
aussi plusieurs prédicateurs disaient -ils qu'ils n'avaient pas
besoin de porter de Concordance quand ils prêchaient là où
était Grégoire2. Il interprétait d'une façon lumineuse et éle
vée les passages les plus obscurs des divines Écritures, jusqu'à
émerveiller les hommes les plus doctes. Dominique de Salazar,
de l'ordre des Frères -Prêcheurs, qui mourut archevêque
des Philippines, disait de lui, en présence de trois religieux
considérables du même ordre : « Que veut dire cela , mes
Pères, que nous autres, avec tout ce que nous avons fait
d'études en notre vie, nous ne sachions pas la moitié de ce
que sait ce jeune homme3? » Il était également versé dans les
principes de la vie spirituelle et dans la connaissance des
âmes *.
Sa connaissance de l'histoire sainte et ecclésiastique était
merveilleuse. « Il savait5, autant qu'on peut apprendre de la
sainte Écriture et des autres historiens, ce qui s'est passé de
puis la création du monde jusqu'à Noé, comptant toutes les
générations des enfants de Dieu et des premiers patriarches,
si distinctement que, sans livre, il décrivait toutes les lignées,
les degrés et les alliances , avec la différence des temps et des
âges, quoique ce soit une chose si difficile à développer,
même aux plus doctes. Il n'avait pas moins de connaissance
de tout ce qui touche les hommes de ce temps -là, dont il
rapportait exactement et avec beaucoup de clarté les coutumes
1 La Vie de Grégoire Lopez dans la Nouvelle-Espagne, ch. 14, p. 99.
» Ibid., p. 102 ; — ch. 16, p. 124.
» Ibid., p. 103.
* Ibid., ch. 15 , p. 104-122.
» Ibid., ch. 16, p. 125.
314 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDHE INTELLECTUEL
et les inventions. Il faisait de même pour tout ce qui s'est
passé depuis Noé jusqu'à Notre-Seigneur, parlant des per
sonnes qui vécurent alors, comme si elles lui eussent été
présentes. Il déchiffrait si parfaitement tout ce qui est du
peuple de Dieu, qu'il en savait les tenants et les aboutissants,
les bornes et les frontières, faisant l'histoire des moindres
choses et des plus menues particularités qu'il rapportait aux
temps, aux succès et aux événements de cette nation. Il
n'avait pas seulement l'intelligence des guerres et autres ac
cidents qui arrivèrent parmi ce peuple élu ; mais même parmi
les Gentils, jusqu'à la venue de Notre-Seigneur... Il disait
des particularités bien remarquables de la naissance, de l'en
fance, de l'adolescence et de la jeunesse du Sauveur; et
même de ses prédications et de sa mort , et de tous les autres
mystères , et des avantages que la loi de grâce a sur la loi de
nature et sur la loi écrite. On eût dit qu'il avait devant les
yeux la vie et les prédications des saints apôtres et des disci
ples de Jésus-Christ, celles des martyrs les plus illustres , avec
les vies et les actions des plus mémorables confesseurs qui
ont paru depuis saint Sylvestre jusqu'à Clément VIII, sous le
pontificat duquel il mourut. Il rapportait aussi les noms, les
temps et les coutumes des fondateurs des religions et des au
teurs de la vie érémitique. Il en faisait autant des hérésiar
ques , réfutant leurs erreurs et alléguant les sacrés conciles
qui les ont condamnés , marquant le temps de leur naissance
et de leur décadence. »
Ce n'est pas tout.
Grégoire ne savait pas seulement l'Écriture sainte, les
choses morales et spirituelles, qui formaient sa principale
étude, mais il connaissait encore, assure son biographe1,
l'astrologie, la cosmographie et la géographie. Il avait cons
truit une sphère et dessiné une carte du monde qui faisaient
1 La Vie de Grégoire Lopez dans la Nouvelle-Espagne, ch. 17, p. 129.
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 315
l'admiration des savants. Il entendait également l'anatomie,
la médecine , la pharmacie , et il composa tout un recueil de
recettes simples et peu coûteuses pour les pauvres , qui les
employaient avec succès. Enfin , il était fort expert en agri
culture, et avait une connaissance merveilleuse des plantes et
de leurs diverses propriétés.
Un tel assemblage de dons dans un homme sans lettres
était dû à une élévation habituelle et sublime de son esprit en
Dieu; car, comme on lui demandait s'il ne s'embarrassait
point dans la multitude de ses occupations et de ses connais
sances, il répondait : « Je trouve Dieu en toutes choses, en la
plus petite comme en la plus grande 1. » Tel était le secret de
cette science prodigieuse.
La vénérable Marie d'Agréda est un exemple non moins
remarquable de cette science universelle. Voici ce qu'en écrit
son principal historien 2 :
« Le Très -Haut versa dans son âme le trésor inestimable
de sa science. Il lui découvrit les secrets et les mystères de
sa sagesse , en la manière qui suit. Il lui communiqua une
connaissance fort claire de tout ce qui est créé, du sommet du
ciel au centre de la terre, lui en faisant pénétrer très-distinc
tement toutes les parties , tout ce qu'il a créé pour le service
extérieur de l'homme et pour récréer ses sens ; lui faisant
distinguer "tous les habitants de la terre, leurs diverses quali
tés et leur naturel. Ensuite , il lui départit une science plus
élevée de toute l'Église militante , de ses trésors et de ses
merveilles, de l'ordre de la grâce et de tous les dons que
Dieu fait aux mortels dans cette vallée de larmes. Et cette
science s'étendait sur tous les états politiques et sur toutes
sortes de gouvernements temporels, non seulement des en
fants de l'Eglise, mais encore de tous ceux qui sont hors de
1 La Vie de Grégoire Lopez dans la Nouvells-Espagne , ch. 17, p. 132.
2 Jos. Ximenés Samaniégo , Vie de la Vén. mère Marie de Jésus d'Agréda,
ch. 21, p. 192.
316 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
son sein ; de sorte que cette science renfermait tous les états
de l'univers. Elle reçut ensuite une connaissance plus émi-
nente de l'Église triomphante, de l'ordre des anges et des
saints de la nature humaine, de leurs hiérarchies et de leurs
chœurs , de la récompense que Dieu leur donne en gloire es
sentielle et en gloire accidentelle. Elle reçut aussi une grande
et rare intelligence des Écritures saintes.
« Outre ces grandes lumières, le Tout-Puissant lui com
muniqua une très-haute vue de sa divine Majesté. Il purifia
de nouveau ses puissances, éleva son entendement, et lui
manifesta son Etre divin dans la trinité de ses personnes et
l'unité de son essence , ses perfections infinies et ses attri
buts. . .
« Toute cette science fut alors actuelle , distincte et pro
fonde pour pénétrer tous ces objets. Celle qui regardait les
créatures des trois ordres ci-dessus mentionnés, de la nature,
de la grâce et de la gloire, lui fut habituelle et permanente ;
elle en pouvait user avec facilité quand elle voulait, non seu
lement en la connaissance des conclusions, mais encore en sa
déduction par les principes. Elle eut une telle lumière de l'É
criture sainte par manière d'habitude, que lorsqu'elle disait
le divin office, elle pénétrait plusieurs mystères renfermés
dans les Psaumes et les leçons ; et l'appliquant à l'intelligence
de quelque texte que ce fût, elle l'interprétait avec une clarté
admirable , selon le sens littéral et le sens spirituel , comme
plusieurs fois les supérieurs l'expérimentèrent, voulant éprou
ver cette merveille. Le Seigneur lui donna une grande facilité
pour entendre la langue latine , mais non point pour la par
ler ; de sorte qu'en lisant ou entendant le latin, elle le com
prenait parfaitement; les traductions qui n'étaient pas fidèles
lui faisaient de la peine ; et quand l'occasion se présentait de
traduire quelque texte de l'Écriture, lorsqu'on lui comman
dait d'écrire , elle le faisait de la manière la plus parfaite , et
selon toutes les règles de la traduction. Outre qu'elle possé
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 317
dait une notion exacte de la langue castillane, qui lui était
naturelle , elle reçut le don d'un style élégant et majestueux,
et d'un discernement admirable des termes les plus propres à
la théologie scolastique et mystique ; ce que des personnes
très-savantes n'ont pu acquérir avec toute leur application...
(( Comme la disposition pour arriver à cette science fut si
solide, les effets en furent merveilleux. La servante de Dieu,
par la sublimité de tant de lumière, se trouva toujours plus
abîmée dans le néant de sa misère, plus enracinée en la
crainte du Tout-Puissant, et plus soigneuse de pratiquer ce
qui était plus parfait, pour lui être agréable. Toute cette mul
titude et toute cette variété de connaissances faisait si peu de
bruit dans son intérieur et en son extérieur, que ni la diver
sité des choses qu'elle connaissait ne la surprenait, ni la
science ne la tirait de son humilité, ni la pénétration des ma
tières ne la portait à en parler. Toutes ces lumières n'étaient
dans son âme que pour lui donner de plus grandes connais
sances de Dieu , pour la porter à l'aimer et à le servir davan
tage , à souhaiter que tous fissent ainsi , à travailler et à prier
pour les âmes. Elle n'usa jamais de cette science par curiosité
ou par ostentation ; au contraire , elle tâchait de la cacher en
toutes sortes d'occasions. Elle n'en usait au dehors que quand
elle ne le pouvait point éviter, comme pour écrire ce que le
Seigneur et ses supérieurs lui ordonnaient, pour informer
ses confesseurs de ce qui se passait dans son intérieur, pour
satisfaire ceux qui avaient le droit de l'examiner, voulant
s'assurer de sa conduite spirituelle , ou lorsque d'autres per
sonnes le faisaient par leur ordre, pour être persuadées de
cette merveille de Dieu. C'est par là que l'on connut avec ad
miration la sublimité de ce secret divin. »
VI.— En général, ces sortes d'infusions surnaturelles ne
sont que partielles. On peut tenir pour un don divin la con
naissance de la philosophie au degré où elle éclata en sainte
Catherine d'Alexandrie, ou du moins, admettre avecBaro
318 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
nius1, qu'elle fut assistée du Saint-Esprit dans la lutte victo
rieuse qu'elle soutint en présence de l'empereur Maximin
contre cinquante sophistes, qui se convertirent à la foi
chrétienne.
Si l'on en croit une légende racontée dans les annales des
Frères -Prêcheurs, les sciences naturelles, comprises en ce
temps -là sous le nom générique de philosophie, furent ac
cordées, par une effusion gratuite de la grâce, au bienheu
reux Albert le Grand. Celui qui devait immortaliser son nom
par son immense savoir, aurait, dit-on, éprouvé à ses débuts,
une extrême difficulté d'apprendre, et, dans le déplaisir qu'il
en ressentait , la pensée lui vint de quitter son habit de no
vice et de revenir au siècle. Tandis qu'il était en proie à ces
sombres inquiétudes, il eut pendant son sommeil un songe
mystérieux qui lui rendit la paix. Il lui semblait qu'il était
sur le point d'escalader les murs du monastère , lorsque qua
tre vierges d'une beauté ravissante se présentèrent à lui et
l'empêchèrent d'exécuter son dessein. Et l'une d'elles, qui
était la Vierge Marie , lui demanda d'où venaient ses désen
chantements et quels étaient ses désirs. Le jeune homme de
répondre que l'objet de tous ses vœux, c'était la connaissance
de la philosophie. « Qu'il te soit fait selon que tu le désires,
lui dit la Mère de Dieu ; tu surpasseras dans cette science tous
ceux qui t'ont précédé , et je veillerai sur toi pour que ta foi
ne subisse point d'atteinte à travers les pièges des sophistes.
Mais, afin qu'on n'ignore pas que ce don vient de ma bonté, et
aussi parce que tu as préféré la science des hommes à la science
de mon Fils, elle s'effacera de ton esprit sur la fin de ta vie 2. »
1 Annal, eccles. a. 307, n. 32, éd. 1864, t. 3, p. 475: Dignum plane est
existimare eam, quam disertissimam sciret, per gentiles philosophos qui-
bus [Link] Alexandrina abundare solebat, Maximinum conatum esse a
christiana religione divellere, ipsamque eos omnes, tum scientia qua
egregie imbuta erat,tmn etiam divinitus inspirata sibi sapientia, superasse.
2 S. Razzi, Vies des Sai?its et Saintes de l'Ordre de Saint - Dominique,
1™ P., p. 149.
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 319
On conteste le caractère historique de ce récit, rapporté
cependant en termes divers par la plupart des biographes du
bienheureux Albert, et mentionné par ceux-là mêmes qui n'y
voient qu'une fable". On s'accorde assez du moins sur la
manière dont finit ce grand [Link] ans environ avant
sa mort, un jour qu'il était en chaire et donnait sa leçon de
vant une nombreuse assemblée, la mémoire lui manqua tout
à coup, et il perdit en un instant son immense savoir. Au
dire de plusieurs historiens, l'illustre maître avertit ses audi
teurs que la Bienheureuse Vierge lui avait prédit cet événe
ment et le lui avait donné comme un signe de sa fin pro
chaine.
VII.-La médecine, qui, selon l'Écriture , est une création
de Dieu et un bienfait de sa bonté, s'est rencontrée en plu
sieurs saintsà l'état de don surnaturel. Sainte Hildegarde la
posséda à un si haut degré, que les malades venaient en foule
la consulter, et ses remèdes procuraient à presque tous du
soulagement. Il est vrai que souvent elle les renvoyait guéris
par sa seule bénédiction*; mais on ne saurait révoquer en
doute qu'elle ne se soit véritablement occupée de l'art de
guérir, puisque nous avons d'elle un ouvrage*, à la vérité
peu lucide, sur les minéraux, les végétaux, les animaux et
sur leurs vertus curatives. On trouve également dans ses Vi
sions* des aphorismes sur les diverses infirmités de l'âme et
1 JoACH. SIGHART. Albert le Grand, c. 2, 1862, p. 23, note 3: Cette lé
gende n'est pas très-ancienne. Elle ne se trouve que dans Flaminius,
Léandre, Jammy et les biographesposté[Link] n'est doncqu'une fable;
mais elle est trop charmante pour être omise tout à fait.
2 Eccli. xxxvIII, 1 et 4.
3 THEoDERIC. Vita S. Hildegardis, c. 1, n. 19. Migne, Patr. lat. t. 197,
col. 105 : Plurimi consilium ab ea percipiebant necessitatum corporalium,
quas patiebantur; nonnulli quoque benedictionibus suis a languoribus alle
viabantur.
4 Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum et sic de aliis
quammultis bonis. Migne, t. 197, col. 1125-1352.
5 Scivias sive libri tres visionum ac revelationum. Migne, t. 197, col.
383. -
320 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
du corps, et, selon la remarque de Trithème1, ce mélange de
science humaine et de science mystique indique assez que la
source en était en Dieu.
Quoiqu'il y ait plus d'un exemple de cette aptitude infuse
pour l'art médical2, le plus souvent c'est moins une science
proprement dite que le don des miracles pour le soulagement
des corps, et l'on cite plusieurs serviteurs de Dieu, entre
autres les deux frères Cosme et Damien3, et saint Sampson *
de Constantinople, qui, sous le couvert de la médecine dont
ils faisaient profession , opéraient des guérisons qui étaient
l'effet de leurs prières et de leur sainteté.
VIII. — Les connaissances de l'ordre surnaturel sont plus
fréquemment accordées et avec une admirable profusion.
Dieu est vérité et lumière ; aussi , quand il vient en nous , y
apporte-t-il des clartés inconnues à la raison ; et , à mesure
qu'il étend son règne, il fait se lever dans les profondeurs in
times un jour de plus en plus resplendissant. La sainteté
surtout est un foyer incomparable d'illuminations surnatu
relles. Une âme pure, qui s'est élevée par le sacrifice aux
sommets de la vie parfaite , souvent en sait, en voit plus que
les théologiens sur Dieu , sur sa nature et ses œuvres , son
règne dans lesâmes, les secrets de sa miséricorde et de sa
justice; elle en sait, elle en voit plus sur Jésus-Christ, sa
personne divine et son humanité sacrée , sur les mystères de
sa vie passible et glorieuse, les grandeurs, les splendeurs, les
douleurs de sa sainte âme; sur sa vie dans l'Église, dans
1 Catalog. viror. illustr. p. 138 : In libris medicis mirabilia multa et
secreta naturae subtili expositione ad mysticum sensum refert, ut nisi a
Spiritu Sancto talia femina scire posset.
1 Cf. Gôbbes. La Mystique divine, 1. 3, c. 18, 1. 1, p. 454.
3 S. Gbég. de Tours. Libr. mirac. de glor. martyr, c. 98. Migne, t. 71 ,
col. 791. Duo rero gemini, Cosmas scilicet et Damiauus, arte medici,
postquam Christiani effecti sunt, solo virtutum merito et orationum inter-
ventu , iofirmitates languentium depellebant.
* BB. 27 jun., t. 27, p. 238, n. 2 : Tanquam gratis velamento arte uten
propter summam bumilitatem.
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 321
l'Eucharistie et dans la gloire; sur les hiérarchies angéliques
et les bienheureux du ciel ; sur les vertus et les ingratitudes
de la terre, les souffrances du purgatoire, les horreurs de
l'enfer.
La théologie mystique, qui embrasse cet ensemble de con
naissances et réunit en faisceau toutes- ces clartés en tant
qu'elles procèdent de communications gratuites et extrana
turelles, est l'œuvre des saints. Non seulement ils en puisent
dans leurs visions intimes les matériaux , mais ils reçoivent
des lumières du même ordre pour interpréter ces faits et les
organiser en corps de doctrine ; ils sont les premiers maîtres
et les vulgarisateurs de cette science divine. Nommer saint
Denis l'Aréopagite, saint Bonaventure, sainte Catherine de
Sienne , sainte Térèse , saint Jean de la Croix , c'est signaler
les docteurs les plus illustres de la théologie mystique , et c'est
un point d'une démonstration facile, que leur science fut
moins le résultat du travail humain que celui de lumières
divinement infuses. Les faits que nous avons produits, et ceux
que nous produirons encore , vont en grand nombre à cette
conclusion, ce qui nous dispense d'insister ici. Nous rappor
terons néanmoins la manière symbolique dont saint Éphrem,
surnommé par la tradition le prophète des Syriens et la harpe
du Saint-Esprit1, reçut le don de la science, au témoignage
de saint Grégoire de Nysse , son contemporain et probable
ment son ami.
« Un homme véritablement spirituel, raconte ce saint doc
teur2, déclarait avoir eu l'apparition suivante. Il avait vu
descendre du ciel une troupe d'anges portant dans leurs
mains un volume roulé à la façon des anciens , et écrit au
1 Alzog. Manuel de laPatrologie , p. 241.
* De vitaS. Patris Ephraem. Migne, Patr. gr. t. 46, col. 835: Illud prae-
terea quod ad ipsum pertineret , alius quidam homo perspicax se con-
spexisse testatus est : Angelorum scilicet copiant descendentem e cœlo ,
volumen intus et foris conscriptum detinere manibus... Tuncque cœlestes
Angelos idem conspexisse fertur, Ephraem volumen tradere , etc.
II 21
322 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
dedans et au dehors. Et ces esprits célestes se disaient entre
eux : Quel est le plus digne de recevoir ce livre? Les uns nom
maient un personnage , les autres en désignaient un autre ,
parmi les hommes les plus marquants de ce temps-là. Après
une longue discussion, tous, d'un consentement unanime,
s'accordèrent à l'adjuger à Éphrem le Syrien, et ils se hâtè
rent d'aller le déposer entre ses mains. Celui qui venait d'as
sister à ce spectacle se leva au milieu de la nuit et courut
trouver Éphrem, qui était en ce moment à l'église, absorbé
dans une contemplation sublime ; il apprit de sa bouche ce
que signifiait cette vision : c'était le don de la sagesse uni à
celui de l'éloquence, que Dieu dispensait à son serviteur;
dons si magnifiques, poursuit Grégoire de Nysse1, que la pa
role d'Éphrem, quoique abondante et facile, ne pouvait suf
fire à exprimer tout ce qui jaillissait de célestes clartés de son
esprit ; la profondeur de sa doctrine le jetait dans une dou
loureuse impuissance de parler, et le faisait s'écrier : « Assez
de lumière, Seigneur ; mais accordez à mes lèvres la grâce de
la répandre. »
IX.— Ces illuminations intérieures, qui sont comme l'é
panouissement de Dieu dans les âmes , se projettent plus ou
moins radieuses sur toutes les parties de la science sacrée. Ce
n'est pas seulement la Mystique qui s'alimente , se constitue
et s'éclaire à ce foyer lumineux ; la théologie dogmatique et
l'exégèse en reçoivent d'admirables rayonnements.
Les hommes les plus savants recouraient à sainte Hil-
degarde* pour avoir la solution de leurs difficultés sur la
1 De vita S. Patris Ephraem. Migne , Patr. gr. t. 46 , col. 835. Tantam
enim sapientiae abundantiam largitus illi Deus fuerat, ut quantumvis ei
perpetui quasi verborum fontes suppeterent, rebus tamen explicandis pares
nequaquam essent... Unde magnus senex, singulare quoddam a Deo elo-
quendi donum efflagitabat hisce verbis : Largire, Domine, flunrina gratiae
tuae. Siquidem doctrinae profunditas linguam ipsius absorbebat, ut sens.i
animi efferre nequirct, cum muneri concionandi instrumenta ad diserte
dicenda opportuna deficerent.
2 BB. 17 sept., t. 45, p. 655, n. [Link] non possumus non roirari
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 323
Religion et ses mystères. Saint Joseph1 de Copertino, dont
toute l'instruction s'était bornée à apprendre à lire, élucidait
aux savants les points les plus ardus du dogme et de la mo
rale. Sainte Colette2 répondait aux questions les plus élevées
et les plus subtiles que lui adressaient des ecclésiastiques,
maîtres en théologie , et d'autres personnes instruites , lors
qu'elle sentait en elle-même que la curiosité n'était point le
motif de ces interrogations ; et tous assuraient que les plus
hauts mystères et les secrets de la science divine lui étaient
révélés par le Saint-Esprit.
La bienheureuse Ursuline 3 de Parme parlait de la Trinité ,
Sanctam a tot viris , dignitatibus et scientia inclytis , de rebus occultis et
arcanis consultam fuisse , magis tamen obstupescere cogor, dum perspicio
ad mulierem indoctam, et omnis"scientiae studio expertem , delatas fuisse
quaesiiones ex tbeologia subtilissimas, ex sacris litteris difficillimas, ipsam-
que non dubitasse responsa dare theologica et scripturistica, quamvis ali-
quandoad quaesita, cufiosa magis quam utilia, plenum responsum non dederit.
1 BB. 18 sept., t. 45, p. 1001, n. 51-53 : Tria sunt quae singulari quodam
modo ineo eluxerunt... Primum est sapientia ejus divinitus accepta, qua,
licet ipse , ut supra diximus , litteris minime imbutus et tardioris ingenii
esset , viris doctrina praestantibus admirationi fuit. — Cardinalis de Lau-
raea testatur italice : « Frater Josephus ab aliquot e nobis , qui litteris stu-
duimus, iuterrogatus de quodam myslerio captu difflcili, intrepide res-
pondebat sublimi doctrina et diflicultates resolvebat. .. Pater Josephus a
Cupertino, omnino ignorans, legere tantum sciens , in spiritus fervore,
mira de altissimis et de agibilibus, me praesente, saepissime eructabat.» —
Insignis doctrinae vir, cum Assisium adveniens, hic uno mense moratus
est..., narravit sese eo temporis spatio , plus didicisse cum Patre Josepho, de
theologia morali disserendo, quam toto studiorum suorum curriculo ex
libris speculativis.
2 Étienne de Jdliers. BB. 6 mart, t. 7, p. 569, n. 138: Aliquoties multi
clerici et in theologia magistri, pariter et alii sapientes mundani, plures ab
ea difficiles quaestiones sciscitabantur, et de suhtilibus materiis. Dequibus,
licet invita, propter humilitatem ; nihilominus tamen, quando sentiebat
in spiritu rem non fieri per curiositatem , sic profunde respondebat, et clare
dilucidabat, quod omnes admirabantur et magis aedificabantur, asserentes
quod alta mysteria secretaque divina a Spiritu sancto sibi revelabantur.
3 S. Zanachi. BB. 7 apr., t. 10, p. 723, n. 10 : Divinarum scripturarum
peritiam habebat mirabilem : utpote de Trinitate, de Dei Incarnatione ,
de ejusdem Nativitate , de Angelis , de cœlesti gloria. Mirabantur omnes
super ejus sapientiam, et illius sermonis elegantiam super vires muliebres
judicabant : nam unusquisque omnis dubitationis solutionem clarissimam
reportabat.
324 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
de l'incarnation et de la nativité du Verbe, des anges, de la
gloire du ciel, et en général des vérités révélées, avec une lu
cidité qui dissipait tous les doutes, et une élégance de langage
qui ravissait d'admiration.
X. — Les saintes Écritures contenant l'ensemble des révé
lations de Dieu à l'homme, les âmes qu'illuminent les célestes
clartés ont une grâce particulière pour en bien interpréter les
formules; la divine parole qui retentit au dedans d'elles-
mêmes les prédispose à reconnaître et à entendre cette même
parole dans sa forme extérieure et humaine. Dans une infinité
de cas, Dieu communique un don plus spécial qui révèle les
sens profonds et cachés sous la lettre, avec plus de facilité que
n'en ont les autres à lire la lettre elle-même. Ces sortes
d'exemples sont innombrables ; nous n'en citerons que quel
ques-uns.
Nous avons vu quelle grande intelligence des divines Écri
tures Dieu avait donnée à la vénérable Marie d'Agréda et au
solitaire du Mexique, Grégoire Lopez. Sainte Hidegarde, dont
nous avons aussi parlé, et qui fut un véritable prodige par
l'abondance merveilleuse de ces dons gratuits de la science ,
entendait le sens des livres de l'Ancien et du Nouveau Testa
ment, quoiqu'elle fût incapable de rendre compte de la lec
ture du texte, ne sachant ni la signification des paroles, ni les
lois de la grammaire, ni même celles de l'organisation des
syllabes, ainsi qu'elle-même le déclare au début de ses Set-
vus1 ou révélations*, rédigées en latin, sinon sous sa dictée,
1 Ce mot signifie : la connaissance des voies du Seignedr , par abréviation
de la phrase latine : Scire vias Domini.
s Scivias, sive visionum ac revelationum. 1. 1, Praef. Migne, Patr. lat.,
t. 197, col. 383 : Actum est in millesimo centesimo quadragesimo primo
Filii Dei Jesu Cnristi incarnationis anno, cum quadraginta duorum annorum
septemque mensium essem , maximae coruscationis igneum lumen, aperto
cœlo venions, totum cerebrum meum transfudit, et totum cor, totumque
poctus meum velut flamma non tamen ardens, sed calens ita inflammavit, ut
sol rem aliquam calefacit super quam radios suos immittit. Et repente intel-
lectum expositionis librorum videlicet Psalterii , Evangeliorum et alionuu
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 325
du moins sur ses récits , par Godefroy son confesseur, moine
du monastère de Saint-Disibode1.
La bienheureuse Christine2, surnommée l'Admirable, avait
reçu, sans aucune instruction humaine et parla seule voie de
l'infusion divine, une pleine intelligence du texte latin de la
Vulgate ; mais, par humilité, elle ne consentait que rarement
à l'expliquer, disant que cela ne convenait point à une femme,
et que ce rôle était réservé aux prêtres et aux clercs.
Sainte Angèle de Mérici posséda également à un degré
prodigieux la science infuse des choses divines , et particuliè
rement celle de nos saints livres. « N'ayant jamais appris
même l'alphabet, dépose Nazari dans un procès-verbal authen-
thique3, n'ayant jamais étudié ni le latin ni autre science, non
seulement elle lisait les livres spirituels de toute sorte , écrits
dans l'une et l'autre langue , mais encore elle avait une telle
connaissance de l'Ecriture sainte, et sa réputation était si
étendue à cet égard, qu'on voyait souvent recourir à elle des
religieux distingués, et surtout des prédicateurs, de grands
théologiens et de grands maîtres dans les choses divines,
pour la consulter de vive voix ou par lettres sur le sens de
plusieurs passages des plus obscurs et des plus difficiles des
Psaumes, des Prophètes, de l'Apocalypse, et de tout l'Ancien
et le Nouveau Testament, et pour obtenir la solution des
doutes qu'ils lui proposaient.
catholicorum, tam veteris quam novi Testament! voluminum sapiebaiu, non
autem interpretationem verborum textus eorum, nec divisionem syllabarum,
nec divisionem casuum aut temporum callebam.
1 Trithème. Chronic. spa?ih., ad ann. 1179.
2 Thomas de Cantmpré. BB. 24 Jul., t. 32, p. Jj57, n. 40 : Intelligebat autem
ipsa omnem latinitatem et sensum in Scriptura divina plenissime noverat,
licet ipsa a nativitate litteras penitus ignoraret, et earum obscurissimas
quaestiones spiritualibus quibusdam amicis, cum interiogaretur, enodatissime
reserabat. Invitissime tamen ac rarissime facere \oluit, dicens Scriptiuas
sanctas exponere proprium esse clericorum, nec ad se hujusmodi ministerium
pertinere.
3 Cf. Salvatori. Vie de sainte Angèle de Mérici, traduit de l'italien par
Allibeit, chanoine de Lyon, 1847, p. 159.
326 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
Nous pourrions citer un grand nombre d'autres saintes
dont le souvenir est célèbre par la connaissance surnaturelle
qu'elles avaient des mystères de Dieu et de sa parole sacrée.
Si les femmes semblent privilégiées dans ces illuminations
divines, c'est qu'en réalité elles participent en plus grande
abondance aux effusions extraordinaires de la vie mys
tique, pour les raisons que nous avons indiquées, et aussi
parce qu'étant naturellement moins aptes à la science, le
prodige de ces dons paraît en elles avec plus d'éclat et d'évi
dence.
XI. - Cependant les hommes ne sont point déshérités :
aux noms de Grégoire Lopez et de Joseph de Copertino, nous
pouvons en ajouter d'autres de beaucoup plus illustres.
Tandis que saint Grégoire" le Grand dictait au diacre Pierre
son commentaire sur la dernière vision d'Ézéchiel, de temps
en temps, il s'arrêtait pendant des intervalles plus ou moins
longs. Intrigué par ces intermittences, le secrétaire perça dis
crètement de son style le voile qui le séparait de son maître,
et se mit à regarder par l'ouverture. Il aperçut, reposée sur
sa tête, une colombe plus blanche que la neige, qui tenait
son bec longtemps appliqué à sa bouche, comme pour y
déposer une nourriture céleste, et dès qu'elle se retirait, le
saint reprenait sa dictée que le ministre recueillait sur des
tablettes de cire. Puis le silence se faisait de nouveau, et
le diacre, regardant encore, apercevait le pontife les yeux
1 PAULUs Diacon. Vita Gregorii M. n. 28. Migne, t. 75, col. 57: Quum
idem vas electionis et habitaculum sancti Spiritus visionem ultimam pro
phetæ Ezechielis interpretaretur, oppansum velum inter ipsum et eumdem
exceptorem tractatus sui, illo per intervalla prolixius reticente, idem mi
nister ejus stylo perforavit, et eventu perforamen conspiciens,vidit colum
bam nive candidiorem super ejus caput sedentem, rostrumque ipsius ori
diu tenere appositum : quæ cum se ab ore ejusdem amoveret, incipiebat
sanctus Pontifex loqui et a notario graphium ceris imprimi. Cum vero re
ticebat sancti Spiritus organum, minister ejus oculum foramini iterum
applicabat, eumque ac si in oratione levatis ad cœlum manibus simul et
oculis, columbæ rostrum more solito conspicabatur ore suscipere.
APTITUDEs INFUSEs : LA scIENCE 327
et les mains levés au ciel jusqu'à ce que la mystérieuse
colombe, attirée par la prière, eût ramené l'inspiration sur
ses lèvres. Cependant Grégoire, averti intérieurement que
son secrétaire avait saisi le secret de ces communications
divines, en conçut une tristesse extrême, et il lui enjoignit,
par l'autorité apostolique, de n'en jamais parler à personne,
de son vivant. A quoi le bienheureux diacre se montra fidèle ;
et ce ne fut qu'après la mort du saint docteur que l'on con
nut un miracle si glorieux à sa mémoire.
Le pieux Rupert", abbé de Tux, dut aussi à une grâce
spéciale du Saint-Esprit sa science éclatante et si onctueuse
des divines É[Link] raconte que, entré fort jeune au mo
nastère de Saint-Laurent de Oësbourg, il n'épargna ni veilles
ni application pour s'avancer dans l'étude des saintes lettres,
mais ce fut d'abord avec si peu de succès, qu'il désespé
rait de pouvoir jamais rien apprendre. Il s'adressa à la sainte
Vierge, pour laquelle il professait la plus tendre dévotion, et
la Mère de Dieu, répondant à sa prière, lui apparut et l'as
sura que ses vœux étaient exaucés. Depuis ce jour, en effet,
il eut une ouverture merveilleuse pour toutes les sciences
sacrées, principalement pour l'intelligence de l'Écriture. La
reconnaissance et l'amour pour sa divine Maîtresse, qu'il
considérait comme l'Épouse sacrée par excellence, le firent se
surpasser lui-même dans ses sept livres sur le CANTIQUE DEs
CANTIQUEs, véritable monument de foi, d'admiration et de
lumière*.
1 JoANNEs SPANHEIMENSIs. Ora". in laudem Ruperti. Migne , Op. Rupert.
Patr. lat., t. 167, col. 13: Cum autem esset adhuc minus eruditas tam in
sæcularibus litteris quam in Scripturis divinis, orando continue et legendo,
petivit a Deo cum Salomone donum Sapientiæ : nec ab oratione incepta
desiit, donec Spiritusancto per visionem inspirante, copiosissime ultra omnes
contemporaneos suos, quod optaverat, accepit. Erat autem beatæ Mariæ
semper virginis ardentissimus amator; cujus intercessione tantum sapien
tiæ munus obtinuisse creditur. Ad cujus laudem postea, ne ingratus fieret
beneficio,Cantica canticorum septem libris exposuit, etc
* Cf. MoRÉRI. Dict. hist. au mot RUPERT.
328 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
Saint Thomas d'Aquin, la grande figure en qui semble
s'être personnifiée la théologie chrétienne, reçut de la nature
un génie capable de pénétrer toutes les parties de la science
et d'en sonder les profondeurs. Néanmoins1, si l'on considère
combien fut relativement courte la vie de ce grand homme ,
qui mourut à l'âge de cinquante ans, le nombre prodigieux
d'ouvrages qu'il écrivit, à peu près dans l'espace de vingt
années , la perfection admirable de ces écrits , la manière dont
il les composa, n'entreprenant jamais aucune étude qu'après
s'y être préparé par l'oraison et par les larmes5, jeûnant,
pleurant, et redoublant ses prières pour avoir la solution des
difficultés, puis dictant à trois, à quatre copistes à la fois, sur
des matières différentes , sans aucune hésitation ni méprise ;
quelquefois même, au rapport de l'un de ses secrétaires3,
continuant à dicter sur le sujet commencé, après s'être en
dormi par l'effet de la fatigue ; tout cela pesé, il est impossible
de ne pas voir dans la science du Docteur angélique un mi
racle d'infusion divine.
1 Gua. de Thoco. BB. 7 mart., t. 7, p. 663, n. 18: Unum videtur Deus
in dicto doctore, duni viveret, manifestum ostendisse miraculum ut tam
modico tempore (forte in viginti annis...) tot potuent libros per suos scrip-
tores in seriptis ledigerc, tot quaeotiones sufficientertliscutere, et tot novitates
scribendo docere... Quod potuisset tot libros in tam brevi tempore facero,
etiam per aliud admirandum indicium Deus mirabiliter demonstravit. Nam
ut vera relationc sui socii et suorum studentium scriptorum veraciter est
compertum , quod praedictus Doctor de diversis materiis tribus scripto-
ribus et aliquando quatuor in sua camera eodem tempore , Spiritu saneto
revelante, dictabat: ut videretur Deus simul ejus intellectui diversas veri-
tates infundere , quas simul non absque miraculo manifesto dictaret.
* Process. de Vita S. Thom. Aquin. BB. 7 mart., t. 7, p. 704, n. 58.
Item dixit se audivisse a Fr. Raynaldo de Piperno socio dicti Fr. Thomse ,
de scientia ipsius, quod ejus scientia non fuerat a naturali ingenio
acquisita ; sed per revelationem et infusionem Spiritus sancti ; quia nun—
quam ponebat se ad scribendum aliquod opus, nisi praemissa oratione et
effusione lacrymarum : et quando in aliquo dubitabat, recurrebat ad ora-
tionemet perfusus lacrymis de ipso dubio rcvertebatur clariflcatus et doctus.
3 Gua. de Tiioco. BB. 7 mart., p. 664, n. 78. Tanquam fessus prae labore
dictandi , ponebat se dictus doctor, pro pausationis gratia , ad quietem , in
qua etiam dormiendo dictabat. De cujus ore dormientis, praefatus scriptor
redigebat in seriptis, continuando materiam de qua ante scripserat.
APTITUDES INFUSES : LA SCIENCE 329
Le frère Renaud , qui fut pendant longtemps le compagnon
de Thomas , assurait aux autres religieux que son savoir ne
venait ni de son génie ni de l'étude , mais qu'il était un don
gratuit de Dieu. Entre autres faits merveilleux, il leur racon
tait1 que, lorsque le bienheureux écrivait son commentaire
sur Isaïe , il arriva à un passage qu'il ne parvenait point à
entendre pleinement. Il se mit pendant plusieurs jours à jeû
ner et à prier, demandant à Dieu de lui donner l'intelligence
de ces paroles. A quelque temps de là, une nuit, le frère Re
naud l'entendit parler, sans pouvoir distinguer si c'était avec
plusieurs ou avec un seul; et, l'entretien fini, Thomas appela
son compagnon, le pria d'allumer son flambeau et de pren
dre ses feuilles sur Isaïe. Ce fut pour lui dicter l'explication
du passage qui l'avait d'abord arrêté. Quand il eut terminé,
il congédia le frère Renaud, en lui disant : « Maintenant,
mon fils, allez-vous-en reprendre votre repos. » Mais celui-
ci se jeta à ses pieds tout en pleurs, et le conjura, par le nom
de Dieu , de lui dire avec qui il s'était entretenu , cette nuit
même, avant de l'appeler. Par respect pour le nom de Dieu
que le frère invoquait, Thomas, fondant en larmes, lui révéla
que le Seigneur avait eu pitié de lui, et lui avait envoyé les
bienheureux apôtres Pierre et Paul pour l'instruire sur ce
passage d'Isaïe qu'il ne pouvait comprendre; «mais, ajouta -
t—il, je vous ordonne, de la part de Dieu, de ne point parler de
ceci tant que je vivrai. »
C'est ainsi que Dieu , le principe même de l'illumination ,
1 Processus de vita S. Thomas. BB. 7 mart., p. 704, n. 59 : Post quam
locutionem statim praedictus Fr. Thomas rogavit dictum socium suum , ut
accenderet sibi candelam, qua aeeensa, dixit ei : Scribatis in quaterno
super Isaiam. Et cum diu scripissetet expedivisset dictum passum dubium,
dixit ei : Fili , vade ad quiescendum. Qui genuflexus petivit cum lacrymis
et adjuravit eum ut revelaret sibi cum quibus vel quo fuerat locutus. Qui
ne videretur contemnere nomen Domini per quod adjuratus erat , prorupit
in lacrymas, et dixit quod Deus misertus ejus misit ei beatos apostolos
Petrum et Paulum, qui ipsum locum dubium et secretum plenissime docue-
runt , et addidit : Ex parte Dei , tibi praecipio quod haec in vita mea non
audeas revelare.
330 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
comme s'exprime l'Aréopagite1, rayonne dans les âmes de
ses saints , leur met des yeux et leur donne des rayons pour
voir des choses invisibles à tout œil mortel , selon la belle
expression du poète Milton 2, leur est une source inépuisable
d'universelle lumière.
Nous dirons plus tard comment ces clartés surnaturelles
procèdent de l'effusion extraordinaire de trois dons du Saint-
Esprit : l'intelligence , la sagesse et la science , et des grâces
que l'École appelle gratuitement données, principalement de
celles qui portent les mêmes noms de la sagesse et de la
science.
1 Hierarch. cœlest. c. 13 , § 3. Aligne, Patr. gr., t. 2 , col. 314 : Est igitur
omnium quae illustrante illuminandi principium Deus, natura quidem et
rêvera proprie ut fous lucis et per se lux et auctor omnibus, ut et sint et
per se videatit.
* Le Paradis .perdu , 1. 3, initio.
So much the rather thou, celestial Light,
Shine inward , and the mind through ail her powers
Irradiate ; there plant eyes , ail mist from thenco
Purge and disperse , that I may see and tell
Of things invisible to mortal sigth.
CHAPITRE XVIII
LES APTITUDES INTELLECTUELLES INFUSES
LES ARTS
Reflet de la vie surnaturelle sur les organes. — La Poésie dans la Bible ,—
Et dans les annales de la sainteté. — La Musique : les inspirations qu'elle
reçoit de la religion et de la piété. — Les chants inspirés dont il est
parlé dans l'Écriture, et les mélodies des saints. — La Peinture et ce
qu'elle doit à la Mystique.— La Sculpture et l'Architecture.— L'Éloquence
sacrée , avec ses diverses formes surnaturelles.
I. — L'art est la réalisation du beau par le sensible. Il
parle à l'âme par les deux sens intellectuels de la vue et de
l'ouïe ; mais chacun de ces sens reçoit l'impression du beau
sous des formes diverses. L'architecture , la sculpture et la
peinture sont pour les yeux; la musique s'adresse à l'oreille ;
l'éloquence frappe les deux sens à la fois : l'œil par l'action
du corps , l'oreille par l'accent de la voix.
Nous n'avons pas à faire ici un traité de l'art ; nous ne
voulons qu'indiquer les influences que la vie mystique exerce
sur les facultés artistiques.
Par elles-mêmes, la foi et la vie chrétiennes sont sympa
thiques à l'art , à la manifestation du beau idéal par le sen
sible. « Lorsqu'on entend soutenir que le Christianisme est
l'ennemi des arts, écrivait Chateaubriand1, on est muet d'é-
1 Génie du Christianisme, 3» P., 1. 1, ch. 3, t. 2, p. 151.
332 LE5 PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
tonnement. » — « Ce que l'esprit chrétien a surtout pénétré
de son influence bénie, dit un autre apologiste contempo
rain1, ce qu'il a complètement renouvelé en plusieurs sens et
porté au plus haut degré de perfection, c'est l'art. « Toutes
les religions nourrissent l'âme , écrivait Canova à Napoléon ,
mais aucune ne le fait dans la mesure de la nôtre... » Si l'art
est l'expression de l'idéal, sa manifestation sous une forme
corporelle , une révélation du divin ; si c'est l'infini apparais
sant dans le fini, le céleste dans le terrestre, alors on peut
dire qu'au point de vue de la richesse et de l'élévation des
idées, de la profondeur et de la chaleur du sentiment, le
Christianisme a ouvert à l'âme un monde d'autant plus nou
veau, que sa doctrine sur Dieu et sur l'homme l'emporte
infiniment sur les doctrines qui avaient cours auparavant.
Le Christianisme met devant le regard de l'esprit un ordre "de
choses supérieur aux sens et à la terre; il lui montre les idées
éternelles de Dieu représentées d'une manière sainte et su
blime dans les figures visibles du Christ et de ses saints; c'est
tout un monde intérieur qu'il crée dans l'âme et pour elle,
avec les plus purs et les plus puissants motifs qui émeuvent
et ébranlent le cœur humain, depuis le sentiment qu'un pé
cheur a de sa faute et la douleur qu'elle lui cause , jusqu'à
l'enthousiasme qui ravit hors d'elles-mêmes les âmes livrées à
la grâce; il fait briller comme une étoile polaire au-dessus
des agitations de la vie, l'idée du sacrifice et avec elle l'es
pérance , la rédemption et la réconciliation finale ; il transfi
gure ainsi toutes les souffrances de la terre, il sanctifie la pa
tience , il a fixé l'attention sur le combat que se livrent les
puissances célestes et terrestres, saintes et pécheresses, provo
qué l'effort de l'homme sur lui-même, et développé au plus
haut point l'héroïsme de la vertu; il a donné à la nature, qui
était morte et sans vie, une âme et une voix, si bien qu'elle
1 Franz Hettingeb. Apologie du Christianisme , ch. 19, t. 5, p. 153.
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 333
est devenue un sanctuaire et qu'elle parle à l'homme la lan
gue de Dieu. Voilà ce que le Christianisme a fait, et par tout
cela il a étroitement uni à la religion l'art , qui doit à cette
union ses plus beaux triomphes. »
Ainsi , d'elle-même la vie chrétienne va à ce rayonnement
de l'invisible à travers le sensible. Parfois, cette puissance
d'expression revêt des proportions telles, qu'il est impossible
de ne pas y voir une effusion spéciale et miraculeuse de la
grâce. Sans aller jusqu'au miracle évident, la vie mystique
peut encore trahir son influence ; l'âme vibrant sous l'action
divine , il en résulte chez les artistes une facilité et une vi
gueur d'essor qui se projettent sur l'organisme par un reflet
naturel et spontané. La piété, sans dépasser même les limites
de la vie active et commune, à plus forte raison dans les éclats
de la passivité et de la contemplation, produit au plus profond
de l'être des clartés et des visions , des émotions et des attraits
qui tendent à rayonner au dehors, par toutes les voies qui
permettent à l'âme de faire resplendir sur le monde extérieur
sa vie intime de lumière et d'amour. Le plus souvent, il est
vrai, il devient impossible de démêler où commence et jus
qu'où s'étend l'influence surnaturelle ; mais il demeure cer
tain qu'elle s'exerce et qu'elle a sa part, plus ou moins
grande, dans les conceptions et les œuvres de l'art.
IL — La poésie, de tous les arts le plus noble, est
aussi celui qui a le plus reçu de l'inspiration divine.
Deux choses font la poésie : le rythme et la vivacité des
images. L'une et l'autre naissent d'une exaltation de l'âme
sous le charme du beau. Le beau, en effet, selon la remar
quable étymologie du mot grec 1 qui signifie appeler, attire ,
subjugue l'être sur lequel il rayonne, le fait s'épanouir en des
formes harmonieuses et mesurées qui forment la cadence de
la poésie , provoque en lui un besoin vif d'expression , et le
1 KaXôv, beau, de KocXeîv, appeler.
334 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
met en mouvement pour chercher dans la langue humaine
les signes sensibles les plus capables de traduire la ravissante
vision qui l'obsède. Cette action puissante de l'idéal sur
l'homme, qui le pousse à l'exprimer par la couleur des ima
ges et la cadence des phrases , constitue l'inspiration natu
relle.
Si nous supposons un rayonnement surnaturel de la beauté
invisible sur l'âme, il se produira en elle une exaltation plus
grande encore, un instinct plus impérieux de traduire au
dehors en signes vivants et harmonieux la vue intellectuelle
qui la ravit. De là une sorte d'inspiration poétique de l'ordre
surnaturel. Sous cette fascination qu'exerce sur elle l'idéal
agrandi et contemplé de plus près , l'âme vibre tout entière ,
déploie instinctivement tout son empire sur le corps qu'elle
anime, et fait jaillir, pour ainsi parler, hors d'elle-même, à
travers les sens , en paroles vives , éclatantes , impétueuses ,
les sentiments qui la transportent.
La poésie occupe une place d'honneur dans la Bible, qui
est par excellence le livre de l'inspiration*. Outre le poème de
Job , que les critiques compétents regardent comme le chef-
d'œuvre du genre épique , outre le recueil des Psaumes de
David, d'une poésie si \ariée, si brillante, souvent sublime ,
et le Cantique des cantiques, dont rien n'égale la vivacité et
la hardiesse des figures sinon la profondeur des mystères
qu'elles représentent , l'Écriture contient un grand nombre
d'hymnes , tels que ceux de Moïse 2, de Débora 3, de Judith *,
1 W. Joxes. Mémoires publiés par lordTeigumouth. Extr. du Mercure de
France, 23 sept. 1809. J'ai lu avec beaucoup d'attention les saintes Écri
tures, et je pense que ce volume, indépendamment de sa céleste origine,
contient plus d'éloquence, plus de vérités historiques, plus de morale,
plus de richesses poétiques, en un mot, plus de beautés de tous les genres ,
qu'on n'en pourrait recueillir de tous les autres livres ensemble, dans quelque
siècle et duns quelque langue qu'ils aient été composés.
2 Exod. xv, 1-21. — Deuter. xxxn, 1-44.
» Jud. v, 1-31.
4 Judith, xvi , 1-21 .
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 335
productions magnifiques du souffle de Dieu dans la langue
de l'homme; et, comme le remarque un de nos premiers
maîtres" dans l'art de penser et de dire, « toute l'Écriture est
pleine de poésie, dans les endroits même où l'on ne trouve
aucune trace de versification. »
III. - Les annales des saints abondent en traits édifiants et
gracieux qui attestent que la poésie chrétienne n'a pas cessé
de s'inspirer aux sources divines.
Saint Walten ou Walène*, abbé d'Écosse, reçut dans une
vision une merveilleuse facilité d'improviser des vers élégants
et pathétiques sur des sujets pieux pris de la sainte Écri
ture, de l'histoire des Saints, ou de l'enseignement reli
gieux. -
Ce don est encore plus éclatant en Joseph*, surnommé
l'Hymnographe, à cause de l'abondance et de la beauté des
poésies religieuses dont il fut l'auteur. Ce saint personnage,
qui était trésorier de l'église de Sainte-Sophie de Constanti
nople, honorait d'un culte spécial saint Barthélemy, dont il
recevait de particulières faveurs. Il éprouvait un grand désir
de célébrer en vers le glorieux apôtre; mais, craignant de
ne pas le faire dignement, il invoquait le saint et vénérait ses
1 FÉNELoN, Lettre sur les occupations de l'Acad. franç., t. 3, p. 424.
2 BB. 3 aug., t. 35, p. 372, n. 105: Mira res ! Ille frater ante visionem
istam erat valde simplex, hebes et impeditæ linguæ; sed post, subtilis
effectus est et eloquens, ita ut in promptu haberet rhythmos componere
rhetorice et venuste.
3 Le diacre JEAN. BB. 3 apr., t. 10, p. 273, n. 25-27 : Cum vero ingenti
aliquando desiderio aestuaret sanctum Apostolum versibus exornandi,
tamen continebat se, metuens ne forte minus acceptum gratumque a se illi
eveniret. Pridie hujus diei, quo divi Bartholomæi memoria celebratur,
videt virum linea veste circumamictum. Is sacræ mensæ velamen pulsans,
tollit sancti Evangelii codicem, et ejus pectoriimponens: Benedicat, inquit,
tibipræpotentis Dei manus, influant in linguam tuam cœlestis sapientiæ
maria,fiat cortuum sancti Spiritus sedes, tuique cantus universum terra
rum orbem demulceant; ut quisquis iis fruetur, et verborum et rerum
suavitate captus,spirituales sirenas appellare possit. His dictis visum eva
nuit,sed verba, in imos præcordiorum sulcos defossa ac seminata, uberem
postmodum segetem tulere.
336 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
reliques avec la dévotion la plus tendre. Ses vœux et ses priè
res ne furent point stériles. Saint Barthélemy lui apparut la
veille de sa fête, lui mit sur la poitrine le livre des Évangiles,
en disant : « Que la main de Dieu répande sur toi ses bénédic
tions'; que les flots de la céleste sagesse s'écoulent par ta
bouche; que ton cœur devienne le siège du Saint-Esprit; que
tes chants réjouissent toute la terre ; que la sublimité des
pensées et la grâce des paroles soient à tous un charme déli
cieux et salutaire. » A ces mots la vision s'évanouit, mais elle
avait fait descendre dans l'âme du dévot serviteur d'ineffables
trésors de poésie, et lui avait communiqué une fécondité pro
digieuse pour composer des hymnes suaves que le peuple
chantait avec une admirable édification. L'hymnographe cé
lébra, dans de pieux transports, la Bienheureuse Vierge Ma
rie, les saints que l'Église honore chaque jour, et principale
ment le glorieux apôtre son protecteur.
L'amour qui débordait dans l'âme du séraphique Fran
çois1 d'Assise, éclata plus d'une fois en des chants passion
nés où l'on sent plutôt le souffle de la vie divine que celui de
l'inspiration naturelle. Son cantique au Soleil, dans lequel il
invite toutes les créatures à bénir le Seigneur, et l'hymne
ardent qu'il entonna après sa glorieuse stigmatisation pré
ludent aux chants gracieux et pieux des poètes francis
cains.
Son historien et le plus grand de ses disciples , saint Bo-
naventure, nous a laissé parmi ses œuvres théologiques et
mystiques, des poésies d'un charme nonpareil2. Parmi ses
compositions poétiques, nous signalerons en particulier son
1 Ozanam. Les Poètes franciscains, 3° édition, p. 70. Quand le nom du
Sauveur Jésus venait sur ses lèvres, il ne pouvait passer outre et sa voix
s'altérait, selon l'admirable expression de saint Bonaventure, comme s'il
eût entendu une mélodie intérieure dont il aurait voulu ressaisir les notes.
11 fallait cependant que cette mélodie dont il était poursuivi finit par
éclater dans un chant nouveau, et voici, en effet, ce que rapportent les
historiens , etc.
2 Cf. Berthaumier. Hist. de S. Bonaventure , p. 321.
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 337
poème intitulé Philomèle1, son éloge de la Croix8 et ses
chants en l'honneur de Marie3.
Le Dies est d'un autre frère -mineur, Thomas de
Celano. Mais le plus illustre de ces poètes franciscains est
le bienheureux Jacopone de Todi. Le Stabat suffirait seul à
sa gloire. Il composa sur la même mesure, selon le même
ordre d'idées, mais en leur donnant une forme joyeuse, le
Stabat de la crèche, poème naïf et gracieux comme le mys
tère qu'il célèbre. Le mépris du monde, l'apothéose de la
pénitence et de la pauvreté , par-dessus tout l'amour le plus
ardent et le plus tendre pour le divin Crucifié , forment la
substance de ces cantiques pleins de verve et d'originalité. Il
faut lire sur cet homme étrange, à qui la foi et l'amour
avaient inspiré , comme à son père le pauvre mendiant d'As
sise, la sainte folie de la croix, l'aimable et célèbre Frédéric
Ozanam , dans son intéressante étude sur les poètes francis
cains *.
IV.— La musique est sœur de la poésie , et bien que l'har
monie des sons puisse se concevoir et exister sans le rythme
des paroles , il est vrai cependant qu'elle ne réalise toute sa
vertu qu'en se mettant au service de cette forme de l'art qu'elle
porte, par son union, à sa plus haute puissance. Lisez le Dies
irjE, et puis chantez-le; à moins qu'il ne vous manque un
sens, vous constaterez combien le chant agrandit la parole.
Dans la musique , l'exaltation intérieure est en général plus
intense que dans la poésie. Un corps résonne sous une per
cussion qui met ses molécules en mouvement ; ainsi l'âme ,
puissamment excitée par une révélation soudaine de l'idéal ,
précipite son élan vers l'objet qui l'attire, et ses vibrations
» Philomela, t. 14, p. 162-166.
1 Laudismus de sancta Cruce, t. 14, p. 172-174.
3 Laus B. Virginis Mariœ, 1. 14, p. 181-188.— Psalterium minus B. Maria
Virginis, t. 14, p. 189-195. — Carmina super Cantic. Salve Regina, t. 14,
p. 196-198.
* Les Poètes franciscains , ch. 5, p. 167-217.
II 22
338 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
s'étendant aux organes, il en résulte le chant, écho fidèle
des commotions intimes.
Il n'y a que l'amour qui chante ; mais l'amour ne cesse pas
de chanter : il chante ses désirs, ses joies, ses tristesses, ses
espérances. Voilà pourquoi la Religion, qui est le sceau de
l'amour entre Dieu et l'homme, a toujours chanté 1. Le Chris
tianisme, en qui se concentrent toutes les harmonies reli
gieuses , n'est pas seulement l'ami de l'art musical, on peut
dire qu'il en est le créateur*. Est -il étonnant que la piété,
qui est l'amour divin dans ses plus fines délicatesses et avec
ses émotions les plus enivrantes, ait été souvent son inspira
trice la plus féconde? Et lorsque l'amour chrétien prend dans
l'âme une intensité exceptionnelle, à plus forte raison doit-il
y imprimer des vibrations qui atteignent et animent la voix
humaine, l'instrument par excellence de l'expression idéale et
vivante.
V. — Plus d'une fois l'inspiration musicale a été infuse et
miraculeuse. Les psaumes étaient chantés par le peuple dans
1 Chateaubriand, Génie du Christianisme, 3 P., 1. 1, c. 1, t. 2, p. 145 : Le
chant nous vient des anges , et la source des concerts est dans le ciel.
C'est la religion qui fait gémir, au milieu de la nuit, la vestale sous ses
dômes tranquilles; c'est la religion qui chante si doucement au bord du
lit de l'infortune. Jérémie lui dit ses lamentations, et David ses pénitences
sublimes.
s Blaze de Buby, Musiciens contemporains. Webcr, p. 5. Paris, chez Lévy.
C'est un fait désormais reconnu que la musique sort du Christianisme et se
développe avec lui. La musique tient dans le monde nouveau la place que
la statuaire occupait dans le paganisme. Par son caractère de spiritualisme
ineffable, l'art des sons pouvait seul parvenir à rendre l'idée chrétienne d'un
Dieu incréé. Si l'antiquité avait eu recours à l'art plastique pour représenter
ses dieux , c'est que les dieux de l'antiquité ne cessaient d'affecter la forme
et les passions humaines. Mais à une époque de détachement terrestre et
de contemplation mystique , il fallait pour interprète un art ayant l'infini
pour objet, un art, où l'élément mémo est insaisissable, la musique.
L'œuvre du statuaire a de la consistance et sait en quelque sorte enchaîner
sous ses yeux la forme humaine ; le statuaire, alors même qu'il idéalise ,
n'en reproduit pas moins des types sensibles; le son, au contraire, n'imite
rien, il s'exhale et s'évanouit; il est fugitif et transitoire comme la yie de
l'homme.
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 339
les cérémonies publiques, et le saint roi David, à qui sont
attribuées la plupart de ces odes sacrées, avait aussi inventé " des
instruments de musique et composé des airs nouveaux : n'est-il
pas naturel de penser que l'inspiration divine des paroles ne fut
pas sans un certain rejaillissement sur leur expression par le
chant?Toujours est-il que c'est principalement de David que
les interprètes entendent ces paroles de l'ECCLÉSIASTIQUE ? :
« Ils ont signalé leur habileté dans les accords de la musi
que, et ils nous ont laissé les cantiques des Écritures.»
Le vénérable Bède* rapporte un trait charmant reproduit
par les Bollandistes*, et plus près de nous par Montalembert,
où l'on voit en même temps l'infusion de la poésie et celle de
la musique.
« Ni les rois ni lesprinces qui allaient consulter la grande
abbesse (Hilda) sur son promontoire maritime, écrit l'illustre
auteur* des MonNEs D'OCCIDENT, ni les évêques ni les saints
mêmes formés à son école, n'occupent dans les annales de
l'esprit humain ou dans les savantes recherches de nos con
temporains une place comparable à celle d'un vieux bouvier,
qui vivait dans un des domaines de Hilda, et dont la mémoire
est inséparable de la sienne. C'est sur les lèvres de ce bouvier
que la langue anglo-saxonne éclate en poésie, et rien dans
toute l'histoire des littératures européennes n'est plus original
1 I Paralip. xxIII, 5.
2 xLIv,5.
3 Histor. Ecclesiast. l. 4, c. 24. Migne, Patr. lat.,t. 95, col.212 et seq. :
In hujus monasterio abbatissæ, fuit frater quidam divina gratia specialiter
insignis, quia carmina religioni et pietati apta facere solebat; ita ut quic
quid ex divinis litteris per interpretes disceret, hoc ipse post pusillum verbis
poeticis maxima suavitate et compunctione compositis, id est Angelorum
lingua, proferret. Nullus eum æquiparare potuit, namque ipse non ab ho
minibus neque per hominem institutus canendi artem didicit, sed divinitus
adjutus gratis canendi donum accepit.. Adstitit ei quidam per somnium ,
eumque salutans, ac suo appellans nomine : Cædmon , inquit, canta mihi
[Link] ille respondens : Nescio, inquit, [Link] ille: Canta, inquit,
principium creaturarum, etc.
* 11 febr., t.5, p.552: De S. Cædmono, monacho, cantore the0didacto.
* Liv. 13, ch. 2, t. 4, p. 69.
340 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
ni plus religieux que ce début de la muse anglaise. Il s'ap
pelait Céadmon ; il était déjà parvenu à un âge avancé , tou
jours en gardant ses bestiaux, sans avoir appris la musique,
sans pouvoir mêler sa voix aux refrains joyeux qui tenaient
une si grande place dans les repas et les réunions des gens
du peuple, comme des nobles et des riches, chez les Anglo-
Saxons comme chez les Celtes. Lorsque, dans un festin, son
tour venait de chanter, et qu'on lui passait la harpe, il sor
tait de table et s'en allait chez lui. Un soir qu'il s'était éloi
gné ainsi, il entra dans son écurie et s'y endormit à côté de
ses bœufs. Pendant son sommeil , il entendit une voix qui
l'appelait par son nom et lui dit : « Chante-moi quelque chose. »
A quoi il répondit: « Je ne sais pas chanter, et c'est pour cela
que j'ai quitté le souper et que je suis venu ici. — Chante,
cependant, reprit la voix. — Mais quoi donc? — Chante le
commencement du monde, la création. » Et aussitôt il se mit
à chanter des vers dont il n'avait auparavant nulle connais
sance, mais qui célébraient la gloire et la puissance du Créa
teur, Dieu éternel, auteur de tout miracle, père du genre
humain , qui avait donné aux fils de l'homme le ciel pour toit
et la terre pour demeure. A son réveil, il se souvint de tout ce
qu'il avait chanté dans son rêve , et il alla tout raconter au
métayer dont il était le valet.
a L'abbesse Hilda, informée du fait, se fît amener Céad
mon, et l'interrogea en présence de tous les hommes instruits
qu'elle put réunir autour d'elle. On lui fit raconter sa vision
et répéter ses chants ; puis on lui expliqua divers traits de
l'histoire sainte et des points de doctrine, en l'engageant à les
mettre en vers. Il s'en alla jusqu'au lendemain matin, et se
mit alors à réciter tout ce qu'on lui avait débité en vers qui
furent trouvés excellents. 11 se trouvait donc pourvu tout à
coup du don d'improvisation des vers dans sa langue mater
nelle. Hilda et ses doctes assesseurs n'hésitèrent pas à recon
naître une grâce spéciale de Dieu , digne de tout respect et de
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 341
la plus tendre sollicitude. Elle commença par l'agréger avec
tous les siens à la famille monastique de Whitby, puis l'admit
lui-même parmi les religieux qu'elle gouvernait, et lui fit
traduire avec soin toute l'Écriture en anglo-saxon. A. mesure
qu'on lui racontait ainsi l'histoire sainte et l'Évangile, il
s'emparait de ces récits, il les ruminait, dit Cède, comme un
animal très -pur, et les transformait en chants si doux, que
tous ses auditeurs en demeuraient ravis...
« Ce bouvier northumbrien , devenu moine deWhitby, a
été le premier poète connu de race germanique, et par con
séquent le précurseur de tant de génies admirés par le
monde, depuis Chaucer jusqu'à Byron , et depuis l'auteur
inconnu des Nibelungen jusqu'à Uhland et Henri Heine. Il a
chanté devant l'abbesse Hilda la révolte de Satan et \e pa
radis perdu, mille ans avant Milton , dans des pages qu'on
admire encore à côté du poème immortel de l'Homère bri
tannique. »
Le bienheureux Ilermann1 Joseph de Steinfeldt, de l'ordre
des Prémontrés, qui professait un culte tendre et plein d'en
thousiasme pour sainte Ursule et ses compagnes, voulait leur
témoigner son amour par un chant nouveau sur leur glo
rieux martyre. Dès qu'il se mit à composer, une de ces vier
ges lui apparut, et, se tenant devant lui , lui communiqua
avec la plus douce familiarité ce qu'il devait écrire. En même
temps une belle colombe, qu'il reconnut être une autre des
1 BB. 7 april., t. 10, p. 694, n. 29 : Cumque applicuisset dexteram ad
sci ibendum , ecce una virginum illi evidenter apparuit, et stans coram eo,
quid scripturus esset benignissinie et iàmiliarbsime informavit. Quinetiam
columbam pulcherrimam super humerum suum residere conspexit, quae
rostrum suum dictanlis auriculae incessanter infixit. Hanc quoque unam
fore de numero sanctarum virginum intellexit. Unde et postea totam sacram
sodalitatem illam, neenon omnes virgines Domino devotas columbellas
vocare, quasi nomine usitato consuevit. Sed cum melodiam historiae jam
conscriptaî (quod majoris ditucultatis erat) deberet componere; quotiescum-
que ad hoc auimum applicabat, non parvum virginum chorum super se in
aere audire consuevit, concinentem cumjucunditate cœlesti talemquse verbis
consciiptis competeret melodiam. •
3 42 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
vierges, se reposa sur l'épaule, et appliquait son bec à l'oreille
de celle qui dictait. C'est pour cela que dans cette hymne, et
toujours dans la suite, il les appelle les chères petites co
lombes du Christ". A ces vers, il fallait trouver une mélodie.
Tandis qu'il la cherchait à grand'peine,le chœur des vierges,
voltigeant dans l'air au-dessus de sa tête, entonna un chant
délicieux, qu'il se hâta d'écrire; et, quand il hésitait ou qu'il
notait imparfaitement, les célestes chanteuses répétaient ces
passages jusqu'à ce qu'enfin il eût tout fidèlement rendu.
Encore un fait du même ordre, quoique d'un mode diffé
rent.
Sainte Catherine de Bologne*, pendant une maladie que
l'on croyait mortelle, perdit l'usage de ses sens, mais ce fut
pour être ravie en esprit et conduite dans une belle prairie
d'une fraîcheur délicieuse. Au milieu était le Sauveur, ma
jestueusement assis sur un trône resplendissant, entouré
d'une foule d'anges et ayant à sa droite sa bienheureuse
Mère. Devant lui se tenait quelqu'un qui jouait avec un
charme infini, sur un instrument à cordes, ce texte d'Isaïe :
« C'est en vous que l'on verra sa gloire. » Puis le Seigneur
étendit sa main, et prenant celle de la vierge, son épouse, il
lui dit : « Ma fille, remarque bien ce chant, et comprends ce
1 1re strophe :
O vernantes Christi rosae
Supra modum speciosæ,
O puellæ,
O agnellæ,
Christi charae columbellae.
* J. ANT. FLAMINI. BB. 9 mart., t. 8, p. *39, n. 13 et 14 : In conspectu
principis et ante thronum quidam erat qui fidibus canebat : sonus antem
eratille psalterii, qui apertissime verba referebat illa : Et gloria ejus in te
videbitur (Is. Lx, 2).. Post visionem autem quanta fuerit sanctæ virginis
lætitia, verba illa crebro repetentis : Et gloria, etc., dici nunquam posset ;
adeo quidem ut necessarium fuerit, ut lyram illic parvam Sorores inveni
rent, ad quam sæpius illa cantu suavissimo repetebat : Et gloria, etc.
Nonnunquam sicut muta, facie jacebat in cœlum versa, psalterii divini
David recordata. Audientes [sacræ virgines harmoniæ illius suavitatem,
stupebant, etc.
-
-------
------ =
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 343
que signifient ces paroles. » Et comme elle demeurait muette
d'admiration et de stupeur en présence d'une si grande ma
jesté, il lui déclara qu'elle relèverait de cette maladie, et dis
parut. Revenant bientôt de sa vision, Catherine se mit à
répéter, avec un accent d'indicible joie, les paroles qu'elle
venait d'entendre : ET GLoRIA EJUs INTE vIDEBITUR. Il fallut lui
apporter un instrument, sur lequel elle reproduisit sur-le
champ, quoiqu'elle n'eût jamais appris à s'en servir, la cé
leste mélodie dont le seul souvenir la faisait retomber en ex
tase. Ses sœurs ne savaient qu'admirer le plus, de la beauté
de ce chant ou des transports dans lesquels il jetait cette bien
heureuse; car, plus d'une fois, elles crurent qu'elle allait
expirer dans l'excès de sa jubilation.
VI.- La peinture a eu aussi ses inspirations surnatu
relles, et le miracle se mêle plus d'une fois à son histoire. Il
est rapporté du peintre saint Lazare", prêtre et religieux de
Constantinople, qu'après avoir eu les mains entièrement cal
cinées sous des lames ardentes par l'ordre de l'empereur ico
noclaste Théophile, il peignit encore une image de saint
Jean-Baptiste, que l'on a longtemps conservée et qui opérait
des miracles. Métaphraste raconte que saint Corneille * le
centurion , baptisé par le prince des apôtres et préposé par
lui sur l'église de Césarée en Palestine, apparut, du sein de
la gloire, à un peintre qui désirait reproduire son image
d'après nature sur les murailles d'un temple consacré en son
honneur.
« C'est dans les vies des saints, comme l'observe l'histo
1 CEDRENUs. BB. 23 febr., t. 4 , p. 398, n.3 : Carnem depastus est ignis,
donec, anima deficiente, pugil semimortuus [Link] oportebat eum
divina providentia posteris reservari.;itaque, ut erat plagis male affectus,
imaginem ejusdem Præcursoris depinxit, quæ diutissime conservata est ac
Imorbos sanabat.
2 BB. 2 febr., t. 4, p. 286, n. 18 : Rogabat ergo sanctum Eucratius (hoc
enim erat nomen pictoris)ut ei suam revelet speciem. Hinc factum est ut
(pictor) eum talem pingeret qualem viderat, ipsam plane veritatem cum arte
injiciens in picturam.
344 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
rien 1 de l'Art chrétien , qu'il faut chercher la preuve de ces
rapports intéressants entre la religion et l'art. . . De même que
la théologie spéculative, élevée à sa plus haute puissance,
aboutit à la théologie mystique, de même la peinture reli
gieuse , en s'aidant de certains moyens et en tendant vers un
certain but, prend la qualification de peinture mystique, ce
qui implique objectivement la plus haute forme de l'idéal , et
subjectivement l'essor le plus sublime des facultés de l'âme. »
Sous quelque forme qu'on le réalise, l'idéal est divin ; la sain
teté , en rapprochant de Dieu , rapproche par cela même de la
source première de toute inspiration.
Dans la peinture comme dans les autres beaux-arts, il y a,
outre le rayonnement commun et naturel , les privilégiés de
la grâce. Au premier rang parmi ces favoris se place Fra
Angelico de Fiésole. Vasari, son biographe, quoique peu fa
vorable à l'expression chrétienne de l'art, exalte avec admi
ration les peintures mystiques de cet homme vraiment an-
gélique, et déclare « qu'un talent aussi supérieur et aussi
extraordinaire ne pouvait et ne devait être que le partage de
la plus haute sainteté , et que, pour réussir dans la représen
tation des sujets religieux et saints , il fallait que l'artiste fût
religieux et saint lui-même2. »
Ses deux sujets de prédilection étaient l'Annonciation et le
Crucifiement. La beauté et la pureté des figures que sa pa
lette dessinait étaient un reflet de ses visions intimes et de la
sublime élévation de son âme. Le type du Sauveur, toujours
identique dans la variété des situations, respire la grandeur,
la bénignité et une sérénité incomparable. Celui de la Vierge
est la plus parfaite expression de la grâce dans une pure ,
douce et majestueuse lumière.
« La componction du cœur3, ses élans vers Dieu, le ravis-
1 Rio, l'Art chrétien, t. 2, ch. 11, p. 320 et 326.
! Ibid., p. 377.
3 Ibid., p. 378.
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 34!i
sement extatique, l' avant-goût de la béatitude céleste, tout
cet ordre d'émotions profondes et exaltées , que nul artiste ne
peut rendre sans les avoir préalablement éprouvées, voilà
quel fut le cycle mystérieux que le génie de Fra Angelico
se plaisait à parcourir, et qu'il recommençait avec le même
amour quand il l'avait achevé. Dans ce genre, il semble avoir
épuisé toutes les combinaisons et toutes les nuances, au moins
relativement à la qualité et à la quantité de l'expression, et
pour peu qu'on examine de près certains tableaux où sem
ble régner une certaine monotonie , on y découvrira une va
riété prodigieuse qui embrasse tous les degrés de poésie que
peut exprimer la physionomie humaine. C'est surtout dans le
couronnement de la sainte Vierge au milieu des anges et de
la hiérarchie céleste , dans la représentation du jugement
dernier, au moins en ce qui concerne les élus, et dans celle
du paradis, limite suprême de tous les arts d'imitation; c'est
dans ces sujets mystiques, si parfaitement en harmonie avec
les pressentiments vagues mais infaillibles de son âme, qu'il
a déployé avec profusion les inépuisables richesses de son ima
gination. On peut dire de lui que la peinture n'était autre
chose que sa formule favorite pour les actes de foi , d'espé
rance et d'amour ; pour que sa tâche ne fût pas indigne de
Celui en vue duquel if l'entreprenait , jamais il ne mettait la
main à l'œuvre sans avoir imploré la bénédiction du Ciei, et,
quand la voix intérieure lui disait que sa prière avait été exau
cée, il ne se croyait plus en droit de rien changer au produit
de l'inspiration qui lui était venue d'en haut, persuadé qu'en
cela comme en tout le reste il n'était que l'instrument de la
volonté de Dieu. Toutes les fois qu'il peignait Jésus -Christ
sur la croix , les larmes lui coulaient des yeux avec autant
d'abondance que s'il eût assisté à cette dernière scène de la
Passion sur le Calvaire , et c'est à cette sympathie si réelle et
si profonde qu'il faut attribuer l'expression si pathétique qu'il
a su donner aux divers personnages témoins du crucifiement
346 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
ou de la descente de la croix , ou de la déposition dans le
tombeau. »
VII. — La Bible nous présente un fait mémorable de la
concession , par infusion surnaturelle, de l'art de la sculpture
et de la ciselure, en la personne de Béséléel et d'Ooliab,
chargés par Dieu même de la construction du tabernacle et de
l'arche d'alliance. Ils reçurent une aptitude et une habileté
extraordinaires pour confectionner les minutieuses et sym
boliques décorations de ce temple portatif, et plus particu
lièrement le don de sculpter le marbre et le bois , de ciseler
les métaux, de tailler les pierres précieuses. « C'est par son
nom que j'ai appelé Béséléel, fils d'IIuri, dit le Seigneur à
Moïse1, et je l'ai rempli de mon esprit de sagesse, d'intelli
gence et de science pour toutes sortes d'ouvrages, pour
inventer tout ce que l'art peut faire avec l'or, l'argent , l'ai
rain, le marbre, les pierreries et les bois de toute espèce.
Je lui ai donné pour compagnon Ooliab, fils d'Achisa-
mech, et j'ai répandu la sagesse en tous les artisans ha
biles qui doivent les aider dans ce travail que j'ai moi-même
prescrit. »
La grande place qu'occupe le temple dans le culte chré
tien permet de penser que plus d'une fois la conception et
l'exécution de ces monuments ont eu pour principe des ins
pirations particulières de Dieu. Les légendes qui favorisent
cette croyance sont nombreuses. Quelle est la cathédrale qui
n'ait à son origine quelque révélation artistique qui rehausse
le mérite de l'œuvre et en consacre la beauté?
Quoi qu'il en soit de ces légendes , on ne saurait contester
l'exemple de l'Écriture que nous venons d'alléguer. En lui
montrant le plan dû Tabernacle, Dieu déclare à Moïse qu'il
a choisi pour la réalisation de cette œuvre architecturale
Béséléel et Ooliab qu'il remplira, à cette fin, de son esprit;
1 Exod. un, 1-7.
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 347
le temple de Salomon , une des merveilles du monde , ne sera
que la reproduction agrandie du Tabernacle.
VIII. Nous ne terminerons point ce chapitre sans parler de
l'éloquence et des influences qu'elle reçoit de la vie mystique.
L'éloquence est l'art d'émouvoir et de persuader par la
parole. Elle tient de la poésie par l'élévation des pensées et
la richesse des images; de la musique par la variété des
tons , les nuances et les émotions de la voix ; de la peinture
et de la sculpture, par la vivacité et la noblesse des attitudes :
tous ces aspects de l'art subissant un rayonnement de la
vie divine écoulée dans l'âme par la grâce , il serait étonnant
que l'éloquence n'eût point ici sa part.
Cette part est magnifique et glorieuse. L'homme, dit le
Sage1, parlant d'un autre objet, peut-il cacher du feu dans
son sein sans que ses habits n'en soient consumés? Quand
l'amour de Dieu, de Jésus-Christ et des âmes embrase le
cœur, il est difficile que l'enveloppe corporelle n'en ressente
pas les ardeurs et que ce feu divin ne se trahisse par les
éclats de la parole , les mouvements des membres , par tous
les reflets de la physionomie humaine.
Mais parfois cette grâce de l'expression prend des propor
tions miraculeuses. Il en fut ainsi chez les apôtres2, trans
formés soudainement, au jour de la Pentecôte, par les langues
de feu , symboles de l'éloquence qui leur était communiquée
en plénitude. Ces prodiges se renouvelèrent fréquemment à
l'origine de l'Église en raison des obstacles que l'Évangile
avait à surmonter. S'ils deviennent plus rares dans la suite,
on les retrouve encore dans des mesures diverses, depuis
la facilité de l'élocution jusqu'au don des langues le plus
éclatant.
Le bienheureux Ambroise Autpert3, abbé de Saint-Vin-
1 Prov. vi, 27.
» Act. h, 4.
3 BB. I9jul., t. 31, p. 650,n. 7. Tune subito soporatus ante sacrum altare,
348 LES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
cent sur le Volturne en Italie , qui éprouvait quelque diffi
culté dans la parole, demanda à la très sainte Vierge de lui
délier la langue, et la Mère de Dieu lui apparaissant aussitôt
avec un visage joyeux et resplendissant, toucha les lèvres
de son serviteur, lui commanda de célébrer désormais avec
fidélité ses grandeurs et ses louanges, et lui promit de l'as
sister toujours. Transporté de joie, le saint religieux se leva
et commença ses hymnes d'amour à la glorieuse Reine des
anges.
Saint Bernardin1 de Sienne, dont on connaît la dévotion
pour la Bienheureuse Vierge, obtint également par son inter
cession d'être délivré d'un enrouement qui l'empêchait de se
livrer à la prédication. Notre -Seigneur et sa divine filtre
firent descendre invkiblement du ciel dans sa gorge un globe
de feu, et il se trouva guéri à l'instant de l'àpreté de sa voix.
Les orateurs chrétiens , dont l'éloquence peut être consi
dérée comme un don spécial de Dieu , sont en grand nombre ;
dans la multitude, qu'il nous suffise de rappeler les noms des
Bernard2, des Norbert3, des François d'Assise4, des Antoine3
de Padoue , des François Régis 6.
Plus d'une fois , des signes précurseurs ont annoncé cette
prédestination glorieuse. Un essaim d'abeilles se reposa sur
les lèvres et remplit la bouche d'Ambroise7 qui venait à
adesse sibi conspicit in visione... pcrpetuam Virginem Mariam, laeta facie
et ultra solis splendorem rutilantem ; quae quasi annuens deprecanti tetigit
labia ejus, etc... Laetus ergo de visione surgens, quae fuerat jussus , ore
facundo cœpit persolvere laudes , et carmina digna reddebat alacri corde.
1 BB. 20 maii, t. 18, p. 96*, n. 14 : Christo duce et beatae Virginis pre-
cibus magnifiée convaluit, et invisibilis globus igneus e cœlo ejus gutturi
affuit, qui inveteratam linguae rubiginem raucitatemque decoxit.
2 Gaufrid. BB. 20 aug., t. 38, p. 297, n. 158.
3 BB. 6 jun., t. 21, p. 815, n. 24.
* BB. 4 oct., t. 50, p. 579, n. 182.
6 BB. 13 jun., t. 23, p. 200, n. 10.
6 P. Daubenton. La Vie de S. François Régis, 1. 3, p. 101.
7 Paulinus. Vita B. Ambros. Migne, Patr. lat., 1. 14, col. 28, n. 3. Natus
est Ambrosius ; qui infans in area praetorii in cuna positus , cum dormiret
aperto ore, subito examen apum adveniens, faciem ejusatque ora comple
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 349
peine de naître et dormait dans son berceau. Un prodige
semblable se retrouve dans la vie de saint Dominique". On
raconte même que, le portant encore dans son sein, sa
mère vit en songe un chien ayant dans sa gueule un flam
beau et qui s'échappait de ses entrailles pour embraser
l’univers : heureux présage des flots de lumière et d'élo
quence que le zèle de Dominique et de ses enfants devait
répandre sur le monde *. -
Au point de vue de l'éloquence et de son efficacité, le
plus illustre des Frères-Prêcheurs nous paraît être saint
Vincent Ferrier, qui mérite ici une mention spéciale. La
1 ature l'avait heureusement doué, mais sa puissance lui
vint de la grâce du Saint-Esprit et de la vertu des mi
racles”. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il avait reçu de
Jésus-Christ même la mission de prêcher aux hommes les
grandes vérités du salut. Dès qu'il était annoncé, les foules
se pressaient à sa rencontre, et, à l'heure de sa prédication, les
vit... Quo facto territus ait pater: Si vixerit infantulus iste, aliquid magni
erit.
1 THIERRY d'ApolDA. BB. 4 aug., t. 35, p, 387, n. 154: Cum autem jaceret
in cunis, quodam tempore examen apum circa os ejus volitabat; quod lin
guam ejus melle divinæ sapientiæ effluere præfigurabat.
2 Brev. Rom. 4 aug., lect. 4. Hujus mater gravida sibi visa est in quiete
continere in alvo catulum ore præferentem facem, qua, editus in lucem,
orbem terrarum incenderet... Id enim et præstitit per se, et per sui Ordinis
socios deinceps est consecutus.
3 RANzANE. BB. 5 april., t. 10, p. 493, n. 12-15. Nam ex christianis homi
nibus qui perditi atque obstinati in manifestis flagitiis ab hominibus
habebantur, supra centum millia ad salutiferam poenitentiam reduxit...
Rarum omnino erat ut ipso prædicante auditores ad lacrymandum non
provocarentur; cum vero de futuro judicio, aut de Christi passione, vel de
pænis inferorum loqueretur, tam ipse quam populi adstantes semper in
tantum fletum prorumpebant, quod necessarium erat ut per multum
temporis spatium sileret, donec a lacrymis cessaretur. Quam vero acutus,
acer, copiosusque disputator contra Judæorum perfidiam fuerit..., quod in
diversis utriusque Hispaniæ urbibus, supra viginti quinque millia ex eis
ad suscipiendam Christianam adduxerit religionem... Nec minus multi Sa
raceni..., quorum numerus octo millium fuit... Magna etiam admiratione
dignum illud est, quod donum linguarum, sicut et veteribus Apostolis, ei
C0nCeSSUlm est.
350 pES PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
artisans abandonnaient leurs travaux, les maîtres et les doc
teurs interrompaient leurs leçons; partout les ennemis se
réconciliaient, les impudiques, les brigands, les blasphéma
teurs, les usuriers détestaient leurs désordres, suspen
daient leurs violences et réparaient leurs injustices. On estime
à plus de cent mille les pécheurs publics qu'il ramena à la
pénitence, et l'on prétend qu'il convertit à la vraie foi plus
de vingt-cinq mille juifs et huit mille mahométans. Le plus
souvent, la multitude accourue de tous côtés était si grande,
jusque dans de simples villages, qu'il était contraint de par
ler en plein air, et, chose étonnante, quoique le nombre de
ses auditeurs fût souvent de plus de cinquante mille, les
plus éloignés entendaient aussi distinctement que ceux qui
étaient les plus proches.
Il parlait la langue catalane ou lémosine, et il était com
pris des peuples de la Lombardie et de la Savoie, de l'An
gleterre, de l'Écosse et de l'Irlande, du Languedoc, de la
Provence, du Dauphiné, de la Bourgogne, de la Flandre,
de la Picardie, de la Normandie et de la Bretagne. Les Grecs,
les Allemands et les Hongrois entendaient également sa pa
role, comme s'il eût parlé à chacun dans son propre idiome.
Quand il prêchait sur le jugement, sur l'enfer ou sur la
passion de Notre-Seigneur, les lamentations et les sanglots
de la foule le forçaient souvent à s'arrêter. Lui-même s'in
terrompait plus d'une fois sous le coup de son émotion, de
ses larmes ou de ses extases. A la chaleur et à l'entraîne
ment de sa parole, s'ajoutaient le prestige d'une admirable
sainteté et celui d'innombrables miracles. Depuis les apôtres,
les hommes n'avaient jamais peut-être vu autant d'élo
quence unie à tant de prodiges.
Un siècle après, saint François Xavier devait donner aux
peuples de l'Inde et du Japon un spectacle tout pareil.
Dans le court espace de dix ans, il prêcha l'Évangile en plus
de cent îles ou royaumes différents, et convertit un nombre
APTITUDES INFUSES : LES ARTS 351
incalculable d'âmes. « Je n'entreprends pas, dit son prin
cipal historien1, de compter les lieues qu'il a faites, la sup
putation serait difficile, et je me contente de dire en géné
ral que, selon les règles des géographes qui ont mesuré
exactement le globe terrestre , si on mettait bout à bout
toutes les courses de Xavier, il y aurait de quoi faire plu
sieurs fois le tour de la terre, Cependant le moins qu'il fai
sait dans ces voyages, c'était de voyager ; et ceux qui l'ont
pratiqué le plus disent de lui ce que saint Chrysostome di
sait de saint Paul , qu'il a parcouru le monde avec une vi
tesse incroyable et comme en volant, non sans travailler et
sans aucun fruit , mais prêchant , baptisant , confessant ,
déracinant l'idolâtrie, réformant les mœurs et établissant
partout la piété chrétienne. Ses travaux apostoliques étaient
accompagnés de toutes les incommodités de la vie, et si
l'on en croit les gens qui l'ont observé de près , c'était un
miracle continuel qu'il pût vivre ; ou plutôt le plus grand
miracle de Xavier n'était pas d'avoir ressuscité tant de
morts , mais de n'être pas mort lui-même de fatigues pen
dant dix années. »
Sa parole prenait toutes les formes, selon le caractère et la
disposition d'esprit de ses auditeurs : simple dans lès caté
chismes , pathétique dans l'exhortation , subtile dans les con
troverses. Il lui arrivait même de satisfaire à des questions
multiples et d'une nature non seulement différente, mais sou
vent tout opposée2. Dans les commencements Dieu ne lui ac-
1 P. Bouhours. La Vie de S. François Xavier, 1. 6, p. 567.
s Ibid., 1. 5, p. 376. C'est au fort de tant d'interrogations dont le
saint était accablé, que par un des plus étranges prodiges dont on ait
jamais ouï parler, il satisfaisait d'une seule réponse plusieurs personnes qui
l'interrogeaient sur des matières fort différentes et le plus souvent opposées :
telles que sont l'immortalité de l'ame, et le mouvement des cieux, les
éclipses du soleil ou de la lune , et les couleurs de l'arc-en-ciel , le péché et
la grâce , le paradis et l'enfer. La merveille était qu'après les avoir écoutés
tous, il leur répondait en peu de mots, et que ses paroles, multipliées dans
leurs oreilles par une vertu toute divine, leur faisaient entendre ce qu'ils
352 LEâ PHÉNOMÈNES DE L'ORDRE INTELLECTUEL
corda qu'une grande facilité à apprendre les langues dont il
devait se servir1; plus tard le don fut complet et merveilleux2;
il. expliquait les mystères de la religion en une seule langue
à plusieurs qui usaient d'idiomes différents, et chacun enten
dait comme s'il n'eût parlé qu'à lui seul3. Des miracles de
toutes sortes* venaient confirmer cette prédication déjà si
miraculeuse. Ainsi, tous les éléments de l'éloquence surnatu
relle se rencontraient en cet apôtre : la lumière qui éclaire,
la parole qui exprime, le signe qui sert de garantie di
vine.
Nous montrerons en son lieu, dans les grâces gratuitement
données, ces conditions de l'éloquence, ainsi que celles des
autres aptitudes divinement infuses. Il ne s'agit présente
ment que d'énumérer les faits : dans la troisième partie nous
en rechercherons les causes et les moyens.
désiraient savoir, comme s'il eût répondu à chacun en particulier. Us s'a
perçurent plusieurs fois de ce prodige et en demeurèrent si étonnés que ,
se regardant les uns les autres tout hors d'eux-mêmes, et regardant le
Père avec admiration, ils ne savaient que penser ni que dire.
1 P. BOOHOIH3 , 1. 2 , p. 88.
* lbid., 1. 5, p. 115.
» lbid., 1. 3, p. *73.
4 lbid., passim.
CHAPITRE XIX
LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
DE L'EXTASE
NOTION ET FORMES DIVERSES
Distribution dos matières. — L'extase; sa notion. — L'élément qui la carac
térise du côté de l'âme : l'élévation surnaturelle et ses trois degrés. — La
part du corps : la suspension des sens et ses diverses formes. — L'extase
proprement dite. Va-t-elle jusqu'à séparer l'âme du corps ? Les docteurs
et les faits. — L'évanouissement naturel, qu'il ne faut pas confondre avec
l'extase. — L'évanouissement extatique et les moyens de le reconnaître.
Les deux formes générales : l'extase et le ravissement. — L'existence de
l'extase, et les conditions de vertu qu'elle exige dans le sujet.
I. — Nous venons d'exposer les faits mystiques de l'ordre
intellectuel ; nous allons , dans les chapitres qui suivent , étu
dier les faits de l'ordre affectif.
L'âme ne voit et n'entend que pour vouloir et pour aimer.
Par l'intelligence, elle rencontre et reconnaît son objet; par
la volonté, elle y adhère, elle aime, elle agit, elle vit.
Dans la vie mystique , dont la volonté est le centre et le
foyer, l'âme suit une voie ascendante et subit des transforma
tions graduelles qui l'amènent à une entière consommation
en Dieu ; c'est la Contemplation avec ses phases successives.
II 23
334 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
L'étude de ces ascensions merveilleuses forme l'objet de notre
première partie. Mais, dans le cours de ces adhésions ascen
sionnelles de l'âme au monde divin, l'amour produit d'autres
phénomènes que nous devons maintenant considérer.
Le premier est l'extase, dans laquelle l 'âme, absorbée par
l'objet qui la ravit , suspend sa vie extérieure et sensible , et
semble se retirer du corps qu'elle anime. Par les effets qui
éclatent au dehors, l'extase appartient à cet ordre de phéno
mènes que nous avons appelés organiques ; par l'état inté
rieur de l'âme , c'est un fait moral qui procède de l'amour,
et qui réside principalement dans la volonté ; et , comme ce
dernier point de vue nous paraît caractériser l'extase , nous
la rangeons parmi les faits de l'ordre moral ou affectif.
Dans l'extase même, ou sans aller jusqu'à l'extase, l'âme
surnaturellement attirée et émue éprouve, sous les étreintes
de l'amour, des accès d'allégresse ou de douleur, selon la na
ture des impressions qui la dominent. Quand elle possède
son objet et qu'elle en admire la perfection et la beauté, la
ferveur l'embrase , et elle s'abandonne aux transports de la
joie. Si elle en est séparée, ou qu'elle le voie méconnu et ou
tragé , elle souffre , elle s'attriste ; et ces sentiments divers
éclatent sur le corps par des effets merveilleux en rapport
avec l'état intérieur.
En dehors de la contemplation, les influences mystiques
qui intéressent directement la vie affective peuvent donc se
ramener aux trois points suivants : l'extase , la jubilation et
les souffrances.
IL — Étymologiquement , l'extase signifie une sortie et
une fixité hors de soi1. Le mot est l'expression parfaite de la
chose. Dans l'extase, en effet, l'âme déserte les sens pour se
fixer sur un objet surnaturel qui la charme et absorbe ses
puissances.
1 "[Link];, de e$ - t<rrr)(ju , ex-stare.
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 355
Saint Augustin 1 la définit : « Une aliénation qui dégage
l'âme des sens du corps , afin que l'esprit de l'homme, sous
l'action de l'esprit de Dieu , s'élève jusqu'à la contemplation
des choses célestes » ; et saint Bonaventure s : « Une désertion
de l'homme extérieur et une élévation délicieuse de l'âme
à cette source du divin amour qui surpasse tout entende
ment. » Selon saint Thomas3 d'Aquin, on souffre l'extase
quand on est tiré hors de soi, ce qui a lieu de deux manières :
par la force appréhensive de l'intelligence , ou par la vertu
appétitive de la volonté sortant d'elle-même pour se porter et
se reposer sur l'objet aimé. Gerson4 y voit un ravissement
de l'esprit qui suspend les opérations des puissances infé
rieures. Alvarez de Paz3 l'appelle un essor de l'esprit en Dieu,
qui abstrait des sens extérieurs et qui provient de la subli
mité même de cette élévation ; car, les forces et la capacité de
l'âme étant limitées, dit -il, plus elle est appliquée à une
fonction , moins elle peut donner d'attention aux autres ; ce
qui fait dire à Bona6 que l'extase n'est autre chose qu'un
1 De divers, quœst. ad Simplician. 1. 2, quaest. 1, n. l,p. 188: Mentis
alienatio a sensibus corporis , ut spiritus hominis divino spiritu assumptus,
capiendis atque intuendis imaginibus vaoet.
! De septem grad. contempl. ( Inter dubia) , t. 12, p. 184: Ecstasis est,
deserto exteriori homine, sui ipsius supra se voluptuosa quaedam elevatio
ad [Link] divini amoris fontem.
3 Sum. 1. 2. q. 28 , a. 3. Dicendum quod extasim pati aliquis dicitur cum
extra se ponitur; quod quidem contingit et secundum vim apprehensivam
et secundum vim appetitivam. Secundum quidem vim apprehensivam ali
quis dicitur extra se poni, quando ponitur extra cognitionem sui propriam...,
dnm elevatur ad comprehendenda aliqua quae sunt supra sensum et ratio-
nem... Secundum appetitivam vero partem dicitur aliquis extasim pati,
quando appetitus alicujus in alterum fertur, exiens quodammodo extra
seipsum.
. * Theol. myst. specul. Cons. 36 , col. 391 : Est igitur extasis raptus
mentis cum cessatione omnium operationum in inferioribus potentiis.
6 De grad. contempl., 1. 5, P. 3, c. 8, t. 6, p. 577. Est ergo ecstasis elevatio
mentis in Deum cum abstractione a sensibus exterioribus, ex magnitudine
ipsius elevationis procedens ; cum enim anima limitatae virtutis et capacitatis
sit, quanto efflcacius et vehementius uni functioni attendit, tanto minus
aliis intendit.
6 De discr. spir. c. 14, n. 1, p. 275 : Ecstasis idem est ac mentis excessus ,
356 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
transport de l'âme par lequel l'exercice des sens extérieurs
est tellement empêché, que non seulement ils n'agissent
point, mais qu'ils ne peuvent même agir ni être excités
par les objets extérieurs.
Ainsi l'extase, comprenant un double aspect, la retraite du
monde sensible et l'élévation en Dieu, on peut la définir :
une sublime absorption de l'âme en Dieu, qui suspend dans
l'homme l'exercice des sens.
III.- C'est le propre de l'extase d'élever l'âme, de l'atti
rer, de la fixer en Dieu et d'épuiser dans cet effort d'atten
tion et cet épanchement d'amour toutes ses forces, au point
de la rendre incapable de considérer et de vouloir rien autre
chose.
Les mystiques distinguent trois degrés dans cette attrac
tion divine. Lepremier consiste dans la simple aliénation des
sens externes, et se réalise communément dans les visions et
auditions imaginaires. Le second suspend l'exercice même
des sens intérieurs ou de l'imagination. Le troisième s'opère
par la contemplation directe de l'essence divine, ou du moins
par une communication intellectuelle ineffable où les sens et
la raison humaine n'ont point d'accès.
Tel est l'enseignement de Richard de Saint-Victor , conti
nué par saint Thomas* et par l'ensemble de l'École. Le car
quando sensus externi ita sunt impediti, ut non solum non operentur, sed
nec operari possint, aut ab objectis exterioribus excitari.
1 Benjamin major, l. 5, c. 19, col. 192 : Ascendit autem aliquando supra
sensum corporalem, aliquando etiam supra imaginationem, aliquando vero
supra rationem.
* Sum. 2.2. q. 175, a. 3, ad 1 : Mens humana divinitus rapitur ad contem
plandam veritatem divinam tripliciter: uno modo ut contempletur eam per
similitudines quasdam imaginarias, et talis fuit excessus mentis qui cecidit
supra Petrum; alio modo ut contempletur veritatem divinam per intelligi
biles effectus, sicut fuit excessus David dicentis (Ps. cxv,v. 2): Ego dixi in
excessu meo : Omnis homo [Link] modo ut contempletur eam in
sua essentia, et talis fuit raptus Pauli et etiam Moysis; et satis congruenter,
nam sicut Moyses fuit primus doctor Judæorum, ita Paulus fuit primus
doctorgentium.
