Production et consommation d'énergie
Partie physique
[Catherine Even] Dans cette partie, nous allons discuter du rôle de l'énergie dans
nos sociétés et dans les problématiques actuelles, notamment
environnementales.
L'énergie est une grandeur physique qui a été introduite par les physiciens pour
pouvoir effectuer des bilans lors de l'évolution des systèmes. À la différence d'une
position, d'une vitesse ou d'une température, c'est un concept abstrait.
Retenons l'idée suivante : l'énergie est une unité comptable qui intervient dans
toute transformation d'un système, c'est-à-dire dans tout changement d'état de ce
système. Elle possède sa propre unité, le Joule, mais pour des raisons pratiques,
nous allons utiliser le kWh, qui est l'unité utile pour les questions de société. Cette
unité est associée à la puissance des machines qui s'exprime en Watts. La
puissance est l'énergie par unité de temps, une forme de débit d'énergie. Un kWh
correspond à la consommation d'énergie d'une machine de 1 kilowatt, c'est-à-dire
1000 watts pendant une heure.
Les factures d'électricité ou de gaz contiennent une estimation du nombre de kWh
consommés. L'énergie se retrouve sous de nombreuses formes. Citons les plus
courantes pour notre vie de tous les jours : énergie cinétique associée à une
vitesse, énergie potentielle de gravitation, travail mécanique associé à la pression
par exemple, chaleur, énergie électrique, énergie chimique, énergie associée au
rayonnement.
Production et consommation d'énergie
Consommation d’énergie, échelle individuelle
[Guillaume Roux] Nous allons maintenant parler de consommation d'énergie, sous
différentes formes correspondant à différents usages. Nous partirons d'ordre de
grandeur par personne et par jour avant de discuter la consommation à l'échelle
mondiale.
Dans nos sociétés développées, toutes les fonctions essentielles comme
s'alimenter, se déplacer, se chauffer, produire et travailler, sont assurées à l'aide
de machines nourries à l'énergie. Je vous laisse y réfléchir un petit peu. Cela a été
rendu possible en puisant dans les stocks abondants d'énergies fossiles, le
charbon, le pétrole et le gaz qui alimentent la grande majorité des machines, y
compris les machines électriques, comme nous le verrons dans la prochaine vidéo.
En considérant l'Homme comme une machine, l'alimentation apporte environ 3
kW/h par jour et nous pouvons fournir typiquement 100 watts de puissance
mécanique. L'essentiel est dissipé en chaleur.
Ces 100 watts, c'est la puissance pour pédaler sans trop forcer, c'est une puissance
significativement inférieure à celle de la plupart des machines qui nous
entourent.
Sur une journée et après 10 heures de travail harassant, un humain fournit
environ un travail mécanique, de l'ordre de 1 kW/h. Les machines nous permettent
de faire plus et plus vite, mais aussi des choses que nous ne pourrions faire sans
leur puissance, comme faire décoller un avion.
Comme l'énergie n'est pas chère, nos usages favorisent la rapidité au détriment de
la sobriété. Les batteurs électriques de 300 watts sont beaucoup plus puissants
que nos avant-bras.
Reprenons l'exemple de la voiture : un déplacement typique en région parisienne,
fait 12 kilomètres aller-retour. Vous pouvez l'effectuer en une heure de vélo avec
vos 100 watts de jambes en consommant en tout 0,1 kW/h. Vous pouvez
l'effectuer en 30 minutes en voiture qui consommera un litre d'essence. Ce litre
fournit environ 10 kW/h d'énergie finale pour seulement 1,5 euro. C'est donc 100
fois plus d'énergie pour diviser seulement par 2 le temps de déplacement.
Notre consommation typique journalière d'énergie est donc l'addition de
contribution très variées dont on donne quelques exemples dans le tableau ci-
contre.
Dans l'addition finale, il est important de noter qu'il y a une part de consommation
personnelle mais aussi une part collective.
Au total, la consommation moyenne par jour et par habitant dans le monde est de
l'ordre de 40 kW/h. Mais il y a cependant de grandes disparités en fonction du
mode de vie.
Vous noterez enfin que l'électricité est une part importante mais non dominante
dans la consommation d'énergie finale.
Production et consommation d'énergie
Consommation d’énergie, échelle mondiale
[Guillaume Roux] Si l'on souhaite satisfaire les besoins énergétiques de tous, le
seul facteur démographique va déterminer la taille des moyens de production
collectifs. Leur choix est donc un enjeu politique et stratégique majeur qui doit se
planifier.
Prenons l'exemple de la production d'électricité : elle est principalement assurée
par les centrales thermiques qui convertissent de la chaleur issue d'un
combustible, charbon, gaz, du fioul, de l'uranium, déchets ou biomasse, en
électricité à l'aide d'une turbine à vapeur.
