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Odeur et Réalisme dans Balzac

Le texte analyse la description réaliste et anti-idéaliste du salon de Mme Vauquer dans 'Le Père Goriot' de Balzac, mettant en avant l'odeur nauséabonde et l'aspect misérable des lieux. À travers une écriture objective et des procédés stylistiques, Balzac révèle la déchéance sociale des pensionnaires et l'influence du milieu sur leur caractère. La description ne se limite pas à un décor, mais devient une exploration sociologique et émotionnelle des personnages et de leur environnement.

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Odeur et Réalisme dans Balzac

Le texte analyse la description réaliste et anti-idéaliste du salon de Mme Vauquer dans 'Le Père Goriot' de Balzac, mettant en avant l'odeur nauséabonde et l'aspect misérable des lieux. À travers une écriture objective et des procédés stylistiques, Balzac révèle la déchéance sociale des pensionnaires et l'influence du milieu sur leur caractère. La description ne se limite pas à un décor, mais devient une exploration sociologique et émotionnelle des personnages et de leur environnement.

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Etude

I/ L'odeur du salon

1/ Une évocation réaliste

· Le début du texte est une tentative d'objectivité.


· Le choix du conditionnel « Il faudrait » (l.1) au lieu d'un indicatif reflète
l'absence de parti pris
· Les expressions de présentation adoptent également la rigueur
scientifique : elles sont neutres, à la forme passive ou impersonnelle : «
Cette salle...fut jadis », « Elle est plaquée de buffets », « dans un angle
est p^lacée... », « Il s'y rencontre des meubles ».
· La périphrase « l'odeur de pension » écrite en italique est explicite pour le
lecteur du XIX ème siècle ou du début du XX ème siècle. Dans un tout
autre contexte, nous serions réceptifs au message d'un narrateur qui
évoquerait aujourd'hui l'odeur du métro.

2/ Une écriture anti-idéaliste

· Cette description est réaliste dans la mesure où Balzac se refuse à idéaliser


la réalité à la manière des romantiques.
· Il cherche à reproduire les objets tels qu'ils sont, y compris dans leur
abjection.
· Pour nous faire découvrir ces lieux pouilleux et misérables, il adopte la
position d'un visiteur qui les découvrirait pour la première fois.
· Cet aspect se révèle dans la tonalité péjorative des caractérisations
juxtaposées : « elle sent le renfermé, le moisi, le rance ». Le mot sans
doute le plus juste « elle pue » à une connotation d'un réalisme agressif.
· Balzac fait ce que l'on appelle au XIX ème siècle un physiologie c'est-à-dire
une description réaliste presque clinique en soulignant volontairement
les aspects les plus médicaux, les humeurs et les sécrétions.
· Cette investigation méthodique emprunte aussi un vocabulaire de la chimie
et de la médecine, elle débouche sur une hypothèse de travail : « Peut-
être pourrait-elle se décrire si l'on inventait un procédé pour évaluer les
quantités élémentaires et nauséabondes qu'y jettent les « atmosphères
catarrhales et. sui generis de chaque pensionnaire ».
· L'odeur se présente ainsi comme un produit chimique dont le narrateur-
enquêteur cherche à déchiffrer la formule.

3/ La sensation physique des lieux

· Balzac veut que nous ayons la sensation physique des lieux qu'il écrit.
· La vue joue un rôle primordial : les objets sont recensés par un regard
d'une acuité extrême.
· Tout est indiqué : couleur, matière première, origine de fabrication. La salle
à manger est « entièrement boisée », les « assiettes en porcelaine
épaisse, à bords bleus » ont été fabriquées « à Tournai » ; le « cartel »
est « en écaille incrustée de cuivre » etc.
· Balzac a un souci d'exhaustivité, un désir de reproduire la totalité du réel,
comme en témoigne la longue liste finale : « un baromètre », « des
gravures », « un cartel », « des chaises », « des paillasses », « des
chaufferettes ». Ce bric à brac de mauvais goût, où s'entassent des
objets hétéroclites, nous donne une sensation de vertige et de malaise.
· Par l'odorat qui des cinq sens celui qui nous immerge le plus profondément
au cœur des choses et des êtres, nous pénétrons dans l'intimité des de
cet endroit : nous en saisissons l'unité organique. Le visiteur est en effet
agressé par une odeur fétide et nauséabonde qui est comme l'essence
des lieux, avant même leur découverte.
· Les éléments de la description, disparates sur le plan visuel, sont reliés par
des sensations tactiles d'humidité, de crasse et de graisse : odeur
« humide au nez », « buffets gluants », « poussière » qui « se combine
avec l'huile », « toile cirée grasse ».
· L'humidité suggère la pingrerie de Mme Vauquer qui ne chauffe pas la
maison, la crasse renvoie au passage du temps, la graisse annonce la
nourriture peu raffinée d'une cantine.
· En fait, l'odeur de pension du salon de Mme Vauquer est tellement
nauséabonde que le narrateur ne peut s'empêcher d'avoir une réaction
personnelle. Voyons donc en quoi ce texte est subjectif.