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 357
dinal Bona1, en particulier, décrit ainsi cette gradation clas
sique.
« L'extase arrive donc en la première et plus imparfaite
manière, lorsque l'âme, saisie par la contemplation , emploie
toutes ses forces dans ces actes intimes , de telle sorte qu'elle
cesse de s'appliquer aux sens extérieurs, ce qui suspend leurs
fonctions et rend inutiles les excitations extérieures qui les
mettent en exercice. Elle a lieu en la seconde manière, lors
que les sens intérieurs sont absorbés par une haute contem
plation , et que Dieu leur refusant son concours, ils sont em
pêchés d'agir, afin qu'ils ne se puissent porter vers les objets
auxquels ils ont une naturelle inclination. Au troisième et
plus haut degré, la partie supérieure de l'âme, savoir, la rai
son et la volonté, est élevée au-dessus de toutes les images
sensibles , par un moyen surnaturel et caché que Dieu met
en oeuvre, et qui n'est connu que de ceux qui en ont fait l'ex
périence. »
Remarquons, avec sainte Térèse2, que souvent cette ab
sorption en Dieu se prolonge, avec plus ou moins d'intensité ,
après l'extase même ; mais alors , ce n'est plus l'extase ; c'est
simplement une suite et un effet de ce divin transport.
Telle est l'extase dans l'âme.
IV. — Dans le corps , elle se caractérise par la suspension
des sens externes.
1 De discr. spir. c. 14 , n. 3 , p. 278. Fit itaque ecstasis primo et imper
fection modo , cum anima contemplationi intenta totam suam vim ita acti-
bus internis applicat, ut externis sensibus non attendat; quare cessat
illorum usus et ab externis objectis ad suas functiones exercendas non
excitantur. Secundo fit, cum etiam interni sensus in altissima contem-
platione' absorbentur, et, Deo negante concursum suum, impediuntur ne
ferantur in objecta ad quae naturaliter inclinantur. Tertius et supremus
gradus est, cum pars superior anima, ratio scilicet et voluntas, supra phan-
tasmata et omnia sensibilia elevantur in Deum modo supernaturali et
occulto quem illi duntaxat norunt qui experti sunt.
1 Sa Vie, c. 20. Quand l'âme revient à elle, si le 'ravissement a été
grand , ses puissances restent encore, pendant un ou deux jours et même
trois, si absorbées et si enivrées, qu'elles semblent être hors d'elles-
mêmes.
358 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Cette aliénation des sens dans l'ordre de la contemplation
peut se produire de trois manières : la première convient à
l'extase parfaite, la seconde est un simple évanouissement
naturel, et la troisième tient de l'un et de l'autre, c'est-à-dire,
est un évanouissement extatique. Dans l'extase proprement
dite, c'est l'âme qui manque au corps; dans l'évanouis
sement extatique ou naturel, c'est le corps qui manque à
l'âme.
Expliquons nettement cette triple ligature des sens.
V. — Quand on subit une impression puissante , les facul
tés se concentrent soudainement sur le point qui les pro
voque, s'y absorbent et deviennent comme insensibles aux
autres réalités environnantes ; elles cessent de voir, d'enten
dre , de sentir tout ce qui n'est pas l'objet fascinateur. Que
l'on porte ce charme à une haute puissance , que l'âme soit
soumise à l'éclat de l'illumination divine , à l'attraction sou
veraine de l'infini, et l'on aura l'extase, dans laquelle l'âme
perdra tout sentiment de sa présence et de son action dans
les organes.
La désertion du corps par l'âme surnaturellement ravie est
plus ou moins complète , selon le degré de l'absorption inté
rieure , et cette absorption varie dans l'extase même. A l'apo
gée, la suspension des sens est entière ; le corps ne garde plus
d'autre activité que celle des fonctions vitales, avec l'expres
sion causée par le resplendissement spontané de la vision in
time. Durant les intervalles et les relâches du ravissement
complet, l'extatique retrouve, en partie du moins, l'usage de
ses sens ; il entend ce qui se dit autour de lui , parfois il pro
fère lui-même quelques paroles.
C'est une question, parmi les théologiens et les mys
tiques, si la désertion de l'âme peut être si consommée que
le lien qui l'unit au corps en soit rompu, de telle sorte que
le retour à la vie normale constitue une véritable résurrec
tion.
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 359
Saint Augustin1, après avoir entendu saint Paul n'osant
décider si son ravissement a eu lieu dans son corps ou hors
du corps, n'ose lui-même se prononcer; mais ailleurs2, il
estime que cette séparation a pu se produire dans certaines
extases, en particulier en celle de l'apôtre. Saint Thomas3,
sans contester directement la possibilité de cette rupture , ne
voit pas la nécessité de l'admettre, du moins pour saint Paul,
et semble conclure à la négative. Le cardinal Bona4imite la
réserve de saint Augustin , en s'appuyant sur l'hésitation du
grand apôtre et aussi sur celle de sainte Térèse5, qui, après
avoir essayé des comparaisons pour expliquer, sans admettre
la mort, cette séparation, finit par déclarer qu'elle ne sait
peut-être ce qu'elle dit.
On comprend ces perplexités. D'une part, le miracle de la
résurrection est si considérable, qu'il ne faut l'admettre qu'en
dernière ressource et sur des preuves irrécusables. D'autre
part, saint Paul et d'autres après lui se sont demandé si, dans
1 De Gen. ad litt. 1. 12, c. 1 , p. 566. Quia et hoc ita posuit ut nescire se
dixerit, utrum in corpore an extra corpus raptus sit, quis audeat dicere se
scire quod se nescire Apostolus dixit ?
2 De videndo Deo. Epist. 147, ad Paulinam , n. 31 , p. 133. Sic enim
raptus est... ut sive in corpore sive extra corpus fuerit, id est, utrum sicut
solet in vehementiori extasi , mens ab hac vita in illam vitam fuerit alie-
nata manente corporis vinculo, an omnino resolutio facta fuerit qualis
in plena morte contingit, nescire se diceret. Ita fit ut... non sit incredibile
quibusdam sanctis nondum ita defunctis ut sepelienda cadavera remanerent,
etiam istam excellentiam revelationis fuisse concessam.
3 Sum. 2. 2. q. 175, a. 5. Et ideo in raptu non fuit necessarium quod
anima separaretur a corpore ut ei non uniretur quasi forma.
* De discr. spv: c. 14, n. 1, p. 276 : An vero anima per divinam poten-
tiam in altiori ac vehementiori raptu e corpore interdum abierit vel abire
possit, quaestio anceps et difficilis est : nam Apostolus raptus ad tertium cœ-
lum se nescire professus est an in corpore , vel extra corpus id contigerit.
Quod autem tantus vir ignoravit, nostrum non est definire. Quis enim,
inquit Augustinus de Pauli raptu doctissime disputai) s, audeat dicere se
scire, quod se nescire Apostolus dixit? Eadem ignoratio Theresiae mentem
invasit, etc.
B Chât. int., 6» Dem., c. 5 : Pendant que tout cela se passe , l'âme est-elle
unie au corps, ou en est-elle séparée? Je ne sais, je ne voudrais affirmer ni
l'un ni l'autre... Je ne sais peut-être ce que je dis, etc.
360 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
leurs ravissements sublimes, l'âme, atteignant un degré de
liberté et de dégagement ineffable, n'avait pas été affranchie,
dans ce vol tout spirituel, du fardeau et des chaînes de la
mortalité. A quoi il faut ajouter que ces transports divins sont
parfois si véhéments que l'on cherche vainement dans les
organes la plus légère trace de vie.
Quoi qu'il en soit, personne ne songe à contester la possi
bilité du prodige ; ce n'est donc plus qu'une question de fait
qui doit se poser ainsi: Oui ou non, existe-t-il des cas où
l'extase ait été portée jusqu'à la rupture du lien qui unit l'âme
au corps?
Si l'on en croit des récits dont rien n'autorise à soupçonner
l'authenticité , plus d'une fois l'extase aurait opéré cette sé
paration de la mort et aurait été suivie de véritables résur
rections.
Saint Furcy, premier abbé du monastère de Lagny, mou
rut1 dans une extase, et, pendant que son corps demeurait
sans vie , son âme , portée sur les ailes des anges , pénétrait
dans les demeures célestes ; puis elle dut reprendre sa dé
pouille mortelle et continuer son épreuve. Une seconde fois*
la mort survint, pendant qu'il priait , dans une maladie mys
térieuse qui avait suivi son premier ravissement. Son âme ,
après avoir parcouru tour à tour, sous la conduite de son
ange, le ciel, l'enfer et le purgatoire, rentra dans son corps, qui
n'était plus qu'un cadavre.
1 BB. 16 jan., t. 2, p. 401, n. 5: Tune unus ex supernis agminibus
armato praecedentique Angelo jussit ad corpus venerandum reducere vi-
rum... Tune primo vir sanctus se corpore exutum cognoscens, a sanctis
comitibus quo se deferrent inquirit ; sanctus Angelus a dextris consistens
dixit ei : Oportet te proprium corpus suscipere... Tune qualiter anima
corpus intraverit, hujus carminis suavitate laetifleata, intelligere non po-
tuit.
* Ibid., p. 401-405, n. 7-32: Manibus in oratione extensis, laetus excepit
mortem... Jubeturque ab Angelo proprium cognoscere et resumere corpus.
Tune ille quasi ignotum cadaver timens, nolle se ibidem appropinquare
respondit. Gui sanctus Angelus: Noli timere, inquit, boc suscipere corpus...
Tune vidit a pectore iltius corpus aperiri.
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 361
On lit un prodige semblable dans la vie de saint Sauve
évêque d'Amiens. N'étant encore que moine, il eut, pendant
une grave maladie, une vision qui détacha son âme de son
corps et l'introduisit au milieu des chœurs célestes. Ses frères,
le voyant mort, se mirent en devoir de l'ensevelir ; mais tandis
qu'ils allaient procéder aux funérailles , le saint religieux re
vint à la vie , et on l'entendit exhaler sa douleur en plaintes
touchantes sur la dure nécessité d'avoir à rentrer dans ce
monde de misères , après avoir savouré les joies éternelles. Il
raconta ce que ses yeux avaient contemplé de splendeurs dans
les célestes demeures, la gloire, la clarté, la paix, la félicité
des bienheureux rassasiés de la présence et de l'amour de
Dieu. « Mais, hélas! s'écriait - il , cette ineffable jouissance
commençait à peine qu'une voix divine s'est fait entendre et
m'a condamné à quitter ce séjour de la lumière et de la vie,
pour revenir à ce monde de ténèbres et de mortalité. »
Le bienheureux Raymond2 de Capoue raconte, avec des
1 BB. 11 jan., t. 1 , p. 705 , n. B et 6 : Spiritum Salvatori Domino feliciter
reddidit. Audientes itaque monachi omnisque plebs fldelis ejusdem mo-
nasterii de transitu hujus sanctissimi viri, glomerati in unum pariter
concurrentes, more solito defunctorum exsequias praeparaverunt... Mane
autem facto, fortiter feretrum discussum est in quo corpus ipsius locatum
fuerat, et corpus movere se ccepit; et quasi de gravi somno excitatus, aper-
tisque oculis et manibus in cœlum extensis, de loculo quantocyus sur-
rexit, ac voce flebili fortiter clamans, ait: 0 Domine misericordissime et
piissime Deus, quare hoc fecisti? Cur me in hune mundum tenebrosum et
nimia repletum fœditate revocasti ?... Voce divina meis dictum est comi-
tibus : Revertatur in saeculo, qnoniam necessarius est Ecclesiis meis, etc.
* BB. 30 april., t. 12, p. 914-916, n. 213-218 : Tanta fuit vis amoris illius ,
quod cor virginis scissum a summo usque deorsum , hoc est , ab uua extre-
mitate ad aliam, sicque, fractis venis vitalibus, expiravit ex vehementia
divini amoris praecise , nullaque alia naturali causa cogente. Miraris,
lector? sed noveris de hoc plures fuisse testes et esse, qui et quae in ejus
expiratione fuerunt praesentes, qui et quae primo mihi retulerunt hoc,
quorum nomina infra ponentur. Tune ego adnuc haesitans , ad eam accessi
diligenterque iuvestigavi quid ipsa de hoc sentiret. Quae prorumpens in
singultuosos fletus... inquit: Nunquid non, Pater, compateremini uni animae
quae fuisset liberata decarcere tenebroso, et, postvisam lucem gratissimam,
iterum reclusa esset in tenebris consuetis? Ego, inquam, misera illa sum
cuihoc contigit, Dei providentia sic disponente, propter demerita mea...
362 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
détails tout à fait circonstanciés, que sainte Catherine de
Sienne mourut dans un transport, son cœur ayant éclaté de
part en part par la véhémence de l'amour. Son âme demeura
pendant quatre heures séparée de son corps; après quoi, le
céleste Époux qu'elle croyait posséder à jamais lui ordonna
de revenir sur la terre , pour y travailler à sa gloire et au
salut des âmes. Le fidèle historien avait appris le fait de l'ad
mirable vierge et des nombreux témoins présents à ce merveil
leux trépas , parmi lesquels quatre religieux encore vivants
au moment où il écrivait ce récit. La sainte elle-même té
moigne dans une lettre 1 adressée à ce bienheureux guide de
sa conscience, que, sous l'action de l'extase, son âme avait
quitté son corps et avait goûté la céleste béatitude.
Selon les historiens de la mère Agnès de Langeac , cette
vénérable servante de Dieu serait morte quatre fois, dans des
excès de douleur ou d'amour extatique , et serait revenue au
tant de fois à la vie. Nous passerons sous silence la première *
et la quatrième3 de ces résurrections, parce qu'il ne nous
paraît pas suffisamment démontré que la mort , en ces ren
contres , ait été réelle. Il en est tout autrement des deux au
tres, sur lesquelles nous avons les suffrages de M. de Lan-
Tunc ego: Quanto ttmpore, Mater, stetit absque corpore anima tua? Et
illa : Dicunt funeris mei observatrices, quatuor fuisse horarum spatium
inter expirationem et resurrectionem meam... ; sed anima mea, putans se
aeternitatem fuisse ingressam, de tempore non cogitabat... .lEternus quem
plene possidere credebam Sponsus ait animae meae: Vides quanta gloria pri-
vantur quantaque pœna puniuntur qui me offendunt? Redeas igitur et
ostende eisjerrorem eorum, pariter et periculum atque damnum... Hsec et
similia, dum spiritaliter sive intellectualiter loqueretur animae meae, modo,
quem ignoro , imperceptibili , se invenit subito reductam ad corpus.
1 Epist. 12 ad Raym.
s De Lantages, Vie de la Vén. Mère Agnès, rééd. par M. Lucot. lre P.,
c. 12, t. 1, p. 144. Cette oraison, amoureuse et douloureuse tout ensemble,
se termina par un grand ravissement qui dura six heures entières, pendant
lesquelles ses parents la crurent morte.
3 lbid., 3e P., c. 13, t. 2, p. 318, note. Elle mourut encore une quatrième
fois à force de douleur, écrit l'auteur de VAdmir. Vie, 1. 5, c. 5, et, comme
les autres fois, retourna eu vie pour y continuer ses souffrances.
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 363
tages , dont la bonne foi et le bon esprit n'ont jamais été
contestés , et qui fut à même de recueillir sur ces faits les in
formations les plus précises. Sans- condamner, ainsi qu'il le
dit dans sa préface1, ceux qui penseraient autrement, pour
lui, il croit qu'il y eut, ces deux fois, mort et résurrection. Le
lecteur nous saura gré de reproduire ici le récit de ces mer
veilles.
Voici le premier des deux faits, arrivé en l'année 1625.
« 2 Depuis sa profession, le feu de l'amour divin, croissant
toujours en elle, lui donna un très-grand dégoût de la vie
présente et des désirs inexplicables d'en être délivrée pour
aller à Dieu. Et comme en ses oraisons elle parlait sans cesse
de ces désirs ardents à son divin Époux et le sollicitait ins
tamment de les exaucer, un jour son ange lui dit qu'elle eût
un peu de patience , et que Notre-Seigneur la contenterait
bieDtôt. Cette promesse fut confirmée par la Reine des anges,
qui lui apparut incontinent après, et lui dit: « Tiens-toi prête,
mon Fils te tirera bientôt à lui. » A peu de temps de là , elle
devint malade en cette sorte.
a Un samedi , comme elle était au chœur, et qu'à la fin de
complies on chantait le Salve Regina , elle tomba par terre en
1 De Lantages, Vie de la Vén. mère Agnès, rééd. par M. Lucot, 2e P.,
ch. 13 , t. i, p. 75. Une autre chose particulière, dont il faut que je dise
un mot , c'est le récit des deux résurrections de la mère Agnès. Ce qu'il y
a de très -certain dans ce récit, ce sont tous les accidents extérieurs que
virent de leurs yeux les personnes très -dignes de fol, qui étaient proches
d'elle quand on la crut mourir et ressusciter. Mais je demeure d'accord
qu'il n'est point d'une égale évidence qu'elle soit véritablement morte et
ressuscitée. Pour mon particulier, j'estime que cela est ainsi pour les rai
sons que j'ai dites en rapportant la première de ces résurrections, et par le
respect que je porte aux serviteurs de Dieu , après lesquels j'écris cette Vie,
qui sont tous dans ce sentiment. Mais quoiqu'il me semble que ma créance
est pieuse et prudente en cette rencontre , je déclare pourtant au lecteur
que je ne le blâmerai pas , ni que je ne disputerai pas même opiniâtrément
contre lui, s'il veut être d'un sentiment contraire, et dire comme quelques-
uns que la mère Agnès , ces deux fois-là, est seulement revenue à soi d'une
grande extase, et non pas ressuscitée, ainsi que je le crois avec beaucoup
d'autres et avec elle-même.
2 Ibid., 2<> P., ch. 9, t. 1, p. 418.
364 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
une très -grande défaillance. Les religieuses étonnées cou
rurent à elle, et l'emportèrent dans sa chambre et sur son lit.
On reconnut là qu'elle n'était pas morte, comme on l'avait
craint, mais qu'elle endurait intérieurement une peine ex
trême... Elle fut vingt-quatre heures entières en des étreintes
très-violentes, qui l'affaiblirent à tel point qu'on jugea à pro
pos de lui faire donner le très-saint Sacrement. Le confesseur
vint le lui administrer en présence de toute la communauté.
Quelques heures après , elle supplia la mère prieure de lui
faire apporter l'extrême-onction, et le confesseur ayant été
appelé pour cela, elle reçut ce dernier sacrement avec autant
d'humilité et de dévotion qu'elle en avait fait paraître en re
cevant la très-sainte Eucharistie. Cependant on s'apercevait
qu'elle s'affaiblissait de plus en plus. Le Père confesseur étant
demeuré auprès d'elle pour l'assister en l'agonie, et ayant
prié quelque temps près de son lit , fut inspiré de lui com
mander qu'elle lui fît signe si la sainte Vierge daignait la vi
siter au moment de son départ de ce monde , et qu'elle lui
demandât sa bénédiction pour lui et pour ses sœurs. Un demi-
quart d'heure après, pour obéir à cet ordre, elle lui fit signe
de la main qu'elle voyait la Mère de Dieu, accompagnée de
plusieurs anges et d'autres saints. Et quand elle n'eût pas
fait ce signe, on eût bien jugé, à la voir, que Dieu la favori
sait de quelque admirable apparition ; car on vit sur son vi
sage une beauté céleste et une douceur ravissante, qui fit dans
le cœur du bon Père et dans celui de toutts les religieuses de
secrètes et fortes impressions de dévotion. A l'instant, chacune
se prosterna pour recevoir la bénédiction de la très -sainte
Vierge, qui la donna en effet, quoique invisiblement , comme
nous verrons aussitôt. Le Père, s'étant relevé, remarqua que
le démon apparaissait à la moribonde, parce qu'elle fit une
action de dédain ; et dans la suite Agnès lui avoua cette appa
rition. Aussitôt après il vit que, s'étant tournée de l'autre
côté , elle demeura la bouche ouverte , et que son visage était
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 365
devenu tout pâle et tout froid , de rouge et de vermeil qu'il
était auparavant; ce qui lui fit dire : « Elle est morte. » A
cette parole, toutes les religieuses jetèrent des cris pitoya
bles. Cependant le bon Père approcha plusieurs fois avec grand
soin le cierge bénit de la bouche et du nez de la sœur Agnès,
pour voir s'il lui restait encore quelque souffle , comme dans
ses fréquentes extases ; mais il n'en reconnut aucune appa
rence, non plus que de pouls à ses artères1. Les religieuses
et lui, ne doutant pas qu'elle ne fût morte, comme ils étaient
tous ensemble autour de son lit, priant, pleurant et songeant
à ce qu'ils feraient de son corps ; au bout d'un quart d'heure
on fut bien étonné d'entendre qu'elle jeta un grand soupir,
et dit : « Je suis retournée. » Cette heureuse surprise donna
une joie extrême à toutes ses sœurs, et elles rendirent mille
actions de grâces à Dieu , qui par un miracle de sa bonté re
donnait à leur maison une personne si utile et si nécessaire.
« Comme elle fut revenue de la maladie aussi bien que
de la mort, son confesseur exigea d'elle un compte fidèle de
tout ce qui s'y était passé. Elle surmonta, pour lui obéir, la
très-grande répugnance qu'elle avait à parler de ses grâces,
et lui dit, qu'étant^roche d'expirer, elle avait vu la très-sainte
Vierge , qui lui était apparue avec saint Paul , saint Domini
que, sainte Madeleine, sainte Catherine de Sienne , sainte Cé
cile et plusieurs autres saints et saintes ; que la Reine du ciel
ayant béni le Père confesseur premièrement et puis toutes les
religieuses, son âme sortit de son corps et fut reçue entre les
mains sacrées de la Mère de Dieu , qui la présenta à son di
vin Fils; qu'elle fut quelque temps dans le ciel, et qu'après
y avoir demeuré fort peu, à son gré, son ange s'approcha
d'elle et lui dit qu'il fallait s'en retourner. A quoi ayant fait ,
dit-elle, toute la résistance que je pouvais , je me suis pour-
1 Je l'ai vue souvent en extase, écrit le P. Panassière; mais toujours
elle avait la respiration , et sa face était vermeille. Cette fois , elle n'avait
plus de souffle; elle était blanche et froide. (Mém., p. 141.)
366 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
tant enfin retrouvée en mon misérable corps. « J'étais morte
véritablement, ajouta-t-elle, mon Époux ayant voulu satisfaire
à la promesse qu'il m'avait faite par mon bon ange et par la
sainte Vierge que je mourrais bientôt. »
(( Ceux qui ont conuu cette grande âme ne peuvent douter
de la merveille de cette mort. En particulier, le P. Panassière
dominicain, son confesseur, et le P. Boyre, de la Compagnie
de Jésus, homme bien capable et fort spirituel, qui l'a dirigée
longtemps et examiné très -soigneusement sa conduite, la
tiennent indubitable. Et en effet, il semble qu'on ne peut pas
dire raisonnablement que ç'a été seulement un ravissement
plus grand qu'à l'ordinaire. Car, dans l'extrémité de faiblesse
où la maladie l'avait réduite, un tel ravissement ne pouvait
lui arriver sans qu'elle en mourût. Et puis, ceux qui ont
connu en quel degré cette âme était innocente, humble et fa
vorisée de Dieu, sont entièrement persuadés qu'elle n'était
point trompée, et que, puisqu'elle a assuré elle-même que le
miracle dont nous parlons était véritable , il n'y a aucun lieu
de le révoquer en doute...
« Sur le soir du jour où arriva cette merveille, comme
Agnès se plaignait à son Époux de ce qu'il J'avait fait retour
ner..., elle entendit une voix qui lui dit : « Chère épouse, que
veux-tu que je fasse? Ne t'avais-je pas tirée à moi-même
comme je te l'avais promis? Mais on m'a importuné de tant
de prières, qu'il a fallu que je te fisse retourner. Et puis je
me veux servir de toi pour la conversion de quelques âmes
qui doivent me glorifier. Aie seulement bon courage et tra
vaille. »
Pendant une maladie miraculeuse, qui consista dans une
admirable participation au crucifiement de Notre -Seigneur,
la mère Agnès en vint de nouveau aux dernières angoisses de
l'agonie. Appelées parle confesseur1, « les religieuses se ren-
1 De Làntages, Vie de la Vén, mère Agnès, rééd. par M. Lucot, 3» P.,
ch. 13, t. 2, p. 316.
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 367
dirent toutes autour du lit de la mourante, où elles pleurèrent
fort amèrement, et chacune d'elles lui demanda pardon avec
beaucoup de tendresse. Agnès faisait de même par sa grande
humilité. Dans ces sentiments de douleur, on se mit à réciter,
comme on put, les litanies de la sainte Vierge, pendant quoi
la mère Agnès expira en sa posture de cruciûée. Ce fut alors
que l'excès d'affliction que ressentirent toutes les sœurs éclata
pitoyablement par leurs hauts cris et leurs sanglots redou
blés. La mère prieure, particulièrement, fut saisie de tant de
déplaisir, qu'elle en demeura un quart d'heure évanouie.
Aussitôt qu'elle fut revenue à soi, elle mena ses filles devant
le très - saint Sacrement , où elles prirent la discipline sans
s'épargner. Cette action de pénitence n'obtint pas le repos de
la défunte, comme on prétendait vraisemblablement. Car
Notre-Seigneur voulut encore qu'elle retournât en la vie mor
telle. Et en ce même temps le confesseur, qui était demeuré
auprès de son corps, fut bien étonné de lui voir ouvrir les yeux,
et de lui entendre dire : « Je suis retournée. » 11 lui demanda
d'où elle venait. Elle lui répondit : « Mon Père, il me semble
qu'au sortir de mon corps j'ai été conduite en une grande
salle où j'ai vu mon Époux et sa sainte Mère, accompagnés
d'une troupe d'anges. La très-sainte Vierge a dit à Notre-Sei
gneur : « Il est temps, mon cher Fils, de retenir cette fille au
près de vous; elle a assez travaillé et assez souffert. — Non,
repartit Notre-Seigneur, il faut qu'elle retourne encore au
monde, et qu'elle y endure encore pour les pécheurs. La cou
ronne de ses souffrances n'est pas entièrement formée. J'en
ai aussi besoin pour sa maison. » Elle ajouta que son bon
ange , s'approchant d'elle , lui dit : « Il n'y a remède , sœur
Agnès ; il faut retourner. Il y a encore à travailler et à souffrir
pour toi sur la terre. » A quoi elle répondit : « Je suis in
différente et veux endurer jusqu'au jour du jugement, si
c'est la volonté de mon Dieu. » Et l'ange lui dit encore : « Tu
vois bien les pécheurs, et plus nombreux et plus obstinés. Il
368 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
faut bien quelqu'un pour retenir le bras de Dieu. S'il n'y a
personne, il est à craindre qu'il ne leur envoie quelque grand
fléau. Eh! que feront les pécheurs, si quelqu'un ne prie
pour eux? Va-t'en donc joyeusement. »
« Comme elle eut fait ce rapport au Père confesseur, il en
voya quérir les religieuses , pour voir la merveille que Dieu
avait faite en leur faveur, rendant la vie à la sœur Agnès. Elles
accoururent transportées de joie, chacune se jetant à son cou;
elle les embrassa réciproquement, et toutes donnèrent à Dieu
mille bénédictions. Les mémoires portent que ceci arriva l'an
1626, au mois de février.
« Ce qui confirme la vérité de ce grand miracle, qui paraî
tra incroyable à plusieurs , c'est que la ressuscitée se leva de
son lit àl'heure même, sans le secours de personne, au grand
étonnement de toute la compagnie, dit qu'elle avait faim,
et demanda à manger, n'ayant pris presque aucune nour
riture depuis six semaines et plus... Ce fut encore un nou
veau sujet d'admiration , que dès le soir de ce même jour
elle alla à Complies, où elle fut toute confuse de voir que
ses sœurs ne pouvaient s'empêcher de la regarder, et que
l'on connaissait les merveilles que Notre -Seigneur avait
opérées en elle.
« Sans doute le Fils de Dieu voulut ainsi ressusciter son
épouse en cette rencontre, pour nous donner à connaître
qu'elle n'avait pas alors souffert les douleurs de la mort, ni la
mort même, simplement en vertu de la loi commune à tous
les enfants d'Adam, mais par une participation toute singu
lière et toute merveilleuse à la Passion et à la mort de ce divin
Époux ; de sorte que la mère Agnès a été une image de Jésus
souffrant et mourant, des plus parfaites, des plus remar
quables et des plus vénérables qu'on ait jamais vues dans
l'Église. »
Nous pourrions encore citer l'exemple d'une autre fille
spirituelle de Saint -Dominique, la bienheureuse Étiennette
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 369
de Soncinno1, dont tous les ravissements allaient, à ce que
l'on croit, jusqu'à la mort; les faits que nous \enons de rap
porter suffisent pour démontrer la possibilité et les actuations
de ces sortes de prodiges.
VI. — Parfois , on prend pour des extases ce qui n'est
qu'un évanouissement naturel2. Ces syncopes, qui ont lieu
dans l'ordre de la piété peuvent être occasionnées par des
impressions trop vives et proviennent de la grande débilité
du corps ou de son extrême sensibilité. Des suavités intérieu
res trop tendres , des élancements impétueux , des tristesses
profondes déterminent, chez certaines personnes faibles et
impressionnables, une aliénation plus ou moins prolongée
des sens. Elles s'affaissent subitement et perdent la conscience
de leur propre pensée. Un air rafraîchissant, quelques sen
teurs excitantes suffisent ordinairement pour les rappeler à
elles-mêmes.
Il y a cette différence entre cette pâmoison et le ravisse
ment surnaturel, que, dans celui-ci, l'âme, loin de suspendre
sa vie intellectuelle et affective , se trouve élevée à une vision
qui la captive , à un amour qui la transporte , tandis que , en
celle-là, elle cesse de penser et de vouloir, ou n'a que des
pensées vagues et indéterminées.
Signalons encore une autre forme de l'évanouissement
naturel. Pendant la méditation, on s'absorbe dans une pensée,
on s'abandonne à une concentration vaporeuse, à une sorte de
passivité qui engourdit et retire de la vie sensible et consciente ;
si l'on pense encore, on ne sait plus guère à quoi , ou c'est à
des choses diverses plus ou moins frivoles et indifférentes.
Il est rare que dans cette somnolence l'aliénation des sens
arrive à être complète. Le plus souvent il suffit de secouer
1 Jean de Sainte -Marie. Les vies et actions mémorables des saintes et
bienheureuses filles de l'Ordre de Saint-Dominique , 1. 3, c. 4, t. 1, p. 708.
1 Bona. De discr. spir. c. 14, n. 4, p. 279: Interdum etiamraptus creditur
ab inexpertis quod est deliquium.
II 24
370 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
fortement ces personnes ou de leur parler avec vivacité et
énergie, pour les retirer de leur assoupissement.
Sainte Térèse blâme avec sévérité ces excès, qui ne sont
que des sensualités spirituelles mal déguisées et dont le ré
sultat est de consumer les forces du corps sans profit pour
l'âme, et même de faire perdre l'esprit, si l'on n'y porte re
mède. « L'on ferait bien mieux , dit-elle1, d'employer au ser
vice du Seigneur les longues heures perdues dans cette sorte
d'ivresse ; l'on peut mériter beaucoup plus par un seul acte
et en excitant souvent la volonté à aimer Dieu, qu'en la lais
sant ainsi dans l'inaction. » Et elle ajoute : « Je conseille
donc aux prieures d'éliminer, avec tout le soin possible, de
leurs monastères, ces longs évanouissements. Ils enlèvent
aux facultés et aux sens eux-mêmes leur énergie, et l'âme ne
peut plus s'en .faire obéir; par là, ils font perdre les mérites
qu'on aurait pu acquérir par une sollicitude constante de plaire
à Dieu. S'aperçoit-on que dans une religieuse ils viennent de
l'épuisement des forces , que la prieure lui retranche les péni
tences et les jeûnes qui ne sont pas d'obligation ; en certains
cas, elle pourra même lui retrancher ceux-ci en toute sûreté de
conscience. Enfin, pour la distraire, elle l'occupera aux offices
de la maison ... Oh ! que déplorable est la misère où le péché nous
a réduits ! Il faut user de mesure , même dans le bien , sous
peine de ruiner notre santé et de voir ainsi nous échapper
l'avantage spirituel dont nous désirons jouir. Voilà pourquoi
il importe vraiment beaucoup , il est même nécessaire à un
grand nombre de personnes , surtout à celles qui sont faibles
de tête ou d'imagination, de se bien connaître elles-mêmes. »
Il est superflu d'ajouter, avec Godinez* etScaramelli3, que
i Les Fondations, ch. 6. — Medina del Campo.
! Pract. de la Theol. myst. 1. 9, c. 8, p. 374 : Ay mugeres de corazon tan
pequeflo, flaco y tierno , che con qualchiera pasion grande de amor, temor o
suavidad, luego se desmayan. Yo tengo para mi, que esto es lo que ordi-
nariamente tienen muchas mugeres.
3 Dirett. Mist. Tr. 3, c. 20 , n. 188, p. 211. Vi sono persone d'indole
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 371
ce sont les femmes principalement qui sont sujettes à ces
sortes d'illusions.
VII. - Cependant les directeurs doivent être sur leurs
gardes pour ne point se méprendre; car, ainsi que nous
l'avons dit, l'évanouissement peut être extatique. Il peut se
faire, en effet, que l'illumination surnaturelle ravisse l'âme
en l'élevant à des splendeurs divines, et que l'âme, encore
imparfaite, se trouve saisie de frayeur à ce spectacle, et sous
le coup d'une émotion profonde qui la domine, la trouble et
amène une défaillance corporelle". Mais, tandis que la pâ
moison naturelle suspend totalement ou en grande partie la
vie de l'esprit, dans l'évanouissement extatique cette vie con
tinue avec une activité et une élévation qui surpassent la
nature*. S'il ne restait aucun souvenir de ce qui s'est passé
dans l'extase, ce qui arrive quelquefois, on aurait alors re
cours aux effets qui suivent ces sortes de défaillances et que
Joseph Lopez expose ainsi :
« Quand l'évanouissement est naturel, dit cet auteur*, il
produit lafaiblesse, la lassitude, la tiédeur, le dégoût de la
fiacca, di cuor piccolo, di testa debole, quali s'indeboliscono anche più da
se stesse con soverchie fatiche, o con penitenze indiscrete : e tali il più delle
volte sogliono essere le donne.
1 Jos. LoPEz EzQUERRA, Lucern. myst. Tract. 5, n. 186, p. 106: Hujus
modi deliquia sunt effectus spiritus non purgati neque ad pure spiritualia
dispositi, propterea quippe fiunt deliquia; nam si anima omnino purgata
esset, nullis deliquiis indigeret ad ejus sensus interceptandos.
2 Ibid., n. 190, p. 107: Si dum corpus hoc deliquium patitur, mens est
etiam extincta, debilis aut inefficax., tunc deliquium erit a naturali et
non ab infusa causa. Si vero dum emortuus est usus sensuum, potentiæ
spirituales altissime et vivaciter in Deum aut aliud spirituale objectum oc
cupentur, ita ut clare percipiat (magister) nulla naturali cognitione posse
illud ita cognoscere, tunc manifeste erit deliquium ex causa infusa et super
naturali.
3 Lucern. myst. Tract. 5, n. 190: Naturale deliquium generat debilita
tem, lassitudinem, teporem, tædium virtutis, et requiescendi cupidita
tem. In supernaturali vero, quamvis lassitudinem corpus sentiat, spiritus
tamen redditur promptus, agilis, fervidus, et ad omnia quæ laboris sunt et
virtutis conversus. Quamobrem siprius signum deficiat, recurrat (magister)
ad verba signi sequentis.
372 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
vertu et le désir du repos. S'il est surnaturel , au contraire ,
quoique le corps ressente dela fatigue, l'esprit en sort dispos,
alerte, fervent et prêt à tout entreprendre pour- le bien et la
vertu. »
Si à ces signes on ajoute, ainsi que le conseille Scaramelli 1,
celui du rappel, dont nous parlerons bientôt, on aura des ga
ranties suffisantes de la présence ou de l'absence du vrai sur
naturel. Quand, rappelée au nom de l'obéissance, la personne
qui subit ces défaillances équivoques revient aussitôt de son
sommeil, et que d'ailleurs les autres marques n'offrent rien
de suspect, on peut tenir ces évanouissements pour véritable
ment extatiques et surnaturels. Si, au contraire, elle n'obéit
point à ce commandement de l'autorité, c'est une somnolence
naturelle, sinon diabolique.
VIII. — Cette absorption en Dieu, qui rend insensible à
toutes les impressions du dehors, peut s'accomplir de deux
manières : par un attrait paisible et doux qui retire sans
effort l'âme de la vie extérieure et l'élève suavement à la
contemplation des choses divines , c'est l'extase proprement
dite ; ou par une sorte d'irruption divine sur l'âme, qui la sé
pare violemment de toute relation consciente avec le monde
sensible et la précipite avec impétuosité vers la vision qui la
charme et la subjugue; l'extase prend alors le nom de ravis
sement.
« La différence qui distingue le ravissement de l'extase,
dit à la suite du Docteur angélique2 le célèbre cardinal
1 Dirett. Mit. Tratt. 3, c. 20, n. 189, p. 211 : Primo , l'esamini diligen-
tamente circa ciô , che ella opera internamente con lo spirito , mentre è per-
duta nei sensi... Seeondo, le faccia precetto che torni in se, cheparli, che
risponda: se obbedirà, darà un contrassegno di trovarsi in estasi vera,
perché Iddio si accomoda all'obedienza , e , alla voce del Superiore , lascia
l'anima che tiene stetta tra le sue braccia , acciochè sia abile ad obbedire. Se
poi non obbedirà , sara indizio che ello non si trova nè con Dio , nè cou sè
stessa, ma fuor di sè svenuta.
! Sum. 2. 2. q. 175, a. 2, ad 1 : Dicendum quod raptus addit aliquid supra
extasim. Nam extasis importat simpliciter excessum a seipso , seeundum
DE L'EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 373
Bona , est que l'extase détache l'âme des sens avec plus de
douceur, et que le ravissement l'en sépare avec plus de force
et avec une sorte de violence ; en sorte que le ravissement
a cela de plus que l'extase, qu'il fait en quelque manière
violence à l'âme, et qu'il l'arrache soudainement et puis
samment des choses sensibles, pour la porter et l'élever à la
contemplation et à l'amour des choses invisibles. »
Toutefois, selon la remarque du cardinal Laurea* repro
duite par Benoît XIV*, Schram* et Scaramelli*, les auteurs
mystiques prennent souvent ces deux mots indifféremment
l'un pour l'autre. « On donne au ravissement, dit sainte Té
rèse *, divers noms exprimant tous la même chose : on l'ap
pelle élévation ou vol d'esprit, transport, extase. » Saint Fran
çois de Sales ne met pas non plus de différence entre les deux
expressions. « L'extase, dit-il", s'appelle ravissement, d'au
tant que par icelle Dieu nous attire et eslève à soy; et le ravis
sement s'appelle extase, en tant que, par iceluy, nous sortons
et demeurons hors et au-dessus de nous-mesmes pour nous
unir à Dieu. »
Nous emploierons donc nous-mêmes indistinctement les
termes d'extase et de ravissement, quoique nous les ayons
quem scilicet aliquis extra suam ordinationem ponitur; sed raptus super
hoc addit violentiam quamdam.
1 De discr. spir. c. 14, n. 2, p. 277 : Hoc est autem discrimen quo inter
se distinguuntur raptus et ecstasis; nam hæc suavius mentem a sensibus
abstrahit, ille fortius et cum quadam violentia, ita quod raptus hoc ecstasi
addit, quod vim quodammodo affert animæ, eamque celerrime ac potentis
sime a sensibilibus avellit, et ad invisibilium intellectualem inspectionem
et amorem impellit ac sursum tollit.
2 Opusc.5, de Orat. c. 6.
3 De serv. Dei beatif. l. 3, c. 49 , n. 3, p.348 : Juxta eumdem cardinalem
de Lauraea ecstasis et raptus passim promiscue sumuntur.
4 Theol. myst. § 585,t. 2, p. 320 : Qui tamen (card. Lauraea) cum aliis
notat extasim et raptum passim promiscue sumi.
s voss. [Link], l. 2, P. 1, c. 9, p.310: Multi mystici doc
tores raptum ab extasi non distinguunt, quia ejusdem sunt generis.
6 Sa Vie, ch. 20.
7 Traité de l'amour de Dieu, l. 7, ch. 4.
374 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
distingués comme états particuliers d'oraison; car, ainsi que
nous l'avons dit en son lieu, le ravissement suppose un degré
de plus dans l'échelle mystique.
IX. — Nous ne nous arrêterons pas à démontrer l'existence
de l'extase ; on rencontre fréquemment ces faits dans les pages
tant de l'Ancien1 que du Nouveau* Testament, et ils sont
multipliés à l'infini dans les vies des saints. Sur ce point, ob
serve Benoît XIV3 qui énumère une longue série d'autorités,
il y a accord parmi les théologiens, les mystiques, les phi
losophes et tous ceux qui se sont occupés des matières de
canonisation. Les faits déjà racontés et ceux que nous allé
guerons encore suffisent à une pleine démonstration; mais
nous devons dire quelques mots du degré de perfection qu'ils
supposent dans le sujet.
Considérée en général , l'extase divine ne s'accorde qu'aux
âmes pures ou à celles que Heu destine à une haute sainteté.
Aussi le cardinal Bona4 assigne-t-il comme une des marques
les plus sûres de l'extase véritable , qu'elle se rencontre dans
une âme dégagée des affections terrestres. Toutefois, de
même qu'une grande sainteté peut être sans extase, l'extase
aussi peut survenir à une vertu médiocre , et n'exclut même
pas absolument, non plus que la plupart des autres grâces
gratuitement données, l'anomalie du péché 5.
1 Gen. u, 21; xv, 12; Daniel, vm, 8.
* Act. x, 10. — II Cor. m, 2 et 3.
s De serv. Dei beatif. 1. 3, c. 49, n. 4, p. 349 : Theologi, mystici, philo-
sophi et quotquot de materia canomzationis scripserunt, confirmant ea quae
hactenus dicta sunt.
4 De discr. spir. c. 14, n. 5, p. 280 : Debet vir prudens, qui animas re-
gendas suscepit, cum quis ecstases patitur, sedulo perpendere, an ejus
anima tantae gratiae capax sit, an omtiem affectum erga creaturas exuerit,
ad quem gradum diviui amoris pervenerit, qua puritate niteat, qua hu-
militate praedita sit. Deinde observandum an, sicut in mente, ita etiam in
moribus ecstasim habeat, an videlicet vita vivat supermundana et in Deum
elevata per omnimodam abnegationem.
5 Schram, Theol. myst. § 506, sch. 2, t. 2, p. 338 : Aliqui, maxime con-
templativi, raro vel nunquam extasim patiuntur, cum e contra aîii minus
contemplativi, vel pure meditativi, imo et incipientes et peccatores, inopi-
DE L EXTASE : NOTION ET FORMES DIVERSES 375
Selon Scaramelli , l'extase se diversifie d'après le degré de
vertu ; or, nous avons distingué trois sortes d'extases ou trois
degrés dans l'extase, selon qu'elle suspend seulement les sens
externes , — c'est le degré le plus imparfait ; ou qu'elle en
chaîne à la fois les sens du dehors et ceux du dedans , — c'est
le second degré ; ou enfin, qu'elle élève au-dessus des sens et
de l'entendement,— c'est le troisième degré , de tous le plus
parfait.
L'extase du premier degré est quelquefois accordée aux
commençants, plus souvent aux parfaits; mais elle est, selon
cet auteur1, le propre des progressants. L'extase du second
degré , qui lie les sens intérieurs , ne convient qu'aux âmes
élevées à l'union d'amour*; à plus forte raison l'extase du
troisième degré, qui ne s'accorde que très-rarement et à quel
ques privilégiés parmi les parfaits.
nato etiam extra orationem in extasim rapiuntur ; est enim extasis gratia
gratis data quam Deus cui et quando vult largitur, uti docet Lauraea
(Opus. 5, de Orat. c. 6).
1 Voss. Compend. Scaramelli, Direct. Myst. 1. 2, P. 1, c. 9, a. 1, p. 313:
Raptus isti proficientibus sunt proprii, et quandoque, licet raro, incipien-
tibus conceduntur...Nihil tamen obstat quominus^nagnae etiam perfectioais
personis concedantur, praecipue si aliorum institutioni deservire debeant.
i Ibid. Nonnisi animabusad unionem amoris jamelevatisconceduotur.
CHAPITRE XX
DE L'EXTASE
LES CAUSES ET LES EFFETS
Dans l'âme, l'extase naît de l'amour. — Les deux principes de l'attraction
extatique, la bonté et la beauté. — Ses formes au point de vue de la
cause qui la détermine : Extases admirative , amoureuse , joyeuse , dou
loureuse.— Les causes dans le corps. — L'aliénation des sens est -elle une
conséquence naturelle de l'absorption intérieure, ou un don spécial? —
Effets de l'extase dans l'âme : la liberté et le mérite durant l'extase
L'héroïsme. — L'impatience de mourir. — Effets sur le corps : l'insensibi
lité , l'expression de la physionomie , l'agilité.
I. — L'extase, avons-nous dit, présente deux faces : l'une
intérieure , qui est une suréminente élévation de l'âme jus
qu'au monde divin ; l'autre extérieure , la suspension des
sens. Étudions successivement comment l'extase prend nais
sance dans l'âme pour resplendir de là sur le corps , et les
effets admirables qu'elle produit sur l'une et sur l'autre.
Saint Denis1 l'Aréopagite a formulé cette loi, répétée par
tous les Mystiques, que l'extase naît de l'amour. Ce mouve
ment précipité de l'âme vers la vision qui la charme ne peut
être, en effet, qu'un mouvement d'amour, l'action de l'âme
1 Divin. Nom. c. 4, § 13. Migne, Patr. gr. t. 3, col. 711 : Est divinusamor
extaticus, qui non sinit esse suos, eos qui sunt amatores, sed eorum quos
amant.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 377
n'étant au fond qu'un exercice de l'amour en possession ou
en quête de l'objet de sa vie. La lumière, sans doute, a une
part dans le ravissement de l'esprit; mais, en définitive, l'âme
ne cède à la lumière en se portant versles objets qu'elle révèle
que parce qu'elle aime et se complaît dans sa vision, ainsi
que l'enseigne saint Thomas". Le ravissement de l'esprit a
donc pour cause véritable l'amour de la volonté°.
Écoutons sur ce point le pieux et savant Bona".
« On est dans l'extase ou dans le ravissement, quand on est
tiré hors de soi-même, et cela arrive tant selon l'entendement
que selon la volonté; dans l'entendement, parce que la pro
fonde méditation d'un objet le distrait de tous les autres;
1 Sum. 2. 2. q. 175, a. 2: De raptu dupliciter loqui possumus: uno modo
quantum ad id in quod aliquis rapitur, et sic, proprie loquendo, raptus non
potest pertinere ad vim appetitivam, sed solum ad cognoscitivam... Alio
modo potest considerari raptus quantum ad suam causam : et sic potest
habere causam ex parte appetitivæ virtutis. Ex hoc enim ipso quod appetitus
ad aliquid vehementer afficitur, potest contingere quod ex violentia affectus
homo ab omnibus aliis alienetur. Habet etiam affectum in appetitiva vir
tute, cum scilicet aliquis delectatur in his ad quæ rapitur. Unde et Apostolus
dixit se raptum, non solum ad tertium coelum, quod pertinet ad contem
plationem intellectus, sed etiam in paradisum, quod pertinet ad affectum.
2 GERsoN. Theol. myst. specul, cons. 38, col. 392 : Raptus rationis in actu
suo super potentias inferiores fit per voluntatis amorem.
3 De discr. spir. c. 14, n. 3, p. 277: Ecstasim ergo-sive raptum pati quis
dicitur, cum extra se ponitur. Hoc autem contingit et secundum vim appre
hensivam, et secundum vim appetitivam, ut docet Princeps Theologorum. In
facultate quæ cognitioni deservit, dicitur esse formaliter, quia ex intenta
unius meditatione abstrahitur intellectus ab aliis : in potentia appetitiva
causaliter, affectus enim vehementia absorbet animam, nec sinit sui juris
esse. Celebris est Dionysii sententia: Amor ecstasim facit; licet enim ad
Deum duabus alis evolet anima, cognitione scilicet et amore; amor tamen
majorem vim et agilitatem ad volandum præbet: cognitio siquidem assi
mulatio quædam est, ad hoc tantum requisita ut amorem accendat; amor
autem vim habet unitivam transformans amantem in amatum, sicut dice
bat Apostolus (Gal. II, 20): Vivo ego, jam non ego, vivit vero in me
Christus. Ideo Platonici perfectam Dei notitiam, quam scientiæ negant,
tribuunt amori, quia per cognitionem Deum videmus, per amorem possi
demus, et ipsa possessione cognoscimus; nam, ut ait Gregorius M., ipse
amor notitia est. Bernardus quoque, cum duplicem causam excessus esse
statuat, lucem nimirum et amorem, partem tamen potissimam amori tri
buit, a quo anima introducitur in cellam vinariam.
378 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
mais c'est dans la volonté qu'est la vraie cause de cette ab
straction de l'esprit, car la véhémence de l'amour absorbe
l'âme et ne lui permet pas de demeurer maîtresse d'elle-
même. C'est une célèbre sentence de saint Denis, que l'amour
fait l'extase; et, encore que l'âme s'envole vers Dieu comme
par deux ailes, savoir : la connaissance et l'amour ; l'amour
néanmoins lui donne pour ce vol plus de force et d'agilité. La
connaissance n'est requise que pour allumer l'amour ; mais
l'amour a la vertu d'unir l'amant à l'aimé et de transformer
l'un en l'autre, comme le disait l'Apôtre dans ces paroles aux
Galates : « Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais
Jésus-Christ qui vit en moi. » C'est pourquoi les philosophes
platoniciens attribuent à l'amour la parfaite connaissance de
Dieu, qu'ils refusent à la science, à cause que, parla connais
sance, nous ne faisons que voir Dieu, tandis que nous le pos
sédons par l'amour, et que par cette possession nous le con
naissons encore, selon cette maxime de saint Grégoire le
Grand : « L'amour est lui-même une connaissance. » Et saint
Bernard, à son tour, après avoir assigné deux causes des
transports surnaturels, la lumière et l'amour, attribue aussi
la principale part à l'amour, qui fait entrer l'âme dans les cel
liers mystiques de l'Époux. »
II. — Afin de mieux entendre d'où part la vertu efficiente de
l'extase , arrêtons-nous à considérer les deux aspects que
prend la vérité aux yeux de l'âme intelligente , pour la char
mer et provoquer en elle l'élan de l'amour, je veux dire la
bonté et la beauté.
Le bien attire l'être , parce qu'il répond à un besoin de sa
nature et qu'il constitue l'objet même de la vie. Voilà pour
quoi tous les êtres aspirent vers le bien , comme ils aspirent
à la vie1. Ils l'appellent avec tant d'ardeur et d'impatience
qu'on peut le dire , selon l'expression grecque , 1'appelé par
1 Aristote. Ethic. 1. 1 , c. 1 , t. 2, p. 3 : Aib xaXwc àitzy-yi xvto T«ya9bv
o5 navra ifferai.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 379
excellence, KâXov. Quand cette aspiration de l ame vers le
bien que réclament et entrevoient toutes ses puissances , de
vient si pressante qu'elle lui fait perdre de vue tout autre ob
jet et la rend insensible aux impressions du dehors, c'est l'ex
tase. Ces ardeurs s'accroissent encore dans la possession de la
bonté, laquelle , semblable au feu qui s'assimile tout ce qu'il
atteint, transforme en elle-même les êtres à qui elle se donne ;
car c'est le propre de la bonté de rendre bon ; elle ne se donne
que pour se répandre et tout ramener à f-oi
Enfin, la sécurité et la jouissance apportent la joie, dont les
transports peuvent être tels qu'ils absorbent toutes les forces,
jusqu'à rendre incapable de rien voir ni vouloir hors de l'objet
aimé et possédé.
La beauté a une plus grande part encore à l'extase.
Le beau est la splendeur du bien , c'est-à-dire c'est le bien
dans une si parfaite évidence et un si grand éclat , qu'il at
tire et ravit les êtres avant même qu'ils aient pu s'apercevoir
que cet objet est leur bien et répond aux attraits de leur na
ture2. Ici encore il y a appel; mais c'est le beau qui appelle
plutôt que l'être qu'il fascine : c'est Je KâXov à l'actif3, dans
toute sa puissance.
1 Denis l'Abéop. De div. nom. c. 4, n. 4. Migne, t. 3, col. 699: Omnia
bonitas ad se convertit, primaque, quse dispersa sunt, colligit, tanquam
unifiea divinitas , et principium unitatis , omniaque ipsam ut principium ,
ut complexum , ut finem appetunt.
s S. Fbançois de Sales, Traité de l'amour de Dieu, 1. 7, c. 5 : Dieu attire
les esprits à soy par sa souveraine beauté et incomprehensible bonté :
excellences qui toutes deux ne sont neautmoins qu'une suprême divinité
tres -uniquement belle et bonne tout ensemble. Tout se fait pour le bon et
pour le beau, toutes choses regardent vers luy, sont meûes et contenues par
luy et pour l'amour de luy. . En somme le bon et le beau ne sont qu'une
mesme chose: d'autant que toutes choses appeteut le bon et le beau... Ainsi
Dieu, Pere de toute lumiere, souverainement bon et beau, par sa beauté
attire nostre entendement à le contempler; et par sa bonté , il attire nostre
volonté à l'aimer... L'amour nous provoquant à la contemplation, et la con
templation à l'amour, dont il s'ensuit que l'extase et le ravissement depend
totalement de l'amour.
3 Chose remarquable, qui trahit l'affinité des deux concepts du bien et
du beau, les mots qui les expriment dans les principales langues, ont,
380 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
III. — En face de cette apparition qui subjugue délicieu
sement, il se produit dans l'âme plusieurs mouvements suc
cessifs.
Le premier est le saisissement, une sorte de stupeur pro
venant de ce que l'esprit, faisant effort pour s'élargir, afin
d'embrasser dans toute son étendue la vision dont la lumière
l'excède, et ne parvenant pas à se dilater à son gré, demeure
comme interdit et s'arrête immobile ; c'est l'admiration. Ce
mouvement se prolonge d'autant plus que l'illumination est
plus surabondante. S'il devient assez intense pour soustraire
l'âme à toutes les impressions sensibles, il produit l'extase.
A ce premier mouvement succède l'élan de l'amour, le
désir impatient d'atteindre l'objet fascinateur, et, dans cet
effort, on est encore moins à soi. Que si l'on parvient à jouir
de l'objet et qu'il réponde pleinement aux espérances et aux
désirs, c'est alors surtout que l'âme sortira d'elle-même pour
être tout à l'amour.
Enfin, la jouissance du bien convoité produit l'enivrement
de la joie , lequel, à lui seul , suffit pour déterminer l'extase.
Cet élancement de l'âme , provoqué par la révélation de la
bonté et de la beauté , revêt donc l'une de ces trois formes :
la surprise de l'admiration, l'impatience de l'amour et l'eni
vrement de la joie. Richard de Saint -Victor1, suivi par la
plupart des mystiques, en particulier par Bona8, assigne en
effet à l'extase ces trois causes : l'admiration, la dévotion et la
quand ils ne sont pas identiqiies , une racine commune. En grec , xà>o; ,
signifie à la fois bon et beau. Le mot hébreu tob présente aussi cette double
acception. Le latin bellus, qui a fourni à la plupart des dérivés l'expression
de beau et de beauté, a son étymologie dans bonus. (Vou-Freund, Grand
Dict. de la lang. latine, au mot Bellus.)
1 Benjamin major, 1. 5 , c. 5 : Migne, 1. 196, col 174 : Tribus autem de
causis, ut mihi videtur, in mentis alienationem abducimur. Nam modo
prae magnitudine devotionis , modo prae magnitudine admirationis , modo
vero prae magnitudine exsultationis fit ut semetipsam mens non capiat , et
supra semetipsam elevata in abalienationem transeat.
2 De discr. spir. c. 14, n. 3, p. 278.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 381
joie, et ces trois sentiments ont manifestement une source
commune, l'amour.
Saint François de Sales1 admet aussi trois espèces d'ex
tases ; mais , selon ce saint docteur, la troisième, qui contrôle
les deux autres, est dans les œuvres. « Mon cher Theotime,
quant aux extases sacrées , elles sont de trois sortes : l'une est
de l'entendement , l'autre de l'affection ; l'une est en la splen
deur, l'autre en la ferveur, et la troisième en l'œuvre : l'une se
fait par l'admiration, l'autre par la devotion , et la troisième
par l'operation. »
Au fond, cette dernière est moins une extase qu'un effet
caractéristique et une note sûre de l'extase divine , ainsi que
saint François de Sales a soin de le faire remarquer2.
Mais, outre les trois formes précisées par Richard de Saint-
Victor, il peut s'en rencontrer une quatrième déterminée
par l'excès de la douleur. La vue de l'objet aimé méconnu,
outragé , désolé , jette l'âme aimante dans une tristesse mor
telle qui l'absorbe, lui fait redoubler l'élan de son amour, sans
rien diminuer de son angoisse.
Telles sont les causes de l'extase dans l'âme et les façons
diverses de s'y produire.
IV. — La ligature des sens, qui est la part du corps, peut
être considérée comme une grâce spéciale et gratuite3; ce
pendant , il est beaucoup plus probable 4, et c'est l'enseigne-
1 Traité de l'amour de Dieu, 1. 7, c. 4.
2 Ibid., 1. 7, c. 6: La seconde marque des vrayes extases consiste en la
troisieme espece d'extase , que nous avons marquée cy-dessus : extase toute
saincte , toute amiable, et qui couronne les deux autres : et c'est l'extase de
l'œuvre et de la vie.
3 Suarez, de Relig. 1. 2, c. 15, n. 4, t. 14, p. 190: Quod non sequatur
naturaliter ex contemplatione, quantumcunque perfecta, suaderi potest, etc.
4 Suarez , Ibid., n. 5 : Nihilominus probabilius videtur, snpposita gratia
perfectse contemplationis , ex illa naturaliter seu connaturaliter sequi posse
extasim, saltem quoad dictam suspensionem sensuum externorum. Itaque,
licet hsec ipsa suspensio et extasis inter dona gratiae computanda sit , quia
rêvera sequitur ex priori gratia , ita ut non sint duae gratiae ita distinctae ut
non sint connexae inter se , sed una ab alia naturaliter profluat.
382 LEs PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTiF
ment commun, qu'elle est une conséquence naturelle de
l'absorption intérieure. Les forces de l'âme étant limitées,
l'intensité de son application sur un point la retire d'autant
de tous les autres, et cetteintensité peut devenir telle, qu'elle
entraîne la cessation des autres opérations naturelles. Sous
l'attraction irrésistible qui l'appelle, l'âme, ainsi que s'ex
prime Marie d'Agréda", « congédie les sens pour s'envoler
vers ce qu'elle aime, délaissant ce qu'elle anime. »
Tel semble être l'avis de l'Ange de l'École, saint Thomas*.
Suarez, qui discute savamment ce point de vue, partage ce
sentiment et n'en donne*point d'autre raison que l'impuis
sance pour l'âme de suffire aux fonctions organiques, quand
elle est absorbée au sein de la lumière divine. Les Mystiques
les plus autorisés, entre autres Alvarez de Paz* et Joseph
Lopez Ezquerra*, pensent et prouvent de même.
V. - Après avoir signalé les causes de l'extase, nous de
vons en étudier les effets, dans l'âme d'abord, puis sur le
corps.
L'extase produit dans l'âme une élévation qui l'absorbe en
1 Cité mystique, 1re P., l. 1, c. 3, n. 26.
* Sum. 2.2. q 175, a. 2: Potest considerari raptus quantum ad suam
causam , et sic potest habere causam ex parte appetitivæ virtutis. Ex hoc
enim ipso quol appetitus ad aliquid vehementer afficitur, potest contingere
quod ex violentia affectus homo ab omnibus aliis alienetur.
* De Relig. l. 2, c. 15, n. 5 : Ratio unica est illa, quia virtus animæ est
finita, et absorpta vehementer in superioribus ac intennis actionibus, non
potest simul ad inferiores et externas descendere.
* De grad. contempl. l. 5, P. 3, c. 8, t. 6, p. 578 : Sunt ergo in ecstasi
duo : alterum est vehemens occupatio interior, quæ non ex humana in
dustria (nam hæc procul dubio ad omnimodam alienationem non sufficit),
sed ex divina gratia animam lactante et inescante procedit : alterum,
abstractio ab omni usu sensuum exterior, quæ ex illa priori occupatione
vehementiori, ut Thomas Aquinas sentit, quasi naturaliter manat. Quia
videlicet non potest homo tam intente divinis insistere et usum sensuum
retinere.
* Luc. myst. Tr. 5, n.203, p. 108 : Hæc sensuum abstractio seu alienatio
ex eo provenit quod, cum vires animæ limitatæ sint, elevatio sublimis et
efficax trahit et recolligit ad se omnes vires animæ, quin ullæ remanere pos
sint pro sensibus, quamobrem a suis sensificationibus omnino privantur.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 383
Dieu sans détruire sa liberté , et laisse à sa suite une héroïque
énergie pour le bien et un ardent désir de sortir de la vie
pour posséder Dieu. Le premier point de vue constitue l'es
sence même de l'extase, et nous en avons parlé en donnant sa
notion. Examinons les autres.
En premier lieu, le ravissement laisse- 1- il subsister la
liberté et le mérite?
Tous les théologiens admettent que les actes qui précèdent
l'attraction extatique peuvent être libres, mais ils sont parta
gés sur l'existence du mérite durant le temps même de l'ex
tase 1. Plusieurs pensent que dans l'absorption du ravissement,
l'éclat de la vision et l'entraînement de la volonté sont tels ,
qu'il n'y a point de place pour les délibérations du libre
arbitre. Tel est l'avis de saint Alphonse de Liguori2, de
Bossuet 3 qui signale cependant avec éloge le sentiment con
traire , et de quelques autres dont l'autorité ne saurait être
dédaignée.
Le plus grand nombre affirme la conciliation de l'extase et
de la liberté. Au premier rang apparaît Suarez , qui discute
cette intéressante question dans son quatrième Traité sur la
1 Benoit XIV. De serv. Dei beat. 1. 3, c. 49, n. 14, p. 357: Quaeritur inter
theologos , an ecstaticus in actibus intellectus, id est videndi , et voluntatis,
id est amandi, quos habet in ecslasi, mereatur. Cardinal de Lauraea ait:
Ecstaticum mereri in actibus praecedentibus , cum liberi sint, et in objecto
versentur, fine et circiimstantiis bonis, sicuti sunt caeteri actus religionis
et fldei; non mereri autem in actibus qui in ecstasi contingunt, cum non
sint liberi. — Suarez stat pro libertate actuum , et sic pro eorum merito ;
eumque sequitur P. Antonius ab Annuntiatione..., adhaeret Gravina, etc.
5 Prax. confess. n. 127, p. 173 : Quando anima pervenit ad statum passi-
vum contemplationis , tune anima , etsi non mereatur, quia eo tempore non
operatur, sed tantum patitur, nihilominus acquirit magnum quemdam
vigorem ad operandum postea.
' lnstruct. sur les états d'oraison, 1. 9, n. 13, t. 6, p. 194 : Il est vrai
que l'oraison de pure grâce , qui se fait en nous sans nous , de soi n'a point
de mérite, parce qu'elle n'a point de liberté; mais il est vrai aussi qu'elle
donne lieu à des actes très-éminents , et même c'est la doctrine des savants
théologiens, comme Suarez, que Dieu ne prive pas toujours de mérite les
oraisons extatiques et de ravissements , où souvent il lui plait que la liberté
se conserve tout entière.
384 LES PHÉNOMENES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
vertu de religion'. Il commence* par reconnaître que, dans
la vision contemplative, l'âme ne peut être libre qu'indirec
tement, c'est-à-dire dans les actes qui précèdent et pré
parent la contemplation extatique. La lumière s'impose sur
tout quand elle brille avec l'éclat de l'évidence, et, à moins de
fermer alors les yeux, on n'est pas libre de ne pas voir. Mais
si du côté de l'intelligence l'âme n'est pas libre, il en est
tout autrement de la volonté. Suarez affirme et défend ouver
tement l'exercice et le mérite de la liberté dans l'acte d'amour
qui constitue l'extase, et dans les actes spéciaux qui se pro
duisent durant la suspension des sens". Il prouve son asser
tion par trois exemples tirés de l'Écriture : celui d'Adam fai
sant un acte de foi pendant le sommeil extatique où Dieu lui
révéla ses desseins sur la postérité humaine ; celui de Salo
mon demandant la sagesse dans un songe; celui de saint
Pierre refusant de manger des animaux impurs qui lui furent
montrés en vision.
Il l'établit encore par l'argumentation suivante“. Rien
1 De Relig. l. 2., c. 19 et 20, t. 14.
2 Ibid., c. 19, n. 23, p. 206: Assero hanc contemplationem, prout in intel
lectu pervenit usque ad extasim, non esse actum liberum proxime et directe,
licet remote ex actu libero sæpe ducat originem.
3 Ibid., c. 20, n. 5, p. 210: Dicendum est actum amoris et charitatis, qui
in tali contemplatione et extasi exercetur, liberum esse, vel quoad exerci
tium, vel etiam quoad Specificationem, juxta rationem considerationis et
judicii intellectualis.
Hæc assertio probari potest exemplis adductis de Salomone, nam tunc
habuisse liberam optionem, satis ex superioribus constat. Idem de Adamo,
qui in sopore suo actum fidei exercuit, ut Sancti docent, cum tamen sine
libertate non fiat. Petrus etiam, Act. x, in extasi erat quando vidit linteum
descendentem de cælo...; et tamen idem Petrus libertatem habebat, cum
dicebat: Absit, Domine, etc.
* Ibid., c. 20, n. 6, p. 210 : Divina gratia non destruit naturam, sed per
ficit, unde licet in altissima contemplatione moveat et excitet affectum ad sui
amorem per inspirationes divinas, quas gratias excitantes appellamus, quæ
sunt actus necessarii quatenus per illos Spiritus Sanctus cor tangit; tamen
nunquam excludit liberum consensum in amore perfecto et obedientiali.
Quia libertas in hoc amore pertinet ad perfectionem viæ, et est necessaria
ut actus sit meritorius; non est autem verisimile Deum privare hominem
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 385
dans le ravissement ne nécessite la volonté, ni la grâce qui
la meut, ni la lumière qui l'éclaire. L'action surnaturelle de
Dieu, loin de détruire la liberté, la perfectionne. Et n'est-il
pas convenable et naturel de supposer que Dieu, en élevant
l'âme juste aux sublimes hauteurs de la contemplation, ne la
prive pas du fruit ordinaire, et de tous le plus précieux, de la
sainteté, qui est le mérite?La lumière extatique ne nécessite
pas davantage; ni par son éclat, car c'est une maxime reçue
parmi les théologiens, que la volonté n'est irrésistiblement
entraînée que par la lumière de la gloire", laquelle est supé
rieure à celle de l'extase ; ni parce qu'elle prévient la vo
lonté, la raison ayant tout son jeu dans la contemplation,
autant et plus encore que dans la simple lumière de la na
ture.
Ces raisons de l'illustre théologien nous semblent d'un
grand poids.
Alvarez de Paz* se prononce non moins expressément; il
n'admet d'exception que pour le sommeil, et encore, avec la
réserve que, même pendant ce temps, Dieu peut fortifier par
une action miraculeuse les puissances de l'âme, de manière
à leur laisser un exercice suffisant pour la liberté et le mé
rite, ainsi qu'il arriva dans le sommeil surnaturel d'Adam et
dans le songe de Salomon.
justum, cum eum , elevat ad eximiam contemplationem, hac perfectione et
hoc fructu, quia in hac vita maxime expetendus est.
1 SUAREz, ibid., c. 20, n. 8, p. 211 : Commune axioma theologorum est,
extra visionem beatam non necessitari voluntatem quoad exercitium ex vi
objecti abstractive cogniti, quantumvis perfecte. Quod vero ille actus in
intellectu sit necessarius (esto ita sit) non infert necessitatem in actu volun
tatis., quia illa semper est domina sui actus.
2 De grad. contempl. l. 5, P. 3, c. 11, t. 6, p. 596 et 597: Libertas auferri
non potest ex parte Dei necessitantis voluntatem, cum hoc sit contra finem
a Deo in ecstasi et raptu intentum; quod homo sanctior et sibi conjunctior
evadat. Nec ex parte rei amatae.; neque ex parte cognitionis aut visionis
perfectissimæ. Neque ex parte tandem necessitatis visionis imaginationis
aut intellectus. Insomnis, affectus ex hacvisione (imaginaria) secuti, absque
novo et miraculoso dono liberi et mcritorii esse non possunt.
II 25
386 LES PHÉNOMÉNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Selon Scaramelli", la violence de l'extase n'atteint que
l'intelligence, mais ne s'étend pas à la volonté.
Philippe de la Très-Sainte Trinité, reflétant la doctrine de
sainte Térèse, aborde plus directement la difficulté et recon
naît que, sous la puissance de l'attraction divine qui fait l'ex
tase, l'âme n'est pas libre de cette liberté qui peut vouloir le
mal, mais qu'elle conserve la liberté du bien; pour employer
les termes consacrés par l'École, qu'elle a, non la liberté
de contrariété, mais celle de contradiction, liberté qui suffit,
certes, pour le mérite, puisque Notre-Seigneur et sa divine
Mère n'en eurent point d'autre. C'est une des aberrations de
l'homme déchu de croire qu'il cesse d'être libre, dès qu'il est
dans l'heureuse impuissance de faire le mal. Sans doute,
ajoute le même auteur , l'âme ravie n'a plus de liberté pour
tout ce qui est sensible et extérieur; mais elle garde la plé
nitude de sa vie morale dans ce monde sur lequel se con
centrent son regard et sa volonté.Toutefois, il peut arriver,
surtout dans les commencements, que l'âme encore faible
perde entièrement conscience d'elle - même dans le ravisse
ment; il serait difficile, dans ce cas, de dire où sont la liberté
et le mérite*.
1 Voss. Dir. Myst. Comp. SCARAMELLI, l. 2, P. 1, c. 9, a. 1, p.313 : Violen
tia ista non infertur voluntati sed intellectui, ita ut anima perfecte maneat
libera. Et licet Deus, in raptu, violenta luce quam intellectui infundit, ani
mam ad se rapiat, relinquitur tamen voluntati tantum libertatis, quantum
ad operandum cum merito requiritur.
2 Sum. theol. myst. P. 2, Tr. 3, D. 3, a. 4, t. 2, p.339. Solet inter docto
res mysticos disputari, utrum in raptu reperiatur libertas sufficiens ad me
ritum; quidam affirmant, alii negant. Ad hujus difficultatis evidentiam,
sciendum est quod ad meritum sicut ad demeritum requiritur aliqua
libertas, ut communiter docent authores, et novissime fuit ab Innocentio X
definitum; sufficit autem libertas contradictionis. Dicimus, cum S. M. N.
Theresia., quod ut plurimum in raptu supernaturali de quo loquimur, est
sufficiens libertas ad meritum.
3 Ibid., p. 340 : Verum est autem quod ligatis sensibus judicium non est
liberum quantum ad ea quæ per sensus recipiuntur; manet tamen liberum
quantum ad ea quæ divinitus ostenduntur animae, nam anima supra seip
sam rapta vere ac perfecte judicat circa ea quæ sibi manifestantur.
4 Ibid., p.341. Potest tamenfieri quod incipientes, ex debilitate et imper
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 387
VI. — L'effet propre et caractéristique de l'extase divine est
de communiquer une énergie surnaturelle qui va jusqu'à
l'héroïsme, c'est-à-dire jusqu'à cet élan généreux de l'âme
qui lui fait entreprendre et soutenir ce qu'il y a de plus par
fait et de plus ardu, en témoignage de sa fidélité et de son
amour1. C'est un fait constant que l'extase véritable allume
au cœur un ardent et insatiable amour, et l'amour porté à ce
point qu'on est prêt à tout braver pour l'objet aimé, c'est
l'héroïsme2.
L'effort d'une âme extatique pour tendre à la perfection
est d'autant plus énergique que, à la lumière divine qui l'i
nonde, elle voit, d'une part, la sainteté infinie de Dieu et sa
bonté ineffable pour la créature ; et que, de l'autre, elle aper
çoit, avec une évidence qui la confond, sa propre ingratitude,
ses taches et ses imperfections ; ce double sentiment lui donne
une infatigable activité et ces hardiesses merveilleuses, si
bien décrites par le pieux auteur de 1' Imitation3.
Saint François de Sales 4 appelle la sainte ardeur pour le
bien qui suit l'extase divine, l'extase de l'œuvre et de l'ac
tion, et il estime fort périlleux les ravissements qui n'ont pas
fectione propria , totaliter absorbeantur in raptu, et tune nullum sit in eis
libertatis indicium, et sic mereantur tantum per actus antecedentes et
consequentes.
1 S. Thomas. 3, q. 7, a. 2, ad 2 : Habitus ille heroicus non differt a virtute
communiter dicta, nisi secundum perfectiorem modum , inquantum seilicet
aliquis est dispositus ad bonum quodam altiori modo quam communiter
omnibus competat.
2 Ste Terèse, Sa Vie, c. 20 : Quant à moi, je sais très-bien, et j'ai vu par
expérience , qu'un ravissement d'une heure , d'une durée même plus courte,
suffit, quand il vient de Dieu, pour donner à l'âme un souverain domaine
sur toutes les créatures , et une liberté telle , qu'elle ne se connaît plus elle-
même... ; on avait été témoin de sa faiblesse, et tout à coup, on la voit
prétendre à ce qu'il y a de plus héroïque , ne plus se contenter de servir
Dieu d'une manière vulgaire , mais aspirer à le glorifier de toute l'étendue
de ses forces. Cet héroïsme de sentiment, on le traite de tentation et de
folie.
3 Lib. 3, c. 5. De mirabili effectu divini amoris.
* Traité de l'amour de Dieu, 1. 7, ch. 6.
388 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
cette suite1. La séraphique Térèse pense de même et l'ex
prime en plusieurs endroits de ses écrits*.
VII. — L'extase, en inspirant l'amour et l'admiration des
choses divines, produit dans l'âme un autre effet, celui de
faire désirer la mort avec une sorte d'avidité : « Le propre de
la véritable extase, dit Bona 3, est de faire naître au cœur un dé
sir anxieux de sortir de cette vie. » Après avoir entrevu Dieu à
la lumière de la contemplation, l'âme aspire avec une sainte
impatience au bonheur de le voir face à face et de le posséder
à jamais. « Après ces grandes faveurs, remarque sainte Té
rèse4, l'âme devient si désireuse de posséder Celui qui les lui
donne, que sa vie n'est plus qu'un tourment , quoique mêlé
de délices. Elle soupire avec d'ineffables angoisses après la
mort, et elle ne cesse de demander à Dieu par ses larmes qu'il
la retire de cet exil. Tout ce qu'elle y voit la fatigue ; elle
ne trouve de soulagement que dans la solitude ; mais cette
peine la ressaisit aussitôt, et elle n'est jamais en repos. »
Outre ces deux résultats principaux, l'énergie dans l'action
et l'impatience de mourir pour être à Dieu, l'extase est une
source féconde de saintes influences, que nous avons indi
quées en traitant de la contemplation en général et de l'union
extatique en particulier.
Nous ajournons l'étude de certains effets de l'extase sur le
1 TV. de l'amour de Dieu, 1. 7, c. 7 : Quand doncques on void une personne
qui en l'oraison a des ravissemens par lesquels elle sort et monte au - des
sus de soy-mesme en Dieu, et neantmoins n'a point d'extase en sa vie,
c'est-à-dire ne fait point une vie relevée et attachée à Dieu par abnega
tion des convoitises mondaines..., et sur tout par une continuelle charité;
croyez, Theotime, que tous ces ravissemens sont grandement douteux et
perilleux; ce sont ravissemens propres à faire admirer les hommes; mais
non pas à les sanctifier...; et en somme c'est une vraye marque que tels
ravissemens et telles extases ne sont que des amusemens et tromperies du
malin esprit.
4 Sa Vie, c. 20.— Chât. intér. 6» Dem., c. 4.
3 De discret, spir. c. 14, n. 5, p. 282 : Oritur etiam ex vera ecstasi anxium
mortis desiderium.
* Chât. intér. 6« Dem., ch. 6.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 389
corps , pour en traiter avec plus d'opportunité dans la suite
de notre exposition ; présentement, nous ramenons aux trois
suivants ceux que nous nous proposons de signaler, savoir :
l'impassibilité organique, l'expression de la physionomie et
l'agilité.
VIII. — L'extase, ainsi que nous l'avons dit en étudiant
ses causes, réduit le corps à un état d'insensibilité et d'inac
tion , plus ou moins complet selon la puissance d'attraction
qu'exerce sur l'âme l'objet de la vision.
Cette insensibilité se produit à plusieurs degrés. Dans les
plus grands ravissements, elle est à son comble : le tact,
l'ouïe, l'odorat, le goût , en un mot, aucun des sens n'atteste
la plus légère impressionnabilité ; les incisions les plus dou
loureuses , les commotions les plus fortes , aucun expédient
n'est capable de réveiller les sens endormis. Même dans l'ex
tase ordinaire , le sentiment est totalement suspendu quand
l'attraction divine est à son apogée1. Le plus souvent, les
yeux conservent toute leur activité ; mais c'est pour se fixer
sur la vision avec une vivacité qui semble les agrandir;
des choses matérielles environnantes, ils ne perçoivent rien ,
ainsi qu'on peut s'en assurer en présentant subitement la
main ou tout autre objet : ni les paupières ni les prunelles
ne subissent la moindre impression. Il se produit aussi
des larmes, des soupirs, des exclamations2, des cris sponta-
1 Scaramelli. Direct. Mist. Tratt. 3, c. 19, n. 181, p. 208: Dalle cagioni
interiori passiamo agli effetti esteriori che l'estasi produce nel corpo.
Questi sono , como ho più volte detto , un' impotenza totale nei sentimtnti
esterni a produire le loro operazioni sensitive, sicchè non possa l'occhio,
benchè investito da viva luce, rimirare; nè l'orecchio, benchè percosso da
grande strepito, ascoltare ; nè il tatto, benchè toimentalo da feiro e fuoco,
sentire dolore; nè l'odorato sentire la fraganza, nè il palato sentire il
sapore, nè possa alcun membro con minimo suo moto dar segno alcuno di
vita.
* Schuam, Theol. myst.% 706, sch. 2, t. 2, p. 339: Suspensio sensuum
externorum in extasi divina aliquando est omnium, aliquando non omnium,
vel non omnimode ; nec semper ex minori extasis perfectione oritur, quod
in ea usus visus, auditus, loquelae, etc..licet cum aliqua diflicultate ad
390 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
nés". Dès que l'extase le saisissait, saint Joseph” de Coper
tino jetait un grand cri suivi d'un long gémissement. Saint
Michel 3 des Saints entrait également dans ses transports
en poussant un cri plaintif, accompagné de plusieurs sou
pirs ou de ces mots inarticulés qui expriment la surprise,
comme là! là !
Dans les relâches du ravissement, les sens ne sont pas
tous entièrement liés. Quelquefois la vue s'exerce, mais ra
rement. Plus souvent on entend des paroles extérieures,
comme un son confus et lointain, et l'on y répond.
En pleine extase même, il arrive que l'extatique parle de
l'objet de sa vision“; sainte Catherine de Sienne" dictait, dans
ses ravissements, des traités entiers; sainte Marie-Madeleine
de Pazzi" faisait à haute voix son examen de conscience et sa
confession, en présence de son divin Époux. Jeanne de la
Croix", religieuse espagnole du tiers-ordre de Saint-François,
prêchait pendant ses extases une doctrine sublime et parlait
instar semidormientis remaneat: potest enim extasis esse perfecta et nihilo
minus dare locum locutioni, gemitibus, lacrymis, exclamationibus quæ ex
abundantia spiritualium luminum et affectuum erumpunt, et internam cum
Deo unionem magis fovent quam impediunt.
1 BENoît XIV. De serv. Dei beatif. l. 3, c. 49, n. 11, t. 2, p. 356: Tum
Gravina, tum de Lauræa verba clamoremque in extasi divina admittunt,
tanquam ineffabilis gaudii et alacritatis signa, si verba sanctitatem resonent,
modo clamores et ejulatus horrorem non inducant.
° PATRov1CCHI. BB. 18 sept., t. 45, p. 1020, n. 25 : Prorumpebat primum in
altum ejulatum, deinde vero in vehementem planctum.
° LOUIs de SAINT-JACQUEs. Vie de Michel des Saints, l. 2, c. 6, p. 111.
“ BENoît XIV. De serv. Dei beatif. l. 3, c. 49, n. 11, t. 2, p. 356: Negari
non potest in ecstasim raptos, loquendo de ecstasi divina et supernaturali,
aliquando loqui.
" RAYMOND de CAP. BB. 30 april., t. 12, p. 945, n. 332: In quo dictamine
h0c fuit singulare et admirandum, quod totum dictamen fuit ab ea prola
tum tunc tantummodo, quando, ex mentis excessu, sensus ejus corporei actu
proprio privabantur.... Et tamen, Domino sic operante, virgo sacra in illa
extasi posita, totum illum dictavit.
° VINC. PUCCINI. BB. 25 maii, t. 19, p. 188, n. 31-34: Hoc examine facto,
et raptu eodem nihilominus durante, etc.
" ANTOINE d'AçA. Vie admirable de sainte Jeanne de la Croiæ, 1614, c. 13,
p. 133 et Seq.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 391
même plusieurs langues étrangères qu'elle n'avait jamais ap
prises. Pendant treize ans que dura ce prodige , elle fut visi
tée par les plus grands personnages de l'Espagne , docteurs ,
évêques, seigneurs et dames, en particulier par Gonzalve de
Cordoue, le cardinal Ximenès et l'empereur Charles- Quint
lui-même.
Parfois aussi, l'extatique parle au nom d'un autre, de Dieu,
de Jésus-Christ, d'un ange ou de quelque saint. Schram fait
remarquer1, après Cajétan et Silvius2, dont il rapporte les
paroles, que ces sortes de substitutions rendent les ravissements
suspects ; mais il reconnaît qu'il existe des faits de ce genre à
l'abri de tout soupçon, et il signale en particulier ceux que
l'on raconte des deux saintes que nous venons de nommer :
Notre-Seigneur parlait par la bouche de Catherine de Sienne,
et les trois Personnes divines, par celle de Marie-Madeleine de
Pazzi.
Une des sœurs en religion de sainte Catherine3 de Ricci ne
pouvait croire à ses extases. Un jour, « la trouvant dans cet
état et se voyant sans témoins, elle se mit à genoux devant la
sainte, suppliant ardemment le Seigneur d'avoir pitié d'elle
et de lui arracher du cœur son obstination à ne pas ajouter
foi aux ravissements de sa sainte épouse. Puis, levant ses
yeux vers le visage de Catherine, elle ne vit que le visage de
1 Theol. myst. § 602, t. 2, p. 335: Cajetanus... subdit: « Et hinc patet,
quod personae in extasi positae, loquentes in persona Christi vel alterius
sancti , quasi actae ab illo et non ex proprio sensu prommtiantes, aut sedu-
cuntur aut seducunt. » — Schol. Hoc signum suam patitur exceptionem , in
nonnullis circumstantiis , saltem quoad illud quod modo ex Cajetano subdi-
tum est. Talis fuit singularis S. Cath. Senensis , in ejus Act. ( BB. 30 april.,
t. 12, p. 884 , n. 90), quando suo confessori apparuît, sua facie in faciem
Salvatoris transfigurata , et illo attonito interrogante : Quis est qui me re-
spicit? illa reposuit: Ille qui est. — Taies quoque fuerunt singulares doc
trine quas S. Magdalena de Pazzis (BB. 25 maii, t. 19, p. 237, n. 233 ) in suis
raptibus dictavit , nunc loquens in propria persona , nunc in persona Patris
aeterni , nunc Verbi , nunc Spiritus sancti.
s Cf. Benoît XIV. De servorumDei beatif. 1. 3, c. 49, n. 6, p. 354.
3 P. Hyac. Bayonne. Vie de sainte Catherine de Ricci, c. 9, t. 1, p. 161.
392 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Jésus-Christ, avec ses grands cheveux et sa barbe. Saisie de
frayeur à cette vue, elle veut s'enfuir. Mais, sans quitter son
extase, la sainte, la retenant de ses deux mains par les épaules,
et la regardant en face, lui dit : « Qui penses-tu que je sois,
Jésus ou Catherine? » La pauvre enfant, encore plus effrayée,
poussa un grand cri , de manière à être entendue d'une foule
de ses compagnes qui accoururent de toutes parts , et répon
dit : « Vous êtes Jésus. » Et trois fois, à la même demande,
elle fît la même réponse : « Vous êtes Jésus. » A l'instant
même une grande joie inonda son âme; elle venait d'obtenir
la certitude de la grande sainteté de Catherine et de la vérité
de ses extases. Elle raconta ensuite naïvement à ses com
pagnes « que jamais elle n'avait vu beauté comparable à la
beauté du visage de Jésus , qui avait pris la place de celui de
Catherine » .
La règle décisive, ainsi que l'enseigne Benoît XIV1, est
d'apprécier ces sortes de cas d'après l'ensemble.
On raconte de sainte Marie-Madeleine de Pazzi2, de la mère
Agnès3 et de plusieurs autres, queleurs longues extases ne les
empêchaient pas toujours de vaquer à leurs occupations exté
rieures. Il est surtout deux circonstances où les extatiques re
trouvent la facilité de se mouvoir. Quand il s'agit d'aller
communier et d'obéir aux ordres des supérieurs, ainsi qu'on
le voit en particulier, pour ne citer qu'un exemple , dans la
vie de sainte Françoise 4 Romaine.
Toutefois, l'immobilité et une sorte de suspension de la
1 De serv. Dei beatifie. 1. 3, c. 49, n. 11 : Denique regula est ut verba
observentur quae ab eestatieis referuntur una cum omnibus circumstantiis.
s Vinc. Puccrai. BB. 1. 19 j p. 206 , n. 111. Etiam sic occupata, rapiebatur
quidem, non tamen dimittebat cœptum opus.
3 De Lantages, Vie de la M. Agnès, 3 P., ch. 3, t. 2, p. 105. — Et passim.
* BB. 9 mart., t. 8, p. '185 et M87, n. 40 et 50 : Ista spiritus obductio a
sensibus non obesset quominus cum aliis ad altare accederet, indeque,
sumpto Sacramento, reverteretur in locum suum, cetera immobilis ad duas
auttres, aliquando etiam ad plures horas..., in extasi posita et naturalium
sensuum usu destituta, patri suo spirituali promptissime obediret.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 393
vie , du moins de la vie de relations , sont l'effet ordinaire de
l'extase , et les faits que nous venons de signaler ne sont guère
que des exceptions.
En cet état, la chaleur vitale diminue *, particulièrement
aux extrémités, c'est-à-dire aux pieds et aux mains2, et par
fois le corps est tellement glacé qu'il devient rigide comme
un cadavre, bien que la respiration et la circulation ne soient
pas entièrement suspendues.
Enfin, le délaissement du corps par l'âme peut être si effec
tif, que les fonctions vitales sont ou semblent interrompues,
que les moindres indices de la vie organique disparaissent :
pas un souffle sur les lèvres, pas le plus léger mouvement
dans la poitrine, au cœur ni aux veines. Si ce n'est pas la
mort, on en a du moins toutes les apparences 3, et nous avons
déjà dit que la désertion de l'âme pouvait aller jusque-là.
Quand le principe de la vie se retire à ce point des organes,
l'expression qu'ils revêtent est celle de l'immobilité et de la
mort. Ces effets n'ont guère lieu que dans les ravissements
les plus élevés et les plus violents ; d'ordinaire, quoique l'ex
tase enlève le sentiment de la vie extérieure , elle imprime à
la physionomie un aspect caractéristique qui trahit le trans
port intime de l'âme. Par une irradiation qui tient à la na
ture de l'homme , les enivrements et les clartés du dedans se
reflètent au dehors ; la vision surnaturelle ravit et béatifie en
même temps , bien que diversement, l'âme et le corps. Sous
ces rayons et ces attraits divins , le visage de l'extatique s'il-
1 Scabamelli. Divett. Mist. Tratt. 3, c. 21, n. 207, p. 219 : Gli manca a poco
a pocotutto il calore naturale, si raffredda, si intirizzisce, si gela, e se ne
rimane a guisa di cadavere affatto esangue. Tutto questo accade infallibil-
mente mentre l'anima si trova nel alto del ratto.
2 Ste Térése. Chût. int. 6« D., c. 4: Un tel froid gagne les mains et tout
le corps, que l'âme semble en être séparée.
3 Gebson. De myst. theol. specul. cons. 36, col. 591. Mens ita in suo
actu suspensa est, quod potentiae inferiores cessant ab actibus suis; sic
quod nec ratio, nec imaginatio, nec sensus exteriores, immo quandoqiie
nec potentiae naturales nutritivae , et augmentativae, et motivae possint exire
in suas proprias operationes.
394 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L ORDRE AFFECTIF
lumiiie d'une beauté toute céleste, qui traduit l'admiration la
plus profonde et le plus pur amour. C'est une véritable trans
figuration *.
Cette expression varie selon la nature de la vision. Tous les
sentiments intimes se peignent avec une perfection admi
rable sur la face et dans l'attitude. Pour peu que l'extase se
prolonge , il est rare qu'elle ne présente pas des aspects diffé
rents, dont la variété et la transition se reflètent sur le corps
avec une souplesse et une fidélité qui n'ont rien d'égal dans
la mobilité pourtant si grande de la physionomie humaine.
Les formes qui reparaissent le plus souvent, sont : l'admi
ration, l'amour, la joie, la douleur, et répondent aux diffé
rentes sortes de visions que nous avons signalées en parlant
des causes , ce qui ramène , au point de vue de l'expression ,
l'extase admirative, amoureuse, joyeuse, douloureuse.
Généralement, le corps garde la position où l'a surpris
l'irruption divine : il est debout , assis ou à genoux, les mains
jointes ou étendues, élevées ou abaissées; cependant l'atti
tude peut varier avec les phases de l'apparition2.
Enfin , avec l'expression céleste dont s'éclaire la physiono
mie, l'agilité est un des phénomènes les plus curieux de l'ex
tase. La vision ravissante qui entraîne l'âme et l'absorbe en
l'objet aimé attire aussi quelquefois, souvent même, le corps,
l'élève, le meut avec un empire irrésistible et le soustrait aux
lois naturelles de la pesanteur. Nous n'insisterons pas sur ce
prodige, nous réservant d'en traiter plus au long dans un
chapitre spécial.
1 V. Cepari. Vita S. Mariœ Magd. de Pazzis. BB. 25 maii, t. 19 , p. 258 ,
n. 46 : Rapta in ecstasim nullum edebat motuni ac nec oculi quidem nicta-
bant vel semel ; vultus autem, alias pallidus ac macilentus ex morbo, factus
erat rubicundus ac plenus, tanquam cœlestis cujusdam Angeli.
* Alvarez de Paz. De grad. contempl. c. 9, t. 6, p. 585 : Ideo in raptu,
aut sedet, aut jacet, aut in loco ubi erat, ceu columna quaedam, immotum
perstat. Interdum, vi spiritus in aera levatur; interdum manus et brachia in
altum levat, aut aliis modis insuetis vehementiam inteiioris motionis
ostentat.
DE L'EXTASE : LES CAUSES ET LES EFFETS 395
Sainte Térèse, décrivant les effets extraordinaires du ravis
sement , résume ainsi presque tout ce que nous venons de
dire.
« Souvent, écrit-elle1, mon corps en devenait si léger, qu'il
n'avait plus de pesanteur ; quelquefois, c'était à un tel point,
que je ne sentais plus mes pieds toucher à terre. Tant que le
corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et sou
vent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'atti
tude où il a été surpris ; ainsi il reste sur pied ou assis , les
mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l'état où le ravis
sement l'a trouvé. Quoique d'ordinaire on ne perde pas le
sentiment, il m'est cependant arrivé d'en être entièrement
privée ; ceci a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus
souvent le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais
quel trouble , et bien qu'on ne puisse agir à l'extérieur, on ne
laisse pas d'entendre ; c'est comme un son confus qui viendrait
de loin. Toutefois, même cette manière d'entendre cesse
lorsque le ravissement est à son plus haut degré , je veux
dire lorsque les puissances , entièrement unies à Dieu , de
meurent perdues en lui. Alors, à mon avis, on ne voit, on
n'entend, on ne sent rien. »
1 Sa Vie, ch. 20.
CHAPITRE XXI
DE L'EXTASE
LE TEMPS
L'extase intervient durant le sommeil ou dans la veille. — Elle est, en
général, irrésistible, imprévue, soudaine, transitoire. — Sa durée. Gom
ment se concilie la doctrine commune sur la courte durée du ravissement
avec les longues extases des saints. — La fin de l'extase par le réveil na
turel. Les phases de ce retour. — La suspension de l'extase par le
rappel. — Conditions du rappel. — La conduite à tenir envers les exta
tiques dans les longs ravissements.
I. — Relativement au temps, nous avons à considérer le
commencement, la durée et la fin de l'extase.
L'extase peut se produire dans la veille ou durant le som
meil. L'Écriture contient des exemples du sommeil extatique,
en particulier dans Adam *, le chef et la source de l'humanité,
et dans Abraham 2, le père des croyants.
Le sommeil extatique diffère du sommeil naturel par son
intensité. En celui-ci, les sens ne sont pas entièrement liés ;
une clarté vive, un grand bruit, une commotion forte suf
fisent pour les remettre en exercice; celui-là, au contraire,
1 Gen. n, 21. Immisit ergo Dominus Deus soporem in Adam, cumque
obdormisset, tulit unam de costis ejus, etc.
s IUd., xv, 12. Cumque sol occumberet, sopor irruit super Abram et hor-
ror magnus et tenebrosus invasit eum.
--------- -- - ------
DE L'EXTASE : LE TEMPS 397
résiste à ces impressions et à d'autres beaucoup plus puis
santes", bien que les conditions physiologiques du corps
semblent être extérieurement les mêmes.
C'est ordinairement pendant la veille que l'extase se dé
clare et, de préférence, dans le recueillement et la ferveur de
l'oraison, après la sainte communion ; mais elle saisit aussi
hors de la prière et au milieu des occupations ordinaires, ce
qui a lieu surtout dans le ravissement proprement dit *.
L'occasion qui détermine le transport peut être une parole
que l'on entend. Le bienheureux Gilles *, de l'ordre de Saint
Dominique, ne se possédait plus en entendant le doux nom de
Jésus ;il en était de même de saint Pierre* d'Alcantara à ces
paroles de l'Évangile : « Le Verbe s'est fait chair, » et, en gé
néral, toutes les fois qu'il expliquait les mystères chrétiens.
Cette occasion peut être un simple souvenir *, une pensée
qui naît de pensées précédentes ou qui surgit inopinément
dans l'esprit *, un objet de piété, un chant religieux; le
1 SCHRAM. § 606, sch.3, t. 2, p. 339 : In somno etiam extasis divina con
tingere potest,uti patet in somnoextatico Adami, quandoex ejus latere Eva
formata fuit; differt autem somnus extaticus a naturali, quod somnus
naturalis suavi, facile solubili, et ad evigilandum apto modo sensus sus
pendat, cum e contra somnus extaticus fortiori resistentia sensus liget ;
non ad requiem, uti somnus naturalis, sed ad divinas intelligentias
capiendas. -
2 Jos. LoPEz EzQUERRA. Luc. myst. Tr. 5, n. 216, p. 110 : Raptus igitur
sæpius fit in homine in diversa occupato (licet fiat interdum recollecto), et
tunc, repentino et improviso motu spiritus, violenter in divinum objectum
rapitur.
3 ANDRÉ de REsENDE. BB. 14 maii, t. 16, p. 408, n. 14 : Quoties dulcis
simum Jesu nomen nominari ab aliis audiret aut nominaret ipse, quod
solitus erat frequentissime, incredibile dictu est quam tota ejus anima li
quefiebat.
4 Fr. LAURENT. BB. 19 oct., t. 56, p. 755, n. 217 : Cum fidei mysteria
explicabat, ordinarie extra sensus rapi et lumine superno a Domino illus
trari videbatur, etc.
s Ste TéRÈsE, Chât. int., 6e Dem., c.4: L'une de ces sortes de ravisse
ments arrive souvent sans même que l'on soit en oraison, lorsqu'une per
sonne est touchée en se souvenant de quelques paroles que Dieu lui a dites
autrefois.