Dans la vidéo précédente, la consommation française d'électricité correspondait
typiquement à environ 20 kW/h par 24 heures soit 1 kilowatt de puissance
moyenne, c'est-à-dire environ un grille-pain allumé pour chaque Français en
permanence. Pour 70 millions de Français, il faut donc installer au moins 70
gigawatts de centrales, ce qui correspond à peu près à notre parc de réacteurs
nucléaires.
En réalité, le double de puissance de production est installée en raison des pertes
d'acheminement et de l'intermittence de la consommation et de la production.
Discutons maintenant de l'évolution historique de la consommation mondiale
d'énergie.
Comme on le voit sur le graphique ci-contre, depuis 150 ans, la consommation par
habitant présente une diminution de la contribution de la biomasse au profit des
énergies fossiles. D'abord le charbon puis le pétrole et enfin le gaz naturel. Leurs
utilisations se sont empilées, sans se substituer.
Au final, la consommation d'énergie primaire par personne a été multipliée par
presque 3 et demi. En prenant en compte la démographie, l'énergie totale suit une
augmentation très rapide. Ces chiffres moyens sont à relativiser en raison de la
grande disparité à la fois historique et géographique de l'utilisation de l'énergie.
Cette augmentation était principalement portée jusqu'au début des années 2000
par les pays développés, Amérique du Nord, Europe, Russie et Japon. La Chine et
les pays émergents tirent maintenant la production vers le haut.
Domination des énergies fossiles
[Catherine Even] Nous allons maintenant faire un focus sur les énergies fossiles, le
charbon, le pétrole et le gaz. Toutes 3 proviennent de la lente fossilisation d'êtres
vivants, conduisant à des matières riches en carbone, enfouies dans des couches
géologiques par un processus qui prend des dizaines à des centaines de millions
d'années.
Du point de vue de leur utilisation, le charbon sert surtout à la production
d'électricité dans les centrales thermiques et dans la métallurgie. Le pétrole sert
surtout aux transports et pour le gaz, ça se partage à parts presque égales entre
production électrique, usage domestique, chauffage, cuisson et industriels.
Dans tous les cas, ce qu'on fait majoritairement avec les énergies fossiles, c'est les
brûler. Comme elles contiennent toutes 3 du carbone, la réaction de combustion
peut s'écrire de manière très simplifiée : C + O donne CO + énergie.
Ce qui est intéressant, c'est la grande quantité d'énergie dégagée lors de ces
réactions de combustion.
Si l'on reprend l'exemple de la voiture avec un plein d'essence, soit à peu près 50
litres, qui se fait en quelques minutes, et coûte de l'ordre de 70 euros, on a de quoi
déplacer une voiture sur 1000 kilomètres à 100 km/h environ.
Les énergies fossiles ont de grands atouts : elles subviennent à la majorité des
besoins, depuis l'échelle individuelle jusqu'à l'échelle industrielle. Elles sont
disponibles, peu chères, stockables, concentrées, leur utilisation est pilotable et
optimisée. Pas étonnant qu'elles représentent 80% de l'énergie primaire
consommée dans le monde.
La réaction chimique de combustion des énergies fossiles conduit également à la
formation de CO. Par exemple, si un particulier fait 15000 kilomètres de voiture
par an, cela correspond à 20 pleins et à 2 tonnes de CO émises, ce qui fait un
quart des émissions moyennes d'un Français. Si l'on prend en compte toutes les
émissions dues aux fossiles, elles comptent pour 95% du total de nos émissions de
CO . Or on verra dans la suite que nos émissions de CO sont largement
responsables du réchauffement climatique actuel.
On pourra alors en conclure que comme nos émissions de CO sont largement
dues aux fossiles, leur utilisation massive est une des causes principales du
changement climatique.
Domination des énergies fossiles
Énergie et économie
[Guillaume Roux] L'accès à des sources d'énergie abondantes nous permet
d'extraire, de transformer et de déplacer facilement la matière.
L'énergie est donc déterminante pour les productions agricoles et industrielles. De
même, le transport mondialisé de matières premières et de biens de
consommation est sous perfusion du pétrole. Enfin, n'oublions pas que le secteur
des services, le commerce, le tourisme, les services publics etc, reposent sur la
mobilité des personnes et sur l'usage intensif du secteur résidentiel avec le
chauffage, l'électricité et la construction.
Même dans les pays riches ayant une économie fondée sur les services, on
observe de très forts besoins énergétiques. Ce n'est donc pas qu'une affaire de
mode de production, mais bien de mode de vie. Notre production de richesse et
donc de revenus, mesurée par le Produit Intérieur Brut, est donc dépendant de
l'énergie et notamment du pétrole. Cela se manifeste particulièrement lors des
crises économiques.