II/ La présence du narrateur

1/ Une évocation subjective

· Quel que soit le désagrément réel de cette odeur, les procédés qui la
caractérisent ont une valeur argumentative.
· Balzac a recours à plusieurs accumulations ternaires : « Elle sent le
renfermé/ le moisi/ le rance », « elle donne froid/ elle est humide au
nez/ elle pénètre les vêtements », « elle a le goût d'une salle où l'on a
dîné, elle pue le service/ L'office/ l'hospice ».
· La répétition de « elle », la juxtaposition des caractérisations (mises en
valeur par l'absence de mots de liaison) donnent à l'odeur une
pénétration intense et envahissante.
· D'autre part, l'association de l'odorat aux sensations tactiles « froid »,
« humide », « pénètre » a une dimension hyperbolique soulignée par
l'accumulation et par l'implicite. Le lecteur a lu précédemment que le
foyer de la cheminée de ce salon est toujours propre car on y fait du feu
que dans les grandes occasions.
· L'expression « le goût d'une salle où l'on a dîné » connote l'écoeurement
provoqué par l'odeur des restes refroidis.
· « Le service, l'office, l'hospice » accentue également la violence du verbe
« puer ». La récurrence du son « ice » est particulièrement dépréciative.
Ce salon sent les pauvres, les domestiques, les vieux et leur odeur se
mêle à celle des ragoûts à bas prix.

2/ L'énonciation et le registre ironique

· Les marques de l'énonciation et le registre ironique traduisent aussi la


subjectivité du narrateur.
· Notons en particulier l'indice de personne « vous » : « Si vous le
compariez...vous trouveriez ce salon... ». Pour souligner le caractère
extrêmement misérable de ce rez-de-chaussée, le narrateur incite le
lecteur à faire une comparaison avant de l'inviter avec lui dans la salle à
manger.
· Le champ lexical du raffinement « salon », « élégant », « parfumé »,
« boudoir » est valorisant mais dans ce contexte son emploi est
purement ironique. Le lecteur pourra aussi imaginer que ce salon
immonde tient lieu de « boudoir » à mme Vauquer lorsqu'il fera sa
connaissance quelques pages plus loin.
· L'exclamation « Eh bien » et l'adverbe « peut-être » sont des modalisateurs
qui soulignent le dégoût et l'ironie du narrateur.
· La tonalité scientifique de la longue phrase « Peut-être pourrait-elle se
décrire si l'on inventait un procédé pour évaluer les quantités
élémentaires et nauséabondes qu'y jettent les atmosphères catarrhales
et sui generis de chaque pensionnaire, jeune ou vieux » est
humoristique. Elle connote par l'hyperbole les atmosphères catarrhales,
la toux et l'haleine fétide des pensionnaires toujours enrhumés et les
odeurs intimes, propres à chacun (« sui generis »).
· Enfin, le texte s'achève par une remarque ironique du romancier qui feint
de ne pas vouloir alourdir sa description de peur de paraître ennuyeux :
« il faudrait en faire une description qui retarderait trop l'intérêt de
cette histoire, et que les gens pressés ne pardonneraient pas ». Cette
prétérition (figure qui consiste à annoncer qu'on ne va pas parler d'un
sujet alors qu'on ne fait qu'en parler) est une critique de ceux qui
considèrent les descriptions comme des temps morts dans la narration,
sans faire l'effort d'en comprendre la signification.