6 Ste Ténèse, ibid., 7e Dem., c. 3. Autrefois, quand elle était consumée
398 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
plus souvent, la cause véritable est une vision qui apparaît
soudainement aux yeux de l'âme et la met hors d'elle-
même.
II. — L'extase s'impose avec une puissance irrésistible.
Quelquefois cependant Dieu semble attendre le consente
ment de l'âme et lui faire une douce violence. L'âme alors
peut résister, et, si elle refuse par humilité, elle ressent en
elle les effets de cette divine attraction , comme si elle l'avait
acceptée.
« On ne peut presque jamais résister au ravissement, disait
sainte Térèse1 parlant d'elle-même. Parfois, je pouvais oppo
ser quelque résistance ; mais comme c'était en quelque sorte
lutter contre un fort géant, je demeurais brisée et accablée de
lassitude. D'autres fois, tous mes efforts étaient vains; mon
âme était enlevée , ma tête suivait presque toujours ce mou~
vement, sans que je pusse la retenir, et quelquefois même
mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus à
terre... Lorsque je voulais résister, je sentais sous mes pieds
une pression étonnante qui m'enlevait ; je ne saurais à quoi
la comparer. Nul autre de tous les mouvements qui se pas
sent dans l'esprit n'a rien qui approche d'une telle impétuo
sité. C'était un combat terrible ; j'en demeurais brisée. Quand
Dieu veut , toute résistance est vaine ; il n'y a pas de pouvoir
contre son pouvoir. De temps en temps , il daigne se conten
ter de nous faire voir qu'il veut nous accorder cette faveur,
et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir. Alors, si nous y
résistons par humilité , elle produit les mêmes effets que si
elle eût obtenu un plein consentement. »
Généralement, l'extase arrive d'une façon inopinée, dans ce
sens du moins qu'on ne peut la pressentir longtemps d'a-
de ces ardents désirs d'être unie à son divin Époux, il suffisait de la moindre
occasion, d'un chant pieux, des premières paroles d'un sermon, d'une
dévote image , pour la l'aire sortir d'elle-même,
i Sa Vie, ch. 20.
;
DE L'EXTASE : LE TEJMPS 399
vance ; Dieu , dans ces faveurs extraordinaires , ne s'astreint
ni au jour ni à l'heure1. Toutefois, l'extase peut prendre un
caractère périodique, se renouveler par exemple tous les ven
dredis , après la sainte communion , ou à l'heure du crucifie
ment et de la mort du Sauveur.
L'âme peut aussi être prévenue par une certaine impres
sion intime, par un recueillement croissant, par des élans
irrésistibles , de l'approche du ravissement. Ces symptômes
sont souvent accordés aux extatiques pour leur donner le
temps de se soustraire aux yeux du public ; car les âmes hum
bles et saintes ne craignent rien tant que d'être surprises dans
ces états qui attirent les regards et provoquent l'estime , et
tous les maîtres2 recommandent instamment que ces per
sonnes évitent avec le plus grand soin de se produire et de
publier ces sortes de faveurs.
Dans tous les cas, lorsqu'elle arrive, l'extase est subite,
sans transition ni partage, ainsi que cela se passe dans le
demi-sommeil3.
La grâce de l'extase n'est jamais accordée d'une façon per
manente , de telle sorte que l'on puisse entrer en ravissement
à volonté. « C'est un signe, ou du moins un sujet de soup
çonner que l'extase vient de l'esprit mauvais ou d'une cause
naturelle, remarque Bona4, lorsqu'on se vante d'entrer dans
1 Schram. § 589, t. 2 , p. 325 : Si extasis determinatum tempus sui in-
sultus servet, plerumque oxtasis naturalis erit... E contra extasis divina ,
utpote gratia gratis a Deo data, nulli tempori determinato alligetur.
2 Scabamelli. Dirett. Mist. Tr. 3 , c. 20 , n. 194 , p. 213 : Se capiterà in
mano del Direttore persona che spesso cada in questi eccessi di mente, proc-
curi egli quanto potrà , che fugga la presenza degli nomini in tutti questi
casi in cui potrà prevedere o presentire tali elevazioni di spirito.
3 Gorres. Mystique, 1. 4, c. 4, t. 2, p. 242 : L'extase elle-même survient
enun instant, sans transition, comme un- éclair.
4 De discret, spir. c. 14, n. 5, p. 281 : Quod ecstasis a malo spiritu vel
ab aliqua causa naturali proveniat, signum est vel saltem suspicio, cum
quis jactat se rapi quandocumque voluerit; nemini enim datur raptus per
modum habitas, sed divina gratia ad s» animam trahit quando vult et
quomodo vult.
400 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
le ravissement toutes les fois qu'on le veut; car personne ne
reçoit ce don par manière d'habitude ; mais Dieu tire l'âme à
soi par sa grâce, quand il veut et comme il veut. » Cette
règle est si évidente et si sûre qu'elle ne souffre point d'ex
ception
III. — De l'aveu de tous, l'extase est de courte durée, à cause
de la violence que les sens et le corps en souffrent*, et selon
sainte Térèse , d'accord avec les mystiques qui l'ont précédée
et ceux qui l'ont suivie, « c'est beaucoup quand elle va jus
qu'à une demi-heure 3. »
Cependant, on raconte d'un grand nombre de saints qu'ils
passaient des heures, des jours, des semaines, des mois en
tiers dans le ravissement. Sainte Colette * demeurait dans des
transports qui la privaient entièrement de l'usage de ses sens
pendant six, dix, et même douze heures. La bienheureuse
Angèle de Foligno5 était trois jours de suite hors d'elle-
même. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi6passe de la sorte une
fois quatre jours, et une autre fois toute une semaine. Saiût
Phantin7, moine de Thessalonique, est ravi pendant vingt
jours continus. La vénérable mère Agnès de Jésus « était
1 Schram. § 600 , p. 334 : Si quis pro suo libitu extasin patiatur. Si exta-
ticus rapiatur aut alienetur quoties vult, signum extasis diabolicse erit;
neniini enim datur extasis per modum habitas, sed divina gratia, prout et
quando vult, animam ad se trahit.
! Bona. De discr. spir. c. 14, n. 4, p. 282 ; Solet raptus modico tempore
durare propter violentiam quai sensibus et corpori infertur.
3 Sa Vie, ch. 18.
4 Ét. de Juliers. BB. 6 mart., t. 7, p. 557, n. 82 : Interdum in tali statu
permanebat per sex horarum spatium , aliquando per decem vel duodecim,
nihil sentiens de forensibus.
s Arnaud. BB. 4 jan., t. 1, p. 206, n. 123 : Duravit mihi ista visio per tres
dies continue.
6 Vinc. Puccwi. BB. 25 maii, t. 19, p. 189, n. 35: In hac enim (ecstasi)
perstitit per octo continuos dies.
Ibict., p. 191, n. 43: Una in ecstasi perseveravit quatuor diebus quataor-
que continuis noctibus, nec nisi duabus quotidie horis revertebatur ad
sensus.
7 BB. 30 aug., t. 40, p. 623, n. 1. Per dies omnino viginti, mente in cœlura
raptus , nullumque hominum sentiens.
DE L'EXTASE : LE TEMPS 401
parfois absorbée en Dieu durant quinze jours et trois se
maines, faisant néanmoins ses offices, aidée de son saint
ange, et répondant toujours à propos, comme si elle eût été
à soi 1 . » Nous pourrions citer de ces faits en grand nombre .
Pour comprendre et concilier ces affirmations , en appa
rence contradictoires , il faut distinguer dans l'extase l'apogée
et les intervalles. D'après sainte Térèse2 qui explique très-
clairement ceci, le ravissement subit des alternatives d'union
et de relâche de la part de l'entendement , de l'imagination
et de la mémoire , tandis que la volonté demeure toujours
unie à Dieu , à différents degrés cependant. Au plus fort de
l'union, cette faculté maîtresse entraîne et fixe sur l'objet qui
la ravit celles qui lui sont soumises. L'adhésion simultanée de
toutes les puissances , de concert avec la volonté , dure peu ,
une demi-heure au plus. Après quoi l'attraction divine se
relâche ; mais la volonté ne se sépare pas de l'objet qu'elle
aime , et maintient encore , du moins en grande partie , la
suspension des sens : l'intelligence, la mémoire, l'imagina
tion se détachent, moins pour se distraire, que pour réfléchir
sur la vision elle-même , et y chercher des raisons nouvelles
d'admiration et de louange, jusqu'à ce que la volonté les rap
pelle ou que Dieu les applique de nouveau à l'objet dont elles
1 De Lantages, Vie de la Vénérable mère Agnès, 3e P., ch. 4, t. 2,
p. 109.
1 Sa Vie, c. 18 : La suspension de toutes les puissances ne dure jamais
longtemps, c'est beaucoup quand elle va jusqu'à une demi-heure, et je ne
crois pas qu'elle m'ait jamais tant duré... Toutes les fois quecette suspension
a lieu , il ne se passe guère de temps sans que quelqu'une des puissances
revienne à elle. La volonté est celle qui se maintient le mieux dans l'union
divine; mais les deux autres recommencent bientôt à l'importuner. Comme
elle est dans le calme, elle les ramène et les suspend de nouveau: elles
demeurent ainsi tranquilles quelques instants et reprennent ensuite leur vie
naturelle. L'oraison peut, avec ces alternatives, se prolonger, et se pro
longe de fait pendant quelques heures... J'ajoute que les puissances ne re
viennent à elles qu'imparfaitement, elles peuvent rester dans une sorte de
délire l'espace de quelques heures, pendant lesquelles Dieu les ravit de
nouveau et les fixe en lui.
II 26
402 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
se sont dégagées, ou à tout autre, ce qui amène une reprise
dans l'extase.
Il nous faut entendre sainte Térèse nous attestant sa propre
expérience : ses déclarations sur ce sujet font loi parmi les
Mystiques 1 .
« Cette transformation totale de l'âme en Dieu, produite
par le ravissement à son plus haut point, dit-elle *, est de fort
courte durée ; mais , tant qu'elle dure , aucune puissance n'a
le sentiment d'elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère...
« Ici peut-être vous me demanderez, mon Père, comment
le ravissement se prolonge quelquefois plusieurs heures. Je
répondrai d'après ce que j'ai souvent éprouvé.
« Le ravissement, comme je l'ai dit de l'union , n'est pas
continu ; l'âme en jouit seulement par intervalles. A diverses
reprises, elle s'abîme , ou plutôt Dieu l'abîme en lui ; et après
qu'il l'a ainsi tenue tout entière quelques instants, la volonté
demeure seule unie par le ravissement. Dans les deux autres
puissances, il se manifeste un mouvement semblable a ce
lui de l'ombre de l'aiguille dans les cadrans solaires , la
quelle ne s'arrête jamais. Mais quand le Soleil de justice le
veut, il sait bien les faire arrêter; et c'est ce ravissement si
multané de toutes les puissances qui, à mon sens, est de
courte durée. Cependant, comme le transport qui a enlevé
l'âme a été si puissant, la volonté, malgré les nouveaux
mouvements des deux autres facultés (l'intelligence et la mé
moire), reste profondément abîmée en Dieu. En vain, par l'a
gitation de leur activité naturelle, veulent-elles troubler sa
paix, elle les domine en souveraine. Pour n'être pas troublée
par les sens , les moindres de ses ennemis , elle les suspend
aussi à son gré, parce que telle est la volonté du Seigneur. Les
yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoiqu'on ne
i Voss. Dir. myst. 1. 2 , P. 1 , c. 9 , a. 1 , p. 315 : Talis est doctrina et
experientia S. Theresiae , sicut et aliorum qui tantos favores receperuat.
Sa Vie, ch. 20, trad. du P. Bouix.
DE L'EXTASE : LE TEMPS 403
voulût pas les fermer; et si quelquefois ils s'ouvrent, ils ne dis
tinguent rien, ainsi que je l'ai déjà dit. En cet état, le corps
a perdu tout pouvoir d'agir; d'où il résulte que, lorsque la
mémoire et l'entendement s'unissent de nouveau à la volonté ,
ces deux puissances rencontrent moins de difficulté. Que celui
à qui Dieu fait une si grande faveur n'ait donc pas de peine
à se trouver, pendant plusieurs heures , le corps comme lié ,
et la mémoire et l'entendement distraits. Le plus souvent, à la
vérité , la distraction de ces deux puissances ne consiste qu'à
se répandre en louanges de Dieu , dont elles sont comme eni
vrées, ou à tâcher de comprendre ce qui s'est passé en elles.
Encore ne peuvent-elles le faire àleur gré, vu que leur état
ressemble à celui d'un homme qui , après un long sommeil
rempli de rêves, n'est encore qu'à demi éveillé. »
IV. — On sort de l'extase de deux manières : parle simple
réveil ou par le rappel.
Le retour ordinaire est dû à la cessation du charme inté
rieur qui transporte l'âme : la cause cessant , l'effet doit ces
ser. L'extase part de l'âme pour s'étendre au corps; le corps
ne retrouve son action que lorsque l'âme est dégagée; ou
plutôt , retirée des sens par la vision qui l'entraîne et l'élève
à une vie supérieure, l'âme, dès qu'elle est rendue à elle-
même, reprend ses fonctions ordinaires dans l'organisme.
Ce retour à la vie extérieure est généralement graduel et
ne s'accomplit pas sans souffrance. Si le visage de l'extatique
est resté jusque-là suspendu par le charme mystérieux, il
tombe insensiblement ; ses traits se détendent , la bouche se
ferme, les paupières s'abaissent, sa tête se penche, et il se
produit alors sur sa physionomie, redevenue humaine, un
malaise anxieux et prolongé. Tandis que l'extase retire sou
dainement l'âme des sens, l'âme, quand la vision a cessé,
ne reprend que peu à peu son action sur les organes ; elle
éprouve d'autant plus de peine à remettre en activité ses sens
engourdis et comme paralysés qu'elle en a été séparée avec
404 LES PIlÉNOMENES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
plus de violence et d'entraînement. C'est une lutte pénible et
une sorte d'angoisse en tout semblable à celle d'une personne
qui fait effort pour sortir d'un sommeil profond, d'une lé
thargie accablante ".
Ce n'est d'ailleurs qu'à regret que l'âme se voit ramenée
d'une vision lumineuse et enchanteresse aux ténèbres et aux
servilités de la chair. Parfois, la fixité semble recommencer,
et le visage s'éclaire à plusieurs reprises de douces clartés ;
mais ce ne sont plus que des souvenirs. Quand le bienheureux
Gilles*, de l'ordre des Frères-Prêcheurs, sortait de la divine
contemplation, on l'entendait, même de loin, pousser des
soupirs et des gémissements, comme si son âme supportait
avec peine d'avoir à reprendre ses fonctions corporelles, tout
comme un enfant souffre et se plaint, si, au moment qu'il
suce le lait avec une souveraine avidité, on l'arrache du sein
maternel. La bienheureuse Christine de Stommeln * mettait
assez longtempsà revenir de ses ravissements. C'étaient d'a
1 Dr LEFEBvRE. Louise Lateau, 1870 : L'extase se termine par une scène
effrayante : les bras tombent le long du corps, la tête s'incline sur la poi
trine, les yeux se ferment, le nez s'effile, la face prend une pâleur mortelle,
elle se couvre d'une sueur froide, les mains sont glacées, le pouls est abso
lument imperceptible, elle râle, etc.
2 A. de RÉsENDE. BB. 14 maii, t. 16, p. 408, n. 11 : Ubi ad humanitatis
sensum, ex illa divinæ contemplationis dulcedine , redire animus cogeba
tur, crebra suspiria et gemitus etiam procul audiebantur, quasi aegre
ferentis animæ ad corporeas functiones reverti : quo pacto, dolet et con
queritur infans, si in summo lactis desiderio a carissimæ nutricis uberibus
avellatur.
3 PIERRE de DACIE. BB. 22 jun., t. 25,p. 242, n. 26 et 27: Cum ergo sic
sedisset inclinata aliquantulum super quoddam scammum, et faciem et
manus peplo velatas haberet, ad trium vel quatuor horarum spatium, sin
gultando ingemuit, ita ut in toto corpore modicum moveretur : et post cœpit
aliquantulum spirare, multo tamen rarius et minori motu quam soleant
lhomines communiter. Post hæc cœpit loqui, adeo tamen submisse quod ab
auscultante diligenter vix poterat percipi; non tamen oratione perfecta ,
sed uno enuntiato verbo dulci et amatorio, id est, Amantissimus, Dulcis
simus, vel Præcordialissimus, Intimus, vel Sponsus, tanto et taminusitato
exultavit tripudio, ut toto corpore tremefacto.., sub uno Spiritus attractionis
motu in hoc perseveraverit. Exilii sui multiplices miserias coepit, cum
maxima cordis amaritudine, et lacrymarum profusione, conqueriut talem
lacrymandi modum nunquam priusviderim.
DE L'EXTASE : LE TEMPS 405
bord des gémissements entrecoupés , qui imprimaient à tout
le corps de légères oscillations ; sa respiration , jusque-là im
perceptible , devenait de plus en plus profonde ; ses lèvres
articulaient quelques paroles qui trahissaient l'enivrement
intérieur et la jetaient dans des transports de jubilation.
L'exaltation s'apaisait lentement et finissait par une grande
abondance de larmes Après un ravissement de trois jours,
sainte Catherine1 de Sienne était dans une sorte d'ivresse et
de somnolence qu'elle ne pouvait dominer.
Il peut arriver cependant que le réveil soit prompt , sinon
instantané, et que l'âme, subitement dégagée du charme sur
naturel, reprenne aussitôt son empire sur les organes. Ces
exceptions, fort rares, se produisent de préférence lorsque la
vision se retire pour permettre à l'extatique de vaquer à ses
devoirs d'état et de satisfaire soit à l'obéissance, soit à la
charité. On lit des traits de cette nature dans la vie de la
mère Agnès 2 de Langeac et en celle d'une autre servante de
Dieu, Marie d'Oignies. Quelquefois3, pendant que cette der
nière était plongée dans le sommeil dela contemplation, l'Es-
prit-Saint la réveillait en lui disant : « Va, quelqu'un t'attend,
non par curiosité, mais par nécessité. » Ceci a lieu encore
dans le rappel 4, dont nous allons parler ; mais , dans ces cas
mêmes, le réveil est presque toujours lent et douloureux. La
1 Raymoxd deCAPouE. BB. 30 apr., 1. 12, p. 911, n. 200 : Tandem..., sancta
illa extasi terminata , spiritus allectus cœlestibus quae viderat , tam invite
redibat ad vitam corpoream , quod stabat virgo quasi continue dormiens, et
in similitudinem debacchati qui non potest a somno evigilare , nec tamen
perfecte dormit.
t De Lantages, Vie de la Vén. mère Agnès de Jésus, passim.
3 Jacq. de Vitry. BB. 23 jun., t. 25 , p. 562 , n. 65 : Quandoque tamen
propter indigentium aliquorum utilitatem, nullo nisi Spiritu sancto inci
tante, cogebatur suum somnum [Link], aiebat Spiritus; quia non
curiose, sed causa necessitatis aliquis expectat te.
4 Louis de Saint-Jacques. Vie de S. Michel de Sanctis , 1. 2, c. 6, p. 110:
En entendant parler de la gloire des bienheureux, F. Michel pousse son cri
ordinaire et tombe en extase... Le général accourt et dit au frère : « Mon cher
frère Michel, faites donc attention que je suis ici. » Ce parfait obéissant
revint à lui, à l'instant même , à la voix de son supérieur.
406 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
violence que se faisait Marie d'Oignies" pour s'arracher au
ravissement allait parfois jusqu'à lui faire jeter le sang à
pleine bouche, comme si ses entrailles se fussent déchirées ;
et Dominique* de Jésus-Marie, carme-déchaussé, n'était ja
mais rappelé de ses extases sans qu'il vomît le sang en
abondance. D'autres, Anne-Catherine Emmerich*, par exem
ple, sortent instantanément et sans souffrance apparente de
leur sommeil extatique, à la voix de l'obéissance.
V.- Le rappel est un ordre fait à l'extatique par le supé
rieur légitime d'interrompre son ravissement et de revenir à
la vie ordinaire. La puissance du rappel peut se déléguer
comme l'autorité elle-même.
Cette injonction, dûment intimée par qui de droit, a tou
jours son effet* dans l'extase véritablement divine, et l'on en
trouve des exemples dans les vies de la plupart des extati
ques, en particulier en celles de saint Joseph de Copertino*
et de la vénérable mère Agnès". Un ravissement qui ré
sisterait à cette épreuve ne devrait pas être regardé comme
1 JACQ. de VITRY. Ibid. Ipsa vera, audito extraneorum adventu, ne forte
aliquem scandalizaret, a suavi illa contemplationis jucunditate , ab am
plexibus Sponsi sui, vim sibimet inferens,spiritum suum tanto dolore avel
lebat, quod quandoque, quasi ruptis visceribus, sanguinem purum in
magna quantitate evomebat vel conspuebat, malens hoc affligi martyrio quam
Fratrum et maxime peregrinorum pacem turbare.
* CARAMUEL. Dominicus. Viennæ in Austria 1655, n. 975, p. 485 : Cœpit
statim magnam Sanguinis copiam emittere, quod solebat;corpus enim, cum
abstrahitur animus, cum restituitur sensibus, summam violentiam patitur.
* P. SCHMOEGER, Vie d'Anne-Catherine Emmerich, c. 18, t. 1, p. 278 :
Diverses questions faites par les médecins restèrent sans réponse. Alors
M. le vicaire général lui dit : « Je vous ordonne de répondre en vertu de
l'obéissance.» A peine ces paroles furent-elles prononcées, qu'elle rejeta sa
tête du côté où nous étions avec une rapidité surprenante., et répondit à
toutes les interrogations.
4 JosEPH LoPEz EzQUERRA. Luc. myst. Tr. 5, n. 351, p. 129 : In ecstasi,
raptu corporis cæterisque favoribus ubi sensus non patitur, debet anima
statim ad sensum redire, et integre præcepto directoris parere, ut. commu
niter tenent Mystæ.
BoNAvENT. CLAvER. BB. 18 sept., t. 45, p. 998, n. 34. Nec remittebant
ecstases, nisi cum ego per sanctam obedientiam ita imperassem.
* De LANTAGEs, Vie de la Vén. M. Agnès, 3e P, c. 3. Et passim.
DE L'EXTASE : LE TEMPS 407
divin; mais des auteurs du plus grand poids, comme saint
Ignace1 de Loyola et le cardinal Bona2, ne tiennent ce signe
pour infaillible qu'autant qu'il a l'appui des autres circon
stances. Si le rappel est formulé extérieurement, rien ne dé
montre en effet que le démon , en le supposant l'auteur de
l'aliénation des sens , ne puisse déterminer le réveil , comme
il produit le transport, afin de mieux induire en erreur;
mais si le rappel est purement mental , Dieu seul a la vertu
de le réaliser, parce que seul il est capable de le connaître.
VI. — Il importe donc beaucoup, à notre avis, de décider
quelles sont les conditions rigoureuses du rappel. Sur ce
point les auteurs sont en désaccord. Selon les uns, il suffit
que le rappel soit intimé mentalement; selon les autres, l'in
jonction intérieure n'est efficace que dans le cas d'une inspi
ration spéciale de Dieu; et, régulièrement, l'ordre du su
périeur doit être verbal. Scaramelli se prononce3 pour ce
dernier sentiment, et la raison qu'il allègue est que le com
mandement, pour obliger, doit être exprimé 4 extérieurement.
1 Bened. XIV. De serv. Dei beatif. 1. 3, c. 49, n. 6, p. 354 : Magna ani-
madversione dignum est exemplum relatum a Patre Ribadeneyra in Vita
S. Ignatii de Loyola, 1. 5, c. 10. Ubi narrat Patrem Reginaldum Dominicanae
familiae virum gravem convenisse Romae S. Ignatium et ei coram eodem
P. Ribadeneyra, exposuisse Bononiae... extare Virginem orationis virtute
praestantem et quae adeo saepe abalienatur a sensibus ut neque admotum
ignem sentiret, etc., et a S. Ignatio quaesivisse quodnam ejus esset de
hujusmodi rebus judicium, ipsumque respondisse, ex signis expositis illius
tantum babendam esse rationem , quod Virgo ut fuerat narratum promptis-
simam exhiberet superiorum mandatis obedientiam; cumque Reginaldus
deinde discessisset et incœptum sermonem S. Ignatius prosecutus esset, addit
Ribadeneyra ab eo conclusum demum fuisse ea signa posse esse a Deo et
posse etiam esse a daemone
2 De discr. spir. c. 14, n. 5, p. 281: Virtus divinanon est verbis alligata,
nisi sit vox superioris obedientia vocantis: quod tamen signum non est
infallibile , nisi caetera consentiant.
3 Dirett. Mist. Tratt. 3, c. 20, n. 192, p. 212. Sô che alcuni molto si ser-
vono di tali comandi mentali , e che vi fanno, sopia gran fondamento , pa-
rendo loro di potere per questa via giungere con sicurezza a discuoprire se
sia falsa o sia vera l'estasi di qualche loro penitente. Io perô non posso in
modo alcuno approvarli.
4 lbid., p. 213. Cbi a detto mai che il comandamento interno sia vero pre
408 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Cette raison ne paraît pas décisive , car la perception de cet
ordre ne s'opère point par le canal des sens, puisque, de fait,
les sens sont suspendus, et que, de l'aveu de tous , cet ordre
peut être intimé à distance et dans une langue inconnue de
l'extatique. Il s'agit donc ici d'une relation toute spirituelle
qui s'établit d'âme à âme, ainsi que les extatiques l'ont plus
d'une fois attesté.
Saint Joseph1 de Copertino, interrogé comment, au nom
de l'obéissance , il revenait à lui, tandis qu'il demeurait insen
sible au fer et au feu, répondit que, dans son abstraction , il
n'entendait nullement la voix de son supérieur, mais que
Dieu, qui aime l'obéissance, lui retirait la vision pour qu'il
obéît aussitôt. Marie Moerl 1 déclarait aussi qu'elle était rap
pelée de l'extase, non par la parole extérieure, qu'elle n'enten
dait point, mais par une voix intérieure à laquelle elle ne
pouvait pas ne pas obéir.
Dans ces conditions, un acte intérieur semble devoir suf
fire. Sans doute, il serait difficile d'établir que Dieu doit abso
lument se conformer à cette injonction énoncée en dehors des
conditions humaines ; mais il le serait tout autant de démon
trer qu'il doit céder au rappel même extérieur. La question
n'est pas de savoir si Dieu est tenu de donner de l'efficacité à
un ordre mentalement exprimé, car tout ici est une libre
cetto, montre è di essenzadi ogniprecetto che sia manifestato?Chi a detto mai
che il superiore abbia facoltà di comandare con atti interni , e che il suddito
sia sottoposto ail' esecuzione di tali comandi? Dunque, imponendo il Diret-
tore ail' anima cstatica precetti puramente mentali, non vi è ragione, per
cui debba Iddio accomodarsi a tali ordini. E se qualche volta vi si accomoda,
ciô fa per altri suoi fini, e non perché sia dovuta a tali comandi una taie
condiscendenza.
1 Pastrovicchi. BB. 18 sept., t. 45, p. 1029, n. 67: Rêvera nec impulsus ,
nec ferrum nec ignis poteiant ipsuni ab ecstasibus revocare; sed, per
obedientiam revocatus, mox sibi reddebatur. Rogatus propterea qno pacto
id fieret , respondit : « Vocem superioris a se quidem non audiri , sed
Deum obedientiae amantissimum, visionem tum subtrahendo, velle ut statirn
obediret. »
2 D. Antonio Riccabdi. Les Stigmatisées du Tyrol, par Léon Boré,
p. 19.
DE L'EXTASE : LE TEMPS 'm
condescendance de sa bonté ; il suffit de constater qu'il l'ac
corde.
Citons quelques faits.
Le Père Antoine Villacre , chargé de la province francis
caine dans laquelle se trouvait le monastère d'Agréda, voulut
examiner par lui-même tout ce qu'on lui mandait sur les ra
vissements et les états surnaturels de la vénérable Marie de
Jésus. Il se transporta donc sur les lieux, questionna les reli
gieuses, vit de ses yeux les prodiges dont on lui avait parlé ,
et , ce qui l'éclaira bien davantage , reçut de la servante de
Dieu , la communication fidèle des grâces sublimes dont elle
était l'objet.
« Ayant découvert1, dans l'examen qu'il venait de faire,
la parfaite obéissance en laquelle cette âme était établie dès le
commencement, il résolut de faire une épreuve dont l'effet est
une marque assurée du bon esprit, quoique le manquement
de cet effet ne doive pas toujours être interprété en mauvaise
part. Il allait, un matin, au monastère des religieuses, et
dans le chemin on lui dit que la servante de Dieu était, après
avoir communié, ravie en extase à son ordinaire. Le prudent
supérieur, rentrant dans soi-même , lui commanda intérieu
rement de venir au parloir, où il avait quelque chose à lui
dire , espérant que le Seigneur ferait cette merveille en con
firmation de la parfaite obéissance et du bon esprit de sa
servante. Sa divine Majesté fit ce qu'il espérait , faisant con
naître , dans la sublimité de sa communication extatique, à
l'obéissante inférieure le commandement de son supérieur.
Elle revint aussitôt de son ravissement et s'en alla au parloir,
où , dans le temps que le provincial arriva au tour, elle était
pour y recevoir ses ordres. Le supérieur loua Dieu de l'expé
rience qu'il venait de faire d'une si claire manifestation de
ses faveurs ; et, jugeant à propos d'en établir entièrement la
1 Ximenès Samaniego. Vie de la Vén. mère Marie de Jésus d'Agréda, c. 9,
p. 87.
410 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
vérité dans le monastère, il communiqua à l'abbesse et aux
principales religieuses ce qui était arrivé. L'abbesse en vou
lut elle-même faire l'expérience. Étant malade dans l'infirme
rie, et, ayant appris que la servante de Dieu était ravie en
extase dans le chœur, elle lui commanda de venir inconti
nent la visiter ; et le Seigneur renouvelant la même grâce, sa
servante revint du ravissement et alla aussitôt à l'infirmerie,
selon l'ordre qu'elle en avait reçu de sa supé[Link] ceux
qui avaient quelque autoritésur la servante de Dieu expéri
mentèrent dans la suite la même chose, non seulement ses
supérieurs, mais encore ses confesseurs et la maîtresse des
novices, et ils la virent revenir du plus haut de ses ravisse
ments à leur seul commandement intérieur. »
Ce que l'on rapporte du serviteur de Dieu, Dominique de
Jésus-Marie, est plus explicite et plus merveilleux [Link]
supérieur" lui ordonne à haute voix, devant quelques-uns de
ses frères, de sortir de son extase, mais en lui-même il for
mule un acte de volonté contraire, et Dominique demeure
dans son ravissement. Conduit devant le roi Philippe II*, ce
monarque, à qui le général des Carmes avait délégué son
autorité, lui enjoint également de vive voix de reprendre ses
sens, tandis qu'intérieurement il contredit cet ordre ; et le
saint religieux reste immobile; il lui commande en esprit de
parler à la reine, et il parle; de se taire, et il se tait; enfin, de
rompre son extase, et il revient aussitôt.
Malgré ces faits, nous n'oserions nous prononcer absolu
1 CARAMUEL. Dominicus. n. 406, p. 192 : Erat in ecstasi Dominicus ; et
quia illa erat festiva dies, loco devotæ recreationis generalis antistes advo
cat nonnullos [Link] periculum facere de obedientia Dominici, illi
que clara voce præcipit ut ad se redeat, et tamen mente tacita jubet con
trarium : et ille in raptu permanet.
* Ibid., n. 416, p. 196. Voluit rex exitum videre prodigii. Et generalis.
delegavit authoritatem suam regi. Et rex nova hac potestate suffultus,
jubet Dominico lingua ut redeat, mente ut maneat; et ille menti et voluntati
regiæ obediens, ut lapis remanet. Jubet mente ut loquatur Augustæ, et
loquitur; ut cesset, tacet. Tandem. serio jubet ut redeat et statim Domi
nicus se recuperat.
DE L'EXTASE : LE TEMPS 41 1
ment pour l'efficacité constante du rappel intérieur, lorsque
le PèreScaramelli" assure, au nom de l'expérience, que ces
ordres secrets demeurent souvent sans effet. Mais, loin de les
improuver, ainsi qu'il le fait ouvertement, nous en conseille
rions au contraire la pratique, parce que le succès est une
preuve décisive de la divinité de l'extase, tandis que le rappel
sensiblement manifesté nefait cette démonstration que d'une
façon négative, c'est-à-dire, que son insuccès serait un signe
que Dieu n'est pas là ; mais, efficace, il ne suffit pas à lui seul
pour caractériser le ravissement; il lui faut les autres garan
ties de l'intervention divine.
D'ailleurs, que leur autorité soit immédiate ou déléguée,
et qu'ils l'exercent mentalement ou verbalement, les supé
rieurs ne doivent se livrer à ces expériences que pour des rai
sons légitimes, principalement dans le but de reconnaître ou
de convaincre les autres que l'extase est véritable et divine ;
jamais par légèreté, vanité, curiosité ou pour tout autre mo
tif non avouable. Ils doivent également s'abstenir de faire à
l'extatique des injonctions qu'il ne pourrait accomplir sans
miracle*, comme de se lever de son lit, s'il est malade ou pa
ralytique, de se tenir suspendu en l'air, de révéler des choses
secrètes, d'opérer des guérisons; ce serait tenter Dieu, qui
seul a le pouvoir de réaliser ces prodiges, et Dieu n'est nul
lement obligé, pour satisfaire aux caprices de l'homme, de
déroger aux lois de la nature. Une secrète inspiration du
Saint-Esprit peut seule expliquer et légitimer de tels com
mandements, lesquels alors sont toujours suivis de leur effet.
1 Dirett. mist. Tr. 3, c. 20, n. 192, p. 213. Perciò il più delle volte questi
precetti occulti non hanno effetto, come si vede con l'esperienza.
2 SCARAMELLI. Dir. [Link]. 3, c.20, n. 193, p. 213: Altri passano anchè
più avanti, fino a comandare le cose affatto superiori alle forze umane ,
come sarebbe, e. gr. l'imporre ad una penitente inferma e inabile a muo
versi dal proprio letto, che venga a confessarsi nella chiesa, e cose simili.
Io non vedo che possono farsi senza scrupolo tali cose, che in realtà sono
un volere obbligare Iddio a fare rivelazioni e a far miracoli; il che è un
manifesto tentare Iddio.
412 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Hors ce cas, on ne saurait leur trouver d'excuse que dans
l'ignorance des règles, et leur inefficacité ne prouverait ni
pour ni contre le transport extatique.
Pratiquement, la conduite à suivre dans ces épreuves est
celle que trace le Père Scaramelli 1 et qu'il résume en ces
deux points : premièrement, ne rien imposer qui ne con
vienne à la personne et à l'état où elle se trouve ; seconde
ment, ne lui rien prescrire que ce qu'on aurait le droit d'exi
ger d'elle si elle avait l'usage de ses sens; car, de deux choses
l'une, ou l'on a l'intention de commander à la créature, et
alors c'est parler pour ne rien dire ; ou l'on prétend donner
des ordres à Dieu, ce qui serait une insupportable témérité, à
moins qu'on ne cède, ainsi que nous l'avons dit, à un mou
vement intérieur de l'Esprit-Saint.
VII.— L'extase peut reprendre après un ou plusieurs rap
pels ; la défense d'y rentrer serait excessive et presque tou
jours infructueuse : quand Dieu a donné un signe suffisant
de sa présence, son action ne saurait être liée par les injonc
tions humaines. Parfois, cependant, ces sortes de prohibitions
ont une efficacité plus ou moins prolongée.
A plus forte raison, l'ordre de ne point sortir de l'extase
dépasse-t-il les bornes de l'autorité légitime , d'autant plus
que ce résultat négatif ne fournirait aucune preuve en faveur
de la surnaturalité et de la divinité du phénomène.
Si le ravissement se prolonge longtemps , qu'il y ait eu
rappel ou non , il y aurait de l'inconvenance et de la cruauté
à soumettre l'extatique à toutes sortes d'expérimentations,
1 Dirett. mist. Tr. 3, c. 20, n. 192, p. 213: lo perô consiglierei sempre i
Direttori, che dovendo imporre qualche obbedienza a persone estatiche, aves-
sero dueriguardi. Primo, che le cose imposte fossero molto convenienti alla
persona ed allo stato in cui ella si trova. Secondo, che gliele prescrevissero
nel modo con cui taie obbedienze si prescrivono a persone che sono in potere
de proprj senzi ; perche dico io , o egli intende di comandare alla creatura ,
e allora il commando va fatto cosl ; o egli pretende di comandare a Dio che
solo vede il cuore, e questo è temerità, se perô Iddio non gli dia speciale
impulso di operare cosi.
DE L'EXTASE : LE TEMPS 413
comme de chercher à le réveiller par des bruits assourdissants,
de le secouer violemment , de lui faire respirer des senteurs
délétères, de le torturer avec le fer et le feu. Leur insensibi
lité actuelle ne fait pas que les organes ne gardent la trace de
ces violences et n'en ressentent les suites. Ainsi que le con
seillent Godinez 1 et, après lui, Scaramelli 2, il faut se conten
ter de soustraire la personne aux regards du public, dans un
lieu retiré où on la laissera entre les mains de Dieu ; on la
visitera seulement de temps en temps pour l'aider et la sou
lager, si cela est nécessaire , dans le travail du réveil.
1 Pratica de la Theol. myst. 1. 9, c. 10 , p. 382 : Lo mejor que entonces se
ha de hazeres ponerlas taies personas en un aposento, assistirlesyregalarles
quanto fuere possible:... pero no consentir Medicos, ni medicinas, ni ruidos
plaubles, ni concursos, ni alborotos; que Dios que le puso en aquel estre-
mo, le sacaràdèl.
2 Dirett. mist. Trat. 3, c. 20, n. 191, p. 212.
CHAPITRE XXII
LA JUBILATI0N ET LES EMBRASEMENTS MYSTIQUES
La jubilation a son principe dans l'amour. - Elle se traduit par l'ivresse
qui transporte. - Elle s'exhale par des cris, des chants, des mouvements
extraordinaires.- Les embrasements. Simple chaleur intérieure. - La
combustion.- L'incendie.-Jubilation et embrasements de saint Philippe
de Néri.- Explication de l'incandescence mystique.
I. - L'amour divin se trahit ordinairement dans les âmes
par des consolations et des enivrements inconnus de la terre ;
car il est, ainsi que le dit saint Thomas" d'Aquin, la source
de la joie spirituelle. Mais parfois il jette dans de merveilleux
accès de jubilation, qui éclatent sur le corps de différentes
manières.
Ce sont ces transports que nous voudrions décrire.
II. - Le plus souvent, c'est une ivresse qui précipite le
mouvement du cœur, y allume des ardeurs extrêmes et sua
ves qui vont jusqu'à faire défaillir. Au jour anniversaire de
l'ascension du Sauveur, sainte Julienne? du Mont-Cornillon
ne pouvait par moments rester dans sa maison; il fallait la
1 Sum. 2.2. q. 28, a. [Link] gaudium quod de Deo habetur, ex cha
ritate causatur.
2 BB. 5 april., t. 10, p. 449, n. 19: In solemnitate autem Ascensionis
Domini, Juliana interdum se domibus inclusam non poterat sustinere; sed
eam deduci seu deferri sub dio, ubi cœlum conspiceret, oportebat. Sic re
pleta et referta gratia fuit,ut, plenitudinem ejus angusto corpore capere non
valente, illa ad quam Juliana venerat plurimum timeret ne, disrupto cor
poris Vasculo, sua visitatrix per medium scinderetur.
LA JUBILATION ET LES EMBRASEMENTS MYSTIQUES 415
conduire ou la porter dehors pour qu'elle pût contempler le
ciel. Là , elle semblait suivre des yeux la glorieuse humanité
du Sauveur pénétrant dans les célestes demeures, et son cœur
éprouvait de tels tressaillements, qu'il était comme sur le
point de se rompre.
Dans cet état , on pousse des soupirs , on sent le besoin de
parler, de crier, pour louer et exalter l'objet de l'amour
et se soulager des délicieux tourments qu'il impose. Le
frère Gérard 1, un des premiers disciples de saint Alphonse de
Liguori, éprouvait au cœur des impétuosités qui lui arra
chaient de bruyants et profonds soupirs. « Si j'étais seul
sur une montagne, disait-il une fois au médecin Santorelli,
il me semble que j'embraserais le monde de mes soupirs. »
Et appliquant la main du médecin sur son cœur, celui-ci le
sentait battre violemment, comme s'il voulait s'échapper de
la poitrine. Les ardeurs qui consumaient sainte Catherine2 de
Sienne étaient si vives, qu'elles lui arrachaient malgré elle des
gémissements incessants. Son confesseur l'avertit de s'en
abstenir autant qu'elle le pourrait, du moins quand elle se
rait près de l'autel, afin de ne point troubler les prêtres dans
l'action du sacrifice. Pour se conformer à cet ordre, elle se
retira loin de l'autel, et elle pria Dieu d'éclairer son directeur
sur l'impossibilité où elle était de se contenir, et celui-ci reçut
aussitôt une lumière surnaturelle qui lui fit comprendre
combien ces mouvements étaient irrésistibles.
« Cette joie que l'âme ressent est si excessive, dit sainte
1 Tannoja, Mémoires sur la vie et la congrégat. de S. Alph. de Liguori ,
Appendice, t. 3, p. 649.
2 Raymond de Cap. BB. 30 april., 1. 12, p. 908, n. 186 : Praefatus confessor
ejus, timens ne rugitus gemitus ejus sacerdotes celebrantes molestaret,
dixerat ei, ut quantum poterat, dum esset prope altari , gemitus praedictos
compesceret; ipsa sicut vera obediens, remote ab altare se posuit, oravitque
Dominum ut confessori suo lumen infunderet, quo videret, qualiter taies
motus Spiritus Dei compesci non possent. Quod ut ipsemet confessor scri-
bendo testatur, tam perfecte ei ostensum est, quod amplius non est ausus
ipsam de talibus admonere.
416 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Térèse , qu'elle n'en voudrait point jouir toute seule, mais la
dire à tous, afin que tous l'aidassent à louer le Seigneur. Oh !
que de fêtes, que de démonstrations elle ferait, si c'était enson
pouvoir, pour faire comprendre à tous quel est son bonheur.»
Parfois le transport s'exhale par le chant, qui est l'expres
sion ordinaire de l'exaltation intime. Le seul nom de Jésus
jetait saint Félix* de Cantalice dans un doux enivrement, et
lui-même ne le prononçait jamais qu'avec une incomparable
suavité. Pour satisfaire l'ardeur de son amour, il composait
de pieux cantiques qu'il chantait seul ou avec d'autres, tou
jours dans les tressaillements d'une sainte ivresse. Un autre
fils, beaucoup plus célèbre, du séraphique François d'Assise,
saint Pierre * d'Alcantara, était si rempli des consolations di
vines, que, quelque effort qu'il fît pour ne pas chanter en
public, il ne pouvait s'en empêcher, ce qui le faisait traiter
de fou par les mondains; céleste folie, qui faisait envie à
sainte Térèse * et qu'elle souhaitait à ses sœurs.
III.- D'autres fois, les expressions sont si enivrantes, que
le corps, incapable de supporter le repos, s'abandonne à des
mouvements impétueux, qui témoignent que l'âme n'est plus
maîtresse d'elle-même.
C'est ainsi que David* dansa devant l'arche du Seigneur,
jusqu'à paraître insensé; que saint Pascal Baylon°, transporté
1 Chât. int., 6e Dem., ch. 6.
* BovERiUs. BB. 18 maii, t. 17, p. 243, n. 20: Quanta in Deum caritate
aestuaret non obscure innotuit : tanta enim in nomine Jesu prolatione vo
luptate afficiebatur, ut illud absque lacrymis effari non posset. Nomen istud
super omnia amabat ac tam suaviter pronuntiare solebat, perinde ac si mel
in ore haberet. Quapropter quosdam sibi rythmos, rudi metro. compo
suerat, quos vel solus decantare, vel interdum. cantandos offerre con
sueverat ; quibuscum et una ipse, Dei spiritu ebrius, concinebat.
3 JEAN de SAINTE-MARIE. BB. 19 oct., t. 56, p. 674, n. 80.
4 Chât. int., 6e Dem., ch. 6.
5 II Reg. vI, 14. Et David saltabat totis viribus ante Dominum.
° XIMENEs. BB. 17 maii, t. 17, p. 53, n. 17: Invenitque Paschalem coram
imagine [Link], et retrorsum, antrorsum magno cum jubilo
salientem.
LA JUBILATION ET LES EMBRASEMENTS MYSTIQUES 417
de ferveur et le visage tout enflammé, trépignait et dansait
devant une statue de la Vierge Marie. Le frère Gérard Ma
jella", dont nous avons déjà parlé, dansait aussi parfois dans
ses extases. Un jour que Christine* l'Admirable parlait de
Notre-Seigneur avec les religieuses d'un couvent qu'elle
aimait à visiter, l'Esprit fondit sur elle par une invasion
soudaine et inopinée. Son corps se mit à tourner sur lui
même comme une toupie agitée par des enfants, et d'un mou
vement si vertigineux qu'on ne pouvait plus distinguer la
forme de ses membres. Après qu'elle eut ainsi tournoyé
quelque temps, ce mouvement s'apaisa, comme si l'accès
fût passé, et elle entra dans un doux repos, pendant lequel
on entendit entre sa poitrine et son gosier une merveilleuse
harmonie. Puis, revenant un peu à soi, elle se leva, comme
ivre, véritablement ivre : « Amenez-moi, s'écria-t-elle d'une
voix éclatante, toute la communauté, afin que nous bénis
sions la souveraine bonté du Sauveur Jésus dans les mer
veilles qu'il opère. » Les sœurs accoururent aussitôt, car
la servante de Dieu leur était un grand sujet de joie et de
consolation. Alors elle entonna le Te Deum, que toutes con
tinuèrent avec [Link] chant terminé, Christine se re
trouva entièrement, et ayant appris ce qui lui était arrivé, elle
s'enfuit confuse, disant qu'elle était folle.
1 TANNoA, Mémoires sur la vie et la congrég. de S. Alphonse-Marie de
Liguori. Appendice, t. 3, p.587, 649. -
2 THoMAs de CANTIMPRÉ. BB.24 jul., t. 32, p. 656, n.35 et 36 : Cum esset
familiarisvalde monialibus S. Katarinæ extra oppidum S. Trudonis, et cum
ipsis aliquand9, sedendo, loqueretur de Christo, subito et inspirate rapie
batur a Spiritu, corpusque ejus, velut trochus ludentum puerorum in ver
tiginem rotabatur, ita quod ex nimia vehementia vertiginis nulla in corpore
ejus membrorum forma discerni posset. Cumque diutius sic rotata esset, ac
si vehementia deficeret, membris omnibus [Link] post aliquanta
spatia, ad se paulisper reversa, quasi ebria et vere ebria consurgebat,
clamabat vociferans : Adducite mihi conventum, ut summae benignitatis
Jesum in suis mirabilibus collaudemus. Moxundique concurrente conventu
(laetabatur enim multum Christinæ solatio), inchoabat, Te Deum laudamus,
et prosequentibus omnibus finiebat.
II 27
418 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Ces faits, sans doute, ne doivent pas être érigés en loi ;
mais leur étrangeté même ne permet pas de les passer sous
silence dans une énumération complète des phénomènes mys
tiques.
IV.- Ces violences de l'amour se manifestent surtout par
les dehors de la chaleur et du feu. Dieu est un feu consu
mant, selon l'expression de l'Écriture"; quand il apparaît
dans l'âme, il la dilate, il l'échauffe, il l'enflamme, et ces ar
deurs deviennent parfois si intenses, qu'elles s'étendent jus
qu'à la chair, ainsi qu'il arrivait au Psalmiste* quand il
s'écriait : « Mon cœur et ma chair ont tressailli dans le Dieu
vivant. »
Ces manifestations expressives de l'amour, sous la forme
de feu, se produisent à des degrés divers.
Le premier consiste dans une chaleur extraordinaire au
cœur, foyer de l'amour, et, de là, rayonnant sur tous les or
[Link] témoin digne de foi, dit l'historien* de la bienheu
reuse Julienne du Mont-Cornillon, a déposé qu'elle avait vu
plus d'une fois une grande fumée s'élever au-dessus de la
tête de la pieuse vierge en prière; ce qui était sans doute,
ajoute le même écrivain, l'indice du feu qui brûlait dans
son cœur. L'amour divin allumait en sainte Brigitte * des ar
deurs si vives, qu'elle ne sentait point les froids excessifs de
1 Hebr. xII, 29 : Etenim Deus noster igais consumens est.
* Ps. LxxxIII, 3 : Cor meum et caro mea exultaverunt in Deum vivum.
* BB. 5 april., t. 10, p. 470, n. 39: Solet quædam persona testari, de
cujus assertione non est licitum dubitare, se vidisse Namurci Christi virgi
nem Julianam, aliquando post Evangelium orationi incumbentem, et desu
per caput ejus ingentem evaporationem fumi superius ascendentem.;ut
videlicet agnosceret quantæ caritatis ignis fervebat in virgineo pectore, a
quo tantæ fumus evaporationis monstrabatur sursum ascendere.
4 BB. 8 oct., t. 52, p.403, n. 146. Sicibi dormire solebat, habens super se
vestem simplicem vel mantellum. Quæ, dum quærebatur, quomodo illic
quiescere posset in frigoribus intensissimis, quæ in partibus illis urgent,
respondit dicens : Ego sentio intus in me tantum calorem ex divina gratia
quod frigus illud,quod exterius est, non me multum urget ad lectum mol
liorem.
LA JUBILATION ET LES EMBRASEMENTS MYSTIQUES 419
la Suède. Saint Wenceslas", duc de Bohême, visitant la nuit
les églises, nu-pieds, à travers la glace et la neige, laissait
derrière lui des empreintes sanglantes qui réchauffaient la
terre ; il marchait donc le premier et recommandait à son
compagnon, qui souffrait et se plaignait du froid, de poser
ses pieds sur la trace de ses pieds.
V. - Le feu du divin amour peut devenir si intense qu'il
force à recourir aux réfrigérants, pour tempérer les ardeurs
qui envahissent et consument le corps. On raconte de saint
Stanislas* Kostka, de la vénérable mère Agnès* et d'une infi
nité d'autres, que les flammes intérieures de l'amour leur
causaient de délicieuses tortures, qu'on parvenait à peine à
adoucir en leur appliquant sur la poitrine des linges mouil
lés, ou par des injections d'eau froide. « Le divin amour em
brasait tellement saint François Xavier, rapporte son princi
pal historien*, qu'on lui voyait d'ordinaire le visage tout en
feu, et que, pour tempérer les ardeurs du dedans et du de
hors, il fallait lui jeter de l'eau dans le [Link], en prê
chant ou en marchant, il se sentait si épris et si enflammé,
que, ne pouvant soutenircet embrasement intérieur,il ouvrait
1 CARoL. IV. BB. 28 sept., t. 47, p. 780, n. 6 : Cum quadam vice iret
B. Wenceslaus nocturno tempore, dum nives et glacies campos et viam
occuparent, miles suus secretarius, nomine Podywoy, eum sequebatur, in
cujus pedibus frigus invaluit, quamvis esset calceatus, ut tolerare non
posset. Cui B. Wenceslaus aiens dixit : Pone pedes tuos in vestigio pedum
meorum; quod et fecit, et calefacti sunt pedes militis, ita ut nullum frigus
deinceps sentiret.
2 BREv. RoM. Pro aliq. loc. 13 nov., 6 lect.: Inde illi faciessemper accensa,
nonnunquam radians, perennes lacrymæ; ardor pectoris tantus ut media
quoque hieme foret injecta identidem gelida temperandus.
3 De LANTAGEs, Vie de la Vén. mère Agnès, 3e p.,c. 5, t. 2, p. 133: Un
autre effet aussi fort ordinaire de la véhémence de son amour, était de lui
mettre le cœur et le corps tout en feu; en sorte que ce n'était pas toujours
assez de lui appliquer des linges trempés, comme nous avons vu ci-devant ;
mais il a fallu quelquefois qu'on lui présentât un bassin rempli d'eau froide,
qu'elle versait à pleine main sur sa poitrine. Et encore n'en recevait-elle
pas grand allégement, car toute cette eau était consumée en un moment par
la violence de son ardeur.
4 BoUHoURs. Vie de S. Franç. Xavier, l. 6, p.558.
420 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
sa soutane tout à coup devant l'estomac; et c'est ce qu'on lui
a vu faire en plusieurs rencontres , dans les places publiques
de Malaca , de Goa et sur le rivage de la mer. »
Un jour d'hiver, que saint François d'Assise était en route,
monté, à cause de sa grande faiblesse, sur l'âne d'un pauvre
homme , la nuit le surprit ; il dut s'arrêter sous un rocher
formant une espèce de voûte, pour s'y mettre à l'abri des in
commodités de la nuit et de la neige. Mais bientôt il entend
son compagnon se tourner de côté et d'autre et pousser des
gémissements plaintifs : le froid , dont ses vêtements trop lé
gers ne pouvaient le défendre, l'empêchait de dormir. Alors
le saint, tout brûlant de l'ardeur du divin amour, étend sa
main sur lui , et , chose admirable ! au contact de cette main
sacrée qui portait en elle l'incendie d'un feu tout séraphique,
ainsi que s'exprime saint Bonaventure1, le froid disparaît et
cet hommë ressent au dedans et au dehors une chaleur sem
blable à celle qui sort de la bouche d'une fournaise. Fortifié
aussitôt en son. esprit et en son corps, il dormit jusqu'au ma
tin, au milieu des rochers et de la neige , mieux qu'il n'avait
jamais fait dans son lit, comme il l'assurait lui-même.
Nous voudrions pouvoir raconter les ardeurs et les saillies
admirables que l'amour de Jésus fit éclater en sainte Marie-
Madeleine 2 de Pazzi. Ses transports étaient si impétueux, que,
1 Legenda S. Francisci. c. 13, t. 14, p. 339: Cum autem vir sanctus
homiijem illum querulosis submurmurantem gemitibus , hinc inde seipsum
jactare sensisset , tanquam qui tenui operimento contectus quiescere prae
l'rigoris acerbitate nequibat, divini amoris fervore succensus , manu illum
protensa palpavit. Mirabile certe ! repente illius sacrae manus contactum
quae seraphici calculi gerebat incendium, omni fugato frigore, tantus in
virum intus et extra calor advenit , ac si quaedam in eum vis flammea ex
fornacis spiraculo processisset. Nam illico, et mente et corpore confortatus,
suavius inter saxa et nives usque mane dormivit quam unquam in proprio
lecto pausaverat, sicut ipse postmodum asserebat.
a V. Puccini. BB. 25 maii, t. 19, p. 187, n. 28-30 : Non adeo grandis est
vapor ardentis fornacis , ut aliquando major non fuerit flamma, quam ex
corde ejus prorumpere faciebat ardentissimus ignis divini amoris... Non
poterat se continere quin clamaret: 0 amor ! o amor! etc... Multoties. etiam
cogebatur bibere fridigissimam aquam magna in copia , eique brachia sua
L"INCENDIE 421
ne pouvant les contenir, elle parcourait le monastère en pous
sant des exclamations enflammées ; onl'entendait s'écrier sans
cesse : « O amour ! ô amour ! » Pour tempérer le feu dont elle
était embrasée, elle était souvent contrainte de boire une
grande quantité d'eau, la plus froide qu'on pouvait trouver,
d'en jeter sur son visage et sur sa poitrine, d'y plonger ses
bras, sans parvenir néanmoins à apaiser la chaleur intérieure
qui la consumait. Souvent on la voyait agiter un pan de son
voile en guise d'éventail, afin d'apporter quelque soulage
ment à cette étrange torture qui mettait tout son visage en
feu. -
VI. - Quand l'embrasement arrive à ce point que le corps
entre en ébullition, qu'il devient incandescent et brûle les ob
jets soumis à son contact, c'est ce que les mystiques appellent
l'incendie.
Le bienheureux Jean Colombini", fondateur de l'ordre des
Jésuates, ressentait de telles ardeurs qu'il allait presque nu
par les plus rudes hivers. Un jour, un de ses amis le rencon
tre sur la place publique, et lui demande comment, à peine
vêtu, il supporte un froid aussi intolérable, lorsque les autres
n'osent sortir bien couverts d'habits et de manteaux. « Don
immergere; quin et vultum suum eadem conspergere, ipsamque immittere
in sinum, dicendo quod videretur sibi ardere atque consumi : suspiciensque
in cœlum replicabat crebro : Non possum amplius tantam flammam susti
nere.O amor ! o amor! quam parum nosceris et amaris !. Quam autem
ardens esset amorosa illa flamma, quæ purissimum ejus cor adurebat, po
terat ex vultu cognosci, qui ipsimet igni videbatur simillimus: unde coge
batur aliquando, confecto ex capitis sui pannis flabello, ventulum sibifacere
ad mitigandum tam grande incendium.
1 J. B. RossI. BB. 31 jul., t. 34, p. 377, n. 91 : Hieme sæviente, quando
nivibus ventisque rigescit tellus et aer, ab amico in platea forte obvio in
terrogatus, ecqui pene nudus intolerabilem vim frigoris sustineret quam
ceteri bene penulati ac tunicati vix ferre possent, respondit : Quæso te,
porrige dextram, eamque apprehensam aperto pectori apprimit ac sciscita
tur : Tum tibi algere videor? Nequaquam, inquit ille, statimque retracta
manuut si in prunas fuisset injecta. Papæ! Quid hoc prodigiiest ? Carnemne
an ferrum candens tetigi?Stupetque æstu non absumi, quem prius mira
batur gelu glacieque non rigescere.
422 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
nez-moi votre main, lui dit le saint homme, et la prenant,
il lui fait toucher sa poitrine à découvert. — Eh bien ! lui
dit-il, vous semble-t-il que je gèle? — Non, certes, répliqua
l'autre, en retirant sa main comme si elle eût rencontré
des charbons ardents. Dieu! quel est ce prodige? Est-ce de
la chair ou un fer chaud que je viens de toucher? » — Et il
s'étonne, non plus que le bienheureux ne gèle point, mais
plutôt qu'il ne soit pas consumé par une chaleur aussi in
tense. Parfois1, ce feu devenait si ardent, qu'il jaillissait en
rayons lumineux de toutes les parties de son corps , de sa face
surtout; lui-même, perdant le sentiment des choses extérieu
res dans les transports de son amour, tombait à terre , et ses
compagnons apercevaient son visage tout illuminé d'une rou
geur de flamme, dont leurs yeux étaient impuissants à sou
tenir l'éclat.
Saint Pierre* d'Alcantara, consumé de ce suave incendie
de la charité, ne pouvait, par moments, tenir dans sa cellule ;
il se mettait à eourir dans la campagne, afin de tempérer par
la fraîcheur de l'air l'embrasement de son corps. Un jour que
la flamme divine venait de l'envahir, il alla se plonger jus
qu'au cou dans un réservoir d'eau glacée ; mais , loin d'y
trouver quelque rafraîchissement, on vit la glace se fondre et
l'eau bouillir, comme dans un vase sur le feu, tant était em-
1 J. B. Rossi. BB. SI jul., t. 34, p. 399, n. 273 : Ab interioiis affluentia
luminis ejusdem... in exteriores interdum corporis artus radii effundeban-
tur, qui non conspici sociorum oculis non poterant... Crescente inter verba
amoris flamma, a sensibus abstractus bumi procubuit et Hnguam movere
desiit.
2 Fr. Laurent. BB. 19 oct., t. 56, p. 757, n. 221 : Interdum hoc suavi
incendio exardescens, nec cellse angustiis retineri, nec cordis anxietates
pati sufficiens, in campos evolabat, ut vel sic eam partem incendii, qua
corpus aestuabat, aeris refrigerio contemperaret... Quadam die, hujus in
cendii divini flamma etiam corpus sibi correptum sentiens, procurrebat in
hortum, ibique se totum usque ad collum congelato stagno promptius
immersit...; miro tamen divinae charitatis prodigio visum est gelu resolvi,
stagnumque instar ferventis ollae ebullire; eo quod cor S. Petri de Alcantara
inlus accensum , corporis ardore aquam ferventem effecerat.
L'INCENDIE 423
brasé le cœur du saint, d'où s'échappaient, comme d'un foyer
puissant, ces inextinguibles ardeurs.
La charité qui enflammait l'àme de sainte Catherine 1 de
Gênes portait le feu dans toutes les parties de son corps. Sa
poitrine, en particulier, et toute la région du cœur, parais
saient incandescentes, et l'on ne pouvait y appliquer la main
sans ressentir une douleur intolérable.
L'incendie de l'amour faisait du cœur du bienheureux Ni
colas Factor, religieux franciscain, une véritable fournaise.
Incapable d'en soutenir la violence, il se jetait en plein hiver
dans des eaux glacées, lesquelles devenaient aussitôt chaudes
et presque bouillantes2.
La bienheureuse Lucie 3 de Narni , du tiers-ordre de Saint-
Dominique, consumée par ce feu intérieur, avait la peau
hâve et noire, et les chairs comme cuites et rôties. Les
llammes gonflaient et soulevaient si démesurément sa poi
trine, que les sœurs, craignant que ses côtes ne fussent rom
pues, tâchaient de les contenir de tout l'effort de leurs mains.
« Ah! disait- elle au plus fort de ses accès, je brûle et ne
saurais plus vivre ! Au feu ! au feu ! mes sœurs ; l'amour de
Jésus consume. »
Le cœur de saint Paul4 de la Croix, fondateur de la con-
1 Clem. XII. Bulla canon. BB. 15sept., t. 45, p. 183, n. 39: Animus veluti
altare Domini..., totus exarsit, vaporem exhalans divini ignis, non solum
penetrantis inflammantisque cordis intima , sed pertingentis usque ad exte-
riora corporis et ad sensus mortalium hominum. Nam thorax caeteraeque par
tes corporis, quae cor ambiunt, ignem spirare videbantur, nec manibus tan-
gi poterant quin et dolore afflcerentur et intolerabilem ardorem persentirent.
2 Process. Canoniz. tit. de Char, in Deum. ( Apud Benedict. XIV. De serv.
Dei beatif. 1. 3, c. 23, n. 27, p. 156.) Hujus ardoris incendi um tam violenter
eluxit e pectore Nicolai ut illa fornace actus stare loco nesciret, sed, cum
ob rigentem hiemem gelu acuto aqua saeviret, ipse lacus et fontes ad extin-
guendos pectoris aestus impatienter adiret et conjectus in undas in imis
visceribus temperiem quaereret, tanquam igne admoto extemplo fervere vi-
debantur et penitus ebullire.
3 Jean de Sainte -Marie. Les Vies et actions mémorables des filles de
Saint-Dominique , t. 2, p. 208.
4 Brev. Rom. 28 april., 6. lect. Tanta in ejus pectore alebatur divinae
424 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
grégation des Passionnistes, brûlait à ce point de la divine
flamme, que, plus d'une fois, la partie correspondante de sa
tunique de laine en était toute grillée, et que deux fausses
côtes présentaient une saillie notable du côté gauche.
Pour si extraordinaires que paraissent ces faits, ils ne
sont pas rares , principalement parmi les extatiques ; mais
nous devons borner là nos récits, ou plutôt nous voulons les
clore en citant un dernier exemple, celui de saint Philippe de
Néri, en qui la plupart des prodiges de la jubilation mysti
que semblent se résumer comme dans un tableau vivant.
VII. — Philippe1 demandait avec instance au Saint-Esprit
qu'il daignât le remplir de ses dons. Ses vœux devaient être
magnifiquement exaucés. Le jour de la Pentecôte de l'an 1544,
comme il redoublait sa prière, il se sentit tout à coup embrasé
charitatis flamma ut indusium quod erat cordi propius saepe veluti igne
adustunj et binae costulae elatae apparerent. — Cf. Stbambi , Vie du B. Paul
de la Croix. Casterman. 1861, t. 1, p. 342.
1 Babnabei. BB. 26 niaii, t. 19, p. 523 , n. 22 et seq. : Annos natus \mde-
triginta , quodam die sub festum Pentecostes , Spiritum Sanctum Dominum
ardenter orabat , ut dona sua benigne sibi clementerque tribueret. Mos erat
Philippo Spiritus Sancti gratiam [Link]... Ecce autem tanto amoris igne
inflammari se sensit , ut stare omnino non posset. Itaque statim sese abjecit
in terram , laxatisque vestibus circa pectus , aestuanti cordi refrigerationem
quaerebat. Cumque aliquandiu jacuisset, ubi se ardoris impetus aliquantu-
lumremisit, erexitse; atque insolito gaudio perfusus, toto corpore concuti
cœpit, ut plane cor ejus et caro exultaret in Deum vivum; dein manum
mittens in sinum, ad pugni altitudinfm repente supra cor pectus intumuisse
persensit, quanquam ex illo tumore neque tune temporis, neque deinde
unquam dolor ullus exortus est.
Hnjus autem rei causa et origo statim post mortem ejus apparuit : si
quidem ex medicorum consilio dissecto corpore , in anteriori parte thoracis ,
in qua illa erat extuberatio, inspectae sunt duae costae, ex mendosis superio-
res, quarta scilicet et quinta, omnino fracts atque ita divisae, ut earum
partes inter se non parum distarent... Palpitatio cordis quae quinquaginta
continuos annos duravit: idquo eo duntaxat tempore fieri solebat, quo ille
aut orabat, aut sacrificabat, de rebus divinis verba faciebat, Ecclesiae sa-
cramenta ministrabat, aut his similia peragebat. Tune vero toto corpore
tamque acriter commovebatur, ut plane cor ejus e pectore jamjam eruptu-
rum videretur. Quamobrem sedes, lectusque et cubiculum ipsum , quae-
cumque demum circa illum erant, quasi terrae motu quassata, contremis-
cebant.
L'INCENDIE 425
d'une flamme céleste si impétueuse, que, ne pouvant se sou
tenir, il se jeta par terre , et chercha , en découvrant sa poi
trine brûlante , à se donner quelque soulagement. Ces ardeurs
s'étant un peu ralenties, il se releva, mais tout inondé encore
d'une joie ineffable qui faisait tressaillir tout son corps, son
cœur surtout. Il porta la main à son côté et constata qu'il
s'était fait dans la région du cœur un soulèvement de l'épais
seur du poing, sans qu'il en éprouvât aucune incommodité.
Il avait alors vingt-neuf ans, et il en vivra encore plus de
cinquante , habituellement dispos , toujours alerte et joyeux ,
sans jamais souffrir ni parler de ce prodige, qui ne sera dé
voilé qu'après sa mort. En faisant l'autopsie de son corps, les
médecins trouvèrent dans la partie du thorax où s'était pro
duite la protubérance miraculeuse, deux fausses côtes, la
quatrième et la cinquième, rompues, et leurs fragments, sé
parés à une petite distance les uns des autres. Dans cet espace
agrandi, son cœur, qui était d'une grosseur et d'une force
musculaire extraordinaires, pouvait se dilater avec plus d'am
plitude.
Dès que le saint se mettait à prier, à parler des choses di
vines ou à remplir quelque fonction sacrée, ses palpitations
de cœur devenaient extrêmes ; on eût dit que sa poitrine al
lait se rompre, son corps frémissait de telle sorte que tout
sous lui et autour de lui en était ébranlé, son lit, sa cham
bre elle-même, absolument comme dans un tremblement
de terre.
Il en résultait dans tout son organisme une chaleur1 telle,
i Barnabei. BB. 25 maii, t. 19, p. 523, n. 25: Praeterea ex summo Mo
cordis fervore atque incendio, non modo pectus ejus, sed totum etiam corpus
vehementer incalescebat; ut in medio hieme senex , vigiliis et inedia prope
confectus , vel in extremo tempore aetatis, usquequaque refrigerationem quae-
rere cogeretur. Quamobrem iutempesta nocte fenestras foresque cubiculi in
quo quiescebat aperire, et linteo aut flabello ventulum illi excitare... opus
erat. Interdum etiam Pater, exiguo frigidae baustu , fauces abluere necesse
habebat, quas nimium ex interiori camino erumpens flamma siccaverat.
426 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
que , dans sa vieillesse même , et quoique épuisé par toutes
sortes d'austérités, il était contraint, jusqu'en plein hiver, de
chercher quelque rafraîchissement. Il fallait souvent, pendant
les nuits les plus froides , laisser ouvertes les portes et les fe
nêtres de la chambre où il reposait, et agiter l'air autour de
lui avec un linge ou un éventail. Ses vêtements étaient d'or
dinaire ouverts sur sa poitrine , et, lorsque par le mauvais
temps on l'avertissait de prendre plus de précautions , il ré
pondait que c'était chose inutile, puisque, loin de souffrir du
froid , il était en proie à des ardeurs extrêmes. Malgré sa
grande mortification, il était obligé de boire de temps en
temps un peu d'eau fraîche, pour désaltérer sa gorge dessé
chée par le souffle brûlant qui s'échappait de sa poitrine.
Parfois1, les impétuosités devenaient si vives, qu'il trahis
sait par des exclamations enflammées ses amoureuses an
goisses. «Je suis blessé par la charité, s'écriait-il... Lais
sez-moi, Seigneur, laissez-moi! ma pauvre mortalité ne peut
soutenir plus longtemps tant de joie!... Je me meurs, Sei
gneur, si vous ne venez à mon aide !
Mais ses transports n'étaient jamais plus ardents ni plus
admirables qu'à l'autel2. Là, c'était en vain qu'il s'efforçait
de les contenir. Tantôt, perdant la voix, il était contraint de
s'arrêter ; tantôt il éprouvait une agitation véhémente qui re-
Praeterea id causae erat, quod, vel brumali tempore , circapectus plerumque
vestes laxaret, etc.
1 Barnabei. BB. 26 maii , t. 19, p. 523, n. 26, 28: Hinc saepe fiebat, ut
in summo illo fervore et incendio submissis interruptisque vocibus diceret :
Vulneratus charitate ego sum... ! Recede a me, Domine, recede ; neque enim
tantam lastitiae molem sustinere potest mortalis infirmitas. En morior, Do
mine, nisi me adjuves.
2 Ibid., p. 547, n. 153 : In re divina facienda, incredibile dictu est
quanto spiritus ardore flagraret... Quanquam autem nt poterat se maxime
cohibebat; tamen, compellente vi spiritus, modo inter agendum consis-
tere cogebatur, modo concusso corpore scabellum quoque ipsum altaris con-
cutiebatur : saepe etiam extra se rapiebatur, ut monitore opus esset , qui,
arrepta veste eum velleret, indicaretque quid esset reliqui ad sacrificium
perficiendum. Quamobrem si in publico sacrifîcaudum illi erat, nullo alio
administre utebatur, quam qui secretum bene nosset.
L'INCENDIE 427
muait l'autel même. Tout son corps soulevé portait à peine
sur la pointe de ses pieds, et, dans cette situation, on le voyait
tressaillir d'un mouvement irrésistible et comme danser
malgré lui. Souvent, en effet, il était ravi hors de lui-même,
et il fallait le tirer par ses habits pour le faire revenir, et lui
indiquer où il en était du sacrifice. Aussi, quand il devait cé
lébrer en public , il avait soin de prendre un servant initié à
son secret et qui lui rendait ces bons offices.
C'était1 d'ordinaire à l'offertoire que commençait l'exulta
tion de son esprit et de son cœur. Un tremblement subit le
saisissait alors ; il ne parvenait à verser le vin dans le calice
qu'en appuyant les coudes sur l'autel, et, chose admirable,
quoique le calice fût très-petit et qu'il y mît beaucoup de vin,
jamais il n'en répandait la moindre goutte. Lorsqu'il élevait,
selon l'usage, la divine Hostie, souvent ses bras demeuraient
en l'air, comme roidis, sans qu'il pût les abaisser. C'est pour
quoi il mettait la plus grande célérité à exécuter ce mou
vement ; il faisait de même quand il avait à distribuer
la sainte communion, car alors2 aussi sa ferveur s'en
flammait aussitôt et mettait tout son corps en branle ; on
voyait au-dessus du ciboire , qu'il tenait d'une main trem
blante , s'agiter et s'élever les saintes espèces ; de l'autre
main il posait rapidement l'hostie sur la langue des com-
1 Babnabei. BB. 26 maii, 1. 19, p. 457, n. 154. Ubi ad Hostiam offeren-
dam ventum erat, exultare spiritus ejus corpusque ipsum gestire videba-
tur...; subito tremore correptus, vinum, nisi pressis super altare cubitis,
in calicem infundere non poterat. Illud autem admirabile dictu est quod,
cum vinum non ita paucum invergeret, et quidem tremebundus, caliceque
uteretur perexiguo, ne guttula quidem sacrificanti unquam defluxerit. Ele-
vans autem de more sacratissimam Hostiam5 extenta sursum brachia, quasi
jam obriguissent, quandoque retrahere non valebat. Quamobrem bomo
prudentissimus quam citissime id facere studebat.
8 Ibid., p. 523 , n. 157 : Cum autem Eucharistiae sacramentum aliis mini-
straret , subito quodam fervore succensus , non sine magna adstantium ad-
miratione, toto corpore exultabat... Vidit illum repente tanto tremore cor-
reptum, ut cœlestis Panis particulae supra ipsam pyxidem exilirent. . . Semel. . .
sacra particula, sublata ex illius digitis in aera, visa est; quod quidem
spectaculum maximum omnium stuporem excitavit.
428 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
muniants, sans qu'il en laissât cependant jamaistomber au
cune. Une fois seulement, on en vit une s'échapper de ses
doigts dans ces agitations convulsives; mais elle demeura
suspendue en l'air, à la grande admiration des assistants.
Après avoir pris le précieux Sang, il aspirait avec une in
croyable avidité les gouttes attachées au bord du calice, et le
pressait si fort avec ses lèvres et ses dents qu'il l'avait pres
que usé. Pour cacher la joie qui rayonnait en ce moment sur
son visage, il recommandait au servant de ne présenter les
ablutions que lorsqu'il l'en [Link] étaient, en résumé,
les enivrements du divin amour en saint Philippe de Néri.
VIII. - L'explication de ces faits étranges n'est pas sans
difficulté, quoique tout ne soit point mystère.
Sans doute, il existe un rapport frappant entre l'amour et
le feu, ainsi que l'expose admirablement saint Denis* l'Aréo
pagite dans sa HIÉRARCHIE CÉLEsTE. Comme le feu consume et
change en lui-même tout ce qui l'approche et subit son ac
tion, ainsi l'amour divin transforme en Dieu la créature qui
se soumet à sa puissance.
Il existe une autre raison plus saisissante du rapport entre
l'amour spirituel et la chaleur corporelle du cœur. Le cœur
est l'organe qui répond à la vie affective; plus l'homme étend
et active sa vie d'amour, plus est profond à son cœur le con
tre-coup de cette activité intérieure, et ce contre-coup s'ac
cuse par une accélération croissante du sang dans cet organe,
et, de là, dans le corps tout entier. Or, l'intensité de la chaleur
est en rapport direct avec celle du mouvement, qui est son
véritable générateur. Ainsi s'expliquent en grande partie la
1 BARNABEI. BB. 26 maii, t. 19, p. 547, n. 155. Calicem quoque salutis
accipiens, lambere illum et exugere solebat, usque adeo ut oras ipsius fre
quenti tum labiorum, tum etiam dentium impressione prope contriverit.
Idque erat causæ cur in sacrificando ita sibi ministrum adesse juberet, ut
vultum suum videre non posset ; nec ante purificationem præberet quam ab
se admonitus esset.
2 C. 15. Migne,t. 3, col. 327 et 328.
L'INCENDIE 429
plupart des embrasements mystiques : l'amour accélère le
mouvement du cœur ; ce mouvement détermine une chaleur
proportionnelle dans cet organe d'abord , et puis dans l'en
semble de l'organisme.
Toutefois , la corrélation naturelle entre l'amour intime de
l'âme et la chaleur sensible des organes ne suffit pas à don
ner raison de tous ces phénomènes; car, en plusieurs, l'in
candescence se produit sans aucun symptôme de fièvre ni
d'accélération anormale du sang. De plus, le corps ne pourrait
naturellement soutenir des secousses aussi violentes : dans
les embrasements de l'incendie , surtout quand ils sont répé
tés, les chairs devraient se consumer, se calciner. Rien de
semblable n'a lieu : les embrasements et les transports n'em
pêchèrent point le bienheureux Colombini, saint Pierre d'Al-
cantara, saint Philippe de Néri et d'autres encore, de parve
nir à un âge avancé.
C'est pourquoi la meilleure explication nous paraît être
dans le miracle.
CHAPITRE XXIII
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES
LE DON DES LARMES ET LES MALADIES MYSTIQUES
L'esprit da Christianisme sur la réparation par la croix. — Formes diverses
des souffrances mystiques. — Le don des larmes. Différentes sortes de
larmes. — Sources de larmes infuses. — Les maladies mystiques : leurs
causes. — Les trois signes auxquels on les reconnaît, savoir: la manière
dont elles surviennent, leur signification symbolique, leurs effets. —
Quelques traits. — Admirable tableau dans sainte Lidwine.
I. — C'est la loi du Christianisme que la restauration de
l'homme déchu se réalise par la souffrance volontaire. Jésus-
Christ a glorifié son Père et racheté l'homme en souffrant, et
il prolonge dans les âmes les plus saintes sa réparation et sa
rédemption par la douleur. On ne peut l'aimer sans aimer la
croix. L'âme enflammée de son amour est donc appelée à re
produire la vie expiatrice de ce divin Réparateur.
L'amour, d'ailleurs, a pour premier effet d'associer aux
douleurs du Bien-Aimé : « Souviens-toi, disait Notre-Seigneur
à la bienheureuse Marguerite -Marie1, que c'est un Dieu cru
cifié que tu veux épouser ; c'est pourquoi, il te faut rendre con
forme à lui, en disant adieu à tous les plaisirs de la vie, puis
qu'il n'y en aura plus pour toi qui ne soient traversés de la
croix. » Et l'amant pourrait-il ne pas souffrir en voyant l'ob
jet de son amour méconnu, repoussé, outragé? Si l'amour
i Vie de la Bienheureuse par ses contemporaines, t. 1, p. 67.
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 431
produit la joie, il produit donc aussi, par une conséquence
naturelle, la souffrance.
Ainsi s'explique le grand attrait qui porte les âmes aimantes
à la \ie crucifiée. Jésus-Christ répond à leurs désirs et satis
fait ses desseins de réparation en ajoutant aux douleurs et
aux tribulations de ses fidèles serviteurs des épreuves spé
ciales qui hâtent et consomment leur immolation. Le carac
tère distinctif de ces épreuves est de ne point trouver
d'explication dans l'ordre régulier de la nature , et de trahir,
par leur nature ou par leurs causes, une origine surna
turelle.
II. — Les larmes sont le signe ordinaire de la douleur.
Quand elles proviennent d'une source surnaturelle, on doit
les tenir pour un don gratuit de Dieu.
Sans occasionner de lésion ni d'altération dans les organes,
l'amour, par ses désolations, peut jeter le corps dans un abat
tement extrême qui exprime les angoisses intérieures. Mais,
ordinairement, la douleur corporelle se localise, et, quand elle
résulte d'une altération organique, elle constitue ce que l'on
appelle une maladie. Si le principe de l'affection morbide part
de la nature , la maladie est naturelle ; lorsqu'elle procède
d'une cause supérieure, la maladie est, dans ce cas, du ressort
de la Mystique.
Enfin, la raison principale de la souffrance mystique est
d'associer à la passion du Sauveur, et cette participation peut
aller jusqu'à marquer sur la chair les empreintes du crucifie
ment par la stigmatisation.
Le présent chapitre traite du don surnaturel des larmes et
des maladies mystiques ; les deux suivants seront consacrés
à l'intéressante question des stigmates. Nous avons longue
ment parlé des désolations et des tristesses intérieures, en
décrivant les épreuves passives qui préparent à la contem
plation. Ce qui resterait à dire sur ce sujet trouvera sa place
parmi les accessoires de la stigmatisation.
432 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
III. — Les larmes sont l'expression naturelle de la douleur1,
et, comme le remarque saint Thomas2, alors même qu'elles
proviennent des joies de l'amour, elles supposent un mé
lange de tristesse.
11 importe de bien distinguer de quelles larmes il s'agit
ici.
Les larmes sont actives ou passives , selon qu'elles jaillis
sent par le seul effort de la nature, ou qu'elles sont dues à
une action spéciale et gratuite du Saint-Esprit. Les larmes ac
tives sont généralement indifférentes en elles-mêmes ; elles
deviennent bonnes ou mauvaises , d'après le caractère de leur
objet ou de leur fin. Celles qui sont mauvaises naissent de
la source même de nos péchés, c'est-à-dire de nos passions3.
Parmi les larmes honnêtes , les unes sont provoquées par des
motifs naturels, bons en soi; les autres, par des motifs surna
turels. Ces différentes sortes de larmes actives, soit bonnes,
soit mauvaises, naturelles ou surnaturelles, ne sont pas celles
qui intéressent la Mystique ; elle ne s'occupe que des larmes
infuses ou passives.
On les appelle infuses, parce qu'elles n'ont point leur rai
son d'être dans la nature et qu'elles sont un don gratuit de
Dieu ; passives, parce qu'il n'est pas au pouvoir de la volonté
de les faire naître ni d'en tarir la source4.
1 Grec Nyss. Lib. de hominis opificio, c. 12. Migne, Patr. gr., t. 44,
col. 159: Indolore, propter tristitiam subtiles meatuum transpirationes...
quae deinde guttae lacrymae appellantur.
2 Sum. 2. 2. q. 82. a. 4, ad 3 : Lacrymae prorumpunt non solum ex tristitia,
sed ex quadam affectus teneritudine , praecipue cum consideratur aliquid
delectabile cum permixtione alicujus tristabilis ; sicut soient hommes lacry-
mari ex pietatis affectu, cum recuperant fllios, vel caros amicos, quos
existimaverant se perdidisse. Et per hune modum, lacrymae ex devotione
procedunt.
3 Joseph Lopez Ezquerra. Luc. myst. Tr. 5, n. 137, p. 101 : Mal» et activa;
sunt quae ex malo impuroque fonte profluunt, videlicet quae stillantur pro
pter pusillanimitatem , iram, vindictam, desperationem , amissionem fco-
norum temporalium, vel profanam dilectionem.
* J. Lofez Ezqcerra. Ibid.,n, 146: Quarum omnium causa prorsus super-
naturalisest et infusa, licet naturaliterperoculosprofluant : unde ejusmodi
- ---- - --------------------- T -
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 433
Ce don se rencontre fréquemment parmi les saints. La
bienheureuse Marguerite " de Hongrie avait les joues consu
mées par les larmes qui coulaient sans cesse de ses yeux, pen
dant qu'elle priait. Saint Anschaire*, premier archevêque de
Hambourg, demande longtemps et obtient, à lafin de sa vie,
de pouvoir pleurer à volonté. Le démon se plaint que les
larmes que saint Auxence * mêle à ses prières le brûlent.
Nous pourrions citer à l'infini, et nous croyons pouvoir affir
mer qu'aucun autre don gratuit et extraordinaire n'a jamais
été accordé avec autant de profusion que celui des larmes,
parce que nul autre ne convient mieuxà la condition présente
de l'homme.
lV.- Parmi ces larmes, on en distingue de plusieurs es
pèces, que Joseph Lopez Ezquerra* ramène aux trois sources
de la douleur, du désir et de l'amour.
Les premières sont causées par la double désolation d'avoir
offensé Dieu et de le voir offensé. Telles furent sans doute les
larmes dont Marie-Madeleine* arrosa les pieds du Sauveur dans
la maison du pharisien. La bienheureuse Marguerite° de Cor
lacrymas vocamus infusas, non solum propter earum causam, sed etiam
quatenus citra omnem animæ facultatem et considerationem effunduntur;
nihil enim sufficere posset, si a Deo misericorditer et supernaturaliter non
darentur.
1 GARIN. BB. 28 jan.,t.3,p.519, n. 30: In orationibus semper flebat. Ha
bebat genas adustas fluxu lacrymarum et multa sudariola consumebat per
detersionem earum.
2 S. RAMBERT. BB. 3 febr., t. 4, p. 429, n. 59.: In ultim0 ætatis suæ anno
hanc gratiam diu quæsitam, Domino largiente, promeruit, ut quotiescumque
vellet,ploraret.
3 BB. 14 febr.,t. 5, p.775, n. 28: Eo autem orante in cella, cœpit draco
loqui.: Mihi infeste Auxenti., rivi tuarum lacrymarum me comburunt.
4 Luc. myst. n. 146, p. 102 : Lacrymæ perfectæ et penitus passivæ. ad
triplex genus possunt referri, videlicet ad lacrymas doloris, ad lacrymas
pœnæ impatientis et ad lacrymas amoris vulnerati.
5 Luc. vII, 38 : Lacrymis cœpit rigare pedes ejus.
6 JUNCTA, BB.22 febr.,t. 6, p. 307, n. 19: Hæcita proximorum vitia cum
Christi Passione deflevit, quod non solum frequenter præ dolore radices ocu
lorum videbantur de suis orbibus erui, verum etiam aliquando lacrymæ in
sanguinem versæ sunt.
II 28
434 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
tone et sainte Otte" répandaient des larmes de sang sur les pé
chés des hommes et pour obtenir [Link] Marie
Madeleine* de Pazzi, méditant sur l'ingratitude des hommes,
pleurait amèrement; dans sa douleur,son cœur en venait à
ce degréd'angoisse qu'ilsemblait faire effort pour sortir desa
poitrine, et on l'entendait s'écrier : « O Amour! combien vous
êtes offensé !Vous n'êtes point connu !Vous n'êtes point aimé !»
Les larmes infuses naissent aussi du désir d'être à Dieu
sans retardement ni incertitude. Sainte Geneviève * de Paris
avait reçu à un haut degré le don des larmes, mais elle ne
pouvait surtout en retenir le courstoutes les fois qu'elle levait
les yeux au ciel et qu'elle pensait à la prolongation de son
exil. L'impatience qu'elle avait de jouir de Dieu faisait égale
ment verser à la vierge syrienne, sainte Domnine , une
abondance extraordinaire de larmes.
Ce désir impatient vient de l'amour, la source la plus fé
conde des saintes larmes. Au seul nom de l'adorable Trinité
et à celui de Jésus-Christ, saint Ignace* de Loyola éprouvait
1 Fr. SCHEMBECK. BB. App. ad 5 maii, t. 20, p.597, n. 12: Toto affectu de
precabatur Dominumpro conversione gentiiiumet confirmatione neophytorum,
non solum lacrymas, sed sanguinem quandoque ex oculis [Link]
et pro peccatoribus.
2 V. CEPARI. BB. 25 maii, t. 19, p.258, n.45 : Paulo post lacrymari inci
piens, atque erumpens in voces planctu interruptas, aliaque magnae angus
tiæ indicia dans., ita agebat ac si cordi exilire de pectore cupienti viam
faceret.; magno cum affectu dicebat : O amor, quantopere offenderis ! InOIn
agnosceris, non amaris !
* BB.3 jan.,t. 1, p. 139, n. 14, p. 142, n. 41 : Quotiens cœlum conspexit,
toties lacrymata est. Idcirco sine intermissione flere consueverat, quando
quidem sciebat se in corpore positam peregrinari a Domino.
4 THEoDoRET. BB. 1 mart.,t. 7, p. 33, n. 1 et 3: Dies totos continuis lacry
mis ducens, non solum rigat genas, sed amictus quoque cilicinos : talibns
enim indumentis corpus tegit. Lacrymatur, et luget, ac ingemiscit.;
ardens enim in Deum amor has parit lacrymas, mentem ad divinam ac
cendens contemplationem, stimulisque pungens et urgens ut ex hac vita
excedat.
* BB. 31 Jul., t. 34, p. 539, n. 624 : Ut imprimeretur mihi tam alte Jesu
nomen., succurrebat nova lacrymarum et singultuum copia. Postea etiam
in Sacello novæ lacrymæ novique sensus pietatis in SS. Triadem semper
desinentis.
- --- ___ - ----------
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 435
un tel attendrissement que ses yeux coulaient aussitôt comme
deux fontaines. Le bonheur d'être à Dieu donnait à sainte
Élisabeth de Hongrie les mêmes émotions, mais calmes et se
reines. « Elle pleurait sans cesse, écrit son grand admirateur
Montalembert", et le don des saintes larmes, qu'elle avait
reçu dès le berceau, était devenu de plus en plus abondant, à
mesure qu'elle approchait de la tombe. Plus elle se sentait
heureuse, et plus elle pleurait; mais ses pleurs coulaient
comme d'une source tranquille et cachée, sans jamais rider
son visage,sans altérer en rien ni la pure beauté ni la placi
dité de ses traits; ils n'y ajoutaient qu'un charme de plus :
c'était le dernier épanchement d'un cœur auquel nulle parole
ne pouvait plus suffire. »
Il faut compter parmi les larmes de l'amour celles que fait
répandre la compassion envers Notre-Seigneur crucifié. La
vénérable Marie d'Oignies* en versait des torrents quand elle
méditait le mystère de la Passion, sans qu'aucun effort hu
main pût les [Link] prêtre l'ayant reprise avec douceur,
une veille de vendredi saint, du peu de modération qu'elle
semblait mettre dans ses pleurs et ses sanglots, elle se retira
de l'église par obéissance et pria le Seigneur de montre r à
cet ecclésiastique que l'on n'arrête pas au gré de la volonté
les larmes qui jaillissent par le mouvement de l'Esprit-Saint.
Ce jour-là même, pendant que ce prêtre disait la messe, il se
1 Hist. de sainte Élisabeth, ch. 28, 5e éd, p. 547.
2 JAcQ. de VITRY. BB. 23 jun.,t.25, p.551, n. 17: Quadam die ante Pa
rasceven., quidam de sacerdotibus ecclesiæ eam ut oraret cum silentio et
lacrymas cohiberet, quasi blande increpando, hortabatur. Illa [Link]
sibilitatis suæ conscia, egressa clam ab ecclesia.,impetravitque a Domino
cum lacrymis, ut prædicto Sacerdoti ostenderet, quia non est in homine
lacrymarum impetum retinere, quando flante Spiritu vehementi fluunt
aquæ. Cum igitur sacerdos ille die eodem missam celebraret, aperuit
Dominus et non fuit qui clauderet; emisit aquas et subverterunt terram.
Tanto enim lacrymarum diluvio subversus est spiritus ejus, quod fere
suffocatus sit; quantoque reprimere impetum conabatur, tanto magis lacry
marum imbre non solum ipse, sed et liber et altaris linteamina riga
bantur.
436 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
fit en lui une telle irruption de larmes, qu'il en était presque
suffoqué ; plus il s'efforçait de les réprimer, plus elles cou
laient avec abondance , non seulement sur lui , mais encore
sur le livre et sur les linges de l'autel. Il comprit alors , par
sa propre expérience et avec confusion, ce qu'il n'avait pas
voulu apprendre de l'humilité et de la charité. La servante du
Christ, qui avait tout vu en esprit, étant rentrée à l'église
longtemps après la messe, raconta au prêtre ce qui venait de
lui arriver : « Maintenant , lui dit-elle , vous savez par vous-
même qu'il n'est pas donné à l'homme d'arrêter l'impétuosité
de l'Esprit, quand il souffle sur nous. »
Lorsque le phénomène mystique que nous décrivons ne dé
passe point une certaine mesure, on peut l'expliquer par le
rapport physiologique qui existe entre les émotions intimes
et les larmes. Mais, quand ce phénomène prend des propor
tions qui devraient altérer les organes, et qu'ils n'en reçoivent
cependant aucune atteinte, il faut en chercher l'interpréta
tion, non dans la nature, mais au-dessus ou en dehors, c'est-
à-dire dans le miracle.
Marie1 d'Oignies, dont nous venons de parler, versait nuit
et jour des larmes en si grande abondance, qu'elles ruisse
laient sur son visage , et que le sol en eût été détrempé autour
d'elle, si elle n'avait eu soin de les recueillir avec les linges qui
couvraient sa tête. Son confesseur et son biographe, Jacques
de Vitry, lui ayant demandé un jour si cet écoulement
1 Jacq. de Vitry. BB. 23 jun., t. 25, p. 551, n. 18. Cumque autem per
dies et noctes continue exitus aquarum deducerent oculi ejus, et lacrymce,
non solum in maxillis ejus, sedne in ecclesiae pavimento lutum ex lacrymis
relinquerent , lineo quo caput tegebat panno excipiebatur... Dum vero com-
patiens affectu , post longa jejunia, post multas vigilias, post tantas lacry-
marum inundationes , quaererem utrum exinanito, ut fieri solet, capite,
aliquam sentiret laesionem vel dolorem : Hae, inquit, lacrymae sunt' re-
fectio mea, hae sunt mihi panes die ac nocte; quae caput non affligunt, sed
mentem pascunt ; nullo dolore torquent, sed animam quadam serenitate
exhilarant ; non cerebrum evacuant , sed animam satietate replent et suavi
quadam unctione muleent, dum per violentiam non extorquentur, sed
sponte a Deo propinantur.
- -- - - - --- -------------
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 437
continuel, joint à ses longs jeûnes et à ses veilles pro
longées, ne l'épuisait pas et si sa tête ne s'en trouvait point
affaiblie : « Ces larmes, lui répondit-elle, me réconfortent ;
c'est mon pain et du jour et de la nuit : loin de me fatiguer
la tête, elles raniment mon esprit; loin de me causer quelque
douleur, elles rassérènent et réjouissent mon âme ; au lieu
d'affaiblir mon cerveau, elles remplissent mon cœur d'une
onction et d'une suavité célestes, parce qu'elles ne sont pas le
résultat de la violence, mais le fruit de la Bonté divine qui
les donne. »
La bienheureuse Véronique" de Binasco répandait conti
nuellement, pendant ses prières et ses méditations, de douces
et silencieuses larmes, et, si elle faisait effort pour les retenir,
elle était prise aussitôt d'un enrouement violent qui la ren
dait malade. On l'a vue en répandre une telle quantité,
pendant ses oraisons contemplatives, que ses habits en étaient
trempés, et la terre inondée tout autour, comme si on y eût
jeté un plein vase d'eau. Pour recueillir celles qu'elle versait
pendant ses ravissements, on mit dans sa cellule une terrine,
dans laquelle elles tombaient si abondamment, qu'il s'en
trouva quelquefois jusqu'à deux livres de Milan.
Comment expliquer naturellement une telle effusion de
larmes, dont la santé ne ressent aucun dommage ?
V.- Les maladies mystiques ont pour caractère distinctif
de provenir d'une cause surnaturelle. Elles peuvent cepen
dant se produire à l'occasion d'une infirmité ou d'un accident
1 IsIDoRE de IsoLANIs. BB. 13 jan., t. 2, p. 174, n. 11-15: Lacrymarum
autem ea copia ab oculis ejusfluebat, qua exuberantia flumina viderentur.
Nullæ voces, nulli strepitus, nullive motus lacrymis jungebantur. Sategit
nonnunquam fluentes retinere lacrymas, qua de re raucedine vocis vehe
menti laboravit.... Retulit Thadæa a secretis Veronicæ, luce quapiam divi
nitus apparente, tantam lacrymarum copiam effudisse, qua vestes humec
tatas nimium conspexerit, ac solum veluti si aquæ vas illi effluxisset.
Cogitavit nonnunquam autem vas terreum in virginis cella servare. Fuit
autem vas lacrymarum collectum, ponderis librarum duarum Mediolanen
SlllIIl.
438 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
naturels ; le cours et les phases diverses du mal feront aper
cevoir l'intervention divine.
Les causes de ces épreuves imposées aux âmes aimantes se
résument dans les trois suivantes : l'expiation des fautes per
sonnelles, l'amour de Jésus-Christ crucifié, la réparation des
péchés des hommes.
VI. — Les signes auxquels on peut reconnaître les mala
dies mystiques apparaissent souvent dans la manière dont
elles se déclarent ou finissent, c'est-à-dire, quand elles com
mencent ou qu'elles cessent par un acte, une circonstance
qui n'ont aucun rapport naturel avec le mal. Ainsi, on peut
affirmer le caractère mystique d'une affection morbide , lors
qu'elle se produit pendant la méditation des souffrances du
Sauveur; après qu'on s'est offert en victime, soit pour expier
ses propres péchés ou ceux des autres, soit pour obtenir toute
autre faveur spirituelle ou temporelle ; si ses phases concor
dent avec le cycle ecclésiastique ; si elle résulte d'une in
tervention que Dieu permet pour éprouver ses serviteurs,
comme il arriva à Job , et comme cela s'est vu en beaucoup
d'autres saints. Il en sera de même, si le mal, après avoir dé
concerté l'art humain par l'étrangeté de ses formes, cesse tout
à coup à la suite d'une prière, d'un ravissement, d'une com
munion, sur le commandement des supérieurs; si sa fin est
annoncée par révélation ou pour un terme précis, ou encore, si,
après la mort, toute trace de plaies et d'altération des organes
disparaît , et que le corps resplendisse d'une beauté merveil
leuse.