Comme le montre ce graphique, on observe une bonne corrélation entre le taux de
croissance du PIB et celui de la consommation du pétrole. D'un côté, les chocs
pétroliers ont conduit à des récessions, et de l'autre les crises financières comme
en 2008, ou sanitaires comme en 2020, ont conduit à entraîner une diminution de
la consommation de pétrole.
Au final, on parle d'intensité énergétique de l'économie pour caractériser cette
dépendance de l'économie envers l'énergie. Il faut typiquement à l'échelle
mondiale, Le fait que la croissance économique et ses bienfaits sociétaux reposent
jusqu'à présent sur l'exploitation des énergies fossiles, pose deux problèmes : le
premier est celui de leur épuisement. Cela concerne particulièrement le pétrole qui
est aussi soumis à des enjeux financiers, géopolitiques, et sanitaires très forts. Le
second problème est la contrainte climatique qui impose d'utiliser de l'énergie
décarbonée, comme les énergies renouvelables ou l'énergie nucléaire.
Ce sont là les enjeux techniques de la transition énergétique.
3.2.3 Fréderic Lantz
[Frédéric Lantz] Bonjour ! Nous allons parler du pétrole, ressource énergétique qui
soulève des questions, tant d'un point de vue énergétique, économique ou
environnemental.
Le pétrole est une ressource fossile liquide, provenant de dépôts sédimentaires,
constitués principalement de carbone et d'hydrogène, d'où le nom «
hydrocarbures ». Il est utilisé après transformation en un ensemble de produits
pour un usage énergétique comme carburant ou combustible, c'est 85% des
usages, ou non énergétique, base pétrochimique transformée en plastique,
bitume, lubrifiant.
Le pétrole a joué un rôle majeur dans le développement des sociétés
industrialisées, notamment pour son utilisation comme carburant dans les
moteurs. La progression de la consommation de pétrole est spectaculaire tout au
long du XXe siècle et dépasse Le pétrole a progressé en termes de quantité utilisée,
mais sa part dans l'approvisionnement mondial d'énergie s'est réduit pour
représenter un tiers de celui-ci, après avoir culminé à 48% de l'approvisionnement
mondial d'énergie en 1973.
À cette époque, c'est la rareté de la ressource qui est le problème majeur. La
concentration des réserves est principalement dans les pays de l'OPEP et la
demande se situe dans les pays industrialisés.
Des tensions sur les marchés et des tensions géopolitiques vont apparaître. La
substitution du pétrole va s'amorcer dans ses usages fixes : chauffage, production
d'électricité, et sa demande va venir pour l'essentiel du secteur des transports. Il
faut noter qu'on parle de pétrole en tonnes, c'est-à-dire en masse, mais aussi en
litres ou en barils, c'est-à-dire en volume.
Au XIXe siècle, le pétrole a été transporté des champs de pétrole vers les raffineries
pour les transformer en produits pétroliers, avec des barils qui avaient servi pour
transporter de la boisson. Le baril correspond à une mesure exacte en pouces
cubes et fait 159 litres. La production mondiale de pétrole, qui a presque doublé
entre 1970 et 2018, est réalisée dans quelques régions du monde, avec des grands
acteurs : les États-Unis d'Amérique, l'Arabie Saoudite 13% et la Fédération de
Russie 12%. La part des pays de l'OPEP dans la production a fortement augmenté
dans les années 1970 en représentant 51% en 1974.
À la suite des crises pétrolières de cette période, la production en mer est
développée en mer du Nord, dans le Golfe de Guinée et dans le Golfe du Mexique,
ce qui réduit le poids de l'OPEP, qui garde néanmoins plus de 40% de la production
mondiale. Les ressources en hydrocarbures sont des ressources épuisables dont la
quantité disponible se réduit au fur et à mesure qu'elles sont consommées.
Ainsi, avant que ne soient posées des questions autour des émissions de gaz à
effet de serre, liées à la consommation, la question de l'épuisement des ressources
a été soulevée notamment par Hubbert, dans un article de 1956. Dans la théorie
du pic pétrolier, peak oil, la production pétrolière d'une zone géographique
donnée connaît une première période de croissance avant d'atteindre un pic puis
de décliner.
Quand on parle de réserve, il faut avoir à l'esprit que les ressources sont estimées,
et que les réserves exploitables dépendent du niveau de technologie. On parle
ainsi de réserves prouvées lorsqu'on a une probabilité de 90% de récupérer de
l'huile.
