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Anansé l'araignée et le corbeau rusé

Conte d'Afrique

Transféré par

DANIELLA LEHERISSIER
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Anansé l'araignée cherche un imbécile à berner

Conte ashanti - Côte d'Ivoire


Ashley Brian

Je n'ai jamais dit - je ne dirai jamais que cette histoire est tout à fait vraie. Pourtant, écoutez plutôt. C'est
l'aventure de l'araignée qui cherchait un imbécile.
En ce temps-là, il y a très longtemps, Anansé l'araignée vivait au bord de la mer. L'océan regorgeait de
poissons, le long des côtes de ce pays.
Du poisson, mais aussi des crabes, des homards, des langoustes... De quoi faire festin tous les jours - à
condition, bien sûr, de se donner la peine de pêcher. Or l'araignée n'aimait pas beaucoup se fatiguer.
- Ah, que j'aimerais prendre du poisson et le vendre ! soupirait-elle. Seulement, pour l'attraper, quel
travail ! Fabriquer des nasses, les poser... Hé, mais je sais ce qu'il me faut: un imbécile, un pauvre nigaud, pour
faire tout le travail à ma place.
Trouver un imbécile, se disait l'araignée, ce n'était sûrement pas sorcier. Elle en ferait son associé. Il lui
pêcherait des tas de poissons qu'elle irait vendre au marché. Elle garderait tous les sous pour elle et devien drait
riche, riche, cousue d'or.
- Mon imbécile, pour le prix de sa peine, je lui laisserai un poisson ou deux, de ceux dont les clients ne
veulent pas, et peut-être un crabe les jours de fête. Mais pas de sous, c'est évident, pas de sous. Qu'est-ce qu'un
imbécile irait faire de sous ?
Et l'araignée se mit en route, à la recherche d'un imbécile.
Elle entra dans le village en lançant à tous les échos :
- Un imbécile ! Il me faut un imbécile !
Elle avisa une femme qui tournait la soupe dans un grand chaudron.
- Je cherche un imbécile, pour pêcher à ma place.
Mais l'autre éclata de rire en brandissant sa cuiller de bois.
- Un imbécile ? Ce n'est pas ce qui manque ! J'en vois passer à chaque instant. Sur ce chemin d'où tu
viens, justement !
L'araignée ne savait trop qu'en penser. Elle poursuivit sa route. Elle arriva sur la plage, s'approcha d'un
pêcheur qui ravaudait son filet.
- Je cherche un imbécile.
- Un grain de mil ?
- Un imbécile.
- Un crocodile ?
- Non ! Un imbécile. Un nigaud, quoi !
-Ah, un magot ! Pardi, moi aussi. Mais tu penses bien que si je m'en trouve un, je me le garde.
- J'ai dit : un IM-BÉ-CI-LE ! corna l'araignée.
Et elle s'en fut en marmottant. Un imbécile, elle en tenait bien un, oui - mais sourd comme un pot.
Elle eut beau chercher, rien à faire. C'était partout le même refrain. Des imbéciles, elle en voyait. Elle en
voyait même partout. Mais pas un seul ne faisait l'affaire.
Elle allait se décourager quand arriva le faucon. Elle décida de ruser :
- Oh, bonjour, frère Faucon. Si tu venais avec moi pêcher ? Tu m'aiderais à poser des nasses.
Mais le faucon avait l'ouïe fine. Ce que cherchait l'araignée, il le savait très bien. Il n'avait rien d'un
imbécile et ne comptait pas se laisser berner.
- Et pour quoi faire, poser des nasses ? Je n'ai pas besoin de poisson, moi. J'ai de la viande à foison.
Mais du haut de son arbre le corbeau avait tout entendu. Il descendit d'un coup d'aile et dit à l'araignée :
- Poser des nasses ? Et pourquoi pas ? Je viens avec toi.
L'araignée en sauta de joie.
- Attends-moi là, Corbeau. Je vais chercher mon coutelas. J'en ai pour deux minutes.
Le corbeau attendit à l'ombre d'un fromager*. Mais sitôt l'araignée hors de vue, le faucon vint le trouver.
- Frère, méfie-toi d'Anansé. Tout ce qu'elle cherche, c'est un imbécile, pour faire le travail à sa place. Et
quand le poisson sera pris, dis-toi qu'elle compte aller le vendre et se garder tous les sous pour elle.
- Hé là, dit le corbeau. Je n'en savais rien, moi ! Mais maintenant je sais. Merci, Faucon. Ne m'en dis pas
plus, j'ai mon idée. Je vais faire semblant d'être d'accord avec Anansé, et nous verrons qui de nous deux fera
tout le travail et qui se gardera les sous.
L'araignée revint bientôt avec son coutelas.
- Viens, Corbeau. Allons dans la brousse couper des tiges de palmier pour nos nasses.
Au pied du premier palmier, le corbeau dit à l'araignée :