Dans ces cas et autres semblables, on devra regarder le
mal comme ayant une origine surnaturelle. L'évidence sera
d'autant plus convaincante que la maladie sera mieux cons
tatée et aura résisté à tous les remèdes naturels.
La signification symbolique peut être encore un indice dé
cisif; comme si, par exemple, l'entêtement est puni par un
violent mal de tête ; les excès de bouche , par l'impuissance de
LE3 SOUFFRANCES MYSTIQUES 439
rien prendre, par une faim extrême, par des vomissements ;
les tiraillements du schisme, par la dislocation des membres .
Cette signification, on le comprend, n'est connue que par ré
vélation ou par des coïncidences extérieures qui indiquent ce
rapport.
Un des signes, de tous le plus admirable et le moins sus
pect, de la provenance surnaturelle d'une maladie, sont les
effets qui en résultent. Dans ces sortes d'infirmités, tandis
que le corps est torturé et broyé, l'âme surabonde souvent de
consolations et de lumière ; toujours, de force et d'énergie. Il
ne suffit pas, pour qu'on puisse conclure au caractère mys
tique de la maladie, que le patient supporte le mal avec rési
gnation ou même avec joie; les effets dont nous parlons doi
vent être éclatants et dépasser les proportions ordinaires du
calme et de la patience communes. La marque la plus sûre est
une proportion croissante entre les dou!eurs du corps et les
grâces extraordinaires de l'âme. « Lorsque le corps vient à
être affligé de quelque douleur, dit sainte Gertrude1, la par
tie qui souffre est à l'âme comme une atmosphère tout éclai
rée des rayons du soleil , et dont elle reçoit de merveilleuses
clartés ; en sorte que, plus les souffrances sont grandes et uni
verselles , plus les lumières qu'elles communiquent à l'âme
sont pures et brillantes. »
Outre ces effets de sainteté sur l'âme , les maladies mys
tiques sont souvent accompagnées de phénomènes mer
veilleux dans l'ordre corporel. Les plus fréquents et les
plus extraordinaires sont l'odeur suave qu'exhalent les
plaies de ces divins malades et les guérisons qu'opère leur
contact.
VII. — Il nous reste à produire des exemples de ces divines
1 Vitœ et Revelât. 1. 2 , c. 14 , p. 112 : Cum oontingit corpus per aliquam
passionem affligi, ex parte membri patieatis3 suscipit anima tanquam aerem
solari luce perfusum, et ex hoc miro modo clariflcatur. Et quo universa-
lior seu gravior est passio, eo puriorem clarificationem animae praestat.
440 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
infirmités, et des circonstances qui permettent de les recon
naître.
Sainte Aldegonde1 est inspirée de demander à Dieu une
maladie qui tourmente son corps et sanctifie son âme ; elle
ne tarde pas à ressentir au sein les atteintes d'un horrible
cancer.
Anne-Catherine Emmerich reflétait, dans ses étranges et
continuelles maladies, les angoisses de l'Église pendant la
dernière période du jansénisme et les sombres jours de la
grande Révolution. Un de ses historiens, le Père Schmœger,
après avoir décrit les bouleversements et les défections opérés
par la plus remuante et la plus astucieuse des hérésies , ex
prime ainsi le contre -coup réparateur que recevait de tous
ces excès l'admirable servante de Dieu , devenue comme une
victime universelle.
« Tel était, dit-il2, le temps où Anne- Catherine portait le
poids des souffrances de l'Église, et l'on peut penser que son
cœur avait été préparé à l'issue et au but de ses souffrances ,
qui circulaient en elle, non comme un mal général ou comme
une maladie vague répandue dans toutes les parties du corps,
mais qui lui étâit imposée par Dieu, suivant un certain ordre,
ou à certains intervalles, comme des tâches bien délimitées
qu'elle avait à accomplir complètement, de manière qu'en ter
minant l'une elle en commençait aussitôt une autre. Chacune
de ces tâches lui était montrée à part en vision sous des for
mes symboliques , afin que leur acceptation fût un acte mé
ritoire de sa charité... Dans la vision, Anne-Catherine voyait
et comprenait parfaitement la signification intime de ses souf
frances et leur connexité avec la situation de l'Église. Le
cycle entier des fêtes de l'Église était pour elle un présent
1 BB. 30 jan., t. 3, p. 665, n. 16: Tribulari desiderabat in eorpore, ut
glorificaretur in anima. Et quia humiliter petiit , misericorditer impetravit ,
quod patientissime supportavit. Accepit ergo cancri vulnus in mamilla cor-
poris... Cœpit gravissimis premi doloribus.
1 Vie d'Anne-Catherine Emmerich, t. 1, ch. 14, n. 14, p. 212.
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 441
toujours vivant et sans voiles ; elle prenait part, comme une
contemporaine, aux solennités dans lesquelles l'Eglise fête
tous les jours les mystères de la foi et les faits de la religion...
Dans cette participation à la célébration des fêtes, elle recevait
de son divin fiancé , non seulement les tâches qu'elle avait
à remplir pour son Église selon l'ordre du calendrier ecclé
siastique , mais aussi la force , la consolation intérieure et la
paix inaltérable du cœur, qui lui étaient nécessaires pour ne
pas perdre courage au milieu de ses tortures incessantes.
Quoique le rapport entre telle et telle souffrance corporelle et
la tâche d'expiation... se montrât clairement et simplement
dans la vision..., devant les religieuses ou le médecin, elle
n'eût pas osé s'ouvrir sur ce sujet, parce qu'on l'eût crue
folle ou en délire. Elle se soumettait donc de bon gré à toutes
les prescriptions de l'homme de l'art et supportait avec doci
lité les tentatives que la science médicale , si étrangère sur ce
terrain, faisait pour guérir en elle des souffrances qui étaient
le but de sa vie. »
Ces souffrances étaient aussi multipliées qu'étranges et
cruelles. « Outre les douleurs continuelles et singulièrement
poignantes qui ne finirent qu'avec sa vie , et qui avaient leur
siège dans le cœur, il y avait en elle une succession perpé
tuelle de maladies très-variées dans leurs formes et présentant
souvent les symptômes les plus contradictoires ; car elle avait
à supporter non seulement l'ensemble des souffrances de l'É
glise, mais encore les souffrances variables de ses membres
pris individuellement. Il n'y avait pas dans tout son corps un
point qui fût sain ou exempt de douleur, car elle avait tout
donné à Dieu1. »
La vénérable Anna-Maria Taïgi fut également associée à
ce rôle glorieux de la réparation par la croix. « Elle souffrait
continuellement des maux de tête extraordinaires , qui aug-
1 Vie d'Anne-Catherine Emmerich , t. l,ch. 14, n. 12, p. 207.
442 LES PHÉNOMÉNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
mentaient encore d'intensité le vendredi, surtout pendant les
heures de la passion du Sauveur; ils étaient tellement violents
qu'elle était obligée de se mettre au lit, et, lorsque les circon
stances ou les exigences de la maison la forçaient à conti
nuer son travail, le mal était alors si fort que, malgré sa vertu
et son énergie naturelles, ses larmes coulaient par torrents.
Ses yeux étaient comme percés d'épines, et ne pouvaient sup
porter sans de vives douleurs la lumière du jour. Les oreilles
souffraient d'un rhumatisme aigu, qui était presque conti
nuel.; elle avait constamment dans la bouche une amer
tume insupportable. Son odorat sentait d'une façon sensible
l'infection horrible des péchés qui couvrent le monde, c'était
un tourment intolérable ; ses pieds et ses mains souffraient,
surtout celle qui avait le pouvoir de guérir les malades, des
douleurs violentes et aiguës ; tout son corps était tourmenté.
La pauvre femme fut atteinte d'une foule de maladies, telles
que goutte, asthme, hernie, douleurs dans les jambes, sur
tout dans les dernières années de sa vie.... Crucifiée sur son
lit de douleur, elle était la joie et la consolation des autres, la
paix et l'allégresse de ceux qui la voyaient, l'ardeur et le
courage des affligés ; elle s'intéressait affectueusement à tout
le monde avec une bienveillance inexprimable, oubliant ses
propres souffrances, toujours tranquille, gaie, courageuse,
toujours résignée en tout à la volonté de son divin Époux.
Les souffrances augmentèrent sans cesse, mais les eaux abon
dantes des tribulations amères qui fondaient sur sa tête, ne
purent jamais éteindre le feu qui brûlait dans son cœur.
Afin de prolonger sa douloureuse existence, dans l'intérêt
du prochain, Dieu daignait lui indiquer quelquefois ce qui
devait la soulager ou la guérir". »
« Elle avait continuellement des entretiens célestes; mais,
au lieu des jouissances spirituelles qu'elle y goûtait jadis, le
* Relation de son confesseur. Cf. BoUFFIER. La Vén. servante de Dieu
Anna-Maria Taigi, l. 4, n. 4, p.163.
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 443
ravissement la transportait aux contemplations lesplus dou
loureuses, et Dieu lui découvrait les maux du monde, les
fléaux préparés par sa justice, les péchés des peuples, ceux
des ecclésiastiques, etc. C'est pourquoi les communications
et les ravissements n'apportaient aucun soulagement à son
cœur; sa charité la portait, au contraire, à prier de nouveau
le Seigneur de suspendre sa colère et ses justes vengeances,
et à faire des offrandes réitérées d'elle-même; Dieu, agréant
ses désirs, vengeait sur elle les droits de sa justice, et c'étaient
alors de nouvelles et cruelles souffrances". »
Ce mélange de douleurs corporelles et d'illuminations
intimes se rencontre également en Jeanne Marie* de la Croix,
religieuse franciscaine. « Elle souffrait presque continuelle
ment ; toutes les maladies semblaient conjurées contre elle,
et se succédaient de la manière la plus étrange ; de sorte
qu'elle était souvent obligée de garder le lit pendant long
temps. La fièvre, les douleurs de reins, la pierre, les crampes
les plus horribles, les inflammations d'entrailles, les convul
sions, les vomissements, les tourments d'une soif que rien ne
pouvait apaiser, les maux de dents les plus douloureux, et
d'autres maladies encore, faisaient de sa vie un martyre con
tinuel. Mais au milieu des plus cruelles souffrances, elle
gardait un visage gai et bienveillant, et n'avait sur les lèvres
que des paroles affables quigagnaient tous les cœurs. Elle se
. voyait elle-même, sous une image ingénieuse et pieuse à la
fois, comme un instrument de musique dont les cordes déli
cates n'étaient bonnes à rien, lorsqu'elles n'étaient pas tou
chées par la main du céleste artiste. Mais, lorsque cette main
puissante touchait les cordes tendres de son corps, il en sor
tait comme des sons douloureux, lesquels s'accordaient tous
1 Relation de son confesseur. Cf. BoUFFIER. La Vén. servante de Dieu,
Anna-Maria Taigi; l. 4, n. 6, p. 169.
2 BÈDE [Link]-Marie de la Croix et son époque, trad. par Charles
de Sainte-Foi, 1856.-p. 355.
444 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
dans une ravissante harmonie, et chantaient comme un can
tique d'amour à Jésus-Christ. Elle entendait au fond de son
âme une voix qui lui disait familièrement : et Courage , ma
sœur; chante le Seigneur sur la harpe de la croix. Il a partout
des compagnons de sa table , mais bien peu de sa croix et de
ses souffrances. » Elle devenait alors comme enivrée d'amour
pour la souffrance : « Oh ! que je suis heureuse, soupirait-elle,
que Dieu veuille bien laisser tomber sur ma pauvre âme quel
ques parcelles de la sainte croix !» ... Le caractère singulier
des maladies dont elle était attaquée décida un jour un ecclé
siastique à réciter sur elle les prières des exorcismes , afin de
la délivrer des influences diaboliques , dont il la croyait vic
time. Elle devint alors tout embrasée d'amour, et Dieu, la
touchant au fond le plus intime de son être, lui dit : « O sainte
simplicité! c'est moi; aucun exorcisme ne peut me chasser.
Tu n'es ni charmée, ni ensorcelée, ni possédée. Laisse agir
le Saint-Esprit, il ne suit point les règles des médecins de la
terre. » Ses souffrances montaient quelquefois à un tel point,
que son âme tombait dans les angoisses de la mort , tant elle
se trouvait mal à l'aise dans le corps qui la retenait ; ses nerfs
se tordaient d'une manière affreuse, souvent pendant un jour
et une nuit sans interruption. Elle allait jusqu'à cette limite
extrême qui sépare la mort de la vie. Dieu la délivrait alors
lui-même des souffrances dont elle était assaillie, et plongeait
toutes les puissances de son âme dans une paix profonde et
dans un ravissement ineffable. Sortant avec un doux sourire
de cette lutte terrible, elle s'écriait: «Vive l'amour de mon
Dieu ! je verserais avec joie pour lui jusqu'à la dernière
goutte de mon sang. » Des visions merveilleuses venaient
parfois la consoler dans ses souffrances, et éclairer de leur
douce lumière la nuit profonde dont elle était enveloppée. »
La vénérable Marie1 Bagnesi, qui offrit en sa personne
» Aug. Campi. BB. Corollar. ad 28 maii, t. 19, p. 111", n. 21, 25 : Soletat
insuper Dominus dilectam hanc suam certis temporibus specialibus visitare,
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 445
un admirable modèle des souffrances mystiques, sentait re
nouveler ses douleurstous les vendredis, pendant la semaine
sainte et toute celle de Pâque, au jour de l'Ascension, aux
fêtes de la Bienheureuse Vierge et de quelques saints, particu
lièrement de ses patrons. Mais, tandis que son corps subissait
ce surcroît de tortures, son âme recevait un accroissement de
force et de consolations célestes. Lorsque ceux qui vivaient
avec elle voyaient empirer le mal, ils ne s'en étonnaient plus,
et l'expliquaient par le temps où l'on était, par l'approche de
telle ou telle solennité. Au plus fort de ses souffrances, si l'oc
casion se présentait d'exercer la charité et d'édifier par de
ferventes paroles, elle semblait se retrouver entièrement, et
elle parlait comme si elle n'eût souffert de rien. Dans ces saints
entretiens, son visage s'enflammait, et il s'y faisait comme
un mélange ravissant de la blancheur du lait et de la pour
pre des roses; on eût dit une jeune fille de vingt ans; et ce
pendant, depuis son adolescence jusqu'à sa mort, elle passa
près de quarante-cinq ans sans pouvoir se lever de son lit.
Lorsque sainte Françoise" Romaine méditait sur les plaies
immittendo eidem novos cruciatus : atque ordinario qualibet sexta feria,
per hebdomadam sanctam, atque Paschalem totam, in festo suæ admira
bilis ascensionis atque in festivitatibus Deiparae Virginis, aliorumque
nonnullorum Sanctorum, specialium Patronorum suorum. Quanquam au
tem iisdem temporibus quoad corpus magis afflicta cernebatur, interius
nihilominus [Link] ergo solito pejus habere ipsamvidebant
domestici sui, consueverant dicere, id mirum non esse, quia tale esset tempus,
vel talis aut talis appropinquabat solemnitas. .. Si quando, pleuriticis
aggravata cruciatibus., supervenisset urgens quædam exercendæ erga
proximum caritatis occasio, videbatur subito restitui sibi, certaque cum
gratia et modestia incipiebat sic loqui ac si nihil mali pateretur. Atque in
hujusmodi sancto colloquio effervescens, tota inflammabatur facie: in qua
cum lacteo candore certans rosarum purpura, faciebat eam videri quasi
annorum viginti puellam.
1 MATTIoTTI. BB. 9 mart.,t. 8, p. *96, n. 15: Singulas Crucifixi plagas
amore mirabili contemplans, tant0 dolore et compassione afficiebatur, ut in
corpore suo eadem vulnera sibi videretur habere.;ut puta, dum vulnera
pedum contemplabatur, Christi sui intima compassione claudicabat; si vero
manuum plagas, quidquid casu tetigisset, ex impotentia ad terram cade
bat; cum autem caput Christi spinis coronatum contemplando intueretur,
nec stare, nec sedere, nisi in lecto jacere solummodo poterat.
446 LEs pHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
des pieds du Sauveur, elle souffrait des pieds et ne marchait
que difficilement; quand elle considérait les blessures des
mains, elle ressentait une vive douleur dans ses mains, qui
laissaient alors tout tomber; si elle contemplait la tête cou
ronnée d'épines, elle était incapable de se tenir debout ou
assise, elle était obligée de se coucher sur son lit.
par une sorte de sympathie et de solidarité surnaturelles,
la vénérable Marie" d'Oignies ressentait les infirmités de ses
amis et souffrait de leurs tentations. Pour s'en délivrer, elle
demandait à un prêtre de faire le signe de la croixà l'endroit
malade, et le mal se déplaçait aussitôt, mais pour se jeter sur
une autre partie. La délivrance n'était complète qu'après que
le signe avait été répété deux ou plusieurs fois.
On lit de plusieurs saintes âmes, que, en célébrant la mé
moire des martyrs, elles participaientà leurs tourments. La
bienheureuse Jeanne* d'Orvieto éprouvait, aux jours de leurs
fêtes, le crucifiement de saint Pierre et la décollation de saint
Paul, et prenait dans ces ravissements l'attitude de ces divers
supplices.
Sainte Colette * subissait ainsi tour à tour, la nuit qui pré
1 JACQ. de VITRY. BB. 23 jun., t. 25, p. 556, n. 40: Aliquando, cum ali
quis ex amicis suis aliquo gravamine laboraret, vel alicui tentationi suc
cumberet, tunc ipsa cum infirmantibus infirmata, cum scandalizatis
vehementi dolore urebatur, et tunc plerumque morbum suum prædictum in
aliquo membrorum suorum particulariter sentiebat. Statim autem, novi mira
culi genere, vocato aliquo sacerdote, dum digito crucis signum super locum
infirmitatis sacerdos faceret, quasi virtutem sanctæ crucis expavescens in
firmitas,in alium locum fugiebat. Facto vero iterum atque iterum crucis
signaculo, vagus morbus et profugus expectare diutius pondus crucis non
audebat, sed tandem. a corpore ancillae Crucifixi penitus discedebat.
2 JEAN de SAINTE-MARIE. Les Vies et actions mémorables, etc., t. 2,
p. 126.
3 ÉT. de JULIERs. BB. 6 mart., t. 7, p.566, n. 124 et 125 : Et erat quiddam
valde mirabile, cum nulla pertransiret hebdomada in qua non experiretur
unum vel duo martyria veraciter in seipsam, videlicet quod aliquando tor
quebatur in igne, sicut B. Laurentius. Et illud martyrium communiter
per spatium unius integræ noctis protendebatur. Interdum vero torquebatur
velut S. Vincentius, aliquando vero crucifigebatur, aliquando autem exco
riabatur ut S. Bartholomæus, aliquoties minutatim confricabatur, nonnun
---- ------------------- T
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 447
cédait les solennités des martyrs, tous leurs supplices. Elle
se sentait tantôt brûlée, comme les bienheureux diacres Lau
rent et Vincent, tantôt écorchée, comme saint Barthélemy,
tantôt crucifiée, coupée en morceaux, plongée dans l'eau
ou l'huile bouillante. Parfois il lui semblait qu'on lui arra
chait le cœur, qu'on lui ouvrait et déchirait les entrailles,
qu'on enfonçait dans ses chairs des tiges enflammées, et
qu'on la transperçait de part en part.
« La dévotion cordiale que la mère Agnès de Jésus avait
pour lestrès-illustres martyrs saint Laurent et saint Étienne,
était récompensée par cette précieuse et terrible grâce de
participer à leurs tourments. Les douleurs de la lapidation
et les ardeurs du feu, elle les éprouvait au jour de leurs
fêtes, d'une façon aussi réelle et sensible que si elle eût été
sur un gril ou assommée à coups de pierre. Saint Pierre,
le Martyr (de Vérone) pour lequel elle avait une dévotion
particulière, lui faisait une pareille faveur. Car tout le jour
de sa fête, d'une minute à l'autre, elle sentait comme de
grands coups qu'on lui donnait au cœur, et il lui semblait
qu'on lui fendait la tête, tant la douleur qu'elle y sentait
était violente, participant ainsi au martyre de ce glorieux
saint ". »
VIII. - Sainte Lidwine semble résumer en sa personne
et en sa vie tous ces prodiges d'infirmité et de patience.
Lidwine naquit* en Hollande, dans l'avant-dernière année
du xiv° siècle. Elle sortait à peine de l'enfance, que sa rare
quam vero bulliebatur. Nihilominus interdum sibi videbatur quod cor ejus
aperiretur, etc. Et similiter de ceteris atrocissimis tormentis, quibus gloriosi
martyres exanimati fuerunt singillatim et singulariter, ipsa conjunctim et
universaliter, aut successive torquebatur; etsi non ab exteriore persecutore
manualiterillatis, a Deo tamen mirabiliter intromissis et inflictis, et ab eadem
experimentaliter et realiter toleratis, et interdum vehementius et asperius in
ea quam in ceteris.
1 De LANTAGEs , Vie de la Vén. mère Agnès, 3e P., c. 18,t. 2, p.414.
2 J. [Link]. 14 april., t.11, p.305, [Link] nostra de comitatu
Hollandiæ traxit originem.
448 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
beauté et la grâce qui resplendissait dans toutes ses ma
nières la firent rechercher en mariage par les partis les
plus avantageux. Elle repoussa toutes les offres, s'enferma
dans la maison paternelle pour se mettre à l'abri des ten
tations du monde, et déclara à ses parents que, si on s'obsti
nait à l'importuner, elle obtiendrait de Dieu quelque diffor
mité qui découragerait toutes les poursuites". Vers l'âge
de quinze ans, une première maladie lui enleva tous ses
charmes, et lui permit de reparaître sans danger en public.
Ses compagnes l'emmenèrent, par une journée d'hiver, se
divertir avec elles à patiner, ou du moins à les voir patiner
sur la glace, ainsi que les jeunes filles ont l'habitude de le
faire en Hollande. Pendant qu'elles se livraient à ce jeu in
nocent, l'une d'elles, dans sa course rapide, vint heurter
Lidwine qui fut jetée violemment sur un tas de glaçons,
et dans ce choc se rompit une des petites côtes*. Malgré
les soins et les remèdes, il se forma à cet endroit un ulcère
intérieur qui lui causa les plus cruelles souffrances. Durant
une crise qui la mettait hors d'elle-même, s'étant élancée
soudainement de son lit entre les bras de son père, l'abcès
creva, mais le pus, ne trouvant point d'autre issue, dut sor
tir par la bouche avec des vomissements si pénibles, que
" J. BRUGMAN. BB. 14 april., t. 11, p.307, n. 10. Cum esset formosa cor
pore, statura elegans., admodum grata., a dignioribus ditioribusque ad
conjugium a patre peteretur. Quæ respondit : Non est in voluntate mea,
peroptime pater, ut virginitatem meam pro conjugio mortali exponere ve
lim. et si vim passa fuero, talem in corpore mihi deformitatem impreca
bor a Domino, quo de cetero ad sponsalitium non coarcter.
* Ibid., n. 12 et 13 : AEtatis suæ anno decimo quintovel circiter., dejecta
prolixi languoris gravedine, facta est facies squalida, recessit decor ejus
primus, adeo ut spernerent eam qui prius nimio amore capti fuerant.
Factum est in una dierum tempore hiemali., ecce recreationis causa ve
niunt et reliquæ sociæ virgines, invitantes eam, quatenus paululum so
latii super glaciem, more adolescentularum regionis Hollandiæ, accipere
dignaretur. Ecce una puellarum rapido cursu veniens., in Lydwinam
casualiter impegit, impactamque super fragmina glaciei dira collisione
dejecit, sicque dejectæ costam unam intrinsecusfrangi coegit.
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 449
ses parents crurent leur fille aux portes du tombeau". Sa vie
cependant se prolongera pendant plus de trente ans, mais
au milieu d'incessantes douleurs, des maladies les plus
étranges qui se succèdent et s'accumulent à l'envi sur le
corps de cette admirable victime.
Son estomac débilité ne supportait aucun aliment. Consu
mée par une soif brûlante, elle buvait, non de l'eau fraîche
qu'elle ne pouvait sentir, mais tout ce qu'elle rencontrait, de
l'eau tiède, de l'eau bourbeuse et fétide. Le sommeil fuyait
loin de ses paupières, et les larmes étaient toute sa conso
lation pendant ses longues insomnies; en trente-huit ans,
elle ne dormit pas l'équivalent de trois nuits. Toutes ses
compagnes d'enfance l'abandonnèrent, comme si elle eût
été morte , et elle se trouva réduite à la plus triste solitude :
Dieu seul fut son soutien dans ses incroyables épreuves*.
Elles se multiplièrent sous toutes les formes. La putréfac
tion gagna les plaies intérieures; elles se remplirent de vers
d'une couleur noirâtre, gros comme la pointe d'un fuseau
et de la longueur d'un pouce, lesquels, après avoir rongé
les intestins et les parties voisines, se firent jour par trois
ouvertures; il en sortait de cent à deux cents par jour*. Une
1 J. BRUGMAN. BB. 14 april., t. 11, p. 308, n. 16: Vita tandem tortura
rum voragine, sui ipsius nescia, de grabatulo quo se involverat,in sinum
senis miserentissimi se dejecit. Unde mox apostematis apertura subsecuta
est, et humore profluente intrinsecus, cum exitus non pateret aliorsum,
statim accedente pœnosissimo vomitu, membratim discindividebatur; plo
rantibus qui aderant quod mors in januis esset.
2 Ibid., n. 18: Omnem escam abominabatur anima ejus, quam vel plus
culum sumens , discrasia stomachi statim evomere cogebatur. Omnem pre
tiosum potum similiter exhorrebat, [Link] vacuo, somnus ei modicus
vel nullus, ut ita loquar; lacrymis rigare stratum per singulas noctes so
lum erat ei solatium. A collactaneis tanquam mortua derelinqui.
3 Ibid., p. 309, n.20 : Cœperunt proxima conmarcescere ventris intestina,
et cœperunt insuper vermes horridissimi, modo quodam inaudito, de pro
fundo corporis ebullire, qui quidem ita multiplicati sunt., ut in uno
eodem utero ternam aperturam post corrosionem viscerum facerent. Ver
mium autem sic ebullientium numerus interdum centum, interdum du
centi, communius autem ultra centum per singulos dies. Aspectus eorum
I1 29
450 LES PIIÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
plaie nouvelle se forma à l'épaule droite dont la pourriture
eut bientôt dévoré les chairs et mit la patiente dans l'im
possibilité de se remuer : il fallut attacher avec des bande
lettes les deux parties de son corps qui semblaient vouloir
se séparer. Le feu sacré envahit son bras droit et en con
suma la chair vive jusqu'aux os; il n'y resta qu'un seul nerf
pour le rattacher au tronc. Elle éprouvait à la tête des élan
cements violents, comme si on lui eût percé le crâne avec
des aiguilles, ou qu'on le lui eût brisé à coups de marteau.
Elle souffrait pendant des semaines et des mois entiers des
maux de dents qui étaient des sortes de rage. Son front se
fendit du haut en bas, son menton se divisa également jus
qu'à la lèvre inférieure, salangue s'enfla au point que sou
vent elle ne pouvait plusparler. Ses yeux ne furent point
épargnés; après d'affreuses douleurs, l'un s'éteignit entière
ment et l'autre devint si faible, que la lumière lui était in
supportable. Une esquinancie chronique se forma dans sa
gorge, qui lui causa des angoisses inouïes et l'empêcha
souvent de recevoir la sainte Eucharistie. Ce qu'elle rendait
de sang par les narines, la bouche, les yeux et les oreilles
était prodigieux. Elle vomissait encore habituellement une
eau rougie, en si grande quantité que, dans le cours d'un
seul mois, il y aurait eu la charge de deux hommes, de sorte
que ses infirmités mêmes faisaient de sa vie un miracle per
manent ".
horribiles, color quoque eorum griseus., spissitudo juxta grossitudinem
extremæ partis fusi communioris, longitudinem articuli digiti manus pro
tendebatur.
1 J. BRUGMAN. BB. 14 april., t. 11, p.309, n. 22 et 23. Cœpit exinde dextera
scapula putrescere, adeo quod non nisi fasciis vel mappulis ad hoc aptis
in aliam poterat gyrari partem, alioquin compago membrorum fuisset
prorsus dissoluta. Dextrum quidem brachium ignis, quem vulgus sacrum
nominat, usque ad ossa consumpserat.; uno tantum nervo firmiore pen
dulum reliquæ massæ corporis cohærebat. Caput ejus punctionum aculeis
et malleationibus affligebatur sursum ; frons vero ejus antrorsum fissura
longa lataque ad modum anfractus deformabatur; similiter et mentum ejus
fissura usque ad labrum divisum, cum coagulo sanguinis, tumefacientis
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 451
Elle rejeta également par morceaux les poumons et le
foie; ses seins étaient couverts de pustules presque toujours
purulentes; ses pieds et ses jambes, paralysés; ses entrailles,
à demi consumées par les vers et en proie à une hydropisie
qui dura dix-huit ans; pour achever son martyre, à tous
ces maux vint s'ajouter celui de la gravelle, qui la tortura
horriblement jusqu'à sa mort. La peste ayant fait invasion
en Hollande , Lidwine en fut la première atteinte. En un
mot, les fièvres de tout genre, toutes les maladies connues
et d'autres encore la travaillèrent pendant trente-huit ans,
quelques-unes, continuellement jusqu'à la fin de sa vie,
d'autres, pendant des intervalles de temps plus ou moins
considérables".
Au milieu de ces afflictions corporelles dont nous n'avons
pu donner qu'une description sommaire, Lidwine gardait
une sérénité et une patience admirables. Dans les commen
cements, il est vrai, il y eut dans son âme des moments de
défaillance; mais peu à peu elle se raffermit, et bientôt son
courage devint héroïque*. « S'il ne fallait, disait-elle, qu'un
loquelæ membra, sæpius loqui prohibebat. Oculorum passiones inexhorri
biliter pertulit.; dolores vero dentium-frequentes, etc. Guttur ejus sæ
pissime [Link]æfocabatur., copios0 fluxu sanguis per nares, os,
aures et oculos versabatur. Habebat interea sæpissime rubentis aquæ
vomitum,in tanta copia, quodinterdum in un0 mense magnum vix suffe
cisset capere fusum liquorem quantum concjunti modo duoviri communiter
possent portare.
1 J. BRUGMAN. BB. 14 april., t. 11, p. 310, n.24 et 25 : Pulmonis peni
tus et hepatis partes quasi frustatim. amisit. Ubera ejus ineffabilibus pus
tulis atque apostematibus, ut plerumque, saniem [Link] tor
tura mirabilis eam vexans ad mortem usque perduxit. Marcentibus cun
ctis partibus inferioribus ventris. Tibiarum et pedum sensibilitate pri
vata. Cujuslibet speciei febrium., non in latitudine medicinalis facultatis
aegritudo memoratur, cujus donativum non persenserit. Harum ægritudi
num, aliquæ fuerunt permanentes. aliquæ vero perseverantes ad tempus.
2 Ibid., n. 32,33 : Ab illo die, cœpit oculos mentis aperire, cœpit incre
scente infirmitate, robur spiritus concipere, cœpit omne amarum carni
spiritui dulcescere; adeo ut nihil ei saperet nisi solus Jesus, et hic cruci
fixus. Posito quod unica salutatione Angelica omnes a me possem repel
lere. passiones, minime vellem.
452 LES PHENOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Ave Maria pour opérer le miracle de ma guérison, je me
garderais bien de le dire. » Elle supportait toutes ses dou
leurs avec joie, et, tandis qu'au dehors elle semblait accablée
par la main de Dieu, au dedans cette divine main lui dis
pensait des faveurs incomparables. Nous avons raconté, en
parlant des bilocations, ses pérégrinations merveilleuses à
travers les saints lieux, dans le temps même qu'elle était
clouée sur son lit par la multitude de ses infirmités. Dans
ses visions et ses extases, elle prévoyait les diverses souf
frances qu'elle aurait à supporter et le sens symbolique que
la volonté divine y attachait. Tout était en quelque sorte
miracle autour d'elle. Ses parents" conservaient dans un vase
ce qui était sorti de son corps par suite des opérations ou
par dissolution, car il s'exhalait de ces matières putrides
une senteur qui surpassait les plus agréables parfums ;
il en était de même de ses plaies et de tout ce qui avait été
à son usage.
Nous ne raconterons pas la multitude de prodiges qui rem
plirent cettevie. Mais il nousfaut mentionner la miraculeuse
transformation qui s'opéra sur sa chair, à la mort de la ser
vante de Dieu*. Dès qu'elle eut rendu son âme, son visage,
défiguré par la maladie, devint d'une beauté ravissante ;
1 J. BRUGMAN. BB. 14 april., t. 11, p. 313, n. 43 : Beatissima igitur virgo
Lydwina., facta velut apotheca cœlestium aromatum., quamvis revera
frustatim vitalia, tam pulmonis quam hepatis quam etiam viscerum seu
intestinorum, integritati corporis necessaria, longo marcentium cruciatu diro
que vomitu perdidisset. Hæc tamen omnia, sic amissa particulatim , pro
fetore, merorum instar electuariorum aut aromaticarum specierum de se
præbebant odorem.
2 Ibid., n. 285-292 : Non aliud sibi videbatur domus mortuæ Virginis ,
quam locus aromaticus, promptuarium unguentorum, cella balsami. Ecce
prodiit facies ejus candida instar imaginis exquisitæ pictoris egregii artifi
cio studiosissime depictæ. Deponentes quoque vestimenta quæ circa corpus
eotempore posita fuerant, invenerunt corpus pulchrum, planum, solidum
atque perfectum, quasi eadem hora purissimo colore per omnia membra
delibutum. Fatebantur autem virgines cum aliis qui jugiter diu noctuque
sacrum depositum observabant, non siti, non somno, non esurie se gra
vari.; et hoc ex mira suavitate fragrantis odoris, etc.
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES 453
toutes les parties de son corps, naguère en décomposition,
apparurent intègres et sans aucune trace de plaies, d'une
couleur uniforme et éclatante qui charmait les regards en
inspirant la pureté. Il s'échappait de cette dépouille bénie
une odeur si délicieuse et si fortifiante , que les vierges pré
posées à sa garde n'éprouvèrent pendant deux jours et trois
nuits, ni le besoin du sommeil ni celui de la nourriture.
C'est ainsi que Dieu sait faire éclater sa force au sein des
infirmités humaines.
CHAPITRE XXIV
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES
LA STIGMATISATION
SES FORMES DIVERSES
En quoi consiste la stigmatisation. — Ses formes diverses : elle est appa
rente ou invisible , — Permanente ou périodique et transitoire , — Simul
tanée ou successive. — Les stigmates des mains et des pieds. — La
blessure du côté. — La couronne d'épines. — L'agonie et la sueur de
sang. _ La flagellation. — Reproduction successive des autres scènes de
la Passion. — Les formations plastiques sur la chair.— Les incrustations
et les inscriptions intérieures.
I. — Les blessures imprimées sur la chair du Sauveur
dans le crucifiement demeurent l'expression la plus haute
et la plus simple du drame divin consommé au Calvaire.
Ces marques glorieuses de la réparation par la Croix sur
vivent en Jésus -Christ à la transformation de son corps, et
il les grave quelquefois, par la vertu ineffable de son amour,
sur les corps des saints , pour en faire des images vivantes
de sa vie crucifiée. Ces plaies dont il garde les traces dans la
gloire et qu'il communique aux amants de la Croix sont ap
pelées stigmates, d'un mot grec (sTtÇto) qui signifie percer,
blesser, ouvrir avec le fer, et, par extension, marquer d'un
fer rouge , ce qui se pratiquait sur les esclaves de la Grèce
et de Rome : de là est venu aux crucifiés de l'amour le
nom de stigmatisés.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 4SS
Ces ouvertures sacrées sont en Jésus - Christ au nombre de
cinq : deux aux mains , deux aux pieds , et celle du cœur.
La stigmatisation pure et simple emporte la communication
de ces cinq empreintes. Mais, outre ces blessures princi
pales, Notre -Seigneur reproduit encore dans ses serviteurs
la série de ses souffrances : l'agonie , la flagellation , le cou
ronnement d'épines , les stations et les phases diverses du
crucifiement jusqu'au Calvaire. Aux signes qui remettent
en acte ces scènes de douleur, se rattachent les formations
plastiques par lesquelles le Sauveur grave sur quelque partie
intérieure ou extérieure du corps l'image de la Croix , les
instruments de la Passion, ou toute autre marque semblable.
Tout cet ensemble de phénomènes tendant à reproduire les
douleurs intimes du divin Cru ifié et les circonstances exté
rieures de son supplice, fait en quelque sorte partie de la
stigmatisation. Elle est cependant censée complète lorsqu'elle
présente les cinq plaies et la couronne d'épines; et, rigou
reusement parlant, les cinq plaies suffisent, alors même que
les autres aspects de la Passion ne seraient point repro
duits.
Remarquons attentivement que la participation purement
intérieure aux souffrances de Jésus -Christ n'emporte point
l'empreinte des stigmates ; les stigmates n'existent que lors-
ijue les douleurs caractéristiques du crucifiement se loca
lisent dans le corps, comme cela eut lieu en Notre -Sei
gneur.
II. — Les stigmates sont apparents ou invisibles. Ils sont
invisibles , lorsqu'on souffre telle ou telle douleur de la Pas
sion dans la partie du corps et sous la forme qui leur cor
respondent en Jésus- Christ crucifié, mais sans que cette souf
france locale se révèle par aucune trace extérieure.
Ils furent apparents en saint François d'Assise et en plu
sieurs autres. Les saints et les saintes qui ont demandé à
Dieu que ces empreintes sacrées demeurassent invisibles , et
456 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
qui l'ont obtenu, sont beaucoup plus nombreux. Dominique
de Jésus-Marie, voyant Notre-Seigneur qui s'apprêtait à gra
ver les stigmates sur son corps, le supplia de ne le point faire,
se réputant indigne d'une telle faveur.Jésus exauça en partie
sa prière, et imprima seulement dans son âme l'empreinte de
ses blessures. Après avoir tenté par toutes sortes de moyens
de faire disparaître les divines plaies dont elle avait été mar
quée, la vénérable Ida* de Louvain s'efforça de dérober celles
des mains aux regards des hommes; mais, parce que la viva
cité de la douleur la trahissait, et que la nécessité de gagner
sa vie ne luipermettait pas de tenir ses mains toujours cou
vertes, craignant par-dessus tout que ce prodige ne l'exposât
à lavénération publique, elle supplia la Bonté divine de reti
rer cette faveur. Dieu exauça sa prière en faisant disparaître
entièrement les marques extérieures, et en adoucissant la
douleur qu'elle ressentait. Sainte Lidwine*, se voyant mar
quée de ces blessures, demanda au Seigneur de les soustraire
à tout regard humain, et aussitôt elles furent recouvertes par
la peau, tout en demeurant imprimées dans la chair. Celles
1 CARAMUEL. Dominicus, c. 5, p. 140: Voluit Christus benedictionis nomine
sua illi stigmata imprimere; oravit Dominicus ne faceret.; Christus.
impressit animo.
2 HUGUEs de FLoRE. BB. 13 apr., t. 11, p. 163, n. 16 : Videns itaque Dei
famula præfata stigmata locis supradictis tam firmiter impressa consistere,
quod nullo valuisset ea medicationis aut chirurgicæ curationis artificio re
movere, primo quidem hæc ipsa quæ præferebat in manibus occulere stu
duit. Sed cum incassum in hac absconsionis diligentia sese laborasse
conspiceret., timens, ut post accidit, ne fortassis hujus miraculi novitas,
ob sui raritatem , in populo divulgaretur., omnipotentis Dei clementiam
profusis precibus exorare cœ[Link]. a suo corpore stigmata removerit; qui
clementer eam exaudiens, ipsas quidem cicatrices, a locis quibus olim im
pressæ fuerant, penitus auferendo dimovit; sed doloris pristini laesionem
ab eisdem locis ex toto non abstulit.
3 BRUGMAN. BB. 14 apr., t. 11, p. 330, n. 129:Timens Dei signifera quod
vulnera tam patula in futurum latere non possint, cum ex hoc concursum
hominum et applausum timeret, oravit Dominum.; repente superinducta
est cutis quinque vulneribus ipsis ; eo tamen salvo quod reliquis succe
dentibus annis vitæ nonnunquam dolore pariter et livore postmodum
caruit.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 4S7
de la bienheureuse Lucie 1 de Narni furent visibles pendant
sept ans; puis, à sa prière, elles disparurent, sauf le stig
mate latéral, moins exposé aux regards, qu'elle conserva
encore quelque temps, et qui finit aussi par se fermer.
Quelquefois, ces empreintes apparaissent sous une autre
forme que celles qu'elles ont en réalité , ainsi qu'on le voit en
sainte Catherine de Ricci. Tandis que ses mains étaient ou
vertes de part en part , plusieurs de ses sœurs apercevaient
seulement des foyers lumineux qui les éblouissaient ; d'autres,
des plaies enflées et rouges , mais cicatrisées , avec un rond
noir au milieu , de la largeur d'un denier, autour duquel on
voyait du sang circuler2.
III. — Il est difficile de rien préciser sur la permanence
des stigmates. En général, ils persévèrent jusqu'à la fin de
la vie , et même après la mort ; car, plus d'une fois , on en a
vu couler un sang rose et pur, comme si la personne jouissait
encore de la plénitude de la vie. Ce qui est particulièrement
merveilleux, mais aussi plus rare, c'est que, longtemps après
le trépas , ces sacrées ouvertures se conservent dans un corps
qu'elles semblent préserver de la corruption. Dès que la bien
heureuse Hélène 3 de Hongrie eut rendu le dernier soupir, les
plaies dont elle avait été marquée aux pieds et aux mains se
fermèrent ; mais, dix-sept ans après, celle de son côté fut trou
vée intacte, et un prêtre, y ayant mis ses deux doigts , les en
retira tout imprégnés d'une liqueur huileuse très- odorifé
rante. Chez plusieurs, les blessures etles douleurs stigmatiques
disparaissent entièrement avant la fin de la vie ou cessent
d'être visibles, presque toujours par l'effet de leurs prières.
Ces plaies peuvent aussi ne se produire qu'à des périodes
1 Jean de Sainte-Marie. Les vies ét actions mémorables des saintes et
bienheureuses filles de Saint-Dominique, t. 2, 1. 1 , c. 7, p. 209.
* P. Hyac. Bayonne. Vie de sainte Catherine de Ricci, ch. 10, t. i ,
p. 175.
3 Jean de Sainte -Marie. Les vies et actions mémorables des saintes et
bienheureuses filles de Saint-Dominique, t. 1, 1. 3, c. 1, p. 762.
458 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
déterminées, pendant le carême ou la semaine sainte, par
exemple; ou bien à des jours fixes, comme le vendredi de
chaque semaine, tous les Vendredis saints, et en des cir
constances analogues qui rappellent les mystères douloureux
du Sauveur. Le plus souvent , les crises qui rouvrent ces
plaies et en font couler le sang n'ont lieu qu'à des intervalles
plus ou moins distancés et précis , soit que les empreintes
extérieures se maintiennent ou qu'elles s'effacent.
Sainte Jeanne 1 de la Croix reçut les stigmates le Vendredi
saint, et les garda jusqu'à la fête de l'Ascension de la même
année ; mais ils ne paraissaient que du vendredi au dimanche
matin, à l'heure de la résurrection ; hors ce temps, les mar
ques et les douleurs cessaient entièrement. La vénérable
Gertrude2 d'Oosten fut également honorée des plaies sacrées
du Sauveur dans la nuit du jeudi saint, et, au moins jusqu'à
l'Ascension de cette même année 1340, sept fois Je jour, aux
heures canoniales , il s'en échappa un sang d'une belle cou
leur rouge. Le concours nombreux qui venait troubler sa so
litude pour contempler ce prodige et qui effrayait son humi
lité, lui fit demander d'en être délivrée. Le Seigneur l'exauça;
le sang cessa de couler ; les empreintes seules demeurèrent
jusqu'à sa mort. Son amour lui fit redemander dans la suite
les traces sanglantes, mais sa prière demeura sans effet.
La bienheureuse Étiennette3 de Soncino avait ses plus
grands accès de douleur tous les vendredis de l'année et aux
deux fêtes de l'Invention et de l'Exaltation de la sainte Croix.
C'était le mercredi et le vendredi , et particulièrement pendant
1 Antoine d'AçA. Vie admirable de sainte Jeanne de la Croix , du Tiers-
Ordre de Saint-François, 1614, p. 149.
* BB. 6 jan., t. i, p. 351 , n. 20 : Haec devota virgo Gheertrudis de Oùs-
ten... susceperat ante diem Parasceves in nocte quinque vulnera Christi, de
quibus septies in die multis hebdomadis emanavit gratia sanguinis
rubicundi, vel ad minus usque ad Ascensionem Domini anno eodem et
ejusdem mcccxl.
3 Jean de Sainte - Marie. Vies et actions mémorables des saintes et
bienheureuses filles de Saint-Dominique, t. 1, 1. 3, c. ï, p. 704.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 459
toute la semaine sainte, que la bienheureuse Osanne1 de
Mantoue ressentait la douleur de ses stigmates, dont elle ne
cessait jamais d'ailleurs de souffrir. Elle avait obtenu de
Notre-Seigneur que ces blessures demeurassent invisibles à
tous ; elle seule les voyait ; mais, au moment de sa mort, elles
reparaîtront , et pendant des siècles sa chair incorruptible en
gardera la trace2.
IV. — La stigmatisation est tantôt simultanée et tantôt
successive. Saint François3 d'Assise reçut les cinq empreintes
le jour de l'Exaltation de la Croix, dans une rapide vision. La
bienheureuse Osanne4 de Mantoue obtint d'abord la couronne
d'épines , puis la plaie du cœur, et , un an après , celles des
pieds et des mains. Labienheureuse Hélène 3 de Hongrie reçut
le stigmate dela main droite le jour de saint François d'Assise,
qu'elle avait coutume d'honorer d'un culte spécial; et celui
de la main gauche, dans la fête des glorieux apôtres Pierre et
Paul , à l'heure de midi ; pour les stigmates des pieds et du
côté, on ne sait ni le jour ni l'heure où ils lui furent donnés.
V. — La forme des stigmates apparents varie suivant les
sujets. D'ordinaire, ils se produisent avec hémorragie , sinon
1 Fb. Sylvestre. BB. 18 jun., t. 24, p. 580, n. 105 : Horum stigmatum
dolor nulla intermissione Virginem excruciabat : Mercurii tamenet Veneris
die majorem in modum excrescebat. At, ea hebdomada qnam sanctam ap-
pellamus, usque adeo invalescebat , ut omnes ejus vires pessumdaret...
Latebaut praeterea baeo stigmata universos , sibi autem manifesta et aperta
erant, tanquam subtili et perspicuo velo contecti.
* Ibid., p. 557, n. 19 : Apparet in integro Beatae corpore vultus nullibi
laesus, apparent nudi pedes manusque, in iisque vestigia sacrorum stigmatum
clare conspiciuntur.
3 S. Bonaventure. Legend. S. Franc, c. 13, t. 14, p. 338.
4 Fr. Sylvestr. BB. 18 jun., t. 24, p. 579, n. 101-104: Tum ille, sesede
cœlo Osannae oilerens , coronam diris acerrismisque extructam sentibus
affert... Laeta admodum Osanna impetrato muneremulto majorem universo
suo potiundi optato spem concepit ; quippe Christum , qui eam vulnere la-
teris donarat, cetera quoque praebiturum putabat. Quare... cum crebras
et importunas preces pro impetrandis reliquis stigmatibus longo tempore
profudisset, una dierum quarto idus martias, anuo insequenti, etc.
5 Jean de Saihte-Marie. Les vies et actions mémorables des saintes et
bienheureuses filles de Saint-Dominique, t. 1,1. 3, c.l, p. 762.
460 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
d'une manière continue, du moins à l'heure des crises, prin
cipalement dans la région du cœur. Cependant, il n'est pas
rare que les empreintes ne soient accompagnées d'aucun
écoulement, ou seulement de simples exsudations aqueuses,
comme une sorte de rosée.
Aux pieds et aux mains , la configuration stigmatique est
très-variée. En saint François1 d'Assise et en plusieurs au
tres, c'étaient des excroissances charnues semblables à des
clous. D'autres fois, les pieds et les mains sont perforés
comme ils le furent en Notre-Seigneur, et la place des clous
s'accuse par un vide d'où le sang suinte, à des moments dé
terminés, avec plus ou moins d'abondance. En d'autres, c'est
une blessure sanguinolente , toujours sans suppuration ; ou
même une simple congestion sanguine, qui s'étend d'un côté
à l'autre des mains et des pieds , mais sans les perforer de
part en part. Cette plaie détermine tantôt une dépression et
tantôt un léger renflement, et revêt des formes et des cou
leurs diverses. Les stigmates de Jeanne2 de la Croix étaient
ronds, de la grandeur d'une petite pièce de monnaie (d'un
réal), frais et vermeils comme les roses. Ceux de la vénérable
Ida3 de Louvain étaient comme des cercles diversement nuan
cés, qui ressortaient en dedans et en dehors. En Jeanne-Ma
rie4 de la Croix « c'étaient des points bleus semés de taches de
sang , ressemblant à des têtes de clous , que recouvrait une
pellicule très-mince. Ils étaient grands comme un denier,
mais ils ne paraissaient qu'à la main gauche et au pied droit,
et seulement d'un côté, sans jamais saigner. » La bienheu-
1 S. Bonaventure. Legend. S. Franc.
2 Antoine d'AçA. Vie admirable de sainte Jeanne de la Croix , ch. 14 ,
p. 148.
3 Hugdes de Flore. BB. 13 april., t. 11, p. 162, n. 13: la locis znanuum
aut pedum , illis scilicet ubi jam manus pedesve Domini clavorum punctio-
nilms arcebantur, quasi circuli quidam diversi coloris, repraesentationes
quaedam stigmatum intrinsecus simul et extrinsecus excreveruot.
4 Bède Weber. Jeanne-Marie de la Croix, ch. 13, p. 368.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 461
reuse Marie-Françoise 1 des Cinq-Plaies avait les mains per
cées d'outre en outre; mais, à sa prière, ces plaies s'étaient
recouvertes d'une légère membrane, au travers de laquelle on
pouvait encore apercevoir l'ouverture intérieure.
Signalons dans la stigmatisation des pieds une particula
rité digne de remarque. Un grand nombre de stigmatisés
placent , pendant l'extase douloureuse qui renouvelle en eux
la scène du crucifiement, leurs pieds l'un sur l'autre, comme
s'ils étaient réunis par une transfixion unique. Peut-on infé
rer de cette attitude singulière que le Sauveur aurait eu, lui
aussi, les pieds superposés sur la croix par un seul et même
clou?
Cette question , purement historique 2, n'appartient point
1 P. Bernard Laviosa. Vie de la B. Marie-Françoise des Cinq-Plaies, ch. 17,
p. 89.
8 La tradition chrétienne est fort divisée sur ce point d'histoire. Les uns,
parmi lesquels Thomas Bertholin {de Cruce, Hyp. 1, § 5, p. 59 ), Bellarmin
[De septem Christi Verbis , Proœm.), Benoit XIV (De festis, 1. 1, c. 7, n. 87,
p. 89); de nos jours, M. l'abbé Martigny (Dict. des Antiquités chrét., mot
Crucifix, § 4), et M. Rohaut de Fleury [Mémoire sur les instruments de
la Passion, 1. 2, c. 1 , § 1), et la plupart des modernes veulent que les
pieds aient été transpercés chacun séparément , et ils s'appuient sur
la difficulté de réunir les deux par un seul clou sans briser les os, ce
qui contredirait la prophétie: Os non comminuetis ex eo (Joan. in, 36);
sur l'historique des quatre clous rapportés par sainte Hélène, sur l'autorité
de plusieurs Pères , enfin sur d'anciennes peintures qui représentent le Sau
veur fixé à la croix par quatre clous.
D'autres, comme saint Bonaventure [De Medit, vitœ Christi , c. 78, t. 12,
p. 606), et le célèbre To^tat {Paradox. 3, c. 10), croient que le crucifiement
se fit avec trois clous , deux pour les mains et un pour les deux pieds. Ils
invoquent eux aussi le témoignage des docteurs, la coutume des premiers
siècles chrétiens de représenter ainsi le Sauveur surla croix (Baronius, Annal.
anno 34, n. 118. — Anno 326, n. 52), coutume perpétuée de nos jours parmi
les Latins ; car chez les Grecs , l'usage est depuis longtemps de représenter le
Sauveur crucifié avec quatre clous. D'autres, enfin, demeurent indécis en face
de ces raisons contradictoires ; parmi ces derniers , citons D. Galmet ( Dict. de
laBible, mot Clous), Suarez [De Mijst. Christi, disp. 36, sect. 4, n. 7, p. 567)
qui regarde la solution comme impossible : In hacre nihil certi statuiposse
existimo; Juste-Lipse, dont le traité de la Croix est un monument d'éru
dition sur la matière, et qui conclut ainsi [De Cruce, 1. 2, c. 9, p. 48) l'é
tude de la question présente : Itaque si morem veterem vides , arbitrarium
fuit de clavis, et frustra litigamus. Si de Christo tamen quœritur, nescio, et
462 LEs pHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
à notre sujet; mais nous ne pouvons dissimuler qu'elle s'est
compliquée de difficultés parties de la mystique. Sainte Bri
gitte déclare à plusieurs reprises, dans ses RÉvÉLATIoNs",
avoir vu le Sauveur attaché à la croix avec quatre clous, deux
aux mains et deux aux pieds. D'autre part, plusieurs exta
tiques, en qui se reproduisent d'une manière vivante les
scènes de la Passion,superposent les pieds comme s'il n'y
avait qu'un seul clou pour les deux. Nous citerons en particu
lier sainte Marie-Madeleine* de Pazzi, Marie-Marguerite * des
Anges, la vénérable mère Agnès" de Langeac, sainte Cathe
rine * de Ricci. La bienheureuse Gerardesque" de Pise voit
Notre-Seigneur pendu à la croix les deux pieds réunis par un
seul clou. La bienheureuse Baptista Varani" entend, de la
bouche même du divin Crucifié, ces paroles : « J'ai été attaché
in dissensu Patrum non est meum arbitrari. Ainsi, d'après ce dernier
auteur, les anciens avaient coutume de crucifier les criminels avec trois ou
avec quatre clous indifféremment. Qu'en a-t-il été de Jésus-Christ ? le dis
sentiment des docteurs rend la difficulté à peu près insoluble.
1 Lib. 4, c. 70, p. 276: Ecce malleus et quatuor clavi acuti in promptu
sunt.(p. 272). Et pedes similiter ad foramina sua distenduntur. et. duo
bus clavis ad crucis stipitem per solidum os, sicut et manus erant, con
figuntur. - Lib. 7, c. 15, p. 551 : Junctos pedes affixerunt in cruce duobus
clavis.
2 VINC. PUCCINI. BB. 25 maii, t. 19, p. 226, n. 184 : Postea se extendit in
terra, in brachia sic porrexit ut appareret quod se aptaret supra crucem
Jesu et quod configeretur ei pes uterque. (Cf. CEPARI, ibid., p.296, n. 219.)
3 Vie de la mère Marie - Marguerite des Anges, religieuse carmélite et
fondatrice du couvent d'Oirschot, dans le Brabant hollandais. - 3e P.,
c. 24, p.344 : La plaie du pied droit correspondait à celle du pied gauche,
comme si un seul clou les eût simultanément percés.
* De LANTAGEs, Vie de la mère Agnès, 3e P., c. 18, t. 2, p. 305 : Elle fut
mise tout de son long sur une croix invisible, et pourtant très-dure, les
bras étendus, et les pieds posés l'un sur l'autre, et si bien attachés qu'il était
impossible de les séparer.
* HYAC. BAYoNNE. Vie de sainte Catherine de Ricci , c. 8, t. 1, p.146 : A
l'heure du crucifiement, elle. posait ses pieds l'un sur l'autre, tout comme
faisait Jésus quand on le clouait sur la croix.
* BB. 29 maii, t. 20, p. 173, n.56: Vidi Dominum Jesum Christum te
nentem pedes conjunctos, uti tenuit in cruce affixos.
" BB. 31 maii, t. 20, p. 486, n. 58 : Fui crucifixus in cruce tribus clavis;
et tu etiam totidem crucifigeris, videlicet paupertate, obedientia et cas
titate.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 463
par trois clous sur la croix, tu dois être crucifiée par autant
de clous, qui seront : la pauvreté, l'obéissance et la chas
teté. »
Enfin un dernier fait, non moins remarquable, est celui
des instruments de la Passion imprimés dans le cœur de la
bienheureuse Claire" de Montefalco, parmi lesquels il ne se
trouve que trois clous.
Que conclure de ces divergences?Ceci, du moins, que la
question en litige demeure dans le même état, et qu'il ne con
vient pas, pour la résoudre, d'opposer les unes aux autres ces
affirmations; elles ne prouvent, selon la sage remarque du
savant Papebroch*, ni pour ni contre. Doit-on, à cause de
leur désaccord, rejeter ces révélations? Pas davantage : les
unes et les autres sont dignes de respect; seulement, à raison
de leur incompatibilité, on est forcé de reconnaître qu'elles
ont dû se produire selon les idées préconçues des différents
sujets, et que la vision surnaturelle s'opère selon les disposi
tions préexistantes de la nature, Dieu intervenant, non pour
trancher les controverses oiseuses, mais dans le but de sancti
fier les âmes.
VI. - Le stigmate latéral ne présente pas moins de di
versité.
Quelquefois l'empreinte est superficielle, et les chairs ne
sont point ouvertes; mais, le plus souvent, c'est une bles
sure qui atteint le cœur et le transperce profondément, sinon
1 CoRNEL. CURTIUs, BB. 18 aug.,t. 37, p. 672, n. 46 et 47 : Pendebantibi
dem ex tribus nerviculis, quasi filis, tres claviculi.
2 BB. 25 maii, Parergon,t. 19,p. 245, n. 7: Egoin istis omnibus nullam
probare aut reprobare præ aliis intendo : unum dico, si ista omnia fuerint
acta, dicta, visa in vera ac supernaturali ecstasi (uti absque ipsarum par
tium gravi injuria nequit dubitari) profecto jam constat, ex ipsa sententia
rum tam contrariarum incompatibilitate, quod etiam talibus multum inter
veniat a natura, divinitus non impedita quo minus secundum præhabitas
species [Link] autem. Deus non etiam curavit aptare et corrigere ad
normam sibi notæ veritatis? Credo quia id nihil ad spiritualem fructum
miraculo illo intentum faciebat.
464 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
de part en part. En la vénérable Ida1 de Louvain, l'ouver
ture était si large et si avancée, que le souffle de la respira
tion, passant à travers, pénétrait jusqu'à la région du foie.
Outre que le sang est là plus près de sa source, et par consé
quent plus abondant, la profondeur de la plaie suffit à expli
quer pourquoi les hémorragies sont plus copieuses à ce
stigmate qu'à tous les autres. Parfois, au sang se mêle une
eau qui rappelle celle qui sortit du côté entr'ouvert de Jésus-
Christ.
Une diversité singulière se produit encore ici. Parfois c'est
le côté droit de la poitrine qui est ouvert, comme on le voit
en saint François2 d'Assise et en sainte Marie- Madeleine de
Pazzi 3, mais le plus souvent c'est le côté gauche , ainsi qu'il
arrive à sainte Catherine* de Sienne et à la plupart des stig
matisés. Le caractère essentiel de ce phénomène est l'em
preinte commémorative dans la région du cœur, et non la
reproduction absolument identique de la blessure que reçut Je
Sauveur sur la croix5. En supposant d'ailleurs qu'en Jésus-
1 Hugues de Flore. BB. 13 april., t. 11, p. 162, n. 14: Lateris etiam
aperturam tam hiantem et patulam... haec Cbristi passionis aemulatrix
et socia persensisse dicitur, quod in eodem, ad instar oblongi vulneris
pateracto, ad hepar usque proveniens, halitus per ipsa corporis interstitia
laberetur.
! S. Bonaventure. Leg. S. Franc, c. 13, p. 338 : Dextrum quoque latus,
quasi lancea transfixum , rubra cicatrice obductum erat.
3 V. Puccim. 25 maii, t. 19, p. 223, n. 172: Mittebat mihi certos radios
ad pedes, manus ac latus dextrum.
4 Raymond de Capoue. BB. 30 april., t. 12, p. 910, n. 195 : Tune ego :
Igitur non pervenit aliquis radiorum ad latus dextrum? At illa: Non, in-
quit, sed ad sinistnun directissime super cor meum.
6 Les auteurs ne s'accordent pas sur le côté atteint par la lance. La
plupart croient que ce fut le côté gauche , et ce sentiment , comme le re
marque Suarez (DeMyst. Christi, D. 41, s. 1, n. 3, p. 686), parait d'abord
le plus vraisemblable , pour celte raison que le soldat romain voulant s'as
surer de la mort du supplicié, c'est au cœur qu'il a dù frapper. D'autres
cependant, en graûd nombre, soutiennent que le coup fut porté au côté
droit, et ils s'appuient sur l'ancienne liturgie grecque (Martigny. Diet. des
Antiq. chrét., mot Lance), et sur d'autres monuments de la plus haute
antiquité, entre autres sur une médaille grecque dont Juste -Lipse (de
Cruce, p. 111), et Gretzer (de Observ. Eccl., c. 10) ont reproduit l'em
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 465
Christ la transfixion ait eu lieu au flanc droit , il est encore fa
cile d'expliquer comment les stigmatisés reçoivent l'empreinte
au flanc opposé ; il suffît d'admettre que le rayonnement qui
la produit s'opère en ligne directe, qu'il part du côté droit
du Sauveur pour aboutir au côté gauche du stigmatisé .
On a vu les autres stigmates se grouper autour du
stigmate latéral et les cinq plaies se réunir dans la région
du cœur comme pour n'en faire qu'une seule
VII. — On participe de plusieurs manières au couronne
ment d'épines. Quelquefois c'est par de violents maux de tête,
sans qu'il y ait aucune couronne extérieure ou invisible, ainsi
qu'on le raconte dela bienheureuse Emilie2 Bicchieri. D'autres
fois, ces douleurs sont causées par une couronne symbolique
que le Sauveur semble poser sur la tête dans une vision.
« Allant un jour à la sainte communion, écrit la bienheureuse
preinte; on y voit le Sauveur attaché à la croix, un soldat à droite, avec fa
lance, prêt à percer le flanc de la victime, et tout autour cette légende : Le
sang divin est la rançon du monde. Quelques Pères, parmi lesquels Eus-
tathe d'Antioche , saint Léon le Grand et Prudence, ont imaginé une double
blessure , l'une à droite, l'autre à gauche, supposition tout à fait gratuite,
invraisemblable , peu confirme au récit évangélique et à la tradition chré
tienne. Berti (Hist. évangel. Praelect. 40 , t. 1, p. 194), croit tout concilier
en admettant une large ouverture ."'étendant du côté droit au côté gauche
de la poitrine. Il est plus naturel de supposer, avec M. Rohault de Fleury
(Les instruments de la Passion, 1. 2, c. 6 , p. 273 ), que la lance en entrant
par la droite a percé le cœur de part en part et que sa pointe est sortie à
gauche sous le sein.
1 Tiioph. Raynaud. De stigmatismo sacro et profano, p. 232 : In vicinia
ante annos viginti , Paternis Cavarum oppido , m itrona S. Francisci tertia-
lia , sanctorum operum et omnium virtutum fœorina, post mortem piissime
obitam, cum ad sepulturam a piis sororibus ablueietur, deprehensa est
stigma habere in regione cordis; quod a Ivocati medici et chirurgi vires
naturae transcendere prunuutiarunt. Apparebant in eo uno stigmate quin-
que Christi vulnera ; ita disposita ut medium occuparet quasi rosa vernans
coloris purpurascentis ; quatuor vero alia ad mediam cicatricem, in oblongo
quadrangulo efformata viserentur.
2 Soeub Aiwe-Mechtide Fitaza. BB. App. ad 3 maii , t. 20 , p. 555 , n. 29 :
Iterum meditanti mysterium coronae spineae , accidit petere , ut hujus quo-
que tormenti participem se faceret ; Christus autem id oranti psr os [Link]
respondit quoi erat exaulienda. Tum, vero ab oratione surgens , taminten-
sum subito sensit capitis dolorem, ut triduo toto nequiverit de lecto surgere.
II 30
466 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Marguerite-Marie" parlant d'elle-même, la sainte hostie
me parut resplendissante comme un soleil dont je ne pouvais
supporter l'éclat; et Notre-Seigneur, au milieu, tenant une
couronne d'épines, me la mit sur la tête un peu après que
je l'eus reçu, en me disant : « Reçois, ma fille, cette cou
ronne en signe de celle qui te sera bientôt donnée par con
formité avec moi. » Je ne compris pas alors ce que cela
voulait dire; mais je le sus bientôt par les effets qui s'en
suivirent, savoir, deux terribles coups que je reçus par la
tête, en telle sorte qu'il me sembla avoir tout le tour de la
tête entouré de très-poignantes épines de douleurs, dont les
piqûres ne finiront qu'avec ma vie. »
Quand le stigmate est apparent, il consiste d'ordinaire en
un suintement de sang autour de la tête ou à la partie fron
tale, occasionné par une couronne réelle ou imaginaire,
visible ou voilée. Celle d'Anne-Catherine Emmerich paraît
avoir été véritable. « Elle la décrivait, dit le P. Schmoeger*,
comme composée de trois différentes tresses d'épines. L'une
des tresses provenait d'un arbuste épineux où elle voyait des
fleurs blanches avec des étamines jaunes; la seconde, d'un
arbuste qui avait des fleurs semblables, mais des feuilles
plus larges; la troisième lui paraissait comme d'églantier
sauvage. Souvent, dans l'ardeur de la prière, elle pressait
fortement cette couronne contre sa tête, et, chaque fois,
elle sentait les épiness'enfoncer plus profondément. Lorsque
dans le couvent les plaies commencèrent à saigner., une
des sœurs surprit une fois Anne-Catherine comme elle es
suyait le sang qui coulait de ses tempes, mais elle lui pro
mit le secret. »
La bienheureuse Christine* de Stommeln reçut pareille
1 Sa Vie écrite par elle-méme , p. 426.
* Vie d'Anne-Catherine Emmerich, t. 1, c. 11, p.152.
* PIERRE de DACIE. BB. 22 jun., t. 25, p. 269, n. 48 : Statim venit quasi
corona spinea per totum caput ejus, et imprimebatur ei, ita quod fluxit san
guis in faciem ejus, et in collum ejus.
-
LA STIGMATISATION : SES FORMES DlVERSES 467
ment une couronne invisible dont les épines, s'enfonçant par
toute sa tête, en faisaient couler des flots de sang qui se
répandaient sur sa face et le long de son cou.
Il arrive aussi qu'il se forme sur la tête,en guise d'épines,
une sorte de couronne dessinée avec la chair, comme les
stigmates protubérants des mains et des pieds. Lorsque,
en 1 618, la commission nommée par l'archevêque de Burgos
pour inspecter les stigmates de Jeanne" de Jésus-Marie, pro
céda à cet examen , ceux qui la composaient remarquèrent
tout autour de la tête de cette servante de Dieu, un cercle
large de plus d'un doigt, qui cédait sous la pression comme
s'il eût été enflé, formait une cannelure profonde d'un demi
doigt, et s'étendait, ainsiqu'en jugèrentles médecins, jusqu'à
la région osseuse. La vénérable mère Agnès* de Langeac avait
la tête « ceinte d'une couronne [Link] cercle avait un doigt
de saillie et les épines de couleur rouge qui en sortaient s'en
fonçaient dans la peau. » En Jeanne-Marie* de la Croix on voyait
autour de son front, entre peau et chair, un cercle d'un rouge
éclatant semblable à une couronne d'épines. Cette couronne
s'étendait parfois sur tout le front, le long des joues et jus
qu'à la nuque, et donnait à tout le visage une couleur livide.
Enfin ce sont encore des meurtrissures sanglantes, plus
ou moins multipliées. Marie-Dominique Lazzari* avait la tête
percée de plus de cinquante trous. La vénérable Ida * avait
comme une plaie vive autour de la tête, et, aux déchirures,
on croyait voir les épines dont le Sauveur fut couronné
par les sollats romains.
1 Cf. GöRREs, Mystique, l. 4, c. 15, t.2, p.221.
2 De LANTAGEs. Vie de la Vén. mère Agnès , 3 P., c. 13, t. 2, p.291.
3 BÈDE [Link]-Marie de la Croix , c. 18,p. 539.
4 ANToNio RICCARDI. Relation sur Marie-Dominique Lazzari, p. 125. -
Cf. LÉoN BoRÉ. Les Stigmatisées du Tyrol, 2e édit., 1846.
5 HUGUEs de FLoRE. BB. 13 apr., t. 11, p. 162, n. 15 : Capitis quoque cir
cumferentiam ex omni parte tam vehemens laesio comprimebat, ut nihil
minus quam spineam coronam portendere videretur, quæ, sanctissimo pas
sionis tempore, pungendo simul et cruentando caput Dominicum ambiebat.
468 p ES pHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
VIII. - Nous avons dit que la stigmatisation, considérée
dans sa généralité, embrassait tous les aspects de l'expiation
divine consommée au Calvaire. On a vu un grand nombre de
serviteurs et surtout de servantes de Dieu, subir, dans leur
succession douloureuse, les tourments du divin Crucifié, et
reproduire en eux, avec une vivacité touchante, les scènes de
sa Passion.
L'agonie s'est souvent renouvelée, et, plus d'une fois, avec
la sueur de sang. Lorsque la pensée de sainte Lutgarde " se
portait, durant ses ravissements, sur les douleurs de Jésus
Christ,illui semblait que le sang ruisselait de tout son corps.
Un prêtre qui entendit parler de ce prodige, voulant s'assurer
par lui-même qu'il était véritable, vint voir l'admirablevierge,
dans un temps où elle devait être occupée à méditer les dou
loureux mystères. Il la trouva appuyée contre un mur et plon
gée dans la [Link] face et ses mains, lesseules par
ties de son corps qui fussentà découvert, étaientinondées d'un
sang frais; des gouttes de sang coulaient aussi, comme des
perles de rosée, de ses cheveux. Il lui en coupafurtivement
une mèche, qu'il se mit à considérer à la lumière avec un reli
gieux étonnement; mais, dès que Lutgarde revint à elle, le
sang disparut et les cheveux que le pieux et indiscret visiteur
tenait à la main reprirent aussitôt leur couleur naturelle. On
raconte des faits semblables de la bienheureuse Christine * de
1 Th CANTIMPRÉ. BB. 16 jun.,t. 24, p.200, n. 23: Quoties rapta in spiritu,
passionis Dominicæ memor erat, videbatur ei quod essentialiter per totum
corpus sanguine perfusa ruberet. Hoc cum quidam religiosus presbyter
secretius audivisset, observans eam tempore opportuno, quo dubium non
erat secundum tempus Christi fore memorem passionis : aggressus est
illam videre : ubi acclinis ad parietem in contemplatione jacebat. Et ecce
vidit faciem ejus et manus, quæ tantum nudæ patebant, quasi recenti per
fusas sanguine relucere : cincinnos vero ejus, quasi guttis noctium, infusos
sanguine. Quod videns, clam forcipe partem illorum in partem tulit, et
ad lucem eos in manu ferens, cum supra modum attonitus miraretur,
pia Lutgarda de raptu contemplationis ad sensum forinsecus revertente,
cincinni quoque in manu stupentis ad colorem naturalem protinus rever
tuntur.
* PIERRE de DACIE. BB. 22 jun., t. 25, p. 269, n. 48.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 469
Stommeln, de sainte Marguerite1 de Cortone et de plusieurs
autres.
Les auteurs2 sont partagés sur la nature de ce phénomène.
Selon les uns, il est miraculeux; selon d'autres, il s'ex
plique naturellement par la violence de la tristesse intérieure.
Benoît XIV3 conclut de ce dernier sentiment, le plus commun
et le mieux motivé , que , dans les procès de canonisation ,
ces sortes de faits doivent être écartés comme ne remplissant
pas les conditions du miracle incontestable. Il serait difficile
cependant en certains cas de donner raison des circonstances
sans recourir au miracle.
IX. — La flagellation est rarement apparente. On en res
sent les douleurs sans marques extérieures autres qu'une fa
tigue extrême et une sorte de dislocation générale de tout le
corps. Plus d'une fois, cependant, les coups de fouet laissent
des traces manifestes ; la chair est déchirée ou devient livide
par le nombre des meurtrissures ; les mains et les bras gardent
l'empreinte des liens qui retiennent attaché. Après que la
bienheureuse Véronique4 de Binasco a subi ce tourment de
la main du démon, Notre-Seigneur la ravit en extase , lui dé
clare qu'il l'a fait participer à une des scènes les plus doulou
reuses de sa Passion , et la guérit de ses douleurs , en laissant
toutefois subsister les marques des coups sur son corps, qui
reste tout noir des suites de cette flagellation cruelle.
X. — La série des autres scènes de la Passion, avec les
1 F. Juncta. BB. 22 febr., t. 6, p. 307, n. 19.
2 Benoit XIV. De serv. Dei beatif., 1. 4, P.l, c. 25, n. 4-6, p. 189.
3 Ibid., n. 7, p. 190: Ex hoc eflkitur, ut, sialiquando ia evolvendis actis
servorum Dei sive beatorum, similia occurrant, haec a classe miraculorum
arcenda sint.
4 Isidore de Isolanis. BB. 13 jan., t. 2 , p. 180 , n. 20-22 : Aggrediens dae-
mon ferox, crudelibus verberuni ictibus affecit... et seminecem virginem
spiritus nequam reliquit... Veronica continuo ad superos rapitur. Asseruit
vero ad terrestrem regressa sedem, Salvatorem hac oratione se hortatum
fuisse...: Mysteria meae Passionis tibi nota effeci, etc. Ad corporis officia
rediens, sospes inventa est. Omnis dolor, omnisque aegritudo, divini aspectus
medicina recessit , totius corporis sola nigredine perseverante.
470 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
douleurs et les signes extérieurs correspondants , est souvent
représentée avec une Gdélité si expressive, que l'on croit assis
ter au déroulement de ce drame sanglant. La sœur Margue
rite du Saint -Sacrement, l'instigatrice de la dévotion à la
Sainte-Enfance , offre un admirable exemple de cette associa
tion à Jésus crucifié.
« L'application de Marguerite à la passion du Sauveur,
raconte un de ses biographes1, présentait les phénomènes les
plus extraordinaires; elle eut lieu, pour la première fois,
aux approches du carême de l'année 1632. Nous ne parle
rons que de celle-là... Marguerite fut d'abord transportée en
esprit au désert où Notre-Seigneur se prépara par le jeûne à
racheter les hommes. Comme lui, elle y passa également qua
rante jours, pendant lesquels elle ne sortit pas un instant de
son ravissement, et vécut sans prendre aucune nourriture...
Ces quarante jours étaient à peine écoulés, qu'elle fut, dans
un autre ravissement, transportée au jardin des Oliviers, où
Notre-Seigneur lui communiqua la tristesse de son âme di
vine, ses craintes, sa sueur de sang, son agonie, et les im
prima en elle, autant qu'elle fut capable de les supporter.
Pendant les deux premières heures , Marguerite demeura
le visage collé contre terre, versant des larmes avec tant
d'abondance, que toute la communauté en était vivement
émue. Elle se releva ensuite, se tint droite pendant un quart
d'heure, les yeux élevés au ciel, tremblante et paraissant fort
effrayée; après quoi elle se prosterna de nouveau. Insensi
blement, on vit son corps se courber et sa tête se pencher à
terre avec une indicible expression de terreur, jusqu'à ce que,
ne pouvant soutenir le spectacle déchirant de l'agonie et des
douleurs infinies de son Sauveur, elle retomba la face contre
terre, s' abandonnant à Dieu comme l'avait fait Jésus - Christ
pour porter sa croix et le fardeau des péchés du monde...
1 Louis de Cisseï. Vie de Marguerite du Saint-Sacrement , c. 11 , p. 127.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 471
« La nuit suivante, elle fut appliquée à l'impression
qu'éprouva Notre -Seigneur lorsque les Juifs l'arrêtèrent au
jardin des Oliviers et l'emmenèrent devant les juges. Au
moment où elle aperçut en esprit la troupe conduite par Ju
das, elle se leva, comme avait dû le faire Notre -Seigneur,
calme, sereine, avec un port plein de majesté, dans une paix
et une douceur surnaturelles. Peu d'instants après, ses mains
se fixèrent l'une sur l'autre, comme si elles eussent été liées
avec des cordes, dont les marques s'imprimèrent si forte
ment dans les chairs, que les sœurs apercevaient très-distinc
tement deux longues enflures , qui semblaient suivre toutes
les sinuosités de la corde et former deux espèces de bourre
lets, laissant entre eux le passage de la corde. Ses bras étaient
si rudement garrottés par ces liens invisibles , que plusieurs
sœurs essayèrent inutilement de les soulever. Toute la nuit se
passa pour Marguerite dans ce douloureux état. Tantôt elle
marchait péniblement, comme si elle eût été violemment traî
née; tantôt elle demeurait immobile, paraissant livrée à des
douleurs excessives.
« Le matin, ce ravissement fut suspendu pendant une
heure environ, après laquelle elle parut encore resserrée par
les liens invisibles dont nous avons parlé. Les meurtrissures
noires et livides, et l'enflure causée par les cordes augmentè
rent sensiblement; néaumoins sa figure, qu'elle tenait bais
sée, conservait une douceur et une majesté toutes célestes..
Marguerite passa une journée entière dans cet état. Sans
doute elle fut alors , comme Notre-Seigneur, livrée en esprit
aux coups et aux insultes du peuple excité par les prêtres de
Jérusalem ; car le soir son état était si pitoyable qu'elle faisait
mal à voir. Son visage, noir et flétri, était défiguré, comme
s'il eût reçu les coups les plus violents;, son front, si fort
enflé, qu'elle ne pouvait pouvait ouvrir les yeux. Elle avait le
nez écrasé , les lèvres déchirées ; le menton paraissait avoir
reçu les coups les plus violents, et sur cette partie de la figure
472 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
existait une tumeur noire et sanguinolente qui la déformait
complètement.
« Comme du visage du divin Sauveur, pendant sa passion,
on eût pu dire de celui de Marguerite qu'il n'avait plus ni
forme ni beauté; et cependant, d'après le témoignage de tou
tes les sœurs, sa figure, qui eût dû paraître hideuse, loin de
donner de l'horreur, demeurait admirable par la douceur et
la majesté inexplicables qu'elle conservait dans les supplices.
Au moment surtout où elle fut appliquée au supplice de la
flagellation , Marguerite parut revêtue d'une grâce surnatu
relle. Notre chère sœur alors se leva et se tint droite , immo-
bie; puis elle courba légèrement la tête et les épaules, et
croisa ses mains sur le dos , comme avait dû le faire JNotre-
Seigneur lorsqu'il fut attaché au poteau. Elle était à peine
depuis quelques secondes dans cette position , quand la puis
sance divine, laissant éclater tout à coup les effets de sa jus
tice, fit tomber sur l'humble victime une infinité de coups de
verges dont les marques s'imprimèrent de toutes parts sur
son corps meurtri et sillonné d'innombrables cicatrices. Mar
guerite , pendant ce supplice , ne releva qu'une fois la tète ,
qu'elle renversa sur ses épaules. La tristesse et le délaissement,
exprimés en ce moment par sa physionomie , parurent égaler
les souffrances de son corps.
« Elle fut ainsi appliquée pendant cinq heures à la partici
pation de la flagellation de Notre -Seigneur. Au bout de ces
cinq heures, le Fils de Dieu fit cesser le supplice de Margue
rite et la remit dans son état ordinaire, sans qu'elle conservât
aucune trace des coups qu'elle avait reçus. Mais ce repos fut
court; car elle ne sortait des impressions de quelques-unes des
scènes de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ que pour
en subir une autre.
« Quand elle fut appliquée au couronnement d'épines , son
corps fut ployé par une vertu secrète qui la fit asseoir sur un
siège. Son visage se pencha sur sa poitrine, et l'on entendit
LA. STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 473
une espèce de petit bruit, comme d'épines qui fussent entrées
violemment dans sa tête et qui laissèrent des traces nom
breuses sur son front , où l'on vit le sang suinter à travers une
grande quantité de piqûres rouges. En ce moment, on remar
qua en elle un violent frisson qui parcourut tous ses mem
bres ; et elle raconta depuis que, dans cet instant, son âme
fut remplie de tant d'amertume, qu'elle fût morte si Dieu ne
l'eût soutenue par sa puissance.
« Ce ne fut qu'après avoir partagé toutes les douleurs de
son Époux dans les différents états de sa passion, qu'elle fut
chargée de la croix et condamnée à gravir avec lui le Calvaire,
dans une suite de ravissements qui se succédèrent pendant
plusieurs jours. Les douleurs et les fatigues si cruelles qu'a
vait éprouvées Notre-Seigneur en montant au Calvaire étaient
trop vives pour que Marguerite pût les supporter avec conti
nuité ; aussi les ravissements pendant lesquels elle eut à por
ter le fardeau de la croix furent-ils beaucoup moins longs que
les précédents ; mais ils se renouvelaient à de fort courts in
tervalles, de telle sorte qu'on pourrait dire qu'une de ces
extases servait de préparation aux suivantes.
« Dès la première, la croix fut placée sur ses épaules, invi-
siblement , il est vrai , mais de telle sorte que les sœurs s'en
tenaient aussi assurées que si elles l'eussent vue de leurs pro
pres yeux. Courbée par le poids énorme de l'instrument du
supplice de son Sauveur, elle ne marchait qu'avec peine et
comme si on l'eût traînée violemment, élevant une main pour
soutenir ce pesant fardeau, dont la marque s'enfonçait sur ses
épaules fortement comprimées. Plusieurs fois, elle s'affaissa
sous ce poids et tomba défaillante, épuisée et hors d'état de se
relever sans le secours des sœurs.
« Lors du dernier de ces ravissements qui eut lieu le Ven
dredi saint et qui précéda peu l'heure à laquelle Notre-Sei
gneur rendit son âme à Dieu , soit que Marguerite fût plus
accablée , soit qu'elle fût pénétrée par un sentiment d'bumi
474 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
lité plus profond, elle ne marcha plus qu'à genoux, s'ap
puyantà terre avec une main, et tenant l'autre élevée pour
soutenir sa croix. Vers les trois heures, elle fut plus parti
culièrement appliquée à la contemplation de la mort du
Sauveur du monde. On la vit se prosterner contre terre, les
lèvres collées sur les pieds d'un crucifix qu'elle serrait avec
une admirable ferveur. Elle demeura trois heures dans cette
position, sans qu'il fût possible de l'en faire sortir. Pendant
ces trois heures, son âme fut accablée par les peines im
menses de son Époux et l'amertume où l'avaient plongé les
péchés des hommes. Insensiblement, son corps devint raide
et glacé comme celui d'un [Link] pieds et ses mains con
servèrent la position qu'ils avaient, sa tête seule s'inclina
un peu. Son visage pâle et défait avait un aspect cadavé
reux. Les Carmélites la crurent morte, et, se mettant à ge
noux autour d'elle, elles admirèrent la toute-puissance de
Dieu, qui, après avoir reproduit les grâces de son enfance,
puis les douleurs de sa passion dans leur sœur, l'appelait à
lui à l'heure où il avait rendu son dernier soupir pour le
salut du genre humain : mais Dieu destinait Marguerite à
d'autres souffrances, avait d'autres desseins sur elle et ne
l'appelait pas encore à la gloire qu'elle avait déjà si bien
méritée.
« Cet état d'assimilation à la mort du Sauveur dura en
viron un quart d'heure, après lequel Marguerite revint peu
àpeu à la vie, sans toutefois retrouver ses forces et sans que
son esprit pût se détacher de la vue des souffrances de son
divin Époux, jusqu'au saint jour de Pâques, où, après la
communion, elle fut, comme elle l'avait été tant de fois déjà,
surnaturellement guérie, rétablie dans la plénitude de ses
forces, et vit instantanément disparaître toutes les traces de
ses souffrances. Le jour de Pâques elle assista à la fête
solennelle qui se célèbre ce jour-là au ciel..
« Cette application aux douleurs de la passion de Jésus
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 475
Christ et aux fêtes de sa résurrection se renouvela plusieurs
fois, aux approches de la semaine sainte. Comme la première
fois elle se terminait le saint jour de Pâques, où, pour ré
compense de sa fidélité, Marguerite recevait toujours un
surcroît de grâces nouvelles. »
En sainte Catherine de Ricci, cette mise en scène de la
Passion se renouvelait toutes les semaines, et cela pendant
douze années consécutives. Nous regrettons de ne pouvoir
reproduire intégralement la série de ces représentations mer
veilleuses. Citons seulement une page où son récent histo
rien 1 résume les attitudes variées et successives que prenait
la sainte pendant cette admirable compassion.
« Dans cette extase, comme dans toutes les autres, son
visage apparaissait avec une splendeur surhumaine et un
caractère de majesté qui n'appartient qu'aux anges, inspi
rant à tous ceux qui la voyaient un respect profond et un
vif attrait pour les choses de Dieu. Mais tandis que dans les
extases ordinaires elle demeurait privée de l'usage de ses
sens, le corps immobile et les yeux fixes, ne trahissant ses
émotions que par la couleur de son visage qui pâlissait ou
rougissait selon les sentiments qui agitaient son âme ; dans
l'extase de la Passion , par une exception merveilleuse , son
corps sortait de son immobilité pour se conformer aux gestes,
aux attitudes, aux mouvements divers du corps de Jésus-
Christ dans le cours de ses douleurs. Elle présentait ses mains,
comme lui, quand on le chargeait de lieus, quand on l'atta
chait à la colonne de la flagellation , et reproduisait tous les
mouvements qu'elle lui voyait accomplir sous les coups dont
on l'accablait. Pendant le couronnement d'épines, elle portait
doucement sa tête tantôt sur une épaule et tantôt sur l'autre ,
selon que les exécuteurs poussaient celle de Jésus à droite ou
à gauche. A l'heure du crucifiement, elle étendait sa main
1 P. Hïac. Bayonne. Vie de sainte Catherine de Ricci, ch. 8, t. 1,
p. 145.
476 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
droite , puis sa main gauche , puis enfin posait ses pieds l'un
sur l'autre, tout comme faisait Jésus quand on le clouait à
la croix. Et toutes ces attitudes, tous ces mouvements, elle
les accomplissait avec tant de modestie et une si douce gra
vité, qu'elle faisait penser tout naturellement à la douceur
ineffable de cet agneau dont parle Isaïe, qui offre sans
murmure ses membres à la main qui le dépouille , et sa tête
au couteau qui lui arrache la vie. »
Nous voudrions pouvoir reproduire en détail tout ce
qu'on raconte de ces images vivantes de Jésus crucifié : de
sainte Marie-Madeleine de Pazzi 1, de sainte Colette 9, de la
bienheureuse Madeleine3 de Panateri, de la vénérable mère
Agnès4, et d'une infinité d'aulres; mais nous devons nous
borner.
XI. — Les formations plastiques de la croix et des autres
signes ou instruments de la Passion se rattachent naturelle
ment à la question des empreintes stigmatiques.
Ces sortes de phénomènes reviennent fréquemment dans
l'histoire de la Mystique et se produisent de diverses ma
nières.
Parfois c'est au dehors, en plein visage, sur la poitrine,
que ces signes sont gravés. Le frère Pacifique aperçut un
jour sur le front du séraphique François5 d'Assise la lettre T,
ou une grande croix, nuancée de couleurs diverses et répan
dant sur la face du saint, un admirable éclat. En M. Olier,
cette marque fut permanente dans les dernières années de
sa vie : « Un de ses enfants spirituels (M. de la Pérouse) ,
a souvent raconté que, malgré le soin qu'avait le serviteur
i V. Puccini. BB. 23 maii, t. 19, p. 222, n. 167 et seq.
' Ét. de Jutmns. BB. 6 mart., t. 7, p. 560, n. 94 et seq.
3 BB. Auctarium ad diem 14 oct., t. 60, p. 174*, n. 3.
4 De Lantages. Vie de la mère Agnès , 3 P., c. 13, t. 2, p. 283 et suiv.
5 S. Bonavent. Leg. S. Francise, c. 4 , p. 306 : Hic postmodum in omni
sanctitate proficiens..., meruit iteiato magnum Thau in fronte Francisci
videre, quod, colorum veritate distinctum, faciem ipsius miro veuustabat
ornatu.
LA. STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 477
de Dieu de cacher cette faveur, ne découvrant jamais son
front pendant tout le temps que ses dernières infirmités l'a
vaient retenu dans sa chambre, on s'en était néaumoins
aperçu plusieurs fois. Comme il lui parlait lui-même avec
beaucoup de familiarité, et qu'il lui tenait souvent compa
gnie, il remarqua qu'une des branches de cette croix, de
couleur rouge, et qui s'élevait du milieu d'un cœur comme
enflammé , n'était presque pas formée : « Mon Père, lui dit-
il, votre croix n'a qu'un travers. — Mon enfant, répondit
M. Olier, c'est que ma croix n'est pas achevée , » voulant
dire qu'il avait encore beaucoup à souffrir. » Mais , après sa
mort , la croix apparut entière , et tout le monde put la
voir peinte en traits fort sensibles sur son front1.
Anne -Catherine Emmerich* avait plusieurs croix visible
ment dessinées sur sa poitrine. La bienheureuse Christine
de' Stommeln3 avait eu cette partie de son corps cruellement
déchirée en trois endroits par les démons. A la place de
ces plaies , il se forma trois croix , merveilleuses par leur
éclat, leur forme et les inscriptions dont elles étaient en
trelacées.
XII. — Plus souvent encore , c'est à l'intérieur même du
cœur que s'impriment ces signes symboliques de la com
passion douloureuse envers le Sauveur crucifié. Nous avons
déjà parlé des instruments de la Passion découverts , après
sa mort, dans le cœur de la bienheureuse Claire de Monte-
falco; mais il convient d'exposer ici le fait dans son en
semble. Durant une extase qui survint à la bienheureuse
dans sa dernière maladie , le démon osa lui apparaître , re
doublant ses menaces à cette heure suprême; mais elle, l'in
terpella vivement, et, par les accents de sa foi, le contraignit
1 M. Faillon, Vie de M. Olier, 3° P., 1. 9, n. 37, t. 3, p. 480.
2 P. Schmoegeb. Vie d'Anne-Catherine Emmerich, c. 17, t. 1, p. 274.
3 Piebre de Dacie. BB. 22 jun., t. 25, p. 303, n. 33. Tria illa loca quae
prius a daemonibus ungulis transfigebantur, tribus crucibus mirifici coloris,
cum dispositione et circumscriptura mirabili signabantur.
478 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
à prendre la fuite. Une des sœurs qui étaient auprès d'elle ,
craignant que ces obsessions ne lui inspirassent quelque
trouble , s'approcha et fit sur la malade le signe de la croix.
Claire , sortant aussitôt de son ravissement : « Soyez saDS
crainte, ma fille, lui dit-elle, car je porte imprimée dans
mon cœur la croix avec le Christ. » Et, s'adressant à une
autre religieuse, elle lui dit : « Si vous cherchez la croix de
Jésus, prenez mon cœur; vous y trouverez ce divin Cru
cifié1. »
Ces paroles donnèrent l'éveil, et dès que la sainte eut
rendu le dernier soupir, il ne fut plus question que d'ex
traire et d'inspecter son cœur pour voir s'il ne contiendrait
pas quelque marque spéciale de la croix de Jésus-Christ2.
Une des sœurs lui ouvrit le thorax et en retira le cœur qui
était gros comme la tête d'un enfant. Après des hésitations
et des prières , il fut résolu qu'on procéderait à l'autopsie de
cet organe , et la sœur Françoise , désignée pour cette opé
ration, prit le cœur entre ses mains et, avec un rasoir, le
divisa en deux, non sans avoir versé beaucoup de larmes.
Les religieuses, rangées en cercle un cierge à la main, con
templent alors le plus étonnant spectacle ; elles voient, repré
sentés par des signes merveilleux, les mystères de la passion
de Jésus-Christ3.
1 Mosc. BB. 18 aug., t. 37, p. 684, n, 44: Id cum audisset una ex so-
roribus, timens ne fallacias daemonis formidasset accessit crucisque eam
signo munivit. Cui Clara, non secus ac si somno expergisceretur : Non est,
inquit , quod de me dubites , fllia ; crucem enim cum Christo gero in corde
meo impressam. Quin et alteri moniali dixit : Si Christi crucem quaeris,
accipe cor meum , in quo Christum crucifixum reperies.
2 Ibid., p. 685, n. 48: Maturo igitur adhibito concilie-, quidnam de eo
corpore agendum, quasi cœlitus admonitae, in eam spem deveniunt fore,
ut, si ex illius corpore pracordia extrahantur occulta, Dominical passionis
mysteria quae vivens auimo semper volutabat, intueri liceat.
3 Ibid., n. 48-49 : Corpus aperiunt : ibi puerilis instar capitis cor inve-
niunt... ; hoc exercuit ministerium una ex monialibus... Absolutis pre-
cibus, communi omnes suffragio cor esse dividendum statuerent. Die
igitur decima octava mensis Augnsti, Francisca monialis, cui id munus
erat delatum, cor illud manu tenens, profusis prius lacrymis..., no
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 479
Sur le côté droit du cœur, apparaissait l'image du Sauveur
crucifié, ayant un peu plus de longueur que n'en mesure un
pouce de femme; il avait les bras étendus et un peu élevés,
la tête penchée en avant. Le côté droit était ouvert, et il s'en
échappait du sang en abondance; et, au côté gauche, on
voyait un linge taché de gouttelettes de sang. Aux pieds,
vers la droite, un cercle, composé de petites fibres, dessinait
la couronne hérissée d'épines avec des pointes acérées. Plus
haut, pendaient, suspendus à trois fibres, trois clous pointus,
noirs et plus durs au toucher que la chair. Au-dessous, était
la lance, dont la pointe, aiguë et de la couleur du fer, était
dirigée vers le côté droit, comme si elle sortait de la blessure.
On apercevait encore, jointe à d'autres fibres, une masse
informe de couleur rouge que l'on prit pour l'éponge.
Sur la partie gauche du cœur, paraissait un fouet avec
cinq fibres flexibles dont chacune avait plusieurs nœuds,
toutes teintes d'un sang noir, séparées de la chair et atta
chées à un manche qui ressemblait à du bois et se terminait
par une petite lanière destinée à le suspendre. Entre l'ex
trémité des cordes du fouet et la couronne d'épines, était
la colonne, entourée de cordes d'une couleur de sang. Tous
ces signes qui rappelaient la passion du Seigneur, quoique
formés de la substance de la chair, avaient la dureté et la
couleur des instruments qu'ils représentaient. Quelques-uns
furent envoyés au pape Jean XXII, comme pièces authen
tiques pour le procès de canonisation; les autres furent con
servés dans le tombeau de la servante de Dieu, où on peut
les voir encore". Ce qui ajoute au prodige, c'est que, dans
la dissection du cœur qui se fit avec le fer et par des mains
vacula in duas partes secat.; illico omnes, ut avide rei eventum ex
pectarant, cereos manu gestare diligenterque omnia inquirere: neque spes
eas fefellit; cruciatus enim Christi et admirabilia mysteria oculis vi
derunt.
* Mosc. BB. 18 aug., t. 37, p. 685, n. 50-51. In parte cordis dextera,
Jesu Christi crucifixiimago magnitudine muliebris pollicis, licet aliquando
480 LEs pHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
inexpérimentées, ainsi que nous l'avons dit, ces images
furent mises à découvert sans qu'aucune subît la moindre
altération.
Ces stigmatisations plastiques qui ont rapport au cruci
fiement sont fréquentes et [Link]ôt c'est un crucifix
ou une simple croix, tantôt un clou ou tout autre signe de
la Passion. Nous nous bornons à signaler ces faits par leur
caractère principal, sans entrer dans des détails circonstan
ciés qui forceraient à des répétitions. Mais c'est ici le lieu
de mentionner les incrustations et inscriptions du même
genre ayant un autre objet que les souffrances de la Croix.
Quelques récits feront entendre en quoi elles consistent.
La bienheureuse Marguerite " de Tiferne avait souvent dit
longior, extenta tenens brachia, aliquantulum sublata, caput extra humeros
declive et deflexum. Pars dextra corporis in qua vulnus situm est, lividum
colorem gerebat, sanguine confecta. In sinistra vero, vidisses sindonem mi
nutis sanguinis guttulis aspersam. Vulnus in latere multo Cruore mana
bat. Inh ac eadem parte, circulus e nerviculis confectus spineam delineabat
coronam, quæ hirsutis spinis tortuosisque constabat aculeis : ibidem tres
nerviculi,veluti tria fila, in una parte pendebant, in quorum extremo de
vincti pendebant ferrei clavi, cuspidis acutæ, nigri, tactu duniores carne.;
sub quorum loco clavorum alteraderat nerviculus lanceam designans, cujus
erat cuspis acuta sane, coloris ferruginei et duritiei, etc.; erat idem a su
perficie erectus ac si ex suo latere cuspis exiret. Fuit itidem hac in parte
nerviculorum confusa quaedam congeries, rubei coloris, cujus forma incerta
erat ;illam autem in arundine spongiam interpretabantur. - In sinistra
parte cordis erat flagellum ex quinque flexis nerviculis nodisque pluribus re
vinctum ; pendens particula carnis mollis gracilisque ceterum , quo flagellum
suspenditur, referebat : post eam manica carnea, sed ligno similis, seque
batur; eodemque modo funiculi erant atro sanguine tincti, et a carne elati
et separati : quæ omnia vel hodie in ipsius Claræ sepulchro ostenduntur.