Ainsi, comme le montre le graphique, ces réserves augmentent régulièrement en
raison principalement de progrès technologiques dans la production Offshore et la
récupération de pétrole brut. Les plus grandes réserves se situent au Venezuela,
en Arabie Saoudite et au Canada. Avec un total estimé de plus de 1700 milliards de
barils, les réserves correspondent à 50 ans de consommation de pétrole au rythme
actuel.
En fait, le pétrole n'est pas utilisé directement, il va être transformé en produits
pétroliers, carburants pour le secteur des transports, combustibles, ainsi que
d'autres produits pour un usage non énergétique. On part d'une ressource qui a
des caractéristiques différentes en terme de densité, teneur en soufre, pour la
transformer en un produit ayant des qualités homogènes. Il y a longtemps qu'on
ne se plaint plus d'avoir une essence de mauvaise qualité qui fait tomber en panne
le moteur de sa voiture.
Au fur et à mesure des crises pétrolières et de la montée des préoccupations
écologiques, on a substitué les produits pétroliers utilisés comme combustibles.
Désormais, près des deux tiers de la consommation finale de produits pétroliers,
répond aux besoins du secteur des transports, route, aviation, navigation.
Comme on le voit sur le graphique de droite, la consommation du secteur routier
correspond à environ la moitié de la demande de produits pétroliers. C'est donc
dans ce domaine que l'effort principal doit être porté pour réduire notre
dépendance au pétrole pour les transports de marchandises et de personnes.
On notera que de très grands efforts ont été réalisés dans l'amélioration des
carburants, en particulier en Europe, avec la très forte réduction de la teneur en
soufre de l'essence qui est passée de 150 parties par million (ppm) jusqu'en 2005 à
10 ppm depuis 2009. Nous reviendrons sur cette question environnementale plus
loin.
Pollution de l'eau
Pollution des eaux : quelle pollution et comment la
mesurer ?
[Yves Levi] Alors, nous allons parler de la pollution des eaux, la pression
anthropique sur les ressources en eau.
En fait, depuis que l'Homme existe, sur la planète, il a toujours su installer son
habitat à proximité des eaux parce qu'il avait besoin de l'eau pour refroidir, pour
boire, pour l'agriculture et pour son industrie. Depuis que l'homme existe, il a
compris qu'il était intéressant de se débarrasser de ces déchets dans les eaux
courantes pour les évacuer le plus loin possible et protéger sa santé. Ce qui fait
que la pollution des masses d'eau est absolument gigantesque, et c'est une
pression considérable sur toute la planète.
Alors quand on parle des masses d'eau de quelles eaux parlons-nous ? En fait, on
parle des eaux superficielles, c'est-à-dire des lacs, des rivières, voire même des
glaciers et des eaux souterraines, qui sont toutes les masses d'eau dans le sol et
ces masses d'eau sont en interaction les unes avec les autres et en même temps
en interaction avec la pollution atmosphérique, avec les sols. Donc tout ce qui est
pollution de la planète finit à un moment ou à un autre par arriver dans les eaux.
Dans cet usage des eaux qu'on fait au niveau mondial, vous avez deux grands
cycles : vous avez d'abord ce qu'on appelle le grand cycle de l'eau qui est celui qui
consiste à partir de l'évaporation des masses d'eau, l'eau vapeur, vapeur H2O, et
ensuite les précipitations, lessivage sur le sol et on retourne vers les rivières, les
fleuves et la mer.
Donc déjà dès la pollution de l'air, l'eau de pluie va déjà se contaminer avec tout ce
qui est pollution atmosphérique pour retomber sous forme de pluie déjà
contaminée. Ensuite le lessivage des sols, le passage sur toutes les surfaces, les
surfaces imperméables, les routes, les toitures, va continuer à polluer ces masses
d'eau. Ensuite il y a des infiltrations dans le sol, qui vont aussi être contaminantes.
Donc vous avez ces pollutions dans le grand cycle de l'eau et puis vous avez ce
qu'on appelle le cycle des usages de l'eau, et le cycle des usages de l'eau, c'est : je
prélève de l'eau dans la nature, je vais la traiter pour fabriquer de l'eau potable
dans les endroits où il y a des usines d'eau potable. Ensuite, on va la distribuer
dans des tuyaux pour alimenter les populations - alors tuyaux quand il y en a -
ensuite, les eaux usées vont être récupérées et traitées dans les pays où il y a des
réseaux d'assainissement, et ensuite on passe dans des stations d'assainissement
pour traiter ces eaux usées avant de les remettre dans l'environnement.
En fait quand on fait le tour de la planète, il y a quand même très peu de pays qui
ont un système de cycle des usages de l'eau qui soit bien protecteur avec des
usines d'assainissement de bonne qualité, bien gérées, qui dépolluent. La plupart
du temps, il y a beaucoup de rejets industriels ou urbains ou même des rejets
diffus qui partent directement dans l'environnement. Donc vous avez deux types
de pollution : vous avez des pollutions ponctuelles et des pollutions diffuses.