- Anansé, donne-moi ce couteau. Je vais couper les tiges. Toi, tu restes assise ici et tu prends ma fatigue,
d'accord ?
Mais l'araignée n'était pas d'accord.
- Holà, Corbeau, tu me prends pour quoi ? Pour une imbécile ? Non non, c'est moi qui coupe. Toi, tu
restes assis là et tu te charges de toute la fatigue.
Et l'araignée coupa, coupa, des heures durant, tandis que le corbeau se prélassait à l'ombre en poussant de
grands soupirs épuisés.
Les tiges coupées, le corbeau aida l'araignée à les lier en botte et déclara :
- Allons, Anansé, laisse-moi porter ce fardeau. Toi, tu n'as qu'à me suivre. Je te laisse la fatigue et le tour
de reins.
- Taratata, Corbeau ! Tu me prends pour quoi, pour une imbécile ? Pas question. Aide-moi plutôt à
charger ce paquet sur ma tête. C'est moi qui le porterai, pas d'histoires. A toi la fatigue et le tour de reins.
Et le corbeau se contenta de suivre, en soupirant et gémissant à la perfection, comme s'il souffrait le
martyre à chaque pas. Anansé l'araignée transportait le fardeau.
Devant la case de l'araignée, le corbeau l'aida à se décharger et déclara :
- Et maintenant; laisse-moi fabriquer ces nasses. Mais si, mais si, laisse-moi faire. A toi la fatigue et les
crampes aux doigts.
- Jamais ! dit l'araignée. Tu veux rire. Si quelqu'un s'y connaît en tissage et vannerie, c'est bien moi.
Laisse-moi tresser ces tiges et à toi la fatigue.
Le corbeau se vautra sur la meilleure natte de la case, et se mit à gémir, à geindre, à soupirer avec plus
d'ardeur que jamais.
- Imbécile, dit l'araignée. Tu n'as donc rien dans la cervelle ? A t'entendre on te croirait à l'article de la
mort.
Et elle se mit à l'ouvrage. Et croise, et tords, et tisse et tresse, au bout d'un long après-midi elle avait
confectionné deux belles nasses.
Le corbeau sauta sur ses pattes.
- Anansé, cette fois, sois gentille. Laisse-moi porter ces nasses à l'eau. A ton tour de prendre la fatigue.
Moi je n'en peux plus, tu sais !
- Tiens donc ! dit l'araignée. Sûrement pas ! Je les ai fabriquées, je les transporte. Toi, suis-moi, et prends
la fatigue. D'ailleurs tu fais ça très bien.
Et ils descendirent au rivage. L'araignée allait à pas comptés, les nasses en équilibre sur sa tête. Le
corbeau suivait, traînant la patte, avec des gémissements à faire frémir la brousse entière.
Au bord de l'eau, le corbeau dit :
- Anansé, tu ne le sais peut-être pas, mais une bête féroce habite là, dans la mer. Laisse-moi me mettre à
l'eau et poser ces nasses. Et si jamais la bête me mord, à toi de mourir à ma place.
- Turlututu, dit l'araignée. Ce n'est tout de même pas que tu crois que je vais dire oui ? Non non, ces
nasses, c'est moi qui les pose. Si la bête me mord, tu meurs.
Et l'araignée s'en fut patauger, poser les nasses, les garnir d'appâts. Pendant ce temps, les pattes au sec, le
corbeau la regardait faire. Puis tous deux rentrèrent se coucher dans la case de l'araignée.
Le lendemain, au petit jour, ils descendirent en hâte au rivage. Dans chaque nasse, il y avait un poisson.
Le corbeau dit à l'araignée :
- Deux poissons, quelle chance, Anansé ! Ces deux-là, prends-les, ils sont pour toi. Demain, il y en aura
quatre, et ce sera mon tour de les prendre.
- Tricheur ! s'écria l'araignée. Tu me prends pour quoi, pour une imbécile ? Merci bien. Ces deux
poissons, tu peux te les garder. Demain, c'est moi qui prendrai les quatre.
Le corbeau prit les poissons sans se faire prier. Avec une poignée de manioc, un peu d'huile et des épices,
il se mijota un bon foutou** et s'en régala tout seul.
Le lendemain, de bon matin, le corbeau et l'araignée retournèrent inspecter les nasses. Il y avait là quatre
poissons. Le corbeau dit à l'araignée :
- Quatre poissons, quelle chance, Anansé ! Prends-les, ils sont à toi. Les prochains seront pour moi.
Demain, avec tout cet appât, il y en aura bien huit au moins.
Mais l'araignée se récria :
- Dis donc ! Tu crois que je vais me laisser faire ? Ces quatre-là, prends-les, je n'en veux pas. Demain les
huit seront pour moi.
Le corbeau prit les poissons et les mit à frire tous les quatre. Il se mitonna un foutou de roi et n'en laissa
pas une miette.
Le lendemain, dans les nasses, il y avait huit poissons superbes. Le corbeau dit à sa commère :