Prope erat alter nerviculus, qui columnam rectam flexis et exiguis funiculis
circumseptam notabat. Hæc omnia, discerpto corde , integra remanserunt.
1 J. BB. 13 apr., t. 11, p. 191, n. 7: Nonnulli ex fratribus memoria
retinentes B. Margaritam, dum in humanis ageret, cuna suis domesticis
sæpius repetere solitam esse pretiosum thesaurum in corde gestare; capti
desiderio cor inspiciendi., humata repetunt exta, et corinter sepulta viscera
quæritantes,intestinum a quo cor ipsum dependet incidunt; tresque statim
lapides, quasi sculpti globi, mespilorum magnitudine, mirabiliter erum
punt : in quibus imagunculæ quædam, Christi nativitatem cum B. Virgine
ac præsepe, necnon S. Josephum cum alba columba repræsentantes,inspi
ciebantur.
_ - - - - -- -----------------
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 481
de son vivant qu'elle portait un trésor dans son cœur. Après
sa mort on ouvrit donc ce cœur, et l'on y trouva trois pierres
arrondies, de la grosseur d'une nèfle, sur lesquelles était
gravée une petite image représentant la scène de la nativité
du Sauveur : on y voyait la crèche, le divin Enfant et la
Bienheureuse Vierge sa mère, saint Joseph et une blanche
colombe.
Un papillon merveilleux décrit sur les habits de sainte
Rose* de Lima, vers la région du cœur, l'image parfaite d'un
cœur, qui fut aperçue et remarquée par plusieurs jeunes
filles qui travaillaient avec la sainte.
Le bienheureux Henri Suso* avait inscrit sur sa poitrine ,
en traits sanglants, le nom de Jésus. Ces blessures finirent
par se cicatriser, et le nom béni resta imprimé jusqu'à sa
mort sur sa chair en lettres longues comme l'articulation du
petit doigt. Quand il lui survenait quelque épreuve, il re
gardait ce signe de l'amour, et il sentait son âme fortifiée.
Un jour qu'il se reposait dans sa cellule, la tête appuyée
sur un volume de la vie des Pères, il fut saisi par l'extase,
et il vit s'échapper de son sein une abondante lumière qui
resplendissait autour d'une croix d'or toute garnie de
pierres précieuses, sur lesquelles était gravé avec un art
admirable le nom de Jésus. En vain tâchait-il de voiler
1 L. HANSEN. BB., 26 aug. at. 39, p. 927, n. 133 : Expleto opere, disparuit,
et ecce cordis effigiem plene ac scitissime formatum in veste Rosæ, quam a
papilione ibi depictam relictamque conspicue observarunt puellæ quotquot
in eodem conclavi laborabant.
2 LAURENT SURIUs. BB. 25 jan., t. 3, p. 270, n. 13: Ad mortem usque tulit
, hoc nomen in suo pectore. Si quid postmodum adversi illi accidisset, hoc
amoris signum contuebatur et levius ferebat. In cubieulo residebat in sede
sua, capitique cervicalis loco supposuit librum qui vitas Patrum inscribi
tur. Passus est autem mentis excessum, videbaturque ipsi quippiam lumi
nis ex ejus corde emergere, respiciensque vidit in suo corde crucem auream
multis gemmis intertextam, in quibus miro decore nomen Jesu luculenter
apparebat. Mox cucullo cor suum operiens, splendorem illum mirificum
premere nitebatur, ne quis eum [Link] vero ferventes illi radii,
mirum in modum flagrabant, adeo ut nulla ratione efficacissimam illorum
vim et splendorem celare posset.
II 31
482 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
avec ses habits ce rayonnement qui débordait de sa poitrine;
mais plus il faisait d'efforts, plus ce foyer lumineux deve
nait intense et l'inondait de ses flots.
La veille de l'Annonciation, le 24 mars de l'an 1585,
sainte Marie-Madeleine" de Pazzi méditait le mystère du
Verbe incarné. En étant venue à ces paroles de saint Jean :
« Et le Verbe s'est fait chair, Et Verbum caro factum est, »
elle fut ravie dans une extase sublime qui dura depuis dix
heures du soirjusqu'au lendemain à trois heures de l'après
midi. Tout ce qui jaillit de cette sainte âme, pendant ce
transport, en admiration, en amour, en louange, ne peut
se décrire. Tandis qu'elle exhalait en paroles enflammées
les ardeurs qui la consumaient, saint Augustin vint se
mêler à sa vision; ne pouvant plus parler sensiblement, elle
portait ses mains et ses bras sur son cœur, et de ses re
gards, elle suppliait le saint Docteur d'y inscrire ces pa
roles sacrées : Verbum caro factum est; enfin, dans son im
patience retrouvant la voix, elle disait : « Voici mon sang,
c'est l'encre pour écrire; que tardez-vous, ô Augustin ?»
Bientôt après, on l'entendit s'écrier en se tournant vers le
saint : « Vous venez d'écrire la sublimité du Verbe dans
l'humilité de ma chair ! » L'inscription tant désirée était
en effet accomplie : le mot Verbum était écrit en lettres
d'or, et le reste en lettres de sang; elle-même indiquait le
sens du mystère: l'or exprimait la divinité, et le sang l'hu
manité de Jésus-Christ. Pour lui donner la certitude que
1 V. PUCCINI. BB. 25 maii,t. 19, p. 221, n. 161-164 : Juxta haec : Verbum
caro factum est, subito in ecstasim rapta fuit. Manibus ac brachiis desi
gnabat locum cordis ut S. Augustinus, qui sibi apparuerat, inscriberet ei
desiderata sibi verba. Quare ad eum conversa dixit : Sanguis, id est atra
mentarium, apertus est, ne tardes, o Augustine. Postea ad S. Augus
tinum se vertens, dixit : Tu scripsisti sublimitatem Verbiin mea humilitate.
Vox Verbum scripta ab eo sit litteris aureis; et litteris sanguineis caro factum
est ; idque non sine mysterio, quia, sicut aiebat, aurum denotabat divini
tatem, sanguis humanitatem Christi. Præterea ex eodem Sancto intellexit
quod, in signum quod vere haberet scripta in corde verba ista, semper habi
tura esset coram se memoriam magni mysterii Verbi incarnati.
LA STIGMATISATION : SES FORMES DIVERSES 483
l'inscription était réelle, saint Augustin l'assura qu'elle ne
cesserait jamais, jusqu'à la fin de sa vie, d'avoir présente
à son esprit la pensée de ce grand mystère, ce qui eut lieu
en effet.
Tels sont les aspects divers que présente la stigmatisation ;
il nous reste à étudier les causes d'où procèdent ces phéno
mènes étranges ; ce sera l'objet du chapitre suivant. En ter
minant celui-ci, remarquons qu'à ces blessures extérieures,
à ces marques symboliques sur le corps, correspondent
dans l'âme des impressions intimes, et qu'entre les em
preintes du dedans et celles du dehors, il existe ce rapport
inverse que plus celles-ci sont crucifiantes et douloureuses ,
plus celles-là sont délicieuses et enivrantes1. Nous avons
déjà constaté ce prodige de l'enivrement dans la douleur,
quand nous parlions des blessures et des plaies de l'amour.
1 Scaramelli , Diret. myst. Tr. 3 , c. 27, n. 262 , p. 239 : Quando la ferita
di amore passa a far piaga nel corpo , finchè questa sta aperta e dà dolore
aile membra , quella dà diletto allo spirito , e continua sempre un dolce
tormento ed un soave martirio.
CHAPITRE XXV
LES SOUFFRANCES MYSTIQUES
LA STIGMATISATION
LES CAUSES ET LES SUJETS
Interprétation rationaliste. — Elle est gratuite et en désaccord avec les
faits. — La manière dont s'opère la stigmatisation contredit ég-alement
l'explication du rationalisme. — Les deux stigmatisés les plus célèbres:
saint François d'Assise et sainte Catherine de Sienne. — Sujets de la
stigmatisation: la perfection qu'elle requiert. — Nombre des stigmatisés.
I. — C'est un fait d'expérience que la stigmatisation se
produit habituellement dans la méditation profonde et amou
reuse des souffrances du Sauveur. Plusieurs ont cru pouvoir
en conclure que cette association et ces ressemblances avec
Jésus-Christ crucifié sont le fruit de l'imagination exaltée par
les mystères de la croix. Selon Benoît XIV, François Pétrar
que et d'autres encore ont imputé à cette cause l'impression
visible des stigmates que reçut saint François d'Assise, et
Pomponace2, d'accord avec l'aristotélicien et le musulman
Avicenne , attribuait à cette faculté le pouvoir de transformer
1 De servor. Dei beatif. 1. 4 , P. 1 , c. 33 , n. 19 ; Synopsis ab Emm. de
AzEvEDo,p. 279. Imaginationi quoque Franciscus Petrarca aliique stigmatum
impressionem in S. Francisci corpore adscribunt , quos tamen fuse praeter
alios Bartholomaeus de Pisis , ord. Minorum , redarguit.
5 Ibid., n. 11. Avicenna eam esse imaginationis vim opinatur, ut alie-
num corpus transmutari possit... Huic sententiae adhaesit Poruponatius, etc.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 48b
même les corps étrangers, à plus forte raison celui d'affecter
le corps propre que l'âme anime. Cette interprétation ne pou
vait manquer de plaire aux rationalistes , uniquement parce
qu'ils suppriment le surnaturel dans une des situations où il
éclate avec le plus d'évidence. Nous discuterons les négations
et les explications de l'incrédulité à l'endroit où nous traite
rons explicitement des causes auxquelles sont imputables les
faits de l'ordre mystique; mais nous devons signaler ici,
pour la combattre, la manière dont l'illustre Gorres entend la
stigmatisation.
Ce savant auteur, qui défigure trop souvent le surnaturel
des faits par les interprétations auxquelles il les soumet,
semble avoir particulièrement cédé à son penchant dans la
question qui nous occupe , où il tente d'expliquer ces bles
sures prodigieuses d'une façon de tout point conforme au
procédé rationaliste. Selon lui1, l'âme reçoit d'abord l'em
preinte des plaies sacrées dans les ardeurs de la contempla
tion, et, à son tour, par la vertu plastique qu'elle exerce sur
le corps , l'âme lui imprime ces plaies selon le modèle divin
qui lui apparaît dans ses visions. Les correctifs par lesquels
l'auteur s'efforce de tempérer sa théorie , ne suffisent pas à
l'excuser du reproche de naturalisme.
« Une condition indispensable pour recevoir les stigmates,
écrit-il2, c'est une immense compassion pour les souffrances
du Sauveur. L'âme , contemplant la passion de cet Homme
de douleur, reçoit son empreinte. Elle est comme environnée
d'un océan d'amertume et semble se dissoudre dans une
ineffable tristesse. Or, il est dans la nature du sentiment de
la compassion de transporter hors de soi celui qui l'éprouve ,
de le dépouiller de soi-même, pour le revêtir en quelque sorte
de celui qu'il aime et pour graver en lui son image... Eni
vrée de ce vin brûlant qu'elle boit aux plaies du Sauveur,
1 Mystique divine, 1. 4, ch. 17, t. 2, p. 232.
» Jbid., p. 233.
486 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
l'âme n'a de repos que lorsqu'elle voit sur son propre corps
l'image et l'empreinte de ses souffrances , et qu'elle se trouve
ainsi toute transformée en lui. Lorsqu'elle a conçu ce désir
avec pleine réflexion et qu'elle l'a exprimé avec une liberté
parfaite, elle obtient quelquefois , par une faveur spéciale de
Dieu , ce qu'elle demande, et elle reçoit dans son corps l'em
preinte des plaies sacrées du Sauveur. C'est, en effet, dans le
corps que doit s'accomplir cette transformation de l'homme
en Notre-Seigneur; car c'est le spectacle des souffrances ma
térielles de Jésus- Christ qui excite dans l'âme cette tendre
compassion, et c'est après des douleurs physiques qu'elle
soupire. Le rapport qui s'établit en ces circonstances entre
l'homme et son Rédempteur va du corps de celui-ci au corps
du premier, et opère en lui une transformation matérielle et
sensible. »
Ces premières explications n'offrent rien qu'on ne puisse
absolument admettre , avec cette réserve cependant que la
plupart des âmes qui ont reçu les stigmates ne les ont point
demandés. Mais, après avoir professé, ainsi que nous venons
de l'entendre , que la stigmatisation externe est une faveur
spéciale de Dieu, le docte écrivain allemand s'attache à dé
montrer qu'elle est une conséquence naturelle de la stigma
tisation intérieure.
« L'âme, principe de la vie, continue-t-il1, ne peut rece
voir aucune empreinte sans que celle-ci se reproduise dans le
corps qu'elle anime; car elle est éminemment plastique; et,
tant que dure cette vie, elle est unie au corps par des liens si
intimes, qu'il ne peut rien se passer en elle qui ne se reflète
en lui. C'est d'après cette loi qu'elle s'est elle-même en quel
que sorte construit son propre corps , et que toute modifica
tion qui se produit en elle-même amène dans le corps une
métamorphose semblable. Si donc l'âme, par suite de la com-
1 Mystique divine, 1. 4, ch. 17, t. 2, p. 234.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 487
passion qu'elle éprouve à la vue des souffrances du Sauveur,
en reçoit l'empreinte, l'acte qui l'assimile ainsi à l'objet de ses
affections se reflète aussitôt au dehors, et le corps prend part,
lui aussi, à sa manière, à cette assimilation merveilleuse;
c'est ainsi que se produit le phénomène de la stigmatisation.»
Nous passons sous silence la théorie physiologique sur
laquelle on essaie d'étayer ces interprétations. Ce que nous
avons cité suffît pour établir qu'elle supprime le surnaturel
de la stigmatisation ; il nous reste à démontrer qu'elle est
entièrement erronée.
II. — On prétend que la condition pour recevoir les stig
mates est la compassion pour les souffrances du Sauveur. Que
telle soit la condition ordinaire , on ne saurait le mettre en
doute ; que cette condition soit indispensable, il est très-per
mis de le contester, et le fait suivant, dont nous empruntons
le récit à Gôrres 1 lui-même, en est la preuve.
« Angèle de la Paix, à l'âge de neuf ans, était entrée dans
une église avec une de ses amies. Là, elles se séparèrent, et
Angèle alla s'agenouiller seule dans la chapelle de Saint-
François pour prier. Voyant les stigmates du saint, elle se
mit, dans sa simplicité d'enfant, à lui parler comme s'il eût
vécu. « Mon Père, lui dit-elle, qui vous a fait ces blessures?
Elles me font mal, et je veux vous les guérir, si vous me le
permettez. — Ce ne sont pas des blessures, lui dit le saint,
mais des joyaux. — Comment, des joyaux! répondit la petite;
ils saignent. — Non, répliqua la voix, ce sont des joyaux;
et, si tu le veux , je te montrerai comment je les ai reçus. —
Je le veux bien, mon Père, » dit Angèle. Et au même instant
la voûte de la chapelle parut s'ouvrir, et le saint lui fit signe
de lever les yeux. Elle le fit et vit Notre -Seigneur sous la
forme d'un enfant, les bras étendus en croix, tandis qu'elle
était elle-même environnée d'une grande lumière. L'appari-
1 Mystique divine , 1. 4, t. 2, ch. 16, p. 228.
488 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
tion vint à elle et lui imprima les stigmates ; ce qui lui causa
une si grande douleur, qu'elle tomba par terre comme morte,
en poussant un cri perçant, et resta ainsi jusqu'au soir, tou
jours environnée de lumière. Ce ne fut qu'alors que sa com
pagne revint ; et la trouvant au milieu de cette lumière , qui
lui semblait un incendie, elle appela par ses cris des gens qui
l'emportèrent chez ses parents, encore abîmée dans l'extase.
Les médecins lui tâtèrent le pouls et ne purent remuer son
bras. Sa mère, voulant la soutenir, lui découvrit la main; et
c'est alors que l'on s'aperçut qu'elle était, ainsi que l'autre,
marquée des stigmates. Les médecins inspectèrent aussi les
pieds, et les trouvèrent également blessés et sanglants. Ils lui
donnèrent des remèdes pour la faire revenir de son extase ,
qu'ils regardaient comme une suite de ses blessures ; mais
tout fut inutile. Elle resta huit jours dans cet état , puis elle
revint à elle. Comme sa mère la regardait en pleurant, elle lui
dit: «Ne pleurez pas, car c'est Dieu qui l'a voulu ainsi ; ren
voyez les médecins , leurs remèdes ne peuvent me soulager . i>
Elle resta encore deux ans sur son lit , en proie à de grandes
souffrances, et finit par être abandonnée des siens. Elle fut
guérie plus tard, et sa guérison fut aussi miraculeuse que
l'avait été sa maladie1. »
Mais, fallût-il admettre que la stigmatisation est, par le fait,
inséparable de la méditation des douloureux mystères , il ne
s'ensuivrait nullement qu'il existe entre l'une et l'autre la
relation et la dépendance de l'effet à la cause. Qui pourrait
compter les saintes âmes qui se sont abîmées dans la contem
plation des douleurs du Christ, et qui n'ont pas eu les stig
mates? Si, par son propre effort, la compassion produisait les
empreintes de la croix , la très-sainte Vierge Marie eût été la
première des stigmatisés, selon la juste remarque de Bar
thélemy de Pise2.
1 Marchese, t. 5, p. 514.
2 Cf. Bened. XIV. De serv. Dei beaiif., 1. 4, P. 1, o. 33, n. 19, p. 247.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 489
On suppose, en second lieu, que les stigmates sont dus à
la violence des désirs. La vérité est que , si un petit nom
bre d'âmes , folles de l'amour de la croix, ont sollicité ces
marques sensibles du crucifiement, la plupart ne les ont re
çues qu'avec un étonnement mêlé de terreur, et ont de
mandé au Sauveur, avec l'instance des larmes, de suppri
mer du moins toute manifestation extérieure. Loin donc que
l'âme concoure comme cause dans la stigmatisation, c'est, le
plus souvent, contre le gré de l'âme que le corps est marqué
de ces empreintes.
Et puis, comment l'âme dirigerait-elle, sans même en avoir
conscience, le sang ou les humeurs sur tel ou tel point du
corps? Ni la volonté ni l'imagination ne sont capables de dé
tourner ainsi des voies ordinaires le cours de la vie. Si l'incré
dulité savante n'était pas obsédée par la préoccupation de re
pousser à tout prix le surnaturel, elle regarderait comme une
insigne bévue de soutenir que, parle seul effort de l'imagina
tion, on peut, selon son caprice, déterminer des fluxions san
guines à la tête, au cœur, aux pieds et aux mains, et elle aurait
raison ; mais ce qui est bévue reste bévue , et le parti pris
n'autorise pas, que nous sachions, à changer la logique ni à
violer le sens commun. Il est surtout de mise aujourd'hui,
parmi les médecins incroyants, d'attribuer la plupart des
phénomènes extranaturels, les stigmates notamment, aux
perturbations et aux anomalies hystériques , à la suspension ,
chez les femmes, des fonctions périodiques. Nous revien
drons, dans notre troisième partie, sur ces interprétations soi-
disant physiologiques. Présentement, contentons-nous de re
marquer qu'elles sont gratuites , puisque la connexion entre
l'hystérie comme cause et la stigmatisation comme effet n'est
jamais sortie des conditions d'une hypothèse intéressée ; que ,
dans leur généralité, elles sont fausses, ces prétendues causes
ne pouvant être alléguées que pour la femme, et la stigmati
sation se rencontrant aussi dans l'homme ; enfin , qu'elles
490 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
sont directement contredites, chez la femme même, soit par
la régularité dûment constatée des fonctions que l'on sup
pose en elle déviées , soit par la période dage où les stig
mates lui sont imprimés.
L'explication rationaliste paraîtra plus puérile encore et
plus insoutenable, si l'on considère les blessures stigmatiques
en elles-mêmes et dans les prodiges qui les accompagnent.
Ainsi que nous l'avons dit, les pieds et les mains sont parfois
transpercés de part en part ; le plus souvent , la lésion du
cœur, si eUe était naturelle , entraînerait la mort ; le sang se
maintient pur et vermeil dans ce flux anormal qui devrait
dégénérer en purulence. Bien plus, ces plaies qu'on voudrait
expliquer naturellement, exhalent des parfums exquis, in
connus à la terre , comme on le voit en sainte Jeanne 1 de la
Croix, en la bienheureuse Lucie2 de Narni, et en plusieurs
autres. Il en sort des fleurs embaumées, des rayons éclatants,
ainsi qu'on le raconte de la bienheureuse Hélène3 de Hongrie;
en la vénérable mère Agnès4 de Langeac, c'étaient des croix
rouges qui perçaient de part en part et avaient une fleur de
Us au bout de chaque branche ; ces miracles sont de toute
sorte et sans nombre.
1 Antoine d'AçA. Vie admirable de sainte Jeanne delà Croix, ah. 14, p. 148.
2 Jean de Sainte-Mabie. Les Vies et actions, etc., des saintes et bien
heureuses Filles de Saint-Dominique , t. 2, 1. 1, ch. 5, p. 204.
3 Jean de Sainte- Marie. Les Vies et actions, etc., des saintes et bienheu
reuses Filles de Saint-Dominique, t. 2, 1.3, c. 1, p. 762: Deux grandes mer
veilles parurent ès stigmates de ses deux mains ; car en celui de la main
droite certains filets dorés avec plusieurs petites fleurs de lys, violettes et
autres , lui croissoient de temps à autre comme si sa main eût été quelque
petit parterre semé de ces fleurs ; de quoy la bienheureuse Hélène restant
grandement étonnée , et craignant la vanité, elle les arrachoit aussitôt ; mais
elle ne put si bien faire que les sœurs ne découvrissent le secret et luy en
dérobassent quantité, que plusieurs conservèrent pendant le temps de leur
vie avec une extrême dévotion. Une autre fois, Dieu, voulant assurer l'esprit
de quelque sœur qui doutoit fort de celui de la B. Hélène et particulière
ment de la réalité et vérité de ses stigmates, luy fit voir ès mains de la
B. Hélène, pendant qu'elle faisoit sa prière, deux lampes ardentes qui
rayonnaient à merveille.
4 De Lantages, Vie de la mère Agnès, 3° P., ch. 2, t. 2, p. 82.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 491
III. - Enfin, l'histoire de la stigmatisation atteste que la
vertu qui marque ces divines empreintes ne part point de
l'âme, mais d'une cause extrinsèque surnaturelle. Pour l'im
pression des cinq plaies, Notre-Seigneur apparaît souvent
dans l'attitude du crucifiement, et, de chacun de ses stigmates
glorieux, darde des rayons qui viennent frapper, dans les
stigmatisés, les parties du corps correspondantes; les rayons
des mains se dirigent sur les mains, ceux des pieds sur les
pieds; celui du cœur va au cœur : c'est de la sorte que fut
stigmatisée sainte Marie-Madeleine " de Pazzi. -
Quand les stigmates sont apparents, la lumière est de cou
leur rouge; elle est blanche s'ils doivent rester invisibles *.
Parfois, les traits lumineux partent d'une image de la croix,
ainsi qu'il arrive à la bienheureuse Gertrude * d'Oosten; ou
de l'Eucharistie, comme le raconte d'elle-même Jeanne-Ma
rie * de la Croix. Le crucifiement se produit aussi comme pour
le Sauveur : la victime semble couchée sur la croix et y être
attachée par des clous qui transpercent successivement ses
mains et ses pieds. Sainte Catherine * de Ricci et Marcelline
Pauper * paraissent avoir été crucifiées de cette manière.
Le côté est fréquemment ouvert par un dard, une flèche,
une lance. -
C'est encore Notre-Seigneur qui accomplit ordinairement
le couronnement douloureux, tantôt laissant tomber la cou
ronne de son front sur celui de ses amants, ou, de ses pro
1 V. PUCCINI. 25 maii, t. 19, p. 223, n. 172 : Contemplando sanctissimam
passionem, vidi quod Dominus mihi daret sacras plagas suas; quia mitte
bat mihi certos radios ad pedes, manus ac latus dextrum, quia videbantur
esse ignei, figebanturque in medio ubisunt plagarum loca, sicut ibi suum
sigillum relinquerent.
2 Cf. GöRREs. Mystique, l. 4, c. 17, t.2,p. 235.
* BB. 6 jan., t. 1, p. 351, n. 16.
4 BÈDE [Link]-Marie de la Croix, ch. 13,p. 363.
* P. H. BAYoNNE. Vie de sainte Catherine de Ricci, ch. 10, t. 1, p.175.
* Vie de Marcelline Pauper, de la congrég. des Sœurs de la Charité de
Nevers, écrite par elle-méme, ch. 12, p. 64.
492 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
pres mains, la posant sur leur tête; tantôt leur présentant
deux couronnes, l'une de fleurs, d'or ou de pierreries; l'autre
d'épines, et agissant sur leur cœur pour qu'ils choisissent
celle qui doit les associer à ses douleurs. D'autres fois, ce sont
les anges ou les saints qui apportent ce diadème : saint Jean
de Dieu" le reçut des mains de la Bienheureuse Vierge Marie
et de celles de l'Évangéliste saint Jean.
IV.- Pour mieux montrer comment s'opère la stigmatisa
tion, et combien elle est en dehors des lois naturelles, citons
les deux faits de ce genre les plus célèbres et les plus authen
tiques, l'exemple du séraphique François d'Assise, et celui de
sainte Catherine de Sienne. Nous empruntons le premier récit
à saint Bonaventure, et le second au bienheureux Raymond
de Capoue : c'est assez dire le respect que l'on doit à de tels
récits.
L'homme angélique, François, écrit saint Bonaventure ,
avait coutume de ne jamais se reposer dans le bien, et, sem
blable aux esprits célestes de l'échelle de Jacob, il montait
vers Dieu ou descendait vers le prochain. Il avait appris à
partager si prudemment le temps qui lui était accordé pour
accroître ses mérites, qu'il en consacrait une partie au gain
laborieux auprès des hommes, et l'autre, aux paisibles ravis
sements de la contemplation. Lors donc qu'il s'était employé,
selon l'exigence des lieux et des temps, à procurer le salut
des autres, il abandonnait les agitations de la foule et se
retirait dans un lieu solitaire et tranquille, afin de secouer,
en se rapprochant plus librement de Dieu, ce qui avait pu
* ANT. GovEA. BB. 8 mart., t. 7, p. 837, n. 18: Vidit ipsam Virginem
Dominam nostram, sanctumque Joannem Evangelistam ad se descendere
ex altari capitique suo spineam coronam imprimere.
* Legenda S. Francisci, c. 13, t. 14, p. 337: Mos erat angelico viro Fran
cisco nunquam otiari a bono. Unde cum secundum exigentiam locorum
et temporum alienæ condescendisset procurandæ saluti, inquietationibus dere
lictis turbarum, soitudinis secreta petebat. Biennio itaque antequam
spiritum redderet cœlo, divina Providentia duce, post labores multimodos,
perductus est in locum excelsum seorsum, qui dicitur mons Alvernæ.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 493
s'attacher sur lui de poussière dans ses rapports avec les
hommes.
C'est ainsi que, deux ans avant sa mort, il fut conduit par
la divine Providence, après de nombreux travaux, en un lieu
fort élevé des Apennins, appelé le mont Alverne. Ayant com
mencé le carême qu'il avait coutume de faire en l'honneur de
l'archange saint Michel, il fut inondé dans sa contemplation
d'une abondance inaccoutumée de douceurs célestes ; la
flamme des saints désirs l'embrasa d'un feu nouveau , et il
sentit s'écouler sur son âme , à flots plus pressés , les divines
effusions de la grâce. Il s'élevait et s'efforçait de fixer son re
gard en haut, non comme le scrutateur curieux de la majesté
suprême, qui s'expose à être accablé par la gloire, mais
comme le serviteur fidèle et prudent qui cherche à connaître
le bon vouloir de Dieu, et brûle de s'y conformer sans réserve.
Il fut donc averti par une inspiration intérieure qu'en ouvrant
les Évan giles il lui serait révélé par Notre- Sei gneur ce que Dieu
aurait par-dessus tout pour agréable d'accomplir en lui et par
lui. Après avoir prié avec une grande dévotion, François, pre
nant sur l'autel le livre sacré, le fit ouvrir trois fois, au nom de
la sainte Trinité, par son compagnon, qui était un fervent et
saint religieux. Et comme à chaque fois on tomba sur la pas
sion du Sauveur, le saint, rempli de l'Esprit de Dieu, comprit
qu'après avoir imité Jésus-Christ dans les actes de sa vie, il
devait, avant de sortir de ce monde, lui ressembler dans les
afflictions et les douleurs de sa passion. Quoique les austérités
de sa vie passée et son application continuelle à porter la croix
eussent épuisé son corps, loin de se laisser épouvanter, il
s'anime avec un courage nouveau à ce nouveau martyre.
L'amour dont il était consumé par le doux Jésus avait les
proportions d'un incendie qui se répandait en étincelles brû
lantes et en flammes embrasées ; les eaux les plus violentes
n'auraient pu éteindre ce foyer si puissant de sa charité.
Tandis que les séraphiques ardeurs de ses désirs le fai
494 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
saient monter vers Dieu et que la tendresse de sa compassion
le transformait en Celui qui dans l'excès de sa charité a
voulu être crucifié, un matin, c'était vers la fête de l'Exal
tation de la sainte Croix, pendant qu'il priait sur le flanc
de la montagne, il vit descendre des hauteurs des cieux un
séraphin soutenu par six ailes embrasées et resplendissantes,
et qui d'un vol rapide vint se reposer, en planant, près de
lui. Entre les ailes, apparut la figure d'un homme crucifié,
les mains et les pieds étendus et attachés à une croix. Deux
ailes s'élevaient de dessus sa tête, deux autres étaient
déployées pour voler, et deux autres couvraient le corps.
A cette vue, le saint demeura saisi d'étonnement, et il se
fit dans son cœur un singulier mélange de joie et de tris
tesse. Le doux spectacle de son Sauveur fixant sur lui ses
regards sous la forme d'un séraphin le réjouissait; mais, en
le voyant ainsi cloué à la croix, une compassion doulou
reuse transperçait son âme d'un glaive. Il admirait sans
mesure la mystérieuse vision, sachant que l'infirmité de la
passion ne se pouvait concilier avec l'immortalité d'un es
prit bienheureux".
Enfin, il comprit, par une révélation du Ciel, que la Pro
vidence divine avait montré ce spectacle à ses yeux, pour
lui apprendre, à lui l'ami de Jésus-Christ, que c'était, non
par le martyre de la chair, mais par un total embrasement
de l'âme, qu'il devait devenir une image parfaite du divin
Crucifié. En disparaissant, la vision laissa donc dans son
cœur une ardeur admirable, et imprima dans sa chair des
" Legenda S. Francisci, c. 13, t. 14, p. 338 : Cum igitur seraphicis desi
deriorum ardoribus sursum ageretur in Deum , et compassiva dulcedine in
eumtransformaretur, qui ex charitate nimia, voluit crucifigi, quodam mane,
circa festum Exaltationis sanctæ Crucis, dum oraret in latere montis, vidit
Seraph unum sex alas habentem. ; apparuit inter alas effigies hominis cru
cifixi in modum crucis manus et pedes extensos habentis, et cruci affixos.
Hoc videns, vehementer obstupuit, mixtumque mœrore gaudium cor ejus
incurrit. Admirabatur quam plurimum., sciens quod passionis infirmitas
cum immortalitate spiritus seraphici nullatenus conveniret
LA ST1GMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 495
empreintes non moins merveilleuses. Car, aussitôt commen
cèrent à paraître aux mains et aux pieds les signes des clous,
tels qu'il venait de les apercevoir sur l'image du séraphin ;
il voyait ses membres transpercés des mêmes clous, dont les
têtes apparaissaient à l'intérieur des mains et sur les pieds,
et dont les pointes sortaient à la partie opposée. Ces têtes
étaient noires et rondes; et les pointes, longues, recourbées
et comme rabattues, traversant les chairs, mais s'en distin
guant ensuite par une proéminence marqué[Link] côté droit,
comme transpercé d'un coup de lance, portait l'empreinte
d'une cicatrice rouge dont les lèvres étaient entr'ouvertes,
et d'où le sang s'échappait avec une telle abondance, que
sa tunique et ses habits de dessous en étaient souvent im
bibés". -
Le serviteur de Jésus-Christ, comprenant qu'il ne pour
rait cacher ces stigmates, si ostensiblement imprimés sur sa
chair,à ceux avec qui il vivait, et d'autre part, craignant de
publier le secret du Seigneur, se trouva dans une grande per
plexité pour savoir s'il ferait connaître ou s'iltairait ce qu'il
avait vu. Ayant appelé quelques-uns de ses frères, et leur
parlant en termes généraux, il leur proposa son doute et
leur demanda conseil. Un d'entre eux, éclairé de la grâce
et devinant par son langage et l'état de stupéfaction qui
paraissait en lui, qu'il avait eu quelque vision merveilleuse,
1 Legenda S. Francisci, c. 13, t. 14, p. 338 : Intellexit tandem ex
hoc, Domino revelante, quod ideo hujusmodi visio sic, divina providentia
suis fuerat præsentata conspectibus, ut amicus Christi prænosceret se, non
per martyrium carnis, sed per incendium mentis totum in Christi crucifixi
similitudinem transformandum. Disparens igitur visio mirabilem in corde
ipsius reliquit ardorem, sed et in carne non minus mirabilem signorum im
pressit [Link] namque in manibus ejus ac pedibus apparere cœpe
runt signa clavorum quemadmodum paulo ante in effigie illa viri crucifixi
conspexerat. Manus enim etpedes in ips0 medio clavis conifixa videbantur.
Erantque clavorum capita in manibus et pedibus rotunda et nigra, ipsa
vero acumina oblonga, retorta et quasi repercussa. Dextrum quoque latus,
quasi lancea transfixum, rubra cicatrice obductum erat, quod sæpe san
guinem sacrum effundens,tunicam et femoralia respergebat.
496 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
lui dit : « Frère , sachez que ce n'est pas seulement pour
vous , mais encore pour les autres que les secrets divins vous
ont été manifestés. Vous devez craindre justement, si vous
cachiez ce qui vous a été donné pour l'utilité de plusieurs,
que vous ne soyez repris au jour du jugement d'avoir enfoui
le talent que vous deviez faire fructifier. » Touché de ces
paroles , le saint dérogea à ses habitudes de discrétion qui
lui faisaient dire en toute autre rencontre : « Mon secret est
pour moi , » et rapporta avec beaucoup de crainte toute la
suite de la vision, ajoutant cependant que celui qui lui avait
apparu lui avait dit certaines choses qu'il ne confierait ja
mais, pendant sa vie, à homme quelconque. Ces secrets du
séraphin, ajoute saint Bonaventure, étaient sans doute de
ceux qu'il n'est pas permis à l'homme de redire 1 .
Après que le véritable amour du Christ eut ainsi transformé
en sa ressemblance celui qui en était pénétré , les quarante
jours consacrés à la solitude étant passés et la solennité de
l'archange saint Michel arrivée, l'angélique François des
cendit de la montagne , portant avec lui l'image du Crucifié ,
image non gravée sur la pierre ou sur le bois par la main
de l'ouvrier, mais imprimée dans sa chair par le doigt du
Dieu vivant. Cependant , comme il est bon de cacher le se
cret du roi , l'homme qui en avait reçu la confidence faisait
tout ce qu'il pouvait pour dérober aux regards ces signes
sacrés. Mais aussi, comme il appartient à Dieu de révéler
pour sa gloire les merveilles de sa puissance, lui-même, après
avoir secrètement imprimé en François ces stigmates , ac-
1 Legenda S. Francisci, c. 13, t. 14, p. 337: Cernens autem Ghristi ser-
vus quod stigmata carnitam luculenter impressa socios familiares laterenon
possent, timens nihilominus puMicare Domini sacramentum , in magno
positus fuit dubitationis agone, utrum videlicet, quod viderat diceret vel
taceret... Quidam vero ex fratribus, gratia illumiuatus..., dixit ad virum
sauctum: Frater, non solum propter te, sed etiam propter alios , scias tibi
ostendi aliquando sacramenta divina... Ad cujus verbum motus vir sanctixs...,
cum multo timore seriem retulit visionis , etc.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 497
complit par eux des miracles éclatants, afin de manifester,
à la clarté de ces prodiges, l'admirable vertu cachée sous
ces empreintes".
Nous ne raconterons point ces miracles ; on peut les voir
dans saint Bonaventure. Nous ajouterons seulement, avec
le pieux légendaire, que la stigmatisation de son séraphique
père a l'incontestable notoriété de l'histoire. Plusieurs frères,
dont la sainteté garantit le témoignage, affirmèrent avec
serment s'être convaincus de leur réalité en les touchant :
quelques cardinaux les constatèrent également, et le pape
Alexandre IV déclara un jour au peuple dans une prédica
tion publique devant plusieurs frères , parmi lesquels se
trouvait saint Bonaventure lui-même, les avoir vus de ses
yeux. A la mort du saint, plus de cinquante frères les virent
aussi, et avec eux la bienheureuse Claire, ainsi que toutes ses
religieuses et une foule innombrable de laïques, dont plu
sieurs les baisèrent avec les sentiments d'une tendre dévo
tion, et les touchèrent de leurs mains, afin d'en rendre un
témoignage plus assuré*. -
Le second exemple que nous voulons citer est celui de
sainte Catherine de Sienne. Voici, selon le bienheureux
Raymond* de Capoue, son confesseur et son confi lent,
1 Legenda S. Francisci, c. 13, t. 14, p.339.
2 Ibid. Viderunt enim, dum viveret, fratres plurimi... Viderunt etiam.
aliqui [Link] etiam pontifex dominus Alexander, cum populo
prædicaret coram multis fratribus et meipso, affirmavit se, dum sanctus
viveret, stigmata illa sacra suis oculis [Link] in morte plus
quam quinquaginta fratres, virgoque Deo devotissima Clara cum cæteris
sororibus suis, et sæculares innumeri, ex quibus. quamplurimi et oscu
lati sunt ex devotionis affectu, et contrectaverunt manibus ad testimonii
firmitatem.
3 BB. 30 apr., t. 12, p. 910, n. 194 et 195 : In civitate Pisa, dum enim
ipsa illuc venisset et quamplures cum ea, quorum ego extiti unus, ipsa
hospitio est recepta in domum. juxta ecclesiam sive capellam S. Virginis
Christianæ. In hac ecclesia, quadam die dominica., remansit absque cor
poreorum sensuum usu. Subito nobis cernentibus, corpusculum ejus, quod
prostratum jacuerat, se paulisper erexit, et super genua stans, brachia ex
tendit et manus, facie rutilante. Cumque sic diu staret totaliter rigidum et
II 32
498 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
comment cette admirable vierge fut honorée des sacrés
stigmates.
L'an 1375, elle se trouvait à Pise avec le Père Raymond
et quelques autres personnes, et logeait dans une maison
voisine de l'église de Sainte-Christine. Un dimanche, tandis
qu'elle assistait dans cette église à la messe du bienheureux
elle fut, après la communion, ainsi que cela lui arrivait
souvent, privée de l'usage de ses sens et ravie hors d'elle
même. Ceux qui étaient auprès d'elle attendaient qu'elle se
retrouvât, avides de recevoir quelques paroles de consola
tion spirituelle, comme il s'en échappait de temps en temps
de ses lèvres au retour de ses extases, lorsqu'ils virent tout à
coup son corps se redresser un peu, se tenir sur ses genoux,
étendre les bras et les mains, et tout son visage éclater de
lumière. Après être restée longtemps dans cette attitude,
elle s'affaissa soudain, comme frappée d'une blessure mor
telle. -
Enfin elle retrouva ses sens, et faisant appeler le bien
heureux Raymond, elle lui dit en secret : «Apprenez, mon
Père, que par un bienfait de sa miséricorde, je porte dans
mon corps les stigmates du Seigneur Jésus. - Je m'en étais
douté aux mouvements et à l'attitude de votre corps pendant
votre extase; mais de grâce, dites-moi, ajouta-t-il, comment
oculis clausis,tandem ac si fuisset letaliter vulneratum, nobis cernentibus
cecidit quodammodo in instanti, et post parvam moram, reducta est anima
ejus ad sensus corporeos.
Post quod, mox fecit me vocari, et secrete me alloquens, ait : Noveritis,
Pater, quod stigmata Domini Jesu misericordia sua ego jam in corpore meo
porto. Dominum vidi cruci affixum, super me magno cum lumine descen
dentem. Tunc ex sacratissimorum ejus vulnerum cicatricibus quinque in
me radios sanguineos vidi descendere, qui ad manus et pedes et cor mei
tendebant corpusculi: quapropter advertens mysterium, continuo exclamavi:
Ha, Domine Deus meus, non appareant, obsecro, cicatrices in corpore meo
exterius. Tunc adhuc me loquente, antequam dicti radii pervenissent adme,
colorem sanguineum mutaverunt in splendidum; et in forma puræ lucis
venerunt ad quinque loca corporis mei, manus scilicet, et pedes, et [Link]
ego: Igitur non pervenit aliquis radiorum ad latus dexterum ? At illa : Non,
inquit, sed ad sinistrum, directissime super cor meum.
- - ---- - -- ----------------------------
LA STIGMATISATION: LES CAUSES ET LES SUJETS 499
ce prodige s'est opéré? - Elle reprit : J'ai vu le Sauveur
attaché à la croix descendre sur moi tout resplendissant de
lumière. Sous l'effort de mon âme s'élançant à la rencontre
de son Créateur, mon corps s'est relevé. Alors j'ai vu sortir
de ses plaies sacrées cinq rayons sanglants qui se dirigeaient
sur mes mains, mes pieds et mon cœur. Comprenant le
mystère, je me suis écriée : « Oh !Seigneur mon Dieu, que
ces blessures du moins ne paraissent point sur mon corps!»
Je n'avais pas achevé ces paroles et ces rayons n'étaient pas
encore parvenus jusqu'à moi, que la couleur de sang s'est
changée en couleur d'or, et cinq rayons d'une pure lumière
ont atteint mes mains, mespieds et mon cœur. - Il n'y a
donc pas eu de rayon sur votre côté droit ? - Non, mais sur
le côté gauche, immédiatement sur le cœur, parce que ce
trait lumineux qui partait du côté droit de mon Sauveur ne
s'est pas croisé, mais est tombé sur moi en ligne directe.
- Ressentez-vous quelque douleur?- Catherine poussant
un profond soupir : La douleur que j'éprouveà ces endroits
de mon corps, et particulièrement au cœur, est telle, que,
sans un nouveau miracle, ma vie ne saurait se prolonger
longtemps. »
On crut, en effet, dans les premiers jours qui suivirent le
prodige, que la sainte allait [Link] disciples la con
jurèrent de demander à son Époux qu'il tempérât la violence
de ces douleurs; elle refusa d'exprimer sur elle-même d'autre
vœu que celui de la divine volonté. Alors ils redoublèrent
leurs larmes et leurs instances auprès de Dieu, et leurs prières
furent entendues. Huit jours après l'impression miraculeuse
des stigmates, Catherine se trouva entièrement guérie. Le
bienheureux Raymond" lui ayant demandé si elle ressentait
1 BB. 30 apr., t. 12, p. 911, n.197 et 198 : Ad eam accessimus lugentes
et flentes ac dicentes : Scimus quidem, mater, Christum te sponsum tuum
desiderare : sed. nostri potius miserere.; supplicamus igitur ut ores eum,
ut te nobis concedat ad tempus. Illa respondit : Ego, inquit, jam diu
propriæ voluntati renuntiavi. Sed non contempsit lacrymas nostras Altis
500 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
encore les vives douleurs de ses blessures : « Dieu vous a
exaucés, répondit - elle , au grand regret de mon âme; mes
plaies, loin de me faire souffrir, me sont maintenant une
source de force et de santé. »
Invisibles tant qu'elle vécut, à sa mort les stigmates devin
rent apparents, et se conservèrent sur son corps respecté par
la corruption. Aujourd'hui même, on peut voir ces glorieuses
empreintes sur une de ses mains, encore recouverte de chair
et conservée dans l'église de Saint-Sixte à Rome , et sur son
pied gauche, que l'on possède à Venise dans l'église de Saint-
Jean-et-Paul1.
Ce que nous venons de rapporter de la stigmatisation de
saint François d'Assise et de sainte Catherine de Sienne, nous
aurions à le redire, si nous voulions exposer les faits de ce
genre, autant de fois qu'ils se reproduisent. Toujours et par
tout, c'est le miracle sous des formes multiples, c'est Je mi
racle surtout dans l'impression, sur les membres, de ces signes
sacrés. En présence de ces faits, à ne parler que de ceux que
nous avons cités , la thèse rationaliste que c'est l'imagination
qui ouvre les stigmates, soutenue même au sens de Gorres,
savoir, que c'est l'âme qui, par sa vertu plastique sur le corps,
détermine et localise ces fluxions merveilleuses; — de bonne
foi, une semblable thèse est-elle soutenable?
Saint François de Sales, il est vrai , semble favorable à cette
interprétation; à l'entendre, c'est par une contemplation
amoureuse de la Passion que l'âme se trouve toute transfor
mée en un second Crucifix, ainsi qu'il s'exprime ; «l'âme,
dit-il encore, comme forme et maistresse du corps, usant de
son pouvoir sur iceluy, imprima les douleurs des playes dont
elle estoit blessée , ès endroits correspondans à ceux esquels
simus... Dixi ei : Numquid, mater, dolor ille vulnerum inflictorum in
corpore tuo, amplius perseverat? At illa: Exaudivit, inquit , Dominus ora-
tiones vestras , licet cum meae mentis afflictione ; et vulnera illa non modo
corpus non afiligunt, sed etiam roborant et confortant.
1 Chavin de Malan. Sainte Catherine de Sienne , c. 14, t. 2, p. 569.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 801
son amant les avoit endurées... ; l'amour fit donc passer les
tourmens interieurs de ce grand amant, saint François,
jusques à l'exterieur, et blessa le corps d'un mesme dard
de douleur duquel il avoit blessé le cœur. » Exagération de
langage qu'il se hâte de réduire en ajoutant aussitôt : « Mais
de faire les ouvertures en la chair, par dehors , l'amour qui
estoit dedans ne le pouvoit pas bonnement faire ; c'est pour-
quoy l'ardent Seraphin , venant au secours, darda des rayons
d'une clarté si penetrante, qu'elle fit reellement les playes
exterieures du crucifix en la chair, que l'amour avoit im
primées interieurement en l'àme1. »
C'est déjà beaucoup de supposer à l'imagination la puis
sance de localiser à son gré la douleur, ainsi que le fait l'ai
mable saint. En prenant l'assertion dans sa généralité , nous
ne voudrions pas y contredire : il est difficile d'assigner les
limites que peut atteindre l'imagination en fait d'impression
subjective et de sensation ; mais, dans le cas précis de la stig
matisation, avec l'ensemble de circonstances qui la caracté
risent, avec les blessures réelles, invisibles ou apparentes,
qu'elle emporte sur le corps, nous contestons pleinement que
de tels effets puissent s'expliquer par la seule vertu de l'ima
gination, et nous tenons, avec Théophile Raynaud2, une telle
explication pour une plaisanterie dont un homme de bon sens
ne saurait se contenter. Le dernier mot de ces phénomènes ,
bien constatés , est le miracle ; la haine des hommes imprima
au Christ ses stigmates ; le Christ les imprime de nouveau sur
les hommes par amour.
V.— Il nous reste à parler du sujet de la stigmatisation
pour apprécier la fréquence de ce don et le degré de vertu
qu'il requiert en ceux qui le reçoivent.
1 Traité de l'amour de Dieu, 1. 6, ch. 15.
2 Apud Bened. XIV, De serv. Dei beatif., 1. 4 , P. 1 , c. 33 , n. 13 : Ut in
corpore proprio homo jam grandis natu insculpere possit aliquas notas ,
illudve praeter naturam afficere interventu solius imaginationis, tam nuga-
torium est, ut ferri ab homine sano non possit.
S02 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
Relativement au second point de vue, que nous considérons
en premier lieu, il semble que les stigmates divins ne con
viennent point aux pécheurs. Comment, en effet , concilier
dans une âme la haine de Dieu et cette sympathie merveil
leuse avec Jésus -Christ crucifié? A n'envisager même les
choses que par le dehors , n'y a-t-il pas incompatibilité mani
feste entre la souillure volontaire du péché et les traces exté
rieures de la passion du Sauveur? Quand donc ces signes
se rencontrent dans les pécheurs, on doit les tenir pour
l'œuvre du démon.
Bien plus, c'est une loi communément suivie que la grâce
des stigmates n'est point accordée aux imparfaits 1 ; qu'elle est
le privilège des âmes avancées, à qui Dieu le confère comme
la récompense de l'amour parfait ou comme un excitant sou
verain à la consommation de l'amour2.
Toutefois, le miracle de la stigmatisation ne semble pas
exiger qu'on soit parvenu à l'apogée de la perfection. Elle
peut se rencontrer en des âmes appelées à une haute sain
teté ou à un rôle providentiel d'édification dans l'Église,
et qui pourtant ne sont encore que dans le progrès de la
vertu.
La variété que l'on constate dans les périodes de la vie où
s'opère l'impression des stigmates, confirme ces observations.
1 Scabamelli, Dirett. Mist. Tr. 3,o. 28, n. 265, p. 240 : I/esame que
dovrà fare il Direttore, saràcircai seguenti punti. Primo, se benchè l'anima
non fosse ancora perfetta , sia perô molto avvantaggiata nella perfezione, e
sia giâ stata , se non in tulto , almeno in gran parte purifîcata da Dio con
moite prove, perché non suole Iddio compaitire tali favori, che hanno del
prodigioso, ad anime deboli ed imperfette. Secondo, se una tal anima abbia
gran communicazione con Dio. ...perché le feriteed impressioni soprannaturali
che Iddio scolpisce nel corpo di alcun suo servo, sono como caratteri e come
attestazioni sensibili dell' amor particolare che gli porta; e perô non si
concedono se non a quelli con cui tiene Iddio un tratto molto intimo e fami-
gliare.
s Jos. Lopez Ezquerra, Luc. myst. Tr. 5, c. 26, n. 285 et 286, p. 120:
Praedictus favor solum conceditur perfectissimis animabus... Et licet possit
incipieatibus concedi juxta divinum beneplacitum , nunquam tamen (quod
nos sciamus ) nisi his perfectissimis concessum est.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 503
Angèle de la Paix 1 en fut marquée à neuf ans , et elle vécut
cinquante -deux ans; la bienheureuse Lucie de Narni* et
sainte Catherine de Ricci 3 les reçurent à l'âge de vingt ans ,
et moururent l'une et l'autre septuagénaires ; sainte Marie-
Madeleine * de Pazzi , à vingt et un ans , et elle les portera
pendant vingt ans ; la mère Agnès5 de Langeac, à vingt-trois
ans, et elle mourra âgée de trente-deux; Jeanne de la Croix6,
à vingt-trois ans aussi, et elle vivra encore trente ans; la
bienheureuse Catherine7 de Racconigi et sœur Dominique8
du Paradis, à vingt-quatre ans, et la première ira jusqu'à
soixante ans, et la seconde jusqu'à quatre-vingts; la bien
heureuse Christine9 de Stommeln, à vingt-six ans, et elle en
vécut soixante-dix ; la bienheureuse Osanne 10 de Mantoue , à
vingt-huit ans, et elle ne meurt qu'à cinquante-six ; la bien
heureuse Étiennette11 de Soncino, à trente-trois ans, et sa vie
se prolonge encore pendant quarante ans; sainte Véronique"
de Julianis, à trente-sept ans, et elle atteindra soixante-sept
ans; Anne -Catherine Emmerich13, à trente -huit ans, et
elle ne meurt qu'à cinquante.
En d'autres, les stigmates coïncident avec la fin de l'é
preuve, et semblent être la récompense et le couronnement
de leur vertu. Sainte Catherine14 de Sienne recevra ces sacrées
I Gorres. Mystique, 1. 4, c. 16, t. 2, p. 230.
! Jean de Sainte-Marie, t. 2, p. 190.
3 H. Bayonne. Vie de sainte Catherine de Ricci, c. 10, t. 1, p. 178.
* V. Puccini. BB. 25 maii, t. 19, p. 223.
s De Lantages. Vie de la mère Agnès, 3e P., ch. 13, t. 2, p. 293.
6 Antoine d'AçA. Vie admirable de sainte Jeanne de la Croix, ch. 14 ,
p. 147.
7 Jean de Sainte-Marie, t. 1, p. 415.
8 Marchese. 5 Agost.
s Pierre de Dacie. BB. 22 jun., t. 25, p. 378.
10 Fr. Silvestre. BB. 18 jun., t. 24, p. 580.
II Jean de Sainte-Marie, 1. 1, p. 697.
12 Phillippe Salvatori. Vita delia B. Veronica Giuliani, p. 560.
13 P. Schïoeger. Vie d'Anne-Catherine Emmerith, ch. 16, t. 1, p. 966.
m Raymond deCAPODE. BB. 30 apr., t. 12, p. 910.
504 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
empreintes cinq ans avant sa mort; saint François 1 d'Assise,
deux seulement; plusieurs, la dernière année ou même dans
les derniers jours de leur vie , comme sainte Catherine de
Gênes2, par exemple.
VI.-— Le phénomène de la stigmatisation complète et vi
sible est assez rare. Si nous laissons de côté les personnes
encore vivantes, le chiffre total ne dépasse guère soixante.
Les stigmatisations partielles, principalement celle du cœur,
de toutes la plus souvent répétée, viennent accroître ce
nombre sans toutefois l'égaler. Celles qui demeurent invi
sibles sont beaucoup plus multipliées; on en cite presque au
tant que de stigmatisations apparentes, et un plus grand
nombre fans doute sont restées inconnues. Si l'humilité a pu
voiler pendant la vie des empreintes extérieures et sensibles ,
combien plus celles qui se dissimulent d'elles-mêmes ?
Saint Paul fut peut-être le premier des stigmatisés ; car
plusieurs entendent dans ce sens ces paroles de 1 epître aux
Galates3: «Je porte sur mon corps les stigmates de Notre-
Seigneur Jésus- Christ; » mais cette interprétation est peu
fondée, et la tradition commune explique ce texte des souf
frances que l'apôtre a endurées, et dont son corps garde la
trace, trace glorieuse qui atteste l'amour et la servitude dont
il fait profession envers Jésus-Christ cruciGé.
Saint François d'Assise ouvre la série historique des
stigmatisés, en 1224. Depuis cette date, le prodige de la
stigmatisation a été pour ainsi dire permanent dans l'Église,
quoique avec parcimonie. Comme dans toutes les faveurs
mystiques, les femmes ont la meilleure part ; c'est à peine si
l'on compte trois ou quatre hommes dans la liste des stigma
tisations complètes, et une vingtaine dans l'ensemble ; c'est
1 S. Boiîavent0re. Legend. S. Franc, c. 13 , p. 337.
» BB. 15 sept., t. 45, p. 148, n. 128.
3 Gai. vi, 17 : Stigmata Domini Nostri Jesu Christi in corpore meo
porto.
LA STIGMATISATION : LES CAUSES ET LES SUJETS 505
toujours comme au Calvaire, où les femmes compatissantes
furent nombreuses , et les hommes aimants et fidèles , ab
sents , à l'exception d'un seul.
De nos jours, on connaît un nombre relativement considé
rable de stigmatisées. En quelques-unes, l'action divine est
manifeste; en d'autres, moindre et peut-être contestable.
Nous nous sommes fait une loi de ne point nous prononcer
sur ces faits actuels.
CHAPITRE XXVI
LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
LES ABSTINENCES ET LES VEILLES
Admirables abstinences des saints. — L'Eucharistie leur tient lieu de nour
riture corporelle. — Les conditions et les signes de l'abstinence miracu
leuse. — Affranchissement de la loi du sommeil chez les contemplatifs. —
Caractère surnaturel de ces insomnies.
I. — Nous avons exposé les faits mystiques dans lesquels
dominent la vision et l'amour; il nous reste à étudier ceux où
le merveilleux atteint principalement l'organisme. Nous ver
rons le corps soustrait tour à tour aux lois naturelles qui
président à sa conservation, au jeu de ses organes, à ses re
lations avec le monde physique qui l'environne.
Parmi ces lois , il n'en est pas de plus impérieuse que celles
de la nourriture et du sommeil. Tout corps organisé perd par
l'exercice , se répare par le repos et par une assimilation nou
velle. Or, un des effets les plus ordinaires de la vie mystique
est de supprimer ou de restreindre dans des proportions plus
ou moins larges cette double servitude de la vie animale.
Parlons d'abord du miracle de l'abstinence. Il se rencontre
fréquemment chez les saints. On en a vu qui passaient, sans
prendre aucune nqurriture, des jours, des semaines, des
carêmes et des avents entiers , quelquefois une ou plusieurs
LES ABSTINENCES ET LES VEILLES 507
années. Par deux fois, Moïse" demeure quarante jours sur la
montagne, sans autre aliment que la loi du Seigneur, qu'il
devait transmettre à son peuple. Après avoirgoûté du pain
mystérieux que l'ange lui présente, Élie* marche quarante
jours et quarante nuits jusqu'au mont Horeb. Le Sauveur
devait consacrer par son exemple ce jeûne de quarante jours*.
Saint Siméon Stylite*, sainte Élisabeth* qualifiée de thau
maturge par les Grecs, sainte Colette° et plusieurs autres ont
renouvelé cette abstinence absolue pendant la quarantaine
liturgique. Saint Siméon" Salus jeûnait tout le carême, jus
qu'au jeudi saint. Saint Dalmace* passa également tout un
carême sans prendre de nourriture, jusqu'au jeudi de la
grande semaine, où, après les offices sacrés, il prit son repas
avec les frères. Le soir de ce même jour, il s'assit sur son es
cabeau et demeura encore quarante-trois jours, c'est-à-dire
jusqu'à la solennité de l'Ascension, dans l'immobilité de l'ex
tase. Enfin son supérieur Isace le rappelle, et le saint raconte
alors une vision qui fournit à tous la preuve que l'illumina
tion dont son âme avait joui venait véritablement du Seigneur.
Hors même des temps consacrés par la piété chrétienne,
ces faits sont multipliés à l'infini. Saint Pierre d'Alcantara
avouait à sainte Térèse° qu'il ne donnait d'aliment à son corps
1 Exod. xxiv, 18;- xxxiv, 28.
2 III Reg. xix, 8.
3 Matth. Iv, 2.
4 MÉTAPHRASTE. BB. 5 jan.,t. 1, p. 276, n. 11 : Novem omnino et triginta
dies sine ullo cibo transigebat.
5 BB. 24 apr., t. 12, p. 275, n. 1 : Quadraginta diebus, nihil prorsus
gustans jejunavit. -
6 ÉT. de JULIERs. BB. 6 mart., t. 7, p.573, n. 166 : Per quadraginta dies
totidemque noctes nihilpenitus manducavit neque bibit.
7 LÉoNCE, évêque. BB. 1 jul., t. 28, p. 143, n. 47:Adveniente enim sancta
jejuniorum quadragesima, non gustabat aliquid usque ad sanctam feriam
quintam.
8 BB. 3 aug., t. 35, p. 220, n. 3-5. Cum totos quadraginta quadragesimæ
dies jejunus egisset usque ad sanctam feriam quintam , oblata deinde li
turgia, cibum omnes sumpserunt, etc.
9 Sa Vie, ch. 27.
508 LES PHÉNOMENES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
que de trois en troisjours; et ses historiens racontent que,
parfois, il prolongeait son abstinence pendant des semaines
entières". L'abbé saint Elpide*vécut vingt-cinq ans dans une
grotte, ne prenant de nourriture que le dimanche et le jeudi.
Saint Euthyme*, surnommé le Grand, ne mangeait que le
samedi ou le dimanche. La vénérable Marie * d'Oignies était
huit, onze, et quelquefois trente jours sans boire ni manger, ab
sorbée dans une douce contemplation, et n'éprouvant de faim
que pour l'Eucharistie, qui était alors sa seule nourriture.
II.- Il importe de remarquer ces deux points, savoir, que
ce sont principalement les extatiques qui se trouvent affran
chis de la loi de la nutrition, et que l'adorable sacrement de
l'autel est l'aliment qui supplée tous les [Link] faits ne se
comptent pas*. En voici seulement quelques-uns : Sainte Ca
therine * de Sienne, en qui la vie contemplative a rayonné
d'un si vif éclat, passait tout le carême et le temps pascal
sans autre réfection que l'Eucharistie, et elle obtint de son
confesseur de n'avoir plus d'autre aliment que cette viande
céleste. Les jours où elle communiait, la vénérable Catherine",
qui fonda avec le bienheureux Colombini l'ordre des Jésuates,
1 JEAN de SAINTE-MARIE. BB. 19 oct., t. 56, p. 662, n. 28 : Imo aliquoties
modicam hanc suam refectionem ad octavum usque diem distulit.
2 PIERRE de NATALIBUs. BB. 2 sept., t. 41,p. 383, n. 37: Per annos xxv quos
ibi vixit, Dominico tantum et Jovis diebus sumebat, aliis diebus nihil
omnino gustabat.
* CYRILLE, moine. BB. 20 jan., t. 2, p.675, n. 58: Nemo unquam viderit
comedentem nisi sabbatho aut die dominico.
* JACQUEs de VITRY. BB. 23 jun.,t. 25, p. 552. Plerumque diebus octo,
quandoque vero undecim., nihil manducans vel bibens, jejunabat. Ali
quando triginta dfebus, nullo corporali usa est cibo, nullumque verbum
per dies aliquot proferre poterat nisiistud solummodo : Volo corpus Domini
nostri Jesu Christi.
5 [Link] de SAINTE-MARIE. Les Vies des saintes et bienheureuses de l'Ordre
de Saint-Dominique, passim.
* RAYMoND de CAPoUE. BB. 30 apr., t. 12, p.905, n. 170 et 171 : A quadra
gesimali tempore usque ad festum Ascensionis Dominicæ, absque quo
cumque cibo et potu corporeo. Cœpit sic absque cibo corporeo vivere.
:
7 BB. 31 jul., t. 34, p. n. 155: Quoties angelico reficiebatur pane, ne
micam quidem profani, aut aliud sumeret edulii genus.
LES ABSTINENCES ET LES VEILLES 509
ne goûtait point d'autre nourriture. L'Eucharistie causait à
sainte Rose" de Lima un tel rassasiement, qu'elle la mettait
dans l'impuissance d'avaler une bouchée de pain ni une
goutte d'eau. La vénérable Marie* Bagnesi ne pouvait sup
porter, dans ses maladies, la plus légère nourriture; mais elle
gardait les saintes espèces et s'en trouvait fortifiée.
« Il est arrivé plusieurs fois, écrit de la mère Agnès de Lan
geac son pieux historien*, que, pendant un temps considé
rable, son corps n'était sustenté d'aucun aliment que de l'Eu
charistie, laquelle merveille dura une fois plus de six mois de
suite, pendant lesquels il n'y avait que le très-saint Sacrement
qui demeurât dans son estomac, lui étant impossible d'avaler
quoi que ce fût d'aucune autre chose qu'elle ne le vomît
tout incontinent. »
Le bienheureux Nicolas * de Flue ou de la Roche obtint de
sa femme, dont il avait eu dix enfants, de se consacrer à Dieu
dans une solitude profonde. Il y passa le reste de ses jours, de
puis l'âge de cinquante ans jusqu'à celui de soixante-dix, sans
user d'aucun aliment. Après les premiers six mois, sur l'ordre
de ses supérieurs, il essaie de manger; il parvient avec peine
à introduire dans son estomac quelques miettes et quelques
gouttes de vin qu'il rejette aussitôt. Interrogé comment il pou
vait vivre ainsi, il répondque c'est l'Eucharistie qui est sa vie.
Une attestation inscrite aux archives de la paroisse de Saxlen,
du vivant de cet ermite célèbre, et citée par son biographe*,
1 LEoNARD HANSEN. BB. 26 aug., t.39, p.958, n. 279 : Respondebat, præ
ingenti satietate a mensa Domini alium se cibum admittere nondum posse,
adeo ut citra extremam vim et cruciatum, nec panis bolum glutire, nec aquæ
guttulam sorbillare se posse adverteret.
2 CAMPI. BB. Coroll. ad 28 maii, t. 19, p. 111*, n. 25 : Deus ipsam potius
cœlestiillo Pane quam alio cibo quocumque sustentaret.
3 DE LANTAGEs. Vie de la mère Agnès,3e P., c. 15, t. 2, p. 360.
* P. HUGoN, jésuite. BB. 22 mart., t. 9, p. 405-408, n. 34-37: Ex eo mo
mento (n. 27) quo lares paternos damnavit., nihil omnino nec cibi nec
potus admiserat. Christi corpus (n. 37) ejusdemque sanguis unica mea
sagina est.
5 Ibid., p. 427, n. 93 : Deus enim sustentavit absque cibo et potu ad
510 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
est ainsi conçue : « Qu'il soit fait savoir à tous et à chacun, que
l'an du Seigneur 1487, vivait un excellent homme du nom
de Nicolas de Flue, né et élevé dans la paroisse de Saxlen,
à la montagne , lequel abandonnant père et frère , sa propre
épouse et ses enfants, cinq fils et cinq filles, s'en est allé dans
le désert de Raust , où Dieu l'a soutenu sans nourriture ni
boisson pendant longtemps, c'est-à-dire dix -huit ans. Au
moment où l'on écrivait ceci, il était plein de sens et menant
une sainte vie, ce que nous avons vu et savons en vérité. »
III. — Après ces récits, que nous pourrions multiplier,
il convient de se demander dans quelle mesure ces absti
nences sont miraculeuses , et à quels signes on peut recon
naître qu'elles ont un caractère surnaturel.
C'est une loi incontestée de la physiologie que la nutrition
est la condition régulière de la santé et de la vie1. Cette loi
comporte deux exceptions : un état morbide et le miracle. En
principe, ou du moins en règle générale, le premier cas
infirme le second ou en rend la constatation problémati
que.
Là ne s'arrête pas la difficulté. Les perturbations organi
ques sont si multiples, si complexes, parfois si excentriques,
qu'il devient malaisé de faire la part de la nature. Les re
cueils de médecine citent des cas nombreux d'abstinences
prolongées où le surnaturel n'apparaît point , et qui ressem
blent aux faits allégués par les hagiographes ; de sorte qu'on
est réduit ici à renverser les termes, c'est-à-dire à conclure le
surnaturel de l'abstinence par l'évidence de la sainteté, plutôt
que la sainteté par le fait de l'abstinence.
longum tempus, scilicet octodecim annos. Quando haee scripta sunt, et
ipse erat adhuc honae rationis et sanctae vitae , quod vidimus et scimus in
veritate.
1 Brachet. Physiologie élémentaire de l'homme, 2° éd., t. 1 , p. 181 :
L'homme n'entretient sa vie que par l'artifice d'une génération incessante ,
d'un enfantement continu dans l'activité des tissus, ou bien, selon la belle
expression de Buffon , la nutrition ne serait qu'une génération continue.
LES ABSTINENCES ET LES VEILLES 511
Telle est la marche tracée par le juge le plus éminent en
ces matières, Benoît XIV. Il veut qu'après s'être assuré du
fait de l'abstinence, on examine si elle a coïncidé, comme
cause ou comme effet, avec la maladie ou la fatigue; quels
sont les motifs qui l'ont inspirée; si elle a nui aux autres
pratiques pieuses obligatoires ; enfin, si elle offre la garantie
d'une vertu héroïque". Il signale aussiune autre marque, que
plusieurs auteurs déclarent toute décisive, et qui nous pa
raît telle en réalité, c'est lorsque l'Eucharistie tient lieu de
nourriture. Mais cette épreuve ne conclut rigoureusement au
miracle qu'autant qu'elle est à la fois positive et négative,
c'est-à-dire que, reçue, la manne divine de l'autel supplée
toute autre alimentation, et que, manquant, il en résulte
dans le sujet l'épuisement ordinaire de l'inanition.
Le merveilleux de ces abstinences, en les supposant sur
naturelles, s'explique sans peine. C'est une sorte d'incorrup
tibilité anticipée qui suspend la loi de l'incessante déperdition
des organes, et dispense par là même de la loi corrélative de
la réfection alimentaire.
IV. - Le sommeil, comme la nourriture, est nécessaire à
la conservation normale de l'organisme*: la vie s'épuise par
1 De serv. Dei beatif, l. 4, P. 1, c. 27, n. 14, p. 201 : Ut nostram pro
mamus sententiam quam sacræ Congregationis judicio libenter subjicimus,
si in causa Beatificationis et Canonizationis aliquo longum proponatur jeju
nium a Dei servo factum, quod a postulatoribus fuisse supra naturam
contendatur, sedula de facti cognitione assumenda est indago, de absti
nentia videlicet ab omni cibo et potu per totum illud tempus, ad quod
dicitur fuisse protractum jejunium; et promotores memores esse debent in
hac, sicut et in ceteris probationibus, fidei promotores consuevisse esse
admodum severos. Posita facti probatione, videndum erit an jejunium a
morbo incœperit. Illud quoque necessarium erit perpendere qua de causa
fuerit susceptum.; an jejunans tempore jejunii a ceteris piis operibus
abstinuerit quæ exercere tenebatur.. Spectandi sunt demum mores et vir
tutes ejus de cujus longo agitur jejunio.
2 DUPINEY de VoREPIERRE. Dict. au mot Sommeil, p. 1095 : Le besoin du
sommeil est, comme le besoin des aliments, un besoin de conservation.
Lorsqu'il n'est pas satisfait, il devient impérieux, et quels que soient l'heure
et le moment, l'homme succombe à ses atteintes.
Dr H. GEoRGE, Traité élément. d'hygiène, 1870, p. 303: Le sommeil est
312 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
l'exercice, elle se reconstitue dans le repos. Les saints ont
toujours tendu à restreindre cette exigence de l'animalité.
Outre leur attrait pour la mortification, ils trouvaient encore
ici le bénéfice de la multiplication du temps : heureux de
transformer en prière féconde les heures qu'ils dérobaient
h l'insconcience du sommeil. Comme l'abstinence , les veilles
se rencontrent surtout chez les contemplatifs et les exta
tiques.
Saint Macaire1 d'Alexandrie passe vingt jours et vingt nuits
de suite sans dormir ; mais à la fin il est obligé de céder, sen
tant sa tête s'en aller en délire. Sainte Colette2 donnait très-
peu au sommeil , quelquefois à peine une heure dans toute
une semaine; et, au dire de son historien3, elle fut une année
entière sans discontinuer sa veille. Pendant plus de trente
ans, sainte Lidwine4 ne dormit pas l'équivalent de trois
nuits. Saint Pierre d'Alcantara3 ne dormit, pendant quarante
ans , qu'une heure et demie par nuit, et il déclarait que, dans
les commencements, aucune autre pénitence ne lui avait tant
coûté. Sainte Rose6 de Lima restreignit à deux heures le
temps qu'elle accordait au sommeil, et parfois elle donnait
aussi nécessaire au repos du corps qu'à celui de l'esprit... Le sommeil in
suffisant, surtout poussé jusqu'à l'insomnie, laisse une grande fatigue mus
culaire, amène l'hébétude de tous les sens et de l'intelligence, etc. L'insomnie
prolongée par violence amène la mort.
1 BB. 2 jan., t. 1, p. 85 , n. 15 : Totis viginti diebus et noctibus non sum
tectum ingressus ut somnum vincerem...; ita mihi erat arefactum cerebrum,
ut deinceps agerer in extasim.
2 Ét. de Juuers. BB. 6 mart., t. 7, p. 557, n. 82 : Aliquoties in octo diebus
vix dormiebat per unicam horam.
3 Ibid., p. 573, n. 166 : Cum ipsa vigilando perseveraverit absque dormi-
tione somni per totum unius anni spatium continuum, ex speciali gratia
cœlitus ei collata.
4 J. Brugman. BB. 14 april., 1. 11, p. 312, n. 38 : Veritatem autem dicam:
Lydwina etenim nostra annis triginta et amplius panem non comedit
quantum vir sanus et incolumis pro tribus diebus necessarium vitae habet;
sic nec somnum cepit qui sano sufficeret tribus noctibus competenter.
5 S'» Térèse, sa ¥ie , ch. 27.
6 L. Hansen. BB. 26 aug., t. 39, p. 922, n. 110 : Ipsa somnum suum intra
duarum horarum angustias coercuit, et aliquando etiam minus spatii induisit.
LES ABSTINENCES ET LES VEILLES 513
moins encore. Sainte Catherine"de Ricci, « dès son enfance,
ne dormait jamais plus de deux ou trois heures par nuit, re
grettant encore ces courtes heures comme un temps perdu
pour Jésus-Christ. Mais à mesure que son amour pour lui
grandissait, il gagnait du terrain sur son sommeil; de sorte
que, lorsqu'à l'âge de vingt ans l'extase s'était emparée de
sa vie, elle finit par ne dormir qu'une heure par semaine, et
quelquefois à peine deux ou trois heures par mois. »
La bienheureuse Agathe* de la Croix passa les huit derniè
res années de sa vie dans une veille [Link] Elpide ,
dont nous avons déjà signalé l'abstinence, ne dormit, dit-on,
jamais pendant vingt-cinq ans, consacrant toutes les nuits à
la prière et au chant des [Link]ès la mort de ce maître
admirable, son disciple Sisinnius * s'enferma dans un tom
beau, et y vécut trois années durant, debout, immobile et
dans une oraison continuelle.
V. - Lorsque la veille se prolonge sans la moindre inter
ruption pendant des semaines, des mois, des années, et sans
qu'il en résulte d'amoindrissement pour la vigueur et l'exer
cice de la vie corporelle, il n'est pas douteux qu'on ne doive
tenir ce phénomène pour surnaturel. On peut restreindre la
ruineuse nécessité de dormir; sans miracle, on ne la domine
pas absolument. Médecins et physiologistes professent una
nimement que, sans sortir des lois normales de la nature or
ganique, on ne parvient pas plusà se priver de sommeilqu'à
se priver de nourriture*. La difficulté est de décider à quel
1 P. HYAC. BAYoNNE. Vie de sainte Catherine de Ricci, t, 1. p. 319.
2 JEAN de SAINTE-MARIE. Les Vies des Saintes et Bienheureuses Filles de
l'ordre de Saint-Dominique, t. 1, p. 194.
3 BB. 2 sept., t. 41 , p. 383, n. 37 : Per annos xxv. per totam noc
tem stando et orando psallebat.
4 Ibid. Cujus exemplo, discipulus ejus Sisinnius, cum apud eum septem
annis fuisset, in sepulcro se clausit, in quo stans per triennium semper
oravit, nunquam die vel nocte deambulans aut sedens aut jacens.
5 Dict. des sciences médic., art. SoMMEIL, signé Montfalcon, t. 52,p. 97:
Le sommeil est une manière d'être et une condition indispensable de la vie
lI 33
514 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
point commence la dérogation. Où finit la puissance de l'ha
bitude , où doit forcément s'arrêter la lutte sous peine d'ex
céder la nature ou de toucher au miracle? Nul ne saurait le
dire.
Il est du moins incontestable que l'habitude de la contem
plation , et particulièrement celle de l'extase , dégagent des
servitudes de la vie animale ; que plus l'âme se nourrit et
s'enivre de Dieu, moins elle goûte les mets grossiers du corps;
que plus elle est absorbée et concentrée en Dieu , moins elle
est sujette à la somnolence et aux assoupissements de la chair.
des animaux. Quelques-uns d'entre eux et même certains hommes cèdent
moins souvent que les autres à ce besoin; aucun ne veille continuellement.
Burdach , Traité de physiologie, t. 5, p. 234 : Trop peu de sommeil cause
la lassitude, l'amaigrissement, la vieillesse prématurée ; son absence totale
amène la fièvre , le délire et la mort.
CHAPITRE XXVII
L'ODEUR MYSTIQUE
Fréquence de ce prodige. — L'odeur s'exhale parfois des corps en proie à la
maladie et couverts de plaies. — Elle est habituelle dans les stigmates et
l'anneau mystique. — Elle éclate souvent à la mort des serviteurs de
Dieu et se déclare, même après des années et des siècles, dans leurs re
liques. — Elle se fait sentir à de grandes distances et quelquefois aussi à
la simple pensée. — Ces odeurs se rapprochent rarement de senteurs
connues. — L'explication de ces phénomènes n'est possible qu'en les rap
portant au miracle , surtout si l'on considère les circonstances qui les ac
compagnent. — Signification mystique.
I. — Notre corps a un besoin incessant de nourriture, parce
qu'il subit un travail continu qui désagrège ses éléments et
fait de notre organisme un foyer permanent d'excrétions et
d'exhalaisons plus ou moins putrides : la mort commence
avec la vie. Nous venons de le voir, les saints ont été plus
d'une fois exemptés de la loi physiologique de l'alimentation.
Plus souvent encore , leurs corps , exténués par la pénitence ,
travaillés par la maladie , et jusque dans la corruption du
tombeau , ont exhalé des parfums et sécrété des liqueurs odo
riférantes. Ces prodiges forment l'objet du présent chapitre et
du suivant.
Celui-ci est consacré aux odeurs surnaturelles.
Ces émanations embaumées se produisent souvent dans
les apparitions du Sauveur, de la Bienheureuse Vierge Ma
rie, des anges et des saints. Les nombreux récits que nous
516 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
avons faits, en traitant des objets de la vision, nous dispensent
d'insister sur un point de vue qu'il serait facile d'ailleurs de
justifier par quantité d'autres exemples. Nous ne voulons
présentement considérer le prodige que dans la personne
des saints vivant encore sur la terre, ou dans leurs restes
bénis.
Parmi les indices de la sainteté , les faits de ce genre sont
peut-être de tous les plus multipliés, et l'Église, si sévère
dans la discussion et l'affirmation du merveilleux, les re
late en grand nombre dans les légendes du Bréviaire. Saint
Etienne de Muret répandait autour de sa personne une ad
mirable odeur : signe certain, comme le remarque son bio
graphe1, que l'auteur de toute suavité le remplissait de sa
présence. Il s'échappait de la bienheureuse Christine2 de
Stommeln, pendant ses extatiques contemplations, un parfum
tout céleste. La pureté virginale de saint PhiJippe 3 de Néri
s'exhalait par une senteur exquise n'ayant rien de la terre.
Les sœurs de la mère Agnès4 de Langeac virent et senti
rent, un jour de dimanche, au moment où elle se disposait à
communier, une vapeur très -odoriférante qui sortait de sa
bouche, quelque effort que fît la servante de Dieu pour serrer
les lèvres, afin de cacher cette faveur. « Beaucoup de person
nes fort dignes de foi, écrit encore l'historien 5 de cette admi
rable épouse de Jésus-Christ, assurent qu'elles ont remarqué
souvent , pendant sa vie , que son corps pudique exhalait une
1 Gérald. BB. 8 febr., t. 5, p. 208, n. 21 : Miri odoris fragrantia, quam
cum eo loquentes et astantes circa eum ex ipso procedere sentiebant, totius
suavitatis auctorem in eo requiescero testabatur.
* Pierre de DaCïe. BB. 22 jun., t. 25, p. 2S1 , n. 65 : Odorem sentio
omnibus aromatibus meliorem et omnibus compositionibus suaviorem.
s J. Barnarei. BB. 26 maii, t. 19, p. 567, n. 264: Philippus hominem
complectitur et aperto accipit siuu. Tum vero Fabricius suavissimum odorem
ex eo efflari sentit et plane cœlestem , neque enim in terris similem tmquaui
persenserat. Cumque deinde audisset Philippum virginali pudicitia pr£editum
esse, tum demum inusitati illius odoris originem intellexit.
4 De Lantages, Vie de la mère Agnès, 3° P., ch. 15, t. 2, p. 352.
» Ibid., ch. 1, p. 75.
L'ODEUR MYSTIQUE 517
très-bonne odeur qui réjouissait et consolait le cœur de ceux
qui l'[Link] parfums s'exhalaient particulièrement
du corps de notre vierge après qu'elle avait reçu à la sainte
table le Bien-Aimé de son cœur : elle était alors d'esprit et de
corps, pour ses sœurs et pour tous ceux qui l'entouraient, la
bonne odeur de Jésus-Christ. » Les martyrs ont été souvent
fortifiés et consolés par de semblables merveilles,ainsi qu'on le
voit, pour ne nommer que les suivants, dans les actes de saint
Potit", des saints Julien et Celse*, de saint Hermagoras*, de
sainte Prisque , de sainte Martine*.
II. - Ces émanations embaumées viennent parfois de
corps en proie à la maladie et soumis à un travail actif de dé
composition. Sainte Lidwine° en est un mémorable exemple.
Dans les incroyables infirmités qui mirent son corps en putré
faction, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, ses plaies exhalaient
une suave odeur, et une partie de ses intestins, qu'elle avait
rejetés par la bouche avec des flots de sang, gardaient,
même desséchés, un arome qui attirait dans la pauvre chau
mière de la sainte une foule considérable de visiteurs, jusqu'à
ce qu'enfin elle eût obtenu de son frère qu'il ensevelît ces
débris d'elle-même au cimetière. Les plaies dont saint Jean
de la Croix" fut affligé dans sa dernière maladie répandaient
une senteur si agréable, qu'elle embaumait tout le monas
tère.
III. - Les stigmates sont ordinairement des foyers de ces
1 BB. 13 jan., t. 2, p. 39, n. 15 : Carcer enim sic olebat quasi aromata.
2 BB. 11 jan., t. 1, p. 582, n. 33 : Nectareum odorem reddens.
3 BB. 12 jul.,t. 30,p. 243, n. 112: Odor suavis replebat carcerem.
4 BB. 18 jan., t. 2, p.550, n. 8: Odoratus est odorem suavitatis.
5 BB. 1 jan.,t. 1, p. 14, n. 26 : Odoratis et vos odorem nimium ?
6 J. BRUGMAN. BB. 14 apr., t. 11, p. 274, n. 20;- p. 276, n. 24 : Evomuit
pulmonem et hepar absque ullo fœtore : imo quicumque ea manibus attrec
tasset, adeo suaviter manus ejus fere per diem redolebant, quasi species
aromaticas tetigisset, sicut multi eo tempore experti sunt.
7 P. JÉRôME de SAINT-JosEPH. Abrégé de la vie du B. P. Jean de la Croix,
1877, c. 18, p. 255.
518 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
odeurs merveilleuses, comme on le voit, entre autres, en
sainte Jeanne 1 de la Croix et en la bienheureuse Lucie * de
Narni. Il s'échappait de l'anneau que sainte Catherine3 de
Ricci avait reçu de la main de Notre-Seigneur, dans ses noces
mystiques, un parfum toutcéleste. Mais ce qui est raconté àcet
égard dans la vie de Jeanne-Marie* de la Croix est encore plus
extraordinaire. « A partir du moment où elle eut reçu l'an
neau mystérieux, le doigt exhala une odeur très -agréable
qu'elle ne put cacher, et que toutes les sœurs remarquèrent
bientôt. Aussi profitaient-elles de toutes les occasions pour le
toucher et le baiser. L'odeur qull répandait était si forte ,
qu'elle se communiquait au toucher et persistait pendant
longtemps. C'est ainsi que la sœur Marie-Ursule lui ayant
touché le doigt , sa main exhala pendant plusieurs jours le
parfum le plus délicieux. Cette odeur était particulièrement
sensible lorsqu'elle était malade , parce qu'elle ne pouvait pas
alors prendre autant de précautions pour cacher la chose. Elle
se répandit peu à peu sur toute la main, puis sur tout le corps,
et se communiquait aux objets qu'elle avait touchés. Elle ne
pouvait être comparée à aucun des parfums de cette terre;
car elle en différait essentiellement et pénétrait l'âme et le
corps de délices ineffables. Elle était plus forte lorsqu'elle
revenait de la communion. »
Sainte Catherine5 de Gênes, en flairant la main du prêtre
qui dirigeait son âme , ressentait une odeur d'une suavité
ineffable qui lui réconfortait à la fois et l'âme et le corps , et
dont la vertu était telle qu'il lui semblait que les morts, selon
son expression, dussent en ressusciter. Le confesseur aurait
1 Antoine d'Açx. Vie admirable de sainte Jeanne de la Croix, ch. 14,
p. 148.
2 Jean de Sainte-Marie. Vie des Filles de Saint-Dominique , t. 2, p. 204.
3 P. H. Bayonne. Vie de sainte Catherine de Ricci , c. 10, t. 1, p. 171.
4 BédeWeber. Jeanne-Marie de la Croix, c. 13, p. 373.
6 La Vie et les Œuvres spirituelles de sainte Catherine d'Adorny de
Gennes. Paris , 1646, p. 305.
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L'ODEUR MYSTIQUE 519
bien voulu jouir de la même faveur; mais il avait beau flairer
sa main, pour lui l'odeur merveilleuse n'existait point.
La bienheureuse Marie" des Anges « n'exhalait d'abord
son parfum que par intervalles ; il devint ensuite plus fré
quent, et finalement habituel. Quoique toujours suffisante
pour produire une sensation délicieuse, l'émanation se faisait
cependant plus fortement sentir aux solennités de Noël, de
Pâques, de la Pentecôte, aux fêtes de la sainte Vierge, de
saint Joseph , aux neuvaines qu'elle avait coutume de faire,
et lorsqu'elle approchait de la sainte table. »
IV. - C'est principalement à la mort des serviteurs de
Dieu que l'odeur de sainteté se dé[Link] que les cada
vres humains sont insupportables par la puanteur qu'ils
répandent, les corps des saints embaument souvent par les
plus délicieuses senteurs. Au moment où saint Paternien*,
évêque de Boulogne, rendait l'esprit, une odeur suave se fit
sentir à tous les assistants, et plusieurs d'entre eux furent
guéris de leurs infirmités; ce que l'on raconte également de
saint André* le Scot, de saint Omer* et d'un grand nombre
d'autres. Mais, il faut bien l'observer, c'est la dépouille mor
telle elle-même qui exhale ces parfums, comme on le rap
porte du martyr saint Piat*, de sainte Rose de Lima", de
sainte Térèse ", de saint Pierre* d'Alcantara, de la vénérable
1 LABIs. Abrégé de la vie de la B. Marie des Anges, c. 29, p. 158.
2 BB. 12jul., t. 30, p. 286, n. 19: Cœlo spiritum reddidit. Tanta autem,
illo recedente, illic odoris fragrantia est respersa, ut omnes qui aderant
inæstimabili odore replerentur, et in diversa infirmitate laborantes, qui eum
secutifuerant, ex ipsius odoris aspersione sanarentur.
3 BB.22 aug., t. 38, p.546, n. 22.
4 BB. 9 sept.,t. 43, p.410, n. 22.
5 BB. 1 oct., t. 49, p. 9, n. 12: Dum sepulturæ mandaretur, odor gratis
simus emanavit.
6 LÉoNARD HANSEN. BB. 26 aug., t.39, p. 986 : Mirifica cœlestis odoris qui a
sacro corpusculo spirabat fragrantia, ne quidem cessavit in sepulchro.
7 RIBERA. BB. 15 oct., t. 55, p. 643, n. 110 : Totum corpus suavissimum
exhalabat odorem, qui qualem aromatum nidorem referret dicere nemo
poterat.
* RIBADENEIRA, Vies des Saints, 19 oct.,t. 10,p. 281.
520 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
mère Agnès1 de Jésus. Parmi ces prodiges, un des plus re
marquables est celui qui signala les obsèques de sainte Elisa
beth 2, reine de Portugal. Deux jours après la mort de cette
princesse, son corps fut porté à Coïmbre, d'une distance
de plus de trente lieues et par les grandes chaleurs de l'été.
La putréfaction était complète, et le pus distillait par les
fentes du cercueil. Mais loin d'infecter, durant le trajet qui
dura sept jours, les porteurs et ceux qui accouraient sur
leur passage, il exhalait au loin une suave et incomparable
odeur.
Le comble du merveilleux est que les ossements des saints
conservent ce parfum du ciel plusieurs années et même plu
sieurs siècles après la mort. Nous n'aborderons point ces ré
cits; le nombre en est incalculable; qu'il nous suffise de citer
quelques noms et une courte série de chiffres relatant l'es
pace écoulé entre l'époque de la mort, et une autre postérieure
où l'odeur de sainteté a été presque toujours juridiquement
constatée.
Sainte Rose3 de Lima présente ce prodige-quinze ans après
sa mort; saint Thomas4 de Villeneuve, vingt-sept ans après;
saint Jean5 de Sàint-Facond , après soixante; saint Jean6 de
Caramole , après un siècle ; sainte Térèse 7, après deux cents
ans ; saint Raymond8 de Pégnafort, après trois cents ; sainte
Eulalie9, après quatre cents; saint Ynigo10, après cinq cents;
1 De Lantages. Vie de la mère Agnès, 2e P., c. 21, p. 42.
2 BB. 4 jol., t. 29, p. 192, n. 106-112 : Illico senserunt odorem inde efflari,
qui fragrantior erat quam quidquid unquam inhocmundo olfecissent aut
credi posset... Et fieri aliter non potuit quia aliquid humoris e ftretro stil-
lantis infecerit manus ao vestes portantium.
3 Léonabd Hansen. BB. 26 au g., t. 39, p. 989, n. 30.
4 BB. 18 sept., t. 45, p. 938, n. 5.
» BB. 12 jun., t. 23, p. 155, n. 154.
6 BB. 26 aug., t. 39, p. 858, n. 25.
7 F. X. Plasse. Souvenirs du pays de sainte Thérèse, c. 12, p. 290.
8 Bulla Clément. VII. BB. 7 jan., t. 1, p. 414, n. 44.
9 BB. 12 febr., t. 5, p. 578, n. 4.
10 BB. 1 jun., t. 21, p. 119, n. 49.
-- --- = --==--- *
L'ODEUR MYSTIQUE 521
saint Davin", après six cents ; sainte Julienne*, martyre,
après sept cents; sainte Aldégonde * de Maubeuge, huit cents
ans après; sainte Monique*, mère de saint Augustin, après
neuf cents ; saint Athanase*, après mille ans; saint Mat
thias *, apôtre, après onze cents; sainte Fortunate " et ses
frères, après douze cents; saint Étienne *, pape et martyr,
après treize cents ; les saints martyrs° Dulcissime, Carissime
et Crescent, après quatorze cents ans.
Cet arome, qui témoigne d'une manière si touchante de la
présence de Dieu dans ses élus, s'étend aux objets extérieurs
qu'ils ont sanctifiés par leur contact. Ce qui est raconté des
habits et du pauvre mobilier du bienheureux Pierre ° Pétron
est admirable. On distinguait à l'odeur la cellule de saint Jo
seph" de Copertino, et cette odeur était telle qu'elle impré
gnait tout ce qui servait à son usage; il avait beau se laver,
rien ne pouvait la faire disparaître; après plus de douze ans,
sa chambre gardait encore ce parfum. Des lettres écrites de
la main de sainte Térèse* et d'autres objets qu'elle avait sim
plement touchés conservaient longtemps après sa mort une
odeur exquise. -
V. - Ces effluves miraculeuses se communiquent parfois
1 BB. 3jun.,t. 21, p. 326, n.20.
2 BB. 16 febr., t. 5, p. 885, n. 9.
3 BB. 30 jan., t. 3, p.669, n. 7.
4 BoUGAUD. Vie de sainte Monique, c. 16, p.408.
5 BB. 2 maii,t. 14, p. 261, n. 441.
6 BB.24 febr., t. 6, p. 451, n.3.
7 BB. 14 oct.,t. 54, p. 452, n. 12.
8 BB. 2 aug., t.35, p. 136, n. 113.
9 BB. 6 jul., t. 29, p. 257, n. 23.
10 BARTHÉLEMY de SIENNE. BB. 29 maii, t. 20, p. 196, n. 25:Tantam odoris
fragrantian etiamnum ex se effundunt, ut nulla eis aromata vel opobal
sami rivuli, si per aedes fluerent, comparari possent.
11 BB. 18 sept., t. 45, p. 1003, n. 61-72; n. 67: Cella in qua frater Josephus
habitabat, fragrantiam et odorem paradisi spirabat, idemque in ceteris ejus
vestibus contingebat.
12 RIBERA. BB. 15 oct.,t. 55, p.724, n. 57 et 58: Olim acceptas litteras..
has ergo produxit suavissime redolentes.
522 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
à de grandes distances , ainsi qu'il arriva à la mort de saint
Louis1 Bertrand, dont le corps répandit au loin une suavité
incomparable , et comme on le raconte d'un moine appelé Vé-
ran, depuis longtemps privé du sens de l'odorat, et qui, à
l'heure où trépassait la bienheureuse Maure2, sentit» à quatre
milles de distance, le parfum qui s'exhalait du corps de la
pieuse vierge. Soixante -dix ans après la mort de saint Tré-
vère3, son corps fut découvert intact et répandant une odeur
délicieuse. Au moment où on le leva de terre, tout le monde
sentit à un mille à la ronde comme un mélange exquis de
roses, de lis, de baume et d'encens.
La simple pensée suffit quelquefois pour manifester de
cette sorte la douce influence des serviteurs de Dieu. Saint
Columba ou Columkill4, ce célèbre abbé d'Irlande dont M. de
Montalembert5 a si suavement décrit la poétique et originale
physionomie, visitait en esprit ses moines et les assistait sen
siblement en allégeant le poids de leurs fardeaux et en fai
sant ressentir à chacun une odeur exquise, une douce chaleur
intérieure et une dilatation de cœur qui leur ôtait tout senti
ment de chagrin et de fatigue.
VI. — Décrire et qualifier ces odeurs sacrées est chose dif
ficile, sinon impossible. Parfois elles semblent se rapprocher
i Bulle de Canonisation. BB. 10 oct., t. 53, p. 486, n. 26 : Non soliim
proxime vicinos, sed longius dissitos , mirifico peregrinae l'ragrantiae oblec-
tamento anhelavit.
* S. Prudence, évèque de Troyes. BB. 21 sept., t. 46, p. 278, n. 17: in
ipsa hora migrationis sanctae Virginis, Veranus monachus, olfactus sensu
diu ante prorsus amisso, eumdem odorem suavitatis sensit in monasterio
Leonis , quem proximi sancto corpori sentiebant.
3 BB. 16 jan , t. 2, p. 399, u. 14 : Inveneruiit corpus sanctissimi Treverii
confessons Christi, illaesum et integrum..., fragians multis odoribus sua
vitatis... Levantes sanctum cornus, in uno milliario per gyrum omnes sen-
serunt odoramenta virtutum, quasi rosarum folia, et lilia, et balsamum
et incensum.
4 Adamn. BB. 9 jun., t. 22, p. 207, n. 30 : Quamdam miri odoris fragran-
tiam, acsi universorum florum, in uno sentio collectorum.
6 Moines d'Occident , l. 10, t. 3.
L'ODEUR MYSTIQUE 823
d'espèces connues. La cellule de sainte Rose1 de Viterbe gar
dait le parfum de la rose ; saint Cajétan', fondateur des Théa-
tins, sentait la fleur d'oranger; sainte Catherine 3 de Ricci, la
violette ; sainte Térèse 4, tour à tour le lis , le jasmin et la
violette; saint François3 de Paule, le musc; saint Thomas 6
d'Aquin, l'encens.
Les hagiographes mentionnent le baume7, le nectar8, les
aromates 9, sans préciser davantage et pour traduire en quel
que manière ce qui n'a pas d'équivalent parmi les choses
connues.
Plus généralement, en effet, c'est un arome singulier qui
n'a rien des parfums ordinaires et qu'on a qualifié d'odeur de
sainteté10, d'odeur paradisiaque ou du paradis", d'odeur cé
leste12, surnaturelle13, et quand il émane du tombeau ou des
restes des saints, d'odeur de reliques Les auteurs qui rap
portent ces prodiges épuisent toutes les expressions pour faire
entendre combien sont agréables, délicieuses, pénétrantes ces
effluves merveilleuses. Tantôt ils y voient les finesses de toutes
1 BB. 4 sept., t. 42 , p. 428, u. 69. Per olfactus omnium permanere cœpit
suavissimus rosarum odor.
2 BB. 7 aug., t. 36, p. 261, d. 95. Suavissimum quemdam mali citrei odo-.
rem adflare consuevisse.
3 P. H. Bayonne. Vie de sainte Catherine de Ricci, t. 2, p. 316.
4 Ribeba. BB. 15 oct., t. 55, p. 711, n. 1. Erat hic odor suavissimus, nec
semper idem; interdum liliorum, interdum jasmes et violarum referebat
fragrantiam.
» Proc. de Canon. BB. 2 april., t. 10, p. 127, n. 22: Fragrabat odore
suavi..., habebatque persona sua odorem musci.