Cela veut dire que dans notre cycle des usages de l'eau, nous émettons dans
l'environnement, chaque jour, des masses considérables de polluants qui finissent
à un moment ou à un autre par arriver dans les ressources en eau.
Pollution de l'eau
quelles pollution parlons-nous et comment est-elle
mesurée ?
[Yves Levi] Les pollutions, de quelles pollutions parlons-nous ?
Les contaminations en fait, vous avez des contaminations chimiques et des
contaminations microbiologiques essentiellement. Ces contaminations, elles
peuvent provenir des sols naturels, c'est-à-dire que par exemple dans certains
pays, comme au Bangladesh ou au Vietnam, on a tellement pompé les eaux
souterraines qu'on a attiré de l'arsenic naturel dans les eaux qui vont ensuite être
consommées par les populations et c'est un véritable gros problème, parce que si
les gens boivent directement l'eau des rivières, ils sont malades et s'ils aspirent
trop les eaux souterraines, ils vont être malades aussi, donc après il faut traiter ces
eaux. Ce sont des contaminations naturelles liées à l'activité humaine d'aspiration.
Et puis vous avez des contaminations dispersées dans les ressources en eau, qui
proviennent de tous les déversements et donc dans ces déversements on va
trouver tout ce que la chimie moderne a su développer.
Depuis les années 1950 c'est absolument hallucinant la diversité chimique qu'on a
pu développer pour les bienfaits d'ailleurs de l'humanité parce que ça a eu des
applications absolument géniales, mais la contrepartie, c'est qu'on trouve ces
polluants partout. Alors vous avez des pesticides qui sont déversés
volontairement, vous avez des plastifiants, vous avez des résidus de médicaments,
enfin tout ce que la chimie arrive à développer, des hydrocarbures, qui se
retrouvent à un moment, parfois sont en très faibles traces dans les ressources en
eau.
Alors comment fait-on pour les mesurer ? Justement les méthodes analytiques qui
se sont développées depuis une trentaine d'années, sont tellement sophistiquées
maintenant, qu'on arrive à détecter des traces à des valeurs extrêmement faibles,
inférieures au nanogramme par litre, ce qui fait qu'on trouve beaucoup de
polluants et énormément de polluants. Le polluant lui-même, ses métabolites, ses
produits de dégradation et donc on a une masse de polluants présente dans ces
milieux aquatiques qui vont évidemment être partiellement ou totalement
toxiques pour la faune animale mais aussi qui peut passer dans l'alimentation et
aussi passer dans l'eau potable.
Dans le cycle des usages de l'eau, on développe de plus en plus dans le monde la
réutilisation des eaux usées, parce qu'il y a plus assez d'eau douce pour tout le
monde et donc on part des eaux d'égout, plus ou moins bien traitées, parfois pas
du tout, pour fabriquer de l'eau potable ou pour l'irrigation des champs.
Donc on doit raisonner par bassins versants, c'est-à-dire qu'en fait le bassin
versant, c'est tout l'entonnoir qui récupère les eaux naturelles qui vont justifier un
cours d'eau, une rivière, un fleuve, et donc toute la pollution de ce bassin versant, à
un moment ou à un autre, finit par arriver dans les ressources en eau. Donc on a
des grandes méthodes analytiques en chimie, notamment en couplage
chromatographie spectrométrie de masse, qui sont capables d'analyser de très
grands nombres de molécules.
Et puis, en parallèle, en microbiologie, vous avez aussi des techniques modernes
de biologie moléculaire qui permettent aujourd'hui de détecter des traces de
bactéries, de virus ou autre, mais vous avez des méthodes de culture qui vous
disent si la bactérie ou le virus est encore vivant et actif et des méthodes de
biologie moléculaire qui ne font que vous donner la présence du génome sans
qu'on sache si c'est réellement totalement actif.
Et donc quand on a ces ressources en eau, pour l'irrigation, pour la production
d'eau potable et pour la faune et la flore qui est directement exposée, c'est une
exposition chronique à tous ces mélanges de contaminants qui vont conditionner
des états de dégradation environnementaux et sanitaires.
Pollution de l'eau
Pollution des eaux : quels effets sur notre santé ?
[Yves Levi] Alors, connaissant l'ensemble de ces polluants contaminants que nous
avons dans les ressources en eau, en fait la vraie question à se poser c'est :
quels sont les effets ? Quels sont les risques ?
Alors si on se préoccupe de la pollution chimique avec tous ces mélanges, parce
que c'est pas des polluants isolés qu'on va trouver, c'est des mélanges de tout ce
qui est déversé dans l'environnement, qu'on va retrouver dans ces ressources en
eau.