- Huit poissons, et des gros ! Tu en as de la chance, Araignée ! Allons, prends-les, moi j'attends demain.
Il y en aura seize, c'est certain. Et ils seront pour moi, bien sûr.
- J'aimerais voir ça ! dit l'araignée. Non mais, tu me prends pour une imbécile ? La pêche d'aujourd'hui, je
te la laisse. Je me réserve celle de demain.
Le corbeau prit les poissons et les mit à cuire au four. Il s'en fit un foutou d'empe reur qu'il eut peine à
terminer.
Le lendemain, dans les nasses, il y avait bel et bien seize poissons. Mais ils s'étaient tant trémoussés, tant
débattus, tant démenés, que les nasses avaient triste mine. Le corbeau dit à l'araignée :
- Anansé, regarde-moi ça. Ces pauvres nasses ont piètre allure. Elles ne prendront plus un seul poisson...
Mais je parierais que sur le marché il se trouverait encore un imbécile pour les acheter. Prends ces poissons,
laisse-moi les nasses. Je me fais fort d'en tirer bon prix.
L'araignée faillit se fâcher.
- Hors de question, mon cher Corbeau. Les poissons, c'est toi qui les prends. Tu en feras ce que tu
voudras, mais moi je vais vendre ces nasses et le magot que j'en tirerai sera pour moi.
Le corbeau prit les seize poissons, l'araignée ce qu'il restait des nasses, et tous deux se rendirent au village
voisin, un peu plus loin dans les terres. Là, ils s'installèrent sur la place du marché.
Le corbeau n'avait pas plus tôt étalé ses poissons tout frais qu'une nuée d'acheteurs se pressait alentour.
En un clin d'oeil il eut tout vendu. Il aurait eu trente-deux poissons qu'il les aurait vendus tout pareil. Ou
soixante-quatre, ou même cent vingt-huit. Mais peu lui importait. Sa bourse était pleine, il était content.
Ses clients dispersés, le corbeau retrouva l'araignée, toujours accroupie seule dans son coin, avec ses deux
nasses à vendre. Il alla lui porter conseil :
- Mais ne reste pas plantée comme ça ! Promène-toi avec ta marchandise. Fais voir aux gens tes belles
nasses patinées. Crie bien fort que tu veux les vendre, qu'elles vaudraient une fortune chez un antiquaire ! Allez,
un peu de publicité, quoi, fait entendre ta voix !
L'araignée sauta sur ses pieds et cria, tout émoustillée :
Qui veut des nasses, un vrai trésor ?
Antiques et belles et tout usées,
La fine fleur des beaux objets ?
Je les cède contre leur poids d'or ?
Le chef du village, à ces mots, manqua de s'étrangler. Qui osait lancer pareilles sottises sur sa grand-place
? Qui prenait les siens pour des imbéciles ? Il appela ses gardes :
- Dites, d'où sort-il, j'aimerais le savoir, l'énergumène que j'entends là ? Qu'on me l'amène
immédiatement.
L'araignée ne se fit pas prier. Déjà elle calculait combien d'or ou de riches coquillages elle allait retirer de
cette vente. Mais la grosse voix du chef l'arracha à son rêve :
- Holà, toi ! Dis voir un peu ! Où te crois-tu ? Au royaume des imbéciles ?
L'araignée se mit à trembler.
- Ton ami Corbeau est venu nous vendre du poisson splendide, et il en a tiré bon prix. Tu étais à côté, tu
aurais dû comprendre : nous ne sommes pas fous, ici. Ni les uns ni les autres. Et toi tu voudrais nous refiler, ou
plutôt vendre à prix d'or, tes deux nasses déglinguées qui ne valent pas un grain de mil ?
Le chef était si furieux qu'il appela ses hommes :
- Qu'on lui donne le fouet !
L'araignée voulut fuir, mais elle se prit les pattes dans ce qu'il restait de ses nasses. Plus elle se débattait,
plus elle s'entortillait dans ce fatras. Elle était prise à son propre piège.
Et les coups pleuvaient, et Anansé pleurait :
- Pui-pui, pui-pui ! Pitié ! C'est bientôt fini, je vous prie ?
De grosses larmes de douleur perlaient aux yeux de l'araignée. Des larmes de douleur, mais des larmes de
honte aussi : elle venait de comprendre, un peu tard, qu'à vouloir berner son prochain on finit toujours par se
berner soi-même.

Et voilà, mon conte est fini. Drôle ou triste, sage ou leste, prenez-en ce qui vous plaît et laissez-moi
remporter le reste.

* Fromager: très grand arbre tropicam, à fruits couverts d'une ouate végétale, le kapok.
** Plat complet africain aux innombrables variantes (viande ou poisson plus céréales).

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