6 BB. 7 mart., t. 7, p. 688, n. 12: Sensit suavem fragrantiam odoris,
quasi incensi..., de corpore ipsius b"r. Thomae dictus odor exibat.
7 BB. 9 jan., t. 1, p. 581, n. 25. Balsamo eum putaverunt perfusum.
8 BB. 11 jan., 1. 1, p. 582, n. 33 : Nectareum odorem reddens.
9 BB. 13 jan., t. 2, p. 39, n. 15 : Carcer enim sic olebat quasi aromata.
10 Franc. Sylvestre. BB. 18 jun., t. 24 , p. 577, n. 90 : Sanctitudinis
odorem.
11 BB. 18 sept , t. 45, p. 1004, n. 67. Odorem paradisi spirabat. — BB. 24
febr., t. 6, p. 451, n. 3. Paradisiacis odoribus.
" Ibid., p. 1003, n. 62 : Fragrantiam cœlestem spirasse.
13 lbid., n. 63. Odorem suavissimum et supernaturalem .
14 BB. 16 febr. t. 5. p. 885, n. 8 : Odore ipsarum sanctarum reliquiarum.
524 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
les compositions aromatiques", la réunion de toutes les fleurs
ensemble*, un parfum idéal comme le nectar*; tantôt ils en
sont réduits à dire que c'est une odeur inconnue*, une sorte
d'émanation de la béatitude éternelle*, n'ayant rien de com
parable sur la terre". « Quiconque approche de la châsse pré
cieuse qui contient ses restes sacrés, écrit de sainte Euphémie
Evagre", auteur du vi° siècle, aspire une suave odeur qui sur
passe de beaucoup toutes les senteurs accoutumées. Ce n'est
point celle des vertes prairies ou des choses les plus odorifé
rantes; elle ne ressemble pas davantage aux compositions de
la main de l'homme; c'est pour notre monde un parfum exo
tique qui, par son excellence même, atteste la vertu surnatu
relle des reliques dont il émane. »
Le parfumeur de la cour de Savoie fut envoyé au couvent
de la bienheureuse Marie* des Anges, pour essayer de recon
naître la nature de l'odeur qu'exhalait cette servante de Dieu,
et il dut confesser qu'elle ne ressemblaità rien des parfums
d'ici-bas. Aussi les religieuses, ses compagnes, l'appelaient
elle une odeur de paradis et de sainteté.
1 BB. 24 apr., t 12, p.291, n. 18: Arbitrabantur quasi omnium aromatum
speciesperfragrasse.
* BB. 19 sept , t. 46, p. 889, n. 8: Videtur balsamumcum floribus omnibus
permixtum fragrare.
* S. GRÉGoIRE de ToURs. De glor. mart., c. 31. Migne, Patr. lat.,t. 71,
col. 731 : Oleum cum odore nectareo.
* BB. 3 jun., t 21, p.386, n. 20: Redolet totum corpus et capsa odore grato,
non lamen molli nec aromatico, sed ignoto.
5 BB. 23 jun.,t. 25, p. 416, n. [Link] tantæ suavitatis apparuit, ut puta
rent se foveri deliciis ætennitatis.
6 BB. 10 oct., t. 53, n. 146, p. 428 : Suavissimus odor diversus a cunctis
aromatibus quæ in hoc mundo reperire est.
7 BB. 16 sept., t. 45, p. 250, n. 22: Ubi quis ad eum locum accesserit in
quo est arca illa pretiosa quæ sacras continet reliquias, ejusmodi odoris
suavitatem sentit quæ omnes consuetos odores longe superat. Nam neque
odori qui ex pratis colligitur, neque ei qui ex rebus fragrantissimis exhalat,
similis est odor ille, nec qualis ab unguentariis conficitur, sed peregrinus
quidam et excellens, per seipsum declarans quanta sit virtus reliquiarum
quæ ipsum emittunt.
* LABIs. Abrégé de la vie de la B. Marie des Anges, ch. 29, p.158.
L'ODEUR MYSTIQUE 525
VII. — Il est inutile, comme tente de le faire Gôrres1, sui
vant en cela ses tendances au rationalisme ou à une physio
logie nuageuse, de chercher dans l'organisme même la cause
de ces exhalaisons embaumées ; il faut tout simplement re
courir au miracle. Comment le corps pourrait -il produire,
par une vertu naturelle, ces effluves odoriférantes jusque
dans les états morbides et cadavériques? Même en santé, l'in
cessante déperdition est la loi de la nature organisée ; la ma
ladie accélère la corruption, et la mort, qui ne le sait? ne
donne pas de signe plus évident d'elle-même que la putré
faction : l'incorruptibilité et la bonne odeur, surtout après
que la vie s'est retirée, ne peuvent être que surnaturelles.
« Bien que certains mélanges rendent, en s'altérant, une
agréable odeur, remarque le savant pontife Benoît XIV, il en
est autrement du corps humain après que l'âme s'est éloignée.
Qu'il puisse naturellement ne pas sentir mauvais, c'est chose
possible ; mais qu'il sente bon , cela, est en dehors de la na
ture, ainsi qu'il ressort de l'expérience. Par conséquent, que
le corps se corrompe ou qu'il reste intact, qu'il soit en
putréfaction ou non, si une odeur se déclare persistante,
suave, n'incommodant personne, agréable à tous, et qu'il
soit constant qu'il n'existe ou n'a existé aucune cause natu
relle capable de la produire, on doit la rapporter à une cause
supérieure et tenir le fait pour miraculeux *. »
1 Mystique, 1. 3, c. 4, t. 1, p. 339 : Des que l'àme a déployé ses ailes et
pris son essor vers le ciel , l'économie de la vie tout entière est profondé -
ment modifiée. En montant dans une région supérieure, elle emporte le
corps avec elle dans une sphère élevée. De nouveaux rapports s'établissent
et pour l'àme et pour le corps. La vie de l'un et de l'autre est réglée par
de nouvelles lois; les diverses fonctions vitales se succèdent dans un ordre
différent, et le mélange des éléments qui entrent dans la composition du
corps humain s'accom plissant d'après d'autres bases, il en résulte un
changement profond dans le composé tout entier. Les matériaux qu'il s'assi
mile deviennent plus fins, plus déliés, plus éthérés que dans l'état ordinaire...
Cette transformation de la vie corporelle s'annonce souvent par la bonne
odeur que le corps exhale.
1 De serv. Dei beatif., 1. 4, P. 1, c. 31, n. 24, p. 233 : Asserimus autem ,
526 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Les circonstances extérieures qui accompagnent la plupart
de ces émanations ajoutent à l'évidence du [Link]ôt ce
sont des guérisons subites opérées en ceux qui aspirent ces
suaves odeurs, ainsi que nous avons eu occasion de le remar
quer; tantôt ces merveilleuses effluves sont senties par les
uns tandis qu'elles échappent à d'autres placés dans les
mêmes conditions. Parmi les faits nombreux de cette nature,
nous ne raconterons que le suivant. Les lettres de sainte
Térèse, ainsi que nous l'avons déjà dit, exhalaient après sa
mort l'odeur de sainteté. Une religieuse " qui en possédait
une, s'avisa d'y effacer quelque chose qu'elle voulait tenir
secret. Elle se mit donc à gratter ce passage ; puis, s'inter
rompant, elle se demanda si elle faisait bien en cela. Se ras
surant surla droiture de sonintention, elle continua à effacer ;
mais l'anxiété la reprit bientôt, et un prodige inattendu lui
révéla qu'elle n'était point vaine, car l'odeur qu'elle avait
sentie jusque là cessa tout à coup. Un religieux franciscain
étant venu voir cette personne, reconnut à l'odeur qu'elle
portait sur elle des reliques desainte Térèse. Elle avoua qu'elle
avait en effet une lettre de la séraphique mère, et la tirant du
sachet qui la contenait, elle la porta à son nez, espérant re
trouver le parfum évanoui, mais inutilement : il n'existait
plus pour elle. A quelque temps de là, le moine revint et
licet aliqua mista, dum corrumpuntur, gratum odorem emittant, aliter
tamen rem se habere in corpore humano, quod post animæ discessum,
quamvis naturaliter possit non male olere, bene olere nihilominus natura
liter nequit, uti constat experientia; ita ut, sive illud incorruptum sit, sive
corruptum, sive putridum sive non, si constet nullam causam naturalem
adesse aut adfuisse aptam ad producendum odorem, et odor effluat, qui non
sit momentaneus, qui sit suavis, qui nemini noxam inferat, sed omnibus
omnino gratus sit, id ad causam superiorem sit referendum, et ita miraculo
adscribendum.
1 RIBERA. BB. 15 oct.,t. 55, p.724, n. 58. In obliterando pergit et aliam
lineæ tergit partem. Tum de novo inaugeri angor, et aliud sequi prodigium.
Quem enim hactenus perceperat in epistola odorem, prorsus evanuit. Id
vero tum patuit manifestum, cum idem'non multo post monachus mirabi
lem quemdam odorem ait ab eadem epistola proficisci, quem tametsi alii
percipiebant, haudquaquam tamen ipsa olfaciebat.
L'ODEUR MYSTIQUE 527
aspira encore la même odeur; seule, la religieuse qui en
gardait la source avait cessé d'en jouir.
Le propre de cette odeur, qui lui assigne un caractère
manifeste de surnaturel, est que , non seulement elle dé
lecte le corps comme les autres parfums, mais encore atteint
l'âme et y opère des effets de grâce et de sanctification.
Sainte Catherine " de Bologne exhalait de sa bouche un souffle
embaumé qui récréait agréablement les sens et remplissait
en même temps l'esprit d'une céleste douceur. Le prodige
avait lieuprincipalement au chœur, qui se trouvait tout par
fumé de cet arome merveilleux. Un prêtre de grande piété,
passant par devant la maison de la bienheureuse Osanne*
de Mantoue, ressentit une odeur extraordinaire qui respi
rait la sainteté. Il s'informa quel était le saint qui habitait
cette demeure. On lui amena Osanne, à laquelle il demanda
de prier pour le salut de son âme, ce qu'elle promit de faire.
Il faudrait nier les faits ou fermer les yeux à la lumière,
pour méconnaître la portée surnaturelle de telles merveilles.
La grâce intime, sans doute, est la raison de ces émanations
délicieuses, ainsi que le faisaient observer les rapporteurs de
la cause de sainte Térèse*. Quand Dieu pénètre et règne
dans une âme, non seulement il la purifie, l'illumine, l'em
brase et l'embaume, il tend encore à rayonner au dehors
par de bienfaisantes influences. Et comme l'homme ne s'é
lève au monde invisible qu à l'aide des impressions sensibles,
1 [Link]. BB.9 mart.,t.8, p.*57, n. 49. Afflatus illius corporis est sua
vissimus odor, quem et expirare quandoque inter loquendum videbatur.
Observaverint. suavissimi cujusdam odoris fragantiam toto choro diffu
sam, quæ et sensum earum demulcebat mirifice, et animos cœlesti qua
dam dulcedine recreabat.
2 Fr. SYLvEsTRE. BB. 18 jun., t. 24, p. 577, n. 90 : Novum quemdam per
sensit odorem qui sanctitatem præ se ferebat. Sensi enim de hac domo
quempiam sanctitudinis odorem prodire, quo mihi persuasi divinum hic
hominem immorari, etc.
3 Actes authentiq. BB.15 oct., t. 55,p. 368, n. 1130 :Odor enim spiri
tualis ex interna partium animæ contentione virtutumque debita connexione
promanat, et internam pulchritudinem magnopere commendat.
528 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPs
Dieu frappe les sens pour avertir l'homme de sa présence".
L'odeur de sainteté est un de ces avertissements divins;
mais il ne procède point de la nature de l'homme, tel qu'il
est actuellement organisé; on ne parvient à l'expliquer qu'en
supposant une dérogation miraculeuse.
VIII. - La bonne odeur représente, d'après saint Tho
mas*, l'effet de la grâce dont Notre-Seigneur fut rempli,
selon ces paroles prophétiques de la Genèse : « L'odeur
qu'exhale mon fils est celle d'un champ plein de fleurs, » et
qui de Notre-Seigneur s'épanche sur les fidèles par l'inter
médiaire de ses ministres, ainsi que le disait l'Apôtre aux
Corinthiens : « C'est par nous qu'il répand en tout lieu l'o
deur de sa connaissance : nous sommes la bonne odeur du
Christ devant Dieu et devant les hommes. » Les saints font
admirablement l'office des ministres sacrés pour la sanctifi
cation de l'Église, et les prodiges par lesquels la puissance
divine manifeste leur vertu, sont comme autant de sacre
ments qui, avec les biens temporels, font couler sur les âmes
la grâce du salut, tandis que devant le trône de Dieu, ils
sont, par la prière et l'amour, comme des encensoirs toujours
fumants. -
On peut dire de tous les saints qui répandaient autour
d'eux ces exhalaisons suaves, ce que le pieux de Lantages*
écrivait de la vénérable mère Agnès : « Ces odeurs merveil
leuses. signifient sans doute que la très-ardente et très
pure charité de cette incomparable épouse de Jésus-Christ
1 S. GRÉG. le GR. Hom. 38 in Ev. n. 15. Migne, t. 76, col. 1291 : Sancta
anima illa a carne soluta est; tantaque subito fragrantia miri odoris aspersa
est, ut ipsa quoque suavitas cunctis ostenderet illic auctorem suavitatis
venisse. -
2 Sum. 3. q. 83, a. 5, ad 2: Pertinet (thurificatio) ad repræsentandum
effectum gratiæ, qua, sicut bono odore Christus plenus fuit, secundum
illud (Gen. xxvII, 27): Ecce odor filii mei, sicut odor agri pleni ; et a
Christo derivatur ad fideles officio ministrorum, secundum illud (IICor. II,
14): Odorem motitiæ suæ spargit per nos in omni loco.
* Vie de la Vén. mère Agnès de Jésus, 3e P., ch. 21, t.2, p.533.
L'ODEUR MYSTIQUE 529
a fait d'elle une hostie toujours sainte et en odeur de suavité
devant la Majesté divine ; que son merveilleux exemple de
ferveur a été la bonne odeur de son divin Époux d'une ma
nière excellente , tant qu'elle a vécu sur la terre ; et qu'à
présent sa mémoire est comme une composition de diverses
senteurs très-agréables , ainsi qu'il est écrit de la mémoire
du saint roi Josias*. »
1 Eccli. xliï , 1.
II 34
CHAPITRE XXVIII
LES LIQUEURS BALSAMIQUES
Ces phénomènes sont rares du vivant des saints ; on en signale cependant
plusieurs. — Ils sont nombreux après la mort. Écoulements sous forme
de lait, d'eau , de sueur, de sang, de manne, de baume. — D'ordinaire,
ces liqueurs ont l'apparence d'huile parfumée et médicinale. — L'huile
odoriférante et salutaire qui découle du tombeau de saint Nicolas de
Myre. — Raison et sens mystiques de ces écoulements. — Surnaturel de
ces faits: précautions à prendre — Le miracle est encore plus évident, si le
corps se conserve dans une complète intégrité et souplesse.
I. — C'est encore un fait hors de conteste pour quiconque
est tant soit peu versé dans l'hagiographie, qu'il découle
parfois des corps des saints des liqueurs odorantes et bal
samiques. Elles ont ordinairement une apparence huileuse,
ce qui les fait souvent désigner sous le nom d'huiles saintes;
mais elles prennent aussi d'autres formes, celles du lait,
du sang, de l'eau, de la rosée, d'une manne fondante.
Ces sortes de phénomènes sont rares du vivant des saints;
on en cite cependant quelques exemples. Christine 1 l'Admi
rable, enchaînée par ses proches qui voulaient empêcher
son vol et ses courses extatiques , n'ayant pour toute nour-
1 Thomas de Cantimpré. BB. 24 jul., t. 32, p. 654, n. 19 : Virginea enim
uberaejus clarissimi olei liquorem cœperunt effluere. Quem illa in condimen-
tumsicci panis assumens pro pulmento habebat , et pro unguento; liniebat-
que ex eo vulnera membrorum suorum putrescentium. Quod ubi sorores
ejus et amici viderunt, cœperunt flere, nihilque ulterius divinae voluntati
in Ghristinae miraculis renitentes , eam solverunt a vinculis.
LES LIQUEURS BALSAMIQUES 531
riture qu'un peu de pain et d'eau, une partie du corps déjà
en putréfaction, fut secourue d'une merveilleuse manière.
Ses seins se remplirent d'une huile très-limpide dont elle
arrosa le pain sec qu'elle ne pouvait plus manger, et dont
elle oignit aussi ses plaies. A la vue d'un tel prodige, ses
sœurs et ses amis, émus jusqu'aux larmes et cessant de ré
sister à la volonté divine, mirent en liberté cette vierge vé
ritablement admirable.
Pendant les fêtes de Noël, sainte Gertrude" d'Oosten médi
tait avec une incroyable dévotion combien avait dû être
profonde la joie de la très-pure et très-glorieuse Vierge Ma
rie dans l'enfantement du Dieu son Sauveur, et avec quelle
pieuse tendresse elle l'avait nourri de son lait virginal.
Dieu la récompensa par de grandes suavités intérieures dont
il voulut donner au dehors un témoignage singulier. Un
lait miraculeux emplit les mamelles de la pieuse vierge,
et ne cessa point de couler pendant quarante jours, depuis
le dimanche de la Nativité jusqu'à la fête de la Purifi
cation.
Un jour pendant que la bienheureuse Christine*de Stom
meln demeurait ravie en extase , il parut sur la partie du
manteau qui couvrait sa tête, une rosée très-fine. Un des
assistants, le frère Jean, qui depuis plus de deux semaines
avait une grosseur considérable à la jointure du poignet,
humecta l'autre main de cette liqueur et en frotta l'excrois
1 BB. 6 jan., t. 1, p. 350, n. 14 : Contigit vero signum maximum virgi
neæ gratitudinis per dies quadraginta. Cœperunt ipsius Gheertrudis virgi
nis ubera tumescere lacteque manare ; sicque per singulosdies a festo Domi
nicæ nativitatis usque ad festum Purificationis non cessavit exitus virginei
lactis ab uberibus virginis.
2 PIERRE de DACIE. BB. 22 jun., t. 25, p. 254, n. 74: Pallium suum quo
caput cooperuerat, plenum subtilissimo humore quasi rore, quem omnes
vidimus et pro rore habuimus. Accessit, et aliam manum in humore illo
madefecit et super excrescentiam posuit; quæ ab illa hora citius incepit
decrescere quam prius potuit crescere, ita ut infra paucos dies omnino
deficeret.
532 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
sance, laquelle commença aussitôt à se réduire, et disparut
au bout de quelques jours. Sainte Lutgarde" était allée voir
une recluse avec qui elle entretenait des rapports d'une
sainte amitié. Un jour, au sortir de la contemplation, inon
dée de suavités ineffables, elle appelle son amie et lui montre
les doigts de sa main ruisselants d'une liqueur merveilleuse :
« Voilà, ma sœur, s'écrie-t-elle, comment en agit avec
moi le Tout-Puissant; de la surabondance de la grâce dont
je suis remplie au dedans, s'échappe au dehors par mes
doigts comme une sorte d'huile, symbole de la grâce. » Et
véritablement ivre, elle courait dans toute la maison,
exprimant par ses gestes et ses trépignements l'excès de sa
jubilation.
Pendant qu'ils consultaient ensemble le Seigneur, saint
Rainier* de Pise et un saint homme nommé Albert, qui
avait été l'instrument de sa conversion, furent l'un et l'autre
ravis au sein d'une éclatante lumière, et, après leur extase,
leur tête se trouva humide d'une huile qui pendait à leurs
cheveux comme des perles de rosée.
Là où sainte Agnès* de Montepulciano faisait sa prière,
on voyait souvent le sol jonché de fleurs, et, presquetoujours,
quand elle sortait de l'oraison , son manteau était parsemé
de petites croix blanches comme de la neige. Le jour où elle
fut consacrée prieure ", cette manne mystérieuse couvrit l'au
1 THoMAs de CANTIMPRÉ. BB. 16 jun., t. 24, p. 194, n. 16 : Accidit ut post
orationis contemplationem, tanta spiritus dulcedine repleretur, quod, vocata
Reclusa, manus suæ digitos ostendebat, et eos exprimendo dicebat : Ecce,
soror, qualiter mecum agit Omnipotens, quia ex superabundanti gratia re
pleor interius, etiam digiti mei exterius ad significandam gratiam, velut
oleo nunc distillant. Et hæc dicens, quasi ebria et vere ebria, cum gestu et
tripudio mirabili per reclusorium ferebatur.
2 A. BENINSECA. BB. 17 jun., t. 24, p. 350, n. 15: Peracto aliquo horae
spatio, lux illa discessit, odoris fragrantia et roris oleum in eorum capillis
remansit.
3 DoMINIQUE PoNsI. Vie de sainte Agnès de Montepulciano. Paris, 1865,
ch.5, p. 205.
4 Ibid., ch. 6, p. 206.
-- --- --------
LES LIQUEURS BALSAMIQUES 533
tel, le parvis de l'église et les assistants eux-mêmes, tou
jours en forme de petites croix.
II. - Ces faits sont rares pendant la vie des saints; ils le
sont beaucoup moins après leur mort. Benoît XIV" atteste
qu'il s'en rencontre dans les procès de canonisation, et que,
plus d'une fois, ils ont été expressément reconnus pour mi
raculeux. Le nombre en effet en est considérable, comme
il est facile de s'en convaincre en feuilletant les recueils
hagiographiques.
L'eau qui servit à laver la dépouille de sainte Maure
fut changée en lait, en témoignage de sa virginale pudi
cité, dit son biographe saint Prudence* évêque de Troyes,
qui déclare avoir été témoin oculaire du fait.
Plusieurs années après sa mort, les restes de sainte
Franque* furent retrouvés nageant dans une eau qui avait
la couleur de l'huile et un goût aigrelet de sel. Cette eau
fut recueillie précieusement et opéra dans la suite des
guérisons, et, toutes les fois que l'on visitait ces saintes
reliques, on constata qu'elles continuaient à distiller la
même liqueur.
Pendant les deux jours qui suivirent la mort de sainte
Marguerite* de Ravenne et que son corps demeura exposé,
sa face se couvrit d'une sueur merveilleuse comme une
sorte de rosée, et le mouchoir dont on se servit pour l'es
1 De serv. Dei beatif. l. 4, P. 1, c. 31, n. 20: De hisce liquoribus actum
aliquando est in causis canonizationum.
2 BB. 21 sept., t. 46, p. 278 : Corpusque de more lavantes, aquam in
lac conversam, testimonium pudicitiæ virginalis, videndam meis oculis
præstarunt, quod Leontius., abunde deglutiens, a febrili ardore sanatus est.
3 BERTRAM. BB. 25 apr.,t. 12, p. 399, n. 36. Capsam cum aperuissent,
viderunt et invenerunt eam aqua, quasi oleo colorata, plenam, et ossa
S. Franchæ supernatantia. Adducebantur infirmi., et statim, ut dicitur,
aut brevi tempore, curabantur quacumque tenerentur aegritudine.
4 JÉRôME RossI. BB. 23 jan., t. 3, p. 167, n. 8 : Per duos dies cadaver
sanctum insepultum servatum est, quo tempore cum sudore facies tanquam
rore madesceret, Gentilisque assidua magistræ comes, linteolo. detersis
set, linteolum ad ignem exsiccatum, violarum suavissimum odorem afflavit,
qui multis etiam annis in eodem linteolo permansit.
834 LEs pHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
suyer, séché au feu, répandit aussitôt une odeur exquise
de violettes, quise conserva plusieurs années.
Parfois c'est le sang qui apparaît. Il découlait si abon
damment des reliques de sainte Euphémie, qu'au rapport
d'Evagre" et d'autres historiens dignes de foi*, on en pou
vait distribuer aux foules avides qui accouraient à ce tom
beau. La vénérable Anne de Saint-Barthélemy, la célèbre
compagne de sainte Térèse, déposa juridiquement * dans le
procès préliminaire de sa canonisation, que, étant venue
visiter le corps de sa séraphique mère, elle aperçut sur ses
épaules une rougeur comme celle d'un sang vif et frais, et
qu'ayant appliqué un linge, elle le retira teint de sang. On
pourrait citer d'autres [Link] raconte en particulier
de plusieurssaints, entre autres desaint Amand deMaëstricht",
de sainte Jeanne de Valois* et de la vénérable mère Agnès *
de Langeac, que, longtemps après leur mort, leurs reliques
rendirent du sang, lorsqu'on essaya de les profaner ou d'en
détacher des parcelles.
L'écoulement se fait aussi sous forme de manne plus
ou moins condensée, qui naît des ossements à la façon dont
ces sortes de sucs se détachent des arbres ou des plantes qui
les produisent. Le corps de saint Vitalien", évêque de Capoue
1 BB. 16 sept., t. 45,p. 256, n. 21 : Tanta autem est cruoris qui illinc
extrahitur copia, ut. universa populi multitudo ibidem collecta abunde
ex eo accipiat.
2 BB. Ibid., p. 257, n. 25.
% BB. 15 oct.,t. 55, p.346, n. 1048 : Intuemur corpus cum magna reve
rentia. Animadverti circa scapulas partem adeo coloratam ut sanguis vivus
illic adesse videretur: quam cum linteo attigissem, hoc confestim sanguine
tinctum fuit.
* MILoN. BB.6 febr., t. 4, p.897, n. 12: Dens sublatus ab ore, fudit san
guineas ut vivo e corpore guttas.
5 Procès de canon. BB. 4 febr.,t. 4, p. 584, n. 14. Copiosissimum san
guinem effudit, cum tamen ultra 58 annos sepulturæ mandatum fuisset.
6 LUcoT. Vie de la Vén. mère Agnès, 3e P., c. 22, t.2, p.558.
7 BB. 16 jul., t. 31 , p. 172, n. 11 : Jam diu manna scatebat, usque ad
tempus quo fuit prope locum ubi sacra pignora latebant, sepulturæ traditum
cadaver cujusdam inhonestæ mulieris.
LES LIQUEURS BALSAMIQUES 535
vers l'an 700, exsudait une manne qui tariten 1 584 , — une
attestation officielle des chanoines du lieu et du temps en
fait foi, — après qu'on eut enseveli auprès de ces reliques une
femme de mauvaise vie. Un an après ses obsèques, la bien
heureuse Jeanne d'Orvieto1 apparut à un religieux, et lui
commanda de faire transférer ses restes dans un endroit
plus convenable. On déterra donc son corps, et on le trouva
dans un parfait état de conservation et de souplesse. Sur
le côté , ses habits étaient imbibés d'un sang frais provenant
de la plaie du cœur. Sa tête était parsemée d'une manne
odoriférante, et il en découlait, ainsi que de ses pieds,
une huile d'où s'exhalaient les plus délicieux parfums.
Souvent encore, les auteurs qualifient cette liqueur de
baume, soit qu'elle en ait les caractères, soit qu'elle s'en
rapproche par la composition et par l'odeur. Des reliques
du martyr saint Thérapont2, on vit jaillir à flots pressés un
onguent exquis dont l'arome se répandait au loin. Après
que sainte Agnès 3 de Montepulciano eut rendu le dernier
soupir, de suaves émanations commencèrent à s'échapper de
son corps. Ce prodige et la réputation de sainteté dont jouis
sait la servante de Dieu attirèrent de telles foules , que l'on
fut obligé de surseoir aux funérailles, et, dans la crainte que,
pendant une longue attente, la corruption ne gagnât le corps,
on envoya quérir des aromates à Genève pour l'embaumer.
Mais bientôt voilà que les pieds et les mains de la vierge
deviennent comme des sources d'un baume précieux; ce
qui fit courir après les envoyés dont la mission devenait
inutile , le corps se trouvant naturellement ou plutôt surna-
turellement embaumé.
1 Jean de Sainte -Marie. Vies des saintes et bienheureuses filles de tOrdre
de Saint-Dominique , t. 2, p. 133.
2 BB. 27 maii, 1. 19 , p. 677, n. 9. Ungnentum quippe fragrantissimum ,
torrentis instar, e sacris Therapontis reliquiis scaturiens, odoris pulcherrimi,
quo navis erat impleta, fontem ostendebat certissimum.
3 Dominique Ponsi. Vie de sainte Agnès de Montepulciano,]. 3,ch.l,p. 267.
536 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
III. - D'ordinaire ces écoulements ont lieu sous forme
d'huiles parfumées et médicinales. Nous passons sous silence
les phénomènes merveilleux que l'on rapporte au sujet des
lampes allumées devant le tombeau des saints. Parfois l'huile
s'y trouve miraculeusement renouvelée ou ne se consume
pas; plus fréquemment, elle acquiert une vertu thérapeu
tique". Nous ne voulons parler que des reliques qui distillent
cette [Link] faits sont racontés en grand nombre dans les
vies des saints. Signalons-en quelques-uns.
Des membres de sainte Walburge, particulièrement de sa
poitrine, sortait une huile qui guérissait toutes sortes d'infir
mités. L'évêque Philippe*, qui a écrit la vie de cette vierge,
rapporte de lui-même, qu'étant dangereusement malade, il
fit remplir une fiole de la liqueur miraculeuse, et qu'après
l'avoir bue, il revint à la santé.
Sur la tombe de saint Ange*, religieux carme, poussait un
lis, et, coupé, il repoussait toujours. Les témoinsdu prodige,
intrigués, creusèrent à cet endroit, et mirent à découvert le
corps du saint martyr, d'où s'échappait la plus suave odeur.
On s'empressa de lever de terre ces vénérables restes et de les
renfermer dans une châsse précieuse. Or, au lieu même où
ils avaient été inhumés, jaillit une source d'eau vive, et du
point où avait reposé la tête, commença à couler une huile
médicinale qui opéra de nombreuses guérisons. -
La première fois qu'on ouvrit le tombeau de la séraphique
" Office de sainte Lucie. BB. 19 sept., t. 46, p. 102, n. 8 : Arsit enim ignis
in lampade præter olei consumptionem, lampade mutata in fontem oleiin
medicinam.
* BB. 25 febr.,t. 6, p. 567, n. 36 et 37 : De membris ejusvirgineis maxime
pectoralibus, sacrum emanat oleum, quod, gratia Dei et intercessione
B. Walpurgæ virginis, cæcos illuminat, surdos audire facit et gressum
claudis reddit, cunctisque debilibus optatum effectum devote petentibus
misericorditer indulget. Quam etiam gratiam curationis ipsi experti sumus.
* BB. 5 maii, t. 15, p. 58, n. 8-11. Ex loco ubi prius jacuerat corpus,
fons vivus aquæ nitidissimæ et suavissimi odoris emanavit : ex ea vero
parte ubi caput Martyris requiescebat cœpit fluere medicinalis olei liquor.
LES LIQUEURS BALSAMIQUES 337
Térèse ", neuf mois après son décès, son corps fut trouvé in
tact, exhalant un délicieux parfum, et distillant une huile
très-douce, en telle abondance, qu'elle avait imbibé les vête
ments qui recouvraient le corps et la terre qui était tout au
tour. Vingt-quatre ans après, rapporte un témoin* oculaire,
la ceinture de cuir, avec laquelle la sainte avait été ensevelie,
laissait encore découler quelques gouttes de cette extraordi
naire liqueur.
On raconte de semblables prodiges des reliques de l'apôtre
saint André,- Baronius * disait de cet écoulement miracu
leux que presque tout le monde chrétien en avait été le té
moin ;- des reliques de saint Matthieu*, plus de mille ans
après la mort de cet Évangéliste; du martyr saint Demétrius*
le Grand, de saint Paul° de Verdun, de sainte Candide", de
sainte Hedwige * et d'un grand nombre d'autres.
IV. - Parmi la multitude des faits que nous pourrions
encore citer, nous n'en mentionnerons plus qu'un seul, re
marquable entre tous. Il concerne saint Nicolas de Myre,
moins célèbre par sa vie, d'ailleurs mémorable, que par les
merveilles qui ont illustré son tombeau. Après sa mort, il
coula de ses ossements une huile odoriférante, salutaire à
tous les maux, prodige qui attira des régions les plus loin
taines des foules avides de le contempler, et qui venaient
chercher auprès du saint le soulagement de leurs misères
tant physiques que morales. Sept cent quarante-cinq ans
1 BB. 15 oct., t. 55, p. 343, n. 1036. Oleum tam abundanter e sacris
membris defluebat ut adhærens terra ac vestimenta eo imbuerentur.
2 Ibid. Hodiedum, postquam anni fere viginti quatuor elapsi sunt a
S. Matris funere, visitur. cingulus quocum sepulta fuit; e quo ab eo tem
pore ad præsentem usque diem cernitur oleum guttatim scaturiens.
3 Martyrol. 9 maii : De perenni miraculo scaturientis inde liquoris me
dici ad curandos morbos, totus pæne christianus orbis est testis.
4 BB. 24 febr., t. 6, p. 452, n. 4.
5 BB. 8 oct., t.52, p. 73, n. 94.
6 BB. 8 febr., t. 5, p 174, n. 32.
7 BB. 4 sept., t. 42, p. 230, n. 3.
8 BB. 17 oct., t. 56, p. 263, n. 170.
538 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
après sa sépulture, lorsque les mahométans se furent rendus
maîtres de la Lycie, des marchands italiens conçurent le
hardi projet d'enlever ce précieux dépôt et de le transporter
dans leur patrie. Ils brisèrent les marbres qui le renfermaient
et l'emportèrent, du moins en grande partie, sur leurs vais
seaux. L'alarme fut donnée, mais trop tard, aux habitants
du pays, qui accoururent sur le rivage en poussant des cris
de vengeance et de douleur. Les spoliateurs s'étaient hâtés de
faire voile vers l'Italie et débarquèrent au port de Bari le 9
mai 1087. Le saint dont ils ravissaient la dépouille à l'Orient
sembla se prêter à ce pieux larcin par les nombreux miracles
qui signalèrent sa bienvenue, et que nous a racontés un té
moin contemporain et oculaire, l'archidiacre Jean". Depuis,
le tombeau du saint n'a pas cessé d'être glorieux. La liqueur
merveilleuse continua à couler de ses os et à opérer d'innom
brables guérisons.
« Dieu, écrivait il y a trois siècles le savant Baronius ?
relatant dans son commentaire du Martyrologe romain ce
fait toujours persistant de l'huile miraculeuse, Dieu, dont
la bonté égale la puissance, et qui a illustré de tant de ma
nières les cendres de ses serviteurs, a daigné ajouter à leur
gloire de faire de leurs ossements arides des sources intaris
sables de précieuses liqueurs, destinées au soulagement des
1 SURIUs. 8 maii, p. 399 : Universis Christi ecclesiis litteris nostris cognos
cenda significamus quæ miranda, laudanda, et veneranda nostris in tem
poribus Nicolai beatissimi famuli sui meritis pro sanctissimis omnipotens
Deus mortalibus insinuare dignatus est, videlicet qualiter de Mira metro
poli, Barensibus per pontum transferentibus, illius artus sacratissimi Barum
sunt asportati, ubi sunt etiam innumeræ ostensæ virtutes et stupenda
miracula.
2 Martyrol. 9 maii. Deus opt. maximus, cum multis modis sanctorum
suorum cineres illustrarit, eo etiam honore dignatus est ut ex aridis ossibus
(ut olim ex asini maxilla qua Samson Philisthæos delevit, aquæ fontem
manare fecit, Jud. xv), liquorem medicamenti vim habentem ad curandas
malas valetudines et impios hagiomachos convincendos jugiter fluere voluit:
idque, non tantum Andreæ apostoli ac Nicolai, sed et aliorum complurium
sanctorum sacris reliquiis præstitit.
LES LIQUEURS BALSAMIQUES 539
malades et à la confusion des impies qui osent attaquer les
saints; de même qu'il fit jaillir autrefois une eau désaltérante
de la mâchoire avec laquelle Samson terrassa les Philistins.
Et ce ne sont pas seulement, continue ce grave auteur, les
reliques de l'apôtre saint André et de saint Nicolas de Myre,
dont il est question en cet endroit du Martyrologe, qui pré
sentent ces merveilles, mais encore celles d'un grand nombre
d'autres saints. »
Et, longtemps avant Baronius, saint Jean Damascène", jus
tifiant le culte des reliques par les miracles qui les recomman
dent à la foi des croyants, disait : « Le Christ Notre-Seigneur
a fait de la dépouille des saints comme des fontaines salutai
res qui laissent écouler sur nous de nombreux bienfaits, et
d'où s'échappe parfois un onguent très-suave. Il n'y a là rien
d'incroyable. Car si, au désert, l'eau jaillit d'une rochesèche
et dure, et si Dieu permit qu'il en sortît de la mâchoire d'un
âne pour désaltérer la soifde Samson, quoi d'étonnant que
l'on voie aussi s'écouler un baume exquis des reliques des
martyrs? Ceux-là n'en sauraient douter qui connaissent
quelle est la puissance de Dieu et combien grand l'honneur
qu'il rend à ses saints. »
V.-Sil'on cherche la raison et le sens de ces écoulements
merveilleux, nous dirons qu'ils figurent, l'huile principale
ment*, l'abondance de la grâce divine dans les saints; le vase
est plein quand il déborde. Ils signifient encore que les bien
heureux sont comme des réservoirs où Dieu veut que nous
1 De fide Orthod. l. 4, c. 15. Migne,t. 94, col. 1166. Christus Dominus
sanctorum reliquias velut salutares fontes præbuit, ex quibus plurima ad
nos beneficia manant, suavissimumque unguentum profluit. Nec quisquam
his fidem detrahat. Nam si aqua in deserto ex aspera et dura rupe, atque
ex asini maxilla ad sedandam Samsoni sitim, Deo ita volente, prosiliit, cur
incredibile videatur ex martyrum reliquiis suave unguentum scaturire ?
Minime certe, iis quidem quibus Dei potentia et honor quo Sanctos suos
afficit, explorata sunt.
2 S. TuoMAs. Sum. 1. 2. q. 102, a. 3, ad 13: Oleum figurat gratiam
Christi.
S40 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
allions puiser les secours dont nous avons besoin . Les auteurs
signalent d'autres raisons mystiques qu'il ne faut point dé
daigner, sans tomber toutefois, comme le fait Gorres1, dans de?
imaginations que rien ne justifie. Sainte Brigitte2 raconte
d'elle-même qu'étant venue au tombeau de saint Nicolas de
Myrc, elle se mit à penser à la liqueur extraordinaire qui en
découlait, et que, entrant aussitôt en extase, elle aperçut en es
prit un personnage tout embaumé d'une huile odoriférante,
qui lui adressa ces paroles: « Je suis l'évêque Nicolas, qui
vous apparais dans l'extérieur que j avais dans ma vie mor
telle. Tous mes membres étaient alors souples et flexibles au
service de Dieu, comme un instrument imbibé d'huile qui
cède sans résistance à toutes les impulsions que la main lui
imprime Au fond de mon âme surabondait la louange , sur
mes lèvres la parole de Dieu , et la patience dans le travail ; et
je puisais tout cela dans les vertus d'humilité et de chasteté
que j'ai aimées par-dessus toutes les autres. Et maintenant,
c'est parce que la plupart de ceux qui sont dans le monde
n'ont point leurs os humectés de la grâce divine, qu'ils ren
dent un son vain, s'entre-choquent pour se détruire, vivent
stériles de tout fruit de justice, et sont abominables aux yeux
de Dieu. Vous, du moins, sachez que, comme la rose a son
parfum et le raisin sa saveur, ainsi Dieu a accordé à mon
i Mystique, 1. 3, c. 4, t. 1, p. 345 et seq. La vie mystique, dans la diète
qu'elle s'impose , préfère les aliments fournis par le règne végétal : elle a
même une certaine répugnance pour la chair des animaux. Cette abstinence,
jointe à l'éloignement de tout ce qui peut exciter les passions, doit à la
longue simplifier merveilleusement les opérations de la vie , donner aux
produits qui sont destinés à l'entretenir une nature plus végétale, et favoiiser
la formation de cette huile dont nous avons constaté la présence dans le
corps de plusieurs saints , etc. etc.
5 Revelationes , 1. 6, c. 103, p. 522: Ego sum Nicolaus episcopus...
Omnia menibra mea ita hahilitata et flexibilia erant ad servitium Dei, sicut
res uncta quae flexibilis est ad opus possidentis, etc.. Tu vero scias, quod
sicut rosa profert odorem et uva dulcedinem, sic Deus corpori meo ema-
nandi oleum singularem dedit benedictionem , quia ipse non solum honorat
electos suos in cœlis , sed et laetificat et exaltat in terris , ut plures aedin-
ceutur et participentur de gratia eis data.
LES LIQUEURS BALSAMIQUES 541
corps la faveur singulière d'en faire découler une huile salu
taire ; car non seulement il honore ses élus dans les cieux ,
mais encore il les glorifie et les exalte sur la terre , afin qu'ils
soient pour plusieurs une cause d'édification , et qu'ils les
rendent participants de la grâce qu'ils ont reçue. »
Ainsi Dieu élève les saints au-dessus de la nature par des
prodiges de l'ordre physique, pour attirer plus puissamment
les âmes à la vie surnaturelle.
VI. — C'est assez dire que ces phénomènes, dûment
constatés, doivent être tenus pour miraculeux; mais la pru
dence commande ici de grandes précautions. Voici, selon
Benoît XIV, la manière de procéder en ces rencontres. « Quand
ces sortes de cas sont proposés dans les procès de béatification
ou de canonisation, — et ce qui est recommandé dans ces cir
constances formule une règle très-sage dont on ne doit point
s'écarter, — si le miracle se présente avec le caractère de gué-
risons obtenues par l'usage d'eau, d'huile ou d'onguent pro
venant du corps d'un saint dont on a préalablement invoqué
l'intercession, l'examen devra se porter sur la réalité et le
merveilleux de ces guérisons. S'il s'agit seulement du fait
de l'écoulement d'eau ou de toute autre liqueur qui naîtrait
d'ossements desséchés , l'attention se concentrera sur le lieu
où gisent ces os, pour voir si la liqueur qui en émane ne
viendrait pas d'une cause naturelle , c'est-à-dire d'une source
qui aurait là son issue, ou d'une cause artificielle qui amène
rait le liquide à ce point. En un mot, pour qualifier ces faits
de miraculeux, il faudra auparavant démontrer que la liqueur
sort des os arides et en dehors de toute humidité locale exté
rieure. Que si , pour trancher la difficulté , on retirait les os
sements du tombeau, et que dès lors l'écoulement cessât de se
produire en ce lieu, il deviendrait évident qu'il avait sa cause,
non dans la nature du sol, mais dans les ossements mêmes »
1 De serv. Dei beatif. 1. 4 , P. 1 , c. 31 , n. 21, p. 231 : Si in causis Beatif.
et Canoniz. consimiles res proponantur, et eas inter miracula recensendas
542 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Les examinateurs de la cause de sainte Térèse', discutant
le phénomène de l'huile odoriférante qui découlait de ses
reliques, déclarent qu'un fait pareil, non seulement ne
peut être que miraculeux, mais encore constitue un mi
racle de premier ordre, par la raison qu'il est en dehors
de l'ordre naturel que les corps morts, après la consomp
tion des chairs, puissent produire ni humeur ni liqueur
quelconque.
VII. – Le miracle n'est pas moindre, si l'écoulement s'opère
dans un corps parfaitement conservé; car le prodige de l'incor
ruptibilité s'ajoute alors à celui d'une source salutaire qui ne
s'alimente à rien et qui ne tarit point.
Dieu aime à préserver les saints de la corruption du tom
beau, et à donner à l'Église qui les honore ce signe éclatant
de leur glorieuse immortalité. En général, lorsque l'intégrité
se maintient longtemps dans les corps de ceux qui ont vécu
pieusement, il est permis d'y voir un indice de sainteté. C’est
esse contendatur; et si prævia invocatione servi Dei aut Beati, hausta aqua
ex ejus sepulcro manante, aut oleo vel unguento ex beato corpore fluentibus,
quæ ægris applicentur, vera fiant miracula, et sanationes contingant ha
bentes omnia requisita veri miraculi, examen ad sanationes et earum requi
sita erit reducendum... Si miraculum reponatur in sola effusione aquæ,
olei vel liquoris ex ossibus siccis..., magna cum cautione de loco videndum
erit in quo ossa sunt tumulata, veluti scribit Bordonus...: Sepulcrum est
aperiendum, et videndum eæ quo liquor procedat, an eæ causa naturali,
quia ibi sit fons; vel eæ arte, an illuc sit liquor immissus... Uno verbo, ut
approbetur miraculum aquæ aut liquoris ad longum tempus manantis ex
ossibus servi Dei aut Beati, demonstrandum est ex iis jam aridis et extra
locum humidum constitutis emanare... Quod si forte ad omnem submoven
dam difficultatem, ossa... e tumulo vel fovea educerentur, eorumque fieret
translatio ad alium locum, cautela hæc non esset omnino spernenda; si
enim ossibus subductis, liquor cessaret, nec amplius e loco emanaret e
quo emanabat, dum ossa erant in eodem loco reposita, signum evidentissi
mum hoc esset liquorem, non a loco aut a natura loci, sed ab ipsis aridis ac
siccis ossibus scaturire.
1 Actes authentiques de la canonis. BB. 15 oct., t. 55, p. 368, n. 1132:
Cum ex se pateat quantum præter ordinem omnis naturæ creatæ hoc eve
niat, quantum illius vires excedat et alienum sit a corporibus mortuis...,
necessario est fatendum esse opus supernaturale, et in facti substantia
omnes naturæ creatæ vires excedere, et sic miraculum primi ordinis esse.
LES LIQUEURS BALSAMIQUES 543
ce qu'enseigne Benoît XIV", avec un grand nombre d'autres
qu'il cite lui-même, et l'on peut ajouter à ces témoignages
de la science * l'impression commune de la piété chrétienne.
Cependant, alors même qu'il conste de l'héroïcité des ver
tus, s'il s'agit de conclure rigoureusement de ces faits extra
ordinaires à leur caractère miraculeux, le grave auteurs que
nous venons de nommer apporte plusieurs restrictions. Elles
se réduisent toutes à s'assurer qu'aucune cause naturelle n’est
intervenue capable de produire cet effet, comme l'embaume
ment, la sépulture dans un lieu qui conserve les chairs ou
en soutire les humeurs; de telle sorte, selon Benoit XIV*, que
la seule exsiccation ne suffirait pas pour constituer le miracle;
il ne faudrait pas moins que la souplesse et l'entière conserva
tion du corps, à moins toutefois que l'incorruptibilité n’attei
gnît, pour des raisons spéciales, certaines parties, comme,
par exemple, en saint Jean" Népomucène, la langue, pour
1 De serv. Dei beatif. l. 4, P. 1, c. 30, n. 3, p. 214 : Post approbatas vir
tutes, cadaveris incorruptio inter miracula recensetur.
2 BB. 15 oct., t 55, p. 367, n. 1128: Quod talis incorruptio sit sanctitatis
signum et pro maximo miraculo habenda, satis apparet ex pluribus cor
porum servorum Dei exemplis, quibus impartitus fuit hanc gratiam.
° Synops. ab E. de AzEvEDo, l. 4, P. 1, c. 30, n. 8, p. 271. Ex his omni
bus indubitatum videtur non statim ac de heroicis constet virtutibus, cada
veris incorruptionem miraculo esse adscribendam, quin prius sedulo
investigetur an aliqua præcesserit naturalis causa cui incorruptio tribui
possit, eoque magis quod multo plura sunt sanctorum corpora quæ cor
ruptioni obnoxia fuerunt quam quæ incorrupta permanserunt... Et quod
caput est, quoties sacra rituum congregatio hujusmodi incorruptionis mira
culum tanquam beatificationis et canonizationis fundamentum admisit,
semper in suis decretis addidit, nullam adfuisse naturalem incorruptionis
CallSa IIl.
4 Ibid., n. 9 et seq: Ut incorruptio igitur inter miracula recenseatur, tum
putredine, tum exsiccatione cadaver carere debet, uti laudatus Zacchias
aliique notarunt... Ex his omnibus, comprobatum est, ad hoc ut ejusmodi
incorruptio miraculis accenseatur, Opus esse ut corpus integrum ac tracta
bile sit, exclusa incorruptionis naturali causa, itemque exclusa putredine
et exsiccatione.
* Ibid., l. 4, P. 1, c. 30, n. 15, p. 271. Et quod ad S. Joannis Nepomuc.
linguam spectat, ejus incorruptio tanquam miraculum in ejus causa
proposita fuit...; incorruptio ipsa inter miracula secundi ordinis locum ob
tinuit.
544 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
glorifier sa fidélité à ne poiDt trahir le secret de la confession.
Ces règles respirent la sagesse, et nous n'oserions les dire
trop sévères , quand il s'agit d'en faire la base d'un juge
ment solennel tel que celui de la béatification ou de la cano
nisation. Mais le miracle peut exister sans arriver au degré
d'évidence exigé parla congrégation des Rits. Ainsi, un corps
demeure intact pendant un temps notable et se corrompt en
suite ; la conservation, quoique limitée, peut être miraculeuse.
Pareillement l'incorruptibilité se produira avec exsiccation
partielle ou totale; la plupart de ces cas présenteront une
véritable dérogation à la loi générale de la corruption , quoi
que la preuve juridique se complique de difficultés qui ne
permettent pas de conclure. Pour ne citer qu'un exemple, le
corps de sainte Catherine de Bologne , depuis plus de quatre
cents ans se conserve à découvert dans une remarquable in
tégrité, et toujours souple comme une chair vivante, sans
autre aromate, ainsi que s'exprimait Jacques Albergati1, que
celui de sa sainteté. Cependant, sur les doutes qu'élevèrent des
médecins au sujet môme de la non-corruption , à cause de la
siccité qu'ils avaient remarquée dans le cadavre , la sacrée
Congrégation* refusa d'admettre le fait comme miraculeux, à
l'encontre de ce que purent dire plusieurs autres. Autre chose
est conclure au merveilleux d'un fait, par la sainteté établie
d'ailleurs; autre chose, arguer de ce fait à la sainteté.
1 Benoit XIV. De serv. Dei beat. 1. 4, P. 1, c. 30, n. 7, p. 217.
! Ibid., n. 12, p. 219.
CHAPITRE XXIX
LE RAYONNEMENT
Le rayonnement du corps peut se produire dans la contemplation et hors
do la contemplation. — 11 est souvent restreint à telle ou telle partie du
corps : la tète , les mains , les pieds , les yeux , la bouche , la poitrine. —
Au lieu d'émaner du corps, le rayonnement peut être extrinsèque. —
Fréquence de ces manifestations à la mort des serviteurs de Dieu, et
aussi à leur naissance. — La lumière est ordinairement blanche, mais
parfois elle a d'autres nuances. — Explication rationnelle de ces prodiges.
I. — Ce que nous avons dit de l'ëmbrasement mystique
touche de près au rayonnement corporel dont nous allons
parler, et il arrive fréquemment que les deux phénomènes
se confondent. Toutefois, l'un peut exister sans l'autre, et,
comme le premier est un effet immédiat de l'amour, nous
avons dû le mentionner en décrivant les faits de l'ordre
affectif.
Le rayonnement mystique émane le plus souvent du corps
des saints comme d'un foyer lumineux, principalement à
l'heure de la contemplation et de l'extase.
Sainte Zite1 de Lucques s'enfermait dans le lieu le plus
retiré de sa maison , pour s'y entretenir tranquillement avec
Dieu et dérober le secret des consolations dont elle était inon
dée; mais souvent, pendant la nuit, on voyait la lumière
sourdre à flots de cette retraite, comme si le soleil y resplen-
i BB. 27 apr., t. 12 , p. 508, n. 17 : Tanta claritas saepe videbatur de nocte
acsi fons luminis sol oriretur ibidem.
II 33
546 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
dissait de tout son éclat. Un jour que saint Guillaume" d'Olive
commençait l'office divin, une flamme mystérieuse, qui
semblait sortir de sa bouche et y rentrer, l'environna tout en
tier et le cacha à tous les regards. Saint Arsène * apparaissait
également tout en feu dans la ferveur de son oraison, et l'on
raconte le même prodige de deux abbés d'Irlande, saint Fin
tan° et saint Comgall“, de saint Jean” de Saint-Facond, de
saint François" de Borgia et d'une foule d'autres.
Ces illuminations se produisent encore hors de la prière.
Le corps de la glorieuse martyre Agnès', qu'un juge infàme
avait condamnée à une ignominie plus odieuse que la mort,
resplendit de clartés merveilleuses quiéblouirent les satellites
et les libertins. Dieu fit également un vêtement de lumière
qui déroba leur nudité aux regards des païens, à deux autres
vierges martyres, sainte Barbe* et sainte Prisque". Saint An
dré " Avellini revenait, pendant une nuit obscure et orageuse,
de confesser un malade. La pluie et le vent éteignirent la
1 BB. 10 febr., t. 5, p. 499, n. 25: Officium divinum persolvere cæpit. Et
ecce subito lux de cælo in modum ignis circumcinxit eum, diuque involvit,
ita ut a circumstantibus minime videretur. Imo coelestis splendor ab ore ejus
exire et in illud iterum intrare videbatur.
* ThéodoRe Studire. BB. 19 jul., t. 31 , p. 622, n. 13 : Frater... observans
per fenestram... vidit Senem totum quasi ignem.
° BB. 17 febr., t. 6, p. 19, n. 18: Vidit circa illum immensam lucem per
magnum spatium, ut pene oculi ejus excæcarentur.
* BB. 10 maii, t. 15, p. 581, n. 3 : Cum S. Comgallus... cum lacrymis
orasset, lux superna circumfulsit eum.
* BB. 12 jun., t. 23, p. 131, n. 25: Magnum lumen tota cella diffusum
reperit, atque in ejus medio orantem in ecstasi sanctum.
" RIBADENEIRA. BB. 10 oct., t. 53, p. 285, n. 223: Franciscum lumine splen
dere faciemque solis instar radios emittere deprehendit.
7 S. Ambroise. BB. 21 jan., t. 2, p. 716, n. 8. Ingressa autem turpitudinis
locum, Angelum Domini illic præparatum invenit, ut circumdaret eam
immenso lumine, ita ut nullus posset eam præ splendore nec contingere nec
videre.
8 RIBADENEIRA. Vies des Saints, 4 déc., t. 12, p. 67.
" BB. 18 jan., t. 2, p. 549, n. 7. Sancta autem Prisca videbatur candida
sicut nix, cujus splendebat corpus in tantum, quod nitor claritatis ejus
caligare faciebat respicientes in eam.
1º BREv. Rom. 10 nov., lect. 5. Inusitato splendore e suo corpore mirabiliter
emicante, sociis inter densissimas tenebras iter monstravit.
LE RAYONNEMENT 547
lumière qui éclairait la marche. Non seulement le saint n'eut
pas ses habits mouillés, malgré la pluie qui tombait à
torrent , mais de son corps s'échappa une splendeur
miraculeuse qui guida ses compagnons dans ces épaisses
ténèbres.
II. - Souvent le rayonnement se trouve circonscrit dans
certaines parties du corps. La tête est le siège ordinaire de
l'illumination. Lorsque Moïse" descendit de la montagne,
portant les tables de la loi, son front prejetait des faisceaux de
lumière qui éblouissaient et effrayaient les enfants d'Israël, de
telle sorte qu'il dut voiler son visage pour parler au peuple.
Pendant qu'un saint religieux, nommé Wolfram*, célébrait
les divins mystères, sa face devenait éclatante. Dans ses ex
tases, la figure de saint Kentigern*, évêque d'Écosse, parais
sait également tout en feu. Deux fois par jour, sainte Otte *
était élevée et soutenue en l'air par les anges, pendant qu'elle
priait, et son visage s'illuminait d'une clarté céleste. La fer
veur de saint Philbert*, premier abbé de Jumièges, était telle,
qu'une nuit un de ses religieux vit ses yeux briller comme
deux lampes ardentes. Ces sortes de faits sont innombrables,
et l'on ne finirait pas si l'on entreprenait de les raconter tous,
ainsi que le remarque Benoît XIV°.
Quelquefois la lumière paraît s'échapper des mains. Sainte
1 Ex. xxxiv, 29-35.
2 BB. 29 sept., t. 48, p. 108, n. 490: Quemdam monachum nomine Wol
framum. repetit celebrantem., cujus facies erat quasi cornuta, sicut de
Moyse legitur, præ fulgoris magnitudine.
* CAPGRAvE. BB. 13jan., t. 2, p. 101, n. 28. Facies ejus quasi ignea appa
rens, stupore et extasi circumstantes replevit.
4 Fr. SCHEMBECK. BB. App. ad 5 maii, t. 20, p. 597, n. 11 : Bis die quolibet
solitam elevari in aere, ninisterioque angelorum sic sustineri, donec a
colloquio Domini, instar Mloysis vultu coruscante, reverteretur.
* BB. 20 aug., t.38,p. 77, n. 12. Quadam nocte., tanquam duas lampades
fulgentes, oculos ilius in Spiritu sancto micare prævidit.
* De serv. Dei beatif. l. 4, P. 1, c. 26, n. 14, p. 191 : Si quis in hoc capite
afferre vellet radios, lumina et splendores qui in facie sanctorum, dum
viverent, apparuerunt et qui inter miracula recensentur, nunquam finem
faceret.
548 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Geneviève1 de Paris, étant entrée dans la basilique de Saint-
Martin , guérit plusieurs possédés par la vertu de sa prière et
par le signe de la croix. Or ces possédés criaient avec rage,
au moment où la vierge du Seigneur levait les mains sur
eux, qu'ils voyaient ses doigts allumés et embrasés comme
autant de cierges. L'archevêque de Raguse prit un jour, pour
la baiser, la main de saint Philippe de Néri2, et demeura stu
péfait en la voyant brillante comme l'or et resplendissante
comme le soleil. On raconte de saint Marien3 de R&tisbonne,
de saint Felan4 d'Êcosse, de saint Columba6 d'Irlande et de
plusieurs autres que, la nuit, leur main gauche devenait
lumineuse et projetait ses rayons sur le livre qu'ils lisaient
ou copiaient de la main droite.
« On cite des cas, dit Gôrres6, où les pieds sont devenus
lumineux. En effet, Césaire d'Heistersbach , dans son dou
zième livre des Choses merveilleuses, raconte qu'un docteur
de Paris, qui était au lit malade, se mit à penser comment il
pouvait se faire que des corps mangés par les vers devinssent
radieux et brillants comme le soleil après la résurrection.
Comme il regardait ses pieds, qui sortaient de dessous la
1 BB. 3 jan., 1. 1, p. 142, n. 44 : Fatebantur in hora cruciatus sui, quod
digiti manuum Genovefa singillatim velut cerei divinitus cœlesti igne
flagrareut, et circa se ardere, fœtiJissime debacchantes clamabant.
2 Jérome Barnabei. BB. 26 maii, t. 19, p. 5S5, n. 361 : Apprehensamque
ejus dexteiam reverenter osculatur: quam quidem auro ipso nitidiorem et
solari radio splendidiorem intuetur.
3 BB. 7 febr., t. 5, p. 367, n. 11. Ipse tamen sine omni luce materiali
sciibere non haesitavit; quoniam divina misericordia tres digitos manus sua
sinistrae ad instar trium lampadarum splendescere faciebat.
* BB. 9 jan., 1. 1, p. 594, n. 3 : Quandoque cum esset in tenebris , sinistra
manus, instar facis lucidissimae, dexterae manui dum scriberet aut legeret,
lumen praebere a caeteris monachis videbatur.
6 Montalembert. Les Moines d'Occident, t. 3 , p. 124. Étant en visite
chez son ancien maître Finnian, notre saint trouva moyen do faire une
copie clandestine et pressée du psautier de cet abbé, en s'enfermant la
nuit dans l'église où le psautier était déposé, et en s'éclairant pour ce
travail nocturne de la lumière qui s'échappait de sa main gauche.
0 Cf. Gorres. Mystique, 1. 4, c. 7, t. 2, p. 93.
_ -- - -- ---------------------
LE RAYONNEMENT 549
couverture, ils jetèrent un tel éclat qu'il ne pouvait le suppor
ter. »
Le prodige prend plus fréquemment une forme qui mani
feste la pureté de l'âme, ses illuminations et ses ardeurs. La
lumière sort de la bouche avec le souffle et la parole. Les
sœurs de sainte Colette" voyaient sortir de sa bouche,pendant
qu'elle priait, une traînée de flamme qui allait jusqu'au ciel.
Tout son oratoire semblait en feu; mais si l'on s'approchait
pour éteindre cet étrange incendie, il s'évanouissait tout à
coup. Une seule fois, le voile qui la couvrait se trouva brûlé.
En une autre rencontre, on aperçut sur ses lèvres comme un
soleil resplendissant qui éclairait l'oratoire où elle [Link]
jour que sainte Lutgarde* chantait au chœur avec sa dévotion
accoutumée, une de ses compagnes vit une flamme mysté
rieuse sortir de sa bouche et se perdre dans les airs.
D'autres fois, c'est le cœur qui devient le foyer d'où part
l'irradiation. Saint Colombini* de Sienne vint frapper un soir
à la porte d'un hospice et demanda à y passer la nuit. L'heure
était avancée, et tout le monde dormait quand on l'introduisit
dans la salle commune qui servait de dortoir. A peine le
saint eut-il ouvert sa tunique pour se coucher, que de sa poi
1 ÉTIENNE de JULIERs. BB. 6 mart., t. 7, p.557, n. 83 : Videbatur eisdem,
quod realiter viderent quamdam facem igneam , ex ore ejus procedentem,
lucidam et resplendentem, sic in altum adscendentem, quod cœlos tangere
videbatur.. Si quis approximaret ad extinguendum ignem illum subito ap
parentem, subito disparebat. Semel tamen est repertum velum ejus com
bustum. Quædam etiam religiosa. vidit semel, existente matre in ora
tionis fervore, quemdam solem magnum et resplendentem, oratorium totum
illustrantem, ab ore ejus procedentem.
2 THoMAs de CANTIMPRÉ. BB. 16 jun., t. 24 , p. 199, n. 18 : Cum ergo die
quadam in vesperis cantaret in choro, monialis quædam. visibilibus ocu
lis corporalis luminis flammam de ore ejus vidit ascendere, et in sublimi
aere penetrare.
3 J. B. RossI. BB. 31 jul., t. 34, p. 386, n. 168 : Cum vero. quietem
capturus lectulum conscenderet, diducta manibus tunica, e pectore repente
lux ingens irradiavit, quæ per totum dormitorium conclave fusa, æquare
solares radios videbatur. Expergefacta ibidem jacentium turba oculos in
hospitem recentem conjicit unde illa prodibat, et mirabatur, dicens quod sub
humano schemate angelo hospitium præbuissent.
550 LEs pIIÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPs
trine s'échappa une splendeur merveilleuse, comparable à
celle du soleil. Réveillés en sursaut par cette clarté soudaine,
la foule de ceux qui étaient couchés tout autour regardent
avec admiration le nouvel hôte de qui émanent ces flots de
lumière, et le prennent pour un ange en forme humaine
descendu du ciel pour honorer cet asile de la pauvreté.
III. - L'effet lumineux, au lieu d'émaner du corps des
saints, peut être extérieur et rayonner sur eux d'une source
extrinsèque. Ce sont des globes enflammés, des rayons ou
des traînées de lumière qui viennent resplendir autour d'eux
et les environner comme d'une auréole éclatante.
Sainte Gertrude " de Nive le racontait elle-même à l'histo
rien qui nous a conservé ce récit, qu'étant en prière devant
l'autel de saint Sixte, martyr, elle avait vu descendre au-des
sus de sa tête une sphère enflammée, qui remplit pendant une
demi-heure toute l'église de ses clartés et remonta ensuite
peu à peu vers le [Link] autre fois, ses sœurs virent le pro
dige se renouveler sur elle de la même manière. Une per
sonne digne de foi et en grande réputation de sainteté, dé
clara avoir vu un jour une splendeur céleste venir sur le
bienheureux Ambroise* de Sienne, pendant qu'il prêchait au
peuple, et planer sur sa tête jusqu'à la fin de son discours.
Au procès de béatification de saint Louis* Bertrand, un témoin
oculaire, qui avait eu le bonheur de lui servir la messe pen
* BB. 17 mart., t. 8, p. 593, n. 5: Vidit super se descendentem sphæram
flamme am, perlucidam, ita ut tota basilica illius ciaritate fuisset illustrata,
quasi hora dimidia : paulatimque recessit unde venerat. Et postea, cernenti
bus aliis sororibus, iterum super i sam apparuit eo modo.
2 BB. 20 mart.,t. 9, p. 191, n. 53. Splendo em e cœlo venientem super
caput ipsius beati viri quiescentem vidit, qui subinde finita prædicatione
recessit.
3 BB. 10 oct., t. 53, p.315, n. 40: Melchior Magnes in processu testatus
est se., dum. Ludovico sacrificanti frequenter inserviret, creberrime vi
disse, quando sanctissimum Sacramentum in manu sua tenebat, descen
dentem super eum candidissimam nubem, cum aliquot gyris lucidissimis
inter sanctissimum Sacramentum et caput sacerdotis,unde tantusprodibat
splendor acsi duo luminaria arsissent.
LE RAYONNEMENT 551
dant deux ans, déclara qu'il avait aperçu très-souvent une
nuée radieuse descendre sur l'autel au moment où le bien
heureux tenait dans ses mains l'adorable Sacrement, et for
mer entre la tête du prêtre et l'hostie des cercles lumineux
qui jetaient un vif éclat. Le bienheureux Angelo" d'Acri
aimait à se prosterner dès son premier âge devant une image
de la Vierge suspendue à la muraille, et plusieurs fois on vit
des rayons partir de cette image et resplendir sur le visage
du pieux enfant.
IV. - Ces manifestations surnaturelles ont souvent lieu à
la mort des serviteurs de Dieu, et sont un des indices les plus
ordinaires de la sainteté.
Au moment où saint Médard*, évêque de Noyon, rendait
son âme à Dieu, les cieux s'entr'ouvrirent et des clartés di
vines brillèrent, pendant près de trois heures, sur la dépouille
du saint. Se sentant près de sa fin, saint Sévérin*, l'apôtre
des Noriques, exhala une dernière prière, et aussitôt une lu
mière immense l'environna, et quand cette lumière disparut,
son âme s'envola avec elle vers le Seigneur. A la mort de
sainte Chélidoine*, une splendeur incomparable se répandit
du lieu où elle venait d'expirer bien au loin dans toute la
région, au point que l'on crut d'abord à un grand incendie.
A l'heure même où mourait saint Louis* Bertrand, ceux qui
étaient présents virent apparaître une lumière semblable à
une lampe resplendissante.
1 Vita del B. Angelo di Acri. Roma, 1825, p. 2.
2 VENANCE FoRTUNAT. BB. 8 jun.,t. 22, p. 81, n.9 : Cœli prorsus aperti
sunt, et ante sancti corpusculum fere per tres horas divina luminaria cunc
tis videntibus adstiterunt.
3 BB. Addenda ad 8 jan., t. 1, p.743, n. 20: Oratione facta, lux immensa
apparuit.
* Gt ILL. de NARNI. BB. 13 oct.,t. 54, p. 367, n. 9-10 : E sæculo migrans,
factus est cœlitus mirus splendor a loco quem incoluerat ad cœlum usque
tensus. Porro qui aderant existimabant in aliqua Campaniæ parte copio
sum ignem existere, de quo t antus splendor exsiliret.
* BB. 10 oct., t. 53, p. 351, n.229 : Testati sunt se vidisse lumen ad
instar lampadis lucidissiuæ.
552 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
ll n'est pas rare non plus que ces phénomènes lumi
neux signalent la naissance des saints, et deviennent une
annonce prophétique du rayonnement salutaire qu'ils exer
ceront un jour dans l'Église. Les exemples en sont nom
breux. Citons seulement les noms de saint Wilfrid", de saint
Pétrone*, de saint Iléribert*, de saint Jean de Dieu", de saint
Charles Borromée*, de sainte Brigide° abbesse de Kildar.
V. - La lumière surnaturelle qui émane des corps saints
ou qui les environne, est ordinairement blanche ; mais par
fois elle revêt des nuances différentes. Les sœurs de sainte
Catherine" de Bologne aperçurent un jour, pendant la messe
et le chant des Heures, sa face toute resplendissante d'une
clarté rouge qui éblouissait les yeux; merveille d'autant plus
étonnante que la servante de Dieu, par suite de ses conti
nuelles infirmités et de fréquentes pertes de sang, avait un
teint pâle et jaunâtre. Trois jours après son trépas, saint
Volfheim*, abbé de Brauviler, au lieu de la pâleur de la
mort, présentait un visage de couleur rose, plein de grâce ,
et tout couvert de petites gouttes de rosée.
Parfois c'est une transparence lumineuse qui laisse ou
donne aux différentes parties du corps leur couleur naturelle.
« Aussitôt que la mère Agnès eut expiré, raconte son bio
graphe", sa face devint très-belle, resplendissante comme un
1 EADMER. BB. 24 apr., t. 12, p. 296, n. 4.
2 BB. 4 oct., t. 50,p. 427, n. 19.
* BB. 16 mart.,t. 8, p. 462, n. 3.
* Ant. GovEA. BB. 8 mart., t. 7, p. 834, n.2.
* GIUsANo. Vie de saint Charles Borromée, l. 1, ch. 2, p. 6.
* LAURENT de DURHAM. BB. 1 febr., t. 4, p. 173, n. 6.
7 J. GRAssET. BB. 9 mart.,t. 8, "57, n. 50: Viderunt eam omnes sequenti
· die, dum missa et Horæ canonicæ decantantur in choro, facie supra modum
lucenti et flammeo quodam rubore accensa, sic ut defixos in eam oculos
nequirent continere; quod tanto accidebat mirum magis, quanto magis ob
scurus ei ac pene luridus color esset, etc.
* CoNRAD. BB 22 april., t. 12, p. 88, n. 43: Cum esset triduanus mortuus,
apparuit non defuncti more pallidus, sed roseo colore perfusus, gratia plenus,
et veluti roscidulis guttis sudore respersus.
° De LANTAGEs, Vie de la mère Agnès, 2e P., ch. 21, t. 2, p. 40.
LE RAYONNEMENT 553
soleil, et tout son corps aussi blanc que l'albâtre. Le lende
main son visage parut tout riant et sa bouche plus fraîche et
plus vermeille que lorsqu'elle était en vie... On eût dit que
ce corps virginal était déjà en possession de la clarté des corps
bienheureux ressuscités. . . Cette beauté, écrit un témoin
oculaire, M. Branche, ancien curé de Langeac, donna son
éclat principal durant la grand'messe des funérailles. Car le
vermillon de sa face parut avec plus de vigueur; les yeux et
la bouche étaient comme riants , et ces merveilles prenaient
leur accroissement à mesure que la messe s'avançait... Les
parties de son corps qui paraissaient à l'opposite des flam
beaux, quoique de loin, étaient transparentes, et l'on voyait
au dedans les os et les nerfs , comme on les aurait vus à tra
vers un verre incarnat. »
La bienheureuse Catherine de Racconigi présente, de
son vivant, un fait de même nature, agréablement raconté
par le naïf historien 1 des filles de l'ordre de Saint-Domi
nique.
« Étant parvenue à l'âge de quatorze ans, écrit-il, les
grâces du ciel enchéiissant grandement sur sa beauté natu
relle, la faisoient paroître aux yeux des hommes aussi bien
angélique de corps, comme elle l'étoit de l'âme. Car on voyoit
sur ses joues un vermillon pourprin mêlé avec un blanc qui la
rendoit d'une exquise beauté. Toutes les voisines de son quar
tier, grandement étonnées de voir tant de grâces en son
visage, crurent qu'elle se fardoit en cachette, et sur cette
croyance luy demandèrent comment et avec quels ingrédients
elle se peignoit ainsi la face. Elle, se riant de leur demande,
et ne voulant pas d'un autre côté leur dire la vérité, répon- ,
dit qu'elle ne se servoit d'autre chose que du pain mâché,
entendant le saint Sacrement, qui causoit en elle ces vives
couleurs, d'autant que les grandes couleurs qu'il allumoiten
1 Jean de Sainte -Marie. Les Vies des saintes et bienheureuses Filles de
Saint- Dominique , t. 1 , p. 416.
554 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
son âme, redondant jusques au corps, luy couvroient ses
joues de ce vermillon et les rendoient ainsi belles. "»
VI. — L'explication rationnelle de ces phénomènes est dans
le rapport qui existe entre l'illumination intime de la grâce et
le rayonnement extérieur de la lumière physique. "Saint De
nis1 l'Aréopagite \oit dans le soleil une image parfaite de la
bonté divine, et, de tous les symboles, le feu et la lumière
sont, en effet, ceux qui expriment avec le plus de vivacité
l'action mystique du Saint-Esprit sur les âmes. Les clartés
merveilleuses que nous venons de décrire sont autant de
manières par lesquelles Lieu révèle et atteste sa présence
dans les saints.
On peut les regarder aussi comme un effet de la prédomi
nance de l'âme sur le corps. C'est une loi de l'organisation
humaine, que l'âme projette sur la chair des reflets d'elle-
même. Quand elle subit l'empire des sens, tout au dehors
trahit cette honteuse servitude ; si la vie divine règne au
dedans, l'expression devient pure, lumineuse, rayonnante
comme le foyer d'où elle émane.
Toutefois cette irradiation éclatante, qui est comme une
anticipation de l'empire souverain que l'esprit exercera un
jour sur le corps glorifié, est toujours miraculeuse. Dans les
conditions présentes l'âme peut, par sa vertu propre, faire
resplendir sur les organes quelque chose de sa pureté , de sa
sérénité, de ses illuminations intimes; elle ne saurait, sans
sortir de l'ordre providentiel et actuel de la nature , épandre
sur eux des flots de lumière. Ceci est encore plus évident
lorsque le rayonnement est extrinsèque.
Le plus diificile est de s'assurer avec certitude de la réalité
du prodige. Selon Benoît XIV4, le témoignage de plusieurs
» De divmis Nominibus , c. 4, § 4. Migne, Pair, pr., t. 3, col. 698.
* De sent. Dji beatif. 1. 4, P. i, c. 26, a. 26, p. 19S : Haud exiguum pro-
batioui pondus accedet, si non unus ssd plures testes... testimonium red-
diderint... ; imus quoi]ue testis tulflceie posset si esset sanctitate eximiuset
summa praeditus prudentia.
LE RAYONNEMENT 555
témoins oculaires, ou même celui d'une seule personne, mais
recommandable par sa sainteté et sa prudence, offre des ga
ranties suffisantes; et, bien constaté, le fait doit être tenu
pour miraculeux, principalement s'il accompagne une œuvre
divine, comme la prière ou la prédication, s'il en résulte des
effets de grâce, et surtout si le sujet se recommande par des
mœurs pures et saintes".
1 De serv. Dei beatif. l. 4, p. 1, c. 26, n. 27, 196. Pro miraculo quidem
facere potest si lux ceteris lucibus fuerit splendidior ; si non momentanea
fuerit, sed diuturnior.; si ea non una, sed pluribus vicibus apparuerit; si -
visa sit dum se mo de Deo habebatur, vel aliud quippiam in lionorem Dei
peragebatur; si de sanctis moribus cujus caput ignitum aut splendidum
apparuit nulla sit dubitatio; si illi qui viderunt ad Deum conversi sunt; si
quodcumque aliud spirituale bonum subsecutum est.
CHAPITRE XXX
LA TRANSFORMATION DES SENS
Les merveilles de la vie mystique sur la parole et le chant, — la vue, —
— l'ouïe, — l'odorat, — le goût et le tact. — Tous ces prodiges en
Catherine Emmerich. — Explication de ces faits par la nature du composé
humain et par le miracle.
I. — Sous l'action mystérieuse de la grâce, l'âme se trans
forme, et l'âme à son tour, par l'influence qu'elle exerce sur
le corps, le transfigure en lui jetant un reflet d'elle-même.
C'est , pour ainsi dire , tout un ordre nouveau de sensations
qui s'établit1. Cette spiritualisation du corps par l'âme a son
effet ordinaire et régulier sur la physionomie; mais, quand il
plaît à Dieu de déroger à l'ordre commun, elle s'étend encore
au delà, opérant tantôt sur un sens, tantôt sur un autre, une
transformation miraculeuse qui modifie leurs conditions na
turelles d'exercice. Nous devons signaler les principales ma
nières dont se produisent ces merveilleux effets.
La vie mystique communique souvent à l'organe de la pa-
1 Jos. Lopez Ezquerba, Lucern. myst. TV. 5, c. 13, n. 119, p. 99 : Mul-
tifariam multisque modis hujusmodi sensificationes in anima pf rcipiuntur...
Quaedam quidem flunt sensibus externis, scilicet olfactui exhibentur odores
suavissimi, universos mundi hujus longe superantes; auditui mirabiles et
harmonici concentus; gustui, inexplicables dulcedines, prsecipue in recep-
tione sacrosanctae Eucharistie ; tactui de'icatissimae sensationes, quae usque
ad compagines medullasque ossium perveniunt et recreant ; visui denique
luces, splendores, atque adeo pulcherrima objecta quod ipsam ideam et
desiderium superant.
LA TRANSFORMATION DES SENS 557
role une suavité, une souplesse, une puissance qui tiennent
du prodige. Parmi les prédicateurs de l'Évangile, un des plus
célèbres par la vertu sensible de sa voix est sans contredit
saint Antoine" de Padoue. Quoique né et élevé en Portugal, il
parlait l'idiome italien avec tant de pureté, le timbre de sa
voix était d'ailleurs si éclatant et son accent si onctueux, que
les foules accouraient à ses discours, attirées autant par le
charme de sa diction que par la sublimité de sa doctrine et la
véhémence de ses mouvements. La nature avait donné à saint
Vincent* Ferrier une voix belle et puissante; mais on peut
regarder comme une émanation de la grâce intérieure la faci
lité avec laquelle il en variait l'expression, la rendant à son
gré, et selon les circonstances, grave, perçante, gracieuse,
sonore. Ce qui tient manifestement du prodige, c'est que,
dans les multitudes immenses auxquelles il était souvent
obligé de parler en plein air, les auditeurs les plus éloignés
entendaient aussi distinctement que ceux qui se trouvaient
autour de lui.
Sainte Marie-Madeleine * de Pazzi recevait, dans ses ex
tases, une admirable facilité pour exprimer les rôles les plus
divers. Elle avait des dialogues avec les personnes de la sainte
1 BB. 13jun., t. 23,p. 202, n. 16: Tanta illum Dominus gratia perfude
rat, ut lingua facundissima, voce clarissima, sua verba, instar tubæ cujus
dam, expromens, ab omnibus et audiretur et [Link] admiratione
vacat, cum in longinqua regione natus et educatus multo tempore fuisset,
quod Italico idiomate adeo polite potuit, quæ voluit, pronuntiare acsi extra
Italiam nunquam posuisset pedem.
2 RANZANE. BB. 5 apr., t. 10, p. 493, n. 13 et 14 : Vox ejus sic erat a na
tura disposita quod eam pro libito voluntatis quomodo volebat, facile emit
tebat: nam pro rei necessitate, acutam, gravem, gracilem ac sonoram vocem
edebat. Non minus ab eis qui plurimum distantes erant quam ab eis qui
erant proximi, distincte audiebatur sermo ejus.
* V. CEPARI. BB. 25 maii, t. 19, p. 261, n. 57: In iisdem extasibus, lo
quebatur aliquando in forma dialogi, modo cum æterno Patre, modo cum
Verboincarnato, aut cum Spiritu, Deipara Virgine vel aliis sanctis; atque in
ipsorum persona interrogabat respondebatque, aut in persona propria, prout
res exigebat. Nec erat difficile distinguere in cujus persona loqueretur.,
mutabat enim vocem..., itaque variabat vocem, secundum varietatem perso
narum in ipsa loquentium.
b58 LES PHENOMENES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Trinité, avec la Bienheureuse Vierge et les saints ; et sa voii
rendait, par des intonations variées et convenables, les pa
roles de chacun des interlocuteurs. Lorsqu'elle représentait la
personne du Père, c'étaient des accents graves, majestueux,
solennels ; quand elle prêtait sa voix au Verbe et au Saint-
Esprit, le ton était encore plein de dignité et de majesté, mais
plus doux; enfin, si elle parlât en son propre nom, sa voii
devenait si humble, qu'on avait de la peine à l'entendre.
Un autre prodige, qui se rapporte aux transformations
miraculeuses de la voix est celui de plusieurs martyrs qui
ont articulé des sons et fait entendre des paroles après avoir eu
la langue coupée. Saint Pierre1 de Damas célèbre à haute
voix le sacrifice de la messe , malgré l'amputation de sa lan
gue. D'autres, comme saint Térentien2, saint Maxime et
saint Anastase3, saint Eusèbe4, saint Aiou5 de Lérias et ses
compagnons, saint Léger0 ont également parlé, après avoir
subi le même supplice, soit à leur juge, soit aux amis et, aux
infidèles qui les approchaient. Saint Raymond7 Nonnat, pri
sonnier chez les Maures d'Afrique, prêchait librement la
parole de Dieu, quoique ses lèvres fussent fermées avec un
cadenas de fer.
Après les merveilles de la parole viennent celles du chant.
Elles ont lieu dans l'extase ou hors de l'extase , et de diverses
manières. Tantôt c'est la voix humaine qui improvise des
mélodies charmantes, échos harmonieux des enivrements in
times de lame. Après le chant des Matines , quand tout le
« BB. 4 oet., t. 50 p. 494, n. 2 : Petro sanctissimo Damasci métropolite...
linguam jussit praescindi... Missae sacrificium clara voce celébravit.
2 BB. 1 sept., t. 41, p. 115, n. 10.
3 BB. 13aug., t. 37, p. 130, n. 49 et 50.
4 BB. 25 aug., t. 39, p. 116, n. 8.
» BB. 3 sept., t. 41, p. 746, n. 15.
6 BB. 2 oct., t. 49, p. 404,11. 201.
7 BB. 31 aug., t. 40, p. 738, n. 6 : Ejus labia [Link] ferreo occlnsa sunt,
neverbumDei effunderet; expeditius tamen loqui, non sine barbarorum
admiratione auditus est.
LA TRANSFORMATION DES SENS 559
monde s'était retiré de l'église, sainte Christine ' l'Admirable
entonnait des cantiques d'une incomparable [Link]ôt
l' harmonie semble se former ailleurs que dans le gosier, au
cœur, à la poitrine. Parfois alors ce sont encore les modula
tions de la voix humaine, mais avec je ne sais quoi qui tient
de l'ange et du ciel. Dans des ravissements qui succédaient à
de cruelles douleurs d'estomac, la bienheureuse IIumiliane ?
Cerchi faisait entendre un chant délicieux qui semblait
monter de son âme, si subtil, si délicat, que pour le saisir il
fallait appliquer l'oreille à ses lèvres, et encore ne parvenait
on à distinguer aucune des paroles.
D'autres fois, ce sont de célestes accords d'une indéfinis
sable suavité, où ne se détachent ni sons ni paroles humaines.
Telle l'inimitable harmonie qu'on entendit un jour en sainte
Christine * l'Admirable, pendant un de ses accès de jubila
tion, et qui sortait, non de ses lèvres, sur lesquelles on ne
pouvait saisir le moindre souffle, mais des profondeurs de sa
gorge, entre la poitrine et le gosier; telle encore la mélodie
ravissante qui s'échappait du cœur d'une autre sainte de
même nom, presque du même temps et du même pays*, Chris
tine * de Stommeln.
C'est aussi un oiseau mystérieux qui alterne par son ra
mage avec les plus doux éclats de la voix humaine. Ce qui est
1 THoMAs de CANTIMPRÉ. BB.24 jul.,t. 32, p. 657, n. 34 : Canticum tantæ
dulcedinis emittebat, ut potius videretur cantus Angelicus quam humanus.
2 BB. 19 maii, t. 17, p. 394, n. 34. Quandoque in quodam jubilo dulciter
canentem audierunt, tam subtiliter et tacite, quod audiri non poterat, nisi
apponeretur juxta os suum auris : vocem quidem jubilationis audiebant, sed
discerni non poterat quid proferret in cantu.
3 THoMAs de CANTIMPRÉ. BB. t. 32, p. 656, n. 35: Sonabatque inter guttur et
pectus ejus quædam harmonia mirabilis, quam nemo mortalium vel intel
ligere potest, vel aliquibus artificibus imitari.
4 Christine l'Admirable meurt en 1224 à Saint-Trond, ville de Belgique,
distante d'environ trente-quatre lieues de Stommeln (Stumbela), dans la
Prusse rhénane, où la seconde Christine naît vers l'an 1242.-Cf. D. Pape
broch. BB. 22 jun., t. 25, p.232, n. 1.- Et 24 jul., t.32,p.659.
* PIERRE de DACIE. BB. 22 jun., t. 25, p. 249, n. 55 : Sonus supradictus
audiebatur quasi in pectore esset Christinæ.
560 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
raconté dans la vie de sainte Rose" de Lima est d'un charme
inexprimable; le trait suivant, que nous empruntons à l'his
toire de sainte Élisabeth* de IIongrie, n'est pas moins suave.
« Un jour qu'elle semblait retournée contre la muraille de sa
chambre, une de ses femmes, nommée comme elle Élisabeth,
qui était assise à côté de son lit, entendit comme une douce
et exquise mélodie qui s'échappait du gosier de la malade.
Un moment après, la duchesse changea de place, et se tour
nant vers sa compagne, elle lui dit : « Où es-tu , ma bien
aimée?– Me voici, répondit la suivante, en ajoutant : Oh !
Madame, quevous avez délicieusement chanté !–Quoi! lui dit
Elisabeth, as-tu aussi entendu quelque chose ?» Et sur sa
réponse affirmative, la malade reprit : « Je te dirai qu'un char
mant petit oiseau est venu se poser entre moi et la paroi, et
il m'a chanté pendant longtemps d'une manière si douce et si
suave, et il a tellement réjoui mon cœur et mon âme, qu'il
m'a bien fallu chanter aussi. Il m'a révélé que je mourrais
dans trois jours. » C'était sans doute, dit un ancien narrateur,
son ange gardien qui venait sous la forme de ce petit oiseau
lui annoncer la joie éternelle. »
II. - Le sens de la vue est souvent transformé, dans les
saints, d'une manière miraculeuse. La bienheureuse Margue
rite* d'Ypres apercevait le directeur de son âme à une dis
tance de cinq lieues. Le bienheureux François * Dyrrachin,
de l'ordre des Frères-Mineurs, entend, de la cuisine où le
retenait son office, sonner la clochette qui donne, dans l'église
du couvent, le signal de l'élévation. Aussitôt il se prosterne,
1 LÉoNARD HANsEN. BB. 26 aug.,t. 39, p.932, n. 162-164.
* De MoNTALEMBERT, Hist. de sainte Élisabeth, ch. 29, p.552.
3 JEAN de SAINTE-MARIE. Vies des saintes et bienheureuses Filles de Saint
Dominique, t. 2, p. 347.
4 BB. t. 17,7 maui, p. 45, n. 5: Ecce a templotintinnabulisignum datur: Chri
sti corpusostendi populo intelligit.. Positogenu, mentem et oculos intendit.
Apertis sponte nutuque divinotribus muris quiinterjectierant, nulloapparente
motu, nullo audito sono,via sanctissimi viri oculis ad aram facta est,unde
Sacrum populo ostendebatur.
LA TRANSFORMATION DES SENS 561
et, tournant ses regards et son cœur dans la direction de l'au
tel, il se frappe la poitrine, et par ses soupirs, par ses larmes,
il exprime sa peine de ne pouvoir adorer de plus près la
divine Eucharistie. Chose merveilleuse! les trois murs qui
séparent le saint homme du lieu où s'accomplit le sacrifice
s'entr'ouvrent, et son regard se prolonge librement jusqu'à
la Victime adorable que le prêtre élevait dans ses mains.
Plusieurs saints jugeaient du mauvais état de la conscience
par la laideur qui, de l'âme, passait sur la figure des pécheurs.
Une personne de qualité conduisit un jour à saint Joseph de
Copertino un jeune gentilhomme qui désirait le voir. « Quel
éthiopien m'amenez-vous là ? lui dit le bienheureux. Ne
voyez-vous pas comme il est noir ?» Puis, se tournant vers
le jeune homme : « Allez donc, mon fils, lui dit-il; allez donc
vous laver le visage. » Celui-ci comprit l'avertissement, s'en
alla se confesser et revint auprès du saint qui l'embrassa
cette fois, en lui disant : « C'est bien! vous êtes beau mainte
nant, mon fils. Lavez-vous souvent; hier, vous étiez aussi
laid qu'un éthiopien. » A quiconque l'approchait en état de
péché, il répétait ces paroles*: « Allez, lavez-vous; vous avez
la figure toute souillée d'encre. »
Dans ses extases, sainte Marie-Madeleine* de Pazzi conti
nuait ses occupations extérieures pendant des heures entières.
1 PAsTRovICCHI. BB. 18 sept., t. 45, p. 1025, n. 49: Quis est iste aethiops
quem mihi huc adduxisti? Nonne vides ut niger sit? Deinde vero ad nobi
lem conversus : Vade, inquit, vade, fili mi, lava tibi [Link]
sic reducem amplexus est : Eia, inquiens, jam bellus es, fili mi, lavato te
sæpius ; heri enim fœdus eras instar æthiopis.
2 Ibid., p. 1031 , n. 73 : Cuicumque occurreret, qui animam peccato
infectam habebat : Vade, aiebat, lava tibi faciem quam atramento conspur
catam habes.
3 VINC. PUCCINI. BB. 25 maii, t. 19, p.206, n. 111 : Cum sueret, aurum
scinderet, vel in charta devotas imagines pingeret, etiam sic occupata
rapiebatur quidem, non tamen dimittebat cœptum opus. Monachæ autem,
experiri volentes an corporeis oculis tunc uteretur, quandoque hos ei obve
labant aut fenestras claudebant : et illa, absorpta in Deum, prosequebatur
exercitium suum.
II 36
562 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Les religieuses, voulant éprouver si, en cet état, elle voyait
avec les yeux du corps, les lui voilaient, ou fermaient les
volets des fenêtres; et elle poursuivait son travail avec la
même facilité et la même perfection, ne cessant ni de coudre,
ni de peindre des images, ni de faire de charmants petits ou
vrages que l'on conserva longtemps après sa mort.
C'est surtout relativement aux objets sacrés, parmi lesquels
il faut placer en première ligne l'Eucharistie , que se produit
la transformation mystique de la vue corporelle. Le nombre
est considérable des saints et des saintes qui apercevaient des
yeux du corps Notre-Seigneur sur l'autel et dans le tabernacle,
sous une forme distincte des apparences eucharistiques. La
bienheureuse Lucie1 de Narni voyait les hosties consacrées
toutes rayonnantes de lumière. Elle distingua ainsi une hostie
consacrée entre douze autres qui ne l'étaient point, et que lui
présentait un nouveau confesseur, pour s'assurer par cette
expérience de l'esprit qui l'animait. Une autre îois, 'Notre-
Seigneur lui révéla sa présence sur l'autel sous la forme d'un
petit enfant qui lui dardait sur le visage une clarté pareille à
celle du soleil. Nous n'insisterons pas sur ces sortes de pro
diges si mullipliés dans les vies des saints, d'autant que nous
en avons parlé ailleurs, en traitant des apparitions corporelles
du Sauveur.
III. — La vie mystique communique aussi parfois au sens
de l'ouïe une impressionnabilité merveilleuse. Dans l'extati
que Marie-Dominique5 Lazzari, la finesse de cet organe était
extraordinaire, car de son lit elle entendait, de manière à
pouvoir le reproduire intégralement, le sermon prêché à l'é
glise paroissiale , distante de cinq ou six cents pas. Le plus
souvent, ce sont des faits miraculeux transitoires, tel que
1 Jean de Sainte-Mabie. Vies des saintes et bienheureuses Fi/les de Saint-
Dominique , t. 2, p. 208.
2 D. Antonio Uiccardi. Relation sur Marie- Dominique Lazzari, ou la
patiente de Capriana , p. 128.
LA TRANSFORMATION DES SENS 563
celui qui est rapporté de saint Séverin" de Cologne.A l'heure
où mourait le thaumaturge des Gaules, saint Martin deTours,
et que les anges portaient son âme au séjour des bienheu
reux,il entendit leurs chants harmonieux et il déclara à son
archidiacre que le grand évêque sortait de ce monde et mon
tait au ciel. Le bienheureux Davanzato* était récréé, vers la
fin de sa vie, par des concerts angéliques que son oreille était
seule à saisir; pour les faire entendre au clerc qui lui servait
de compagnon, il mit sa main dans sa main, posa son pied
sur son pied, et aussitôt, comme deux corps sonores qui se
communiquent leurs vibrations, l'un et l'autre ouïrent éga
lement la céleste mélodie.
IV.- L'odorat reçoit de la sainteté d'admirables influences.
Il permet souvent aux serviteurs de Dieu de reconnaître les
vertus et les vices de ceux qui les approchent, ainsi qu'on le
rapporte du saint abbé Oyent*, de saint Philippe * de Néri, de
la vénérable mère Agnès * et de beaucoup d'autres. Saint Ili
larion° devinait à la seule odeur du corps, des vêtements,
ou des objets qu'on avait touchés, de quel démon ou de quel
vice on était esclave. Saint Joseph " de Copertino, dont l'angé
1 S. GREG. de ToURs. De Mirac. S. Martini. l. 1, c. 4. Migne, t. 71,
col. 918: Beatus autem Severinus Coloniensis civitatis [Link] hora
qua Beatus obiit, audivit chorum canentium in sublimi.
2 BB.7 jul., t.29, p. 528, n.11 : Qui Davanzatus manu famulum capiebat pe
demque suum pedi clerici præponebat, ei dicens: Ausculta,fili mi, si quid
quam audis. Audio nempe, pater, inquit, supernum angelorum canticum.
3 BB.1 jan., t.1,p, 53, n. 20: Ex cujuslibet superventu personæ , ita per
odoris fragrantiam fœtorisque afflatum, meritorum insignia dignoscebat, ut
præsciret illico, cui quisque virtuti velvitio subjaceret.
4 ANToiNE GALLoNI. BB. 27 maii, t. 19, p. 469, n. 39 : Illud in Philippo fuit
ex multis admirabile, quod, ut virginitatem cæterasque virutes ex odore,
ita impudicitiam et id genus alia ex fœtore divinitus deprehendebat.
5 De LANTAGEs, Vie de la mère Agnès de Jésus,3e P., c. 1, t. 2, p.75 :Si
quelqu'un venait la trouver, dont la vie fût déréglée ou le cœur gâté, elle
en sentait l'odeur insupportable.
6 S JÉRoME. Vita S. Hilarionis, n.28. Migne , Patr. l.,t. 23, col. 42.
7 PAsTRovicCHI. BB. 18 sept., t. 45, p. 1028, n. 61 : Satis ipsi erat vidisse
libidinosum, ut eumdem exfœtore cognosceret., tantum fœtorem, ut eum,
etiam adhibito tabaco, nequiret expellere.
564 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
lique pureté exhalait un parfum céleste, ressentait une infec
tion extraordinaire à la seule vue des personnes qui péchaient
contre cette vertu. Il en était réduit à prendre du tabac, s'ef-
forçant ainsi d'émousser son odorat et de chasser une odeur
infecte par une autre qui lui semblait plus supportable. Dès
qu'elle entendait des paroles qui offensaient Dieu, sainte Bri
gitte1 sentait dans ses narines une horrible puanteur de sou
fre, qu'elle avait toutes les peines du monde à supporter.
Des choses saintes il s'échappe encore pour les saints des
émanations suaves qui les embaument.
« Souvent, écrivait d'elle-même Jeanne-Marie 2 de la Croix,
dès que j'avais reçu la sainte hostie sur ma langue , elle me
semblait comme un rayon du plus doux miel, qui remplissait
ma bouche d'une douceur inexprimable. Cette suavité était
accompagnée d'une odeur délicieuse qui était comme la guin-
tescence des senteurs les plus agréables. Cette douceur et cette
odeur se répandaient d'abord dans les hautes régions de
l'âme, puis dans tout le corps, me remplissant d'un sentiment
de bien-être ineffable, et me communiquant une force mer
veilleuse. » — « Rien que l'approche du saint Sacrement,
ajoute son biographe3, développait en elle les parfums les
plus variés ; c'était tantôt celui des fleurs les plus odorantes ,
tantôt celui du baume, tantôt comme un composé de tous les
parfums ensemble... Ce phénomène opérait souvent dès avant
la communion des effets merveilleux sur son corps. A peine
avait -elle commencé à sentir ces parfums célestes qu'elle
tombait en extase. » Quand elle assistait à la messe , la bien
heureuse Jeanne4 d'Orvieto sentait fort souvent une odeur
si agréable que son âme était comme liquéfiée de douceur.
1 Birger. BB. 8 oct., t. 52, p. 492, n. 25 : Si aliquis loquebatur et aliqua
verba vitiosa vel dolosa , quae Deum offenderent , statim sentit in naribus
fœtorem horribilem sulfuris quem vix poterat tolerare.
1 Weber. Jeanne-Marie de la Croix , 1. 8, p. 221.
» Ibid., p. 212.
4 Jean de Sainte-Marie. Vies des saintes et bienheureuses Filles de Saint-
Dominique , t. 2, p. 128.