Les effets ça va être des effets toxiques comme par exemple des perturbations
endocriniennes donc des perturbations du système hormonal des animaux et de
l'Homme, ça va être aussi des effets toxiques directes sur la cellule, ça peut induire
des problématiques de cancerogenèse, de génotoxicité donc développement de
cancers, des stress oxydatifs et donc tout ça va perturber la reproduction, le
développement, même le développement intellectuel aussi animal ou Homme ou
humain.
Tous ces effets doivent être évalués pour pouvoir calculer un risque et donc on
doit prendre des décisions de gestion pour améliorer la qualité de
l'environnement, voire améliorer la qualité de l'eau potable aussi et pour ça il faut
être capable d'évaluer le risque.
Est-ce que le risque est extrêmement élevé ou très faible ? Et quand on a des
mélanges, c'est très difficile à évaluer.
Donc pour cela on procède à une méthode d'évaluation des risques qui consiste
d'abord à identifier le ou les dangers, c'est donc la nature de ces produits
chimiques, leurs noms, leurs structures. Ensuite on mesure leurs effets, une fois
qu'on obtient l'information sur les effets en faisant des essais sur des cellules ou
des animaux, des essais in vitro, in vivo. Ensuite on mesure l'exposition, c'est-à-dire
en fait la quantité présente dans les milieux aquatiques ou dans l'eau potable qui
va contaminer les organismes.
Et lorsqu'on a la courbe de relation dose-effet et l'exposition, on est capable de
calculer un risque et à partir du moment où on a un risque, le décideur doit
prendre des mesures de gestion pour améliorer l'ensemble du système, et donc
améliorer la qualité des ressources en eau, ça veut dire cesser de déverser des
polluants dans l'environnement.
Alors c'est aussi valable pour la microbiologie, c'est un peu plus compliqué mais
c'est valable aussi pour la microbiologie. Donc cesser ces déversements ça veut
donc dire déjà en premier, traiter les eaux usées pour les rendre de la qualité la
meilleure possible, avant de la remettre dans l'environnement. Mais ça veut dire
aussi baisser tous ces déversements permanents qu'on peut faire avec des
pesticides, par exemple en agriculture ou des engrais, et puis d'autres produits
chimiques qui sont dispersés largement dans l'environnement.
La force à mettre sur l'assainissement, c'est beaucoup d'argent et il y a beaucoup
de pays dans le monde qui n'ont pas les moyens de s'y consacrer et qui sont en
même temps aussi des producteurs de chimie et qui vont donc déverser chaque
jour, à chaque seconde, des masses considérables de contaminants chimiques qui
vont se disperser sur toute la planète.
Certains de ses contaminants chimiques sont bio-accumulateurs, donc ils vont
remonter toute la chaîne alimentaire et donc on va trouver par exemple dans des
zones extrêmement reculées du globe où il n'y a pas d'industrie chimique, on va
trouver la présence de ces polluants persistants qui ont franchi l'ensemble de la
barrière alimentaire pour se déplacer à travers toute la planète.
C'est pour ça qu'on évoque ce risque global comme l'est le risque global en fait du
changement climatique, c'est aussi un risque global présent et depuis longtemps,
de la pollution chimique globale qui agit sur l'ensemble des organismes, végétaux
et animaux, et donc c'est un des éléments majeurs à l'intérieur de ce qu'on appelle
« One health », c'est-à-dire le concept une seule santé, une bonne santé de
l'environnement, une bonne santé animale et une bonne santé humaine, sachant
que l'Homme est un animal parmi les animaux.
Pollution de l'eau
Comment Protéger et restaurer les ressources en eau ?
[Yves Levi] Donc face à cette pollution globale de l'ensemble des systèmes de
ressources en eau dans la planète, c'est-à-dire eaux marines mais aussi eaux
continentales, douces, salées, vous avez compris que l'important en termes de
développement durable, c'est de restaurer la qualité des ressources en eau et
d'arrêter la contamination.
Donc ça veut dire qu'il faut traiter essentiellement toutes les eaux usées et éviter
de rejeter aussi de manière accidentelle ou volontaire, des contaminants dans
l'environnement et surtout les contaminants persistants et les plus toxiques. Il y a
des réglementations internationales qui sont mises en place avant la mise sur le
marché des produits, mais il y a aussi le traitement des eaux usées.
Alors très brièvement, pour vous expliquer comment on traite les eaux usées : les
eaux d'égout sont collectées dans les pays où il existe des systèmes de collecte.