3/ La présence émotive du narrateur

· La présence émotive du narrateur apparaît aussi dans les déformations que


l'imagination de Balzac fait subir à la réalité.
· Les hyperboles font de cette salle un lieu étouffant et inquiétant « crasse »
tellement épaisse qu'on y voit « se dessiner des figures bizarres »,
« gravures exécrables » qui « ôtent l'appétit ».
· Le malaise est amplifié par les métaphores et les comparaisons.
· Balzac confère aux meubles une dimension épique et fantastique : « Il s'y
rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits pourtant, mais
placés là comme le sont les débris de la civilisation aux Incurables ».
· L'adjectif hyperbolique « indestructibles » suggère l'idée d'une éternité
dans la laideur ; la métaphore « proscrits », à résonance historique et
politique, ainsi que la comparaison « débris de la civilisation » sont reliés
par le thème de l'exil et de l'exclusion.

III/ Une description préparant l'action

1/ La fonction de la description

· Cette description pose le problème de la fonction de la description dans


l'économie du roman.
· A première vue, elle est un moment statique, qui suspend la narration et
diffère le déroulement de l'intrigue. Elle retarde ce que les « gens
pressés » jugent l'essentiel.
· Pourtant, en décrivant cette salle à manger pouilleuse, Balzac entre dans la
narration proprement dite. Il éduque le regard de son lecteur : il lui
apprend à déchiffrer les apparences.
· Chez Balzac, le décor n'est pas un ornement, il est un monde qui explique
par avance le caractère des pensionnaires.
· La description est donc une explication qui détaille le réel en l'orientant
vers des fins morales en narratives. Elle a une valeur psychologique et
dramatique.

2/ L'influence du milieu

· Cette description illustre aussi la théorie de l'influence réciproque de l'être


vivant et du milieu.
· Cette théorie est prônée par le biologiste Geoffroy Saint-Hilaire auquel est
dédié Le Père Goriot.
· De la biologie, Balzac adapte cette idée à son analyse de la société.
· Pour le romancier, une harmonie existe entre la personne et le cadre de
vie.
· Les lieux ont une signification morale, ils exercent un déterminisme sur les
hommes et vice versa.

3/ Des objets reflet des êtres

· Les objets sont pour Balzac le reflet des êtres.


· Ils annoncent la venue des pensionnaires et laissent pressentir une société
misérable.
· Au fil du texte, ils sont même assimilés à des personnes. Cette
personnification se développe à partir du mot « hospice » précisé par
l'allusion à « l'hospice des Incurables », lieu par excellence de la misère
et de l'exclusion.
· Ainsi, les « chaises » sont « estropiées », les « paillassons piteux », les
« chaufferettes misérables », « les charnières défaites ».
· Finalement le mobilier est carrément assimilé, en une accumulation
hallucinante d'adjectifs, à un moribond : « ce mobilier est vieux,
crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide,
expirant ». La bouffonnerie grisante de cette énumération produit un
effet comique d'humour noir.
· Le spectacle s'est peu à peu mué en une vision d'apocalypse : la salle à
manger prend la forme d'un monde humain dérisoire. Le mot
« apocalypse » veut d'ailleurs dire « révélation » et ce décor révèle bien
les êtres !
· Dépossédés de leur valeur décorative et utilitaire, les objets sont réduits à
leur fonction symbolique. Leur laideur, leur hétérogénéité, leur mauvais
goût deviennent métaphoriquement les signes tangibles de la
déchéance et de la médiocrité d'un groupe social à la dérive.

Conclusion

· En conclusion, cet extrait n'est pas simplement l'évocation d'un lieu.


· Balzac écrira plus loin à propos de Mme Vauquer : « toute sa personne
explique la pension comme la pension implique sa personne ».
· A travers le décor, Balzac laisse donc également pressentir la misère des
pensionnaires. Les objets sont traités comme un terrain d'investigation
sociologique.
· Mais la réalité n'est pas seulement l'occasion d'un documentaire, elle est
transfigurée par l'imagination d'un poète qui déchiffre les données
visibles en les projetant dans une perspective épique et symbolique.

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