LA TRANSFORMATION DES SENS 565
En recevant la divine hostie, sainte Catherine" de Sienne aspi
rait à flots une odeur délicieuse qui la faisait presque défaillir.
Un jour qu'elle venaitde communier,sainte Catherine* de
Gênes se trouva embaumée d'une odeur ineffable et telle
ment suave qu'elle pensait être en paradis. Dans son humi
lité, elle conjura le Seigneur de ne point lui faire de ces grâces
sensibles et extérieures.
Saint Charles Borromée, entrant un jour dans l'église de
Sommasque, où reposaient les restes de saint Jérôme* Émi
lien, fut averti par une odeur très-suave de la présence de ce
précieux dépôt, auquel il donna des marques spéciales de sa
vénération.
Lorsque le bienheureux Herman Joseph * entendait dans
l'office le nom de Marie et qu'il se prosternait à terre, il respi
rait un tel parfum de fleurs et d'aromates qu'il ne savait
plus se relever. A la fin de Laudes, pendant le chant du Be
nedictus, il sentait comme une odeur d'encens, et tous les
jours, quand après le repas il psalmodiait, selon la coutume
du monastère, en passant du réfectoire à l'église, le psaume
Miserere, il éprouvait des exhalaisons d'une telle suavité qu'il
lui semblait entrer dans le paradis *.
1 RAYMôND de CAPoUE. BB. 30 april., t. 12, p. 907, n. 181 : Sæpius sentie
bat tantum odorem et tam suavem, sumendo supervenerabileSacramentum,
quod fere deficiebat in corpore.
2 La vie et les œuvres de sainte Catherine d'Adorny de Gennes, c.3, p.21.
3 RossI. BB. 8 febr., t. 5, p. 218, n. 4 : Anno [Link], Somascham pro
fectus, acvixportam templi ingressus, mox ob suavissimum odorem a se
perceptum, raptus in sanctam admirationem., dixit in ea ecclesia quies
cere corpus alicujus magni servi Dei. Et ubi, divinitus illuminatus, cogno
vit aliquem odorem prodire ex reliquiis P. Hieronymi, petiit. sibi ostendi
se pulchrum viri Dei.
4 BB. 7 apr., t. 10, p. 690, n. 16 et 17: Ecce,inquit, quotiens ad nomen
sacræ Virginis prosternor ad terram, odor omnium florum et aromatum,
cum tantæ suavitatis abundantia mihi de terra redolere videtur, ut semper
ibi vellem recumbere in his deliciis, si liceret. Cum cantaretur ex more
evangelicus hymnus Benedictus , etc., Dominus eum... suavitate mirifica
visitare dignatus est, faciens illum sentire suavitatem odorisincensi.
* Ibid., p. 689, n. 15. Quotiescumque post refectionem corporalem psal
566 LES PHÉNOMÉNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Les odeurs sont encore un signe que Dieu donne à ses ser
viteurs de saprésence miraculeuse. C'est par une semblable
faveur que saint Rainier " de Pise démêlait les véritables vi
sions des illusions perfides; il reconnaissait l'intervention di
vine à un parfum dont il était tout pénétré.
Plus d'une fois, elles donnent aux saints un témoignage
éclatant de la prédilection divine qui les environne La bien
heureuse Angèle* de Foligno, pressée du désir d'aller à Dieu,
demandait avec instance la grâce de sortir de ce monde : Dieu
répond à sa prière en lui faisant éprouver des senteurs d'une
suavité indicible, qui lui communiquent un avant-goût du
ciel.
V. - Le sens du goût, malgré son rapport en apparence
exclusif avec la vie animale, peut avoir une part dans les ma
- nifestations surnature les de la vie mystique.
Lorsqu'il arrivait à sainte Brigitte * de faire quelque péché
de parole, elle ressentait aussitôt dans le palais une amertume
extrême qui ne cessait qu'après qu'elle s'était confessée.
Saint Félix * de Cantalice articulait le nom de Jésus avec une
incomparable délectation, comme s'il eût eu du miel dans la
[Link] glorieux père en religion, le séraphique Fran
çois* d'Assise, tressaillait d'aise en prononçant ou en enten
mum Miserere mei Deus in gratiarum actione canendo, a refectorio mo
nasterium introivit, odor aromaticus, imo paradisiacus, illum tantæ suavi
tatis excepit, ut se paradisum Domini crederet introire.
1 BENINCAsA. BB. 17 jun., t. 24,p.350, n. 2l : Cum a Deo esset visio, totus
respergeretur odore miro.
2 ARNAUD. BB. 4 jan , t. 1, p. 194, n. 57 : Sæpe sensi odores indicibiles.;
sed delectationem et dulcedinem quam sensi, non possum referre.
3 A. BIRGER. BB. 8 oct., t. 52, p. 492, n. 25 : Quando veno aliquid loque
batur quod esset offensa Dei, statim sentiebat in ore suo amaritudinem
maximam., ad aquas salutaris confessionis cucurrit citius.
4 BB. 18 maii, t. 17, p. 243, n. 19 : Tanta enim in nominis Jesu prola
tione voluptate afficiebatur., ac tam suaviter pronuntiare solebat, perinde
ac si melin ore haberet.
5 S. BoNAvENTURE. BB. 4 oct., t. 50, p. 770, n. 148: Nomen autem Jesu
cum exprimeret vel audiret, jubilo quodam repletus interius totus videba
LA TRANSFORMATION DES SENS 567
dant ce nom béni, et il passait sa langue sur ses lèvres comme
s'il eût savouré une liqueur délicieuse.
L'expérimentation de ces douceurs surnaturelles a princi
palement pour objet la divine Eucharistie. La bienheureuse
Marie-Madeleine" des Ursins éprouvait, en s'approchant du
saint Sacrement, une saveur inexprimable. Sainte Margue
rite* de Cortone reconnaissait au goût les hosties consacrées.
Sainte Angèle* de Foligno sentait l'hostie s'étendre sur sa
langue non avec le goût du pain ou d'aucune des viandes
que l'on mange, mais avec un goût de chair inconnu, d'une
saveur exquise, qui n'avait rien de comparable au monde.
Elle aurait gardé longtemps dans sa bouche ce céleste aliment,
si elle n'eût obéi à la recommandation que l'on fait de l'avaler
avec promptitude; mais la déglutition elle-même lui procu
rait un sentiment de plaisir ineffable qui faisait tressaillir
tout son corps.
Nous signalerons plus tard la vertu bienfaisante attachée
au contact des saints; il n'est question présentement que de
l'influence produite sur ce sens par la vie mystique.
Presque tous les extatiques ont dans leurs transports la
faculté de distinguer au tact les objets sacrés ou bénits. Ce
que nous allons rapporter d'Anne-Catherine Emmerich suf
firaà montrer comment se réalise ce prodige.
VI. - Personne, peut-être, n'a possédé au même degré
le don de distinguer les choses saintes à l'aide des sens exté
tur exterius alterari, ac si mellifluus sapor gustum vel harmonicus sonus
ipsius immutasset auditum.
" JEAN de SAINTE-MARIE. Vies des saintes et bienheureuses Filles de Saint
Dominique, t. 2, p. 690.
* F. JUNCTA. BB. 22 febr., t. 6,p. 343, n. 197 : Domini autem famula
Margarita, nullam sentiens in communione dulcedinem, ut solebat, etc.
* ARNAUD. BB. 4 jan., t. 1, p. 205, n. 1 18: Quando communico, hostia
extenditur in ore, et non habet saporem panis, nec carnis istius quam come
dimus, sed alium saporem carnis, sed saporis sapidissimi quem nescio as
similare alicui rei de mundo. Quando autem descendit, dat mihi unum
Sentimentum magnum placabile.
568 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUFS RELATIFS AU CORPS
rieurs. En elle, cette grâce semblait aussi permanente qu'uni
verselle. « " Le son des cloches bénites était pour son oreille
essentiellement différent de tout autre son, même aussi har
monieux. Elle sentait au goût la bénédiction de l'eau et dis
tinguait l'eau bénite de celle qui ne l'était pas, aussi sûrement
et aussi facilement qu'une autre personne distingue l'eau du
vin. Elle reconnaissait les ossements des saints par l'odorat,
aussi bien que par les yeux et le toucher. Elle avait un sen
timent aussi vif de la bénédiction sacerdotale, quand elle lui
était envoyée de la distance la plus éloignée, que quand elle
lui était donnée du point le plus rapproché d'elle; soit en ex
tase, soit en état de veille, elle suivait involontairement les
doigts consacrés duprêtre comme un pouvoir saint d'où dé
coulaient en elle la force et la bénédiction. Elle voyait ce
qui était saint sous forme de lumière, de rayons de lumière...
Elle sentait et percevait l'action de cette lumière comme quel
que chose qui la soulageait, la fortifiait, lui apportait la joie
et l'attirait fortement vers soi; de même qu'au contraire elle
était subitement et involontairement repoussée, elle se sentait
remplie de dégoût et d'horreur, quand un objet profane sur
lequel pesaient le péché et la malédiction, était porté dans son
voisinage, ou quand elle arrivait dans un lieu où quelque
acte coupable avait été commis, ou sur lequel pesaient les
conséquences de crimes non expiés.»
Elle assurait* que jamais personne n'avait eu le don de re
connaître les reliques au degré où Dieu le lui avait accordé.
Elle distinguait avec non moins de sûreté les objets bénits.
Un jour qu'elle tenait déjà dans ses mains des reliques, on lui
présenta un Agnus Dei. « Ceci est bon et touché de la force
d'en haut,dit-elle*; c'est béni : maisici, dans les reliques,
j'ai la force elle-même. » Et parlant d'une croix bénite : « La
1 E. SCHMOEGER. Vie d'Anne-Catherine Emmerich, c. 13,t. 3,p.235.
2 Ibid., p.237.
3 Ibid., p. 434.
LA TRANSFORMATION DES SENS S69
bénédiction, dit-elle, y brille comme une étoile! Il faut l'ho
norer grandement ! mais les doigts du prêtre, ajouta-t-elle en
se tournant vers son confesseur, sont encore au-dessus. Cette
croix peut périr : la consécration des doigts est ineffaçable ;
elle est éternelle ; ni la mort ni l'enfer ne peuvent l'anéantir ;
dans le ciel même elle se distingue encore. Elle provient de
Jésus , qui nous a rachetés. »
VII. — Si l'on fait attention au rôle que jouent les sens
dans notre connaissance, on trouvera facilement la raison des
aptitudes surnaturelles qu'ils acquièrent dans la vie mysti
que. L'impression organique, selon nous, n'est au fond qu'un
signal qui détermine dans l'âme la conscience de la vie intel
lectuelle. Par la sensation proprement dite, l'esprit exerce sa
faculté perceptive sur les corps ; par le langage, qui n'est en
définitive qu'une sensation, il entre, selon la loi commune,
en conscience du monde idéal, et ainsi la plupart de ses opé
rations intimes, sinon toutes, s'accomplissent sous l'excitation
d'un signe sensible, qui procède plus ou moins des sens ex
ternes. Les deux éléments dont se compose l'homme prenant
de cette sorte chacun leur part dans les actes de l'homme,
s'unissent et se complètent dans un tout harmonieux. Mais
ces rapports naturels n'ont rien de nécessaire , ni dans leur
fond ni dans leurs modes. Selon la loi actuelle de l'organisa
tion humaine, les sens ne peuvent accuser que la présence et
les actions physiques des objets environnants sur notre corps ;
mais évidemment il dépend de Dieu de rattacher la connais
sance des choses invisibles et surnaturelles à telle ou telle im
pression organique. Présentement, sans doute, cette connexité
n'est point dans la nature ; mais que s'ensuit-il , sinon qu'elle
est extranaturelle et miraculeuse? Le miracle, en effet, nous
paraît la seule explication plausible des phénomènes que nous
venons de signaler.
Nous croyons inutile de mentionner ici , sinon en passant
et sans discussion, la manière dont quelques auteurs, fidèles
570 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
jusqu'au bout aux théories péripatéticiennes, ont expliqué
ces sensations surnaturelles, savoir, par l'injection miracu
leuse dans les sens d'espèces matérielles ou fantômes répon
dant aux objets physiques qui manquent au dehors. Selon
Joseph Lopez Ezquerra", quisignale ces interprétations dans
sa LAMPE MYsTiQUE, le sentiment de beaucoup le plus proba
ble et qui se recommande de l'autorité de saint Thomas*, est
que ces impressions sont plutôt une redondance de la partie
supérieure de l'âme sur la partie sensible;et c'est au fond ce
que nous venons de [Link] la loi commune, c'est le corps
qui semble donner à l'âme; ici, c'est l âmequi donne au corps:
dans l'un et l'autre cas se révèle l'harmonieuse unité de
l'homme.
1 Tr. 5, c. 13, n. 120 et 122, p. 99. Modus quo hæ supernaturales sensa
tiones fiant,in maximam Mystas hæsitationem confert. Quidam putant quod
in sensibus supernaturaliter infunduntur earum spccies mate itles, eodem
tempote quo anima spiritualiter in divina cognitione et amore occupatur..
Sed longe probabilior est sententia D. Thomæ asserentis paedictas sensifi
cationes a superiorum potentiarum efficaci motione in materiales indubie
sensus redundare.
2 Sun. 1. 2. q. 24, a. 3, ad 1 .
CHAPITRE XXXI
LA RÉNOVATION DU CŒUR
Influence de la vie mystique sur le cœur. — Rénovation du cœur en la
vénérable Mechtilde, sainte Gertrude, sainte Marie-Madeleine de Pazzi,la
bienheureuse Jeanne de Valois, sainte Catherine de Hicci. — Extraction
physique du cœur en la bienheureuse Osanne de Mantoue, la bienheureuse
Catherine de Racconigi , la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, la
vénérable mère Agnès de Langeac. — Don que Notre-Seigneur fait de son
cœur à sainte Lutgarde , à sainte Catherine de Sienne, à saint Michel des
Saints. — Interprétation du prodige.
I. — Le cœur est le centre, la source même de la \italité.
La sainteté, qui épure et transforme les sens extérieurs,
ne peut pas ne pas se manifester à ce foyer principal. Cela
ressort de l'organisation même de l'homme. Le cœur, en
effet, est en nous l'organe qui répond à la vie affective;
l'âme subissant une transformation dans sa vie d'amour, le
contre-coup ne peut manquer de retentir sur l'organe corpo
rel qui atteste l'impulsion intime et en marque la mesure par
sa propre action et par l'intensité même de ses mouvements.
IL n'est donc pas douteux que la vie mystique n'opère un re
nouvellement du cœur et que Dieu n'exauce ce désir exprimé
autrefois par David1, et si ardemment répété par tous les
saints : « Mon Dieu, créez en moi un cœur pur ! »
Cette création , le roi pénitent et tous ceux qui ont redit sa
prière l'entendaient d'une influence de grâce qui contiendrait
1 Ps. l, 12 : Cor mundum crea in me, Deus.
572 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
ou supprimerait les instincts charnels, et multiplierait dans
l'âme les ardeurs et les élans de l'amour. Dieu, dont les in
ventions sont inénarrables et la puissance infinie, s'est plu
à réaliser à la lettre en quelques-uns de ses saints ce vœu
d'obtenir un cœur nouveau, retirant de leur poitrine le cœur
quiy battait déjà, pour le renouveler ou lui en substituer un
autre plus pur et plus embrasé. Quelquefois même Jésus
Christ semble échanger son propre cœur contre le cœur de ses
amants. De toutes les merveilles mystiques celle - ci nous
paraît une des plus prodigieuses. Il importe de la signaler et
d'en discuter la signification.
II - La vénérable Mechtilde " de Spaheim reçut un jour le
cœur de la Bienheureuse Vierge Marie avec une légende qui
en rappelait les mérites et les bienfaits. Une autre fois*, la
même sainte exprimait dans l'oraison un ardent désir de pos
séder le Bien-Aimé de son âme. Soudain la vertu divine attira
si puissamment son cœur qu'il lui semblait monter au côté
même du Sauveur, de qui elle reçut un doux et suave bai
ser. Par ce baiser, Jésus enivra tellement son cœur et déversa
sur elle tant de grâce que tous les membres de la pieuse
vierge paraissaient être devenus autant de sources qui arro
saient les saints; de sorte que tous, émus d'une joie extraor
dinaire et tenant leurs cœurs en leurs mains, comme des
lampes ardentes remplies des bénédictions célestes, qui, de
Mechtilde, s'écoulaient sur eux, tous rendaient au Seigneur
d'immortelles actions de grâces.
Sainte Gertrude,sa compagne et sa sœur en religion, rap
porte au cinquième livre de ses RÉvÉLATIoNs * que Notre-Sei
1 Lib. de sp. gratia, l. 1, c. 65,p.252.
2 Ibid., l.2, c. 14, p. 303.
3 C. 7, p. 700 : Ipse Dominus., commonefaciens eam doni illius prædi
gnissimi, quo ante aliquot annos. cor suum donaverat sibi in pignus
amoris. Hinc blandissime salutans ipsam, ait : Et ubi est xenium meum?
Ad quod illa cor suum in cor dilecti sui obtulit et immersit. Dominus quoque
cor suum sanctissimum cordi illius applicans, totam eam suæ divinitatis
virtute absorptam gloriæ suæ feliciter sociavit.
LA RÉNOVATION DU CŒUR 573
gneur apparut à Mechtilde au moment de sa mort, et que, lui
rappelant la faveur insigne qu'il lui avait faite quelques
années auparavant, de lui donner son cœur pour gage de son
amour, les joies et les consolations que ce don avait répan
duesdans son âme,il lui dit avec un visage plein de bénigni
té : « Où est mon présent ? » A quoi elle répondit en offrant
son cœur, qu'elle plongeait dans le cœur de son Bien-Aimé.
Et Notre-Seigneur, à son tour, appliquant son sacré Cœur
au cœur de la vierge, l'absorba tout à fait par la vertu de sa
divinité, et la mit heureusement en possession de la gloire
éternelle.
Sainte Gertrude " nous raconte encore d'elle-même qu'elle
avait reçu à plusieurs reprises une grâce semblable du divin
Sauveur, qui tantôt lui donnait simplement son cœur, tantôt,
par un témoignage plus touchant de leur familiarité réci
proque, l'échangeait contre le sien.
Notre-Seigneur promet à sainte Marie-Madeleine * de Pazzi
le don de son cœur, comme il le fit autrefois à sainte Cathe
rine de Sienne, et il dépose en effet ce cœur béni entre les
bras de cette amante fidèle, qui éclate en transports d'amour
et d'actions de grâces.
Dans une apparition à la bienheureuse Jeanne* de Valois,
Notre-Seigneur et sa sainte Mère, qui lui avaient promis un
1 Revel. l. 2, c. 23, p. 141. Deificatum cor tuum præbendo., nunc gratis
dando, nunc ad majus indicium mutuae familiaritatis illud mihi pro meo
commutando. -
2 V. PUCCINI. BB. 25 maii, t. 19, p. 230, n. 202-204 : Tunc promisit ei
Dominus dare cor suum quemadmodum olim S. Catharinæ Senensi. Ape
riens brachia seque versus Sponsum suum elevans, recepit cor [Link]
tamque ostendebat laetitiam,ut quasi respirare non amplius valens, videretur
abitura ex hac misera vita.
3 Procès de canon. BB. 4 febr., t. 4, p.583, n. 8 : Vidit Christum ejusque
Matrem. prædictas epulas, duo scilicet corda in disco, sibi offerentes.
Volens proinde et ipsa cor suum secundum Christi petitionem apponere,
manum in sinum misit; illudque non repeniens, plurimum obstupuit, dul
cissimo Jesu suaviter ei arridente. Sed nihil mirum, si non repererit,
qu0d jam cordi Christi per amorem unitum, in eo magis quam proprio in
corpore vivebat.
874 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
doux festin, lui présentèrent sur un plat deux cœurs, en l'in
vitant à y joindre le sien. Elle porte la main à son côté et s'a
perçoit, avec une stupeur qui redouble son extase, qu'elle n'a
plus de cœur dans sa poitrine, tandis que le Sauveur sourit
de sa surprise avec une incomparable suavité. Quoi d'éton
nant, ajoute son historien, qu'elle n'ait pas trouvé où elle le
cherchait son cœur uni par l'amour au Cœur de Jésus et
vivant plutôt en Jésus qu'en son propre corps ?
« Sainte Catherine1 de Ricci s'adressait à la très -sainte
Vierge et la suppliait instamment de lui obtenir de son fils
Jésus un cœur nouveau, tout divin et tout céleste. Ce fut le
6 du mois de juin de l'année 1541, à l'âge de dix-neuf ans,
qu'elle reçut cette faveur, le jour dela fête du Corps de Notre-
Seigneur. Le matin de ce jour, après avoir reçu Ja sainte
communion, elle fut ravie en esprit dans le ciel. Là, il lui
sembla que la glorieuse Reine des anges la présentait à IVotre-
Seigneur Jésus-Christ son fils et le priait avec d'humbles
instances de vouloir bien lui accorder la grâce de changer
son cœur, comme elle le désirait depuis si longtemps. Le Fils
de Dieu s'empressa d'exaucer la prière de son auguste Mère.
Alors, dans un de ses enivrements d'amour, comme en éprou
vent les bienheureux, elle sentit quelque chose de mystérieux
s'accomplir en elle dans la région du cœur, et des flots d'une
vie inconnue se répandre tout d'un coup au dedans d'elle-
même. Le divin Rédempteur venait de lui ôter son cœur et de
lui en donner un nouveau, formé sur le modèle de celui de sa
très-sainte Mère, la Vierge Marie. Une immense, une indicible
allégresse s'empara de Catherine en se voyant en possession
d'une autre vie, d'un autre être bien supérieur à celui qu'elle
avait auparavant. Ce n'était pas une illusion produite par sa
présence dans le séjour des bienheureux ; car, après son ex
tase , ayant repris ses sens et touché terre , elle vovait bien
1 P. Hvac. Rayonne. Vie de sainte Catherine de Ricci, c. 8, t. 1, p. 137.
LA RÉNOVATION DU CŒUR 575
que c'était un bienfait, un don réel de la divine munifi
cence. »
Si le prodige ne dépassait pas les proportions que nous
venons de décrire , il serait extraordinaire sans doute , mais
enfin on pourrait le rapprocher de plusieurs autres mani
festations surnaturelles par lesquelles Dieu et le Rédempteur
donnent à entendre leur miséricordieux amour envers la
créature. Ce qui déconcerte la pensée humaine, c'est que,
en plusieurs, cette rénovation semble s'être accomplie par
une extraction matérielle du cœur naturel, et la substitu
tion, après un temps plus ou moins considérable, d'un cœur
nouveau, et, en plus d'une rencontre, d'un cœur que
Notre - Seigneur a affirmé être le sien propre.
Citons , car ici il faut des faits.
III. — La bienheureuse Osanne * de Mantoue suppliait un
jour la bonté divine de lui changer le cœur. Jésus , accé
dant à sa prière, lui ouvrit la poitrine, en arracha le cœur,
et , après lui en avoir montré les taches et les défectuosités,
il disparut, l'emportant dans ses mains. Osanne demeura
ainsi quelque temps privée de cet organe de la vie. Après
une courte attente, son Époux revint, tenant un cœur nou
veau d'où sortaient de tous côtés des rayons de flamme , et
il le mit à la place du premier en disant : « J'ai fait, ma
chère épouse, ce que tu m'as demandé: à ton tour mainte
nant de m'aimer de toutes tes forces, de m'obéir et de
1 Fr. Sylvestre. BB. 18 jun., t. 24, p. 579, n. 98 et 99: Christo cœlesti
juncta connub;o, nnlla cor teireni amoris infectum iri macula gestiens...,
ab ipso somma flJe cor alteium petit. Excipit il!e facili benignaqae aurc
sponsae sanctissimas preces : namad eam summo splendore cœli delapsus,
aperto ejus latere, imle cor proptia evellit manu, non mediocri Osannae de-
lectatione... Aliquantulum terriporis post decerptum cor, exanimis perstitit;
ignara promis quo illud Pponsus (sese enim occuluerat) detulisset. Pust
modicam cunctationpm rediit , altcrnm cor ferens quod ardentes omnifariam
radios emittebat , idque prioris recondidit loco. Tum sponsam affatur: Epi,
carissima sponsa, quod me rogaveras... Tantoque Christi desiderio aflecit,
ut tres anaos liberum nunquam sensuum usum habuerit.
576 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
m'honorer. » La servante de Dieu se confondit en actions
de grâces, et, à partir de ce moment, elle sentit dans son
cœur renouvelé d'incroyables ardeurs pour les choses di
vines, et ses transports envers Notre-Seigneur furent tels
qu'elle passa trois ans sans retrouver le libre usage de
SeS SeIlS.
La bienheureuse Catherine de Racconigi eut son cœur re
nouvelé jusqu'à cinq fois d'une manière miraculeuse. Écou
tons à ce sujet le P. Jean de Sainte-Marie ", dans son style
naïf et souvent trop maniéré.
« Comme une autre sainte Catherine de Sienne, dont elle
pourchassoit la plus parfaite imitation, notre bienheureuse
avoit souvent en bouche cette oraison jaculatoire du prophète
royal : O Dieu, créez en moy un cœur pur et monde, et re
nouvelez votre Esprit-Saint en mon intérieur. Elle dit une
fois ce verset avec tant de larmes et de sanglots (c'était le
troisième jour d'août, la veille de notre Père saint Domi
nique, à l'heure de prime, l'an 1512), que Notre-Seigneur,
ayant compassion de celle qui réclamoit si ardemment son
secours, luy apparut avec une troupe de saints qui l'accom
pagnoient. Il luy donna sa bénédiction et l'entretint long
temps familièrement de plusieurs grands secrets qu'il luy ré
véla. Après quoy, elle, lui demandant instamment un cœur
pur et net, il luy arracha le sien de la poitrine, lequel fut
trouvé couvert de poussière et sembloit comme languissant
partout, excepté un seul endroit d'iceluy, où il y avoit écrit
en lettres d'argent : JEsus, sPEs MEA, Jésus, mon espérance.
Jésus-Christ l'ayant entre ses mains, il le nettoya en présence
de cette compagnie céleste qui l'environnoit, et après avoir
changé ces lettres d'argent en caractères d'or, il le remit
en sa première place.
« Depuis une si favorable visite, l'heureuse Catherine,
1 Vies des saintes et bienheureuses Filles de l'Ordre de Saint -Domi
nique, t. 1, l. 2, c. 6,p. 433-435.
LA RÉNOVATION DU CŒUR 577
croissant tous les jours en une plus grande connoissance des
perfections infinies de Dieu, elle crût aussi en de plus véhé
ments désirs de tenir pur et net son cœur qui logeoit en soy
la même pureté. Aux désirs se joignirent les prières, et aux
prières, les larmes et les sanglots, redemandant la même fa
veur, qu'elle avoit receüe de son Époux en la susdite visite.
Ce qu'enfin elle eut, l'année suivante qui étoit 1513, un
jour de sainte Catherine, la martyre. Notre-Seigneur luy
apparut accompagné de sa sainte Mère, de sainte Catherine
la martyre, et de plusieurs autres saints; et alors, s'appro
chant amoureusement d'elle, il mit la main sur sa poitrine,
et luy arracha pour la seconde fois son cœur, et disparut
aussitôt. Elle tomba pâmée de douleur, et bien qu'elle n'eût
point de cœur, Jésus-Christ, qui n'est point attaché aux
lois de la nature quand il agit par sa puissance extraordi
naire, la fit revenir à soy, et reprendre cœur sans avoir de
cœur, l'espace de dix jours tout entiers, souffrant cependant
des peines incroyables. Au bout d'iceux, Notre-Seigneur luy
apparut derechef, tenant entre ses mains le cœur qu'il luy
avoit arraché, si beau, si pur et net, qu'il ne sembloit
plus être celuy qu'il avoit été; et puis le remit comme aupa
ravant en sa place.
« Avec plus de magnificence et d'effet, Jésus-Christ luy
arracha et nettoya le cœur pour une troisième fois, le trentième
de son âge, l'an de salut 1516, au quatrième de may, jour de la
glorieuse Ascension.A cette fête, contemplant la gloire de
son Sauveur montant au ciel, elle fut tout à coup surprise d'un
certain pantèlement de cœur, souhaitant qu'il suivît Jésus
Christ en sa triomphante entrée dans le ciel. « Me voicy,
Catherine, dit Jésus-Christ, luy apparoissant à même temps,
je veux emporter avec moy ce cœur qui brûle d'amour pour
moy. Sur ce il luy ouvrit la poitrine, et lui arrachant pour
la troisième fois le cœur, il le retint avec soy l'espace de
cinquante-cinq jours. Chose inouye, et plus que prodigieuse,
II 37
578 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
la playe de son côté était si large et si grande qu'elle aspi
roit et respiroit l'air paricelle.
« Le jour desaint Jean-Baptiste étant venu, où se finissoit
le nombre des jours susdits, son séraphin et son ange gardien
luy apparurent, l'avertissant qu'elle se préparât à la visite de
Jésus-Christ qui devait bientôt descendre pour luy rapporter
son cœur....Cependant qu'elle répondoit à ses anges gardiens,
une grande lumière fondit en la chambre, et au milieu
d'icelle, Jésus-Christ parut. En même temps, l'heureuse
Catherine se jeta par terre, étendant les bras en croix, et
adora son Sauveur. Il la releva luy-même, et ..., de sa
main droite, il luy remit le cœur à son lieu naturel.
Alors il luy dit ces belles paroles : « Tu sçais, ma chère
épouse, que je suis la sagesse éternelle qui ai fait et
parfait toutes choses de rien et qu'il est en ma volonté de
faire et refaire les cœurs à mes amys et élus : voylà mainte
nant que ce cœur, lequel tu m'as tant de fois offert et con
sacré,je te le rends plus beau , plus pur et plus ardent que
jamaisil ayt été.»
Une quatrième " et une cinquième* fois, le Sauveur ar
rache le cœur à cette admirable vierge, non pour le renou
veler, mais pour en faire une victime de réparation. Elle
même avoua qu'après la dernière extraction, elle avait été
sept jours durant sans cœur.
Écoutons maintenant la bienheureuse Marguerite-Marie
Alacoque nous raconter de quelle manière s'accomplit sur
elle-même cet étonnant prodige.
« Une fois donc, écrit-elle*, étant devant le saint Sacre
ment.,je me trouvai tout investie de cette divine pré
sence, mais si fortement que je m'oubliai de moi-même et
1 Vies des saintes et bienheureuses Filles de l'Ordre de Saint - Domi
nique,t. 1, l. 2, c. 6,p. 436.
2 Ibid., c.8, p. 442.
* Vie de la Bienheureuse, écrite par elle-méme, t. 2, p.379.
LA RÉNOVATION DU CŒUR 579
du lieu où j'étais, et je m'abandonnai à ce divin Esprit,
livrant mon cœur à la force de son amour. Il me fit reposer
fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit
les merveilles de son amour, et les secrets inexplicables de
son sacré Cœur, qu'il m'avait toujourstenus cachés jusqu'a
lors qu'il me l'ouvrit pour la première fois, mais d'une
manière si effective et sensible, qu'il ne me laissa aucun
lieu d'en douter. Il me demanda mon cœur, lequel je le
suppliai de prendre, ce qu'il fit, et le mit dans le sien ado
rable, dans lequel il me le fit voir comme un petit atome
qui se consommait dans cette ardente fournaise, d'où le
retirant comme une flamme ardente en forme de cœur, il le
remit dans le lieu où il l'avait pris, en me disant : « Voilà,
ma bien-aimée, un précieux gage de mon amour, qui ren
ferme dans ton côté une petite étincelle de ses plus vives
flammes,pour te servir de cœur et te consommer jusqu'au
dernier moment.. Et pour marque que la grande grâce
que je te viens de faire n'est point uneimagination, et qu'elle
est le fondement de toutes celles que j'ai encore à te faire,
quoique j'aie refermé la plaie de ton côté, la douleur t'en
resterapour toujours.» Après une faveur si grande, pour
suit la sainte, et qui dura un si long espace detemps pendant
lequel je ne savais si j'étais dans le cielou en terre, je demeurai
plusieurs jours comme tout embrasée et enivrée, et telle
ment hors de moi que je ne pouvais en revenir, pour dire
une parole, qu'avec violence.... Cette plaie, dont la douleur
m'est si précieuse, me cause de si vives ardeurs, qu'elle me
consomme et me fait brûler toute vive.»
Il est peu de faveurs mystiques auxquelles la vénérable
mère Agnès de Langeac n'ait point participé; celle dont
nous parlons ne lui a point manqué. Voici ce qu'on lit dans
son histoire ".
1 De LANTAGEs. Vie de la V. mère Agnès, rééd. par M. LUCoT, 3e P., ch.5,
t. 2, p. 132.
580 LEs PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
« Sur le commencement de l'année 1626, comme elle fai
sait oraison après les Vêpres, elle fut dans un ravissement
plus merveilleux que les ordinaires, où il lui sembla que
son Époux lui ôta le cœur et l'emporta. Après quoi, elle de
meura longtemps comme morte. Au dernier signe de Com
plies, elle entendit une voix dans son intérieur qui lui dit :
« Lève-toi, ma chère fille, va chanter les louanges de ton
divin Époux. » Et alors il lui sembla que son cœur fut
remis en sa place, et tout à coup, elle sentit ses forces réta
blies comme [Link] même faveur lui a été accordée
plusieurs fois.»
IV. - Le prodige grandit encore, lorsque ce renouvelle
ment du cœur s'opère par la substitution du cœur même de
Jésus-Christ.
Sainte Lutgarde " avait reçu le don de guérir parle simple
attouchement toutes sortes d'infirmités; mais le concours
des malheureux devenant un empêchement à la vie d'oraison,
elle demanda que cette grâce lui fût retirée, et qu'en
échange Dieu lui donnât l'intelligence des psaumes, afin de
pouvoir réciter l'office avec plus de dé[Link] prière fut
exaucée, et cependant l'épouse du Christ n'étaitpoint encore
satisfaite. Le Seigneur lui dit alors : « Que veux-tu?- Ce
que jeveux, c'est votre cœur !- Et moi, je désire encore plus
le tien. - Qu'il en soit ainsi, s'écrie Lutgarde, que l'a
mour de votre cœur soit l'amour du mien, et que je n'aie
plus mon cœur qu'en vous !» Et cette heureuse communica
tion s'accomplit aussitôt.
Sainte Catherine* de Sienne faisait un jour avec un re
* TnoMAs de CANTIMPRÉ. BB. 16 jun., t. 24, p.193, n. 12: Cui Dominus :
Quid vis ?Volo, inquit, cor tuum. Et Dominus : Quin ego potius et cor tuum
volo. Cuiilla : lta sit, Domine. Facta est ex tunc communicatio cordium.
* RAYMoND de CAPoUE. BB. 30 apr., t. 12, p. 907, n. 179-180: videbatur
siquidem ei quod Sponsus æternus ad eam solito more veniret, ejusque
latus sinistrum aperiens, cor inde abstraheret et discederet, sicque ipsa sine
corde penitus remaneret. Pluribus diebus hoc idem repetens, se dixit
vivere sine corde..
LA RÉNOVATION DU CŒUR 581
doublement de ferveur la prière du prophète :
« Créez en
moi, mon Dieu, un cœur pur. » Aussitôt elle aperçut son
divin Époux venir à elle, lui ouvrir le côté gauche, en ex
traire le cœur et s'éloigner. La vision passée, elle comprit
qu'elle n'avait pas été purement symbolique, car elle ne
put saisir dans sa poitrine le moindre signe qui accusât la
présence du cœur. Étant allée trouver son confesseur, elle
n'hésita pas à lui déclarer le prodige, et comme celui-ci ne
faisait qu'en rire et la reprenait de sa crédulité, estimant
qu'il était impossible de vivre sans cœur : « Rien n'est impos
sible à Dieu, répondit Catherine, et je ne puis m'empêcher
de croire que mon cœur a disparu de ma poitrine. » Et,
pendant plusieurs jours, on l'entendit répéter qu'elle vivait
sans avoir de cœur. A quelque temps de là, Jésus lui appa
rut de nouveau au sein de la lumière, ayant dans ses mains
augustes un cœur humain, rouge et lumineux comme la
flamme. A cette vue, l'humble épouse se prosterna dans un
saint frémissement. Le Seigneur s'approcha d'elle, lui ouvrit
pour la seconde fois le côté gauche et replaça à l'endroit le
cœur qu'il tenait dans ses mains, en lui disant : « Ma chère
fille, naguère j'ai pris ton cœur; maintenant je te donne le
mien, pour qu'il soit désormais ta vie. » Après ces paroles,
il ferma et solidifia l'ouverture qu il avait faite dans la
chair, laissant subsister en signe du miracle les rebords
d'une cicatrice « que ses sœurs, ajoute le bienheureux Ray
mond" de Capoue, m'ont assuré, ainsi qu'à plusieurs autres,
In luce apparuit ei Dominus, habens in sacris suis manibus cor quoddam
humanum, rubicundum et [Link] Dominus, latus ejus sinis
trum aperuit iterum, ipsumque cor, quod in manibus gestabat intromittens,
inquit : Ecce, carissima filia, sicut pridie tibi abstuli cor tuum, sic in
præsentiarum trado tibi cor meum quo semper vivas. Et his dictis, apertu
ram quam in carne fecerat, clausit et solidavit.
1 RAYMoND de CApoUE. BB. 30 apr., t. 12, p. 907, n. 180 : Remansitque
in signum miraculi loco illo cicatrix obducta, prout ejus sociae mihi et plu
ribus aliis frequenter se vidisse asseruerunt, et ipsa mihi seriose percunc
tanti negare non valens, verum esse confitens, confirmavit.
582 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
avoir vue de leurs yeux, et dont*elle-même m'a avoué l'exis
tence.» A partir de ce jour, il lui fut comme impossible de
redire la prière qui jusque-là était sans cesse sur ses lèvres :
« Seigneur, je vous recommande mon cœur! » et il sembla
que sa poitrine fût devenue une fournaise dont les ardeurs
redoublaient à la seule vue et aux approches de la sainte
Eucharistie, de telle sorte que ses compagnes entendaient alors
comme un pétillement sonore et harmonieux de flammes1 s'é
chapper de son cœur.
Citons un dernier exemple que nous empruntons à la vie
de saint Michel des Saints.
« Le fait que nous avons à raconter, écrit son biographe !,
est une des plus grandes preuves d'amour que Notre-Sei-
gneur ait données à quelques-uns de ses plus fidèles servi
teurs. F. Michel s'était donné à Dieu si parfaitement dès son
enfance, qu'il pouvait dire dès lors... que son bien-aimé était
tout à lui et qu'il était tout à son bien-aimé... Mais comme
l'amour est une de ces choses qui ne disent jamais: c'est
assez, il lui semblait qu'il n'aimait pas beaucoup son Dieu,
et tous ses désirs étaient de l'aimer de plus en plus.
« Comme il faisait un jour oraison , dans cette disposition
habituelle d'esprit, peu satisfait de son amour pour Dieu, il
demanda à Notre -Seigneur Jésus-Christ de lui changer son
cœur et de lui en donner un autre plus tendre et plus sensible
aux attraits de l'amour divin. Cette supplique amoureuse
fut si agréable à Notre -Seigneur, elle fut si favorablement
accueillie et si largement exaucée, que jamais le suppl ant
n'aurait pu s'imaginer quelle marque singulière d'amitié
1 Raymond de Capoue, BB. 30 apr., t. 12, p. 907, n. 181: Videndo vel
sumendo Sacramentum altaris, novum et indicibile gaudium generabatur
in mente ipsius, ita ut saepius cor ejus prae gaudio saltaret in corpore,
faciendo strepitum sonorosum sive sonantem , quem clarissime audiebant
soci<e circumstantes.
» Louis de Saint-Jacques. Vie de saint Michel des Saints, ch. 4, p. 85, trad.
par Veyreuc. Paris, Vives, 1862.
LA RÉNOVATION DU CŒUR 583
son divin Maître voulait lui donner. Ce souverain Seigneur
enleva le cœur de son bien-aimé Michel, et, à la place de ce
cœur qu'il prit et qu'il cacha dans sa poitrine, il mit son
propre cœur, laissant le Frère si heureux, si riche de cet
échange et tellement embrasé d'amour, qu'il est impossible
à une plume de retracer ces mystères. -
« Cet admirable privilège, Fr. Michel lui-même le déclara
à son confesseur, F. François de la Mère de Dieu, lequel l'a
déposé sous la foi du serment, et c'était non seulement un
témoin au-dessus de tout soupçon, mais un homme d'un
mérite distingué par ses vertus et par sa doctrine.
« Quoique ce fait n'ait pas besoin d'autres preuves., il
plut néanmoinsà Notre-Seigneur de le faire connaître d'une
autre manière pour l'honneur de son serviteur et fidèle ami.
Il y avait à Séville, une religieuse de l'Ordre des Déchaus
sées, la vénérée Anne de Jésus, qui finit ses jours en
cette ville dans une grande réputation de sainteté, que
Notre-Seigneur daigna lui-même confirmer en opérant quel
ques miracles à son intercession le jour de ses funérailles.
Cette servante de Dieu désirait que son bon Maître lui em
brasât tellement le cœur de son pur amour, qu'elle pût
l'aimer autant que les séraphins. Dans la pieuse témérité de
sa ferveur, elle ne demanda rien moins à son doux Jésus
que le don de son propre cœur. Et il paraît bien que ce bon
Maître ne s'offensa point de cette hardiesse, puisqu'il daigna
lui répondre : « Je ne te donnerai pas mon cœur, parce que
Michel le possède, et que je possède le sien. » Un jour que
la même servante de Dieu était en oraison, Notre-Seigneur
lui montra le F. Michel, et elle vit dans sa poitrine, à la
place du cœur, l'enfant Jésus tout entouré de flammes.»
V.- Voilà le prodige. Ils'agit maintenant de l'expliquer.
De quelque manière qu'il s'opère et qu'on l'entende, on
ne peut pas ne pas voir dans ce changement de cœur le té
moignage d'une rénovation de la vie affective de l'âme.
584 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Mais n'y a-t-il là qu'un pur symbole? L'extraction du
cœur, la concession d'un cœur nouveau ou renouvelé , sur
tout ce qui porte la merveille à son comble , la substitution
du cœur même de Jésus -Christ, tout cela se passe-t-ilen
figure seulement, ou bien faut- il y voir des réalités physi
ques, concrètes; faut- il prendre rigoureusement à la lettre
ces récits?
Afin de répondre avec plus de précision et d'exactitude , il
convient de considérer séparément ces points de vue multiples
et divers.
La véracité des récits faits précédemment une fois admise,
il devient indubitable que l'extraction du cœur a été maté
rielle, véritable. Comment expliquer autrement la cicatrice
qui referme l'ouverture, ainsi que nous l'avons vu en sainte
Catherine de Sienne ; la douleur qui suit l'opération, comme
en la bienheureuse Marguerite-Marie; cette plaie béante par
laquelle la bienheureuse Catherine de Racconigi aspire l'air
extérieur pendant plus de cinquante jours ? L'alternative est
inévitable : il faut subir le fait ou contester la narration.
Mais un esprit raisonnable ne conteste pas sans de justes
motifs de méfiance. Quels peuvent être ces motifs? D'une
part, les témoins et les sources ne paraissent avoir, en dehors
du fait qu'ils apportent, rien de suspect. Resterait donc le
fait même, auquel on reprocherait son impossibilité ou son
étrangeté. Or, dans l'ordre contingent, il n'y a rien de né
cessaire. Dieu aurait bien pu organiser l'homme sans lui faire
un cœur : pourquoi lui serait-il interdit de lui maintenir la
vie après lui avoir retiré ce viscère principal? Ce serait là
évidemment une dérogation aux lois actuelles et ordinaires
de F organisme humain ; mais cette dérogation ne constitue
pas une impossibilité; elle porte un autre nom, familier aux
croyants : elle s'appelle le miracle.
Miracle étrange ! dira-t-on peut-être. — A cela on répond
que tous les miracles sont plus ou moins étranges par rap
LA RÉNOVATION DU CŒUR 885
port à l'ordre actuellement existant, et que Dieu n'a pas plus
à prendre conseil de la créature pour la refaire ou la modi
fier, que pour lui donner l'être et sa première forme.
Si l'on admet que l'extraction est physique et réelle, le
renouvellement ou le changement du cœur ne présentent
aucune difficulté, surtout à qui considère que ce résultat
répond aux désirs des saints et énonce la raison fondamentale
du prodige.
Mais, de fait, quel rapport y a-t-il entre cette réorganisa
tion du cœur corporel et la Mystique , la vie sainte et surna
turelle de l'àme?
Outre la raison de signification que nous avons indiquée,
il en est une autre plus directe qui se tire de la nature
même de l'homme. L'homme se compose d'un double élé
ment, de l'âme et du corps, ainsi réunis et organisés que le
corps n'a de vie et d'action que par l'âme, et que l'âme
n'entre en conscience de ses opérations les plus intimes
qu'avec le concours du corps. L'àme est la vie du corps, et
le corps est l'instrument de l'âme. Or, voir et aimer, c'est
toute la vie de l'âme, c'est l'âme tout entière. La vie con
sciente de la pensée a le cerveau pour organe instrumen
tal ; le cœur est l'organe instrumental de l'amour conscient.
Sans doute, le cœur ne fait pas plus l'amour que le cerveau
ne fait la pensée : la pensée et l'amour ont leurs sources
dans l'âme; mais, c'est de l'écho qui revient du corps à
l'àme de cette double opération, que l'homme en reçoit l'at
testation et le sentiment : à ce point de vue , le cœur est à
l'amour ce que le cerveau est à la pensée *. Que la bonne ou
1 Ce'que nous disons ici sur le rôle du cœur dans la vie psychologique de
l'homme semblera contredire des assertions récentes, produites au nom de
la physiologie expérimentale. Le désaccord n'est peut-être qu'apparent.
Quoi qu'il en soit, nous croyons pouvoir et devoir maintenir sur le point
en question les affirmations traditionnelles et unanimes des langues et
des peuples. — Cf. Le coeur de l'homme et le sacré Cœur de Jésus, par
M. A. Uicuc, p. 109 et suiv.— Paris, 1878.
B86 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
la mauvaise disposition de ces organes soit un secours ou
un obstacle au libre exercice des fonctions psychologiques ,
ce n'est un mystère pour personne. L'organisation maté
rielle du cœur, ayant son contre-coup sur la vie affective de
l'âme, plus cette organisation sera parfaite, plus elle contri
buera au perfectionnement intérieur de l'amour.
La substitution du cœur de Jésus au cœur de l'homme,
est moins facile à expliquer. Il est tout d'abord inadmissible
que la sainte humanité du Sauveur soit dépossédée de son
propre cœur, de telle sorte qu'il cesse d'être uni hypostati-
quement à la personne du Verbe. Il ne l'est pas moins, que
le cœur de tel ou tel saint passe dans la poitrine du Christ ,
à ce point que le Verbe incarné le revendique comme faisan!
partie de sa personnalité divine.
Au surplus-, il est difficile d'entendre comment Je cœur
physique du Sauveur peut, sans cesser de lui appartenir,
devenir le cœur d'un autre, à plus forte raison de plusieurs
à la fois. Tout au plus, pourrait on admettre que Jésus-Christ
donne alors son cœur, de la même manière qu'il donne son
corps dans la communion eucharistique.
L'interprétation la plus naturelle ne serait -elle pas, qu'en
substituant son Cœur au <œur préexistant, Notre- Seigneur
fait à l'heureuse créature qu'il dépouille et enrichit de cette
sorte, un double don; à son âme, celui de dispositions et
de sentiments qui reflètent les affections intimes de son âme
divine; à son corps, celui d'un cœur en harmonie avec l'é
tat intérieur, comme son cœur sacré s'harmonisait avec les
élans de son âme 1 ?
Le savant pape Benoît XIV adopta cette interprétation en
déclarant vénérable Michel des Saints. Voici ce qu'on lit dans
1 P. Séraphin. Étude sur le Cœur de Jésus, n. 14, p. 459 : Jésus -Christ,
no pouvant pas donner à cette àme la substance même de son Cœur divin
hypostatiquement uni à la personne du Verbe, par un excès d'amour lui en
donne toutes les affections.
LA RÉNOVATION DU CŒUR 587
la Vie de ce serviteur de Dieu , concernant le prodige que "
nous avons déjà rapporté 1 : « Quelques - uns crurent d'abord
que cet échange avait été réel, véritable, physique. Il paraît
même que le P. F. Joseph de Jésus -Marie, qui écrivait en
1688, partageait cette opinion et qu'il l'appuyait sur des
preuves que nous pourrions déduire , si nous voulions sortir
des limites dans lesquelles notre plan nous oblige à nous
renfermer. Toujours est- il que ce fait, regardé comme rare
et prodigieux, fut examiné avec soin par la sacrée congré
gation des Rites, selon les règles de la sévère critique que
de telles matières exigent et qui sont dans les habitudes de
ce respectable tribunal, véritable aréopage de l'Église catho
lique. Et comme l'historien ne marche d'un pas sûr que lors
qu'il suit ce guide infaillible, en se conformant à son juge
ment, il doit avertir, en terminant ce récit, que lorsque
N. S. P. le pape Benoît XIV déclara l'héroïcité des vertus du
bienheureux P. F. Michel, il lit de ses vertus un éloquent
panégyrique dans l'église du couvent de Saint- Charles des
Espagnols , et dans ce discours il dit , avec ce profond savoir
qui lui est propre, que l'échange du cœur de Jésus avec celui
de son fidèle serviteur fut un échange mystique et spirituel ;
et c'est là maintenant l'opinion de ceux qui se règlent sur le
jugement infaillible de l'Église 2. »
L'autorité personnelle du pape Benoît XIV, de glorieuse et
savante mémoire , fournit un appui suffisant à une opinion
qu'il importe assez peu de décider, sans qu'il soit besoin de
recourir à l'infaillibilité pontificale , qui ne semble pas s'être
exercée en cette occasion.
Ainsi, pour résumer notre appréciation sur les phénomènes
1 Louis de Saint-Jacques. Vie de saint Michel des Saints, ch. 4, p. 87.
s La S. Congrégation des Rites consacre cette interprétation dans l'office
du saint dont nous parlons : « Hune servum suum fidelem peculiari voluit
illustrare prodigio, quo ipse divini sui cordis mysticam commutationem
cum corde illius inire dignatus est. — Buev. Rom. Pro aliq. locis, 5 Jul.
lect 6.
588 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
qui sont l'objet du présent chapitre, la rénovation du cœur
peut s'accomplir d'une manière mystique, et on n'est pas
obligé de supposer davantage toutes les fois que l'exposé
des faits ne semble pas l'exiger. Mais lorsqu'il ressort de
témoignages authentiques et sincères que pour avertir plus
efficacement des transformations intimes qu'il opère dans ses
saints , Notre - Seigneur extrait de leur poitrine , par une
action réelle et physique, leur cœur, pour le modifier ou le
remplacer, rien n'empêche de prendre ces récits à la lettre.
Que si le cœur substitué est le cœur même de Jésus-Christ,
les raisons alléguées permettent difficilement d'entendre cette
substitution d'un échange réel et physique , et la ramènent
à des transformations intérieures et extérieures réalisées sur
le modèle du Sauveur , à moins d'y voir une spéciale commu
nication semblable à celle qui se fait dans l'Eucharistie.
CHAPITRE XXXII
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES
Dispense de la loi de la pesanteur. — Suspension, ascension, vol extatiques.
— Agilité surnaturelle hors de l'extase. Courses aériennes de sainte
Christine l'Admirable. — Énergie de cette attraction ascensionnelle. —
— Marche sur les eaux. — Explication de ces phénomènes. — Facilité de
pénétrer les corps solides. — L'immobilité, l'invulnérabilité, l'inaltéra
bilité corporelles. — L'incombustibilité. — Le privilège de se rendre invi
sible et la manière de l'expliquer.
I. — Nous venons d'étudier les transformations intrinsè
ques que les saints reçoivent, dans leurs corps, de la vie
mystique. Il nous reste à considérer les actions miraculeuses
qu'ils exercent au dehors et les réactions auxquelles ils
échappent. Relativement au milieu, tous les privilèges se
ramènent, en effet, à ce double point de vue : affranchisse
ment et influence; affranchissement des servitudes exté
rieures, et, autour de soi, influence extranaturelle sur les
êtres environnants. Le premier de ces aspects fournit la ma
tière du présent chapitre , le second sera l'objet du chapitre
suivant.
Les exemptions les plus multipliées et les plus étonnantes
concernent la loi de la pesanteur.
Les êtres corporels sont reliés entre eux comme les anneaux
d'une longue chaîne par des actions et des réactions qui se
prolongent et se répercutent jusqu'aux derniers confins du
890 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
monde physique. A chaque point de l'espace matériel, s'ins
crit la résultante des actions réciproques qu'exercent les
unes sur les autres les parties qui le composent.
Considérée en général, cette loi primordiale de la matière
qui met ses éléments constitutifs en relation de dépendance,
de liaison ou, comme s'expriment les philosophes scolastiques,
de continuité, porte le nom d'attraction; et, appliquée au
rapport avec la masse terrestre des ohjets qui l'environnent,
c'est ce que nous appelons la pesanteur. Tous les corps sont
soumis à l'attraction impérieuse qui les pousse vers le centre
de la terre, jusqu'à ce que l'équilibre soit établi entre l'ac
tion et la résistance; les corps vivants eux-mêmes la subis
sent. Cependant la vie organique est une sorte de lutte et
de réaction contre cet asservissement de la matière par la
matière, et, plus le principe de la vie est puissant et dégagé,
plus le corps qu'il anime et qu'il commande semble soustrait
aux servitudes extérieures. Une âme vaillante communique
aux membres et aux organes quelque chose de la prestesse et
de l'agilité de l'esprit.
Dans la vie mystique, cette spiritualisation est souvent
portée jusqu'au miracle. Laissant de côté les phénomènes
ordinaires qui résultent de la simple influence de l'âme sur
le corps, comme une marche facile, légère, précipitée , des
mouvements vifs et rapides, sous l'impulsion d'un transport
intérieur : faits d'ailleurs dont nous avons signalé le caractère
merveilleux en parlant de l'extase et de la jubilation ; — pré
sentement, nous voulons seulement mentionner ces déroga
tions à la loi physique de la pesanteur que l'action vitale ne
suffit pas à expliquer.
II. — Elles se produisent principalement dans l'extase et
à des degrés divers. Il est peu d'extatiques qui n'aient été vus,
une fois ou une autre, dans leurs ravissements, élevés au-
dessus de terre , suspendus en l'air sans appui , flottant par
fois et se balançant au moindre souffle.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 591
« Dans le ravissement, écrit d'elle-même sainte Térèse1,
mon corps devenait si léger qu'il n'avait plus de pesanteur,
à ce point, que quelquefois je ne sentais plus pies pieds
toucher à terre. » Lorsque Marie2 d'Agréda était saisie par
l'extase, son corps s'élevait également comme s'il n'eût eu
aucun poids naturel, et un souffle, même lointain, la faisait
osciller et mouvoir comme une plume légère. On citerait de
ces exemples par centaines. On raconte en particulier de
plusieurs saints prêtres, entre autres de saint Pierre d'Al-
cantara3, de saint Philippe4 de Néri, de saint François Xa
vier3, de saint Joseph6 de Copertino, de saint Paul7 de la
Croix, qu'ils avaient à l'autel de ces extases aériennes.
Parfois ce n'est pas une simple élévation au-dessus du sol,
mais une véritable ascension dans les airs. Dominique8 de
Jésus-Marie, religieux carme, si célèbre par ses extases, s'éle
vait au point que ses frères pouvaient à peine, en étendant
leurs bras, toucher la plante de ses pieds. Saint Pierre d'Al-
cantara9 atteignait quelquefois, dans ses transports, jusqu'aux
1 Sa Vie, ch. 20.
2 Xim. Samaniego , Vie de la Vén. mère Marie de Jésus , trad. par Croset ,
ch. 9, p. 87.
3 Fr. Laurent. BB. 19 oct., t. 56, p. 734 , n. 138: Antequam ad sanc-
tissimi corpoiis communioaem pervenisset , vehementi raptu per tres horas
ultra cubitum a terra sublevatus , etc.
* Babnabei. BB. 26 maii, t. 19, p. 584, n. 359 : Cum pridie Sacrum faceres
atque in aere sublimcm te viderem.
6 Bouuours. Vie de S. François Xavier, 1. 6, p. 557 : De temps en temps,
durant le sacrifice de la messe , lorsqu'il venait de prononcer les paroles de
la consécration... on le vit élevé de la sorte.
6 Pasiroviccui. BB. 18 sept., t. 45, p. 1035, n. 93 : Vidit illum... ad ele-
vationem consecratae hostiae tribus palmis a terra elevari.
7 Stramm. Vie du B. Paul de la Croix , 1. 2, c. 3, 1. 1, p. 301 : Le servi
teur de Dieu s'éleva en l'air à la hauteur de deux palmes, et cela, à deux
reprises, avant et après la consécration.
8 Garamuel. Dominicus, c. 5, p. 138 : Crebro raptus in ecstasim a terra
elevabatur; et ad altitudinem tantam interdum, ut Religiosi vix potuerint
ejus in aere pendentis corporis plantas manibus tangere.
9 Fr. Laurent. BB. 19 oct., t. 56, p. 764, n. 239: Ita ut orans in choro
et in Dei contemplatione absorptus, usque ad laquearia spiritus ardore
ferretur.
592 LEs PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
lambris du chœur. Un jour de l'Ascension, tandis qu'elle
psalmodiait au jardin entre deux de ses compagnes, la bien
heureuse Agnès " de Bohême, soudainement ravie, s'éleva à
leurs yeux dans les airs, où elles la perdirent bientôt de vue;
et ce ne fut qu'après une heure qu'elle reparut, le visage
rayonnant de grâce et de joie. Plusieurs fois, pendant ses
oraisons contemplatives, sainte Colette* disparaissait entière
ment dans l'espace, aux regards de ses sœurs.
Certaines extases impriment au corps un môuvement
prompt et impétueux que l'on a justement qualifié de vol.
Saint Pierre* d'Alcantara, entendant chanter dans le jardin
du couvent, par un frère qui s'exerçait à l'office, les premières
parolesde l'Évangile selon saint Jean : IN PRINCIPIoERAT VERBUM,
est soudain ravihors de lui-même; et,se ramassant en boule par
une sorte d'instinct irrésistible, ne touchant plus à terre, il s'é
lance, traverse avec une incroyable célérité, sans blessure ni
accident, trois portes fort basses qui conduisaient à l'église,
et vient se reposer devant le grand autel, où ses frères qui
couraient après lui le retrouvent abîmé dans l'extase. ll lui
arrivait souvent de s'agenouiller au pied des arbres, et là,
saisi par l'extase, il s'élevait, avec la légèreté de l'oiseau, jus
qu'aux plus hautes branches. Le bienheureux Philippin*, lui
aussi de l'ordre de Saint-François, demeurait suspendu dans
les airs, par-dessus les grands chênes, comme un aigle qui
plane librement.
1 BB 6 mart., t. 7, p. 510, n. 10: Eo die quo Ascensum Domini in cœlos
Ecclesia solennem agit, cum in horto inter Benignam et Priscam virgines
psalleret, rapta ex medio illarum, vix in hora illis reddita fuit.
* ÉT. de JULIERs. BB. 6 mart., t. 7, p. 558, n. s3 : Pluries visa fuit a
prædictis Religiosis corporaliter elevata sic in altum in aera, quod ipsarum
penitus frustrabatur intuitus, ab earum oculis evanescens.
* Fr. LAURENT. BB. 19 oct., t. 56, p.764, n. 239 : Sæpe ad radices arbo
rum genuflexus, supremos ramos velut avis volando attingere videbatur;
aliquando ab horto ad ecclesiam subito impetu per aera ducebatur.
* BB. 25 apr., t. 12, p. 408, n. 6: Ad consortia rapiebatur Angelorum,
supra altissimas quasque arbores elevatus. Viderunt eum [Link]
mobiliter in aere hærentem supra ilices proceras.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES i EXTÉRIEURES 593
Ces prodiges surabondent dans la vie du bienheureux Jo
seph1 de Copertino. On le voyait s'envoler aux voûtes de l'é
glise, sur les bords de la chaire, le long des murailles où pen
daient le* crucifix ou quelque image pieuse, vers les statues
de la sainte Vierge et des saints , planer, sur l'autel et autour
du tabernacle, s'élancer dans les airs et aux cimes des arbres,
se tenir et se balancer sur les plus petites branches avec la
légèreté d'un oiseau, franchir d'un bond de grandes distances.
Une parole , un regard , le moindre incident ayant trait à la
piété le jetaient dans ces transports. Nous voudrions pouvoir
décrire quelques-unes de ces scènes que le monde taxerait
d'étranges et de ridicules , et que nous trouvons admirables ,
parce qu'elles attestent la merveilleuse puissance des âmes
saintes sur le corps et sur la nature, et mieux encore sur le
cœur de Dieu , qui les affranchit à son gré des servitudes vul
gaires; mais ces descriptions prolongées n'entrent point dans
notre dessein. s
III. — L'agilité surnaturelle se manifeste encore hors de
l'extase , et sous les formes multiples que nous venons de
décrire. Marguerite2 du Saint - Sacrement passait presque
instantanément d'un point à un autre. On la trouvait au
chœur, à l'infirmerie , à la salle des exercices , sans même
que les portes fussent ouvertes , et plusieurs fois ses sœurs la
virent soulevée au-dessus du sol, comme si son corps n'avait
plus de pesanteur. Un jour qu'elle allait cueillir un raisin
pour une malade, elles l'aperçurent s'élevant comme sans
effort jusqu'à la hauteur du fruit, le détacher et revenir à
terre. Anne-Catherine Emmerich5 raconte d'elle-même que,
remplissant les fonctions de sacristine, elle grimpait et se
tenait debout sur les fenêtres, sur les corniches, sur des orne
ments en relief; qu'elle nettoyait tout en des endroits humai-
1 Pastrovicchi. BB. 18 sept., t. 45, p. 1020 et seq.
i L. de Cissey. Vie de Marguerite du Saint-Sacrement , c, 16, p. 199.
1 Schmoeger. Vie d'Anne-Catherine Emmerich, xv, t. i, p. 243.
II 38
89/. LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
nement inaccessibles, sans éprouver de frayeur ni d'inquié
tude, accoutumée qu'elle était dès l'enfance à être assistée
par son bon ange , et se sentant d'ailleurs portée et soutenue
en l'air par une invisible vertu.
Non seulement l'agilité et la simple ascension se rencon
trent hors de l'extase, mais encore le vol dans ce qu'il a de
plus merveilleux. Sainte Christine, surnommée l'Admirable,
nous en offre un incomparable exemple. Nous n'avons pas à
discuter ici le caractère historique des étonnantes excentricités
attribuées à cette sainte, que les Bollandistes eux-mêmes
qualifient de paradoxale ; il nous suffît que ces savants au
teurs aient accepté les récits qui la concernent et les aient
déclarés, dans la partie du moins que nous alléguons, dignes
de respect et de créance Omettre de tels récits par crainte
du scandale que l'incrédulité peut s'en faire, serait céder
à un respect humain qui aurait dû nous arrêter depuis
longtemps et qui nous paraît aussi contraire à la piété qu'à
la science. Voici en quelques mots le précis de cette singu
lière existence.
Christine2 naquit à Saint -Trond, dans la province de
Liège, vers le milieu duxue siècle. Orpheline de bonne heure,
elle demeura avec deux sœurs, ses aînées, et fut occupée à
garder les troupeaux dans les champs. Mais, activées par
la contemplation, les ardeurs de son âme devinrent si in
tenses, que son corps ne put y résister. Elle tomba malade
et mourut. Le lendemain on porta sa dépouille à l'église pour
la cérémonie des funérailles. A. I'Agncs Dei de la messe qu'on
1 BB. 24 juL, t. 32, p. 637, n. 2 : De nostrae Sanctae , quantumcumque pa
radoxe, mirabilibus mox temere non judicemus.
2 Thomas de Cantimpré. BB. t. 32, p. 651, n. 4 et 5 : Memorabilis Chris.i
virgo Christina ex oppido S. Trudonis in Hasbania honestis parentibus
oriunda fuit... Ex interno contemplationis exercitio virtute corpoiis infir-
mata, vita excederet... Mane ergo facto, ad ecclesiam deportatur. Cuiugu?.
pro depositione ejus missarum oblatio fieret , subito commotum corpu;
exsurrexit in feretro, statimque instar avis evecta, templi trabos ascen-
dit... A presbytero ecclesiae sacramento constricta, est coacta descendere.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 595
célébrait pour elle, on la vit tout à coup se remuer, se lever
dans son cerceil et s'envoler comme un oiseaujusqu'à la
voûte du temple. Tout le monde s'enfuit épouvanté, à l'ex
ception de la sœur aînée, qui demeura là immobile, mais non
sans frayeur, jusqu'à la fin de la messe. Sur le commande
ment du prêtre, Christine descendit sans se faire aucun mal
et s'en revint à la maison, où elle prit son repas avec ses
sœurs. Elle raconta ensuite aux amis venus pour la question
ner, qu'aussitôt après sa mort les anges l'avaient successive
ment transportée au purgatoire, dans l'enfer, au paradis. Là,
le choix lui avait été donné de demeurer à jamais dans ce
lieu ou de retourner sur la terre, pour y travailler, par ses
souffrances, au rachat des âmes du purgatoire, ce qu'elle
avait accepté sans hésitation".
Le purgatoire ne devait point lui manquer, car dès lors
commence pour cette admirable vierge la vie la plus étrange.
La présence et l'odeur des hommes lui est insupportable ;
pour l'éviter elle s'enfuit dans les déserts, s'envole sur les
arbres, au sommet des tours, aux pignons des églises, sur
tous les points élevés. On la croit possédée, on la poursuit, on
l'atteint à grand'peine et on la lie avec des chaînes de fer.
Mais elle se dégage et reprend ses courses aériennes, allant
d'un arbre à l'autre comme l'eût fait un oiseau. La faim ce
pendant la presse; elle invoque alors le Seigneur, et, contre
toutes les lois de la nature, ses seins distillent un lait abon
dant dont elle se nourrit pendant neuf semaines*. Une se
1 THoMAs de CANTIMPRÉ. BB. t. 32, p. 651, n. 6 et 7: Statim,inquit, ut de
functa sum, susceperunt meam animam ministri lucis, angeli Dei, et de
duxerunt me in quemdam locum tenebrosum. Hic locus purgatorius est.
Inde deduxerunt ad tormenta inferni. Post hæc delata sum in paradisum.
Et Dominus. Optionem propono : aut nunc scilicet permanere mecum ;aut
ad corpus reverti. Respondi. velle reverti.
2 Ibid., p. 652, n. 9: Cum Christina hominum præsentias miro horrore
fugeret in desertis, in arboribus, in summitatibus turrium vel templorum,
vel quarumlibet rerum sublimium, putantes eam plenam daemonibus ,
tandem cum magno labore captam vinculis eam ferreis manciparunt.
596 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
conde fois, elle tombe entre les mains de ceux qui la pour
suivaient, mais elle leur échappe encore et s'en vient à
Liège demander à un prêtre la divine Eucharistie. Munie de
cet aliment céleste, elle sort de la ville, emportée par l'esprit
avec la rapidité d'un tourbillon, traverse la Meuse, légère
comme un fantôme, et recommence sa vie errante, loin des
demeures humaines, aux cimes des arbres et des tours, sou
vent sur les pieux qui bordaient les haies, sur les branches
les plus minces, où elle se reposait et se balançait comme un
passereau ".
Honteux de ces apparentes extravagances, que le public
attribuait à une légion de démons, ses sœurs et ses amis
payèrent pour la ressaisir un méchant homme, très-fort, qui
se mit à sa poursuite. Ne parvenant pas à l'atteindre de ses
mains, il la joignit néanmoins d'assez près pour lui briser
l'os de la jambe d'un coup de massue, et ce fut en cet état
qu'il la ramena à ses sœurs. Par compassion, elles la firent
conduire sur une charrette à un médecin de Liège, en lui
recommandant à la fois et de la guérir et de la retenir cap
tive. Celui-ci l'enferma dans une cave qui n'avait d'autre
ouverture que l'entrée, l'attacha fortement à une colonne et
referma la porte, après avoir appliqué au membre fracturé
les bandages convenables. Dès qu'il se fut retiré, Christine
rejeta cet appareil, estimant indigne de recourir à un autre
médecin que le Sauveur Jé[Link] espoir ne fut pas trompé.
Une nuit l'esprit de Dieu vint fondre sur elle, brisa ses
Vinculis et compedibus solutis, evasit. Cumque egeret cibo., petivit
supplex. Nec mora : ad se reflectens oculos, videt aridas mammas virginei
pectoris sui contra ipsa naturæ jura lactis stillare dulcedinem. Novem
hebdomadibus proprio virginei lactis ubere nutrita est.
* THoMAs de CANTIMPRÉ. BB. t. 32, p. 652, n. 10. Liberata enim a Domino,
.venit apud Leodium civitatem. et petit corpus Christi. Quodam impetu
commota diffugiens civitatem, egressa est. Usque ad fluenta Mosæ fluminis
insecuti sunt. Cernunt stupidi ante se in vero corpore feminam quasi
phantastico profundos aquæ gurgites introire, et per aliam fluminis ripam
ab aquis immunem exire.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 597
chaînes , la guérit de sa blessure , et elle , libre, de courir et
de trépigner de joie dans ce cachot, louant et bénissant Ce
lui pour qui seul elle avait résolu de vivre et de mourir.
Bientôt , son esprit se sentant à l'étroit entre ces murs , elle
parvint, à l'aide d'une grosse pierre, à s'ouvrir une issue,
et, prompte comme le trait qui s'échappe de l'arc puissam
ment tendu, elle s'élança au dehors et reconquit sa liberté1.
Reprise une troisième fois, elle fut liée avec des chaînes à
un banc de bois, si étroitement que ses chairs furent bientôt
entamées. Accablée de souffrances auxquelles vint s'ajouter
le tourment de la faim, elle recourut de nouveau au Seigneur,
et l'on vit alors couler de ses mamelles, ainsi que nous l'avons
déjà raconté , une huile limpide dont elle arrosa son pain et
oignit ses plaies. Attendries à ce spectacle, ses sœurs, jusque-
là inhumaines par incrédulité , lui ôtèrent ses chaînes et lui
permirent de suivre en toute liberté l'esprit qui l'animait. *
Elle continua, en effet, ses saintes folies pendant de longues
années, car il s'écoula quarante -deux ans entre sa première
résurrection et sa mort, qui arriva vers l'an 12242.
IV. — Cette puissance ascensionnelle se produit quelque
fois avec une telle énergie, qu'aucun obstacle n'est capable
de la contenir. Ce que nous venons de raconter de Christine
l'Admirable suffirait à le prouver ; mais ce n'est pas le seul
exemple. Signalons encore saint Joseph3 de Copertino, en qui
1 Thomas de Cantimpbe. BB. t. 32, p. 653, n. 17 et 18: Pro his ethujusmodi,
sorores ejus et amici erubescentes non modice, eo quod eam homines plenam
daanonibus reputarent, nequissimum quemdam et fortissimum virum con-
veniunt, qui, accepta mercede, eam insequereturaccaperet...; semel tandem
attingens eam, tibiam ipsius clava confregit. . . Deducta est ergo apud Leodium
in curru. Conscius autem medicus fortitudinis illius , eam in cellario ex
omni parte munito... inclusit... Nocte quadam, cum divinitatis in eam
spiritus irruisset, solutis vinculis, sanata ab onmi incommodo per aream
cellarii deambulabat, etc.
* Ibid., p. 659, n. 54 : Vixit autem postquam primo resurrexit a mortuis
quadraginta duobus annis , et defuncta est anno circiter ab Incarnatione
Domini «ccxxiv.
3 Pastbovicchi. BB. 18 sept., t. 45, p. 1022, n. 37 et 38 : Rogatus a Josepho
598 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
semblent se réunir toutes les merveilles de la vie extatique.
Un jour de l'Immaculée Conception, il invite le Père gardien
à redire avec lui : PULCHRA MARIA! « Marie est belle ! » Et,
dès qu'il a répété ces paroles, le saint, entrant en extase, saisit
à bras-le-corps son supérieur et l'emporte avec lui dans les
airs, l'un et l'autre redisant de concert : PULCHRA MARLA!
PULCHRA MARIA! Une autre fois, on lui amène un gentil
homme atteint de démence, pour qu'il obtienne de Dieu sa
guérison. Le saint le fait mettre à genoux, et lui posant la
main sur la tête : « Seigneur Baltazar, lui dit - il, soyez sans
crainte; je vous recommande à Dieu et à sa très-sainte Mère.»
Au même instant il pousse le cri accoutumé qui annonce l'ex
tase : « Ah !» saisit cet homme par les cheveux, s'élève avec
lui dans l'espace, où il le tient suspendu pendant quelque
temps, et, quand ses pieds retrouvent terre, le malade était
guéri.
V. - L'ascension aérienne n'est pas la seule forme de l'a
gilité surnaturelle; elle se produit aussi par la marche sur les
eaux. L'Évangile " nous en offre les premiers exemples. On
sait que le Sauveur marchait sur les flots comme sur la terre
ferme, et qu'il accorda au prince des apôtres de s'avancer
vers lui sur les vagues agitées. Le prodige s'est reproduit
mille fois sur la mer, sur les lacs, les fleuves et les rivières,
pour attester que Dieu se plaît à affranchir ses saints des ser
vitudes naturelles.
Le Bréviaire romain* signale, parmi les plus éclatants
ut secum repeteret, Pulchra Maria, vidit se ab eo apprehensum constric
tumque ad latera, et ab ipso et cum ipso sæpius exclamante : Pulchra
Maria! Pulchra Maria ! in aera sublatum. Quidam vir nobilis, amens et
furiosus., in sedili ad Josephum delatus est. Servus Dei, manu capiti
ejus imposita, ait : Domine Baltazar, ne metue, etc. Hæc dicens apprehendit
capillos ejus., sustulit se e terra et ipsum per capillos secum elevatum
brevi tempore in aere sic detinuit.
1 Matth. xiv, 25-31.
* 23 jan., lect. 6. Multa patravit miracula; inter quæ illud clarissimum,
quod ex insula Baleari Majori Barcinonem reversurus, strato super aquas
pallio, centum sexaginta millia sex horis confecerit.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 599
miracles attribuésà saint Raymond de Pégnafort, sa traver
sée de l'île Majorque à Barcelone, c'est-à-dire une étendue de
mer de cent soixante milles, que lui et son compagnon fran
chirent en six heures, sans autre nacelle que son manteau.
Saint Hyacinthe, ne trouvant pas de batelier pour traver
ser la Vistule, se munit du signe de la croix et entra résolu
ment dans le fleuve, dont les eaux devinrent fermes sous ses
pieds. Mais ses compagnons, moins confiants, n'osaient le
suivre. Il revient donc à eux, et, étendant son manteau sur les
ondes, il les fait monter dessus et les conduit ainsi à l'autre
rive sous les yeux d'une foule nombreuse. L'Église a immor
talisé ce miracle en le consignant dans la bulle de canonisa
tion " et dans la légende du Bréviaire *.
Dans une autre rencontre, le même saint renouvelle ce
prodige d'une manière encore plus éclatante*. Les Tartares
venaient d'escalader d'assaut la ville de Kiev et livraient déjà
tout au pillage, lorsqu'on avertit le saint, qui était à l'autel,
qu'il n'y avait pas un instant à perdre, s'il voulait se sauver
avec toute sa communauté. Il se rend à cet avis, et, sans
quitter les vêtements sacrés, il prend dans ses mains le saint
ciboire et se met en devoir de sortir. Vers le milieu de l'é
glise, il entend une voix forte et plaintive qui part d'une sta
tue de la Vierge, en albâtre, du poids de huit à neuf cents
livres : « Mon fils Hyacinthe, lui crie-t-elle, tu m'abandonne
rais auxprofanations des Tartares! Emporte-moi avec toi.
Glorieuse Vierge, répond le dévot serviteur, cette image est
1 CLÉMENT VIII. Bulla canoniz. 1594.- Bull. p. 26.
* BREv. RoM. 16 aug., lect. 6. Inter quæ (miracula) illud insigne, quod
Vandalum fluvium prope Visogradum, aquis redundantem, nullo navigio
usus trajecit, sociis quoque expanso super undas pallio traductis.
3 BB. 16 aug.,t. 37, p. 316, n. 40-41 : Historiæ autem veritas sic habet..
Ipso a l altare sacra mysteria perficiente., ecce subito ex repentino Tartaro
rum incursu clamor in urbe exortus est. Accepto ex sacrario divinissimo
Sacramento, fugere cœpit. Et cum mediam ecclesiam transiisset, imago
gloriosæ Virginis ex lapide alabastrino, pondere quatuor vel quinque talen
torum, magna voce post ipsum clamare cœpit.. Substracta fratribus suis
cappa, siccis pedibus in alteram partem fluminis trajecit.
600 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
si pesante; comment pourrais-je la porter?– Prends, mon
Fils en allégera le poids. » Le saint, tenant d'une main la
sainte Eucharistie, saisit de l'autre la statue devenue aussi
légère qu'un roseau, et, chargé de ce double trésor, il passe
sain et sauf avec les siens à travers les barbares qui déjà en
vahissent le monastère, et arrive sur les bords du Dnieper.
Là, de sa chape ilfait une barque à ses frères, et lui, traverse
à pied sec le fleuve dans toute sa largeur, en imprimant sur
les eaux la trace de ses pas. Nous aurions bien d'autres faits
semblables à raconter, car ils abondent dans les vies des
saints; mais nous devons clore ces récits pour en rechercher
l'interprétation.
VI. - Nous ne nous arrêterons pas aux explications ratio
nalistes et fantaisistes de Görres", qui, avec un sérieux au
quel ses lecteurs ne sont pas tenus, essaie de ramener ces
miracles de la sainteté à une transformation physiologique
où « l'élément de l'air prend dans l'homme le dessus sur
les autres », où « l'oiseau se développe en lui, pour ainsi
dire, l'emporte sur la brute, et, se dégageant de son enve
loppe, s'envole joyeusement vers la lumière supérieure qui
l'attire ». Avec Joseph Lopez Ezquerra*, reproduit par Sca
ramelli*, nous aimons mieux voir dans ce dégagement des
1 Mystique, l. 4, ch. 23, t. 2, p. 367.
2 Luc. myst. Tr. 5, c. 30, n. 339, p. 127: Videmus etiam in hac eleva
tione quasi dotes corporis, quandoquidem reperitur, licet imperfecte, IM
PAssIBILITAs; siquidem neque pœnam neque molestiam patitur, nec acus
punctum dolet; sUBTILITAs, quia redditur quasi diaphanum, et crystalli
num, et potius videtur cœleste quam terrenum; AGILITAs, nam a terra in
altum extollitur,ibique elevatum diu perstat, et ad tenuissimum flatum,
amissa omnino ejus gravitate, circumducitur; CLARITAs, quia manet formo
sum, rubicundum, et splendens.
3 Dirett. Mist. Tr. 3, c. 30, n. 276, p.246: L'altra autorità, appoggiota al
commune parere de' Dottori mistici, è quella. cioè che la contemplazione
è una beatitudine imperfetta dell' anima. Si scorge di fatto nei corpi di quei
Servi di Dio. un' ombra di dette doti. Ma più chiaramente si scuopre in
essi la dote dell' agilità in quelle stupendi elevazioni, per cui si sollevano
prestamente in alto, e vi perseverano lungo tempo sospesi, divenuti mobili
a guisa di leggerissima piuma.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 601
attractions terrestres une communication anticipée et mira
culeuse de l'agilité des corps glorieux. C'est dans la contem
plation que se produisent régulièrement ces phénomènes;
hors de là , ce ne sont que des exceptions passagères ; et la
contemplation, au sentiment des docteurs mystiques, est une
sorte de prélude de l'éternelle béatitude : c'est pourquoi elle
commence dans le corps ce que la glorification y consommera
pendant l'éternité.
VII. — Au miracle de l'agilité se rattache celui de la péné
tration des corps solides. Après sa résurrection, le Sauveur
apparaît à ses disciples , quoique les portes de la maison où
ils étaient réunis fussent fermées1. Saint Raymond2 de Pé-
gnafort entre également dans son couvent, les portes étant
closes. Saint Dominique3 et un frère convers de l'ordre de
Citeaux qui l'accompagnait, arrivent un soir devant une
église qu'ils trouvent fermée. Ils s'agenouillent à la porte;
mais à peine ont-ils commencé leurs prières qu'ils se voient,
par une faveur mystérieuse, introduits dans le saint lieu,
où ils passèrent la nuit à bénir le Seigneur.
Ce don , qui supprime toutes les résistances de la matière,
nous paraît consister dans une jouissance prématurée de la
subtilité corporelle promise aux bienheureux. Ce dégage
ment de l'espace extérieur est comme un prélude de l'entière
liberté de la gloire4.
VIN. — L'indépendance vis-à-vis des éléments extérieurs
1 Joan. xx, 19.
2 Brev. Rom. 23jan., lect. 6. Suiim cœnobium, januis clausis, fuerit in-
gressus.
3 BB. 4 aug., t. 35, p. 568, n. 47. Venit etiam aliquando famulus Omni-
potentis cum quodam converso Cisterciensis ordinis..., ad unam ecclesiam
sero, et invenit eam clausam : qui , cum orassent ad ostium, intus se subito,
clausis januis, mirabiliter invenerunt.
4 Scaramelli. Divett. Mist. Tr. 3, c. 30, n. 276, p. 246: Si scorge ancora
nei loro corpi un vestigio di quella dote che chiamasi sottigliezza..., e al-
cuni, como narrasi nelle loro istorie, sono entrati nelle stanze a porte
chiuse con quella facilita con cui il raggio de sole penetra in un cristallo.
602 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
se manifeste encore par la résistance aux actions qu'ils
exercent.
Tantôt c'est une immobilité qui rend vains toutes les
impulsions et tous les efforts. Un jour que le bienheureux
Gilles 1 des Frères - Prêcheurs demeurait suspendu en l'air
par l'extase , son compagnon et les gens de la maison où ils
étaient, tentèrent de ramener son corps à terre; ils ne par
vinrent même pas à le faire changer tant soit peu de posi
tion. Sainte Lucie2, la martyre de Syracuse, menacée des
lieux infâmes , devint si immobile , que ni les bourreaux qui
avaient ordre de l'enlever, ni plusieurs paires de bœufs aux
quels on l'attacha avec des cordes, ne purent jamais la faire
remuer.
Tantôt c'est dans le corps une invulnérabilité contre la
quelle viennent se briser les armes et tous les engins de tor
tures. Parmi les prodiges de cette sorte, sans nombre dans
les actes des martyrs, qu'il nous suffise de rappeler la roue
de sainte Catherine 3, qui vole en éclats à la prière de cette
célèbre martyre. D'autres fois, c'est le poison qui perd sa
vertu sur le corps des saints , comme on le voit en saint An
toine4 de Padoue, qui, après avoir fait dessus le signe de la
croix, mange, en preuve de la foi catholique, les mets em
poisonnés que les hérétiques lui présentent, et n'en reçoit
1 André de Résende. BB. 14 maii, t. 16, p. 409, n. 15. Absorptus est, ut
terra elevatus , nullo sustentante , penderet immobilis. Quod cemens socius
ejus..., aliquot frustra impulsionibus et attractionibus illum nitebatur de-
ponere : non enim modo m'overi de looo non potuit , sed nec etiam vel le-
viter inclinari.
* Bbev. Rom. 13 dec., 6 lect. Luciameo trahi jussitubi ejus virgimtas vio-
laretur. Sed divinitus factum est ut firma virgo ita consisteret, ut nulla vi
de loco dimoveri posset.
3 Brev. Rom. 25 nov., lect. 6. Rota expeditur crebris et acutis praefixa
gladiis, ut virginis corpus crudelissime dilaceraretur. Quae machina brevi ,
Catharinae oratione , confracta est.
4 BB. 13 jun., t. 23, p. 217, n. 6. Suadent ergo cibum sumat appositum,
promittentes , quod si sibi nil nocuerit, fldei Evangelii adhaerebunt perpe-
tuo... Cibo ergo sumpto, sanus apparuit nec sensit in. corpore aliquid
nocumenti.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 603
aucun dommage; dans le martyr saint Victor", qui deux fois
subit victorieusement la même épreuve, au nom de Jésus
Christ; dans le bienheureux apôtre saint Paul*, qui, mordu
par une vipère dans l'île de Malte, la secoue sur le feu et n'en
ressent aucun mal; en un grand nombre d'autres saints, en
qui s'est réalisée la parole du Sauveur*: « En mon nom, ils
prendront les serpents, et s'ils boivent quelque breuvage
mortel, il ne leur nuira point. »
Ce privilège est comme un essai de l'impassibilité glorieuse
dont jouiront les élus .
IX.- Parmi les agents naturels, le plus énergique est le
feu. Le feu lui-même respecte les favoris de la grâce. On
ne saurait compter le nombre des martyrs que les flammes
n'osaient atteindre. Les uns, jetés, comme autrefois les com
pagnons de Daniel*, dans des fournaises ardentes, en sortent
sans avoir perduun cheveu;tels saint Victor°,saint Ephyse",
sainte Christine*. D'autres, comme saint Jean° l'Évangéliste,
sont plongés dans des chaudières d'huile bouillante et y
retrouvent la vigueur de la jeunesse ; ceux-ci, comme saint
Clément " d'Ancyre et ses compagnons, sont arrosés d'huile,
de poix et de soufre embrasés, et demeurent intacts; ceux-là,
comme saint Polycarpe "et sainte Agnès *, sont placés sur des
bûchers dont les flammes, au lieu de les consumer, les envi
- 1 BB. 14 maii, t. 16, n. 266, n.4 : Tunc jussit confici venenum mortife
rum et dari in carnibus a malefico, ut ederet ab eis. Et manducavit
S. Victor et non est mortuus.
2 Act. xxvIII, 5.
3 Marc. xvI, 18.
4 SCARAMELLI. Direct. [Link]. 3, n. 276, p.246. Si vedi in essi un non so
che di impassibilità.
5 Dan. III.
6 BB. 14 maii, t. 16, p. 266, n. 3.
7 MARC. BB. 15 jan., t. 2, p.285, n. 32.
8 BB. 24jun.,t. 32, p.527, n. 15.
9 TERTULL. De Praescript. haeret. c. 36, p. 245.
10 BB.23 jan., t. 3, p. 80, n.34.
11 BB. 26 jan., t. 3, p. 319, n. 13.
* S. AMBR. BB. 21 jan.,t. 2, p.716, n. 1 1.
604 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
ronnent d'un rempart protecteur, ou se retournent contre
ceux qui les allument.
Le prodige ne se rencontre pas seulement dans les martyr?,
mais encore très-fréquemment dans la multitude des autres
saints. Il en est qui portent entre leurs mains, sur leur poi
trine et leurs habits des charbons ou des fers brûlants , qui ,
sans s'éteindre ni se refroidir, suspendent momentanément
toute action combustive et délétère, ainsi qu'on le raconte,
entre cent autres, de saint Duthac1, de saint Lambert2, de
saint Joie 3. Plusieurs , cédant à une inspiration secrète du
Saint-Esprit , ont accepté l'épreuve du feu : tantôt en témoi
gnage de la divinité de l'Évangile, comme saint Boniface 4 de
l'ordre des Camaldules, qui, pour convaincre le roi des Russes
de la vérité de sa prédication, traverse sain et sauf un immense
brasier; tantôt, en preuve de leur innocence, comme l 'impé
ratrice sainte Cunégonde5, qui se justifia de l'infâme accusa
tion d'avoir manqué à la foi conjugale, en marchant les pieds
nus sur des socs de charrue embrasés ; tantôt en signe de
dessein particulier de la Providence , par exemple , sainte
Christine 6 l'Admirable , qui , ayant accepté , ainsi que nous
l'avons dit, de revenir à la vie pour se vouer au soulagement
des âmes du purgatoire, entrait dans des fours ardents, dans
des chaudières pleines d'eau bouillante , y souffrait de telles
douleurs qu'elle poussait des cris lamentables, et cependant
en sortait sans aucune trace de brûlure.
Les extatiques semblent particulièrement soustraits à la
loi de la combustion. Il arrivait souvent à sainte Catherine7
de Sienne de tomber dans le feu pendant ses transports
1 BB. 8 mart., t. 7, p. 798, n. 1.
a BB. 19 mart., t. 9, p. 37, n. 5.
3 BB. 9 jun., t. 22, p. 251, n. 1.
4 S. Pierre Damien. BB. 19 jun., t. 24, p. 760, n. 6.
6 BB. 3 mart., t. 7, p. 271, n. 2.
6 Thomas de Cantimpré. BB. 24 jul., t. 32, p. 652, n. 11.
7 Raymond de Capoue. BB. 30 apr., t. 12, p. 894, n. 127: Ipsam de igne
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEUREs gog
et d'y rester même plusieurs heures sans avoir aucun mal,
sans que ses vêtements fussent endommagés. L'extase portait
souvent saint Joseph" de Copertino vers le tabernacle, au mi
lieu des cierges et des lampes allumées, et jamais le feu ne
prit à ses vêtements. Un jour qu'il priait dans l'église d'un
couvent à Naples, on l'entendit tout d'un coup pousser un
cri et on le vit s'élancer vers l'autel, voltiger, les bras éten
dus en croix, entre les cierges et les fleurs : « Il brûle, il
brûle ! » crient les religieuses effrayées; mais lui, sans avoir
rien dérangé et sans que la flamme l'ait atteint, revient d'un
vol léger se remettre à genoux à terre, en répétant avec
transport ces paroles : « Ah! la Bienheureuse Vierge ! ah! la
Bienheureuse Vierge ! » Un incendie venait d'éclater au mo
nastère du Rosaire et menaçait l'église où saint Pierre * d'Al
cantara était en prière. Les frères, s'approchant dubienheu
reux, parlent d'emporter ailleurs le saint Sacrement : « Ne
craignez rien, leur dit-il, Dieu nous viendra en aide. » Puis,
se levant, il se dirige vers l'ermitage voisin où le feu faisait
le plus de ravage, entre au milieu des flammes, en retire
quelques tables à demi consumées ; et les flammes, comme
dociles à son commandement, diminuent et s'éteignent, sans
avoir osé l'atteindre.
trahens, invenit et corpus et indumenta in nullo penitus laesa fuisse ab
igne ; imo nec vestigium nec odorem ignis apparere in eis. Et quod plus
est.,pluribus horis in igne fuisse credatur. Nec tantum semel hoc in ea
ignis miraculum accidit, imo fuit sæpius repetitum.
1 PAsTRovICCHI. BB. 18 sept.,t. 45, p. 1021, n. 29-34 : Tabernaculum sanc
tissimi Sacramenti complexus, quarta circiter parte horae suaviter raptus
hæsit, nectamen ullum e cereis ardentibus, quorum altare plenum erat,
interim dejecit, nec ulla ipsius vestimenti pars igne contacta est. Mem
bris inter flores et ardentes cereos ita insertis, ut moniales altis vocibus
exclamarent:Aduritur, aduritur! Verum [Link]æsus reversus est.
2 F. LAURENT. BB. 19 oct., t. 56, p. 726, n. 121. Flamma vorax forte
accensa appropinquabat ecclesiæ. Mox egressus ad propinquum eremito
rium, ubi incendium grassabatur., flammam tunc recta ingreditur, atque
inde tabulas aliquas correptas projicit in medium. Mirum visu, quod statim,
quasi ipso imperante, flamma decresceret, nec ipsi, nec cuiquam alteri
rei ultra noceret, donec brevi extingueretur.
cr : LEs pHÉNrvÈNEs vtYsTITEs RELATIFs AU CoFPs
Il ne faudrait pas conclure de ces faits que l'extase commu
nique régulierement l'incombustibilité: l'expérience démen
tre, au contraire, que ce privilège n'est que l'exception. Si
l'on soumet les extatiques à l'action du feu, ils ne sentent
rien, à la vérité, en plein transport : mais des qu'ils revien
nent à eux-mêmes ils éprouvent, comme tout le monde. la
douleur de la brûlure et ils en gardent la trace sur leurs
membres. Pour ne citer qu'un exemple, saint Michel des
Saints avait coutume dans ses extases d' étendre les bras en
croix; or un jour, pendant qu'il était à l'autel, il fut soudai
nement ravi, et sa main rencontra un cierge allumé dont la
flamme fit dans les chairs une profonde blessure.
X. - Sur l'indépendance du monde extérieur, il nous
reste à signaler un dernier prodige, celui d'échapper aux
regards par l'invisibilité, prodige non moins admirable que
ceux que nous venons de raconter, et dont on cite un certain
nombre d'exemples.
Violente. reine d'Aragon, par un sentiment de curiosité
facile à concevoir dans une personne de son sexe, demanda
à saint Vincent* Ferrier la faveur de visiter sa chambre.
L'homme de Dieu refusa de se prêter à une semblable con
descendance, et la souveraine, supportant impatiemment ce
refus, ordonna qu'on lui ouvrit de force la cellule. Mais, par
un juste chitiment de son indiscrétion, ni elle ni son escorte
ne purent jamais apercevoir le saint, quoiqu'il fût présent
Comme elle demandait aux frères qui l'accompagnaient où
* LoUis de SAINT-JAcQUEs. Vie de saint Michel des Saints, ch. 6, p. 17.
* RANZANE. BB. 5 april., t. 10, p. 495, n. 20 : Violantes. Aragoniæ re
gina, Joannis regis uxor, quadam feminea cupiditate permota. affectabat
ingredi viri Dei cellulam. Cumque hoc a beato viro impetrare non posse
(nefas namque ei videbatur ut feminæ servorum Dei cellas ingrederentur ,
illa indi-nans cellulae ostium violenter aperiri jussit : moxque ingreiiens.
loca quæ videre cupiebat. vidit quidem, sed virum Dei qui intus erat, nec
ipsa, nec illi qui eam comitabantur. videre potuerunt. Illa. sciscitatur
ubinam FraterVincentius [Link] illi quod eum ibidem præsentem
ante oculos suos hab-ret. Quandiu hoc loco commorabitur, divino mira
culo fiet quod ejus oculi tenebuntur, etc.
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 607
était donc le Père Vincent , étrangement surpris, ceux-ci lui
répondirent qu'il se trouvait là sous ses yeux. Puis, s'adres-
sant à lui-même : « Bon Père, lui dirent -ils, pourquoi en
agissez -vous ainsi envers Sa Majesté, lorsqu'elle vous fait
l'honneur de venir à vous? Vous ne lui dites rien ; vous ne
vous levez même pas pour la saluer. — Vous savez bien , mes
amis, repartit Vincent, qu'il n'est pas permis aux femmes d'en
trer dans nos cellules. Il ne faut pas d'exception, même pour
la reine ; et tant qu'elle restera ici, par un miracle de Dieu,
ses yeux ne me verront point. » La reine se hâta de sortir, et
Vincent la suivit. Elle put alors l'apercevoir, et, se prosternant
à ses pieds, elle lui demanda pardon avec beaucoup d'humi
lité. « Si votre faute, lui dit-il, n'avait pour excuse une igno
rance de femme, vous auriez été autrement punie. Tâchez de
mieux vous comporter désormais avec les serviteurs de Dieu,
car il venge sévèrement les injures qu'on leur fait. »
Voici ce que raconte le Père Tannoja1 dans sa notice sur le
frère Gérard : « Le frère Gérard, sans cesse entouré de prêtres
et de gentilshommes, ne trouvait plus ni le temps ni le moyen
de se recueillir. Ayant donc demandé au Père Juvénal, recteur
de la maison, de pouvoir faire un jour de retraite, celui-ci le
lui accorda ; mais, le lendemain matin, ayant besoin de lui, il
l'envoie chercher dans sa chambre, et on ne l'y trouve pas ;
on se rend au chœur, point de frère Gérard ; on parcourt toute
la maison, on ne le rencontre nulle part. Sur ces entrefaites
arrive le médecin Santorelli, à qui le Père Juvénal s'empresse
de dire : « Nous avons perdu le frère Gérard . » Santorelli lui
répond : « Peut-être s'est-il caché sous son lit ; allons voir. »
Et prenant un frère avec lui, il va tout examiner par lui-
même , mais sans plus de succès. « Ce n'est rien , dit-il alors ;
quand l'heure de la communion sera venue, vous le verrez
sortir de sa retraite. » En effet, il parut précisément alors ;
1 Mémoires sur la Vie et la Congr. de S. Âlph. de Liguori, t. 3. Appen
dice, p. 645.