Ensuite elles sont amenées à la station d'épuration, lorsqu'il existe une station
d'épuration. D'abord il y a une première grille qui élimine les plus gros objets,
ensuite on va passer dans un système qui va faire précipiter du sable, donc on
retire le sable, on va faire flotter les graisses et les huiles, parce que par exemple
dans les restaurants, il y a beaucoup d'huiles et graisses, elles vont flotter à la
surface et on va les éliminer.
Ensuite on va passer dans ce qu'on appelle un décanteur, c'est-à-dire un grand
espace où les matières vont se déposer par gravité au fond.
Après on passe dans la partie biologique, c'est-à-dire des bassins de boues
activées, qui sont activées parce qu'on envoie de l'oxygène, ou alors si on veut
éliminer certains types de contaminants, on va passer en zone sans oxygène, et là
les bactéries vont se développer naturellement, et on va ensuite une fois qu'elles
ont fait leur travail de biodégradation, un peu comme un gros intestin, elles vont
ensuite être récupérées dans un deuxième décanteur, avant que l'eau soit
rejetée dans l'environnement.
Et là, quand la station fonctionne très bien, on élimine 90-95% de la pollution dans
l'eau. Mais il y a les boues et ces boues, elles sont constituées en fait par ces
bactéries qu'on a retirées, et après il faut traiter ces boues.
Alors autrefois on les mettait dans les champs pour faire de l'engrais, aujourd'hui
c'est devenu tellement contaminé que certains pays comme l'Allemagne
envisagent même de ne plus du tout mettre ces boues dans la nature, parce qu'en
fait on enlève les polluants chimiques des eaux usées, on les met dans les boues et
on remet les boues ensuite dans l'environnement.
Donc vous voyez qu'on est dans un système complètement fou : on jette tous nos
déchets dans l'environnement pour ensuite payer pour pouvoir les traiter, les
récupérer, après on sait pas quoi en faire, il faut les mettre en décharge, donc il y a
vraiment un besoin de changement global de notre société, pour éviter de
disperser tous ces contaminants, les plus toxiques, pour notre environnement.
Donc ces stations d'épuration, lorsqu'elles sont bien équipées, sont capables
d'éliminer beaucoup de contaminants.
Lorsqu'elles sont dans des zones un peu fragiles, il y a des procédés de
désinfection qui sont mis en oeuvre pour ne pas contaminer par exemple les
huîtres et contaminer l'alimentation.
C'est cet investissement global qui doit être fait sur l'ensemble de la planète par un
travail gigantesque permettant de protéger les ressources en eau, parce que plus
les ressources en eau seront protégées, moins on aura besoin d'investir dans la
potabilisation des eaux et donc c'est cette vision globale de protection de notre
environnement, qui est un bienfait et une nécessité absolue pour l'avenir à la fois
de la faune et la flore qui vit dans les milieux aquatiques, mais aussi de notre
alimentation et de notre eau potable.
Occupation et pollution des sols
L'érosion et la pollution des sols
[Jean-Christophe Bureau] Les surfaces terrestres couvrent 13 milliards d'hectares.
C'est beaucoup un hectare, c'est 100 mètres sur 100 mètres, c'est un petit peu
plus grand qu'un terrain de football qui fait 0,7 hectares, les terrains de la Ligue 1
en tout cas.
Environ 13% des terres sont utilisées pour les cultures, pardon pour 35%, et le
reste c'est des montagnes, c'est des déserts.
Le rapport de la population sur la surface agricole est bien plus élevé dans les pays
pauvres que dans les pays développés, ce qui rend plus délicate la question de la
sécurité alimentaire.
Dans certains pays comme le Bangladesh ou l'Égypte, où structurellement il sera
difficile de se nourrir.
Durant les dernières années, les 50 dernières années, la surface cultivée nette a
augmenté de 12%, principalement au détriment des forêts, des zones humides et
des prairies. Les savanes arborées et les forêts tropicales sont la principale source
de nouvelles terres agricoles et elles disparaissent rapidement. Les forêts
primaires en particulier, sont particulièrement endommagées.
D'ici 2050, la demande de nouvelles terres agricoles en raison de la pression
démographique, le changement de régime alimentaire et de la demande pour des
agro-carburants pour faire de l'énergie devraient augmenter d'environ 50%. Il est
très probable que les forêts tropicales seront la première et la principale zone
d'expansion d'une nouvelle déforestation qui est à prévoir.
Parmi les facteurs qui déterminent le potentiel agricole et forestier d'un sol, sa
capacité à retenir les nutriments est importante. En exportant des nutriments,
l'exploitation de ces sols par une production agricole et forestière va les appauvrir
potentiellement rapidement.
Ainsi la transformation d'une forêt tropicale en plantations agricoles épuise
souvent rapidement la matière organique du sol. La faible profondeur des sols est
une autre contrainte forte pour l'agriculture.
