Ce texte est un extrait du roman Le Dernier Jour d’un Condamné de Victor
Hugo, une œuvre poignante qui dénonce la peine de mort à travers le
monologue intérieur d’un condamné. Faisons une analyse linéaire
approfondie de ce passage.
I. Un narrateur en proie au désespoir et à la lucidité (l. 1 à 12)
Le narrateur commence par un constat amer : « Malheureusement je
n’étais pas malade. » Cette antiphrase souligne le paradoxe de son
souhait d’être malade, dans l’espoir de retarder l’exécution. Il est ramené
au cachot, lieu d’oppression, accentuant la fatalité de sa situation.
Ensuite, il dresse un portrait paradoxal de sa vitalité : « je suis jeune, sain
et fort », « robuste de corps et d’esprit ». Cette énumération met en relief
l’injustice de sa condamnation : son corps est plein de vie, mais son destin
est scellé. Il introduit une métaphore bouleversante : « j’ai une maladie
mortelle, une maladie faite de la main des hommes. » La justice humaine
devient une force destructrice, comparable à une maladie incurable. Le
contraste entre sa vigueur physique et la mort imminente amplifie le
tragique de sa condition.
II. Une obsession aliénante : l’idée de l’évasion manquée (l. 13 à 23)
Le narrateur exprime un tourment incessant : « il m’est venu une idée
poignante, une idée à me rendre fou. » La répétition de « idée » et
l’adjectif « poignante » soulignent l’obsession qui le hante. L’hypothèse
d’une évasion possible à l’infirmerie le torture. Il perçoit la compassion des
médecins et des sœurs de charité comme une lueur d’espoir : « On eût dit
qu’ils me plaignaient. » Toutefois, cette illusion est vite dissipée par un
retour à la lucidité : « Bah ! curiosité ! » Cette interjection traduit son
amertume et sa désillusion.
La dichotomie entre espoir et résignation est au cœur de ce passage. Le
narrateur se rend compte que ceux qui le soignent ne peuvent le sauver
de la guillotine : « ces gens qui guérissent vous guérissent bien d’une
fièvre, mais non d’une sentence de mort. » L’image d’une « porte ouverte
» symbolise la facilité avec laquelle sa vie pourrait être épargnée, mais cet
espoir est brisé par la froide réalité de la justice.
III. L’angoisse face à l’inéluctable : la procédure judiciaire et l’attente de la
mort (l. 24 à 36)
Le narrateur envisage ensuite son pourvoi en grâce avec cynisme. Il sait
qu’il n’a aucune chance : « Mon pourvoi sera rejeté. » L’énumération « les
témoins ont bien témoigné, les plaideurs ont bien plaidé, les juges ont
bien jugé » dénonce l’implacabilité de la machine judiciaire. La répétition
du mot « bien » est ironique : tout a été fait selon les règles, mais cela
conduit à une conclusion injuste.
La métaphore du pourvoi comme une « corde qui vous tient suspendu au-
dessus de l’abîme » incarne l’angoisse de l’attente. L’idée d’une guillotine
dont le couteau mettrait « six semaines à tomber » accentue la torture
mentale liée à l’incertitude du délai avant l’exécution.
Enfin, le narrateur évoque la possibilité d’une grâce, mais cette idée est
immédiatement rejetée : « Il est impossible qu’on me fasse grâce.
L’exemple ! comme ils disent. » Cette phrase met en lumière le poids de la
société qui justifie la peine capitale en invoquant l’exemplarité. La mention
finale des trois étapes du chemin vers l’échafaud – « Bicêtre, la
Conciergerie, la Grève » – structure le récit comme une marche inexorable
vers la mort, soulignant la fatalité de sa situation.
Conclusion
Ce passage incarne toute la puissance du monologue intérieur que Victor
Hugo utilise pour dénoncer la peine de mort. Le narrateur oscille entre
espoir et désespoir, lucidement conscient de l’injustice de son sort. Le
style est marqué par une tension permanente entre la vitalité physique et
la condamnation imminente, reflétant l’angoisse existentielle d’un homme
confronté à sa propre fin.