608 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
aussitôt le Père recteur appelle Gérard et lui demande où il
avait été. « A ma chambre, » répondit-il. «. Comment, à votre
chambre , répliqua le recteur ; on y a été deux fois sans vous
y trouver. » Gérard se tut en souriant ; mais ayant reçu le
commandement d'expliquer une chose aussi étrange, il dit
avec simplicité : « Craignant d'être distrait dans ma retraite,
j'ai demandé à Jésus-Christ la grâce de devenir invisible. »
Cette réponse frappa d'étonnement le Père Juvénal et Santo-
relli ; mais le recteur lui dit d'un air un peu fâché : « Quels
sont ces mystères? Pour cette fois, je vous pardonne; mais
gardez-vous bien dans la suite de faire de semblables prières. »
La chambre de Gérard n'avait que douze palmes en carré : il
ne s'y trouvait qu'un pauvre lit et une petite table, sans au
cun autre meuble qui eût pu empêcher de l'apercevoir. 11
faut donc s'écrier ici avec le roi-prophète, que « Dieu est ad
mirable dans ses saints , et qu'il ne sait rien refuser à leurs
prières ». \
Nous trouvons de semblables récits dans les vies de saint
Étienne1 le Thaumaturge, de saint Coengen2, de sainte Bonne3
de Pise, de sainte Anthuse4, du bienheureux Névélo5 de Fa-
vence et d'autres encore que nous pourrions nommer, et dont
les gestes sont rapportés dans les histoires particulières et les
recueils hagiographiques, principalement dans les ActaSan-
ctorum des Bollandistes , notre source favorite , où nous avons
puisé tous les exemples précédents.
Parfois, ce ne sont pas seulement des faits, mais c'est
le don d'invisibilité en permanence et au gré de la volonté.
Léonce6, le disciple et le biographe de saint Étienne le Thau-
1 Léonce, BB. 13 jul., t. 30, p. 449, n. 17.
2 BB. 3jun., t. 21, p. 313, ri. 39.
5 BB. 29 maii, t. 20, p. 150, n. 32.
4 BB. 27 jul., t. 33, p. 449, n. 5.
6 BB. 27 jul., t. 33, p. 497, n. 7.
0 BB. 13 jul., t. 30, p. 521 , n. 43. Est enim prima illa anachoretarum
petitio apud Deum, quamque, ab ipsostatim exordio, cum egressi monaste-
AFFRANCHISSEMENT DES INFLUENCES EXTÉRIEURES 609
maturge, tenait de son maître que certains anachorètes
obtenaient de Dieu, par leurs prières, de pouvoir se sous
traire ainsi à volonté aux regards humains, et il cite le nom
d'un cénobite appelé Jean, qui jouissait de cette faveur et
en avait usé envers lui-même. L'Anthologe des Grecs rap
porte que le prêtre saint Lucien, martyrisé à Nicomédie
sous Maximien, pouvait à son gré, quand il sortait dans la
ville, se montrer ou s'effacer, de telle sorte même qu'il
était vu par les uns, tandis qu'il demeurait invisible pour
les autres.
On raconte du bienheureux Herman Joseph* de Steinfeld
qu'il possédait aussi à l'état habituel le don de l'invisibilité.
Sesfrères passaient souvent devant lui sans l'apercevoir, et,
plus d'unefois, après l'avoirvainement cherchédans tous les
coins du monastère, ils le voyaient soudain apparaître devant
eux, au moment où il lui plaisait de se montrer. La bienheu
reuse Marie * Raggi, de l'Ordre de Saint-Dominique, paraît
avoir joui du même privilège.
Görres se prend à douter de l'authenticité de ces faits,
effrayé sans doute par l'invraisemblance de la théorie qu'il
imagine pour les expliquer; car, selon cet auteur, de même
que, « pour devenir visibles, les puissances spirituelles doi
riis valedixerunt fratribus, proponere Deo consueverunt, ne a quoquam
conspiciantur, nisi cum aliter velint.
1 BB. 7jan., t. 1, p. 363 : Tanto autem homine fuit sublimior, ut cum
urbem perambularet, a quibus vellet videretur, a quibus nollet non cerne
retur.
2 BB. 7 apr., t. 10, p. 703, n. 50 et 51: Nec una vice contigit eum, licet
præsentem, a præsentibus non videri, ut veritas tanti miraculi (quæ etiam
testibus confirmatur) nulla posset tergiversatione celari. Nec rarum fuit,
imo pene quotidianum, ipsum a Fratribus per omnes angulos officinarum
monasterii studiose quæsitum, minimeque repertum, et quando ei placuisset,
cum admiratione eorum fuisse revisum.
3 JEAN de SAINTE-MARIE. Vies des saintes et bienheureuses Filles de Saint
Dominique,t. 2, p. 556 : A ces grâces miraculeuses nous pouvons ajouter
celle que Dieu luy donna de se rendre invisible quand elle vouloit. On ne le
croyroit point, si les expériences n'en eussent été plus que palpables et
qu'elle-même ne l'eût avoué.
II 39
610 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
vent revêtir un corps, afin que les sens puissent les saisir à
l'aide du voile qui les recouvre...; si, au contraire , l'esprit
veut soustraire aux regards l'enveloppe qui le cache , il faut
qu'il la retire à soi, et qu'au lieu de s'en revêtir, il la revête
en quelque sorte et l'embrasse au contraire , de sorte qu'elle
passe, pour ainsi dire, dans l'esprit et participe à son in
visibilité *. » Nous comprenons bien comment l'esprit se
cache et se révèle à la fois sous les formes matérielles qu'il
anime et qu'il meut; mais, nous l'avouerons simplement,
nous comprenons moins, ou plutôt nous ne comprenons pas
du tout, comment le corps peut se réfugier et s'effacer der
rière l'esprit. C'est compliquer beaucoup la chose, sinon la
rendre inintelligible.
L'explication naturelle de ces faits, trop nombreux pour
qu'il soit raisonnablement permis de mettre en cause ieur
authenticité , — ce qui d'ailleurs importe peu , car qui ose
rait nier leur possibilité? — l'explication naturelle , selon
nous, est d'admettre que Dieu suspend une des lois physiques
en vertu desquelles s'opère la vision, soit au foyer même du
rayonnement, en empêchant l'action des éléments qui la
détermine; soit dans le milieu, en modifiant l'irradiation;
soit au point d'arrivée, en supprimant l'impression orga
nique ou la sensation. Tous ces rapports de l'ordre matériel,
librement établis et librement maintenus par le Créateur,
peuvent être changés par un acte souverain de sa libre
volonté. Dans les cas où la vision a lieu dans les uns, et
point dans les autres, le miracle semble alors circonscrit
dans le sujet qui ne voit pas , et se ramener à une modifica
tion momentanée qui empêcherait la perception des sens.
1 Mystique, 1. 4, ch. 8, t. 2, p. 105.
CHAPITRE XXXIII
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS
Dieu rend aux saints l'empire de l'homme innocent sur la création.— Leurs
interventions miraculeuses sur la nature inanimée : les masses énormes
déplacées ; — Les inondations contenues et les lacs desséchés ; — Les tem
pêtes apaisées ou soulevées sur mer et sur terre ; — La foudre du ciel , la
pluie et les sources salutaires; — Multiplication et transformation des
aliments; — Recomposition d'objets fragiles brisés. — Prodiges sur les
champs, les moissons, les fleurs, les fruits. — Influences miraculeuses
sur les animaux : sermon de saint Antoine de Padoue aux poissons. —
Empire sur les bêtes sauvages et autres, — Sur les oiseaux et les in
sectes. — Le théatre ordinaire des interventions surnaturelles de la sain
teté , c'est l'homme dans son corps et dans son àme. — Les effets miracu
leux sur les âmes s'exercent par la prière, — La parole, — Le con
tact , — Le simple aspect , — Ou par divers autres prodiges. — Conclu
sion de l'exposé des phénomènes mystiques.
I. — Nous venons de le voir, Dieu a mille manières d'af
franchir les saints des servitudes extérieures ; nous voudrions
sommairement énumérer dans ce dernier chapitre, les in
fluences positives et surnaturelles qu'il leur permet d'exercer
sur les êtres environnants. Dieu rend partiellement à ses
serviteurs l'empire que l'homme innocent avait sur la na
ture , et parfois il ajoute encore à la souveraineté primitive
que nous avons perdue par le péché. Toute la création est
au service des élus , « et quelque grand que cet avantage
nous paroisse, dirons -nous avec Bossuet1, ce n'est pas une
» 1" Serm. pour la fête de tous les Saints. Vivès, t. S, p. Î3.
612 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
chose à refuser aux bienheureux que de commander à toutes
les créatures, puisqu'ils ont le bonheur d'être nés pour pos
séder Dieu. Aussi n'ont-elles point toutes de plus véhémente
inclination que de les servir; tout l'effort que font les causes
naturelles, selon ce que dit l'Apôtre, ce n'est que pour
donner au monde les enfans de Dieu... Elles se plaignent
sans cesse du désordre du péché , qui leur a caché les vrais
héritiers de leur maître en les confondant avec les vaisseaux
de sa colère. Tout ce qu'elles peuvent faire, c'est d'attendre
que Dieu en fasse la découverte à ce grand jour du juge
ment... Ils ne manqueront pas d'y accourir pour combattre
avec lui contre les insensés , mais plutôt encore pour rendre
l'obéissance à ses enfans. Que si, dans cet intervalle, il y
en a quelques-uns qui portent plus visiblement sur leur
front la marque du Dieu vivant, les bêtes les plus farouches
se jetteront à leurs pieds , les flammes se retireront de peur
de leur nuire, et je ne sais quelle impatience fera éclater en
mille pièces les roues et les chevalets destinés pour les tour
menter. »
Nous parlons de ces privilégiés « qui portent plus visi
blement sur leur front la marque du Dieu vivant j>, et des
merveilles qu'ils opèrent « pendant cet intervalle » qui pré
cède la glorification suprême. Pour préciser davantage la
raison de ces prodiges dans leurs formes innombrables,
remarquons qu'ils tendent tous à ce triple but : secourir
l'homme, réprimer le mal, manifester avec honneur la
sainteté elle-même ; qu'ils peuvent par conséquent se réaliser
partout où se rencontrent les besoins et les misères de
l'homme, les turpitudes et les audaces des méchants, les
réparations, les louanges et les divines ardeurs des saintes
âmes. Nous n'avons pas la prétention , nous ne disons pas de
raconter tous les faits : cette entreprise est au - dessus des
forces humaines; non pas même de décrire dans leur en
semble la variété des aspects auxquels ils se rattachent:
EMPIRE SUR LES ÉTRES ENVIRONNANTS 613
nous espérons néanmoins signaler assez fidèlement les formes
principales, pour qu'on entende combien est glorieuse l'in
fluence surnaturelle que les amis du Seigneur exercent
autour d'eux.
II. - Leurs interventions miraculeuses dans le monde
inanimé sont fréquentes. On les a vus soulever sans effort
des masses énormes et déplacer même des montagnes, con
tenir dans leurs débordements les torrents et les fleuves,
apaiser les tempêtes, conjurer les orages, appeler du ciel
la foudre qui consume, et plus souvent la pluie qui rafraî
chit et fertilise; faire jaillir des rochers ou d'une terre aride
de limpides fontaines, multiplier les aliments ou les trans
former, rajuster les débris d'un objet fragile.
Citons quelques exemples et quelques noms.
Saint Vincent Ferrier" prend dans ses mains et place sur
un char une pièce de bois que dix hommes auraient eu
peine à lever de terre. Une autre fois*, il fait porter au cou
vent, sans aucune fatigue, une poutre qu'une paire de
bœufs n'auraient pu traîner, par un écloppé, lequel, après
cette besogne, se trouve aussitôt guéri.
Ces faits sont très-multipliés dans les Actes des saints.
A la demande d'un prêtre des idoles qui ne pouvait accep
ter le mystère d'un Dieu incarné, et qui voulait, pour y
croire, un signe du ciel, saint Grégoire* le Thaumaturge fit
1 Procès. BB.2 apr., t. 10, p. 132, n. 59 : Dixitque præfatum lignum
fuisse tantæ magnitudinis quod vix decem homines potuissent illud a terra
tollere; ipseque solus illud in planitiem deduxit.
2 Ibid., n. 57. Duxit eum ad trabem quamdam, quam par boum non
potuissent movere. Sicque dictus testis acceptans trabem tulit ad monaste
rium absque aliquo fastidio, fuitque crure incontinenti sanatus.
3 S. GRÉGoIRE de NYssE. De Vita S. Greg. Thaum. Patr. gr., t. 46, col. 918:
Cum enim postularet antistes, ut saxum quoddam ingens, quod oculis
eorum subjectum prospiceretur, et absque manu humana moveretur, ac per
solam fidei virtutem, jussu Gregori, ad alterum locum transferretur, nulla
interjecta mora, magnus ille statim imperasse dicitur saxotanquamanimato,
ut transiret ad illum locum quem designasset; quo fact0 extemplo credisse
sermoni dicitur antistes.
614 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
passer instantanément de son lieu en un autre, par une
simple parole de sa foi, un énorme rocher qui était devant
eux; et le païen se convertit. Une fois, le même saint
voulant construire une église dans un site commode , mais
trop resserré entre un rocher et la mer, vint, la nuit, s'a
genouiller en ce lieu et rappeler au Seigneur sa promesse de
déplacer les montagnes à la prière confiante. Le lendemain,
l'obstacle avait reculé, laissant libre l'espace nécessaire à
l'emplacement du temple. La liturgie consacre ce souvenir
en faisant lire à la messe de ce pontife l'endroit de l'Évan
gile où Notre-Seigneur dit à ses disciples : « Je vous l'assure,
quiconque dira sans hésitation à cette montagne : Lève-toi et
te jette dans la mer, ce qu'il aura cru se fera en effet; » et,
au Bréviaire1, en commentant ces mêmes paroles, par le
récit que fait de ce prodige le vénérable Bède.
III. — Saint Grégoire de Nysse, à qui nous devons un
long et enthousiaste panégyrique de l'illustre thaumaturge
du Pont, rapporte2 deux autres miracles consignés égale
ment dans la légende du Bréviaire, et qui trouvent ici leur
place. Une rivière que les pluies des montagnes transfor
maient fréquemment en un torrent dévastateur, avait rompu
ses digues et portait la désolation par toute la campagne.
Les habitants éplorés vinrent supplier le saint évèque, dont
ils connaissaient le crédit auprès de Dieu, de les secourir
dans une si pressante calamité. Il les accueillit avec bonté
et alla avec eux, en leur tenant de pieux discours, jusqu'à
l'endroit où se faisait l'irruption. Là, après une ardente
prière à Jésus-Christ, il enfonça son bâton dans la terre dé
trempée, en commandant aux eaux de respecter cette bar-
1 17 nov., 3 Noct.
2 S. Grégoire de Nysse. De Vita S. Greg. Thaum. Patr. gr., t. 46, col. 931:
Magna voce, Christum... precatus, scipionem quem manu teuebat in cor-
rupto ripae loco defigit... Protinus enim, vel haud nrnlto tempore post,
baculus quidem, radicibus in ripaactis, arbor evasit. Flumini vero haec
planta pro termino fixa est.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 615
rière. Les vagues s'arrêtèrent, et le bâton, prenant racine,
devint en peu de temps un grand arbre qui raffermit la
rive et prévint les inondations. Ces sortes de prodiges se
répètent souvent dans les Vies des saints.
L'autre fait n'est pas moins merveilleux. Deux frères
étaient en désaccord à propos d'un étang qui faisait partie
de l'héritage paternel, et dont l'un et l'autre convoitaient la
possession. Tous les moyens de conciliation devenant inu
tiles, les deux parties, exaspérées, étaient résolues de tran
cher la difficulté par les armes. La veille du jour fixé pour
le combat fratricide, l'homme de Dieu se transporta sur le
bord de ces eaux, objet de la querelle, et y passa la nuit en
oraison. Le matin le lac avait disparu, et, à la place, s'éten
dait un terrain inculte sur lequel les frères ennemis s'em
brassèrent en se jurant une affection inaltérable .
IV. - D'autres calment, par leur commandement ou leur
prière, les fureurs de la mer. Au moment où saint Gobin * et
ses compagnons allaient s'embarquer pour gagner les côtes de
France, une violente tempête se déclare : le saint prêtre
monte à l'autel, et à la secrète de la messe, les vents et les
flots s'apaisent tout à [Link] François * Xavier se rendait
à Cochin sur un vaisseau portugais qui fut assailli, au
détroit de Ceylan, de la plus horrible tempê[Link]ès avoir
entendu les confessions des passagers et les avoir exhortés
à la confiance, le bienheureux apôtre se retira dans une des
cabines, et, à genoux devant son crucifix, il fit monter vers
Dieu la plus ardente prière. Puis, revenant sur le tillac,
lorsque le navire donnait déjà contre les bancs qui bordent
1 S. GRÉGoIRE de NYssE. De Vita S. Greg Thaum. Patr. gr.,t. 46, col. 926
et 927: Pridie ejus diei quo prælium utriusque committendum fuerat, cum
homo Dei ad ripas stagni permansisset noctemque pervigilasset, miraculum
quoddam Mosaicum edidit in aqua., omnem eum lacum in incultam et
terram redigens, diluculo ostendit.
2 BB. 20 jun., t. 25, p. 21, n. 4 : Cumque pervenisset ad secretæ Missæ
orationem, statim gratia Dei, in mari magna facta est tranquillitas.
3 BoUHoURs. La Vie de saint François Xavier, l. 4, p. 148.
616 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
l'île, il demande au pilote le fil à plomb qui sert à sonder
la mer, le déroule sur les flots avec cette invocation : « Grand
Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, ayez pitié de nous ! » -
Et au même instant le vaisseau s'arrête et le vent s'apaise.
Plus d'une fois la tempête s'est mise au service des saints
pour punir ceux qui méprisaient leurs exhortations ou leurs
prières. Il est raconté, par exemple, du saint prêtre Senzio ,
en grand honneur à Spolète, que le navire qui avait refusé
de le recevoir, lui et ses compagnons, fut contraint par une
violente tourmente de revenir à terre et de les prendre à son
bord. C'est ainsi que Dieu semble se mettre aux ordres de ses
fidèles serviteurs.
Sur terre, ils dissipent également ou conjurent les orages.
« Comme* un jour d'été le temps était disposé à une furieuse
tempête qui menaçait les blés et les vignes d'un grand dé
gât, une des sœurs ayant fait remarquer à la mère Agnès
le mal que cela était capable de faire au pauvre peuple,
elle se mit à genoux, touchée de compassion envers les
pauvres qu'elle aimait tant et animée d'une foi vive en la
bonté divine. Et aussitôt qu'avec ces dispositions de son
cœur elle eut élevé ses yeux au ciel, il commença de s'é
claircir, et l'épaisse nuée qui faisait craindre l'orage se fondit
en une douce rosée.»
Parfois ilsprovoquent ces révolutions atmosphériques dans
des desseins particuliers que Dieu seconde avec une tendre
sollicitude. Parmi ces traits, qu'on nouspermette de rappeler
celui de sainte Scholastique, raconté avec tant de charme
par saint Grégoire * le Grand, à qui l'Église emprunte en
entier la légende du Bréviaire * sur l'angélique sœur de saint
" BB. 25 maii, t. 19, p. 71, n. 3 : Mare turbari cœpit fluctibus ut putarent
quod Charybdis glutiret eos. Cœperunt flere. dixeruntque ad invicem : Ea
mus et levemus servos Domini. Et placatum est mare. -
* DE LANTAGEs, Vie de la Vénérable mère Agnès,3e P., ch. 20, t. 2, p. 453.
* Dialog. l. 2, c. 33. Migne, t. 66, col. 194.
* BREv. RoM. 10 febr., lect. 2 Noct. 1
EMPIRE SUR LES ÉTRES ENVIRONNANTS 617
Benoît. Scholastique habitait dans une solitude non loin du
Mont-Cassin, et elle venait tous les ans passer un jour avec
son frère, pour lui ouvrir son âme et s'entretenir avec lui des
choses divines. Dans la dernière visite qu'elle lui fit, lorsque,
le soir, saint Benoît voulut se retirer avec le religieux dont
il se faisait toujours accompagner au lieu du rendez-vous si
tué non loin du monastère, sa sœur, qui avait eu sans doute
quelque révélation ou pressentiment de sa mort prochaine,
le conjura de prolonger pendant cette nuit leurs pieux en
tretiens. L'austère fondateur, effrayé des suites que pourrait
avoir pour la discipline monastique une semblable condes
cendance, demeurait inflexible. La vierge alors, laissant
tomber sa tête entre ses mains, se mit à prier le Seigneur
avec une grande abondance de larmes. Quand elle se releva,
le ciel, jusque-là serein, se couvrit de sombres nuées, et, à
l'instant même, un violent orage éclata. Les éclairs, le ton
nerre, la pluie qui tombait par torrents ne permettaient plus
à Benoît de mettre un pied dehors. « Que Dieu te pardonne,
ma sœur, dit-il; mais qu'as-tu fait ?- Eh bien! oui, répon
dit-elle, je t'ai prié, et tu n'as pas voulu m'entendre; j'ai
prié Dieu et il m'a écouté[Link] maintenant, si tu le peux, et
donne-moi congé pour monter à ton monastère. » Il fallut se
résigner et passer toute la nuit en conversation spirituelle.
C'est ainsi que Dieu exauce les désirs de ceux qui l'aiment.
V. - On cite quelques rares exemples où leurs invocations
ont attiré du ciel les éclats de la foudre. Le roi Ochozias
charge un officier à la tête de cinquante hommes, de lui
amener Elie", parce qu'il a osé lui prédire une mort pro
chaine. Arrivé avec sa compagnie au pied de la montagne
où se tenait le prophète, l'officier lui crie : « Homme de Dieu,
le roi vous ordonne de descendre. - Si je suis homme de
Dieu, répond Élie, que le feu descende du ciel et te dévore
1 IV Reg. 1,2-17.
618 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
toi et tes soldats. » Et le feu tomba du ciel et dévora ces au
dacieux. Octiozias envoya une seconde escouade , qui pro
céda de même et eut le même sort; puis une troisième dont
le chef fut plus avisé et plus heureux. Étant venu devant
Élie, il se mit à genoux en suppliant et lui dit: « Homme de
Dieu , prenez en pitié vos serviteurs ; vous avez fait tomber
le feu du ciel sur les deux premiers officiers et les cinquante
hommes qu'ils commandaient : qu'il n'en soit pas ainsi de
nous.» Et l'ange du Seigneur dit à Élie : « Suis- le sans
crainte.» Le prophète se leva et descendit avec ce capitaine
et se présenta devant le roi, à qui il parla de cette sorte :
« Voici ce que dit le Seigneur : Parce que vous avez envoyé
consulter Béelzebub, le dieu d'Accaron, comme s'il n'y avait
pas un Dieu en Israël que vous puissiez interroger, vous ne
vous lèverez plus de ce lit, et votre mort est certaine. » Et le
roi Ochozias mourut en effet.
Ces rigueurs sont rares; bien plus souvent les saints font
descendre du ciel , au lieu du feu qui consume , une pluie
bienfaisante. Les exemples sont en grand nombre : le lecteur
se contentera du trait suivant pris à la source où nous en
avons puisé tant d'autres, la vie de la mère Agnès de Lan-
geac. « Un jour, raconte son pieux et naïf biographe1, notre
épouse du Fils de Dieu s'affligeait beaucoup de ce qu'on lui
faisait manger de la viande à cause de quelques infirmités...
La supérieure, ayant compassion de sa peine, lui dit en riant
et pour la contenter un peu : « Sœur Agnès , je vous promets
que, s'il pleut aujourd'hui, vous ne mangerez plus de viande.»
Cette bonne mère parlait de pluie à l'occasion d'une fort
grande sécheresse qui faisait appréhender au pauvre peuple
une année de stérilité et de famine. La sœur Agnès, consi
dérant qu'obtenir la pluie de Notre -Seigneur était le moyen
de ne plus manger de viande et en même temps de procu-
1 De Lantages, 3° P., ch. 20, t. 2, p. 451.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 619
rer aux pauvres gens du pain à manger, conçut un grand
désir de cette eau précieuse, et tout ensemble une ferme
espérance que son divin Époux l'accorderait à sa prière. Dans
ces mouvements elle dit à sa prieure : « Ma mère , souvenez-
vous bien, s'il vous plaît, de ce que vous promettez. — Oui,
répondit la mère prieure, je vous promets encore que s'il
pleut aujourd'hui, je vous ôterai la viande... » Avant la
fin du jour il tomba une grande pluie qui dura toute la
nuit. Ainsi Dieu octroya au désir de cette âme humble et
fervente ce que les prières publiques des provinces entières
n'avaient pu obtenir de sa miséricorde.
On trouve le miracle en sens contraire dans la vie de saint
Philippe de Néri1. Pendant un de ses pèlerinages, un vio
lent orage paraissait imminent , et ses compagnons ne son
geaient qu'à fuir pour se mettre à l'abri. Le bienheureux
père leur assure qu'ils n'ont point à craindre la pluie, et,
sur sa parole , la plupart restent auprès de lui ; les autres
moins confiants se sauvent dans toutes les directions. Mais
bientôt une pluie torrentielle tombe sur tous les fuyards,
tandis que pas une goutte n'atteint ceux qui continuaient
leur route à côté du saint.
Un bienfait du même ordre, quoique sous une forme
différente, et qui se retrouve tout aussi fréquemment dans
les "Vies des saints, est celui de sources dues à leur foi et à
leurs prières. Selon la juste remarque du [Link] de Buck2,
l'un des récents continuateurs de Bollandus , la coutume
chrétienne de mettre les fontaines sous le patronage d'un
saintest un détournement heureux de la superstition païenne,
qui y voyait des divinités tutélaires. Il ne faudrait donc pas
i J. Barnabei. BB. 26 maii, t. 19, p. 534 , n. 83 : Quicumque Philippum
secuti sunt , reliquum iter feliciter confecere , ut ne guttula quidem aquae
eos tetigerit; ceteri vero qui illum deseruerunt, quamvis alioqui ab iis
haud longe distarent, maximo imbre perfusi, incredulitatis et pervicaciae
pœnas dederunt
» BB.24 Oct., t. 58, p. 763, n. %
620 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
faire régulièrement honneur aux saints des sources plus ou
moins mêlées au culte qu'on leur rend. Cependant les récits
qui leur attribuent l'origine même de nombreuses fontaines
sont tellement multipliés qu'il serait indécent de les révoquer
tous indistinctement en doute. Parmitantde noms, citons ceux
du pape saint Clément *, de saint Venant2, de saint Julien 3 du
Mans , de sainte Ethelburge 4, de la vénérable mère Agnès 5.
VI. — La foi et la charité qui font jaillir d'un sol aride
l'eau des fontaines se manifestent plus souvent encore pour
procurer à l'homme les aliments nécessaires à sa vie. Les
faits de leur multiplication sont innombrables , et parmi les
saints célèbres par leurs aumônes, il n'en est pas en qui ne
se rencontre ce genre de miracle6. Sans parler du Sauveur7
qui rassasie la multitude dans le désert , une fois avec cinq
pains et deux poissons, une autre fois avec sept pains et quel
ques petits poissons, la seule nomenclature des noms aux
quels il faut faire honneur de ce prodige , ne finirait pas ,
depuis le prophète Élisée8, multipliant l'huile dans les vases
de la pauvre veuve, jusqu'au saint curé d'Ars9, dilatant
par la bénédiction de sa parole la pâte dans le pétrin. Parmi
tant de traits nous ne citerons que le suivant, recueilli d'un
témoin oculaire 10, mais dont nous empruntons la traduction
au plus illustre biographe 11 de saint Dominique.
1 Brev. Rom. 23 nov., lect. 5.
2 Brev. Rom. 17 maii, lect. 5.
3 Leihald. BB. 27 jan., t. 3, p. 378, n. 8.
4 Capgbave. BB. 11 oct., t. 53, p. 650, n. 2.
s Lucot. Vie de la Vén. mère Agnès , 2e P., c. 2, t. 1, p. 322.
6 Ligny. Hist. de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c. 24, n. 7, 1. 1,
p. 271 : Multiplication miraculeuse, fruit ordinaire de l'aumône. C'est peut-
être le plus commun de tous les prodiges. Tout n'est pas écrit; mais on
peut douter si, parmi les personnes qui font de grandes aumônes , il s'en
trouverait qui ne l'ait pas éprouvé plus d'une fois.
7 Matth. xvi, 9 et 10.
8 IV Reg. iv, 1-7.
9 Monhin. Le curé d'Ars, c. 8, t. 1, p. 237, 9° édit. in-12.
10 Relation de la sœur Cécile. Cf. Vie de saint Dominique.
11 Lacordaire. Vie de saint Dominique, c. 12, p. 450 et 451.
EMPIRE SUR LES ÉTRES ENVIRONNANTS 621
A la fin d'une journée laborieuse, le bienheureux Domi
nique vint au couvent de Saint-Sixte, où il avait naguère
transféré les premières religieuses de son Ordre, et il leur
fit une grande conférence. « Après quoi il leur dit : Ce sera
une bonne chose, mes filles, que nous buvions un peu. Et
appelant le frère Roger, le cellérier, il lui ordonna d'aller
chercher du vin et une coupe. Le frère les ayant apportés, le
bienheureux Dominique lui dit de remplir la coupe jusqu'au
bord. Ensuite il la bénit, en but le premier, et après lui tous
les frères qui étaient présents. Or ils étaient au nombre de
vingt-cinq,tant clercs que laïques, et ils burent tant qu'il
leur plut, sans que la coupe fût diminuée. Quand ils eurent
tous bu, le bienheureux Dominique dit : « Je veux que mes
filles boivent aussi. » Et appelant la sœur Nubia, il lui dit :
« Allez au tour, prenez la coupe, et donnez à boire à toutes
les sœurs. » Elle y alla avec une compagne et prit la coupe
pleine jusqu'au bord, dont pas une goutte ne se répandit.
La prieure but la première, ensuite toutes les sœurs tant
qu'elles voulurent, et le bienheureux père leur répétait sou
vent : « Buvez à votre aise, mes filles. » Elles étaient alors
au nombre de cent quatre, qui burent toutes et tant qu'il
leur plut, et néanmoins la coupe demeura pleine, comme si
l'on n'eût fait que d'y verser le vin, et lorsqu'elle fut rap
portée, elle était pleine jusqu'au bord. »
Non seulement les saints multiplient la nourriture, mais ,
plus d'une fois, ils la transforment. Le miracle accompli par
Notre-Seigneur aux noces de Cana a été renouvelé par ses ser
viteurs.«Un jour, pendant l'absence de son mari, sainte Élisa
beth 1 de Hongrie mangeait seule son pauvre repas composé
de pain sec et d'eau. Le duc, étant survenu à l'improviste,
voulut, en signe d'amitié,boire dans son verre; il y trouva,
à sa grande surprise, une liqueur qui lui sembla être le
meilleur vin qu'on pût boire au monde. Il demanda aussi
1 MoNTALEMBERT. Hist. de sainte Élisabeth, c. 7, p.241.
622 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
tôt à l'échanson d ou il l'avait pris, et celui-ci répondit qu'on
n'avait servi à la duchesse que de l'eau. » Les actes de saint
Élouan1 d'Irlande, trop riches peut-être en miracles de
toutes sortes, rapportent que ce saint abbé changea une
fois l'eau puisée à la fontaine en un lait qui avait toute la
saveur du miel et la force enivrante du vin. Sainte Brigide',
célèbre abbesse d'Irlande, par un simple signe de croix, trans
forme l'eau en bière.
VII. — Signalons encore une série de prodiges, parmi
tant d'autres que nous sommes obligé de passer sous si
lence, et qui attestent la puissance de la sainteté sur le
monde matériel : c'est la recomposition dans leur première
unité d'objets fragiles brisés ou endommagés. Une négresse
d'Amérique, qui portait au marché un panier plein d'oeufs,
fut jetée à terre par la violence d'un passant, et, dans la
chute, tous les œufs furent cassés. Grande désolation de la
part de cette pauvre fille, qui n'avait d'autres ressources
pour vivre pendant plusieurs jours. Sur ces entrefaites, l'a
pôtre des nègres, le bienheureux Pierre Claver3, de la com
pagnie de Jésus , survint ; et , touché de compassion , il dit à
l'esclave : « Remettez vos œufs dans votre panier, et ne pleu
rez plus. » Puis, comme pour l'aider à les ramasser, il se
mit à les toucher du bout de son bâton, et, à mesure qu'il les
touchait, ils devenaient aussi entiers qu'auparavant. La né
gresse se croyait le jouet d'un songe, mais elle n'en mettait
que plus d'ardeur à reprendre un à un ses œufs miraculeu
sement rétablis. Au dernier, elle relève la tète pour remercier
son bienfaiteur, mais lui, disparut aussitôt.
1 BB. 4 aug., t. 35, p. 230, n. 34 : Cui Lugidius ait : lte, et aqua fontis
vasa impletc. Quod cum fecissent, factum est lac, quod saporem mellis, et
ebrietatem habebat vini.
2 Laurent. BB. î febr., t. 4, p. 179, n. 55 : Cum aquis iisdem signum
sanctae Crucis impressisset , visse sunt confestim aliquantulum densari et in
alium colorem pmnutari... Optimam ori bibentium cerevisiam sapiebat.
3 P. Fleuriau. La Vie du V. P. Claver, 1. 4, p. 287.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 623
La vénérable Agnès 1 de Langeac , étant encore dans la
maison paternelle, laissa tomber une vaisselle de terre qui
se cassa en plusieurs pièces. La crainte de donner à sa mère
l'occasion de se fâcher la fit recourir à son Époux par ce cri
du cœur : « Jésus, secourez-moi ! » A l'instant toutes les par
ties de la vaisselle brisée se réunirent , sans qu'il apparût la
moindre trace de cassure. Grégoire2 le Grand raconte un trait
semblable de saint Benoît encore enfant.
VIII. — Les champs, les récoltes, les fleurs et les fruits
touchent de trop près à l'homme pour n'avoir pas été, de
la part des saints, l'objet d'interventions miraculeuses. Les
faits revêtent encore ici toutes les formes. Ce sont des cam
pagnes ravagées ou stériles qui se couvrent de moissons3,
des tiges 4 coupées qui , rejointes au tronc , reprennent aussi
tôt; des fleurs5, qui éclosent en plein hiver; des fruits6
cueillis hors de saison aux branches dépouillées ; des
arbres7 qui se dessèchent par miracle. On raconte de saint
Aldhelm8 que, pendant qu'il prêchait au peuple, son bâton,
qu'il avait planté à terre , devint un grand arbre plein de
sève, riche de branches et de feuillage.
Un jour que saint Louis 0 Bertrand était en route dans se>
missions d'Amérique, un espagnol qui l'accompagnait se
1 De Lantages, Vie de la Vin. M. Agnès, lrc P., c. 17, t. 1, p. 223.
2 Dialog. 1. 2, c. 2. Migne, t. 66, col. 128 : Ab oratione surgens, ita juxta
se vas sanum reperit, ut in eo inveniri fracturae nulla vestigiapotuissent.
3 RiBAnENtiBA. Vie des Saints, 17 nov., S Aignan , t. 11 , p. 318.
* Theobald. BB. H Oct., t. 53, p. 683, n. 7.
s BB. 9 jan., t. I, p. 577, n. 7.
« De Lantages, Vie de la Vén. mère Agnès, 3» P., c. 20, t. 2, p. 467.
i BB. Appendix ad 12maii, t. 20, p. 743, n. 132.
8 Capgbave. BB. 25 maii, t. 19, p. 89 , note d : Forte baculum fraxineum
quo utebatur, terrae fixit, et interim, per Dei virtutem, miram in magnitudi-
nem crevisse , succo animates, cortice indutus, foliorum et frondium deco-
rem emisisse dicitur.
9 Avignon. BB. 10 oct., t. 53, p. 3S2 , n. 80 : In spissam ingressi sunt sil-
vam , in quam paium procedentibus occurrit arbuscula pulchris maturisque
malis onusta... Quia poma ista sapuerant... volebat sibi providere..., sed
accurrens Beatus prohibuit.
624 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
mit à murmurer d'avoir à courir l'estomac vide. Pour le satis
faire, le charitable missionnaire s'enfonça avec lui dans un
bois épais où s'offrirent bientôt à leur vue un arbuste, le seul
de son espèce dans toute la forêt, tout chargé de fruits aussi
beaux que savoureux, et, au pied, une source d'une limpi
dité et d'une fraîcheur délicieuses. Après avoir mangé et bu à
son gré, le compagnon du saint voulut emporter de ces fruits
merveilleux; mais celui-ci s'y opposa énergiquement , et,
comme cet homme en avait glissé furtivement quelques- uns
dans sa besace , il les en retira avec des paroles de blâme et
les jeta, son humilité ne voulant pas laisser subsister la
moindre trace du prodige que venait d'accomplir sa charité.
Pour punir des paysans qui se livraient le dimanche au
travail du labour, saint Leufroi abbé de la Croix, en Nor
mandie , demanda au Seigneur que cette terre fût frappée
de stérilité , ce qui eut lieu en effet , si l'on en croit son bio
graphe.
IX. — On ferait un livre charmant en racontant la mer
veilleuse puissance exercée sur les animaux par les amis de
Dieu. Quelques traits suffiront ici pour faire entendre com
ment leur est restitué l'empire qu'avait l'homme innocent
sur les êtres de la création. Saint Biaise2, évêque de Sébaste,
et le séraphique François3 d'Assise jouissent à cet égard
d'une célébrité exceptionnelle. Nous passons entièrement sous
silence leurs nombreux exploits , dont le détail nous mène
rait trop loin. Citons d'autres noms.
Saint Antoine de Padoue, rebuté par les hérétiques de
Rimini , qui accueillaient sa parole avec mépris , s'en alla un
jour par une inspiration divine prêcher aux poissons, à
1 BB. 21 jim., t. 25, p. 96,11. 25: Conversus ad Dominum cum lacrymis
imprecatus est dicens: Fiat, Domine, terra ista steriJis... Quod ita factum
oculis comprobamus.
2 BB. 3 febr., t. 4, p. 343 et seq.
» BB. 4 oct., t. 50, passim.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 623
l'endroit où la Marecchia se déverse dans la mer Adriatique.
11 les appela de la part de Dieu, et, à sa voix, ils affluèrent
par troupes nombreuses près du rivage. « Ce fut une chose
belle et admirable , est-il dit dans les naïves chroniques des
Frères-Mineurs1, qu'à ces paroles l'on vit aussitôt paroir sur
l'eau une quantité presque infinie de poissons de la mer et de
ladite rivière , lesquels s'assemblant peu à peu , s'unissaient
selon leurs espèces et qualités, s'agençant d'eux - mesmes ,
d'un ordre admirable , en sorte que les petits s'approchèrent
de la rive, et ainsi les plus grands et plus gros, de main en
main, tellement que c'estoit chose très-agréable à voir. Après
qu'ils se furent bien accommodés , le saint leur fit le sermon
suivant : Mes frères les poissons, qui estant créatures du
commun Créateur comme nous, estes aussi obligés à le louer,
attendu que vous avez reçu de luy l'estre et la vie , et qu'il
vous a donné pour demeure le noble élément de l'eau douce
ou salée , selon votre naturelle nécessité et maintien . Il vous a
puis après en iceile donné des cachots et retraites pour vous
garantir des aguets de vos poursuivants, llluy a pieu aussi que
cet élément fust transparent, diaphane et clair, afin que vous
puissiez plus aisément cognoistre ce que vous devez embras
ser ou fuir : pour quoi il vous donna pareillement des aisle-
rons et la force pour vous conduire où vous voudriez ; mais
surtout luy êtes -vous grandement obligés de ce que vous
seuls de toutes les autres créatures fustes sauvés du déluge
universel : pour quoi vous estes creus en nombre sur tous
les autres. Vous fustes choisis pour sauver le prophète Jonas,
et l'ayant gardé trois jours dans votre ventre , vous le ren-
distes vif sur la terre. Vous avez payé le cens et tribut pour
Notre-Seigneur Jésus-Christ et pour son premier apôtre, saint
Pierre. Vous avez aussi toujours été sa viande pendant sa vie
et après sa mort lorsqu'il ressuscita. Pour lesquelles raisons
» Liv. 5, ch. 18.
il 40
626 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
et autres dont je ne me souviens pas maintenant , vous êtes
entièrement obligés à remercier Dieu. — Les poissons con
sentirent à ces paroles avec tous les gestes qu'ils peurent
montrer, baissant leurs testes, remuant k-urs queues, et fai
sant signe de le vouloir approcher. Pour lesquels signes, Je
saint Père se retourna vers les cœurs rebelles et diamantins
des hérétiques , et leur dit en présence d'une grande multi
tude qui s'estoit là assemblée pour la venue d'une telle quan
tité de poissons , qui ne se bougeoient, attendant que Je saint
les licenciât : Dieu soit loué de ce que les poissons mesmes
oyent bien volontiers sa parole ! Quel autre témoignage vou
lez-vous plus évident de la parole de Dieu? N'avez-vous point
honte de vous cognoistre moindre que les poissons qui n'ont
point de raison? — Lors donc tous les habitants là présents,
sans attendre davantage, se convertirent à la foy, et les ca
tholiques se confirmèrent de tant plus. Or les poissons ne se
bougeaient, ains leur nombre s'augmentait toujours, sans
aucunement confondre leur ordre, jusqu'à ce qu'ils eussent
tous eu la bénédiction du saint Père, après laquelle ils se
séparèrent, et alla chacun d'eux où il s'adonna, et saint
Antoine , rentrant dans Rimini , y convertit le reste des hé
rétiques qui y estoient, lesquels ne s'estoient trouvés au
miracle. »
Quelque étrange qu'il paraisse, ce miracle est aussi incon
testable que touchant , et il suffit d'ailleurs d'un moment de
réflexion pour comprendre que ce délicieux sermon était
moins à l'adresse des habitants de l'onde qu'à celle des hé
rétiques. On éleva dans la suite, à cet endroit , une chapelle
que Daniel Papebroch 1 visitait en 1660, ainsi qu'il le rappelle
lui-même, en éditant , sans la moindre réserve , cette partie
des Actes de l'illustre convertisseur.
X. — Au fond, cette merveille est-elle plus étonnante que
' BB. 13 jun., t. 23, p. 217, n. 6.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 627
celle des bêtes sauvages devenant, sous le regard ou la main
des serviteurs de Dieu , inoffensives et douces , comme nos
animaux domestiques? Or, qui ne sait que ce phénomène se
reproduit assez fréquemment dans les Actes des martyrs?
Citons, entre bien d'autres, les saints Abdon et Sennen1,
saint Julien 2 et ses compagnons , les martyrs Samaritains 3,
saint Astère 4 et ceux qui moururent avec lui pour la foi.
Les martyrs ne sont pas les seuls à qui on impute ces
prodiges. Saint Jacques5 de Tarentaise attelle un ours au
joug à la place du bœuf qu'il a dévoré. Saint Humbert6, fon
dateur du monastère de Maroiles , charge un ours aussi du
fardeau que portait le cheval qu'il a mangé. Saint Macaire7
d'Alexandrie rend la vue au petit d'une hyène, laquelle
reparaît le lendemain et dépose , en témoignage de sa re
connaissance , une peau de brebis aux pieds du saint. Celui-
ci n'accepte le présent qu'après avoir fait promettre à la bête
fauve de ne plus toucher aux brebis des pauvres ; à quoi elle
s'engage en inclinant la tête. Lorsque saint Louis Bertrand8
rencontrait des tigres dans ses courses apostoliques, loin d'en
recevoir aucun mal, il semblait plutôt être l'objet de leur
protection. Une biche nourrissait dans sa solitude l'ermite
saint Ivan9. Un chevreuil sauvage qu'on avait envoyé aux
1 BB. 30jul., t. 34, p. 149, n. 6.
2 BB. 9 jan., 1. 1, p. 586, n. 60.
» BB. 22 jun., t. 25, p. 465, n. 13.
* BB. 19 jan., t. 1, p. 582, n. 13.
s BB. 16 jan., t. 2, p. 391, n. 7 : Qui protinus ad vocem servi Dei, licet
rugiens , collum jugo subposuit.
6 BB. 25 mart., t. 9, p. 559, n. 5 : Quia tu nostrum... necasti jumentum.. .
oportet ut sarcinulas nostras toto peregrinationis nostrae itinere obedienter
feras. Videres horribilem belluam ad verba hominis mansuescere.
7 BB. 2 jan., t. 1, p. 88, n. 29: Hyaena autem humi inclinato capite genu
flectebat ad pedes Sancti, et ponebat pellem. Ipse autem ei dicebat : Dixi me non
accepturum, nisi juraveris te non amplius offensurampauperes, comedendo
eorum oves. Illa vero ad hoc quoque capite suo annuit.
8 Antist. BB. 10 oct., t. 53, p. 325, n. 88 : Referebat sibi per deserta mon-
tesque ac silvas proficiscentibus, aliquoties magnos tigres aliaque ferocia
animalia occurrisse.
» BB. 24 jun., t. 25. p. 706, n. 2 : Famis suae cervam interemisset.
628 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
religieuses carmélites de Livourne et qui, dans ses fureurs,
rompait ses liens et jetait l'épouvante par tout le monastère,
devenait doux comme un agneau en présence de sainte Marie-
Madeleine 1 de Pazzi.
Saint Martin de Porres est célèbre par la bonté compatis
sante qu'il avait pour les animaux et par la sympathique
attraction qu'il exerçait sur eux. Entre plusieurs autres traits,
citons le suivant. « Un jour2, le frère sacristain se plaignit
au bienheureux que les souris rongeaient tous les ornements
de l'église; il Voulait les détruire, mais le bienheureux l'en
empêcha: « Non, non, dit-il, ce sont les créatures de Dieu;
elles sont excusables quand elles n'ont pas autre chose à
manger. » Alors il prit une grande corbeille qu'il mit au
milieu' de la sacristie, puis il les appela. A sa voix, toutes
les souris sortirent de leurs trous et vinrent se réunir dans
la corbeille. Il les porta dans un coin du jardin où il les nour
rissait , leur défendant de faire aucun dégât , et elles étaient
dociles à ses ordres. Aujourd'hui encore en Amérique et
en Italie, on place son image dans les bâtiments que l'on
veut protéger contre les ravages des animaux rongeurs, et
on dit qu'ils le respectent encore comme pendant sa vie. »
Saint François3 de Solano, religieux franciscain, apôtre
lui aussi et patron de l'Amérique du Sûd , fît défense aux
fourmis qui gâtaient tout dans l'infirmerie du monastère de
Lima et en rendaient le séjour intolérable, de molester
désormais aucun malade ni de toucher à leurs aliments ; et
ses ordres furent pleinement respectés.
XI. — Les Habitants des airs, comme ceux de la terre et
des eaux, reconnaissent cet empire de la sainteté. Un corbeau
V V. Cepabi. BB. 25 maii, t. 19, p. 293, n. 209: Ad ejus prostrata pedes,
facta est mansueta atque tractabilis.
2 Ribadeibà. Vies des Saints, 5 nov., 1. 11, p. 122.
3 BB. 24 jul., t. 32, p. 882, il. 147: Infestantes conventus Limensis vale-
tudinarfum formicas ita solius voluntatis imperio abegit, utdeinceps nullam
inflrmis molestiam nec eorum alimentis damnum inferrent.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 629
apporta tous les jours, pendant soixante ans, la moitié d'un
pain à saint Paul",premier ermite, et, lorsquesaint Antoine
vint le visiter, le miraculeux pourvoyeur apporta une double
ration, c'est-à-dire un pain tout entier.
Les oiseaux environnaient saint François * de Solano, dont
nous avons déjà parlé, et, perchés sur sa tête, ses épaules,
ses bras aussi librement que sur les branches des arbres,
ils écoutaient en silence, et dans l'attitude d'une attention
profonde, l'exhortation qu'il leur faisait de célébrer par leurs
chants la bonté du Créateur, mêlaient leur agréable ramage
aux accents de savoix; puis chacun venait prendre dans sa
main les miettes de pain qu'il leur servait. A sa mort, on en
vit plusieurs, quoique ce fût dans la saison de l'hiver, qui
firent entendre à la fenêtre de sa cellule les mélodies les
plus suaves, en témoignage sans doute de la béatitude que
Dieu venait d'accorder au saint, leur ami.
Des hirondelles troublaient unjour par leur gazouillement
le bienheureux François * de Fabriano, tandis qu'il était à
l'église à faire son oraison. Il leur recommanda de s'en aller
et de ne plus revenir dans la maison nidans le temple. Elles
s'envolèrent aussitôt et ne reparurent point de toute l'année.
Nous nefaisons que mentionner le fameux miracle par le
quel saint Jacques * de Nisibe dispersa l'armée de Sapor II,
roi de Perse : à sa prière, surgit un essaim de moucherons
qui, s'attachant aux trompes des éléphants, aux oreilles et
1 S. JÉRoME. Vita S. Pauli. Migne, Patr. lat., t. 23, col. 25.
2 BB. 24jul.,t. 32, p.882, n. 147, p.885, n.169: Sæpe enim visus est et au
ditus. inter aviculas conversari; illæ vero, quasi rationis compotes, capiti
ejus, humeris brachiisque velut arborum ramis insidebant, cum ipso divina
cantica vocis naturalis concentu personabant, oblatam sibi panis in frustula
conscisci annonam e manu ejus familiari rostro carpebant.
3 [Link]. 22 apr., t. 12, p. 92, n. 12. Dum semel ista meditaretur
in ecclesia, hirundines multo garritu mentis turbabant quietem : jussit
ille ut evolarent, neque amplius in templum aut domum illam ingrederen
tur : præcepto obedientes, tanquam rationales creaturæ, statim abierunt,
neque per integrum illum annum sunt regressæ.
* BB. 15 jul.,t. 31, p. 38, n. 45.
630 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPs
aux narines des chevaux, mirent toutes les légions en dé
[Link] connaît cette particularité charmante de la légende
de saint Ambroise", encore dans son berceau, d'un essaim
d'abeilles qui vient se reposer sur ses lèvres, en présage de
son éloquence et de sa sainteté. Selon les traditions hispani
ques , le prodige se serait renouvelé en faveur de saint Isi
dore de Séville.
Ce qui est raconté de sainte Rose* de Lima est aussi gra
cieux que [Link] chambre était remplie nuit et jour
de moustiques qui couvraient les parois, voltigeaient dans
l'air, entraient et sortaient comme des flots vivants, mais
sans jamais la piquer, ni même se reposer sur elle. Aux pre
mières lueurs de l'aube, elle invitait ceux qui étaient demeu
rés la nuit dans sa cellule à s'unir à elle pour louer Dieu.
« Allons, mes amis, leur disait-elle, bénissons ensemble le
Dieu tout-puissant. » Et aussitôt l'essaim de bourdonner en
une sorte de concert harmonieux, de tournoyer en chœur ;
après quoi, ils couraient à leur pâture. Le soir, les mêmes
louanges recommençaient jusqu'à l'heure du sommeil; Rose
alors donnait le signal du silence, et tout se taisait jusqu'au
matin.
XII. - La sainteté exerce son empire et marque son em
preinte sur toute la nature, pour la gloire de Dieu et pour le
bien de l'homme; mais le sujet privilégié de ses salutaires
influences c'est l'homme même, l'homme dans son corps et
dans son âme.
1 BREv. RoM. 7 dec., lect. 4.
2 BB. 20 jun., t. 25, p. 17, n. 1.
* L. HANsEN. BB. 26 aug., t. 39, p.928, n. 126-129: Quotiescumque Rosa
primo diluculo reserabat cellulae portam, et laxabat fenestrellae valvulas,
culicibus (quotquot intus ad parietes densi pernoctarant) præcipiebat : Eia,
amici, ad laudes omnipotentis Dei ! confestim illi concentu lenissimo erum
pebant in bombos, sparsique in gyros varie miscebant arguta murmura,
phalange tam ordinata ac in se flexibus aptissimis retorta, ut credidisses
aut chorum aut choreas esse, quibus ratio dux præsideret. Hoc perfuncti offi
cio, evolabant ad pastum. Similiter ad solis occubitum. donec, jubente
Rosa , simul omnes conticescerent.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 631
Qui oserait entreprendre d'énumérer les prodiges accom
plis en faveur de l'homme dans le cercle de sa vie corporelle,
soit pour l'affranchir de la domination de Satan , soit pour le
guérir de ses infirmités ou le rappeler de la mort, soit enfin
pour le délivrer de quelque servitude matérielle? C'est un fait
notoire pour quiconque n'est pas tout à fait étranger à l'his
toire religieuse, que les saints commandent en maîtres au dé
mon et le chassent des corps qu'il tyrannise ; on n'a qu'à se
rappeler l'apôtre saint Paul1, saint Antoine2, saint Bernard3,
saint Philippe * de Néri. Les guérisons miraculeuses se passent
et se racontent partout ; les résurrections mêmes sont telle
ment multipliées que pas un chrétien ne songe à les mettre en
doute , non plus que les autres interventions miraculeuses qui
ont pour objet les nécessités corporelles de l'homme. Et puis
que c'est pour les croyants que nous écrivons , et que parmi
eux nul n'ignore ces choses , pourquoi insisterions-nous?
Les influences psychologiques et morales ne sont ni moins
nombreuses ni moins certaines. Le rayonnement de la sainteté
est avant tout spirituel. De ces âmes pures que Dieu illumine,
dirige et pacifie, s'échappe une grâce de lumière pour l'es
prit, de souplesse pour la volonté , de calme pour les passions ;
c'est une admirable émanation qui répand au dehors je ne
sais quel parfum de Dieu , le fait pénétrer dans les âmes et
leur en fait savourer l'indéfinissable jouissance. Les obscuri
tés éclaircies, les inquiétudes apaisées, les résistances vain
cues , les tentations évanouies, la haine faisant place à la cha
rité et l'égoïsme à l'amour, de magnifiques élans succédant à
de honteuses faiblesses : tels sont les effets ordinaires qu'opère
sur les âmes le commerce des saints. Nous ne croyons pas
nécessaire d'aborder le détail de ces merveilles invisibles et
1 Act. m, 12.
1 S. Atiianase. Vita S. Antonii, n. 62 et seq. — Migne, Patr. gr.,t. 26,
col. 931 et seq.
3 BB. 20 aug., t. 38, p. 129, n. 132, et alibi passim.
* Barnabei. BB. 26 maii , t 19, p. 602, n. 472.
632 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
intimes. Ce que nous allons dire des divers moyens mis en
jeu pour les réaliser en dessinera suffisamment les caractères.
XIII.— Les saints ne touchent aux âmes qu'en passant
par Dieu; voilà pourquoi la prière est le moyen normal et
ordinaire qu'ils mettent en œuvre pour les atteindre. Même
quand ils recourent à d'autres expédients, ils commencent ré
gulièrement ou finissent par celui-là, qui est la source pre
mière de leur puissance, et qui , le plus souvent, suffit à lui
seul. Parmi d'innombrables exemples, citons le suivant, pris
dans la vie de saint Dominique 1 .
« Il y avait au couvent (de Sainte-Sabine) un jeune no
vice, citoyen romain, nommé frère Jacques, qui, ébranlé par
une violente tentation, avait résolu de quitter l'ordre après
matines, lorsqu'on ouvrirait les portes de l'église. Dominique,
qui en avait eu la révélation, fit venir le novice à l'issue des
matines et l'avertit doucement de ne pas céder aux ruses de
l'ennemi, mais de persister avec courage dans le service du
Christ. Le jeune homme, insensible à ses avis et à ses prières,
se leva, s'ôta l'habit de dessus le corps et lui dit qu'il avait
absolument résolu de partir. Le très-miséricordieux père, tou
ché de compassion, lui dit: « Mon fils, attendez un peu; après
cela vous ferez ce que vous voudrez. » Et il se mit à prier,
prosterné par terre. On vit alors quels étaient les mérites
du bienheureux Dominique auprès de Dieu et combien facile
ment il pouvait obtenir de lui ce qu'il souhaitait. En effet,
il n'avait pas achevé sa prière, que le jeune homme se jeta en
larmes à ses pieds , le conjurant de lui rendre l'habit qu'il
s'était ôté à lui-même dans la violence de la tentation et
lui promettant de ne jamais quitter l'ordre. Le vénérable
père lui rendit donc l'habit, non sans l'avertir encore de
demeurer ferme dans le service du Christ; ce qui arriva,
car ce religieux vécut longtemps dans l'ordre avec édification. »
1 Lacordaire. Vie de saint Dominique, ch. 12, p. 453, 3« éd.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 633
XIV. — Après et avec la prière, la parole est le signe et
comme le sacrement qui porte dans les âmes la grâce mira
culeuse. C'est ainsi que procédait saint Thomas1 de Villeneuve,
dont les exhortations avaient une vertu puissante pour donner
la paix aux âmes, pour calmer les plus vives colères et les
haines les plus invétérées. Il commençait par s'adresser à
Dieu, et puis il parlait aux hommes, et dès qu'il avait ouvert
la bouche, toutes les résistances tombaient. Il en était de
même de sainte Élisabeth* de Portugal, dont la naissance
inaugura le rôle de pacificatrice qu'elle devait exercer entre
les princes de sa maison. Les saints prêtres dont la parole a
soulagé les âmes , a triomphé de leur obstination ou de leurs
faiblesses, sont de tous les temps dans l'Église de Dieu. La
merveille est que souvent ils rendent la paix avant de rece
voir aucune confidence et sans faire la moindre allusion aux
peines , dont ils délivrent. Voici une déposition, entre plu
sieurs autres, qui atteste à quel degré M. Olier3 possédait
cette grâce.
« Lorsque je fus assez heureuse pour entretenir M. Olier,
notre bienheureux Père , certifiait après la mort du serviteur
de Dieu une personne digne de foi, il y avait cinq ou six mois
que je souffrais des peines intérieures les plus sensibles que
l'on puisse endurer : opposition à Dieu , pensées contre la foi ,
tentations de toute espèce. Au milieu de cette affreuse désola
tion, je parlais à mon confesseur plus par mes larmes que
par mes paroles, et tout ce qu'il pouvait me dire était insuffi
sant pour me consoler. Il arriva pendant ce temps que Mlle de
Richelieu , allant voir au séminaire notre bienheureux Père ,
M. Olier, me mena avec elle... Me regardant fixement, il
me dit : « Ma fille, je veux vous parler en particulier ; quand
je le pourrai, je vous ferai avertir. » En effet, quelques jours
1 BB. 18 sept., t. 45, p. 868, n. 162-164.
2 BB. 3 jul., t. 29, p. 173, n. 5; — p. 178, n.29; —p. 180, n. 45.
3 Fàillon. Vie de M. Olier, 4« éd., 2» P., 1. 8, n. 7, t. 2, p. 288.
634 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
après, il me fit dire d'aller lui parler à Issy, près Paris. Mon
confesseur, à qui je demandai cette permission , en fut ravi
et me recommanda de bien dire toutesrnes peines à M. Olier,
m'assurant qu'il avait une grâce admirable pour soulager les
âmes. Je m'en allai fort résolue à le faire ; mais dès que je fus
avec ce saint homme, il se mit à me parler de l'intérieur de
la très-sainte Vierge et des moyens de l'honorer. Les choses
qu'il me disait étaient si ravissantes , que toutes mes peines
s'en allaient à mesure qu'il me parlait, à peu près comme si
on me les avait ôtées avec la main et que l'on eût mis à la
place la paix et la joie des bienheureux. Cette paix toute cé
leste m'inondait des plus ineffables consolations, au point que
j'oubliai entièrement mes peines et ne lui en dis pas un mot.
Je restai même plusieurs mois sans me souvenir de ce qui
m'avait si étrangement tourmentée, et depuis je n'en ai plus
rien ressenti... La chose qui m'a paru la plus extraordinaire,
c'est que notre bienheureux Père ne m'ait rien dit touchant
mes peines et que cependant j'en ai été sur-le-champ déli
vrée. Ce que je viens d'écrire est si véritable que je serais
prête à le signer de mon sang. »
XV. — Ces grâces surnaturelles se communiquent quel
quefois par le contact. Saint Philippe 1 de Nérifait évanouir les
plus horribles pensées de désespoir par un simple attouche
ment; il dissipe2 les frayeurs et les obsessions dont un jeune
homme était assailli, en lui prenant les mains et en les ap
prochant de sa poitrine; d'autres fois3, il presse contre son
1 Galloni. BB. 26 maii, t. 19, p. 481, n. 76: Sebastianum manu leniter
apprehendit. Quo attactu illud confestim factum est, ut œger a summa
desperatione atque tristitia ad magnam animi tranquillitatem laetitiam que...
traductus.
2 Ibid., 491, n, 118:Tum Philippus, manibus ejus pectori admotis...,
bonumhabere animuin jubet... Remansit alumnus, abeunte Philippo, in-
genti laetitia perfusus.
3 J. Baiwabei. BB. 26 maii, t. 19, p. 524, n. 24. Necdefuere, qui ex ejus
pectore tautum virtutis hauserunt, ut ab impugnationibus daemonum extem-
plo se liberos esse intellexerunt , etc.
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 63S
cœur, et cette étreinte calme à l'instant toutes les tentations
de la chair et allume dans l'âme les flammes du saint amour.
Il lui arrivait1 aussi de rendre la liberté d'esprit aux personnes
tentées en leur donnant des soufflets, comme pour frapper le
démon et le contraindre à s'éloigner.
Ce que l'on raconte de sainte Marie-Madeleine 2 de Pazzi est
plus extraordinaire encore. Il suffisait de l'approcher et d'ef
fleurer le bord de ses vêtements pour être délivré des pensées
et des impressions mauvaises.
XVI. — Le seul aspect des serviteurs de Dieu produit un
rayonnement de grâce. Marie-Madeleine 3 de Pazzi, dont nous
venons de parler, inspirait par sa présence un sentiment si vif
de pureté, que ses sœurs n'osrient paraître devant elle, lors
qu'elles avaient contracté la moindre souillure, et que les per
sonnes dans l'état du péché ne pouvaient soutenir son regard.
Au contraire , celles qui luttaient contre le mal ou qui souf
fraient de quelque affliction se sentaient consolées et fortifiées
à son approche.
Sa contemporaine et son émule , sainte Catherine de Ricci ,
possédait aussi à un haut degré le don d'émouvoir les âmes
par l'expression de sa physionomie et la douceur de son re
gard. Voici deux traits que nous empruntons textuellement
au dernier biographe * de cette aimable sainte.
« Pendant que son maître était au parloir en conférence
avec la sainte, un jeune homme (un vrai débauché, qui l'ac
compagnait) voulut s'approcher de la grille, pas assez pour
1 Galloni. BB. 26 maii , 1. 13 , p. 479, n. 71. Golaphum inlligere consueve-
rat, dicens : Non te caedo, sed diabolum.
2 V. Cepari. BB. 25 maii, 1. 19, p. 293, n. 208: Sunt etiam quae affirment,
quod tentationibus puisaiae conabantur ei appropinquare et vel extremam
vestem leviter contingere, eoque se liberas sentiebant.
3 V. Cepari. BB. lbid. Expertae Monachae qnod non possent in ejus prae-
sentia quiete consistere, si quam vel levissimam labeculam contraxerant...
Sicutautem peccatis maculati non poterant coram ea consistere... E contrario
personis afUictis tentatisve maximo solatio erat ejus conspectus.
4 H. Bayomne. Vie de sainte Catherine de Ricci, ch. 15, 1. 1, p. 267-268.
636 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
entendre leur conversation, mais suffisamment pour voir
distinctement le visage de Catherine. La grâce de Dieu le sai
sit aussitôt, mais de la manière la plus étonnante pour un
pécheur comme lui. Le spectacle de cette douce physionomie
remplit son âme de je ne sais quelle onction céleste qui
semblait transporter toutes ses pensées , toutes ses affections
au-dessus des choses périssables de cette vie. Ce n'était pas
une illusion, son cœur était désormais acquis à la vertu. De
retour à Lucques , il remplit le théâtre de ses anciens égare
ments du spectacle de sa piété et des œuvres de la perfection
chrétienne... »
« Un autre jeune homme, non moins dissolu que le pré
cédent, étant venu faire visite à deux de ses sœurs, reli
gieuses, à Saint-Vincent, celles-ci firent appeler la mère Ca
therine , afin qu'elle adressât au visiteur, selon son habitude ,
une pieuse exhortation pour le salut de son âme. A peine
fut -elle à la grille du parloir, que, levant les yeux sur le visage
du jeune homme, et le pénétrant du regard, elle se prit d'une
grande tristesse et d'une profonde pitié pour son âme, à la
vue des horreurs dont elle était souillée. Puis, après être
restée quelque temps dans cette mélancolique attitude, elle
se retira sans avoir dit une seule parole. Les sœurs, étonnées
et toutes confuses de ce silence et de ce brusque départ, qui
ressemblait à un procédé injurieux, attendirent quelques ins
tants, et enfin la firent appeler de nouveau. Elle revint, fixa
de nouveau son regard plein de tristesse sur le jeune homme,
et, un moment après, se retira, gardant le même silence. De
plus en plus étonnées et confuses, les sœurs revinrent encore
à la charge, et la firent prier d'avoir la bonté de descendre au
parloir. Mais cette fois la mère Catherine s'excusa, leur fai
sant dire qu'elle était souffrante. Alors les pauvres soeurs
toutes déconcertées s'en prirent à leur frère d'une conduite si
étrange et si contraire à toutes ses habitudes. Le malheureux
jeune homme, n'y tenant plus, leur découvrit tout le mystère.
EMPIRE SUR LES ÉTRES ENVIRONNANTS 637
Il leur avoua que du premier moment où ses yeux avaient
nencontré le regard de la sainte, il y avait vu passer comme
dans un miroir accusateur tous les crimes, toutes les abomi
nations de sa vie,toutes ses ingratitudes envers Dieu, et qu'à
ce spectacle, pénétré de la contrition la plus vive, il avait pro
mis au Seigneur de le servir fidèlement tous les jours de sa
[Link] sœurs se hâtèrent de venir raconter les choses à Ca
therine, qui leur assura que non seulement leur frère serait
un chrétien fidèle, mais que, rempli des ardeurs de l'Esprit
Saint, il deviendrait un instrument de salut pour un grand
nombre d'âmes. »
XVII. - Enfin, c'est par des prodiges de toutes sortes qui
échappent par leur variété à une énumération concise et com
plète que les saints ébranlent les âmes et les ramènent à Dieu.
Qu'il nous suffise de rappeler la façon miraculeuse dont saint
Joseph" de Copertino retira de l'hérésie luthérienne le duc de
Brunswick, Jean-Frédéric. Ce prince, alors âgé de vingt-cinq
ans, visitait en 1649 les principales cours de l'Europe. La
renommée du saint religieux, répandue jusqu'en Allemagne,
le conduisit à Assise, dans le dessein de le voir et de l'entre
tenir par pure curiosité. Il se présenta donc au monastère
avec deux gentilshommes attachés à sa personne, l'un catho
lique et l'autre protestant, et exprima son désir de parler au
Père Joseph et de repartir aussitôt après. On le reçut avec
1 A. PAsTRovICCHI. BB. 18 sept., t. 45, p. 1024, n. 43-45: Hic princeps.,
curiositate sua ductus , Roma Assisium studiose divertit, Joseph videndi
gratia, quem ex fama in Germania jam noverat. Ad portam ecclesiæ de
ductus est. Celebrabat tum ibidem missam Beatus.; dum consecratam
Hostiam rumpere vellet, durissimam comperit.;in vehementem clamorem
prorupit, deinde vero cum ingenti stridore per quinque passuum retrorsum
volavit flexis genibus per aera... Voluit ejusdem missæ postridie interesse ;
in qua missa dum sacra Hostia elevaretur, ejusdem crux nigri coloris omni
bus apparuit, eodem tempore quo celebrans cum solito clamore raptus in
aera, cum Hostia et brachiis sic elevatis octava circiter horæ parte perman
sit. Hæc omnia bonus princeps humiliter exsecutus est, affirmans se ca
tholicum esse. Anno subsecuto, ut promiserat., abjuravit in manibus
B. Josephi.
638 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
honneur, et le lendemain matin on le conduisit aux portes de
la chapelle où le bienheureux disait la messe, mais sans que
celui-ci eût été prévenu. Il ne tarda pas à l'être d'une étrange
manière. A la fraction de l'hostie, il la trouva si dure, qu'il fit
de vains efforts pour la rompre. Étonné, il la replace sur la
patène , la fixe de ses regards, et, après quelques instants, il
éclate en sanglots ; puis , poussant le cri accoutumé de l'ex
tase, il s'élève en l'air, les genoux ployés, recule sans se dé
tourner d'une distance de cinq pas, et, après un nouveau cri,
se rapproche de l'autel, reprend l'hostie, et parvient cette
fois, quoique avec beaucoup de peine , à la diviser.
Après la messe, le prince lui fit demander par son supé
rieur la cause de ses larmes : « Ceux que vous avez envoyés
ce matin à ma messe, répondit -il, ont le cœur dur, parce
qu'ils ne croient pas tout ce que croit la sainte Église notre
mère; c'est pour cela que le tendre Agneau est devenu si dur
ce matin entre mes mains, que je ne pouvais le rompre.»
Vivement frappé du fait et de cette réponse , le duc se mon
tra moins pressé de partir. Il voulut avoir ce jour-là même
avec le Saint un entretien qui dura depuis le dîner jusqu'à
l'heure de Complies , et , le lendemain , assister encore à sa
messe. Il y fut témoin d'un miracle qui décida de sa con
version. A l'élévation, la croix marquée sur l'hostie parut à
tous les yeux d'une couleur noire, tandis que le célébrant,
subitement ravi en extase avec son cri ordinaire, s'éleva de
la hauteur d'un palme au-dessus du marchepied de l'au
tel, et resta ainsi suspendu en l'air, les bras élevés, avec la
sainte hostie, pendant environ un demi-quart d'heure. A ce
spectacle, le duc se prit à pleurer à chaudes larmes , et le gen
tilhomme protestant qui l'accompagnait s'écria avec dépit :
« Malheureux que je suis d'être venu en ce lieu ! Dans mon
PaYsi j'avais l'esprit tranquille ; ici, je suis en proie aux furies
et aux scrupules de la conscience. » Joseph, qui voyait tout
dans une lumière supérieure, assura à un des religieux, son
EMPIRE SUR LES ÊTRES ENVIRONNANTS 639
confident, que le duc arriverait à la vraie foi : « Réjouissons-
nous, disait-il, la biche est blessée. » Il s'entretint, en effet,
avec le prince jusqu'à l'heure du dîner ; et le soir, après
Vêpres, l'ayant aperçu qui rentrait dans sa chambre, il courut
au-devant de lui , lui passa autour du corps son propre cor
don , en s'écriant dans un grand transport d'esprit : « Je vous
ceins pour le paradis. Et maintenant allez vénérer saint Fran
çois, assistez à Complies, suivez dévotement la procession , et
faites ce que feront les religieux. » Le prince, docile, exécuta
le tout humblement, déclara qu'il était catholique, et s'ins
crivit de sa propre main sur les registres des Cordigères de
Saint-François. Avant d'abjurer publiquement l'hérésie, il
voulut retourner dans ses états et en régler les affaires. Mais
l'année suivante il revint à Assise, ainsi qu'il l'avait promis,
et fit son abjuration à genoux devant le saint Sacrement, en
présence des deux cardinaux Facchinetti et Rappaccioli, entre
les mains du bienheureux qui , par ses prières , avait gagné
son âme et procuré cette gloire à Dieu.
XVIII.— Nous avons terminé l'exposition des phénomènes
mystiques. Après avoir étudié la contemplation et ses degrés
successifs comme le but et l'objet principal de la vie mys
tique, nous avons essayé d'énumérer les modes innombrables
sous lesquels cette vie se révèle encore dans les âmes ou
rayonne au dehors indépendamment de l'acte contemplatif,
en ramenant ces formes diverses au triple point de vue intel
lectuel, affectif et organique.
C'est au lecteur à décider si nous avons été complet, mé
thodique et fidèle. Quelle que soit l'appréciation des hommes,
Dieu sera seul à savoir ce que nous a coûté d'efforts, de
combinaisons et de patientes recherches ce complexe et inter
minable exposé. Puisse ce labeur servir à sa gloire, à l'utilité
des âmes et à notre éternelle récompense !
Après avoir constaté les faits , il ne reste plus qu'à recon
naître les causes. La cause régulière, nous n'avons pas cessé
640 LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
de le faire entendre, c'est Dieu. Mais le démon tente des con
trefaçons de l'œuvre divine , et la nature elle-même , dans
l'homme surtout , présente parfois des analogies qui la rap
pellent.
Dans notre dernière partie, nous discuterons les carac
tères distinctifs de l'action divine, des contrefaçons diabo
liques et des analogies humaines. Alors seulement sera plei
nement justifié le titre que nous avons donné à notre ouvrage,
et qui nous semble formuler la doctrine théologique sur la
matière.
FIN
ERRATA
P. 205 : A la suite de la note commencée à la page 204, ajouter : [Présence
corporelle de l'homme en plusieurs lieux , prouvée possible par les principes
delà bonne philosophie. 5e lettre, p. 205.)
TABLE DES MATIÈRES
DEUXIÈME PARTIE
LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES
DISTINCTS
DE LA CONTEMPLATION
PbÉAMBUlE
Tome I (I). — Pag»
Ces phénomènes se groupent sous les trois ordres : intellectuel^ af
fectif, corporel *35
I. LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DANS L'ORDRE INTELLECTUEL
1° LES VISIONS
Des Visions en général.
CHAPITRE PREMIER
I. Divers points de vue sous lesquels se groupent les phénomènes
de l'ordre intellectuel 437
II. Les visions ; leur notion 438
III. Trois espèces : la vision corporelle , la vision imaginaire , la vi
sion intellectuelle 439
IV. Ces trois sortes de visions, loin de s'exclure, sont souvent mêlées
ensemble 440
V. Leur excellence respective 442
VI. Le degré de sainteté .'qu'elles supposent dans le sujet qui les
reçoit 444
VII. Conduite à tenir dans les visions 450
VIII. Elles constituent de vrais miracles 452
(1) Afin de mettre sous les yeux du lecteur la série complète et le déroulement
logique des questions traitées dans la deuxième Partie , nous reproduisons à la table
du tome II les indications des quatre premiers chapitres de cette Partie contenus dans
le tome I.
11 41
042 TABLE DES MATIÈRES
Différentes Espèces de Visions.
1. La Vision corporelle.
CHAP. n ««. .
I. En quoi elle consiste et si elle s'adresse à tous les sens 455
II. Deux manières de se produire : par une action prestigieuse sur
les organes, ou par l'apparition réelle et véritablement exté
rieure d'un corps organisé ou fantastique 456
III. Précautions pour ne pas confondre la vision corporelle avec la
vision imaginaire 458
2. La Vision imaginaire.
CHAP. III
I. Ce qu'elle est, et en quoi elle diffère des imaginations naturelles. 462
II. Sa courte durée 464
III. Elle se produit fréquemment pendant le temps du sommeil. . . 466
IV. Quand elle arrive durant la veille , elle n'emporte pas toujours
l'aliénation des sens 469
V. Elle est représentative ou symbolique 473
VI. Les éléments qui concourent à sa formation 477
3. La vision Intellectuelle.
CHAP. IV
I. Sa Notion 482
II. Comment elle se distingue des conceptions naturelles de l'enten
dement . . 483
III. Et des visions soit corporelles , soit imaginaires 485
IV. Elle se produit dans les états d'extase, de veille et de sommeil. . 487
V. Ses deux éléments. Le premier est l'objet manifesté : la connais
sance intellectuelle de l'objet suppose qu'il est présent à l'esprit. 488
VI. Cette rencontre se fait- elle à l'aide d'images mentales ou par
perception immédiate"? 492
VII. Ce que l'on voit est souvent inexprimable 493
VIII. Le second élément : la lumière surnaturelle 494
IX. Ses trois degrés 496
X. Sa pleine certitude et son origine exclusivement divine 497
XI. Sa nature 500
Les objets de la vision surnaturelle.
1. Dieu.
CHAP. V Tome II.
I. Énumération des objets de la vision surnaturelle 2
II. Apparitions corporelles de Dieu dans l'unité de sa nature; leurs
formes diverses 2
III. Manifestations sensibles de la Trinité et de chacune des trois
Personnes 4
IV. Dieu intervient-il personnellement ou seulement par le ministère
des anges? 10
V. Visions imaginaires de Dieu Un et Trinité 16
TABLE DES MATIÈRES 643
Page».
VI. Sont -elles personnelles ou impersonnelles? 22
VII. Révélation intellectuelle de Dieu, dans l'unité de sa nature et
la variété de ses attributs, 23
VIII. Et du mystère même de la Trinité 27
IX. Les trois visions obscure , lumineuse et glorieuse de Dieu. ... 28
2. Jésus - Christ.
CHAP. VI.
I. Apparitions du Sauveur avant son ascension 33
II. Apparitinns corporelles depuis qu'il est monté au ciel, dans son
état de gloire 34
III. Tel qu'il était sur la terre , 36
IV. Enfant, 37
V. Infirme , pauvre et pèlerin 39
VI. L'Eucharistie est le thiàtre ordinaire de ces manifestations. . . 42
VII. Visions imaginaires et les formes diveises sous lesquelles le
Sauveur s'y îévèle 43
VIII. Visions intellectuelles 50
IX. Jésus -Christ apparaît personnellement dans les visions intellec
tuelles 52
X. Les différentes opinions sur le caractère personnel des appari
tions corporelles 52
XI. La raison du sentiment excessif dos scolastiques sur ce point. 57
XII. Les visions iniayinaires elles-mêmes peuvent être personnelles. 60
3. La Bienheureuse Vierge Marie.
CHAP. VII
I. La plupart des prlerimges en l'honneur de la très-sainte Vierge
ont pour légenile que'que apparition 62
II. Manifestations spéciales à presque tous les fondateurs ou réfor
mateurs d'ordres religieux 63
III. Faveurs accordées à quelques saints privilégiés, en particulier
à la vén. mère Agnès de Langeac 68
IV. Formes diverses de ces apparitions 73
V. Leur caractère personnel 74
4. Les Anges.
CHAP. VIII
I. Les anges se manifestent en vision intellectuelle , 77
II. En vision imaginaire, 78
III. En vision corporelle 80
IV. Nature et forme des corps qu'ils revêtent 81
V. Les circonstauces où ils se montrent 83
VI. Ils apparaissent à l'autel pendant le saint sacrifice et distri
buent la sainte Eucharistie 83
VII. Ils avertissent les amis dis Dieu de l'heure do la mort, assistent
à leurs derniers mom n s, et transportent leurs âmes au ciel. . 87
VIU. Ils combattent visiblement les ennemis de Dieu et de ses saints,
et prêtent leur concours dans les batailles 90
644 TABLE DES MATIÈRES
IX. Quels sont les anges susceptibles de ces missions ? 92
X. Les trois nommés dans l'Écriture : Michel , Gabriel et Raphaël. 94
XI. Les anges gardiens; leur intervention ordinaire 99
XII. Nouveaux anges gardiens donnés à quelques âmes 103
5. Les Bienheureux.
CHAP. IX
I. Les saints apparaissent rarement en vision intellectuelle. ... 106
II. Fréquence des visions imaginaires , 107
III. Et des visions corporelles 109
IV. Les causes et les circonstances qui les déterminent 110
V. Leurs formes diverses 116
VI. Ces apparitions sont -elles personnellement accomplies par les
bienheureux, ou, en leur nom, par les anges? 119
6. Les Ames du Purgatoire.
CHAP. X
I. Visions du purgatoire accordées à plusieurs saintes âmes. . . 124
II. Apparitions particulières faites aux vivants 126
III. Une fois délivrées, ces âmes ne reviennent plus, sinon pour
rendre grâces 129
IV. Les formes sous lesquelles elles se manifestent 129
V. Apparaissent- elles en personne ou sont- elles représentées par
les anges? 131
VI. Elles n'informent pas les corps de manière à les rendre vivants ,
à moins qu'il n'y ait résurrection. — Histoire très authentique
d'une semblable résurrection 133
7. Les Démons.
CHAP. XI
I. Luttes glorieuses des saints contre Satan 137
II. Saint Antoine 138
III. Saint Guthlac 142
IV. Diverses circonstances dans lesquelles les démons apparaissent :
pour effrayer et ressaisir les âmes repentantes, 145
V. Pour déconcerter les saintes résolutions , 146
VI. Pour empêcher les influences, les institutions et les réformes
salutaires ; pour inspirer, à leur insu et contre leur gré , l'hor
reur du péché; enfin, pour troubler l'âme à l'heure de la mort. 149
VII. Les démons apparaissent en visions intellectuelles , imagi
naires, corporelles. Où prennent-ils les corps qu'ils revêtent? 151
VIII. Ils empruntent souvent les traits de l'homme 152
IX. Ils se transfigurent en anges de lumière et sous les dehors les
plus propres à induire en erreur 153
X. Le plus souvent ils recourent aux formes bestiales, de préférence
aux plus abjectes 156
XI. Autres manières de manifester leur présence : projectiles et
vacarme 158
XII. Résumé par Bona 161
TABLE DES MATIÈRES 645
8/ Les Damnés.
CHAP. XII F«ge..
I. Les enfants morts dans le péché originel 163
II. Diverses visions de l'enfer 164
III. Apparitions des damnés aux vivants 169
IV. Les formes auxquelles on peut les reconnaître 173
9. Les Vivants.
CHAP. XIII
I. Certitude et diversité de ces faits 174
II. Visions intellectuelles ayant pour objet les vivants 175
III. Visions imaginaires 176
IV. Visions corporelles : les translations instantanées et successives. 179
V. Les bilocations : saint François d'Assise au chapitre d'Arles. . 183
VI. Saint Antoine de Padoue à la fois dans la cathédrale de Mont
pellier et dans son couvent 184
VII. Pérégrinations surnaturelles de sainte Lidwine 184
VIII. Saint François Xavier en même temps sur le- navire et sur la
chaloupe en détresse 185
IX. Voyages mystérieux de saint Martin de Porres sans qu'il
quitte jamais Lima 188
X. Le bienheureux Angelo d'Acri se donnant la discipline dans sa
chambre pendant qu'il apparaît à un malade 189
XI. Saint Joseph de Copertino , sans sortir de sou couvent, assiste
à la mort un ami et sa propre mère 191
XII. Marie d'Agréda, toujours présente à sa communauté, convertit
par ses prédications une tribu indienne du Nouveau-Mexique. 192
XIII. Apparition de la mère Agnès de Langeac à M. Olier, tandis
qu'on la voit comme morte dans son monastère 197
XIV. Saint Alphonse de Liguori assiste le pape Clément XIV mou
rant, sans cesser d'être à Arienzo 199
XV. État psychique pendant les bilocations 201
XVI. Explication du phénomène : la substitution angélique , . . . 201
XVII. Le dédoublement corporel et le dédoublement spirituel, . . 204
XVIII. L'âme séparée du corps 207
XIX. Réalité de la double présence en corps et en âme 209
10. Les Créatures non raisonnables.
CHAP. XIV
I. Apparitions d'animaux 214
II. La germination et les fleurs 216
III. Les choses inanimées : la croix et le crucifix, . 220
IV. Les images et les statues , 225
V. Les saintes reliques 229
VI. Le soleil d'Anna- Maria Taïgi 233
VII. Les cloches qui sonnent d'elles-mêmes 237
VIII. Les cierges et les lampes miraculeusement allumés 238
646 TABLE DES MATIÈRES
II0 LES PAROLES SURNATURELLES
CHAP. XV p«g«.
I. Les paroles surnaturelles diffèrent des visions 241
II. Il n'est pas requis qu'elles soient comprises de celui qui les
entend 242
III. Comme les visions, les paroles sont de trois ordres : auricu
laires, imaginaires, intellectuelles. Perfection relative de ces
trois espèces 242
IV. Les paroles auriculaires, de qui elles procèdent, et leur mode
d'exécution 244
V. Les paroles imaginaires, leurs diverses manières de se pro
duire, leur distinction des paroles surnaturelles vocales et
des paroles intérieures purement naturelles 248
VI. Elles se font entendre durant le sommeil, dans la veille, avec
ou sans suspension des sens; jamais au plus haut point de
l'extase 250
VII. Leurs causes 252
VIII. Notion des paroles intellectuelles, et les marques qui les dis
tinguent des visions du même ordre 253
IX. Le secret de leur iéalisation dans l'esprit 254
X. La classification que fait saint Jean de la Croix des paroles
mystiques en successives, formelles et substantielles 257
XI. Les paroles successives à la fois naturelles et surnaturelles . . 258
XII. Les illusions auxquelles elles exposent et les signes qui dis
tinguent les véritables 260
XIII. Les paroles formelles, leur extension 263
XIV. Les paroles substantielles; elles embrassent les trois genres,
mais principalement les paroles intellectuelles 266
IIP LES RÉVÉLATIONS
CHAP. XVI
I. Notion et classification 269
IL Les révélations se font par vision , par paroles ou par instinct. 270
III. Elles sont publiques ou privées : la Mystique ne s'occupe que
de la seconde espèce 270
IV. Existence des révélations particulières 271
V. Portée des approbations que l'Église leur donne quelquefois. . 273
VI. Ces révélations imposent- elles la foi à ceux qui les reçoivent
et aux autres qui viennent aies connaître? 275
VII. Danger des révélations privées ; 277
VIII. D'où il suit qu'il ne faut ni désirer, ni demander de ces sortes
de faveurs 278
IX. Encore moins faudrait - il en faire la règle de sa conduite, en
dehors du contrôle de l'autorité 280
X. La Prophétie; ses deux éléments : la vision et l'expression. . 283
XI. L'illumination intérieure qu'elle suppose , et ses degrés. . . . 286
XII. La prophétie peut s'accomplir avec ou sans extase , mais tou
jours avec calme et dignité 287
TABLE DES MATIÈRES 647
Pages '
XIII. Valeur de la prophétie prise en elle-même • 289
XIV. Difficultés de la bien entendre : exemples mémorables et causes
de ces fausses interprétations 291
XV. Le Discernement des esprits 297
XVI. Ses formes et ses degrés 297
XVII. Les révélations peuvent absolument avoir pour organes les
pécheurs et les imparfaits ; en général elles sont le partage
de la sainteté 301
XVIII. Ces dons ne sont point permanents 303
IV0 LES APTITUDES INTELLECTUELLES INFUSES
1° La Science.
CHAP. XVII
I. Espèces différentes et degrés divers de ces aptitudes 305
II. Initiation miraculeuse aux premiers éléments de l'instruction. 306
III. Secours transitoiies pour des nécessités paiticulières 308
IV. La science infuse dans Adam et Salomon 310
V. Deux autres exemples de science universelle : Grégoire Lopez
et Marie d'Agréda 312
VI. Infusions partielles : la philosophie et les sciences naturelles. . 317
VII. La médecine 319
VIII. Les connaissances surnaturelles, principalement la théologie
mystique 320
IX. La théologie dogmatique et morale 322
X. Science des divines Ecritures accordée à un grand nombre de
saintes femmes , 324
XI. A plusieurs illustres docteurs: saint Grégoire le Grand, Ru-
pert, saint Thomas d'Aquin 326
2° Les Arts
CHAP. XVIII
I. Reflet de la vie surnaturelle sur les organes 331
II. La poésie dans la Bible , 333
III. Et dans les annales de la sainteté 335
IV. La musique : les inspiiations qu'elle reçoit de la religion et de
la piété 337
V. Les chants inspirés dont il est parlé dans l'Écriture, et les
mélodies des saints 338
VI. La peinture et ce qu'elle doit à la Mystique 343
VII. La sculpture et l'architecture 346
VIII. L'éloquence sacrée , avec ses diverses formes surnaturelles. . . 347
648 TABLE DES MATIÈRES
n. LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES DE L'ORDRE AFFECTIF
1° DE L'EXTASE
Notion et formes diverses.
CHAP. XIX p^e>.
I. Distribution des matières 353
II. L'extase; sa notion 354
III. L'élément qui la caractérise du côté de l'âme : l'élévation surna
turelle et ses trois degrés 356
IV. La part du corps : la suspension des sens et ses diverses formes. 357
V. L'extase proprement dite. Va - 1 - elle jusqu'à séparer l'àme du
corps? Les docteurs et les faits 358
VI. L'évanouissement naturel, qu'il ne faut pas confondre avec l'ex
tase 369
VII. L'évanouissement extatique et les moyens de le reconnaître. . 371
VIII. Les deux formes générales : l'extase et le ravissement. . . . 372
IX. L'existence de l'extase , et les conditions de vertu qu'elle exige
dans le sujet 374
I. Dans l'àme , l'extase naît de l'amour 376
U. Les deux principes de l'attraction extatique , la bonté et la
beauté 378
III. Ses formes au point de vue de la cause qui la détermine dans
l'àme : extases admirative, amoureuse, joyeuse, douloureuse. 380
IV. Les causes dans le corps. L'aliénation des sens est -elle une con
séquence de l'absorption intérieure, ou un don spécial ? . . 381
V. Effets de l'extase dans l'àme : la liberté et le mérite durant
l'extase ; 382
VI. L'héroïsme, 387
VII. L'impatience de mourir 388
VIII. Effets sur le corps : l'impassibilité organique , l'expression de la
physionomie, l'agilité 389
Le Temps.
CHAP. XXI
I. L'extase intervient durant le sommeil ou dans la veille . . . 396
II. Elle est, en général, irrésistible, imprévue, soudaine et transi
toire 398
III. Sa durée. Comment se concilie la doctrine commune sur la
courte durée du ravissement avec les longues extases des
saints 400
IV. La fin de l'extase par le réveil naturel. Les phases de ce re
tour 403
V. La suspension de l'extase par le rappel 406
TABLE DES MATIÈRES 649
P»RM.
VI. Conditions du rappel 407
VII. La conduite à lenir envers les extatiques dans les longs ravis
sements 412
II0 LA JUBILATION ET LES EMBRASEMENTS MYSTIQUES
CHAP. XXII
I. La jubilation a son principe dans l'amour 414
II. Elle se traduit par l'ivresse qui transporte 414
III. Elle s'exhale par des cris , des chants , des mouvements extraor
dinaires 416
IV. Les embrasements. Simple ehaleur intérieure 418
V. La combustion 419
VI. L'incendie 421
VII. Jubilation et embrasements de saint Philippe de Néri 424
VIII. Explication de l'incandescence mystique 428
III0 LES SOUFFRANCES MYSTIQUES
Le don des larmes et les maladies mystiques.
CHAP. XXIII
I. La loi du christianisme sur la réparation par la croix 430
II. Formes diverses des souffrances mystiques 431
III. Le don des larmes. Différentes sortes de larmes 432
IV. Sources des larmes infuses 433
V. Les maladies mystiques. Leurs causes 437
VI. Les trois signes auxquels on les reconnaît: savoir, la manière
dont elles surviennent, leur signification symbolique, leurs
effets 438
VII. Quelques traits 439
VIII. Admirable tableau dans sainte Lidwine 447
La Stigmatisation.
1. Ses formes diverses.
CHAP. XXIV
I. En quoi consiste la stigmatisation 454
II. Ses formes diverses : elle est apparente ou invisible 455
ni. Permanente ou périodique et transitoire, 457
IV. Simultanée ou successive 459
V. Les stigmates des mains et des pieds 459
VI. La blessure du côté 463
VII. La couronne d'épines 465
VIII. L'agonie et la sueur de sang 468
IX. La flagellation 469
X. Reproduction successive des autres scènes de la Passion .... 469
XI. Les formations plastiques sur la chair 476
XII. Les incrustations et les inscriptions intérieures 477
650 TABLE DES MATIÈRES
2. Les Causes et les Sujets.
CHAP. XXV p»s».
I. Interprétation rationaliste 484
II. Elle est gratuite et en désaccord avec les faits 487
III. La manière dont s'opère la stigmatisation contredit également
l'explication du rationalisme 491
IV. Les deux stigmatisés les plus célèbres : saint François d'Assise
et sainte Catherine de Sienne 49Î
V. Sujets de la stigmatisation : la peifection qu'elle requiert. . . . 501
VI. Nombre des stigmatisés 504
III. LES PHÉNOMÈNES MYSTIQUES RELATIFS AU CORPS
Les Abstinences et les Veilles.
CHAP. XXVI
I. Admirables abstinences dos saints 506
II. L'Eucharistie leur tient lieu de nourriture corporelle 508
III. Les conditions et les signes de l'abstinence miraculeuse. . . . 510
IV. Affranchissement de la loi du sommeil chez les contemplatifs. . 511
V. Caractèie surnaturel de ces insomnies 513
L'Odeur mystique.
CHAP. XXVII
I. Fréquence de ce prodige 515
II. L'odeur s'exhale parfois de corps en proie à la maladie et cou
verts de plaies 517
III. Elle est habituelle dans les stigmates et l'anneau mystique. . . 517
IV. Elle éclate souvent à la moit des serviteurs de Dieu et se dé
clare, même après des années et des siècles, dans leurs re
liques 519
V. Elle se fait sentir à de grandes distances et quelquefois aussi à
la simple pensée 521
VI. Ces odeurs se rapprochent rarement des senteurs connues. . . 522
VII. L'explication de ces phénomènes n'est passible qu'en les rap
portant au miracle, surtout si l'on considère les circonstances
qui les accompagnent 525
VIII. Signification mystique 528
Les Liqueurs balsamiques.
CHAP. XXVIII
I. Ces phénomènes sont rares du vivant des saints; on en signale
cependant plusieurs 530
II. Ils sont nombreux après la mort. Écoulements sous forme de
lait, d'eau, de sueur, de sang, de manne, de baume. . . . 533
III. D'ordinaire, ces liqueurs ont l'apparence d'huile parfumée et
médicinale 536
TABLE DES MATIÈRES 651
PftffM.
IV. L'huile odoriférante et salutaire qui découle du tombeau de
saint Nicolas de Myre 537
V. Raison et sens mystiques de ces écoulements 539
VI. Surnaturel de ces faits: précautions à prendre 541
VII. Le miracle est encore plus évident, si le corps se conserve dans
une parfaite intégrité et souplesse 542
Le Rayonnement.
CHAP. XXIX
I. Le rayonnement du corps peut se produire dans la contempla
tion et hors de la contemplation ' 545
II. Il est souvent restreint à telle ou telle partie du corps : la tète ,
les mains, les pieds, les yeux, la bouche, la poitiine 547
III. Au lieu d'émaner du corps , le rayonnement peut être extrin
sèque 550
IV. Fréquence de ces manifestations à la mort des serviteurs de
Dieu, et aussi à leur naissance 551
V. La lumière est ordinairement blanche ; mais parfois elle a d'autres
nuances 552
VI. Explication rationnelle de ces prodiges 554
La Transformation des sens.
CHAP. XXX
I. Les merveilles de la voie mystique sur la parole et le chant, . . 556
II. La vue 560
III. L'ouïe 562
IV. L'odorat, 563
V. Le goût et le tact , 566
VI. Tous ces prodiges en Catherine Emmerich 567
VII. Explication de ces faits par la nature du composé humain et par
le miracle 569
La Rénovation du cœur.
CHAP. XXXI
I. Influence de la vie mystique sur le cœur 571
II. Rénovation du cœur en la Vén. MectitilJe, sainte Gertrude, sainte
Marie-Madeleine de Pazzi, la B. Jeanne de Valois, sainte Ca
therine de Ricci 572
III. Extraction physique du cœur en la B. Osanne de Mantoue, la
B. Catherine de Racconigi, la B. Marguerite-Marie Alacoque,
la Vén. mère Agnès de Langeac 575
IV. Don que Notre - Seigneur fait de son cœur à sainte Lutgarde , à
sainte Catherine de Sienne, à saint Michel-des-Saints 580
V. Interprétation du prodige 583
632 TABLE DES MATIÈRES
Affranchissement des influences extérieures.
CHAP. XXXII F*»
I. Dispense de la loi de la pesanteur 589
II. Suspension , ascension , vol extatiques 590
III. Agilité surnaturelle hors de l'extase. Courses aériennes de sainte
Christine l'Admirable 593
IV. Énergie de cette attraction ascensionnelle 598
V. Marche sur les eaux 600
VI. Explication de ces phénomènes 601
VII. Facilité de pénétrer les corps solides 601
VIII. L'immobilité , l'invulnérabilité, l'inaltérabilité corporelle. ... 603
IX. L'incombustibilité 604
X. Le privilège de se rendre invisible et la manière de l'expliquer. 606
Empire sur les êtres environnants.
CHAP. XXXIII
I. Dieu rend aux saints l'empire de l'homme innocent sur la créa
tion 611
II. Leurs interventions miraculeuses sur la nature inanimée : les -
masses énormes déplacées ; 613
III. Les inondations contenues et les lacs desséchés ; 614
IV. Les tempêtes apaisées ou soulevées sur mer et sur terre . . . 615
V. La foudre du ciel, la pluie et les sources salutaires 617
VI. Multiplication et transformation des aliments 620
VU. Recomposition d'objets fragiles brisés 622
VIII. Prodiges sur les champs, les moissons , les fleurs, les fruits. . 623
IX. Influences miraculeuses sur les animaux : sermon de saint An
toine de Padoue aux poissons 624
X. Empire sur les bêtes sauvages et autres, 626
XI. Sur les oiseaux et les insectes 628
XII. Le théâtre ordinaire des interventions surnaturelles de la sain
teté , c'est l'homme dans son corps et dans son âme .... 630
XIII. Les effets miraculeux sur les âmes s'exercent par la prière , . 632
XIV. La parole 633
XV. Le contact, 634
XVI. Le simple aspect , 635
XVII. Ou par divers antres prodiges 637
XVIII. Conclusion de l'exposé des phénomènes mystiques 639
9 ISO. — Tours, impr. Marne.