Par exemple dans le pourtour méditerranéen, par opposition aux terres très
profondes qu'on peut trouver en Ukraine, on va avoir ici des obstacles à
évidemment la culture, des grands établissements de cultures. La salinité
croissante au sud des États-Unis, au Moyen-Orient, au Bangladesh dont les
pourtours de l'Australie, la salinité des sols est surtout provoquée par l'irrigation
qui vide les nappes phréatiques et fait entrer les eaux salées, les eaux salines.
Plus généralement, dans les terres exploitées par une agriculture intensive, la
diminution en taux de matière organique carbonée est un phénomène mondial qui
fait que les sols perdent en fertilité et que la structure et la porosité des sols se
modifie et qu'il faut qu'ils retiennent bien moins l'eau et perdent leur capacité à
filtrer et à recycler les effluents et les polluants. Ils deviennent aussi plus sensibles
à l'érosion.
La pollution des sols est très variable selon les pays, et souvent en relation avec la
pollution de l'eau.
Ainsi au Bangladesh, on a une gigantesque pollution à l'arsenic des puits, des eaux
de surface et des nappes phréatiques, et elle a pour origine la remontée d'un
élément qui est présent naturellement dans une roche souterraine à travers les
puits et les forages, mais est très liée à l'irrigation. Ceci met en péril direct la vie de
30 millions d'habitants.
Certaines de ces pollutions sont d'origine naturelle : on a le radon qui est un gaz
radioactif, on a des métaux lourds, qui sont d'origine volcanique, mais souvent la
pollution des sols a une origine anthropique, c'est-à-dire qu'elle vient de l'activité
humaine.
C'est le cas des activités industrielles avec les pollutions aux métaux lourds, aux
solvants, aux effluents toxiques. C'est le cas du traitement, ou plutôt de l'absence
de traitement des déchets, avec des pollutions organiques, des lisiers, des
déjections animales, des déjections humaines, des eaux sales, des éléments
toxiques ou radioactifs, par exemple, très souvent on a des éléments radioactifs
dans le cas de pollution minière, dans le cas de pollution pétrolière aussi on a des
graves problèmes de l'eau et des sols.
Cela s'ajoute à des pollutions d'origine agricole. Parmi celles-ci, les pollutions
chimiques liées aux produits phytosanitaires, les pesticides. C'est des cas qui sont
difficilement réversibles dans certains cas.
On a un triste exemple qui est celui de la pollution des sols à la chlordécone, qui
est, dans les Antilles, un insecticide qui a été utilisé de manière très abondante.
L'épandage des engrais, des fumiers, sont aussi une source de métaux lourds
toxiques comme le cadmium ou le plomb qui peuvent s'accumuler dans les sols.
Si on dispose encore d'une information limitée, un rapport de la FAO montre
l'ampleur du problème. En Australie, près de 80 000 sites auraient été contaminés
par du cadmium ou des métaux lourds. En Chine, 19% des sols agricoles sont
pollués et on aurait 3 millions de sites qui seraient potentiellement pollués en
Europe.
Dans l'animation qui suit, une vidéo, on va vous montrer que la chlordécone est un
insecticide organochloré qui a été utilisé de 1971 à 1993 aux Antilles françaises
pour lutter contre un charançon du bananier. Il a entraîné une pollution des sols,
des cultures, des eaux et des écosystèmes, or c'est une molécule qui est très stable
et très persistante, on estime que la pollution sera présente pour quelques 600
ans, 6 siècles.
Le chlordécone a pollué une grande partie des sols de Guadeloupe et de
Martinique, à l'exception de la zone montagneuse, à une altitude supérieure, là où
les terres étaient incapables d'accueillir des plantations de bananes, mais à part
ces zones d'altitude, c'est la quasi-intégralité des terres de ces deux îles mais aussi
les eaux, y compris les eaux littorales qui est contaminé. La substance est
cancérogène et on trouve des taux de cancer, en particulier des taux de cancer de
la prostate, qui sont significativement plus élevés que la moyenne nationale dans
ces départements.
Selon les résultats d'une étude de l'Agence de la Santé publique France, plus de
90% de la population adulte en Guadeloupe et en Martinique serait contaminée
par cette molécule, le chlordécone. Bien que le produit ne soit plus utilisé, la
population antillaise reste exposée, et en outre, la molécule contamine les
légumes, les racines, les patates douces, les carottes, les ignames et remonte dans
les plantes, mais elle est aussi lessivée par les pluies et ce lessivage par le sol
conduit à suspecter la plupart des productions, y compris les productions animales
locales.
L'impact sur l'agriculture locale comme sur la pêche est donc très important, la
pêche est d'ailleurs interdite sur plusieurs zones.